LA TENTATRICE
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
| ARÈNES SANGLANTES | 1 | vol. |
| FLEUR DE MAI | 1 | — |
| DANS L’OMBRE DE LA CATHÉDRALE | 1 | — |
| TERRES MAUDITES | 1 | — |
| LA HORDE | 1 | — |
| LES QUATRE CAVALIERS DE L’APOCALYPSE | 1 | — |
| LES ENNEMIS DE LA FEMME | 1 | — |
| LA FEMME NUE DE GOYA | 1 | — |
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1923, by CALMANN-LÉVY.
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
V. BLASCO IBÁÑEZ
LA TENTATRICE
ROMAN TRADUIT DE L’ESPAGNOL
PAR
JEAN CARAYON
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
1923
Il a été tiré de cet ouvrage
QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.
| [I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI, ] [XVII, ] [XVIII, ] [XIX, ] [XX.] |
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
Le titre du roman espagnol est «La tierra de todos» (La terre de tous), mais pour les éditions en langue anglaise, récemment publiées à New-York et à Londres, les traducteurs ont choisi le titre: «The Temptress» (La Tentatrice). Cet exemple a été suivi par d’autres traducteurs étrangers et nous avons cru devoir adopter le même titre pour la version française.
«La Tentatrice», l’avant-dernier roman de Blasco Ibañez, publiée en Espagne en 1922, connaît actuellement, dans les pays de langue anglaise, un prodigieux succès. C’est l’œuvre la plus personnelle de l’illustre écrivain espagnol, car on y trouve un reflet de sa vie aventureuse dans les solitudes sud-américaines. Le lecteur français n’ignore pas que Blasco Ibañez, romancier universellement célèbre, fut aussi un homme d’action, un bâtisseur, de villes, animé de toute la flamme créatrice des anciens conquistadors[1].
C’est après avoir volontairement mené la dure et courageuse existence des défricheurs de terres vierges que le grand romancier écrivit cette œuvre vigoureuse. Scènes et personnages y sont décrits avec un saisissant relief par un des plus puissants conteurs de ce temps.
LA TENTATRICE
I
Comme il faisait tous les matins, le marquis de Torrebianca sortit tard de sa chambre et montra quelque inquiétude à la vue du plateau d’argent chargé de lettres et de journaux que son domestique avait laissé sur la table de la bibliothèque.
Si les timbres des enveloppes étaient étrangers, il se rassérénait comme après un péril esquivé. Si les lettres venaient de l’intérieur de Paris, il fronçait le sourcil et se préparait à mainte amertume, à mainte humiliation. D’ailleurs, l’en-tête de plus d’une lui rappelait le nom de créanciers tenaces et laissait deviner d’avance leur contenu.
Sa femme, la «belle Hélène», comme on l’appelait, pour sa beauté réelle, mais si longtemps maintenue, qu’au dire de ses bonnes amies elle entrait déjà dans l’histoire, recevait de telles lettres sans beaucoup s’émouvoir, et paraissait à l’aise depuis toujours parmi les dettes en retard et les rappels pressants. Pour lui, il se faisait de l’honneur une idée plus vieillotte et pensait qu’il est bon de ne pas s’endetter ou du moins, si l’on y est forcé, de payer ses dettes.
Ce matin là, il y avait peu de lettres de Paris: une d’elles venait de la maison qui avait vendu à la marquise sa dernière automobile, payable en dix versements, et n’en avait encore reçu que deux; d’autres avaient été écrites par des fournisseurs (toujours de la marquise) établis aux alentours de la place Vendôme, et par divers commerçants plus modestes qui livraient à crédit les articles nécessaires à la vie large et confortable du ménage et de ses domestiques.
Ces derniers auraient été bien fondés d’adresser à leur maître des réclamations identiques, mais ils se fiaient à l’habileté mondaine de madame, qui saurait bien un jour s’établir sur des positions solides; ils affectaient seulement, pour montrer leur mécontentement, plus de raideur et de componction dans leur service.
Bien souvent Torrebianca, après avoir lu son courrier, regardait autour de lui avec étonnement. Sa femme donnait des fêtes et assistait aux plus célèbres réunions de Paris; ils occupaient, avenue Henri-Martin, le second étage d’un élégant hôtel; devant leur porte attendait une belle automobile; ils avaient cinq domestiques... Il n’arrivait pas à comprendre en vertu de quelles lois mystérieuses et par quels invraisemblables miracles d’équilibre ils pouvaient soutenir ce luxe tandis que chaque jour les dettes s’accumulaient et que leur coûteuse existence exigeait des sommes toujours croissantes. L’argent qu’il apportait disparaissait comme un ruisseau dans le sable. Mais la «belle Hélène» trouvait logique et correcte cette manière de vivre, et semblait croire que tous leurs amis agissaient comme eux.
Torrebianca fut tout heureux de trouver parmi les lettres des créanciers et les cartes d’invitation une enveloppe portant le timbre italien.
—C’est de maman, dit-il à voix basse.
Il commença de lire, et un sourire parut éclairer son visage. La lettre pourtant était mélancolique et s’achevait sur des plaintes douces et résignées, de véritables plaintes de mère.
Il revoyait en lisant le vieux palais des Torrebianca, là-bas en Toscane: un édifice énorme et délabré, entouré de jardins. Les salles pavées de marbres multicolores avaient des plafonds ornés de fresques mythologiques, mais sur les murs nus, d’une pâleur poussiéreuse, se voyait seulement la trace des tableaux fameux qui les avaient ornés en d’autres temps, avant d’être vendus aux antiquaires de Florence.
Le père de Torrebianca, quand il ne lui resta plus de tableaux ni de statues à vendre, avait puisé dans les archives de sa maison; il avait mis en vente des autographes de Machiavel, de Michel Ange et d’autres florentins illustres qui avaient jadis échangé des lettres avec les grands personnages de sa famille.
Au dehors, des jardins trois fois séculaires s’étendaient au pied des vastes perrons de marbre dont les balustrades croulaient sous le poids des rosiers noueux. Les degrés avaient pris la teinte de l’os et s’étaient désunis sous la poussée des plantes parasites.
Dans les avenues, des buis ancestraux, taillés en forme d’épaisses murailles et d’arcs de triomphe profonds, évoquaient les ruines noircies par l’incendie d’une métropole détruite. Ces jardins, dont nul ne prenait soin depuis bien des années, revêtaient peu à peu l’aspect d’une forêt en fleurs. Sous le pas des rares visiteurs, ils résonnaient d’échos mélancoliques et on voyait alors s’élancer des oiseaux comme des flèches, s’épandre sur les branches des essaims d’insectes et courir des reptiles parmi les troncs.
La mère du marquis, vêtue comme une paysanne et sans autre compagnie qu’une fillette du pays, passait sa vie parmi ces salles et ces jardins, en songeant au fils absent, pour qui elle cherchait à se procurer de l’argent par des expédients nouveaux.
Seuls lui rendaient visite les antiquaires qui lui achetaient, un à un, les derniers vestiges d’une splendeur que ses prédécesseurs avaient déjà largement mise à profit. Elle avait toujours quelques milliers de lire à envoyer au dernier Torrebianca qui, croyait-elle, occupait dans la société de Londres, de Paris, de toutes les grandes villes de la terre une place digne de son nom. Et, sûre que la fortune si favorable aux premiers Torrebianca finirait par sourire à son fils, elle se contentait d’une nourriture frugale, qu’elle mangeait sur une petite table de bois blanc dressée à même le pavé de marbre d’un salon où il ne restait plus rien à prendre.
Emu à la lecture de la lettre, le marquis murmura plusieurs fois le même mot «Maman... Maman.»
«Je ne sais plus que trouver après le dernier envoi que je t’ai fait. Si tu voyais maintenant, Frédéric, la maison où tu es né! Personne ne veut en donner le vingtième de sa valeur; en attendant qu’un étranger se décide à l’acheter, je suis prête à vendre le dallage et les plafonds qui seuls ont quelque prix pour te venir en aide et pour sauvegarder l’honneur de notre nom. J’ai besoin de peu de choses pour vivre et je m’imposerai s’il le faut de nouvelles privations; mais, ne pourriez-vous, Hélène et toi, restreindre vos dépenses, sans pour cela abandonner le rang auquel a droit celle que tu as épousée? Ta femme, qui est si riche, ne peut-elle supporter une partie de ton train de maison?...»
Le marquis s’arrêta de lire. Les plaintes si simples de la pauvre femme et l’illusion où elle vivait lui faisaient mal; il en souffrait comme d’un remords. Elle croyait Hélène riche! Elle s’imaginait qu’il pouvait imposer à sa femme une vie d’ordre et d’économie comme il avait essayé tant de fois de le faire dans les débuts de leur vie conjugale!
L’entrée d’Hélène coupa court à ses réflexions. Il était plus de onze heures; elle allait faire sa promenade quotidienne, avenue du Bois, pour y saluer les gens de sa connaissance et être saluée à son tour.
Elle arriva, vêtue avec une élégance un peu indiscrète et prétentieuse qui s’harmonisait assez bien avec son genre de beauté. Elle était grande et parvenait à rester mince grâce à une lutte continuelle contre l’envahissement de la graisse, et à des jeûnes fréquents. Elle avait entre trente et quarante ans; mais elle devait aux mille soins préservateurs que comporte l’existence moderne cette troisième jeunesse qui, dans les grandes villes, prolonge la brillante saison de la femme.
Torrebianca ne voyait ses défauts que lorsqu’il vivait loin d’elle. Quand il la revoyait, le sentiment d’admiration qui s’emparait de lui, lui faisait accepter toutes ses exigences. Il reçut sa femme avec un sourire; Hélène sourit elle aussi. Puis elle lui passa les bras autour du cou et l’embrassa: elle parlait avec un zézaiement enfantin qui annonçait toujours à son mari quelque demande nouvelle; pourtant cet accent puéril avait chaque fois le pouvoir de le troubler profondément et d’annuler sa volonté.
—Bonjour, mon coco... Je me suis levée plus tard aujourd’hui; j’ai quelques visites à faire avant d’aller au Bois, mais je n’ai pas voulu partir sans dire bonjour à mon petit mari adoré... Encore un baiser, et je pars.
Le marquis se laissa caresser et sourit avec l’expression reconnaissante d’un bon chien fidèle. Hélène enfin se sépara de son mari; mais avant de sortir de la bibliothèque elle fit mine de se rappeler une chose sans importance et s’arrêta pour dire:
—As-tu de l’argent?
Torrebianca cessa de sourire et son regard eut l’air de demander:
—Quelle somme désires-tu?
—Peu de chose. Huit mille francs à peu près.
Une modiste de la rue de la Paix lui montrait moins de respect pour cette dette qui ne datait guère que de trois ans et l’avait menacée d’une plainte en justice. Voyant son mari accueillir avec une expression consternée cette demande, elle perdit le sourire puéril qui écartait légèrement ses joues; mais elle gardait son accent de fillette pour gémir d’un ton doucereux:
—Frédéric, tu dis que tu m’aimes, et tu me refuses cette petite somme?
Le marquis indiqua du geste qu’il ne pouvait rien lui donner et lui montra les lettres de créanciers qui s’amoncelaient dans le plateau d’argent.
Elle eut un nouveau sourire, cruel cette fois.
—Je pourrais te montrer, dit-elle, bien des papiers pareils à ceux-là... mais tu es un homme, et les hommes doivent apporter beaucoup d’argent au foyer pour que leur petite femme ne soit pas malheureuse. Comment pourrai-je payer mes dettes si tu ne m’aides pas?
Torrebianca la regarda, stupéfait.
—Que d’argent, que d’argent je t’ai donné! mais tout ce qui passe par tes mains s’évanouit en fumée.
Hélène, irritée, répondit d’une voix dure:
—Voudrais-tu qu’une femme chic, et pas trop laide, à ce qu’on dit, menât une vie médiocre? Quand on peut s’enorgueillir d’avoir une femme comme moi, il faut savoir gagner des millions.
Le marquis fut blessé par ces dernières paroles; Hélène s’en rendit compte, et changeant aussitôt d’attitude elle s’approcha et lui mit les mains sur les épaules.
—Pourquoi n’écris-tu pas à la vieille? Elle pourra peut-être nous procurer cet argent en vendant quelque antiquaille de la baraque de tes pères.
Ce ton irrespectueux accrut le mécontentement du mari.
—Cette vieille est ma mère, et tu dois parler d’elle avec tout le respect qu’elle mérite. Quant à l’argent, tu sais bien que la pauvre femme n’en peut plus envoyer.
Hélène regarda son époux avec quelque mépris et dit à voix basse comme en se parlant à elle-même:
—Cela m’apprendra à ne plus m’amouracher de pauvres diables... Je le chercherai, cet argent, puisque tu es incapable de me le donner.
Pendant qu’elle parlait ainsi il passa sur son visage une expression si mauvaise que son mari fronça le sourcil et quitta son fauteuil.
—Prends garde à ce que tu dis... Je veux que tu m’expliques ces paroles.
Mais il dut se taire; elle avait changé complètement son visage, elle éclata d’un rire d’enfant et frappa des mains.
—Voilà mon coco en colère! Il a pensé du mal de sa femme! Mais tu sais bien que je n’aime que toi!
Puis elle le prit dans ses bras et le couvrit de baisers, malgré la résistance qu’il essayait d’opposer à ces caresses. Il se rendit à la fin et reprit son attitude d’amoureux soumis.
Hélène le menaçait gentiment du doigt.
—Allons, souriez un peu; ne soyez plus méchant! Vraiment, tu ne peux pas me donner cet argent?
Torrebianca eut un geste négatif, mais il semblait cette fois honteux de son impuissance.
—Va, je ne t’en aimerai pas moins, continua-t-elle. Mes créanciers attendront. Je me tirerai bien d’affaire comme je l’ai fait tant de fois. Adieu, Frédéric.
Elle recula vers la porte en lui envoyant des baisers tant qu’elle n’eut pas soulevé le rideau.
Mais, dès qu’elle eût passé la portière, sa joie puérile et son sourire disparurent instantanément. Un éclair de férocité traversa ses yeux; ses lèvres eurent une moue méprisante.
Le mari, resté seul, perdait en même temps l’éphémère bonheur que lui avaient donné les caresses d’Hélène. Il regarda les lettres des créanciers, celle de sa mère, puis revint à son fauteuil pour s’accouder sur la table, le front dans sa main. Brusquement toutes les inquiétudes de sa vie présente semblaient être retombées sur lui pour l’accabler.
Torrebianca se tournait toujours, en de pareils moments, vers les souvenirs de sa première jeunesse, dans l’espoir d’y trouver quelque remède à son chagrin. Il avait connu la plus belle époque de sa vie autour de sa vingtième année, alors qu’il étudiait à l’école d’ingénieurs de Liége. Afin de rendre à sa famille par son propre effort une splendeur depuis longtemps perdue il avait choisi une carrière moderne. Il se lancerait à travers le monde et gagnerait de l’argent comme ses lointains ancêtres. Les Torrebianca, avant que le roi leur eut donné la noblesse avec le titre de marquis, avaient été marchands à Florence, comme les Médicis, et avaient conquis leur fortune sur les routes de l’Orient. Lui voulut être ingénieur, avec tous les jeunes gens de sa génération, qui souhaitaient de faire une Italie grande par l’industrie comme aux siècles passés elle avait été glorieuse par les arts.
Parmi les souvenirs de sa vie d’étudiant à Liége il retrouvait d’abord l’image de Manuel Robledo, un compagnon d’études qui partageait son logement; c’était un Espagnol de caractère jovial et capable d’affronter avec une calme énergie les problèmes de l’existence quotidienne. Il avait été pour lui pendant plusieurs années un frère aîné. C’est pour cela peut-être que dans les moments difficiles Torrebianca pensait toujours à cet ami.
L’intrépide, le bon Robledo!... Les passions de l’amour ne lui ôtaient jamais sa forte placidité d’homme bien équilibré. Durant sa jeunesse il avait aimé par-dessus tout la bonne table et la guitare.
Torrebianca, facilement épris, avait toujours une liaison avec quelque Liégeoise, et Robledo, pour lui tenir compagnie, consentait à feindre un violent amour pour une amie de la jeune personne. En réalité, pendant les parties de campagne qu’ils offraient aux dames, Robledo s’inquiétait beaucoup plus des préparatifs culinaires que de contenter le cœur plus ou moins tendre de sa compagne de hasard.
Au travers de cette exubérante gaieté matérialiste, Torrebianca avait su discerner un certain fond romantique dont Robledo se cachait comme d’un défaut honteux. Peut-être avait-il laissé dans son lointain pays le souvenir d’un amour malheureux. Souvent, le soir, le Florentin, étendu sur son lit dans la chambre commune, entendait Robledo qui doucement faisait gémir sa guitare et murmurait tout bas quelque chanson d’amour de sa patrie.
Leurs études terminées, ils s’étaient dit adieu avec l’espoir de se retrouver l’année suivante; mais ils ne s’étaient jamais revus. Torrebianca était resté en Europe et Robledo depuis bien des années parcourait l’Amérique du Sud. Il était toujours ingénieur sans doute, mais il se pliait aux plus extraordinaires métamorphoses, comme s’il eût senti revivre dans son âme d’Espagnol l’inquiétude aventureuse des anciens conquistadors.
De loin en loin il envoyait une lettre, où il parlait du passé plus que du présent; mais, malgré cette réserve, Torrebianca avait vaguement l’idée que son ami était devenu général dans une petite république de l’Amérique centrale.
Sa dernière lettre datait de deux ans.
Il travaillait à cette époque en Argentine, lassé de courir l’aventure dans des pays continuellement secoués par les révolutions. Il était tout simplement ingénieur au service de l’Etat ou d’entreprises particulières et il construisait des chemins de fer et des canaux. Dans l’orgueil de diriger la marche de la colonisation à travers le désert, il supportait allégrement les privations que lui imposait sa dure existence.
Torrebianca conservait parmi ses papiers un portrait envoyé par Robledo; on y voyait l’Espagnol à cheval, couvert d’un poncho[2] et coiffé d’un casque blanc. A l’arrière plan, des métis étaient occupés à planter des jalons munis de banderoles dans une plaine d’aspect sauvage qui pour la première fois allait sentir les atteintes de la civilisation matérielle.
A l’époque où il avait reçu ce portrait, Robledo avait à peu près trente-sept ans; le même âge que lui. Il approchait maintenant de la quarantaine, mais à en juger d’après la photographie il avait meilleure mine que Torrebianca. Sa vie aventureuse dans de lointains pays ne l’avait pas vieilli. Il semblait plus gros encore que dans sa jeunesse, mais son visage laissait voir le contentement serein que donne un parfait équilibre physique.
Torrebianca, de taille moyenne, plutôt petit que grand, mince et sec, avait conservé une espèce d’agilité nerveuse grâce à la pratique des sports, en particulier de l’escrime qu’il avait toujours aimée à la passion; mais son visage décelait une vieillesse prématurée. Les rides s’y montraient nombreuses, il avait un pli de fatigue au-dessus des paupières; ses tempes blanchies contrastaient avec le sommet de sa tête, resté noir. Les commissures de la bouche s’abaissaient, désabusées, sous la moustache taillée au ras des lèvres, en une moue qui semblait révéler l’affaiblissement de sa volonté.
Cette différence physique entre lui-même et Robledo le portait à considérer toujours son camarade comme un protecteur, qui saurait le guider aujourd’hui de même que dans sa jeunesse.
Lorsque, ce matin-là, l’image de l’Espagnol surgit dans sa mémoire il pensa, comme chaque fois: «S’il était seulement près de moi; il saurait m’infuser son énergie d’homme vraiment fort.»
Il demeura pensif, puis, quelques minutes après, l’entrée de son valet de chambre dans la pièce lui fit lever la tête.
Il s’efforça de dissimuler l’inquiétude qui le saisit lorsqu’il apprit qu’une personne demandait à le voir et refusait de donner son nom. Peut-être un créancier de sa femme essayait-il de ce moyen pour pénétrer jusqu’à lui.
—Il a l’air étranger, ajouta le domestique, et il affirme qu’il est de la famille de monsieur le marquis.
Torrebianca eut un pressentiment, mais il sourit immédiatement de sa naïveté. Cet inconnu, n’était-ce pas son camarade Robledo qui se présentait avec l’invraisemblable opportunité d’un héros de comédie? Mais il était absurde de penser que Robledo, habitant l’autre côté de la planète, se trouvât là, prêt à surgir, comme un acteur dans la coulisse. Non, de pareilles coïncidences ne se présentent pas dans la vie. On ne voit cela qu’au théâtre ou dans les livres.
D’un geste énergique, il manifesta la ferme volonté de ne pas recevoir l’inconnu; mais au même instant la tenture se soulevait et un homme entrait avec un sans-gêne qui scandalisa le valet de chambre.
L’intrus, fatigué de faire antichambre, avait audacieusement pénétré dans la pièce la plus proche.
Le marquis était d’un caractère facilement irritable; outré de cette irruption, il s’avança d’un air menaçant. Mais l’homme qui riait de sa propre audace leva les bras au ciel en apercevant Torrebianca et s’écria:
—Je parie que tu ne me reconnais pas. Qui suis-je?
Le marquis le regarda fixement et ne put le reconnaître. Puis ses yeux exprimèrent graduellement l’hésitation et une conviction nouvelle. Il avait la peau brunie par les morsures du soleil et du froid, des moustaches courtes et sur toutes ses photographies Robledo portait la barbe... Mais tout à coup il retrouva dans les yeux de l’homme une expression qu’il se souvenait avoir souvent observée dans sa jeunesse. De plus, cette haute taille... ce sourire... ce corps robuste...
—Robledo! dit-il enfin.
Et les deux amis s’embrassèrent.
Le domestique, se sentant de trop, disparut et, un moment après, ils étaient assis et fumaient.
Ils échangeaient d’affectueux regards et s’arrêtaient parfois de parler pour se serrer les mains ou se frapper les genoux de claques vigoureuses.
Après tant d’années de séparation, le marquis se montra plus curieux que le nouveau venu.
—Tu es venu pour longtemps à Paris? demanda-t-il à Robledo.
—Pour quelques mois seulement.
Après avoir forcé pendant dix ans le mystère des déserts américains, rompu et pénétré leur virginité aussi vieille que la planète en y lançant des voies ferrées, des routes et des canaux, il avait besoin d’un «bain de civilisation».
—Je suis venu voir, ajouta-t-il, si les restaurants de Paris sont restés dignes de leur vieux renom et si les vins de ce pays ne sont pas moins bons qu’autrefois. Ici seulement on peut manger du brie frais, et depuis des années j’ai envie de ce fromage-là.
Le marquis se mit à rire. Faire une traversée de trois mille lieues pour manger et boire à Paris!... Robledo n’avait pas changé. Puis il lui demanda avec sollicitude:
—Es-tu riche?
—Toujours pauvre, répondit l’ingénieur. Mais je suis seul au monde, je n’ai pas de femme, le plus coûteux des luxes; aussi pourrai-je mener pendant quelques mois la vie d’un grand millionnaire yankee. Je dispose des économies que j’ai pu faire pendant des années de travail, là-bas, dans ce désert où l’on dépense peu.
Robledo regarda autour de lui et il eut des gestes admiratifs en considérant le luxueux mobilier de la pièce.
—Tu es riche, toi, à ce que je vois.
Un sourire énigmatique fut la réponse du marquis. Puis les paroles de son ami parurent éveiller sa tristesse.
—Parle-moi de ta vie, continua Robledo. Tu as reçu de mes nouvelles, mais je n’ai pas eu grand’chose de toi. Beaucoup de tes lettres ont dû se perdre, et ce n’est pas étonnant, car jusqu’à ces dernières années, j’ai erré d’un endroit à l’autre, sans jamais prendre racine. Cependant j’ai eu quelques renseignements sur ta vie. Tu es marié, je crois?
Torrebianca fit un geste affirmatif et dit avec gravité:
—Je me suis marié avec une dame russe, veuve d’un haut fonctionnaire de la cour du tsar... je l’ai connue à Londres. Je l’avais rencontrée souvent dans des réunions aristocratiques ou dans des châteaux où nous avions été invités. Bref je l’ai épousée et nous avons vécu depuis lors une exigence assez brillante mais fort coûteuse.
Il se tut un moment, comme pour discerner l’effet que produisait sur Robledo ce résumé de sa vie. Mais l’Espagnol demeura silencieux; il voulait en savoir davantage.
—Toi, tu mènes une existence d’homme primitif et tu as la chance d’ignorer ce que coûte une vie comme la nôtre... J’ai dû travailler beaucoup pour ne pas couler à pic... et même en travaillant!... Ma pauvre mère me vient en aide avec les maigres ressources qu’elle peut tirer des ruines de notre maison.
Mais Torrebianca parut se repentir du ton douloureux de ses paroles. Un optimisme qu’il eût trouvé absurde une demi-heure auparavant lui rendait le sourire de la confiance.
—En réalité, je n’ai pas à me plaindre, car j’ai un puissant appui. Le banquier Fontenoy est notre ami. Tu as peut-être entendu parler de lui. Il traite des affaires dans les cinq parties du monde.
Robledo secoua la tête. Non, il n’avait jamais entendu prononcer ce nom-là.
—C’est un vieil ami de la famille de ma femme. Grâce à Fontenoy je suis directeur de nombreuses exploitations en cours dans des pays lointains, et cela me rapporte un traitement respectable; avec tant d’argent, je me serais cru riche autrefois.
Robledo éprouvait une curiosité toute professionnelle. «Des exploitations en cours dans les pays lointains?»
L’ingénieur voulait savoir, et il pressa son ami de questions nettes. Mais Torrebianca commença de montrer dans ses réponses une inquiétude. Il balbutiait et son visage, ordinairement d’une pâleur verdâtre, rougissait légèrement.
—Ce sont des affaires en Asie et en Afrique: des mines d’or... des mines d’autres métaux... un chemin de fer en Chine... une compagnie de navigation destinée à transporter le produit des rizières du Tonkin... en réalité je n’ai pas étudié directement toutes ces entreprises; je n’ai jamais eu le temps de faire le voyage. D’ailleurs, je ne peux pas vivre loin de ma femme. Mais Fontenoy qui est un grand cerveau a tout visité et j’ai en lui une confiance absolue. Je ne fais en somme qu’apposer ma signature pour tranquilliser les actionnaires sur les rapports des personnes compétentes qu’il envoie là-bas.
L’Espagnol ne put s’empêcher de laisser paraître dans ses yeux un certain étonnement en entendant ces paroles.
Son ami s’en rendit compte et voulut changer le cours de la conversation. Il parla de sa femme avec une espèce d’orgueil. Il semblait considérer qu’il avait remporté le plus grand triomphe de son existence, le jour où elle avait consenti à accepter sa main.
Il reconnaissait qu’Hélène exerçait un grand pouvoir de séduction sur tout ce qui les entourait. Mais comme il n’avait jamais eu le moindre doute au sujet de sa fidélité conjugale, il était fier de marcher humblement derrière elle, presque perdu dans le sillage que traçait sa marche triomphale.
En réalité, si on lui procurait des occupations généreusement rétribuées, si on l’invitait, si on le recevait partout avec plaisir il le devait uniquement à son titre d’époux de «la belle Hélène».
—Tu la verras bientôt... car tu restes à déjeuner avec nous. Ne dis pas non. J’ai des vins excellents et puisque tu es venu des antipodes pour manger du fromage de Brie, tu en auras à en mourir d’indigestion.
Et aussitôt, il abandonna son accent léger pour dire d’une voix émue:
—Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux de te faire connaître ma femme. Je ne te parle pas de sa beauté, on l’appelle «la belle Hélène»; mais elle a mieux que sa beauté. J’aime plus encore son caractère gai, presque enfantin. Elle a parfois des caprices et il lui faut beaucoup d’argent pour vivre; mais quelle femme ne ferait de même!... Je crois qu’elle sera heureuse aussi de te connaître... Je lui ai si souvent parlé de mon ami Robledo.
II
La marquise de Torrebianca trouva «très intéressant» l’ami de son mari.
Elle était rentrée chez elle de fort bonne humeur et semblait avoir oublié les soucis que lui causait tout à l’heure son manque d’argent; sans doute avait-elle trouvé le moyen de payer son créancier ou de le faire patienter.
Pendant le déjeuner, Robledo dut beaucoup parler pour répondre à ses questions et satisfaire la curiosité véhémente que semblaient lui inspirer tous les épisodes de sa vie.
Elle eut un geste de doute en apprenant que l’ingénieur n’était pas riche. Il était pour elle invraisemblable qu’un habitant de l’Amérique, du Nord ou du Sud, ne possédât pas des millions. Elle jugeait par réflexe comme la plupart des Européens, et elle aurait eu besoin de raisonner pour se convaincre que dans le nouveau monde, comme partout ailleurs, il pouvait se trouver des pauvres.
—Je suis encore pauvre, continua Robledo; mais j’essaierai de mourir dans la peau d’un millionnaire, ne serait-ce que pour ne pas ôter leurs illusions à ceux qui croient encore que quiconque part pour l’Amérique doit y gagner une grosse fortune pour la laisser en héritage à ses neveux d’Europe.
Il en vint à parler des travaux qu’il avait entrepris en Patagonie.
Las de travailler pour les autres, il s’était associé avec un jeune Américain du Nord et avait commencé la colonisation de quelques milliers d’hectares près du Rio Negro. Il avait engagé dans cette affaire ses économies, celles de son compagnon et d’importantes sommes prêtées par des banquiers de Buenos-Ayres; mais il considérait l’opération comme sûre et très rémunératrice.
Il s’agissait d’irriguer par un système de canaux des terres désertes et incultes qu’il avait acquises à vil prix. Depuis quelques années le gouvernement argentin avait commencé de grands travaux pour capter une partie des eaux du Rio Negro. Comme ingénieur, il avait pris part à cette difficile opération; ensuite, il avait donné sa démission pour s’établir colon, et acheter des terres comprises dans la future zone d’irrigation.
—C’est l’affaire de quelques années, de quelques mois peut-être, ajouta-t-il. Il suffit que le fleuve veuille bien être assez aimable pour se laisser jeter une digue en travers du ventre et n’aille pas se permettre une crue extraordinaire, une de ces convulsions si fréquentes là-bas, qui détruisent en quelques heures le travail de plusieurs années. En attendant, nous construisons le plus économiquement possible, mon associé et moi, les canaux secondaires et toutes les artères qui doivent féconder nos terrains stériles. Le jour où la digue sera terminée, où l’eau pénétrera jusqu’à nos terres...
Robledo s’arrêta et sourit avec modestie.
—Ce jour-là, continua-t-il, je serai millionnaire à l’américaine; qui peut prévoir le chiffre de ma fortune? Une lieue de terre irriguée vaut des millions... et je suis propriétaire de plusieurs lieues.
La belle Hélène l’écoutait avec un ardent intérêt. Robledo fut troublé par la lueur d’admiration qui passait à ce moment dans ses pupilles vertes aux reflets d’or, et il se hâta d’ajouter:
—Mais cette fortune peut aussi se faire longtemps attendre! Peut-être ne viendra-t-elle à moi que lorsque ma mort sera proche; et ce sont les enfants d’une sœur que j’ai en Espagne qui recueilleront le fruit de mon travail et de ma dure vie.
Hélène lui fit décrire son existence dans le désert Patagon, immense plaine balayée l’hiver par des ouragans glacés qui soulèvent des colonnes de poussière, où les seuls habitants naturels sont les autruches en troupeau et le puma vagabond que la faim pousse parfois à attaquer l’homme isolé.
A l’origine, la population humaine était constituée par des bandes d’indiens qui bivouaquaient au bord des fleuves, ou par des fugitifs chiliens et argentins qui s’étaient lancés à travers les terres sauvages pour échapper au châtiment de leurs crimes. Maintenant les anciens fortins, occupés par les détachements que le gouvernement de Buenos-Ayres avait poussés en avant, à la conquête du désert, se transformaient en villages que des centaines de kilomètres séparaient les uns des autres.
Robledo vivait entre deux de ces agglomérations éloignées; son campement d’ouvriers devenait un village qui peut-être avant un demi-siècle aurait formé une ville déjà importante. Les prodiges de ce genre n’étaient pas rares en Amérique. Hélène l’écoutait avec ravissement, comme lorsqu’au théâtre ou au cinématographe une intrigue intéressante éveillait sa curiosité.
—C’est vivre cela! disait-elle. Voilà ce que j’appelle une existence digne d’un homme.
Et ses yeux dorés cessaient de regarder Robledo pour se porter avec commisération sur son époux, comme si elle voyait en lui l’image de toutes les mollesses de cette vie douillette et civilisée à l’excès qu’elle détestait pour un moment.
—C’est ainsi d’ailleurs qu’on gagne une grande fortune. Pour moi, il n’y a pas d’autres hommes que les gagneurs de batailles ou les rois de l’argent qui conquièrent des millions... Je ne suis qu’une femme, mais je voudrais vivre cette existence d’énergie et de périls.
Un peu d’aigreur se mêlait à son enthousiasme; aussi, Robledo, pour épargner à son ami des récriminations, se mit à parler des souffrances qu’on endure loin des pays civilisés. La marquise parut alors éprouver moins d’admiration pour la vie d’aventures et finit par avouer qu’elle aimait mieux son existence à Paris.
—Mais il m’aurait plu, ajouta-t-elle d’une voix mélancolique, que mon époux vécût ainsi pour conquérir d’immenses richesses. Il viendrait me voir tous les ans, je penserais à lui sans cesse, j’irais même parfois partager pendant quelques mois sa vie sauvage; oui, cette existence serait plus intéressante que celle que nous menons à Paris; et puis, pour finir, ce serait la richesse, une vraie richesse, énorme, fabuleuse, comme on en rencontre rarement dans l’ancien monde.
Elle se tut un instant, puis ajouta avec gravité en regardant Robledo:
—Vous paraissez attacher peu d’importance à la richesse; vous la cherchez pour satisfaire votre désir d’action, pour dépenser votre énergie. Mais vous ne savez pas ce qu’elle vaut ni ce qu’elle représente. Un homme de votre trempe a peu de besoins. Pour savoir ce qu’est l’argent et ce qu’il peut nous donner il faut vivre aux côtés d’une femme.
Elle eut un nouveau regard vers Torrebianca et conclut:
—Par malheur, ceux qui ont une femme auprès d’eux n’ont presque jamais cette force qui permet aux hommes isolés de réaliser de grandes entreprises.
Après ce déjeuner où il ne fut question que de la puissance de l’argent et d’aventures dans le nouveau monde, le colonisateur se mit à fréquenter la maison comme s’il eût fait partie de la famille.
—Hélène t’a trouvé très sympathique, disait Torrebianca, oui, tout à fait sympathique.
Il en était heureux comme d’un triomphe, et ne cachait pas qu’il eût été navré d’avoir à choisir, en cas d’antipathie mutuelle, entre sa femme et son compagnon de jeunesse.
De son côté, Robledo, en pensant à Hélène, demeurait indécis et comme désorienté. Quand il était devant elle, il ne pouvait résister au pouvoir de séduction qui semblait émaner de sa personne. Elle le traitait avec une familiarité de parente, comme elle eût fait pour un frère de son mari. Elle voulait l’initier à la vie de Paris et le guider de ses conseils pour qu’on ne pût abuser de sa crédulité de nouveau venu. Elle l’accompagnait dans les endroits les plus élégants, à l’heure du thé ou le soir, après le dîner.
L’expression maligne et puérile à la fois de ses yeux imperturbables et le zézaiement enfantin qu’elle affectait parfois agissaient fortement sur l’esprit du colonisateur.
—C’est une enfant, se dit-il bien des fois, son mari ne se trompe pas. Elle a tous les raffinements de ces poupées que forme la vie moderne et elle doit coûter terriblement cher... mais sous ce vernis extérieur, elle ne cache peut-être qu’une mentalité très ordinaire.
Quand il échappait à l’influence de ses yeux il était moins optimiste et souriait avec un étonnement ironique de la crédulité de son ami. Quelle était donc cette femme? Où Torrebianca avait-il été la chercher?
Tout ce qu’il savait de son histoire, il le tenait du mari. Elle était veuve d’un haut fonctionnaire de la cour des tsars, mais la figure de ce premier époux était aussi imprécise que brillante; tantôt, il avait été grand maréchal de la cour, tantôt simple général et c’était alors le père d’Hélène qui pouvait se vanter d’une longue lignée d’ancêtres héroïques.
Quand Torrebianca répétait les affirmations de cette femme qu’il aimait tant et dont il était si fier, il citait une infinité de personnages de la cour de Russie ou de grandes dames que les empereurs avaient aimées; tous se rattachaient à la famille d’Hélène, mais lui-même ne les avait jamais vus; ils étaient morts depuis longtemps ou bien ils vivaient dans leurs terres lointaines, vastes comme des Etats.
Parfois aussi les paroles d’Hélène inquiétaient Robledo. Elle n’avait jamais été en Amérique et cependant, un soir, au thé du Ritz, elle lui avait parlé de son passage à San Francisco alors qu’elle était encore une fillette. D’autres fois elle lançait étourdiment dans la conversation des noms de villes lointaines ou de personnages universellement réputés qu’elle semblait avoir connus de près. Il ne put jamais savoir avec certitude combien de langues elle connaissait.
—Je les parle toutes, lui répondit-elle en espagnol, un jour qu’il venait de lui poser la question.
Elle contait des anecdotes un peu risquées qu’elle avait, disait-elle, entendu rapporter par d’autres personnes; mais elle les contait de telle façon que le colonisateur se demanda plus d’une fois si elle n’en était pas la véritable protagoniste.
—Où cette femme n’a-t-elle pas été? pensait-il. Elle semble avoir vécu mille existences en quelques années. Il est impossible que tout cela lui soit arrivé du vivant de son mari, le grand personnage russe.
Si parfois il essayait de sonder son ami pour obtenir quelques précisions, la confiance du marquis à l’égard du passé de sa femme opposait à ses recherches comme une muraille d’inébranlable crédulité. Cependant il acquit la certitude que son ami ne connaissait l’histoire d’Hélène que depuis le jour où il l’avait rencontrée à Londres. De son existence antérieure, il savait seulement ce qu’elle-même avait bien voulu lui raconter.
Du moins pensa-t-il que Frédéric, au moment de son mariage, avait pu contrôler les dires de sa femme par les documents déposés en vue de la cérémonie nuptiale. Mais il dut abandonner cette supposition. La cérémonie de Londres avait été un de ces rapides mariages de cinéma qui demandent seulement un prêtre qui lit les textes sacrés, deux témoins et quelques papiers examinés à la légère.
L’Espagnol finit par avoir honte de ses soupçons. Frédéric était heureux, il avait l’orgueil de sa femme; il n’avait pas le droit, lui, d’intervenir dans la vie privée d’un autre.
D’ailleurs, s’il concevait des doutes, c’était peut-être défaut d’adaptation au milieu, chose fort naturelle chez un sauvage brusquement lancé en pleine vie parisienne. Hélène était une dame du grand monde, une femme élégante comme il n’en avait jamais fréquenté. Le mariage de son ami avait pu seul lui procurer cette amitié toute nouvelle, qui n’allait pas sans heurt avec ses habitudes antérieures. N’avait-il pas fini plus d’une fois par trouver logiques des choses qui au premier abord l’avaient profondément étonné? Soupçons et mauvaises pensées, il les devait à son ignorance, à son manque d’éducation. D’ailleurs, quand il voyait le sourire d’Hélène, quand il sentait la caresse de ses yeux verts aux reflets d’or il était, tout comme Torrebianca, pris de confiance et d’admiration.
Il logeait près du boulevard des Italiens, dans un vieil hôtel, qu’autrefois, pauvre étudiant de passage à Paris, il avait considéré comme un lieu de délices paradisiaques. Mais il prenait la plupart de ses repas avec le marquis et sa femme. Tantôt ceux-ci l’invitaient à leur table, tantôt il les emmenait lui-même dans les restaurants les plus réputés.
Hélène le pria en outre d’assister chez elle à quelques thés et le présenta à ses amies. Elle prenait un plaisir enfantin à contrarier les goûts de «l’ours patagon»; c’est ainsi qu’elle avait surnommé Robledo encore que ce dernier eût protesté qu’il n’avait jamais vu d’ours dans le sud de l’Argentine.
Il détestait ces réunions; mais Hélène trouvait mille ruses pour l’obliger à y assister.
Il fit la connaissance des principaux amis de la maison au cours des dîners d’apparat que donnaient les Torrebianca. La marquise présentait l’Espagnol, non comme un ingénieur encore aux prises avec les risques et les difficultés de travaux à peine commencés, mais comme un triomphateur revenu avec force millions d’une Amérique fabuleuse.
Elle disait cela sans qu’il pût l’entendre, et lui ne comprenait pas pourquoi les autres invités lui témoignaient tant de respect et prêtaient une attention sympathique à ses moindres paroles. Il connut ainsi des députés et des journalistes, amis du banquier Fontenoy, qui tenaient la première place parmi les invités. Il connut aussi le banquier lui-même; c’était un homme entre deux âges, complètement rasé, aux cheveux blanchis, qui imitait l’extérieur et les gestes des hommes d’affaires américains.
Robledo en le contemplant se revoyait lui-même lorsque, dans ses années de Buenos-Ayres, il se trouvait à court d’argent la veille d’une échéance.
Fontenoy représentait l’homme d’argent, le directeur de grandes entreprises mondiales tel que le vulgaire le conçoit; toute sa personne semblait respirer l’assurance, la conviction de sa propre force; mais, parfois, il fronçait pensivement le sourcil et il semblait alors étranger à tout ce qui l’entourait.
—Il imagine quelque merveilleuse combinaison nouvelle, disait Torrebianca à son ami. L’intelligence de cet homme est admirable.
Mais Robledo, sans savoir pourquoi, se rappelait encore ses propres anxiétés, celles aussi de beaucoup d’autres lorsqu’il fallait là-bas à Buenos-Ayres rendre le soir même une somme à terme de quatre-vingt-dix jours, avancée par les banques.
Un soir, en sortant de chez les Torrebianca, Robledo voulut s’en aller à pied en suivant l’avenue Henri-Martin jusqu’au Trocadéro où il comptait prendre le «Métro».
Il était parti avec un des convives, personnage équivoque qu’on avait fait asseoir au bout de la table et qui paraissait enchanté de marcher à côté d’un millionnaire américain.
C’était un protégé de Fontenoy; il publiait un journal financier inspiré par le banquier. Sa méchanceté demandait à s’exercer et il critiquait tous ses protecteurs dès qu’il était loin d’eux. A peine eut-il fait quelques pas qu’il sentit le besoin de payer son dîner en disant du mal de ses hôtes. Il n’ignorait pas que Robledo avait fait ses études avec le marquis.
—Et sa femme? La connaissez-vous aussi depuis longtemps?
Le vilain personnage eut un sourire en apprenant que Robledo la connaissait depuis quelques semaines à peine.
—Russe? Vous la croyez vraiment russe? C’est elle qui raconte toutes les histoires sur son premier mari le grand maréchal de la cour et sur toute sa noble parenté. Beaucoup de gens n’ont jamais cru à l’existence de ce mari-là. Je ne saurais dire si tout cela est vrai ou faux, mais je puis affirmer que dans la maison de cette grande dame russe il n’est jamais entré un seul Russe de marque.
Il s’arrêta comme pour prendre des forces et ajouta avec violence:
—Des gens de là-bas, certainement bien informés, m’ont dit qu’elle n’était pas russe. Personne n’y croit plus. Certains la croient roumaine et affirment l’avoir vue, jeune, à Bucarest; d’autres assurent qu’elle est née en Italie de parents polonais. Allez-vous en savoir! S’il nous fallait rechercher l’origine et l’histoire de tous les gens que nous connaissons à Paris et qui nous invitent à dîner!
Il regarda obliquement Robledo pour tâcher de voir s’il se montrait curieux et si l’on pouvait se fier à sa discrétion.
—Le marquis est un excellent homme. Vous devez le connaître très bien. Fontenoy rend justice à ses mérites et lui a procuré un emploi important pour...
Robledo eut le pressentiment qu’il allait entendre quelque chose qu’il ne pourrait accepter sans protestation; un taxi passait à vide, il se hâta d’appeler le chauffeur. Puis, prétextant une occupation urgente, il prit congé du venimeux parasite.
Chaque fois qu’il causait seul à seul avec Torrebianca, le marquis faisait dévier la conversation vers la question qui lui tenait surtout à cœur: la quantité d’argent que l’on doit dépenser pour maintenir un rang social élevé.
—Tu ne peux pas savoir ce que coûte une femme; les robes, les bijoux... Puis l’hiver sur la côte d’azur, l’été sur les plages célèbres, l’automne dans les villes d’eaux à la mode.
Robledo écoutait ces lamentations avec une commisération ironique qui finissait par irriter son ami.
—Comme toi tu ne sais pas ce que c’est que l’amour, tu peux faire abstraction de la femme et te permettre cette tranquillité moqueuse.
L’Espagnol pâlit et cessa brusquement de sourire. «Il n’avait pas connu l’amour»? Dans sa mémoire surgissaient les souvenirs d’une jeunesse que Torrebianca n’avait fait qu’entrevoir confusément. Peut-être une fiancée l’avait-elle abandonné, là-bas dans son pays, pour en épouser un autre. Mais l’Italien se souvint bientôt. La fiancée était morte et Robledo avait juré, comme dans les romans, de ne pas se marier... Ce gros homme gourmand et moqueur cachait en lui-même un drame d’amour.
Mais Robledo avait horreur qu’on le prît pour un personnage romantique; il se hâta de dire, avec scepticisme:
—Je recherche la femme quand elle me devient nécessaire, puis je continue ma route seul. Pourquoi compliquer mon existence en subissant une compagnie dont je n’ai que faire?
Un soir, tous trois sortaient du théâtre; Hélène exprima le désir de connaître certain restaurant de Montmartre tout récemment inauguré.
D’après ses amies c’était un lieu magique; il était décoré à la persane, style des Mille et une nuits vues de Montmartre; son éclairage par tubes de mercure donnait aux salons un ton verdâtre de paysage sous-marin et aux assistants la pâleur livide des noyés.
Deux orchestres qui se remplaçaient sans cesse avaient pour tâche de répandre dans l’air de folles élucubrations rythmiques. Les violons collaboraient avec des cuivres discordants; au milieu de ce charivari sautillant éclatait la voix d’un claxon d’automobile ou de quelque appareil musical nouveau destiné à imiter le bruit de deux planches qui se heurtent, d’un paquet qu’on traîne sur le sol, d’une pierre de taille qui tombe.
Dans l’ovale ménagé au milieu des tables des couples de danseurs se succédaient. Les vêtements et les chapeaux des femmes, comme des flocons multicolores saupoudrés d’argent et d’or, les masses blanches et noires des costumes masculins évoluaient entre les carrés clairs des nappes. Un fracas de fête publique s’unissait à la stridence des orchestres.
Ceux qui ne dansaient pas lançaient des serpentins et des boules de coton, ou bien ils faisaient crier avec une joie puérile de petites cornemuses ou d’autres instruments enfantins. Dans l’air chargé de fumée flottaient des ballons en baudruche de couleurs diverses, que les assistants y avaient lâchés. La plupart des convives s’étaient coiffés de bonnets de bébés, de crêtes d’oiseaux ou de perruques de paillasses.
Dans cette atmosphère de joie stupide et forcée on sentait comme un désir de retourner aux balbutiements de l’enfance pour restituer un attrait aux monotones péchés de l’âge mur. L’aspect du restaurant parut enthousiasmer Hélène.
—Oh! Paris! Il n’y a qu’un Paris au monde! Qu’en pensez-vous, Robledo?
Robledo, qui était un sauvage, sourit avec une indifférence vraiment impertinente. Ils mangèrent sans appétit et burent le contenu d’une bouteille de champagne qui baignait dans un seau d’argent. On retrouvait cette bouteille sur toutes les tables; elle semblait être l’idole de cet endroit, la reine de la fête.
Quand un flacon était presque vide, un autre prenait sa place et paraissait surgir du fond du seau.
La marquise regardait de côté et d’autre avec une certaine impatience; soudain elle sourit et fit des signes à un monsieur qui venait d’entrer.
C’était Fontenoy qui, feignant d’être étonné de cette rencontre, vint s’asseoir à leur table.
Robledo se souvint qu’Hélène au théâtre avait parlé à plusieurs reprises du banquier et cela lui fit supposer qu’ils s’étaient vus le soir même. Il soupçonna même que cette rencontre à Montmartre était convenue entre elle et lui. Cependant, Fontenoy, évitant le regard d’Hélène, disait à Torrebianca:
—Quel heureux hasard! Je viens de dîner avec des hommes d’affaires; j’avais besoin de me distraire; je viens ici comme j’aurais pu aller ailleurs et vous y voici.
Robledo crut un moment que les yeux pouvaient sourire tant il lut de joyeuse malice dans ceux d’Hélène.
Quand la bouteille de Champagne eut ressuscité pour la troisième fois dans le seau d’argent, la marquise, qui regardait avec un air d’envie les danseurs tournoyant au milieu de la salle, dit de sa voix de fillette boudeuse:
—Je voudrais bien danser, et personne ne m’invite.
Son mari se leva, comme s’il venait de recevoir un ordre, et tous deux s’éloignèrent, évoluant parmi les autres couples.
Quand elle revint à sa chaise, elle protesta avec une indignation comique:
—Venir à Montmartre pour danser avec son mari!
Ses yeux caressants se posèrent sur Fontenoy.
—Je ne vous demande pas à vous de m’inviter, dit-elle; vous ne savez pas danser et vous dédaignez ces frivolités... Peut-être même craignez-vous que vos actionnaires vous retirent leur confiance en vous voyant en de pareils endroits.
Puis elle se tourna vers Robledo.
—Et vous, dansez-vous?
L’ingénieur prit un air scandalisé. Où aurait-il pu apprendre les danses inventées pendant ces dernières années? Il connaissait seulement la cueca chilienne que ses ouvriers dansaient les jours de paie, le pericon et le gato que les vieux gauchos[3] mimaient en s’accompagnant du cliquetis de leurs éperons.
—Il va donc falloir que je reste assise à m’ennuyer... et j’ai trois hommes avec moi. Voilà bien ma chance!
Mais quelqu’un intervint qui semblait avoir entendu ses plaintes. Torrebianca eut un geste de contrariété. C’était un jeune danseur qu’il avait souvent aperçu dans les restaurants de nuit. Il éprouvait pour lui une franche antipathie, par le seul fait que sa femme et ses amies en parlaient avec une certaine admiration.
Il jouissait du reste des honneurs de la célébrité. Quelqu’un, pour exalter ironiquement sa gloire, l’avait surnommé «l’aigle du tango». Robledo devina qu’il était sud-américain, à l’aisance gracieuse de ses mouvements et à l’élégance trop recherchée de ses vêtements. Les femmes admiraient ses petits pieds montés sur de hauts talons et l’éclat de son épaisse chevelure rejetée en arrière, aussi lisse qu’un bloc de laque.
La femme de Torrebianca accepta l’invitation de cet «aigle de la danse» qui, à en croire les envieux, se faisait entretenir par ses partenaires, et tous deux se mirent à danser. Plusieurs fois Hélène dut revenir à la table pour s’asseoir et se reposer; mais presque aussitôt elle appelait des yeux le jeune homme, qui savait accourir fort à propos.
Torrebianca ne cachait pas sa contrariété en la voyant rejoindre cet éphèbe antipathique. Fontenoy demeurait impassible ou souriait distraitement pendant les brefs instants où Hélène se reposait.
Robledo regarda plus attentivement Fontenoy et se rendit compte que le banquier ne pensait pas à des choses éloignées. En voyant qu’Hélène s’obstinait à danser avec le même adolescent, il avait fini, comme Torrebianca, par laisser voir quelque ennui sur son visage.
Chaque fois qu’elle passait dans les bras de son danseur, Hélène adressait à Fontenoy un sourire malicieux comme si elle eut pris plaisir à son air maussade.
L’Espagnol regarda d’un côté de la table, puis de l’autre, et il pensa:
—Ne dirait-on pas que je suis entre deux maris jaloux?
III
Robledo fit, à l’un des thés de la marquise de Torrebianca, la connaissance de la comtesse Titonius, une dame russe épouse d’un noble scandinave qui paraissait à ce point éclipsé par sa femme que nul ne lui prêtait la moindre attention.
C’était une femme de quarante à cinquante ans, qui gardait encore de vagues vestiges d’une beauté depuis longtemps enfuie. Une petite tête de poupée sentimentale couronnait son obésité débordante, flasque et blanchâtre; comme elle aimait écrire des vers d’amour, qu’elle s’empressait de réciter au cours de la conversation, ses ennemis l’avaient surnommée «Cent kilos de poésie».
Elle se présentait en plein après-midi avec un décolleté audacieux qui étalait orgueilleusement ses énormes appas gélatineux et pâles. Elle portait des bijoux énormes et barbares, en harmonie avec une perruque blonde où de nouvelles boucles s’ajoutaient chaque mois.
Parmi tant de bijoux scandaleusement faux, le seul digne d’attention était un collier de perles, qui, lorsque la dame s’asseyait, venait reposer sur son ventre en ballon. Ces perles, irrégulières, anguleuses et munies de racines, ressemblaient aux dents d’animaux dont certaines peuplades sauvages fabriquent des ornements. Les médisants assuraient que c’étaient des souvenirs des amants de sa jeunesse, à qui la comtesse ne pouvant plus rien tirer d’eux, avait arraché les dents. Son sentimentalisme ardent et la liberté de ses propos lorsqu’elle parlait de l’amour venaient à l’appui de ces bruits.
Elle regardait Robledo, que son amie Hélène lui avait présenté comme un millionnaire américain, avec un intérêt passionné. Ils causèrent, une tasse de thé à la main, ou plutôt elle parla tandis que Robledo cherchait dans son esprit un prétexte pour s’enfuir.
—Vous qui avez tant voyagé, vous qui êtes un héros, éclairez-moi de votre expérience... que pensez-vous de l’amour?
Mais la poétesse vit alors que malgré ses œillades tendres de myope, Robledo reculait en murmurant des excuses, effarouché sans doute par une conversation engagée sur une telle demande.
Quelques semaines après, Hélène le pria d’assister à une fête que donnait la comtesse.
—Ce sont des réunions très agréables. La maîtresse de maison invite toute une bohème inquiétante qui doit applaudir ses vers, en même temps que des gens distingués qu’elle a connus dans les salons. Quelques étrangers s’y rendent, croyant de bonne foi rencontrer des auteurs célèbres; ils n’y trouvent que des ratés vieillis et venimeux. Elle est aussi la protectrice d’un certain nombre de petits jeunes gens; ils font une entrée solennelle, convaincus de leur propre gloire, que seuls proclament leurs propres camarades et que célèbrent seules quelques petites revues sans lecteurs... Il faut aller voir ça. Vous ne trouverez pas mieux en ce genre à Paris. D’ailleurs j’ai promis à la pauvre comtesse que vous assisteriez à sa fête, et je me fâcherai si vous ne m’obéissez pas.
Pour ne pas lui déplaire, Robledo, après avoir dîné avec des compatriotes dans un restaurant du boulevard, se rendit à dix heures du soir au domicile de la comtesse, avenue Kléber.
Deux serviteurs, engagés pour la durée de la fête, recevaient les manteaux des invités. A peine entré dans l’antichambre, l’ingénieur put se rendre compte du singulier mélange social que lui avait décrit Hélène. Il entrait des couples d’allures distinguées, accoutumés à la vie des salons, fort élégamment vêtus, puis, en même temps, des jeunes gens à la chevelure opulente qui portaient l’habit comme les autres invités, mais sous des paletots râpés aux doublures déchirées. Il vit les domestiques sourire ironiquement en suspendant certains pardessus et certains manteaux de fourrure aux larges plaques de pelade, que des dames étrangement coiffées venaient de déposer.
Un vieillard, en tous points conforme au type populaire du poète—longues mèches d’un blanc sale, feutre à larges bords—se dépouilla d’un mince paletot d’été, puis de deux cache-nez qu’il avait enroulés autour de son corps pour remplacer le manteau absent. Il retira sa pipe de sa bouche, la frappa contre une de ses semelles, puis la glissa dans la poche de son paletot en recommandant aux valets d’en prendre soin, comme d’un objet de grande valeur.
La pelisse que portait Robledo lui valut le respect des deux serviteurs. L’un d’eux l’aida à la quitter et la garda sur son bras.
—Vous pouvez l’admirer, je vous y autorise, dit l’ingénieur; je viens de l’acheter. C’est un bel article, hein!
Mais le domestique lui répondit, sans faire cas de son accent moqueur.
—Je la mettrai à part. J’aurais trop peur que quelqu’un ne se trompe à la sortie et ne l’emporte en laissant son manteau à monsieur.
Et, clignant de l’œil, il montrait les lamentables vêtements qui s’accumulaient dans l’antichambre. La noble poétesse fit éclater en l’apercevant dans ses salons un enthousiasme bruyant. Elle écarta les autres invités, vint à sa rencontre et lui serra les deux mains à la fois. Puis, appuyée sur son bras elle fit le tour des groupes pour le présenter. Elle le couvait des yeux comme si son entrée eut été l’événement principal de la fête; elle paraissait être fière de le montrer à ses amies. Hélène avait eu raison la veille de le prévenir ironiquement: «Prenez garde, Robledo, la comtesse est folle de vous et je la crois capable de vous enlever.»
L’enthousiasme de la comtesse s’exprimait par une avalanche de paroles à chaque nouvelle présentation.
—C’est un héros, un surhomme du désert, qui là-bas, dans les pampas de l’Argentine, a tué des lions, des tigres et des éléphants.
Robledo s’épouvantait d’entendre de pareilles hérésies, mais la comtesse était exempte de scrupules géographiques.
—Quand vous m’aurez conté tous vos exploits continua-t-elle, j’écrirai un poème épique dans une note moderne, où je rapporterai les aventures de votre vie. Les hommes ne m’intéressent que lorsqu’ils sont des héros.
Et Robledo de nouveau fut pris de terreur. La comtesse ne trouvant plus à sa portée d’invités à qui présenter son héros, le conduisit dans un cabinet resté vide sans doute à cause des odeurs qui y parvenaient, à travers un rideau, de la cuisine toute proche. Elle occupa un fauteuil vaste comme un trône et pria Robledo de s’asseoir. Il chercha une chaise mais elle lui montra un tabouret à ses pieds.
—Notre intimité sera plus grande ainsi. Vous serez comme un page d’autrefois prosterné devant sa dame.
Robledo ne pouvait cacher la stupéfaction que lui causaient ces paroles, mais il finit par se placer comme elle voulait, bien que sa corpulence lui rendît ce siège fort désagréable.
La Titonius copiait les gestes puérils et le zézaiement de son amie; mais ces imitations de l’enfance n’étaient plus chez elle que grotesques.
—Maintenant que nous sommes seuls—dit-elle—j’espère que vous parlerez en toute liberté; je vous répète ma question de l’autre jour:
—Que pensez-vous de l’amour?
Robledo, surpris, finit par balbutier:
—Oh, l’amour!... c’est une maladie... oui, c’est bien cela, une maladie, que les gens subissent depuis des milliers d’années sans trop savoir en quoi elle consiste.
La comtesse, à cause de sa myopie, s’était rapprochée beaucoup de lui; elle dédaignait de faire usage du face à main d’écaille qu’elle tenait entre ses doigts.
Se penchant au-dessus de l’hémisphère comprimé de son ventre elle toucha presque le visage de l’homme assis à ses pieds.
—Mais pensez-vous qu’une âme supérieure, incomprise, comme la mienne, pourra trouver un jour le complément d’une âme sœur?
Robledo qui avait repris tout son sang-froid lui dit gravement:
—J’en suis sûr... Vous êtes jeune encore, vous avez tout le temps de l’attendre.
Elle fut si ravie de cette réponse qu’elle caressa le visage de son interlocuteur avec son face à main.
—Oh! la galanterie espagnole!... Mais, quittons-nous; ne livrons pas notre secret à ce monde qui ne peut nous comprendre. Je lis dans vos yeux le désir ardent... de grâce contenez-vous! Je ferai en sorte que nos âmes puissent se joindre avec plus d’intimité. En ce moment, c’est impossible... mes devoirs sociaux... mes obligations de maîtresse de maison...
Elle se détacha avec peine de son fauteuil-trône et s’éloigna en imitant la démarche légère d’une petite fille, non sans avoir envoyé, du bout de son face à main, un baiser muet à Robledo.
Cette passion agressive déconcerta et ennuya fort l’ingénieur qui, se jugeant dans une situation ridicule, sortit de son côté du cabinet solitaire.
En rentrant dans le salon, encore tout abasourdi, il faillit renverser un monsieur de petite taille qui lui répondit par une révérence et un murmure d’excuses. Il le vit ensuite errer de côté et d’autre, humble et timide, surveiller les domestiques avec des yeux suppliants, s’occuper de remettre en place les meubles bousculés par les invités. Si quelqu’un lui adressait la parole, il se hâtait de répondre avec de grandes démonstrations de respect, puis disparaissait immédiatement.
La Titonius avait autour d’elle un cercle d’hommes où dominaient les jeunes gens d’allure «artiste» que Robledo avait remarqués dans l’antichambre.
Beaucoup de dames se moquaient ouvertement de la comtesse et lui lançaient des regards chargés d’ironie. Le vieux qui avait laissé au vestiaire sa pipe et ses cache-nez frappa dans ses mains, lança quelques «chut!» pour obtenir le silence et dit avec solennité:
—L’assistance demande que notre belle muse récite quelques-uns de ses vers incomparables.
Des applaudissements éclatèrent, et des cris d’enthousiasme appuyèrent cette exigence. Mais la muse n’était pas disposée; elle commença de s’agiter sur sa chaise avec des gestes de refus. En même temps elle dit d’une voix plaintive, comme prise d’une faiblesse subite:
—Je ne puis, mes amis... ce soir, c’est impossible... un autre jour, peut-être...
Le groupe de ses admirateurs revint à la charge, et la comtesse renouvela son refus avec un découragement douloureux d’agonisante.
Les invités n’insistèrent plus et retournèrent à des occupations plus agréables. Les groupes tournèrent le dos à la poétesse et l’oublièrent. Un musicien, jeune, rasé, et chevelu, qui s’efforçait de copier la laideur géniale de certains compositeurs célèbres, s’assit au piano et laissa courir ses doigts sur les touches. Deux jeunes filles accoururent, l’air suppliant, et posèrent leurs mains sur celles du pianiste. Elles seraient heureuses d’entendre tout à l’heure ses œuvres sublimes, mais pour l’instant on le priait de descendre, par bonté d’âme, au niveau du vulgaire et de jouer un air de danse. On se contenterait d’une valse, si ses convictions musicales lui interdisaient de s’abaisser jusqu’à jouer des danses américaines.
Des couples de plus en plus nombreux se mirent à tournoyer au centre du salon; nul ne pensait plus à la comtesse quand celle-ci, regardant avec étonnement de côté et d’autre, se leva:
—Puisque vous me demandez des vers avec tant d’insistance, je cède à ce désir unanime. Je vais dire un court poème.
A ces mots la consternation fut générale. Le pianiste qui n’avait rien entendu continua de jouer; mais il dut s’arrêter car l’humble et anonyme monsieur qui courait de-ci de-là, comme un domestique, s’approcha de lui pour lui saisir les mains. Quand la musique eut cessé, les couples restèrent immobiles et finirent par regagner leurs sièges avec ennui. La comtesse se mit à déclamer. Quelques invités l’écoutaient avec une attention douloureuse ou une immobilité stupide; leur pensée était certainement bien loin. D’autres, les paupières clignotantes, s’efforçaient de vaincre le sommeil qui leur livrait bataille, au martellement monotone des rimes.
Deux dames déjà mûres et d’aspect méchant semblaient s’intéresser vivement au poème et portaient même de temps en temps une main à leur oreille, comme pour mieux entendre. Mais en même temps elles continuaient de causer derrière leurs éventails, que parfois elles laissaient retomber sur leurs genoux pour applaudir en criant «Bravo»! Bientôt après, elles les déployaient à nouveau, et à l’abri de ce rempart d’étoffe, elles se moquaient de la maîtresse de maison.
Derrière elles, Robledo, à demi caché par un rideau, s’appuyait contre le seuil d’une porte. Comme la comtesse déclamait avec véhémence, les deux dames étaient forcées d’élever le ton de leur voix et l’ingénieur, qui avait l’ouïe fine, put entendre ce qu’elles disaient.
—Elle ferait mieux, murmurait l’une d’elles, au lieu de nous offrir des vers, de préparer pour ses invités un buffet mieux garni.
L’autre protesta. La table de la Titonius était plus dangereuse lorsque les mets y abondaient; il fallait un courage héroïque pour accepter de partager ces repas qu’elle-même préparait.
—Au dessert il faut mander un médecin par téléphone, et peut-être faudra-t-il un jour aviser l’agence des pompes funèbres.
Avec des rires étouffés, elles rappelaient l’histoire de la maîtresse de maison. Elle avait été riche en d’autres temps, grâce à ses parents disaient les uns, à ses amants disaient les autres. Pour être comtesse, elle avait épousé le comte Titonius, un noble ruiné et sans lustre qui aima mieux accepter cette humiliation que se faire sauter la cervelle. Sa situation dans la maison n’était même pas celle des domestiques. Lorsque les nerfs de la comtesse étaient mis à l’épreuve par l’infidélité de quelque jeune admirateur, elle lançait dans l’escalier les chemises et les caleçons du comte et lui ordonnait comme une reine offensée de disparaître à jamais.
Une semaine après, la poétesse organisait une nouvelle fête, l’exilé apparaissait, humble et mélancolique, et se repliait sur lui-même de peur de tenir trop de place dans les salons de sa femme.
—Pourquoi d’ailleurs, ajouta une des médisantes, continue-t-elle à donner des fêtes alors qu’elle est complètement ruinée. Regardez la table, et ce qu’on va nous offrir tout à l’heure. Les gros gâteaux, les beaux fruits sont loués pour la soirée, aussi bien que les domestiques. Tout le monde le sait et pas un ne touchera à ces choses appétissantes, ou gare à sa colère! On fait semblant de n’avoir pas faim, on se contente de thé et de biscuits.
Elles cessèrent de murmurer pour applaudir la poétesse qui, enflammée par le succès, se mit à déclamer de nouveaux vers.
Si la conversation méchante des deux dames intéressait peu Robledo, il s’intéressait moins encore au talent poétique de la maîtresse de maison; il profita d’un moment où celle-ci lui tournait le dos en saluant ses admirateurs pour passer dans le cabinet qu’il avait quitté un moment auparavant.
Le même monsieur humble et obséquieux qu’il avait plusieurs fois heurté y fumait, à demi étendu sur un divan, comme un travailleur qui peut trouver enfin quelques minutes de repos. Il s’amusait à suivre des yeux les spirales de fumée qui montaient de sa cigarette; voyant un invité s’asseoir près de lui, il crut nécessaire de lui sourire, après quoi il lui demanda:
—Vous ennuyez-vous beaucoup?
L’Espagnol le regarda fixement avant de répondre:
—Et vous?...
L’autre inclina la tête affirmativement, et Robledo eut un geste qui voulait dire: «Voulez-vous que nous partions?» Mais les yeux mélancoliques de l’inconnu semblèrent répondre: «Quel bonheur si je pouvais m’en aller!»
—Vous êtes de la maison? demanda enfin Robledo.
Et l’autre ouvrant les bras avec découragement dit:
—J’en suis le maître; je suis le mari de la comtesse Titonius.
Sur cette révélation, Robledo crut devoir abandonner son siège et remettre dans sa poche le cigare qu’il allait allumer.
En regagnant les salons il vit tous les invités applaudir bruyamment la poétesse, satisfaits de penser que pour le moment elle avait renoncé à dire d’autres vers. Elle serrait avec effusion les mains qui se tendaient vers elle et séchait la sueur qui perlait à son front, en disant d’une voix langoureuse:
—Je vais mourir. L’émotion! la fièvre de l’art! Vos pressantes prières m’ont tuée en me forçant à réciter mes vers.