V. BLASCO-IBAÑEZ

Contes espagnols
d’amour et de mort

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Septième mille
Contes espagnols
d’amour et de mort

[TABLE DES MATIÈRES]

Il a été tiré de cet ouvrage
vingt exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 20.,
et trente exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 21 à 50.

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur:
LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).
LES MORTS COMMANDENT (trad. par Berthe Delaunay).
Chez d’autres éditeurs:
TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).
L’INTRUS, chez Fasquellè (trad. par Renée Lafont).
LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).

E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY


V. BLASCO-IBAÑEZ

Contes espagnols
d’amour et de mort

Traduits de l’espagnol par F. MÉNÉTRIER
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
pour tous les pays.

Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1922,
by Ernest Flammarion.

PRÉFACE

Vicente Blasco-Ibañez, dont les admirables romans ont rendu le nom célèbre dans le monde entier, est assez mal connu en France comme conteur.

Nous avons voulu réparer cette regrettable ignorance d’une partie fort importante de son œuvre, en publiant aujourd’hui quelques-unes des plus belles histoires qui commencèrent à le faire remarquer dans sa patrie, alors que Blasco-Ibañez était, avant tout, le député de Valence et l’un des plus fameux agitateurs républicains de l’Espagne.

Ces contes de jeunesse ont pour décor la campagne valencienne, la huerta magnifique, paradis de fleurs et d’orangers, ou bien les rues et les faubourgs de la ville, cité toujours à moitié arabe, ou encore les plages voisines où pullulent le pêcheur héroïque et le contrebandier hardi.

Mais ce qui rend surtout ces contes curieux, c’est qu’ils peignent les mœurs singulières de cette région qui est, de toute l’Espagne, celle qui conserve le mieux les vestiges de la domination des Maures qui s’y est exercée pendant plus de cinq siècles et a laissé son empreinte dans les âmes violentes et passionnées.

Ce qui se joue, dans ces contes d’un relief saisissant, c’est l’éternel drame de l’amour et de la mort.

A côté de descriptions aux touches sobres, par instants surgissent des éclairs de cette belle humeur levantine qui est un peu cousine des joyeusetés de notre vieux français. Les anciens moines espagnols et les hidalgos ne dédaignaient pas une certaine verve rabelaisienne.

Bravaches et matamores, bandits sensibles ou sournois, caciques, alguazils et alcades parfois coquins, paysans têtus, laborieux, exaltés aussi, vieillards amoureux, contrebandiers, matelots, bohèmes musiciens et ivrognes, tous ceux qui défilent dans ces contes sont extraordinairement pittoresques, s’accordent avec un paysage merveilleux.

Qu’il peigne les âmes ou les décors de son pays, Blasco-Ibañez est toujours le poète incomparable, l’écrivain de génie dont l’un de ses plus clairvoyants admirateurs a dit qu’il ne saurait être comparé comme conteur qu’à notre grand Maupassant[A].

F. M.

Contes espagnols
d’amour et de mort


LE SECOND MARIAGE DU PÈRE SENTO

I

Les habitants de Benimuslin furent stupéfaits de la nouvelle.

Le père Sento se mariait! lui, un des notables du village, le plus important contribuable du district! Et la fiancée, c’était la belle Marieta, fille d’un charretier, ayant pour toute dot sa frimousse brune, son sourire aux gracieuses fossettes, ses immenses yeux noirs, qui semblaient dormir sous les longues paupières, entre deux torsades de cheveux, drus et brillants, qui lui couvraient les tempes.

Plus d’une semaine, cette nouvelle mit en émoi la tranquille bourgade, qui, dans son vaste horizon de vignes et d’oliviers, dressait ses toits sombres, ses murs d’une blancheur éblouissante, son campanile au bonnet de tuiles vertes et sa haute tour mauresque carrée et rouge dont la couronne de créneaux, rompus ou ébréchés, se détachait sur le bleu du ciel.

Il devait être féru d’amour, le père Sento, pour violer ainsi toutes les coutumes. Avait-on jamais vu un homme si riche, possédant le quart de la contrée avec plus de cent outres de vin dans sa cave, cinq mules à l’écurie, épouser une fille qui, dans son enfance, maraudait dans les jardins ou travaillait chez les bourgeois pour sa nourriture!

Ce n’était qu’un cri. Si Mâame Tomasa, première femme de Sento, sortait de sa tombe; si elle voyait sa grande maison de la rue Mayor, ses champs, sa superbe chambre à coucher, sur le point d’appartenir à cette morveuse, qui autrefois lui demandait du pain, que dirait-elle!

A coup sûr, il était fou! Il suffisait de voir la ferveur amoureuse, le sourire niais, les airs conquérants de ce jouvenceau de cinquante-six ans révolus! Les plus indignées, c’étaient les jeunes filles de familles aisées, qui, dans leur égoïsme de paysannes, n’auraient trouvé nul inconvénient, à offrir leur main brune à ce vieux coq de village, qui serrait son ventre proéminent sous une ceinture de soie, et dont les petits yeux, gris et durs, brillaient à l’ombre de sourcils énormes, contenant, au dire de ses ennemis, plus d’un kilo de poils.

Tous convenaient qu’il avait perdu la raison. Tout ce qu’il possédait avant son premier mariage, tout ce qu’il avait hérité de Mâame Tomasa, tout cela devait passer à cette sainte-nitouche, qui avait su l’affoler à tel point que les dévotes, à la porte de l’église, se demandaient si Marieta n’avait pas fait un pacte avec le Malin, et donné au vieux des poudres diaboliques.

Il fallait entendre les parents de Mâame Tomasa, après la grand’messe où l’on publia les bans pour la première fois. C’était un vol qualifié, oui, monsieur! La défunte avait tout laissé à son mari, parce qu’elle croyait à sa fidélité; et maintenant, le grand filou, en dépit de son âge, cherchait un jeune tendron, et lui faisait cadeau du bien de l’autre! La justice était bannie de ce monde, si on tolérait cela! Mais allez donc protester, à notre époque! Monsieur le curé, don Vicente, avait raison de dire que c’était la fin de tout. Ah! si don Carlos était roi d’Espagne, les choses iraient bien mieux!

Évidemment, ce mariage finirait mal. Ce vieux birbe, atteint de rage amoureuse, était destiné à pleurer son coup de tête. Ça allait faire du joli!... Tout le monde savait que Marieta avait un amoureux, Toni le Déguenillé! un vagabond qui avait passé son enfance à courir les vignes avec elle, et qui, maintenant, l’aimait pour le bon motif, et attendait pour se marier, de prendre goût au travail et de perdre l’habitude de boire au cabaret les quatre mottes de terre de son patrimoine, en compagnie de son grand ami, Dimoni, le joueur de musette, autre vaurien, qui venait le chercher du village voisin pour s’enivrer et cuver son vin avec lui dans les paillers où ils s’endormaient ensemble.

Les parents de Mâame Tomasa regardaient maintenant le «Déguenillé» avec sympathie. Voilà celui qui se chargerait de les venger! Et les mêmes gens, qui le méprisaient autrefois, qui détournaient la tête en le rencontrant, allèrent le trouver à la buvette, le jour où furent publiés les premiers bans, et se plantèrent devant ce rustre, assis sur un tabouret de corde, un bout de cigarette collé à la lèvre, le regard fixé sur le pichet, qui, frappé d’un rayon de soleil, se reflétait, mobile tache rouge, sur le zinc de la petite table.

—Eh, Déguenillé! lui disaient-ils, goguenards; Marieta se marie.

Toni accueillait la raillerie d’un haussement d’épaules. C’était à voir!... Nul n’est heureux jusqu’au bout!... Et lui, mordieu! on savait bien qu’il était homme à regarder en face le père Sento, qui, lui aussi, faisait le bravache.

Et c’était vrai: aussi tous s’attendaient-ils à une rencontre à grand fracas.

Sento, suivant sa propre affirmation, était brute comme pas un. Électeur influent, ayant de nombreux amis à Valence, plusieurs fois alcade, il n’était pas rare de le voir brandir, en pleine place, sa grosse trique de Liria, pour en administrer «deux coups», avec la plus complète impunité, au premier importun qu’il rencontrerait.

II

Vint le moment du contrat. Sento ne faisait pas les choses à demi; d’ailleurs Marieta et sa famille n’étaient pas gens à dédaigner pareille aubaine.

Sento la dotait de trois cents onces d’or, non compris les effets et les bijoux, ayant appartenu à sa première femme.

La maison de Marieta, cette hutte située hors du village, sans autre ornement que la charrette devant la porte, et deux ou trois maigres haridelles à l’écurie, fut visitée par toutes les jeunes filles du pays. On eût dit un jubilé! Toutes, en groupes, se prenant par la taille ou le bras, passaient devant la longue table, couverte de blanc, sur laquelle les cadeaux offerts à la fiancée, et son trousseau s’étalaient avec une magnificence qui provoquait des exclamations de surprise.

—Reine et Très Sainte-Vierge! que de belles choses!

Le linge bis, comme l’est la toile forte, s’élevait en piles régulières presque jusqu’au plafond, bien plié, sentant bon la lessive et la propreté: le tout par douzaines de douzaines, depuis les chemises jusqu’aux torchons de cuisine, aux initiales voyantes. Puis c’étaient les dessous, garnis de dentelles à profusion, les vêtements de grosses soies grinçantes aux reflets métalliques; les jupes de percale à ramages, d’une fraîcheur de printemps; les mantilles, aux arabesques fines et compliquées; les corsets blancs et noirs, pointillés de rouge, dont les contours rigides dessinent les formes avec audace; les châles de Manille, sur lesquels des oiseaux de féerie volent en un ciel de soie blanche, et où l’on voit des Chinois, aux têtes de porcelaine, les uns moustachus et fiers, les autres, tondus et niais, admirer des ingénues, qui rêvent, tout éveillées, dans ces contrées mystérieuses, où les hommes portent des jupes... Près de là, les cadeaux des amis: de jolis bénitiers d’alcôve, avec leurs anges de porcelaine; des boîtes de couteaux, des couverts d’argent, deux candélabres majestueux: ceci, c’était le présent du marquis, du cacique de la région, l’homme le plus éminent d’Espagne, au dire de Sento, qui, lorsqu’il s’agissait de le faire nommer député du district, était tout prêt à empoigner son gourdin ou à mettre l’escopette en joue.

Et, comme digne finale de cette exposition, les bijoux brillaient sur le velours grenat des écrins; les boucles d’oreille ornées de perles, les grandes épingles pour le corsage ou la chevelure; enfin, cette parure, fameuse à Benimuslin, que Mâame Tomasa avait achetée quatorze onces, rue des Platerias.

Heureuse Marieta! Elle faisait la modeste et rougissait, lorsqu’elle entendait vanter son bonheur. Il fallait voir aussi les grosses larmes de sa mère, une femme ridée et maigre, insignifiante, et l’émotion du charretier, qui suivait partout son futur gendre et montrait pour lui toute la considération due à un être supérieur.

La lecture du contrat se fit dans la soirée. Don Julian, le notaire, descendit de sa vieille carriole, accompagné de son clerc, un pauvre diable d’aspect famélique, avec un encrier de corne émergeant d’une poche, et du papier timbré sous le bras.

Don Julian fut porté presque en triomphe, dans la cuisine, où l’on avait préparé un grand chandelier à quatre branches.

Le docte personnage avait l’habitude de lire les contrats en dialecte valencien, tout en intercalant dans le texte des plaisanteries de son cru. Les gens les plus graves n’auraient pu garder leur sérieux devant cet homme de loi à la longue redingote noire, semblable à une soutane, au visage frais et joufflu, aux grosses lunettes relevées sur le front, ce qui, pour les naturels de Benimuslin, était un caprice inexplicable, particulier aux grands talents.

Le notaire se mit à dicter à voix basse. Son clerc griffonnait sur les feuilles de papier timbré, pendant que les amis de la maison arrivaient avec le curé et l’alcade, et que les cadeaux de noce disparaissaient de la longue table, pour faire place aux galettes saupoudrées de sucre, aux confitures à l’amande, aux tartelettes, sèches comme du carton, sans compter une douzaine de bouteilles de marasquin.

Don Julian toussota plusieurs fois, se leva en tirant les revers de sa redingote, et tout le monde devint silencieux, lorsqu’il prit les feuilles où l’encre était fraîche encore, et commença la lecture.

En nommant le futur, il fit une grimace, dont Sento fut le premier à rire. Quand il en vint à la fiancée, il salua Marieta d’une véritable révérence de cour et l’on rit encore; mais quand il s’agit des conditions du contrat, tous devinrent graves; un vent d’égoïsme et de cupidité passa dans cette cuisine; Marieta leva la tête, les yeux brillants, les ailes des narines dilatées d’émotion, lorsqu’elle entendit parler d’onces, de la vigne de l’ermitage, des oliviers du Chemin Creux, et de tout ce qui allait lui appartenir. Sento était le seul qui sourît, satisfait qu’une si honorable assemblée pût apprécier sa munificence.

Lorsque les pièces furent dûment paraphées, les gâteaux et les rafraîchissements commencèrent à circuler. Le notaire faisait de l’esprit, pendant que son famélique clerc s’empiffrait pour lui et pour son patron.

La cérémonie prit fin à onze heures. Le curé venait de se retirer, honteux d’être encore debout, alors qu’il avait à dire la messe de l’aube; l’alcade l’avait accompagné; Sento sortit enfin avec le notaire et son clerc, qu’il emmena chez lui pour y passer la nuit.

Les rues étaient obscures. Par delà la maison de Marieta, c’étaient les ténèbres épaisses enveloppant la campagne d’où s’élevaient des bruissements de feuillage et des chants de grillons. Au-dessus des toits, les étoiles clignotaient dans un ciel d’un bleu sombre, les chiens aboyaient dans les cours en répondant aux hennissements des bêtes de travail. Le notaire et son secrétaire marchaient avec précaution, craignant de se heurter à des cailloux.

Ave Maria purissima! criait au loin la voix rauque du veilleur de nuit. Onze heures! beau temps!

Et don Julian se sentait quelque peu inquiet dans ces ténèbres. Il croyait voir des formes suspectes, des gens aux aguets au tournant de la rue. Soudain une fusée déchira l’ombre, un énorme pétard éclata: tout tremblant, le notaire se colla à une porte, pendant que le clerc tombait presque à ses pieds. Sento demeura vaillamment au milieu de la rue. Crédié! Il savait bien d’où cela venait: «Voyous! Canailles!» rugit-il, d’une voix étranglée par la fureur. Il brandit son gourdin, et avança, menaçant, comme si, au delà de ce tournant de rue, il allait trouver le Déguenillé, avec toute la parenté de Mâame Tomasa.

III

Depuis le matin, les cloches de Benimuslin sonnaient à toute volée. Sento se mariait ce jour-là: cette nouvelle avait circulé dans tout le district, et de tous les villages voisins, accouraient amis et parents, les uns à cheval sur leurs bêtes de labour, portant sur le dos des couvertures aux couleurs criardes; les autres dans leurs carrioles, transportant toute la famille, depuis la femme aux cheveux luisant d’huile jusqu’à la marmaille.

La maison de Sento était transformée en un véritable abattoir. Dans la cour, le boucher du village fendait les cous des poules, les gamins les plumaient avec enthousiasme; partout voltigeaient des nuées de plumes; d’autres se collaient au sol taché de sang. On flambait les volailles, dont la peau était encore hérissée de duvets, puis les victimes étaient suspendues à une branche de figuier, où la mère Pascuala, vieille servante de la maison, avec des délicatesses de chirurgien expert, les ouvrait de haut en bas, pour en extraire le foie et les ovaires, mets exquis pour le déjeuner des marmitons. On voyait dans la cour d’énormes poêles, montrant leurs panses couvertes de suie, et leur intérieur brillant comme de l’argent; des sacs de riz; de grands baquets débordant de saumure, d’où les escargots tiraient leurs cornes, au soleil; et, s’accumulant en un coin, toute une fournée de pains ronds, répandant leur bonne odeur chaude dans cette atmosphère de sang et de graisse. De la cave, sortaient des outres, qui tombaient, tremblantes, sur le sol, comme des corps palpitants; les unes, immenses, contenant le vin rouge pour le repas; les autres, plus petites, renfermant un véritable nectar, clair et capiteux, dont on parlait dans tout le village avec respect.

Dans la chambre à coucher, étaient en réserve les friandises: les tartes, les gâteaux à la crème battue, et toutes sortes de bonnes choses que les enfants contemplaient, de la porte, pâles d’émotion, en se suçant le doigt d’un air gourmand.

La fête promettait. La joie brillait sur les visages enflammés. Dans la cour, on dénouait déjà les peaux de bouc: il fallait goûter le vin et prendre des forces! Là-bas, dans la rue, résonnait la musette de Dimoni, qui, lui aussi, était de la fête...

Enfin, l’heure fixée pour la cérémonie religieuse, était venue. Le cortège nuptial se forma: en avant, une troupe de galopins, faisant des cabrioles autour de Dimoni, qui soufflait, la tête en arrière, dans son instrument; puis les futurs époux: lui, avec son immense chapeau de velours et sa cape à manches qui lui congestionnait le visage; quant à elle... on eût dit une dame de la ville, avec la mantille de dentelle, le châle de Manille, qui de sa longue frange balayait la poussière, la jupe de soie, gonflée par d’innombrables cotillons, le chapelet de nacre au poignet, les oreilles distendues et rougies par ces énormes pendants de perles, que l’autre était si fière de porter autrefois!

Voilà ce qui révoltait les parents de Mâame Tomasa:

—Voleur! trois fois voleur! rugissaient-ils, en regardant Sento.

Celui-ci s’engagea dans l’église, d’un air satisfait, ses petits yeux lançant des étincelles sous ses énormes sourcils. Derrière lui défilèrent les témoins, l’alcade avec sa troupe d’alguazils, le fusil sur l’épaule, et tous les convives, suant à grosses gouttes sous le poids des capes de cérémonie, avec de grands mouchoirs aux pointes nouées, passés au bras, mouchoirs gonflés de dragées qu’ils devaient lancer à la sortie de l’église.

Les curieux, restés à la porte, regardaient le cabaret de la place. Dimoni s’y rendit comme si les sons de l’orgue l’agaçaient. Il s’y rencontra avec le Déguenillé et ses grands amis, tous les miséreux du pays, qui buvaient en silence, échangeant des clins d’yeux et des sourires avec les ennemis de Sento.

Evidemment, un complot se tramait; les femmes commentaient l’événement, d’une voix mystérieuse, comme si elles craignaient que le feu ne fût sur le point de prendre aux quatre coins du village.

Le cortège allait enfin sortir de l’église. Une marmaille, ébouriffée et sale, qui semblait surgir de la poussière, se bousculait à la porte, en criant: «Les bonbons! les bonbons!», pendant que Dimoni s’approchait en attaquant la Marche Royale.

Attention! Sento, en personne, lança une vraie mitraille de dragées, qui, ricochant sur les caboches dures, s’enfoncèrent dans la poussière, où les galopins se mirent à les chercher à quatre pattes. De là, jusqu’au logis des époux, ce fut un bombardement en règle; les dragées ne cessaient de pleuvoir, et les alguazils étaient obligés de s’ouvrir un passage, à coups de pied et de trique.

En passant devant la buvette, Marieta baissa la tête et pâlit de voir son mari jeter un sourire ironique au Déguenillé, qui lui répondit par un geste obscène. Ah! le misérable s’était juré de lui gâter son jour de noce.

Le chocolat attendait. De la tempérance, les amis! c’était don Julian qui donnait ce conseil: il fallait penser que le grand repas aurait lieu dans deux heures. Mais, en dépit d’un si sage avis, on se rua sur les rafraîchissements, sur les corbeilles de biscuits, sur les assiettes de sucreries; en peu de temps la table fut rase comme la paume de la main.

La mariée changeait de vêtements dans la chambre à coucher; elle reparut en robe de percale, les bras nus, les perles de ses épingles d’or brillant dans sa chevelure peignée avec art.

Le notaire causait avec le curé qui venait d’arriver, coiffé d’une calotte de velours, et vêtu de son long manteau à pointes. Les convives allaient et venaient dans la cour, s’informant des préparatifs du festin; les femmes s’étaient mises à l’aise et babillaient de leurs affaires de famille. Près de la porte donnant sur la rue, résonnait l’infatigable musette de Dimoni, pendant que la marmaille se bousculait, se cognait, roulait dans la poussière, pour ramasser les dragées qu’on lançait de l’intérieur de la maison.

Le moment solennel était venu: les plats de riz à la mode du pays, dont le contenu bouillait, en laissant échapper une fumée bleuâtre, furent posés sur la table.

Les invités s’empressèrent de prendre place. Quel splendide coup d’œil! Le curé stupéfait s’écriait: C’est mieux qu’un festin de Balthazar! Et le notaire, pour ne pas être en reste, parlait des noces d’un certain Camacho, dont il avait lu la description dans un livre dont il avait oublié le titre.

Le menu fretin festoyait dans la cour. Dimoni s’y trouvait, et à chaque instant, il envoyait son acolyte à l’endroit où étaient les outres, pour faire remplir son pichet.

Tout le monde s’y était mis consciencieusement. Les dentures, fortifiées par le repas quotidien de salaison, se choquaient allègrement, et les yeux fixaient avec tendresse les grands plats, dans lesquels les morceaux de poulet étaient presque aussi nombreux que les grains de riz, gonflés d’un bouillon substantiel.

Le mouchoir accroché sur sa poitrine, en guise de serviette, il y avait là un gros moine, qui engloutissait les aliments comme un ogre, pendant que les femmes faisaient des manières, portant à leur bouche l’extrémité de la cuiller, avec deux grains de riz, selon la coutume des campagnardes qui trouvent peu décent de s’empiffrer en public.

C’était un banquet de bonne compagnie: on n’y mangeait pas à même le plat; chacun avait son assiette et son verre, ce qui embarrassait nombre d’invités, habitués à lancer un croûton sur le riz, pour signifier que le moment était venu de passer le pichet de main en main.

A peine Marieta touchait-elle les mets du bout des lèvres: elle était pensive et un peu pâle, tournant parfois les yeux avec anxiété du côté de la porte, comme si elle craignait de voir apparaître le Déguenillé.

Ce vaurien était capable de tout. Elle croyait encore entendre les derniers mots qu’il avait prononcés lorsqu’ils s’étaient séparés pour toujours. Il lui avait dit qu’il lui donnerait un jour de ses nouvelles. Le plus étrange, c’était que la grande colère du Déguenillé lui faisait tout de même plaisir, car au fond, elle avait un faible pour ce misérable, avec qui elle avait grandi.

Déjà les plats étaient vides, et l’on servait les spécialités culinaires de Pascuala: poulets rôtis et farcis, filets de porc aux tomates... on tira de la chambre à coucher les vol-au-vent, les gâteaux et les tartes; on vida une bonne bouteille de derrière les fagots. Marieta, une assiette à la main, se mit alors à faire le tour de la table: «Pour la mariée!» disait-elle, d’une voix douce. C’était plaisir de voir les belles pièces reluisantes, tomber sur l’assiette. Tout le monde donna, jusqu’au notaire qui lâcha cinq douros, en se disant qu’il se rattraperait sur les honoraires. Le curé, d’un air maussade, tira deux pesetas: c’était peu! mais l’Eglise était si pauvre en Espagne!

Enfin Marieta ouvrit l’immense poche cousue à sa jupe, où elle vida l’assiette; les pièces y tombèrent en tintant gaiement...

... Le banquet tirait à sa fin; le petit vin clairet produisait son effet. Tous parlaient à la fois; les plus gais criaient: Silence! Silence! et improvisaient des couplets en l’honneur des mariés. Le notaire était dans son élément. Il prétendait que le père Sento venait de le pincer sous la table, prenant ses jambes pour celles de Marieta; il parlait de la prochaine nuit, de manière à faire rougir les jeunes filles et sourire les mères; le curé en gaieté, les yeux humides et brillants, s’efforçait de rester grave en disant d’un air bon enfant:

—Voyons? don Julian! de la tenue! Rappelez-vous que je suis ici!

Certains sous l’influence du vin revenaient à leur brutalité première; ils criaient, gesticulaient debout, faisant rouler verres et bouteilles; ils accompagnaient de leurs chants la musette de Dimoni aux sons de laquelle quelques couples dansaient dans la cour. A la fin, ils se divisèrent instinctivement en deux bandes, et d’un bout à l’autre de la table, ils se mirent à se lancer des dragées, à pleines poignées, de toute la force de leurs bras. Sento riait de tout son cœur. Le curé prit la fuite, avec les femmes, et alla se réfugier dans la cuisine; le notaire se cacha sous la table.

Les vitrines des buffets tombaient, brisées en mille morceaux; les champions, de plus en plus excités, ne trouvant plus de dragées, se lançaient des cuillères et des débris d’assiettes.

—Assez! en voilà assez! cria Sento.

Comme ils refusaient d’obéir, il se leva, et de haute lutte, les jeta dehors. Alors les femmes revinrent en compagnie du curé tout tremblant. Sainte Vierge! Voilà qui passait les bornes! C’était un jeu de brutes. Elles se mirent à soigner les blessés, qui essuyaient leur sang, tout en assurant qu’ils s’étaient bien amusés.

Blessés et infirmières retournèrent s’asseoir à la table saccagée, où le vin répandu et les restes du repas faisaient des taches répugnantes; mais bientôt quelques respectables matrones se levèrent précipitamment, en disant que quelque chose marchait sous la table et leur pinçait les mollets. C’étaient les gamins qui, n’étant pas encore rassasiés, cherchaient à quatre pattes les résidus de la bataille: Racaille endiablée! Hors d’ici! hors d’ici!

IV

A dix heures du soir, il ne restait que peu de monde dans la maison des mariés.

Dès la tombée de la nuit, les charrettes et les montures harnachées avaient commencé à sortir de l’écurie. La majeure partie des convives retournaient à leurs villages, en chantant à tue-tête. Les gens de Benimuslin se retiraient aussi, et dans les rues obscures, plus d’une femme emmenait avec peine son mari titubant, qui était incapable de s’enivrer les jours ordinaires, mais qui, les jours de fête, se mettait en gaieté comme tout le monde.

La carriole du notaire sautait sur les pavés de la rue. Don Julian, les lunettes sur le bout du nez, somnolait, laissant le clerc conduire, bien que celui-ci fût aussi ému que son patron.

Sento, resté seul avec Marieta, ne savait que dire... Il ne pouvait que répéter: mordieu!... Ah, il avait été plus entreprenant autrefois, avec Mâame Tomasa. Sans doute l’effet de l’âge! Enfin il pria Marieta d’entrer dans la chambre à coucher; mais c’était une singulière personne, que cette petite! Jamais il n’avait vu créature si têtue. Elle ne voulait rien entendre... plutôt mourir! Elle voulait passer la nuit dans un fauteuil...

Le vieux se fatigua de la prier... Puisque tel était son caprice, bonne nuit!—Et, prenant la lampe, il entra dans la chambre; mais Marieta avait horreur de l’obscurité: cette grande maison inconnue lui faisait peur; elle croyait voir dans l’ombre la large face, aux taches de rousseur, de Mâame Tomasa. Toute tremblante, elle se précipita dans la chambre à la suite de son époux.

Maintenant elle regardait cette pièce, qui était la mieux de la maison, avec ses chaises d’osier fabriquées à Vitoria, ses murs couverts de chromos et ses grandes armoires. Sur la commode ventrue, aux poignées de bronze, il y avait sous un énorme globe une statue de la Vierge, et un bouquet de fleurs flétries, de chaque côté des candélabres de cristal, aux bougies jaunes, déformées par le temps et salies par les mouches; près du lit, un bénitier avec la palme du dimanche des Rameaux, et, suspendu à un clou, le fusil du père Sento, une arme de fort calibre, toujours chargé de gros plomb; enfin, suprême élégance! le lit monumental de Mâame Tomasa, à la tête duquel était sculptée la cour céleste, et dont la literie était formée d’un amoncellement, recouvert de matelas, de damas rouge.

Le père Sento souriait, satisfait de son succès: bien! c’était ainsi que Marieta devait toujours obéir gentiment. Malgré sa rudesse habituelle, il lui parlait d’une voix très douce, comme s’il avait une praline dans la bouche; enfin il allongea le bras...

—Restez tranquille! dit-elle, effrayée.—Ne m’approchez pas!

Elle s’éloigna, poursuivie par Sento, qui, ne pouvant l’atteindre, finit par lui accorder une trêve, et se mit à se déshabiller avec résignation.

—Es-tu bête! répétait-il philosophiquement, pendant qu’il enlevait ses espadrilles, son pantalon de velours, et qu’il dénouait la ceinture noire qui lui comprimait l’abdomen.

Onze heures sonnèrent au clocher: il fallait en finir avec ce jeu ridicule; Marieta se couchait-elle, oui ou non?

La voix était si impérative que la mariée se leva comme un automate, et se tournant vers le mur, se dévêtit lentement. Elle enleva le foulard noué à son cou, puis après de longues hésitations, le corsage, qui tomba sur une chaise. Elle gardait encore le corset blanc aux arabesques rouges, qui laissait voir son dos brun aux tons chauds et ombrés, dont la peau fine avait le velouté de la pêche mûre.

Le père Sento s’approcha cauteleusement. Son ventre énorme et flasque ballottait à chacun de ses pas:

—Allons, petite! ne fais pas la sotte! je vais t’aider à te déshabiller.

Il tenta de se placer entre elle et le mur; et comme Marieta tenait ses bras fortement croisés sur sa poitrine rebondie, il essaya de les séparer:

—Non! Je ne veux pas! s’écria-t-elle. Non!... au diable!... va-t’en!

Avec une vigueur inattendue, elle écarta ce ventre qui lui barrait le passage, et, toujours cachant ses seins, elle se réfugia entre le lit et la cloison.

Sento se mit en colère. C’était passer les bornes de la plaisanterie! Il poursuivit Marieta dans sa retraite, mais à peine eut-il fait quelques pas... qu’il lui sembla que tout le village s’écroulait, que la maison était assaillie par tous les diables, et que l’heure du Jugement dernier était venue.

Ce fut un tintamarre infernal, un bruit confus de grelots, de sonnailles, de bidons de pétrole frappés à gros coups de bâton; puis bientôt, partirent des pétards, sifflant, éclatant tout près de la fenêtre, avec des lueurs rougeâtres d’incendie.

Sento comprit de quoi il s’agissait: l’auteur, il le connaissait! Le compte de cette crapule serait vite réglé, si la prison n’était pas à craindre. Le vieillard trépignait: il n’était plus amoureux, il ne songeait plus à Marieta, qui, d’abord, frappée de stupeur, pleurait maintenant, comme si ses larmes pouvaient tout arranger. Ah! ses amies l’avaient bien dit: puisqu’elle se mariait avec un vieux, on lui ferait un vrai charivari. Mais quel charivari! Quand les boîtes de fer-blanc et les grelots cessaient de résonner, la musette de Dimoni nasillait en persiflant les époux, puis une voix rauque que connaissait Marieta (ah, oui! elle la connaissait bien!) parlait de la vieillesse du père Sento, et du danger qu’il courait d’aller dès le lendemain au cimetière, s’il s’acquittait de ses devoirs d’époux.

—Mufles! Chenapans! rugissait le bonhomme, arpentant la chambre et gesticulant comme un énergumène.

Voulant savoir qui osait ainsi s’attaquer à lui, il éteignit la lampe et ouvrit le judas de la fenêtre grillée.

La rue était pleine de monde. Quelques paquets de chénevote sèche brûlaient avec une flamme rougeâtre, qui, laissant dans l’ombre tout le reste de la foule, éclairaient les auteurs du charivari: le Déguenillé, avec toute la famille de Mâame Tomasa. Le vieillard s’indignait surtout de voir Dimoni accompagner de son instrument les couplets injurieux chantés contre lui, alors que ce filou venait de recevoir deux douros, pendant la noce pour prix de son travail.

Le Déguenillé était infatigable; les gens hurlaient d’enthousiasme en entendant ses chansons. Sento, hors de lui, fit quelques pas en arrière et, dans l’ombre, sembla chercher quelque chose à tâton... Quand il revint à la fenêtre, il vit la foule s’ouvrir pour laisser passer les amis du Déguenillé, qui portaient sur l’épaule un objet long et noir:

Gori! Gori! Gori![B] hurlaient les gens sur l’air du De Profundis.

Deux énormes cornes, ligneuses et torses, furent hissées au bout d’un bâton; puis un cercueil passa, au fond duquel gisait un mannequin grotesque ayant pour sourcils deux grosses touffes de poils, en broussaille.

Sacrebleu, ça, c’était pour lui! et on avait l’audace maintenant de lui lancer ce surnom de Sellat (Gros-Sourcils) que jusqu’alors personne n’avait osé proférer en sa présence.

Il rugit, en s’éloignant un peu de la fenêtre, et prit le long du mur un objet qu’il appuya à son visage, crispé de fureur... Deux détonations formidables firent cesser net le carillon. Il avait tiré au jugé, mais tel était son désir de tuer qu’il était sûr d’avoir touché...

Les torches s’éteignirent; on entendit la rumeur de la foule en fuite; quelques voix crièrent:

Assassin! C’est Gros-Sourcils! Montre-toi, fripouille!

Mais Sento ne les entendait pas. Stupéfié de son acte, le fusil lui brûlant les mains, il dit sourdement à Marieta épouvantée, qui gémissait, étendue sur le plancher:

—Tais-toi! mordieu! ou je te tue!

Il ne sortit de sa stupeur qu’en entendant frapper rudement à la porte, qui donnait sur la rue:

—Ouvrez, au nom de la loi!

Les domestiques avaient sans doute veillé toute la nuit, car la porte s’ouvrit aussitôt: un bruit de crosses et de souliers à clous s’approcha de la chambre à coucher.

Lorsque le père Sento fut dans la rue, entre deux gendarmes, il vit le cadavre du Déguenillé, troué comme un crible. Pas un plomb n’était perdu! De loin, les amis du mort le menacèrent de leurs couteaux; Dimoni lui-même, titubant d’ivresse et d’émotion, le visait d’un air farouche, avec sa musette; mais lui, ne voyait rien!... Il s’éloigna, la tête basse, en murmurant avec amertume: La belle nuit de noce!

DIMONI

De Cullera à Sagonte, dans toute la plaine de Valence, il n’y avait ni bourg ni village où il ne fût connu.

Aux premiers sons de sa musette, les enfants accouraient au galop, les commères s’appelaient les unes les autres d’un air joyeux, les hommes quittaient le cabaret.

Et lui, les joues gonflées, le regard vague perdu dans les airs, il jouait sans relâche, au milieu des applaudissements qu’il accueillait avec une indifférence d’idole. Sa vieille musette toute fendillée, partageait avec lui l’admiration générale: lorsqu’elle ne roulait pas dans les paillers ou sous les tables des buvettes, on la voyait toujours sous son aisselle comme un membre nouveau, créé par la nature dans un accès de mélomanie.

Les femmes, qui se moquaient de ce vaurien, avaient fini par le trouver beau. Grand, vigoureux, la tête ronde, le front haut, les cheveux ras, le nez d’une courbe fière, il avait dans sa physionomie calme et majestueuse quelque chose qui rappelait les patriciens romains, non pas ceux, qui, au temps où les mœurs étaient austères, vivaient à la spartiate et fortifiaient leurs muscles au Champ de Mars, mais ceux de la décadence dont les orgies et la gloutonnerie dégradaient la beauté héritée de leur race.

Dimoni était un ivrogne: il devait sa réputation moins à son talent merveilleux, d’où lui était venu le surnom de Dimoni[C], qu’à ses formidables ribotes.

Il était de toutes les fêtes. On le voyait toujours arriver silencieux, la tête haute, sa musette sous l’aisselle, accompagné de son petit tambourineur, un garnement ramassé sur les routes, qui avait l’occiput tout pelé, car, à la moindre faute, Dimoni lui tirait impitoyablement les cheveux. Et si le galopin, fatigué de ce genre de vie, quittait son maître c’était après être devenu aussi pochard que lui.

Dimoni était sans contredit le meilleur joueur de musette de la province, mais il fallait le surveiller dès son entrée au village, le menacer du bâton pour l’empêcher d’entrer au cabaret avant la fin de la procession, ou, si l’on était assez faible pour lui céder, l’y accompagner, afin d’arrêter son bras chaque fois qu’il le tendait pour saisir le pichet au bec pointu et boire te vin à la régalade. Toutes ces précautions étaient souvent vaines; car plus d’une fois, marchant, roide et grave, devant la bannière de la confrérie, Dimoni scandalisait les fidèles, en jouant brusquement la Marche Royale devant la branche d’olivier de la buvette, pour attaquer ensuite le funèbre De profundis, quand la statue du saint patron rentrait à l’église.

Ces distractions d’incorrigible bohème amusaient les gens. La marmaille pullulait autour de lui, en faisant des cabrioles. Les vieux garçons riaient de l’air dont il marchait devant la croix paroissiale; ils lui montraient de loin un verre de vin, et il répondait à l’invitation par un clignement d’yeux malicieux qui semblait leur dire: Gardez-le pour «tout à l’heure».

Ce «tout à l’heure», était pour Dimoni le bon moment, car alors, la fête terminée, il était affranchi de toute surveillance, et il jouissait enfin de sa liberté. Il trônait en pleine auberge près des petits tonneaux peints en rouge sombre, au milieu des tables de zinc. Il aspirait avec délices l’arôme de l’huile et de l’ail, de la morue, des sardines frites qu’on voyait sur le comptoir, derrière le grillage sale, et contemplait avec envie les chapelets de boudins, qui pendaient des solives, les grappes de saucissons fumés, pointillés par les mouches, les cervelas et les jambons saupoudrés de gros poivre rouge.

La cabaretière était flattée de la présence d’un client que suivaient tant d’admirateurs qu’il n’y avait pas assez de mains pour remplir les pichets. Une odeur lourde de laine grossière et de sueur se répandait dans l’air, et, à la lueur du quinquet fumeux on voyait la respectable assemblée: les uns assis sur des tabourets de sparte aux pieds de caroubier, les autres accroupis sur le sol, soutenant de leurs fortes mains leurs grosses mâchoires qui semblaient se désarticuler à force de rire.

Tous les regards étaient fixés sur Dimoni: «La grand’mère! joue la grand’mère!» Alors il se mettait à imiter avec sa musette le dialogue nasillard de deux vieilles, d’une façon si comique, que d’interminables éclats de rire ébranlaient les murs du cabaret, éveillant les chevaux de la cour voisine, dont les hennissements mettaient le comble au tapage.

On lui demandait ensuite de contrefaire «l’Ivrognesse», une «rien du tout,» qui allait de village en village, vendant des mouchoirs et dépensant ses gains en eau-de-vie. Le plus amusant, c’était qu’elle assistait presque toujours à la séance, et qu’elle était la première à éclater de rire.

Quand son répertoire burlesque était épuisé, Dimoni donnait libre cours à ses fantaisies, et devant son public silencieux et émerveillé, imitait le pépiement des moineaux, les murmures des blés sous la brise, les sonneries lointaines des cloches, tout ce qui frappait son imagination, dans les après-midi où il s’éveillait en pleine campagne, sans savoir comment l’avait amené là l’ivresse de la veille.

Ce bohème génial était un silencieux, qui ne parlait jamais de lui-même. On savait seulement, par la rumeur publique, qu’il était de Benicofar, où il possédait une vieille masure, qu’il avait conservée, parce que personne ne voulait lui en donner quatre sous; on savait aussi qu’il avait bu, en quelques années, l’héritage de sa mère: deux mulets, un chariot et une demi-douzaine de lopins de terre. Travailler? Jamais de la vie! Tant qu’il aurait sa musette, il ne manquerait jamais de pain! Il dormait comme un prince, lorsque, la fête terminée, après avoir soufflé dans son instrument et bu toute la nuit, il tombait comme une masse dans un coin du cabaret, ou sur un pailler à la campagne et son petit vaurien de tambourineur, aussi ivre que lui, se couchait à ses pieds, comme un bon chien.

II

Personne ne sut jamais comment eut lieu la rencontre; mais il était écrit qu’elle se produirait. Un beau soir, ces deux astres errant dans les vapeurs de l’alcool, Dimoni et l’Ivrognesse, opérèrent leur conjonction...

Leur fraternité d’ivrognes s’acheva en amour, et ils allèrent cacher leur bonheur à Bonicofar dans cette vieille masure où, la nuit, couchés par terre, ils voyaient les étoiles clignoter malicieusement à travers les larges brèches du toit, bordées d’herbes sans cesse agitées. Les nuits de tempête, ils étaient obligés de fuir, comme s’ils étaient en rase campagne, poursuivis par la pluie de chambre en chambre, pour finir par trouver dans l’étable abandonnée, un tout petit coin où, parmi la poussière et les toiles d’araignée, fleurissait follement leur printemps d’amour.

Depuis son enfance, Dimoni n’avait jamais aimé que le vin et sa musette; et voilà qu’à l’âge de vingt-huit ans, il perdait sa virginité d’ivrogne insensible, et goûtait des jouissances inconnues dans les bras de l’Ivrognesse, affreuse et sale guenon desséchée et noircie par l’alcool qui la brûlait, mais passionnée et vibrante comme une corde tendue! Ils ne se quittaient plus; ils se caressaient en pleine rue avec la naïve impudeur des chiens et maintes fois, en allant aux villages où se célébrait une fête, ils fuyaient à travers champs, et se laissaient surprendre au moment critique par les charretiers qui les entouraient en criant avec de grands éclats de rire. Le vin et l’amour engraissaient Dimoni; il prenait du ventre, s’habillait mieux, marchait calme et satisfait, aux côtés de l’Ivrognesse, qui, de plus en plus sèche et noire, ne songeait qu’à le soigner et l’accompagnait partout. On la voyait même auprès de lui, en tête des processions; elle ne craignait pas les pétards, mais elle lançait à toutes les femmes des regards hostiles.

Un jour, dans une procession, les gens se pâmèrent en s’apercevant que l’Ivrognesse était grosse. Dimoni marchait d’un air triomphant, la tête haute, la musette en l’air, comme un nez démesuré; près de lui, le galopin tapait sur le tambour; de l’autre côté, l’Ivrognesse étalait complaisamment, comme un second tambourin, son ventre énorme, dont le poids ralentissait ses pas et la faisait chanceler tandis que se relevait outrageusement le devant de sa jupe, laissant à découvert ses pieds enflés, qui ballottaient dans de vieux souliers, et ses jambes noires, sèches et sales, pareilles aux baguettes agitées par le tambourineur.

C’était un scandale, un sacrilège!... Les curés des villages sermonnaient le musicien:

—Mais, grand démon, marie-toi au moins, puisque cette vaurienne s’entête à te suivre, même dans les processions. On se chargera de te procurer les papiers nécessaires.

Il disait oui, toujours, mais dans son for intérieur, il les envoyait au diable. Se marier! la bonne farce! Comme les gens se moqueraient! Non, c’était bien mieux ainsi.

Malgré son obstination, on ne l’exclut pas des fêtes, parce qu’il était le meilleur joueur de musette du pays, et celui qui se faisait payer le moins cher, mais on le dépouilla de tous les honneurs attachés à sa fonction: il ne mangea plus à la table des marguilliers, on ne lui donna plus le pain bénit, on interdit l’entrée de l’église à ce couple d’hérétiques.

III

L’Ivrognesse ne fut pas mère. On dut arracher l’enfant par morceaux de ses entrailles brûlées; et la pauvre malheureuse mourut ensuite sous les yeux épouvantés de Dimoni, qui, la voyant s’éteindre sans agonie et sans convulsions, ne savait si sa compagne s’en était allée pour toujours, ou si elle venait seulement de s’endormir, comme lorsque la bouteille vide roulait à ses pieds.

L’événement fit du bruit; les commères de Benicofar se groupèrent à la porte de la masure, pour voir de loin l’Ivrognesse étendue dans le cercueil des pauvres, et près d’elle, Dimoni accroupi, gémissant, baissant la tête comme un bœuf mélancolique.

Aucun habitant du village ne daigna entrer. On ne voyait dans la maison mortuaire qu’une demi-douzaine d’amis de Dimoni, mendiants en loques, aussi ivrognes que lui, et le fossoyeur de Benicofar.

Ils passèrent la nuit à veiller la morte, allant chacun à son tour, toutes les deux heures, frapper à la porte du cabaret pour faire remplir une outre énorme. Et quand le soleil entra par les brèches de la toiture, ils s’éveillèrent autour de la morte, tous allongés par terre, comme lorsqu’ils se laissaient tomber dans quelque pailler, la nuit du dimanche, à la sortie du cabaret.

Tous pleuraient. Dire que la pauvre femme était là, dans la bière des indigents, tranquille, comme endormie, incapable de se lever pour demander sa part! Oh! que la vie est peu de chose! Et voilà où nous devons aboutir tous. Ils pleurèrent tant que, lorsqu’ils conduisirent le cadavre au cimetière, leur émotion et leur ivresse duraient encore.

Toute la population assista de loin à l’enterrement. Les braves gens riaient follement d’un spectacle si bouffon. Les amis de Dimoni marchaient, le cercueil sur l’épaule, avec des oscillations qui faisaient tanguer rudement la boîte funèbre, comme un vieux bateau démâté. Dimoni venait par derrière, avec son inséparable instrument sous l’aisselle, gardant toujours cet air de bœuf moribond qui vient de recevoir un coup terrible sur la nuque.

Les gamins criaient et gambadaient autour du cercueil, comme si c’était un jour de fête, et les bonnes gens riaient en assurant que l’histoire de l’accouchement était une plaisanterie, et que l’Ivrognesse était morte d’avoir bu trop d’eau-de-vie.

Les grosses larmes de Dimoni faisaient rire aussi. Ah! le sacré coquin! Sa ribote de la veille durait encore, et ses larmes, c’était du vin qui lui sortait par les yeux...

On le vit revenir du cimetière, où par pitié l’on avait permis d’enterrer «cette vaurienne», puis entrer au cabaret en compagnie de ses amis et du fossoyeur...

Dès lors Dimoni ne fut plus le même homme: il devint maigre, brisé, sordide, et de plus en plus abruti par l’ivresse...

Adieu, les glorieux voyages, les triomphes dans les cabarets, les sérénades sur les places, les musiques enragées dans les processions! Il ne voulait plus sortir de Benicofar ni jouer dans les fêtes; il renvoya son dernier tambourineur, dont la présence l’irritait.

Peut-être dans ses rêves d’ivrogne mélancolique, avait-il pensé, en voyant la grossesse de l’Ivrognesse, que plus tard un galopin à tête de vaurien, un petit Dimoni, accompagnerait, en tapant sur un tambourin, les gammes vibrantes de sa musette?... Maintenant, il était seul! Il avait connu le bonheur pour retomber dans une situation pire; il avait connu l’amour pour connaître le désespoir: deux choses qu’il ignorait, avant de rencontrer l’Ivrognesse.

Tant que brillait le soleil, il restait chez lui comme un hibou. A la tombée de la nuit, il sortait du village furtivement, comme un voleur; il se glissait dans le cimetière par une brèche du mur, et, quand les paysans attardés revenaient chez eux, la bêche sur l’épaule, ils entendaient une petite musique, douce et interminable, qui semblait sortir des tombes.

—Dimoni, c’est toi?...

Le musicien se taisait, aux cris de ces gens superstitieux qui l’interrogeaient pour dissiper leur crainte.

Puis, dès que les pas s’éloignaient et que de nouveau régnait le silence de la nuit, la musique reprenait, triste comme une lamentation, comme le sanglot lointain d’un petit enfant, appelant sa mère qui ne doit jamais revenir...

COUP DOUBLE

En ouvrant sa porte, Pepe trouva un papier dans le trou de sa serrure. C’était un billet anonyme et menaçant. On lui demandait quarante douros, qu’il devait déposer cette nuit-là même dans le four qui était en face de sa chaumière.

Des bandits terrorisaient la huerta[D]. Celui qui ne se soumettait pas à leurs exigences trouvait ses champs ravagés, ses récoltes pillées, et même parfois, en pleine nuit, réveillé en sursaut, avait à peine le temps de fuir son toit de chaume, qui s’effondrait dans les flammes, au milieu d’une fumée suffocante.

Gafarro[E], le plus solide garçon de Ruzafa, avait juré de découvrir les bandits. Toutes les nuits, le fusil à la main il s’embusquait dans les roseaux, ou rôdait dans les sentiers. Un matin, on trouva son cadavre dans un canal d’irrigation le ventre criblé de blessures, la tête fracassée. L’assassin demeura inconnu.

Les journaux de Valence eux-mêmes rapportaient ces drames de la huerta, où, dès la nuit, poussés par une terreur égoïste, les gens fermaient leurs chaumières, assurant leur sécurité, sans se soucier du voisin. A ce sujet, le père Baptiste, alcade du district, fulminait, quand les autorités de la ville lui parlaient de l’affaire. Il assurait que lui et Sigro[F], son fidèle alguazil, suffisaient pour mettre fin à ce malheur public.

Néanmoins, Pepe ne songeait pas à recourir à l’alcade. Il n’aimait pas les mensonges et les vaines fanfaronnades.

Le certain, c’était qu’on lui demandait quarante douros, et que, s’il ne les déposait pas dans le four d’en face, on lui brûlerait sa chaumière, cette chaumière qu’il regardait déjà d’un œil attendri comme un père regarde son fils agonisant. Il contemplait tristement les murs d’une blancheur éblouissante, le toit de paille brune, les volets bleus, la treille au-dessus de la porte, pareille à une jalousie verte, par où filtrait le soleil, avec des palpitations d’or vivant; les massifs de géraniums et de belles de jour, bordant la demeure et contenus par un treillis de roseaux; puis, au delà du vieux figuier, le four d’argile et de briques, rond et aplati comme une fourmilière d’Afrique. C’était là toute sa fortune, le nid qui abritait ce qu’il aimait le plus, sa femme, les trois petits, les deux vieux chevaux, ses fidèles compagnons dans la lutte quotidienne pour le pain, la vache blanche qui allait tous les matins par les rues de la ville, éveillant les gens par le tintement plaintif de ses sonnailles et qui rapportait jusqu’à six réaux par jour, avec ses mamelles roses toujours gonflées de lait.

Comme il avait fallu gratter les quatre mottes de terre, que, depuis trois générations, toute la famille avait arrosées de sueur et de sang, pour amasser cette poignée de douros qu’il conservait dans un pot, enterré sous son lit! Et maintenant, pouvait-il se laisser arracher quarante douros!... Il était un pacifique; dans toute la huerta on pouvait répondre de lui. Jamais il n’avait de querelle à propos d’irrigation, jamais il n’allait au cabaret, jamais il ne prenait son fusil, pour faire le fanfaron! Travailler à force, pour sa Pepeta et ses trois enfants, c’était sa seule passion. Mais puisqu’on voulait le voler, il saurait se défendre. Nom de Dieu!... Dans ce brave homme si calme d’ordinaire, s’éveillait la furie des marchands arabes, qui se laissent bâtonner par le bédouin, mais se changent en lions, quand on veut les dépouiller...

A l’approche de la nuit, il n’avait encore rien décidé. Il alla consulter son voisin, un vieillard décrépit, bon seulement maintenant pour couper les ronces dans les sentiers, mais qui dans sa jeunesse, disait-on, avait envoyé plus d’un adversaire fumer la terre.

Le vieux l’écouta, les yeux fixés sur la grosse cigarette que roulaient ses mains tremblantes et crasseuses. Pepe avait raison de ne pas vouloir lâcher son argent. Qu’on volât sur la grand’route, comme des hommes, face à face, en risquant sa peau, soit! mais ainsi, non! Il avait soixante-dix ans, lui! mais on pouvait lui adresser de pareils billets! Voyons! Pepe était-il une femme pour ne pas oser se défendre!

Cette ferme assurance se communiqua à Pepe, qui se sentit capable de tout, pour sauvegarder le pain de ses enfants.

Avec autant de solennité que s’il se fût agi d’une relique, le vieillard tira de derrière sa porte, le joyau de la maison: un vieux fusil dont il caressa religieusement la crosse vermoulue. Il voulut le charger lui-même: il connaissait mieux que personne ce vieil ami. Ses mains tremblantes se rajeunirent. Vite, de la poudre. Toute une poignée! D’une corde de sparte, il fit les bourres. Maintenant, une charge de chevrotines, cinq ou six: puis une décharge de gros plomb, de la cendrée, et par-dessus, une bourre bien battue. Si le fusil, plein jusqu’à la gueule, ne faisait pas son œuvre de mort, ce serait une grâce de Dieu!

Cette nuit-là, Pepe dit à sa femme et à ses enfants qu’il allait attendre son tour d’arrosage. Toute la famille le crut et se coucha tôt.

Il sortit en fermant bien sa porte. A la lueur des étoiles, il vit sous le figuier le petit vieux en train d’amorcer son fusil bien-aimé. Celui-ci donna à Pepe une dernière leçon, pour prévenir toute erreur de tir. Il fallait bien viser la gueule du four, et rester calme. Quand les bandits se baisseraient, pour prendre le magot... feu! Rien de plus simple. Un enfant le ferait. Sur le conseil du vieillard, Pepe se coucha dans l’ombre de sa maison, entre deux massifs de géraniums; il posa sur la bordure de roseaux le canon de l’arme, dirigé vers le four. Maintenant du sang-froid! dit le vieux.

Il fallait surtout presser la détente au bon moment. Puis il laissa Pepe, en ajoutant qu’il aimait bien ces sortes d’aventures, mais qu’il avait des petits-enfants, et que, pour ces besognes-là, il valait mieux être seul.

Le vieillard s’éloigna avec les précautions d’un homme accoutumé à rôder par la huerta, en s’attendant à rencontrer un ennemi dans chaque sentier.

Pepe eut l’impression que dans l’immense plaine, frémissante sous la brise, il n’y avait plus d’autres êtres vivants que lui et ceux qui allaient venir... Le canon de son fusil tremblait un peu sous les roseaux; mais comme ses pieds touchaient le mur de sa chaumière, il songea que de l’autre côté sa femme et ses enfants dormaient, sans autre défenseur que son bras, et à cette pensée, il se sentit redevenu presque une bête fauve.

L’air vibra; la cloche de la cathédrale de Valence sonna neuf heures. On entendit le grincement d’un chariot, qui roulait au loin. Les chiens hurlaient furieusement; les coassements des grenouilles dans le canal voisin, n’étaient interrompus que par les plongeons des rats et des crapauds, qui sautaient à travers les roseaux.

Pepe comptait les heures, qu’il entendait sonner. C’était là la seule chose qui pût le tirer de la somnolence et de la torpeur où le plongeait l’immobilité de l’attente. Onze heures!... Ils ne viendraient plus sans doute... Dieu aurait-il touché leur cœur?

Soudain les grenouilles se turent. Deux ombres apparurent dans le sentier. Pepe crut voir deux chiens énormes, qui tout à coup se dressèrent. C’étaient des hommes, qui s’avançaient tout courbés, se traînant presque sur les genoux.

—Les voilà! se dit-il, et ses mâchoires tremblaient.

Les deux hommes se tournaient de tous côtés, comme s’ils craignaient une surprise. Ils allèrent examiner la haie de roseaux, s’approchèrent ensuite de la porte de la chaumière, et mirent l’oreille à la serrure. Ces manœuvres les avaient amenés deux fois tout près de Pepe, sans qu’il pût les reconnaître. Ils allaient, enveloppés de couvertures, qui leur cachaient le visage, et dont le bas laissait voir des canons de fusil.

Cela accrut le courage de Pepe. C’étaient sans doute les meurtriers de Gafarro. Décidément il fallait tuer, pour ne pas mourir.

Ils se dirigeaient maintenant vers le four. L’un d’eux se baissa, glissant ses mains dans le four, juste dans la ligne du fusil. Un tir magnifique! Mais l’autre bandit, qui restait libre!

Pepe commença d’éprouver les angoisses de la peur; une sueur froide lui mouillait le front. S’il tuait l’un, il resterait désarmé devant l’autre. Et s’il les laissait partir les mains vides, ils se vengeraient en mettant le feu à sa chaumière.

Mais celui qui faisait le guet, impatienté des lenteurs de son compagnon, le rejoignit pour l’aider dans ses recherches. Les deux hommes formaient une masse sombre, qui masquait le four. L’occasion était bonne. Du courage, Pepe! Tire!...

Ce fut un coup de tonnerre, qui mit en émoi toute la huerta, et souleva une tempête de cris et d’aboiements lointains. Pepe ne vit qu’un éventail d’étincelles, son fusil lui échappa, et il agita ses mains pour se convaincre qu’il n’était pas blessé. Bien sûr, son cher fusil avait éclaté.

Il n’y avait plus rien devant le four; Pepe supposa que les bandits s’étaient enfuis et il allait décamper lui aussi, lorsque la porte de sa chaumière s’ouvrit, laissant passer sa femme, qui éveillée par la détonation, et craignant qu’il ne fût arrivé malheur à son mari, sortait en jupon, une lampe à la main. La lumière rougeâtre de cette lampe, agitée par une main effarée, porta jusqu’à la gueule du four.

Deux hommes gisaient là l’un sur l’autre, confondus en un seul corps, comme unis par un clou invisible et soudés par du sang...

Le tir avait été juste, le vieux fusil avait fait coup double.

Lorsque Pepe et sa femme, avec une curiosité épouvantée, éclairèrent les cadavres pour distinguer les figures, ils reculèrent avec des cris de surprise.

C’était Batiste, l’alcade et Sigro, son alguazil.

La huerta était sans chef, mais tranquille.

LE PARASITE DU TRAIN

Oui, dit l’ami Pérez à tous ses camarades de café, je viens de lire dans ce journal la nouvelle de la mort d’un ami. Je ne le vis qu’une seule fois, et cependant j’ai pensé bien souvent à lui.

Je fis sa connaissance une nuit de Noël, en venant à Madrid par le train omnibus de Valence. J’étais dans un compartiment de première. A Albacete, l’unique voyageur qui m’accompagnait descendit; me voyant seul, ayant mal dormi la nuit précédente, je m’étirai voluptueusement sur les coussins gris des banquettes. Ils étaient tous pour moi! J’allais pouvoir m’étendre à mon gré! Quel bon somme je ferais jusqu’à Alcazar de San Juan!

Je tirai le rideau vert de la veilleuse et le compartiment se trouva dans une pénombre délicieuse. Enveloppé de mon manteau, je m’étendis sur le dos et j’allongeai mes jambes autant que je pus, avec la délicieuse certitude de ne déranger personne.

Le train filait à travers les plaines arides et ravagées de la Manche. Les gares s’espaçaient à de grandes distances; la machine accélérait sa vitesse et ma voiture gémissait, cahotée, ainsi qu’une vieille diligence. Couché sur le dos, je me laissais balancer par ce formidable roulis. Les franges des coussins tourbillonnaient. Et les valises de sauter dans les filets, les vitres de s’agiter dans leurs châssis! D’en bas, arrivait jusqu’à moi un effroyable grincement de vieille ferraille. Les roues, les freins criaient; mais à mesure que mes yeux se fermaient, je perdais la notion exacte de ces bruits; tantôt je me croyais ballotté par les vagues, tantôt je m’imaginais être redevenu enfant, bercé par la voix monotone d’une nourrice. Toujours rêvant, étourdi par le fracas des roues, je finis par m’endormir...

Soudain, une impression de fraîcheur me réveilla. Je sentis en pleine figure comme un jet d’eau froide. Ouvrant les yeux, je me vis seul dans le compartiment; la portière d’en face était fermée. Mais je sentis de nouveau le souffle froid de la nuit qu’augmentait l’ouragan soulevé par le train dans sa marche rapide. En me redressant, je vis l’autre portière, la plus rapprochée de moi, complètement ouverte. Un homme était assis au bord de la plate-forme, les pieds au dehors appuyés sur le marchepied, pelotonné, la tête tournée vers moi; ses yeux brillaient étrangement dans son visage obscur.

*
* *

La surprise m’empêchait de réfléchir. Je venais à peine de me réveiller, et mes idées étaient encore confuses. De prime abord, j’éprouvai une certaine terreur superstitieuse. Cet homme, apparu soudain pendant la marche du train, n’était-il pas un fantôme semblable à ceux des contes dont on avait bercé mon enfance?

Mais je me rappelai aussitôt les attaques sur les voies ferrées, les vols dans les trains, les assassinats en wagon, tous les crimes de ce genre dont j’avais lu le récit, et je pensai que j’étais seul, sans même une méchante sonnette pour avertir ceux qui dormaient de l’autre côté des cloisons de bois. Cet homme était sûrement un voleur!

L’instinct de défense, ou plutôt la peur, me rendit presque féroce. Je me précipitai sur l’inconnu, le repoussant des coudes et des genoux. Il perdit l’équilibre, mais réussit à s’accrocher, désespéré, à la portière. Je continuai à le pousser, luttant pour arracher ses mains crispées de cette planche de salut, afin de le jeter sur la voie. Tous les avantages étaient de mon côté.

—Pour l’amour de Dieu! gémit-il d’une voix étouffée, laissez-moi, monsieur! Je suis un honnête homme.

Il y avait dans ses paroles une telle expression d’humilité et d’angoisse que j’eus honte de ma brutalité, et je le lâchai.

Il s’assit de nouveau, haletant, saisi d’effroi, dans l’embrasure de la portière, tandis que je restais debout, sous la veilleuse dont j’avais retiré le rideau.

Alors, je pus le voir. C’était un paysan petit et sec, un pauvre diable avec une veste de peau de mouton rapiécée et crasseuse, et un pantalon de couleur claire. Sa casquette noire se confondait presque avec le ton verni et cuivré de sa figure d’où se détachaient les yeux calmes; et lorsqu’il contractait ses lèvres avec le sourire stupide de la reconnaissance, il montrait de grosses dents jaunâtres comme celles d’un ruminant.

Il me regardait comme un chien à qui on a sauvé la vie. En même temps ses mains noires fouillaient dans sa large ceinture et dans ses poches. Ceci me fit presque repentir de ma générosité et, pendant que le rustre se livrait à ses recherches, je plongeai ma main dans ma poche de derrière et saisis mon revolver. Pensait-il m’attaquer à l’improviste! De sa ceinture il tira je ne sais quoi... Je l’imitai en sortant à demi mon revolver de son étui. Mais ce qu’il avait à la main, n’était qu’un petit carton crasseux et criblé de trous qu’il me tendit d’un air content.

—Moi aussi j’ai mon billet, monsieur.

Je le regardai et ne pus m’empêcher de rire.

—Mais il est périmé! lui dis-je. Il y a déjà plusieurs années qu’il a servi. Penses-tu avoir le droit, avec ceci, de prendre le train d’assaut et d’effrayer les voyageurs?

Voyant que sa fraude grossière était découverte, il prit un air penaud, qui semblait dire: «Ne va-t-il pas tenter encore de me jeter sur la voie?»

Apitoyé, je voulus paraître généreux et gai, afin de dissimuler les effets de la surprise dont je frissonnais encore.

—Allons, achève de monter. Assieds-toi à l’intérieur et ferme la portière.

—Non, monsieur, dit-il avec orgueil. Je n’ai pas le droit d’être dedans comme un Monsieur. Je reste ici et je vous remercie, car je n’ai pas d’argent.

Et le rustre têtu ne bougea pas plus qu’un soliveau.

J’étais assis auprès de lui; mes genoux touchaient ses épaules. Une véritable trombe pénétrait dans le compartiment. Le train marchait à toute vitesse. Sur les talus solitaires et terreux glissait la tache rouge et oblique de la portière ouverte sur laquelle se découpait la silhouette de l’inconnu ramassé sur lui-même et la mienne. Les poteaux télégraphiques défilaient, semblables à une rangée de coups de pinceau jaunes sur le fond noir de la nuit; sur les remblais brillaient, un instant, pareils à d’énormes vers luisants, les charbons enflammés que vomissait la locomotive.

Le pauvre homme n’était pas tranquille; il semblait étonné de mon calme. Je lui donnai un cigare et, peu à peu, il se mit à parler.

Tous les samedis il faisait le voyage de la même façon. Il attendait le train à son départ d’Albacete; il sautait sur un marchepied au risque de se faire écraser et parcourait extérieurement tous les wagons à la recherche d’un compartiment vide; dans les gares il descendait un peu avant l’arrivée et remontait après le départ, changeant toujours de place pour tromper la vigilance des employés, cette mauvaise engeance ennemie des pauvres.

—Mais, où vas-tu, lui dis-je? Pourquoi voyages-tu ainsi, t’exposant à périr écrasé?

*
* *

Il allait passer le dimanche dans sa famille. Une idée de pauvre diable! Lui, il avait un peu de travail à Albacete et sa femme servait dans un village assez éloigné. La faim les avait séparés. Au début, il faisait le voyage à pied; il marchait toute une nuit et, quand il arrivait le matin, il tombait fourbu, sans avoir la force de parler avec sa femme ni de jouer avec ses enfants. Mais il s’était débrouillé; il n’avait plus peur et faisait maintenant commodément le voyage en chemin de fer. Quand il pouvait voir ses enfants il travaillait avec plus d’ardeur toute la semaine. Il en avait trois: le plus jeune n’était pas plus haut que sa botte, et cependant il reconnaissait son papa et, quand il le voyait, il se suspendait à son cou.

—Mais ne crains-tu pas, lui dis-je, qu’à la suite d’un de ces voyages tes enfants ne restent sans père?

Il souriait avec confiance. Il connaissait bien son affaire. Le train ne l’effrayait pas quand il arrivait comme un cheval emballé, et mugissait, lançant des étincelles. Il était leste, et il avait du sang-froid; un saut... et il était installé sur le marchepied. Pour ce qui était de descendre, il pouvait bien attraper quelques contusions à la tête en se heurtant contre les talus. L’important était de ne pas tomber sous les roues.

Ce n’était pas le train qui l’effrayait, mais ceux qui étaient dedans. Il recherchait les voitures de première parce qu’il y trouvait des compartiments vides. Que d’aventures! Une fois il avait ouvert, par inadvertance, le compartiment réservé aux dames; deux religieuses qui s’y trouvaient s’étaient mises à crier: «Au voleur!» Lui, effrayé, avait dû sauter du train et faire à pied le reste du voyage.

Deux fois il avait été, comme cette nuit-là, sur le point d’être précipité sur la voie par ceux que sa présence réveillait en sursaut. Une autre fois, comme il cherchait un compartiment obscur, il avait rencontré un voyageur qui, sans dire un mot, lui avait asséné un coup de bâton sur la tête et l’avait jeté hors du train. Cette nuit-là, il avait cru qu’il allait mourir.

Et, ce disant, il montrait une cicatrice qui sillonnait son front.

Il était maltraité, mais il ne se fâchait pas. Ce n’était pas sans raison que ces messieurs s’effrayaient et il ne les blâmait pas de chercher à se défendre. Mais comment faire autrement? Il n’avait pas d’argent et il voulait voir ses enfants!

*
* *

Le train ralentissait sa marche comme à l’approche d’une gare. Lui, alarmé, commença à se relever.

—Reste-là, lui dis-je, il y a encore une gare avant celle où tu vas. Je paierai ton billet.

—Allons donc! Non, monsieur, répondit-il, d’un air de simplicité malicieuse. En me donnant le billet, l’employé fixerait son regard sur moi: bien des fois, j’ai été poursuivi mais on n’a jamais réussi à me voir de près, et je ne veux pas qu’on prenne mon signalement. Bon voyage, monsieur! Vous êtes la meilleure personne que de ma vie j’aie rencontrée dans le train.

Il s’éloigna sur les marchepieds des voitures, et se perdit dans l’obscurité, cherchant sans doute un autre gîte où il pût continuer tranquillement son voyage.

Le train s’arrêta à une petite gare silencieuse. J’allais m’étendre pour dormir lorsque des voix impérieuses se firent entendre sur le quai.

C’étaient les employés et deux gendarmes qui couraient dans toutes les directions.

—«Par ici!... Coupez-lui le chemin!... Deux de l’autre côté pour qu’il n’échappe pas... Maintenant il est monté sur le train... Suivez-le!...»

Effectivement, un instant après, les toitures des wagons tremblaient sous la course folle de ceux qui se poursuivaient sur ces hauteurs.

C’était sans doute mon ami d’une heure qui, se voyant surpris et entouré, s’était réfugié sur le train.

J’étais à une portière opposée au quai et je vis un homme sauter du toit d’un wagon voisin avec l’agilité que donne le danger. Il tomba la face contre terre dans un champ, se tapit quelques instants comme si la violence du choc l’eût empêché de se relever; puis il s’enfuit à toutes jambes et la tache blanche de son pantalon se perdit dans l’obscurité.

Le chef de gare gesticulait en face des employés, dont quelques-uns riaient.

—Qu’y a-t-il? demandai-je à l’un d’eux.

—Un individu qui a l’habitude de voyager sans billet, répondit-il avec emphase. Nous le connaissons depuis déjà longtemps: c’est un parasite du train: mais, nous l’attraperons un de ces jours pour le boucler, si nous ne sommes pas manchots!

Je n’ai plus revu le pauvre parasite. En hiver, j’ai pensé souvent à ce malheureux, et je le voyais aux abords d’une gare, fouetté peut-être par la pluie et la neige, attendant le train qui passe comme un tourbillon, afin de le prendre d’assaut comme un brave qui monte à l’assaut d’une tranchée.

Maintenant, je viens de lire que sur la voie ferrée, près d’Albacete, on a trouvé le cadavre d’un homme écrasé par le train... C’est sûrement lui, le pauvre parasite! Je n’ai pas besoin d’autres renseignements pour le croire: mon cœur me le dit: «Celui qui aime le danger finit par périr.» Peut-être a-t-il manqué d’agilité? peut-être quelque voyageur, effrayé par sa subite apparition, a-t-il été moins compatissant que moi et l’a-t-il jeté sous les roues? Allez demander à la nuit l’explication de ce drame...

—Depuis le jour où je fis sa connaissance, dit en terminant l’ami Pérez, quatre années se sont écoulées. Pendant ces quatre années, j’ai souvent pris le train, et, à voir comment voyagent les gens, les uns par fantaisie, les autres pour combattre l’ennui, plus d’une fois j’ai pensé au pauvre paysan qui, séparé de sa famille par la misère, se voyait poursuivi et persécuté comme une bête féroce quand il voulait embrasser ses enfants, et défiait la mort avec le courage simple d’un héros.

UN FONCTIONNAIRE

Étendu sur son grabat, le journaliste républicain Juan Yañez, hôte unique de la salle des détenus politiques, suivait d’un œil vague les crevasses du plafond, et songeait que cette nuit-là commençait son troisième mois de prison.

Neuf heures... Le cornet avait lancé dans la cour les notes prolongées du couvre-feu; les pas des gardiens résonnaient dans les corridors avec une régularité monotone, et des cellules closes sortait un bruit rythmique, semblable au souffle d’une forge lointaine, ou à la respiration d’un géant endormi; il semblait impossible qu’un millier d’hommes dormît dans ce vieux couvent, si calme, dont le délabrement était plus visible encore, à la lumière crue du gaz.

Le pauvre Yañez, obligé de se coucher à neuf heures, avec une perpétuelle lumière devant les yeux, plongé dans une solitude écrasante, évoquant l’idée d’un monde mort, se disait que son compte avec la monarchie espagnole était dur à solder. Maudit article! Chaque ligne lui coûtait une semaine de prison; chaque mot, un jour.

Et Yañez se rappelait que la saison d’opéra commençait cette nuit-là même avec Lohengrin, son spectacle favori. Il voyait les loges garnies d’épaules nues et de nuques exquises, parmi le scintillement des pierreries, les reflets des soies chatoyantes et la gracieuse ondulation des plumes frisées.

—Neuf heures... Sans doute, le cygne est déjà sur la scène, et le fils de Parsifal lance ses premières notes... Et moi, me voilà ici! Mais... sapristi! J’ai mon opéra, moi aussi!

Oui, en vérité, un bel opéra! Du cachot d’en dessous venaient, comme d’un souterrain, des bruits révélant l’existence d’une brute de la montagne, qu’on allait exécuter d’un moment à l’autre, pour un nombre incalculable d’assassinats. C’était un cliquetis de chaînes, semblable à celui d’un tas de clous ou au grincement de vieilles clefs; et par intervalles, une voix faible répétait: «Notre Père... qui êtes... aux cieux... sain... te... Marie...» avec l’expression timide et suppliante de l’enfant qui s’endort dans les bras de sa mère. Le malheureux ne cessait de répéter cette chanson monotone. Rien ne pouvait le faire taire. On croyait en général qu’il feignait la folie, pour sauver sa tête; mais peut-être quatorze mois de cellule, dans l’attente continue de la mort, avaient-ils fini par détruire son pauvre cerveau de brute dominée par l’instinct.

Yañez maudissait l’injustice des hommes, qui, pour quelques pages griffonnées dans un moment de mauvaise humeur, l’obligeaient à dormir toutes les nuits bercé par le délire d’un condamné à mort... Tout à coup il entendit des voix fortes, des pas précipités, près de lui, au même étage.

—Non! non! je ne coucherai pas là! criait une voix à la fois tremblante, et aiguë. Je ne suis pas un criminel, mais un fonctionnaire dépendant du Ministère de la Justice tout comme vous... et de plus avec trente ans de service. Prenez donc des renseignements sur Nicomedes: tout le monde me connaît: les journaux eux-mêmes ont parlé de moi. Et, après m’avoir logé dans la prison, on veut encore me faire dormir dans un galetas, où on n’ose même pas mettre les détenus! Merci bien! C’est pour ça qu’on me fait venir?... Je suis malade, et je ne veux pas coucher là. Qu’on m’amène un médecin... j’ai besoin d’un médecin...

Le journaliste, malgré sa situation, riait, amusé par le ton efféminé et ridicule avec lequel l’homme aux trente ans de service réclamait le médecin.

Le murmure des voix reprit de plus belle; on discutait, on délibérait; les pas se rapprochèrent, la porte de la salle des détenus politiques s’ouvrit, et Yañez aperçut une casquette à galon d’or.

—Don Juan, dit l’employé avec une certaine timidité, cette nuit vous aurez de la compagnie... Excusez-moi; ce n’est pas ma faute; la nécessité... Demain le chef prendra d’autres mesures. Passez... monsieur!

Et le monsieur (ainsi dénommé, avec une nuance d’ironie) franchit la porte, suivi de deux détenus: l’un avec une valise et un paquet de couvertures et de cannes; l’autre avec un sac de grosse toile, où se marquaient les arêtes d’une caisse large et plate.

—Bonne nuit, monsieur!

Il saluait humblement, de cette voix aiguë et féminine, qui avait fait rire Yañez; et en quittant son chapeau il découvrit une tête petite, chenue, soigneusement tondue. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, obèse, haut en couleur; la cape semblait glisser de ses épaules, et une grosse chaîne d’or, chargée de breloques, cliquetait sur son ventre au moindre mouvement. Ses petits yeux avaient les reflets bleus de l’acier; une moustache tombante mettait à chaque coin de sa bouche un point d’interrogation renversé.

—Excusez! dit-il en s’asseyant. Je vous gêne, mais ce n’est pas ma faute. Je suis arrivé par le train cette nuit, et voilà qu’on me donne pour chambre à coucher un trou plein de rats. Bon Dieu! quel voyage!

—Vous êtes un détenu?

—Pour le moment, oui, dit-il en souriant; mais je ne vous importunerai pas longtemps de ma présence.

Le bon bourgeois pansu se faisait humble, obséquieux, comme pour demander pardon d’avoir usurpé une place dans la prison.

Yañez le regardait fixement, surpris de sa timidité. Qui pouvait bien être cet individu-là? Dans son imagination dansaient des pensées à peine ébauchées, qui semblaient se chercher, se poursuivre, pour arriver à se condenser en une idée nette et claire.

De nouveau, la bête en cage geignit là-bas son Pater Noster; aussitôt le journaliste se leva nerveusement, comme s’il venait d’arrêter au passage une pensée fugitive, et ses yeux se fixèrent sur le sac qui était aux pieds du nouveau venu.

—Qu’avez-vous là... Vos instruments de travail?

L’homme parut hésiter; mais enfin l’énergique interrogation lui en imposa, et il fit un signe de tête affirmatif. Puis il y eut un silence long et pénible. Des prisonniers plaçaient le lit dans un coin de la chambre. Yañez contemplait fixement son compagnon de chambre, qui demeurait la tête basse et semblait fuir ses regards.

Une fois le lit préparé, les détenus partis, la porte verrouillée en dehors, le pénible silence continua... Enfin l’individu fit un effort et parla:

—Vous allez passer une mauvaise nuit, mais je n’y peux rien: on m’a amené de force ici. Moi, je ne voulais pas, car je sais que vous êtes une personne honorable, et que ma présence sera pour vous la pire chose qui pouvait vous arriver en cette maison.

Le jeune homme se sentit désarmé par tant d’humilité.

—Non, monsieur; je suis accoutumé à tout, dit-il avec ironie. On fait ici de si belles connaissances qu’une de plus est chose négligeable. Et puis, vous ne me paraissez pas un méchant homme, après tout.

Le publiciste, encore sous l’impression de ses premières lectures romantiques, trouvait cette entrevue très originale, et n’en était pas fâché.

—J’habite Barcelone, continua le vieillard. Mon collègue est mort récemment de sa dernière ribote, et hier, quand je me suis présenté à l’audience, l’alguazil m’a dit:—«Nicomedes!...» car je suis Nicomedes Terruño. Vous n’avez pas entendu parler de moi?... C’est singulier; la presse a publié bien des fois mon nom.—«Nicomedes, par ordre du président, prenez le train de cette nuit...» Je viens donc avec l’intention de me loger dans une auberge, jusqu’au jour du travail, et voilà on m’amène de la gare ici, à cause de je ne sais quelles craintes, et, qui plus est, on veut me loger avec les rats. Voyez-vous ça? Est-ce une manière de traiter les fonctionnaires de la justice?

—Et il y a longtemps que vous remplissez la charge?

—Trente ans, monsieur! j’ai commencé sous Isabelle II. Je suis le doyen de la classe, et je compte dans ma liste jusqu’à des condamnés politiques. J’ai l’orgueil d’avoir toujours fait mon devoir. J’en suis aujourd’hui à mon cent deuxième condamné: c’est quelque chose, hein? Mais je me suis comporté avec tous le mieux que j’ai pu. Personne ne s’est plaint de moi, que je sache. Les vétérans du bagne eux-mêmes, en me voyant au dernier moment, se tranquillisent: «Nicomedes, me disent-ils, enchanté que ce soit toi.»

Le fonctionnaire s’animait en voyant l’attention bienveillante et curieuse que lui prêtait Yañez. Il prenait de l’aplomb, et parlait avec plus de désinvolture.

—J’ai aussi ma petite imagination. Les instruments je les fabrique moi-même, et pour ce qui est de la propreté, tout est irréprochable... Voulez-vous les voir?

Le journaliste sauta du lit, comme prêt à s’enfuir.

—Non! merci mille fois! je vous crois.

Et il regardait avec répugnance ces mains dont les paumes étaient rouges et luisantes...

—Et vous êtes satisfait du métier? interrogea-t-il, pour lui faire oublier le désir d’exhiber ses inventions.

—Comment faire autrement? Il faut bien se résigner... Ce qui me console, c’est qu’on travaille de moins en moins. Mais que ce pain est dur à gagner?... Si j’avais su!...

Il demeura silencieux, les yeux à terre.

—Tout le monde est contre moi! continua-t-il. J’ai assisté à beaucoup de comédies; eh bien! j’y ai vu que certains rois anciens emmenaient partout avec eux l’exécuteur de leurs sentences judiciaires vêtu de rouge, la hache au cou, et ils faisaient de lui leur ami et leur conseiller. C’était logique! Mais aujourd’hui tout est hypocrisie. Le procureur demande à grands cris une tête, au nom de je ne sais quels principes respectables, et tout le monde l’approuve; moi, je viens ensuite accomplir ses ordres, et on me crache dessus... on m’insulte. Dites, monsieur, est-ce que c’est juste?.... Si j’entre dans une auberge, on me met à la porte dès qu’on me reconnaît; dans la rue, tout le monde m’évite, et jusqu’au palais on jette mon traitement à mes pieds, comme si je n’étais pas aussi un fonctionnaire, comme si mes appointements ne figuraient pas au budget... Oui, tout le monde est contre moi! Et ensuite, ajouta-t-il d’une voix à peine perceptible, il y a les autres ennemis!... les autres! Vous savez? ceux qui sont partis pour ne plus revenir, et qui cependant reviennent... cette centaine de malheureux, que j’ai traités avec des gentillesses de père, leur faisant le moins de mal possible et qui... les ingrats! surgissent dès qu’ils me voient seul.