L'Illustration, No. 3694, 13 Décembre 1913

[(Agrandissement)]

Ce numéro contient:

1° LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Roman n° 20: Jean et Louise, par M. Antonin Dusserre;

2° Un Supplément économique et financier de deux pages.

M. Joseph Caillaux. RUE DE VALOIS, PENDANT LA CRISE Voir l'article, page 482.

L'échéance de la fin de décembre étant une des plus importantes de l'année, nous demandons à ceux de nos lecteurs dont l'abonnement expire à cette date de vouloir bien ne pas attendre pour le renouveler les derniers jours du mois. En nous adressant le plus tôt possible leur renouvellement (France et colonies: 40 francs; Étranger; 52 francs), ils épargneront un surmenage excessif à nos employés au moment des fêtes de Noël et du Jour de l'An, et ils éviteront en même temps tout retard dans la réception des premiers numéros de 1914.

NOS SUPPLÉMENTS

THÉÂTRE

Le numéro de La Petite Illustration du 20 décembre contiendra:

Le Phalène, par Henry Bataille. Dans les numéros suivants paraîtront:
L'Occident, par Henry Kistemaeckers;
Le Veau d'or, par Lucien Gleize;
Le Procureur Hallers, adapté du texte allemand de Paul Lindau par Henry de Gorsse et Louis Forest;
L'Institut de Beauté, par Alfred Capus;
Rachel, par Gustave Grillet;
Les Deux Canards, par Tristan Bernard et Alfred Athis;
Etc., etc.

ROMANS

Après cette série de publications théâtrales, nous ferons paraître un très important roman: Le Démon de midi, par Paul Bourget.

Nous publierons ensuite:

La Petite Fille de Jérusalem, par Myriam Harry; Le Sol natal, par Victor Margueritte; Valentine Pacquault, par Gaston Chérau; La Hâte, par F. Vandérem; Le Remous (nouvelle), par Michel Corday; L'Andalousie (notes de voyage), par Claude Ferval; etc., etc.

COURRIER DE PARIS

J'AI PARLÉ AU BOUQUINISTE

Le père Mammès est un bouquiniste de mes amis.

Quai Voltaire, il occupe, depuis des années, comme s'il l'avait conquise par la force, la même place. Il a là un bastion d'une trentaine de boîtes, alignées sur le parapet, et fermées chacune par un couvercle recouvert de zinc comme un petit toit.

Quand je l'abordai, il était, selon son habitude, assis contre son platane, sur la même chaise à mi-dossier que je lui connais et qui n'est jamais d'aplomb parce que les deux pieds de devant posent sur le bord de la cuvette de terre qui entoure l'arbre à sa base, tandis que les deux pieds de derrière touchent le fond de la cavité. Il avait enfin le même pardessus noir et olive qui le fait de loin ressembler, lui aussi, à un tronc d'arbre, et le même cache-nez de laine toujours humide et pendant, un peu défrisé, ainsi qu'une oreille de caniche, et le même teint coloré de peintre paysagiste, et les mêmes lunettes rondes, rouillées, aux verres épais comme des glaces d'aquarium.

--Eh bien, père Mammès, lui dis-je en l'abordant, je vois que l'on fait des misères à votre corporation?

Il se leva de sa chaise de bois qui se balança un instant toute seule quand il l'eut quittée, et mettant aussitôt, pour parler, sa main devant sa bouche, contre ses vieilles moustaches jaunes --sans doute pour se garantir la gorge des brouillards--il me dit:

--Oui, monsieur, on nous tourmente. On prétend...

--Qui cela?

--Je ne sais pas... On, c'est-à-dire des gens, des personnes du quartier ou d'ailleurs... des mauvais voisins... Ceux qu'on appelle on enfin, eh bien, on prétend que nos couverques levés bouchent la vue... je vous demande un peu!... la vue de quoi?

--Mais de la Seine, mon ami, du Louvre, du merveilleux décor...

--Excusez-moi, monsieur, d'être grossier et de vous interrompre, dit-il en retirant ses doigts de ses moustaches pour les poser sur ma manche où il les laissa, les trouvant bien là... mais la Seine! vous me parlez de la Seine!... Comme c'est surfait! Vous trouvez ça joli? et sympathique? là, franchement? il n'y a que nous deux... et personne ne nous écoute. C'est très laid, monsieur, la Seine, vous le savez bien? c'est de l'eau, et de l'eau corrompue encore!... Qui est-ce qui s'en occupe? Non! Dire que nous empêchons de regarder la Seine, c'est un pamphlet, monsieur, parce qu'en dehors des bateliers qui l'habitent, qui en vivent, qui ont leurs boîtes dessus, comme nous sur le quai, et en dehors aussi des pêcheurs qu'attire le poisson pourri, personne, je vous le répète, ne fait attention à la Seine. Et puis, si on veut absolument la voir... eh bien, il y a les ponts, qui sont faits pour cela. C'est une chose bien connue d'ailleurs, quand on a de l'instruction, que la vue d'un fleuve n 'est supportable que des ponts, et jamais du bord. Le bord c'est pour les livres. Observez, monsieur, les endroits des quais où il n'y a pas de boîtes, pas de bouquinistes, rien... la solitude, le vide, la détresse... voyez-vous un peuple accoudé à contempler l'eau? Non... Et cependant ils l'auraient belle, là! Ils ne peuvent pas dire qu'il y a des couverques? Et où remarquez-vous au contraire les foules massées, attentives, courbées sur le fleuve? Aux endroits où on ne le voit pas, où on ne peut pas le voir, là où sont les livres dans les boîtes,... et plus grande qu'est la boîte, monsieur, plus haut que monte le couverque, plus que l'amateur est aise, parce qu'il jouit de baigner dans le livre, d'y être enfoui, de ne pas apercevoir autre chose... Vous me citiez tout à l'heure, le Louvre. Je ne dis pas que ça ne soit pas coquet? Surtout dedans, où il y a, paraît-il, des pièces fort curieuses. Quoique ça ne vaille pas encore la Bibliothèque! Mais justement, voilà, ça gêne le chercheur de bouquins... ça le dissipe. Quand il lève le nez et qu'il voit la colonnade, il pense à trop d'histoires qui sont arrivées, c'est pourquoi il préfère, quand il est concentré, n'avoir devant lui et autour de lui que de la planche... Ça lui fait cabine, sentez-vous?... cabinet de lecture... Ceux qui élèvent la voix contre nous ne sont pas des amis du livre... Leur mauvaise humeur cache une jalousie secrète... Ce sont des boutiquiers envieux qui s'imaginent que nous détournons leur clientèle. A force de remarquer, en face, des gens bien mis qui, pendant des heures, restent inclinés sur nos boîtes, pris, possédés, charmés... tandis que les personnes qui s'arrêtent à la devanture de leurs somptueux magasins n'y jettent qu'un coup d'oeil et passent rapides, ils finissent par croire que c'est notre faute et que nous rabattons le monde à leur détriment. Enfin, monsieur, il n'y a pas de paysage et de décor, si malins soient-ils, si bien lancés, qui vaillent les images innombrables que fournit à l'esprit et aux yeux de l'homme la lecture, et surtout la lecture debout, en plein air, la seule digne d'un peuple libre. Voilà un fait remarquable et que j'ai entendu confirmer par un très grand médecin de mes amis qui me donne parfois une petite consultation de passage, les mardis, quand il va à l'Académie rue des Saints-Pères... c'est que jamais le passionné de livres, et de livres anciens, qui lit dehors et stationne devant nos boîtes... n'amasse de mal. Quelque temps qu'il fasse, jamais il ne s'enrhume et ne prend froid. Le vieux bouquin couvre, et tient chaud. Pourquoi? Comment? On n'a jamais pu l'expliquer, monsieur. C'est un fait. La science se heurte à un fait. Moi j'amasse du mal, au pied de mon arbre, et les douleurs me visitent. Mais c'est parce que je ne lis pas, ou plutôt que je ne lis plus. Car j'ai lu... J'ai trop lu!... Et puis j'ai cessé. Pourquoi? J'y mettais trop de feu, et je courais ainsi à ma perte. En effet... quand une lecture m'attachait... me tenait haletant, que ce fût l'Espion chinois... ou la Bretagne de Pitre-Chevalier, ou la Guerre Séraphique, ou la Jeune Pestiférée de Saint-Domingue, par le capitaine Wilson... eh bien, il arrivait que je n'avais plus la mémoire de mon humble condition, j'oubliais que j'étais marchand... et, quand un client me faisait retomber sur terre en me demandant un prix, je ne lui répondais pas ou je l'éconduisais, brutalement: «Laissez-moi, plus tard! Vous me dérangez. Vous voyez bien que je lis!» Vous êtes trop intelligent pour ne pas saisir tout de suite comme cette manière d'agir était nuisible à mes intérêts? Le lecteur tuait en moi, anéantissait le commerçant. C'est pourquoi j'ai dû fermer le livre, à tout jamais, du moins dehors, et vivre ici de moi-même, penser sur mon propre fonds, les yeux fixés uniquement sur les clients qui me font l'honneur de mettre en désordre mes casiers... Je les connais tous, mais rien que de dos... A les voir par derrière, à la configuration de leurs épaules, de leur nuque, au relief de leurs omoplates, à leur échine... à l'enfoncement et au port de leur chapeau, je sais quels gens c'est, et ce qu'ils lisent... Dès qu'ils se retournent, ils m'intimident et je les confonds. Leur visage ne me dit rien. Je n'ai pas eu le temps de m'en rendre compte. Eh bien, toutes ces personnes, et qui sont pourtant des esprits distingués, vous pouvez me croire, parmi lesquels il y a des professeurs, des savants, des chercheurs de première édition, des ecclésiastiques, et des jeunes filles studieuses, toutes ces personnes n'ont cure de la Seine, je vous l'affirme, pas plus que du palais de nos rois... Si on vous le soutient, on vous trompe! Le livre!... monsieur... ne cherchez pas ailleurs! Le vieux livre remplace tout... Le fleuve? Mais c'est dans mes boîtes qu'il passe! c'est là que coule, pour de bon... le flot d'idées, d'erreurs, de doutes, d'inquiétudes, de tourments et d'espoirs... sur lequel navigue l'humanité. La fin de cette phrase si belle, à partir de: le flot, n'est pas de moi. Elle est dans les Pâquerettes polonaises, d'un anonyme... en 1756. Il y a aussi autre chose... Ce fleuve, cette fameuse Seine que l'on va chercher pour nous tourner le sang... vous pensez bien qu'avant d'en parler avec cette sévérité qui vous étonne et que vous ne vous expliquez pas encore, j'ai dû réfléchir et y regarder à plusieurs fois...? Je la connais, moi, la Seine. Depuis vingt-sept ans que je suis au bord, que je la surveille, que je la vois faire du matin au soir, j'ai eu tout le loisir de l'examiner, de la surprendre et de me composer une opinion... Aussi n'y a-t-il pas de phraseur du vieux Paris ni de journaliste capable de m'en remontrer sur elle... avec qui je vis contigu, comme en ménage... sauf cette différence qu'elle je la quitte pour aller me coucher, tandis que... oui... eh bien, mon résumé, c'est qu'elle ne vaut pas cher, monsieur, et qu'elle est pernicieuse. D'une façon générale, la vue de l'eau n'est point bonne, elle pousse au spleen, aux pâles couleurs, à la mélancolie, au suicide... Tous les gens qui regardent l'eau trop longtemps, et puis qui s'assoient, qui lui parlent, qui lui lancent des pierres, qui la tutoyent, qui lui font des vers, qui lui prêtent des sentiments... tous ils finissent mal... et souvent avec elle, ils se jettent dedans!... L'eau, voyez-vous... ces grandes étendues noires qui marchent... qui viennent on ne sait d'où, qui ont l'air de vouloir vous emporter... ça ne devrait être permis qu'à la campagne, à distance, loin des villes... C'est pas franc, pas loyal... ça monte, ça descend... on n'y comprend rien... Qu'on nous laisse donc tranquilles. Si nos couverques la dérobent un peu... y a pas de quoi crier... ni se déchirer la poitrine. Au lieu de s'affliger pour ça, on ferait joliment mieux de réclamer contre les trams et le trolley qui nous déshonorent. Mais il n'y a pas de danger!... On s'en prend à nous, les petits... parce qu'on sait que nous sommes pauvres et pleins d'humilité... Et cependant, monsieur... que les pouvoirs publics y pensent!... le jour où on nous aurait réduits et où il n'y aurait plus de bouquinistes et de vieux livres sur les quais... ça serait la fin de Paris... On n'y viendrait plus... J'espère bien ne pas vivre assez pour... Il s'interrompit. Pardon. La Femme jugée par les grands écrivains des deux sexes?... Deux vingt-cinq, madame. Deux francs, là? Pas la peine d'envelopper?
Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

LES VOYAGES

Voulez-vous remarquer, s'il vous plaît, mon amour,

Que, pour serrer nos coeurs l'un contre l'autre, pour

Tracer avec mystère autour de nos deux âmes

Le petit cercle bleu de lumière et de flamme

Dans lequel on veut vivre et mourir en s'aimant,

Il nous manquait tous ces décors dont les amants

Universellement rajeunissent leurs rêves?

Intraduisibles ciels, inoubliables grèves,

Magiques horizons, prodigieux lointains,

Bordighera des soirs et Naples des matins,

Grottes servant d'abris, et, temples, de refuges,

Musiques de Murcie et silences de Bruges,

Glaciers bleus d'Engadine et bois noirs du Tyrol,

Provence où le vent chaud se lamente en bémol,

Vérone qui n'est qu'un concert de mandolines

Et Rome qui n'est qu'un collier de sept collines,

Séville qui s'éveille et Sienne qui s'endort,

Tous ces légers, tous ces profonds, ces chers décors

Que l'amour, de tout temps, autour de l'amour dresse,

Nous ne les avons pas! Ces ombres de tendresse,

Ces soleils de Bosphore aux reflets éperdus,

Nos destins enlacés ne les auront pas eus!

Il faut que vous sachiez, hélas! la différence,

Et que, si j'avais pu vous sourire à Florence,

Mon sourire aurait eu ce charme spécial

Qui descend dans un coeur amoureux, lui fait mal,

Mais qui prend, pour durer, la forme la meilleure.

Ah, Dieu! si nous avions, une fois, vers cinq heures,

Pu passer seulement--car un instant suffit--

Sous cette pergola fameuse d'Amalfi!

Si j'avais, quand ce sont des fleurs que je te donne,

Pu te tendre un oeillet rose de Barcelone,

Ou, quand c'est du beau temps que je voudrais t'offrir

Un matin de juillet sur le Guadalquivir!

Si, quand nous nous sentons tous deux d'humeur errante,

Nous n'avions qu'à sortir pour entrer dans Sorrente,

Si, prenant ton poignet d'un geste familier

Et faisant de ton bras la moitié d'un collier,

Je t'emmenais chercher la fin d'un jour sans terme

Dans la poussière d'or d'un faubourg de Palerme;

Si la porte, là-bas, par où l'on sort du parc,

Donnait directement sur la place Saint-Marc,

Et si, dans l'ombre claire au pied du Campanile,

Devant le grand lion et le grand crocodile,

Je n'avais qu'à te dire: «Asseyons-nous, songeons!»

Pour voir autour de nous quatre mille pigeons;

Si, quelquefois, cessant de dire des paroles

Et ne sachant plus rien que monter en gondole,

Nous voguions doucement, les doigts par les doigts pris,

Vers l'île de Ceylan ou celle de Capri;

Si, d'autres fois, poussés par de plus folles brises,

Nous nous aventurions, la main dans la main prise,

Vers l'antique Liban aux cèdres fabuleux;

Enfin, si, nous tenant seulement par les yeux,

Nous partions, sur la foi d'un seul regard qui dure,

Vers ces climats lointains où l'on ne s'aventure

Qu'investi d'un amour qui vous semble plus fort

Que la glace, le feu, le désert et la mort!

Ah! si tous ces grands ciels pouvaient m'être visibles!

S'ils aidaient mon amour! Ah! s'il m'était possible

D'arracher des conseils à des beautés qu'on voit!

Si, pour savoir comment une épaule, à la fois,

Peut être langoureuse en demeurant hautaine,

Je pouvais consulter l'acropole d'Athènes!

Si, pour savoir comment un front doit se pencher,

J'interrogeais la tour de Pise et son clocher!

Si j'avais, pour garnir mes chapeaux de septembre,

Tout le marché aux fleurs du village de Cambre,

Et, pour qu'un bout de voile au bord du ciel flottât,

Si j'avais le vent bleu du pont de Galata!

Comprends donc à quel point ce serait plus facile

D'environner ton coeur si j'avais la Sicile

Pour chanter avec moi, et la Hollande pour

Me tendre une tulipe à chaque pleur d'amour!

Ah! que j'aurais voulu, dans l'odeur des pastilles.

Faire dégringoler des étoffes qui brillent

Chez un vieux marchand noir des Mille et une Nuits!

Ah! que j'aurais voulu m'ajouter des pays

Comme des ornements pour plaire à ta tendresse,

Porter comme un bandeau la pâleur de la Grèce,

Et, bijou le plus sûr que mon goût rencontrât,

Comme un saphir le soir foncé de Sumatra!

Ah! que j'aurais voulu me sentir soutenue

Par la diversité du ciel et de la nue,

Trouver chaque matin dans d'autres horizons

De plus roses raisons de me donner raison,

Et successivement posant sur mon visage

Ces masques éperdus que les beaux paysages

Donnent au front qui les regarde en s'y perdant.

Partir! nous en aller! huit jours! deux mois! trois ans!

Oh! quitter des limons pour trouver des grenades!

Voir des oiseaux de feu joncher des promenades;

Savoir que «lendemain» veut toujours dire «ailleurs»;

Faire presque semblant, à Rome, d'avoir peur

Dans un défilé noir où l'on perdit les guides;

Courir sur une plage où le sable a des rides,

Et s'enfuir en laissant à la vague un soulier;

Acheter des bouquets et puis les oublier;

Prendre un sentier marqué par du bleu sur des roches;

Compter des escaliers qui montent vers des cloches;

Imaginer le ciel d'après un vieux couvent;

Croire, au Japon, qu'on est dans un grand paravent;

Etre à Naples, marcher doucement sur la route,

Et recevoir au coeur ces refrains où, sans doute,

Pour sembler plus mortel l'amour s'appelle amor;

Etre à Madrid, revoir au fond d'un cadre d'or

La lèvre souriante et peut-être profonde,

Et rien qu'en la voyant crier: «C'est la Joconde!»

Voir glisser tout le temps des arbres! Voyager!

Changer de rive! et puis de rêve! et puis changer!

Suivre des grands chemins! Voir des petits villages

Où tremblent, au-dessus des balcons d'un autre âge,

Des haillons cramoisis sur de noires maisons!

Aller si loin qu'on croit s'échapper des saisons!

Ne quitter les ibis, graves sur un pied rose,

Que pour le Sphynx d'Égypte avec lequel on cause!

Enfin, trouvant au bord d'un ciel ou d'un octroi

Le moyen de cesser une heure d'être soi,

Entendre le prénom dont on est appelée,

Et qui vous suit toujours comme une ombre parlée,

Devenir un son neuf chaque fois que, traduit,

Il serait celui-là dans un autre pays!

Il faut de tout cela, mon amour, qu'on se passe.

Nous n'avons que les grands genêts, la forêt basse

(Car ses arbres coupés n'ont presque plus de bras);

Nous n'avons que la Nive bleue, et, tout là-bas,

Quelques petits points d'or, le soir, qui sont Bayonne.

Sous un soleil, toujours le même, qui rayonne,

Et dont nous connaissons les soirs et les matins,

Nous n'avons, par-dessus le vallon, pour lointain,

Qu'un tout petit village, et dont nous voyons toutes

Les mêmes bonnes gens suivre les mêmes routes;

Et ce village, encore, avec son fin clocher,

Les jours de vent du sud semble se rapprocher,

Tellement il a peur de garder son mystère!

Mais tout ça ne fait rien; et le ciel et la terre

Peuvent se contenter de tendre à notre amour

Les plus simples des fleurs, les plus simples des jours,

Notre amour n'en a pas demandé davantage!

Il nous suffit de rencontrer près du village,

Couple sombre avançant sur l'horizon vermeil,

Les deux vieux douaniers qui portent leur sommeil;

Il nous suffit de voir, collier de fruits qui bouge,

Aux balcons de bois peint pendre les piments rouges,

Et, chapelet de fleurs qu'on veut bien répéter,

Les roses de l'hiver après celles d'été.

Notre amour ne veut pas sur la terre autre chose

Que ce ciel, ce clocher, ces piments et ces roses,

Car, entre ces lointains dont nul n'est inconnu,

Notre amour est un beau petit enfant tout nu

Qui ne s'ajoute rien d'étrange ou de superbe,

Qui vit de l'air du temps, s'habille avec de l'herbe,

Réfléchit dans les foins, cause avec les ânons;

Qui se coiffe de fleurs dont chacun sait les noms;

Qui n'a, s'il veut cueillir des fleurs surnaturelles,

Qu'à se pencher sur l'eau de ses propres prunelles;

Qui ne demande rien que d'être encore un feu

Parmi les autres feux de montagne; qui peut,

Avec sa lèvre rouge et sa tempe pâlie,

Etre fou sans Espagne et beau sans Italie;

Qui, sans avoir besoin d'un lac près d'Annecy,

Construit ses souvenirs sur l'eau qui tremble ici;

Qui, sans avoir besoin des citronniers de Parme,

Sur un simple baiser fait tomber quatre larmes;

Qui monte jusqu'au ciel avec un peuplier;

Qui, pour un toit portant des piments en collier,

S'imagine avoir vu les tours de Pampelune,

Et trouve le moyen, même sans clair de lune,

De marquer de deux noms l'écorce d'un tilleul...

Notre amour est un beau petit enfant tout seul.

Rosemonde Gérard.

LONGWOOD NE SERA PAS ABANDONNÉ

L'émotion qu'a provoquée dans le public et dans la presse la vision des premières ruines de Longwood, la pauvre maison où mourut l'Empereur captif à Sainte-Hélène (voir notre numéro du 15 novembre), vient d'avoir son écho utile dans les milieux parlementaires. A la date du 6 décembre, en effet, M. Fernand Engerand, député du Calvados, nous a adressé la lettre suivante que nous sommes heureux de publier:

Paris, le 6 décembre 1913.

«Monsieur le Directeur,

» L'Illustration a signalé, avec une patriotique indignation, l'état déplorable où l'incurie de l'administration avait mis, à Sainte-Hélène, la maison et le tombeau de Napoléon. Dès que j'eus pris connaissance du pathétique article de M. Albéric Cahuet, je me suis rendu aux Affaires étrangères où les faits signalés me furent confirmés, et le 10 novembre je présentai un amendement portant ouverture d'un crédit de 20.000 francs «pour assurer, en l'île Sainte-Hélène, l'entretien du domaine de Longwood, où mourut Napoléon Ier».

» J'ai été assez heureux pour pouvoir obtenir l'adhésion de députés appartenant à tous les groupes politiques: MM. Maurice Barrés, Benazet, amiral Bienaimé, Jules Delafosse, commandant Driant, Lannes de Montebello, Millerand, Henry Pâté, Paul Boncoeur, général Pédoya, Dominique Pugliesi, Conti, Raiberti, Joseph Reinach, Marcel Sembat, de Villebois-Mareuil.

» Cette réunion d'hommes si divers au point de vue politique nous permet d'espérer que la cause nationale, que vous avez si noblement défendue, obtiendra l'assentiment de la Chambre.

» Veuillez agréer...

» Fernand Engerand. »

Le rapporteur de la commission du budget, M. Louis Marin, député de Nancy, est tout acquis à l'amendement Engerand, dont les signataires, nous le savons, espèrent obtenir l'adhésion quasi unanime de la Chambre. Ainsi s'affirmera qu'il s'agit bien là d'une oeuvre nationale et non point d'une oeuvre de parti.

Le sacrifice demandé est faible. Il est urgent. Les 20.000 francs ajoutés au crédit de 358.000 francs du chapitre 20 du budget des Affaires étrangères (Entretien des immeubles français à l'étranger), pourront sauver Longwood d'une ruine immédiate. Il est donc inopportun de songer, dès maintenant, pour relever les ruines de Sainte-Hélène, soit à une souscription publique qui, évidemment, donnerait dix fois les sommes nécessaires, soit--comme le proposait un de nos lecteurs bien inspiré--à une collecte entre tous les membres de la Légion d'honneur. Que l'État s'acquitte lui-même des devoirs de l'État. Ce sera mieux,-et plus digne.

L'INAUGURATION DU MUSÉE ANDRÉ

Le magnifique musée du boulevard Haussmann, contenant les inestimables collections léguées à l'Institut par Mme Edouard André, et dont notre numéro de Noël a révélé au grand public de L'Illustration les sensationnelles merveilles, est maintenant officiellement ouvert: lundi matin, le président de la République l'inaugurait par une visite.

Guidé par M. Émile Bertaux, conservateur, il s'y attarda longtemps, goûtant en connaisseur éclairé, en érudit, en artiste, le charme et la beauté de tant de chefs-d'oeuvre rassemblés.

Dans la grande salle de la Renaissance, on présenta à la signature du chef de l'État un registre, posé sur une vénérable table du seizième siècle. Il y apposa sa signature, suivie de la mention «de l'Académie française».

M. Poincaré au musée André, devant la fresque de Tiepolo.
Derrière le Président, M. Émile Bertaux et M. Léon Bérard.

UN NOUVEAU GOUVERNEMENT

La semaine dernière, tandis que, tout aux soins de l'envoi et de la distribution de notre numéro de Noël, nous oubliions, pour des préoccupations d'art et de beauté, l'actualité souvent assez maussade, survenait, en politique, un événement qui produisit sur l'opinion une impression pénible: mardi, le 2 décembre, un vote de la Chambre renversait le ministère Barthou, qui avait tant mérité du pays en lui redonnant l'armée forte indispensable à sa sécurité.

On discutait, depuis le vendredi précédent, l'emprunt d'un milliard 300 millions jugé nécessaire par le gouvernement. Au cours de ces séances, les rudes alertes n'avaient pas manqué au ministère, de la part des radicaux et des socialistes. M. Joseph Caillaux, notamment, lui avait été un adversaire obstiné. Pourtant, la veille encore de ce scrutin qui l'obligea à démissionner, M. Barthou avait remporté, à force d'énergie, un premier succès, en faisant accepter le principe de son projet. Cette victoire allait avoir un lendemain funeste: mardi, la Chambre, par 290 voix contre 265, refusait d'accepter que les titres à émettre portassent une mention garantissant contre tout impôt l'immunité de la rente.

Le ministère quittait aussitôt la salle des séances, salué d'un cri: «A bas les trois ans!» C'était M. Vaillant qui trahissait ainsi l'une des raisons de l'animosité de l'extrême-gauche contre le gouvernement qu'elle venait d'abattre. M. Louis Barthou, qui allait franchir le seuil, se retourna et dit simplement: «Vive la France!» Deux politiques, nettement, s'étaient soudain dressées l'une en face de l'autre.

Les deux triomphateurs de cette journée--«l'une des plus déplorables et des plus néfastes que nous ayons connues», a écrit le Temps--étaient M. Caillaux et M. Jaurès, incarnations des radicaux et des socialistes. Le président de la République, dont le devoir était, en cette circonstance, particulièrement difficile et lourd de responsabilités, eut pourtant, après les habituelles consultations, la pensée qu'on pourrait former un cabinet de conciliation, de «concentration républicaine». M. Alexandre Ribot, à la suite d'une conversation avec M. Caillaux, dut décliner la mission que désirait lui confier M. Raymond Poincaré d'assumer cette tâche. M. Jean Dupuy, à son défaut, l'accepta. Mais les pourparlers qu'il engagea ne purent aboutir: sa courageuse bonne volonté se heurta à des oppositions, à des embûches que le public entrevit, devina sans les bien discerner, et dont il n'allait pas tarder à connaître l'origine.

La salle des réunions du bureau du Comité exécutif du
parti radical et radical-socialiste.

Pour la première fois dans notre histoire politique, apparaît nettement, au début de cette crise, l'action d'une organisation dont l'existence était connue, mais dont le rôle était jusqu'à présent demeuré sinon occulte, du moins d'arrière-plan et de demi-lumière. Les journaux, les hommes politiques, la désignent couramment sous le nom de «Comité de la rue de Valois». Son titre exact est «Comité exécutif du parti radical et radical-socialiste». C'est lui qui, tous ces derniers jours, a dicté ses volontés, donné l'investiture aux futurs ministres, ou, tout comme en un conclave de Rome, prononcé contre eux «l'exclusive». C'est de lui qu'émane le cabinet Doumergue, appelé à recueillir la succession du cabinet Barthou. Le président en est M. Joseph Caillaux lui-même, récemment élu contre M. Camille Pelletan, et devenu, dans la nouvelle combinaison, ministre des Finances.

M. Doumergue à son téléphone pendant
les négociations pour la formation du
ministère.

Son autorité s'étend sur 800 membres environ, sénateurs, députés, ou candidats éventuels, presque toujours, à l'une ou l'autre Chambre. Les parlementaires sont membres de droit; il leur suffit d'adhérer au programme du parti, qui vient d'être refondu au Congrès de Pau, en octobre dernier, et, plus tard, de verser une cotisation annuelle de 200 francs. Les autres membres sont élus, en assemblée, sur présentation de listes établies par les comités adhérents de province, à raison de deux pour 250.000 habitants.

Ponde en 1901, le Comité exécutif a pour mission de diriger la politique et l'organisation du parti radical et radical-socialiste; d'exécuter les décisions prises par le parti en ses congrès annuels; de veiller enfin à la discipline.

Il est administré par un bureau composé de 34 membres pris moitié parmi les parlementaires, moitié parmi les sociétaires libres. Au nombre des personnalités notables du bureau actuel figurent MM. les sénateurs Trouillot, Perchot, Bepmale; MM. les députés Bouffandeau, Franklin-Bouillon, Ceccaldi, Peytral, Malvy, désormais ministre du Commerce dans le cabinet Doumergue.

Rue de Valois: l'antichambre du Comité.

Le temple où s'élaborent les bulles, les monitoires, les encycliques du parti, d'où partent ses anathèmes et ses excommunications, n'est guère imposant. C'est, au nº 9 de la rue de Valois, au-dessus d'un restaurant, un modeste appartement au troisième étage du vieux Palais Royal,--Palais Egalité! Dans l'antichambre, où s'accroche le téléphone, trône, sur la cheminée, une République fleurie, étoilée, le col ceint de perles, la gorge aimablement dévoilée,--point trop farouche, enfin. La salle du Conseil ouvre par des fenêtres carrées--c'est l'étage en mezzanine du Palais--sur le jardin. Nul apparat dans cette pièce qui voit, une fois par semaine, le jeudi, se réunir les Trente-Quatre: quelques portemanteaux aux murs, quelques chaises cannées autour d'une table recouverte d'un tapis de style vaguement Empire, et sur cette table deux sonnettes, comme si le président avait parfois à faire tête à des tumultes qu'un seul tintement ne saurait dominer.

Cette salle est demeurée déserte jeudi dernier; la séance hebdomadaire avait été décommandée: le nouveau ministère, en effet, se présentait devant les Chambres. C'était, rue de Valois, fête chômée.

S. Jacquier. M. Maginot. I. Malvy. M. Monis. M. R. Renoult. M. Viviani.

M. F. David. M. A. Lebrun. R. Péret. H. G. Doumergue. M. Bienvenu-Martin. H. Caillaux. M. Métin. M. Noulens.
Lenouveau Cabinet.--Manquent dans ce groupe MM. Raynaud et Ajam.

UN «CENTRE MONDIAL»

Le séjour à Rome est particulièrement prenant: la grandeur des souvenirs qu'évoque chaque ruine exalte les imaginations les plus pondérées; nombre d'artistes, de poètes, de soldats, en contemplant l'étroit espace du forum, durent rêver pour leur patrie cette puissance mondiale que, seule, posséda la ville des Césars. Un jeune sculpteur américain fixé à Rome, M. Hendrik Christian Andersen, a fait un rêve moins grandiose, plus facile à réaliser, croit-il, et auquel il a su donner une forme concrète au prix d'un labeur digne d'admiration.

Une tour de 320 mètres, en acier revêtu de marbre,
projetée pour une ville hypothétique, la cité du «Centre
Mondial»

M. Andersen improvise une ville internationale, sorte de capitale de l'humanité, où seraient centralisés les efforts destinés à assurer tous les progrès. Non content de nous en vanter la nécessité, il nous la présente dans une publication de grand luxe, magnifiquement illustrée, «qui ne saurait être achetée, et qui n'est envoyée qu'à un groupe limité d'hommes dignes et capables de s'intéresser à un projet de ce caractère». Cette oeuvre gigantesque occupa pendant dix ans trente et un architectes, sous la direction de M. Ernest Hébrard, grand prix de Rome, aidé par son frère Jean Hébrard. Trois peintres et un ingénieur complétaient une pléiade qui nous offre aujourd'hui les plans rigoureusement étudiés des monuments nombreux et gigantesques devant former le noyau de la cité future.

M. Andersen s'est réservé la partie sculpturale. Pour cette oeuvre ultra-moderne, il a voulu, comme les architectes, adopter les formules de l'art antique le plus pur; il nous propose une vingtaine de groupes ou d'allégories où s'affirme, avec la foi exubérante de la jeunesse, un talent digne de respect.

Le Centre d'art comprendrait un Temple de l'Art, une École d'art, des musées, un conservatoire de musique et de tragédie, etc.. «Le musicien présenterait ses symphonies et ses opéras, certain d'être entendu et impartialement jugé; le dramaturge apporterait ses oeuvres, avec l'assurance d'être dignement monté et joué, une fois accepté par un jury international.»

Dans le Temple de l'Art, on aménagerait une salle d'auditions «constituant en elle-même un colossal instrument de musique», deux galeries permanentes de sculpture, deux galeries permanentes de peinture, et de vastes galeries pour les expositions temporaires. Ce temple couvrirait un quadrilatère de plus de 250 mètres de côté, soit une superficie de 60.000 mètres carrés. Bien petite chose encore à côté de notre Louvre qui occupe près de 200.000 mètres!

Dans le Centre olympique, ouvert aux athlètes de toutes les nations, on verrait un stade de 800 mètres de côté, et un natatorium où «des statues de 80 mètres, représentant l'homme et la femme dans toutes les splendeurs de leur développement physique, formeraient une porte de leurs bras étendus et de leurs mains jointes».

Au milieu du Centre scientifique s'élèverait la Tour du Progrès, en acier revêtu de marbre, entourée de quatre palais immenses destinés aux congrès internationaux.

Cette Tour, qui doit être le chef-d'oeuvre de l'art de l'ingénieur, repose sur une base circulaire au centre du square des Congrès scientifiques. Elle s'élève à une hauteur de 320 mètres sur environ 100 mètres de largeur à la base. Les eaux de la «Fontaine de Vie», qui coulent d'une extrémité à l'autre de l'avenue des Nations, baignent ses abords. On l'atteint en franchissant quatre ponts monumentaux qui accèdent à une terrasse formant le rez-de-chaussée et où se développe une salle circulaire dont le plafond en coupole a 40 mètres de hauteur.

De ce rez-de-chaussée, vingt-quatre ascenseurs conduisent à une seconde terrasse sur laquelle s'ouvre une salle plus petite. Puis la Tour s'élance d'un seul jet, offrant une quarantaine d'étages desservis par seize ascenseurs, et qui pourraient être affectés à des ensembles complets de bureaux.

Le soubassement de la Tour communique directement avec deux embranchements du chemin de fer souterrain, dont trois stations s'ouvrent sur le square des Congrès. Un de ces embranchements relie tous les édifices importants de l'ensemble du Centre Mondial; l'autre, à un niveau inférieur, conduit à tous les quartiers de la ville et aboutit à la Grande Gare.

Enfin, le sous-sol, de proportions colossales, serait consacré à l'installation de machines typographiques assez puissantes pour exécuter la tâche d'une Presse mondiale publiant des journaux, sans arrêt et dans des langues diverses. Des ascenseurs relient cette imprimerie à quatre pavillons d'angle, hauts chacun de sept étages, qui servent de contreforts à la masse de la Tour et qui offriraient des bureaux particuliers aux délégués de la presse de tous les pays.

Un groupe accessoire constituerait le Centre civique: six quartiers bourgeois, construits en échiquier, «comme en Amérique», et pouvant contenir chacun de 100.000 à 120.000 âmes, rayonneraient autour de la zone administrative et commerciale, cette dernière «un peu resserrée, pour la commodité des échanges».

Le Centre Mondial serait placé sous un climat tempéré, de préférence au bord de la mer, pour faciliter des randonnées vers tous les points du globe.

Au dire de l'auteur, des sites propices abondent sur la côte de l'Atlantique, entre Panama et la Nouvelle-Angleterre, nom sous lequel on désignait jadis la région où prospèrent aujourd'hui New-York et Boston. Les rives de la Méditerranée offrent également des points favorables: en France, près de Fréjus; en Italie, à l'embouchure du Tibre; en Espagne, en Tunisie, en Tripolitaine. Si l'on préfère l'intérieur du continent, on pourra choisir la Belgique, la Hollande, la Suisse; en France, M. d'Estournelles de Constant préconise les environs de Pontoise.

Devant un tel projet, dont nous n'avons fait que résumer les grandes lignes, on ne sait s'il faut admirer davantage la foi généreuse de l'auteur ou le talent dépensé par lui et par ses collaborateurs pour une oeuvre qui ne nous paraît guère susceptible de voir le jour dans un avenir rapproché.

Ce n'est pas à notre époque de concurrence intensive que les gouvernements consentiront à aliéner les bénéfices de leur activité propre, dans une branche quelconque, au profit d'une cité cosmopolite créée hors de leurs frontières. D'ailleurs, si une telle centralisation paraît difficile à réaliser, ses avantages restent fort discutables. Au point de vue commercial et économique, par exemple, on ne saurait, par une simple organisation administrative, fût-elle internationale, modifier les courants créés au cours des siècles à la faveur des situations géographiques, de la répartition des matières premières et du développement industriel des divers pays. Quant à la centralisation artistique mondiale, elle aurait pour conséquence d'engendrer une formule banale faisant rapidement disparaître le génie de chaque race.

D'ailleurs, à quoi bon cette création: Paris n'est-il pas, ne sera-t-il pas encore longtemps, et toujours, espérons-le, comme centre scientifique et centre d'art, dès lors, comme centre mondial, the beast in the world?
F. Honoré.

LES EXPLOITS DE LA PETITE GARNISON

Les Allemands, sans doute, ont été les premiers surpris du retentissement si grave que viennent d'avoir, au Reichstag et dans toute l'Allemagne, les incidents de Saverne. Il y a, semble-t-il, quelque chose de changé dans la manière allemande de concevoir le respect de la dignité individuelle et de la fierté d'une race. Les exploits de la petite garnison d'Alsace ont porté un coup imprévu et peut-être décisif à la toute-puissance du colosse militaire. Le régime de la botte allemande a été blâmé par le peuple allemand lui-même. Le pouvoir personnel, le cabinet impérial, a été atteint par le vote qui a frappé le chancelier, et des voix, de grandes voix qui ont été entendues par toute l'Europe, ont déclaré, au Reichstag, que le régime d'arbitraire et de vexation n'avait pas l'approbation du pays et que nulle part, en aucune circonstance, l'armée n'était au-dessus de la loi.

Le lieutenant Schadt, qui fit arrêter
les magistrats de Saverne.

L'adjudant Baillet, contraint de quitter
l'armée après quatorze ans de service.

Il faut bien reconnaître aussi que rarement le bon sens d'un peuple eut lieu d'être exaspéré par autant de gestes odieux et de maladresses accumulées. Nous pouvions croire, lorsque, dans notre numéro du 22 novembre, nous reproduisions les portraits, désormais historiques, du lieutenant von Forstner et du colonel von Reutter, que les incidents, alors connus--l'injure aux Alsaciens, traités de wackes ou voyous, l'insulte au drapeau français et à la légion étrangère, les mesures inadmissibles prises par le colonel von Reutter contre la population civile de Saverne--n'auraient d'autres suites que de promptes sanctions, opportunément venues d'en haut, de Strasbourg ou de Berlin. Mais, à la stupeur générale, en deçà comme au delà du Rhin, les choses se passèrent tout autrement. La «petite garnison» poursuivit ses exploits et le lieutenant von Forstner, ni découragé, ni blâmé, continua, avec l'approbation de son colonel et vraisemblablement du chef du 19e corps d'armée, le général von Deimling, d'exaspérer, par son attitude, par ses gestes, par sa seule présence, une population réputée depuis des siècles pour son très paisible caractère.

Le général von Deimling, commandant du XVe
corps à Strasbourg.

Mme Lévy (76 ans), qui fut brutalisée chez
elle par les soldats.

Charles Blank, l'infirme frappé d'un coup de
sabre par le lieutenant von Forstner.

Le sergent Hôflich, qui offrit trois marks
pour «la peau d'un Alsacien».

LES ÉVÉNEMENTS DE SAVERNE

Et d'abord on avait, à Saverne, la certitude que les paroles outrageantes reprochées au lieutenant von Forstner avaient bien été prononcées par lui. Douze recrues en avaient témoigné, à la grande fureur de l'autorité militaire qui avait vu, dans cette «indiscrétion», une manière de complot de caserne et qui, en attendant d'autres sanctions plus dures, avait changé de garnison les soldats alsaciens et mis d'office à la retraite l'adjudant Baillet, malgré ses quatorze ans de bons et loyaux services. Ces mesures, naturellement, n'avaient pu

M. Lucien Kahn, arrêté pour avoir ri. qu'augmenter l'irritation locale. Sans doute, le lieutenant von Forstner eût-il été sage en évitant, en ces circonstances, de paraître dans les rues de Saverne. Il s'y montra néanmoins, mais avec une escorte, quelque peu ridicule, de quatre hommes armés, qui l'accompagnèrent partout, au restaurant, au bureau de tabac, et chez le marchand de chocolat. Des gamins--comme en tous pays--ne manquèrent point de suivre les soldats et se réjouirent, sans discrétion, de voir un herr lieutenant aussi bien protégé. Leur rire, ce rire d'Alsace qui déplaît si fort aux immigrés, exaspéra M. von Forstner et ses camarades. Une première fois, le 26 novembre au soir, un lieutenant du 99e, nommé Schadt, en revenant d'un banquet d'officiers, avec l'inévitable von Forstner, avait fait sortir la garde de la caserne pour arrêter les gens qui riaient sur le passage des officiers: d'où l'arrestation d'un apprenti boulanger et d'un paisible agent de banque, M. Lucien Kahn, que le sous-préfet fit remettre en liberté dans la soirée. Mais cette sorte d'agression préludait à des événements plus graves. Le lendemain, en effet, vers les 7 heures du soir, le lieutenant von Forstner, quittant la caserne avec son escorte de soldats, retrouva du même coup son cortège de gamins, qui, de plus en plus fort, criaient à la chien-lit. Le lieutenant Schadt fit aussitôt sortir du corps de garde 80 soldats en armes, et le colonel von Reutter, accouru, ordonna lui-même aux tambours de battre la charge. Il n'y avait cependant, hors les enfants, que de rares curieux, quatre ou cinq paisibles badauds sur lesquels se ruèrent les soldats. Huit hommes envahirent même, on ne sait trop pourquoi, une maison voisine, firent irruption dans l'appartement occupé par un menuisier nommé Lévy qu'ils arrêtèrent après avoir brutalisé de la façon la plus odieuse sa mère, une octogénaire infirme qui, peut-être, «avait ri». Mais cet exploit ne devait être ni le dernier ni le plus fort. A ce moment en effet, les juges de Saverne et le procureur impérial sortaient du palais de justice, après une audience prolongée. Le lieutenant Schadt, qui avait organisé la chasse à l'homme, fit arrêter le procureur impérial lui-même et l'un des juges, malgré leurs véhémentes protestations. Ces prisonniers, comme l'on pense, ne furent pas longtemps retenus, mais ce fait, inouï, donne la mesure du sang-froid des troupes de Saverne. De paisibles citoyens, cette nuit-là, des enfants, couchèrent dans les locaux disciplinaires, tandis que se préparaient les protestations indignées que, dès le lendemain, le président du tribunal et le corps municipal télégraphiaient, le premier au ministre de la Justice, et le second au Reichstag.

Le lieutenant von Forstner sortant du bureau de tabac devant lequel l'attendait son escorte.
--Instantané R. Weil, pris à 4 heures du soir.
Une patrouille sortant de la caserne, ancien château de Rohan. Phot. A. Merckling.

Le conseiller de justice
Kalisch, qui fut arrêté,
le conseiller Beemelmans
et un de leurs amis.

La dépêche de la municipalité de Saverne réclamant la protection des lois pour la population civile contre les excès des militaires fut lue au Reichstag, le 1er décembre, par le président Kaempf au milieu d'une émotion profonde. Le groupe des députés alsaciens-lorrains prit texte de cette protestation pour interpeller le chancelier, qui se contenta, ce jour-là, de répondre qu'une enquête étant ouverte il fallait en attendre le résultat. Or, voici que, le lendemain même de cette prise de contact, une singulière nouvelle vint mettre le comble à l'exaspération des députés. On apprenait, en effet, que M. von Forstner--cet «énergumène», comme on l'appelle couramment au Reichstag--avait, dans la matinée, au cours d'une promenade militaire avec sa compagnie, blessé à la tête à coups de sabre un jeune cordonnier infirme, du nom de Charles Blank. Le rapport officiel disait que des gamins avaient entouré les soldats dans la traversée de Dettwiller, à l'ouest de Saverne, et que le lieutenant avait dû leur faire donner la chasse par trente de ses hommes. Les enfants, plus agiles, avaient échappé aisément, gaiement. Et, sans doute pour ne point revenir les mains vides, les soldats--avec ce même discernement qui leur avait fait arrêter un procureur impérial--étaient tombés sur un passant peu valide, puisqu'il avait un pied bot, mais qui, néanmoins, se débattit comme un diable. Eut-il un geste menaçant? On ne sait trop ce qu'il faut croire de la version officielle. Ce qu'il y a de certain, c'est que le terrible lieutenant n'hésita pas à se servir de ses armes contre cet homme désarmé, et le malheureux infirme fut conduit, la tête en sang, chez le bourgmestre de Dettwiller qui le prit aussitôt sous sa protection.

LES JOURNÉES TROUBLÉES DE SAVERNE.
--Lecture publique de la proclamation de la municipalité, recommandant aux habitants de s'abstenir de toute manifestation et de rester chez eux le soir venu.--

Phot. A. Dahlet.]

Le lieut. von Forstner. Une promenade du lieutenant von Forstner dans les rues de Saverne.

Le lendemain 3 décembre, au Reichstag, en d'éloquentes protestations, M. Fehrenbach, député du centre, après avoir parlé du préjudice moral énorme causé par ces incidents à l'empire, affirma que «si jamais L'autorité militaire devait l'emporter sur l'autorité civile, c'en serait fini de l'Allemagne»; et M. von Calker, député national-libéral et professeur à l'université de Strasbourg, déclara que tous les résultats obtenus par la politique de réconciliation en Alsace-Lorraine étaient désormais «fichus». La réponse embarrassée du chancelier, l'attitude dédaigneuse du ministre de la Guerre, accrurent l'irritation très générale de l'assemblée, et, le 4 décembre, dans ce pays au régime presque absolu, et dont le peuple est le plus militariste du monde, on vit les nationalistes et les centristes s'allier aux radicaux et aux socialistes pour exprimer à une immense majorité (293 voix contre 54), à propos des incidents militaires de Saverne, leur méfiance envers le chancelier de l'empire.

LA SANCTION DES INCIDENTS DE SAVERNE.--Le départ du 99e d'infanterie pour les camps de Bitche et de Haguenau. Le régiment se dirige vers les quais d'embarquement ou l'attendent deux trains spéciaux.--Phot. A. Merckling.

L'empereur et le chancelier. Le comte de Wedel et M. de Bethmann-Hollweg. Les généraux von Deimling et von Linker.

A DONAUESCHINGEN: LES TÊTE-A-TÊTE DANS LE PARC

Il a été dit, et par les personnages les plus autorisés, que le chancelier avait reçu des dépêches de l'empereur ordonnant d'accorder certaines satisfactions à la population de Saverne et que, las ou malade, il avait négligé de communiquer ces documents au Reichstag. Mais il apparaît surtout que le chancelier, qui eût pu refuser de répondre aux interpellateurs sur des actes qu'il ne contresignait pas: les ordres du cabinet militaire, accepta de défendre la mauvaise cause et laissa les coups s'abattre sur lui pour ne point découvrir son souverain. Le chancelier perdit la bataille. Mais l'empereur, demeuré théoriquement en dehors de la querelle, pouvait esquisser, dès lors, le geste d'apaisement et, de fait, au château de Donaueschingen--où il villégiaturait, comme en 1908, chez son ami, le prince de Fürstenberg--après avoir eu une conversation, dont le détail serait bien intéressant pour l'histoire, avec M. de Bethmann-Hollweg, le comte de Wedel, statthalter d'Alsace-Lorraine, et le général von Deimling, Guillaume II décida que «la garnison de Saverne serait transférée jusqu'à nouvel ordre aux champs de manoeuvres de Bitche et de Haguenau».

Le colonel du 99e et Mme von Reutter
attendent le rapide de Strasbourg.

L'ordre de départ, parvenu dans la journée du 5 au colonel von Reutter, fut tenu secret hors de la caserne, mais on devina, à l'émotion des femmes d'officiers et de sous-officiers, les préparatifs du grand déplacement. Le chef de gare fut avisé d'avoir à former d'urgence deux trains spéciaux.

Et le samedi C décembre, à deux heures de relevée, par un temps gris et glacial, les bataillons du 99e évacuèrent Saverne, tristement, malgré la musique, qui jouait des airs appropriés: «Je suis Prussien», «L'Allemagne avant tout», etc. Le colonel, escorté de quatre gendarmes, avait précédé ses hommes à la gare. Le lieutenant von Forstner ne parut point dans le défilé du départ. Et, dans les avenues ruisselantes, à peine quelques «Wackes», corrects et silencieux, regardaient la «petite garnison» qui, dans la boue froide et sous la neige fondue, s'en allait...
Albéric Cahuet.