Les morts commandent

Il a été tiré de cet ouvrage
douze exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 12.
et quarante exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 13 à 52.


DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur:

LA TRAGÉDIE SUR LE LAC (trad. par Renée Lafont).

Chez d’autres éditeurs:

TERRES MAUDITES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

FLEUR DE MAI, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

DANS L'OMBRE DE LA CATHÉDRALE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

ARÈNES SANGLANTES, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

LA HORDE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE, chez Calmann-Lévy (trad. par G. Hérelle).

L'INTRUS, chez Fasquelle (trad. par Renée Lafont).

LES ENNEMIS DE LA FEMME, chez Calmann-Lévy (trad. par A. de Bengoechea).

E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

V. BLASCO-IBAÑEZ

Les morts
commandent

ROMAN
Traduit de l’espagnol par Berthe Delaunay

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous les pays.

Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1922,
by ERNEST FLAMMARION.

Les morts commandent



PREMIÈRE PARTIE

I

Jaime Febrer se leva à neuf heures du matin. Mado Antonia[A], qui l’avait vu naître, servante pleine de respect pour son illustre famille, se contentait d’aller et de venir depuis une heure dans la chambre, pour tâcher de l’éveiller. Jugeant insuffisante la lumière qui pénétrait par l’imposte d’une large fenêtre, elle ouvrit les vantaux de bois vermoulu où les vitres manquaient. Puis elle tira les rideaux de damas rouge, galonné d’or, qui, en forme de tente, enveloppaient le vaste lit, antique et majestueux, où avaient vu le jour, s’étaient reproduites et éteintes, plusieurs générations de Febrer.

[A] Mado en dialecte majorquin est une abréviation de Madona, et s’emploie parmi les gens du peuple, comme en français le mot «mère».

La veille, en rentrant du cercle, Jaime avait instamment recommandé à Mado Antonia de le réveiller de bonne heure, car il était invité à déjeuner à Valldemosa. Allons, debout!

C'était une splendide matinée de printemps. Dans le jardin, les oiseaux pépiaient en chœur, sur les branches fleuries, balancées par brise, qui venait de la mer voisine, par-dessus le mur.

La domestique, voyant que monsieur s’était enfin décidé à quitter le lit, se dirigea vers la cuisine. Jaime Febrer se mit à circuler dans la pièce, devant la fenêtre ouverte, que partageait en deux parties une mince colonnette.

Il s’était endormi tard, inquiet et nerveux, en songeant à l’importance de la démarche qu’il allait entreprendre le lendemain matin. Pour secouer la torpeur que laisse un sommeil trop court, il rechercha avidement la réconfortante caresse de l’eau froide. En se lavant dans sa pauvre petite cuvette d’étudiant, Febrer jeta sur elle un regard plein de tristesse. Quelle misère! Il manquait des commodités les plus rudimentaires, dans cette demeure seigneuriale. La pauvreté se manifestait à chaque pas dans ces salons, dont l’aspect rappelait à Jaime les splendides décors qu’il avait vus dans certains théâtres, au cours de ses voyages à travers l'Europe.

Comme s’il était un étranger, entrant pour la première fois dans sa chambre à coucher, Febrer admira cette pièce monumentale au plafond élevé. Ses puissants aïeux avaient construit pour des géants. Chacune des salles était aussi vaste qu’une maison moderne. Toutes les baies de l’édifice manquaient de vitres, et l’on était contraint, cet hiver, de tenir tous les vantaux fermés, ce qui ne permettait à la lumière de pénétrer que par les impostes, dont les carreaux fendus étaient obscurcis par le temps. L'absence de tapis laissait à découvert le carrelage en pierre siliceuse et tendre de Majorque, découpée en fins rectangles, comme des lames de parquet.

Les plafonds laissaient encore apercevoir l’antique splendeur des caissons, les uns de bois sombre, ingénieusement assemblés, les autres de vieil or mat, où se détachaient les armoiries de la famille. Les murs, très hauts, simplement blanchis à la chaux, disparaissaient dans certaines pièces, sous des files de tableaux anciens, ou sous les plis de somptueuses tentures aux vives couleurs, que le temps ne pouvait effacer.

La chambre à coucher de Jaime était ornée de huit grandes tapisseries, représentant des jardins, de longues allées bordées d’arbres au feuillage automnal, aboutissant à des ronds-points, où gambadaient des biches, où l’eau tombait goutte à goutte dans de triples vasques. Au-dessus des portes étaient accrochés de vieux tableaux italiens d’une mièvrerie fade, où des enfants aux chairs ambrées, jouaient avec des agneaux.

L'arcade qui séparait l’alcôve de la chambre avait grand air, avec ses colonnes cannelées, soutenant un plein cintre de feuillage sculpté, d’un or pâle et discret, comme les ornements d’un autel. Sur une table du XVIIIe siècle, on voyait une statuette polychrome de saint Georges à cheval, piétinant les Maures. Plus loin, le lit, vénérable monument de famille. Quelques fauteuils anciens aux bras incurvés, dont le velours rouge, éraillé et pelé, laissait voir la blancheur de la trame, voisinaient avec des chaises de paille et un lavabo de pauvre. «Ah! la misère!» pensa derechef l’héritier des Febrer, possesseur du majorat. La demeure ancestrale, avec ses belles fenêtres sans vitres, ses salons, tendus de haute lice et dépourvus de tapis, ses précieuses antiquités mêlées aux meubles les plus misérables, lui faisait l’effet d’un prince ruiné, se parant encore d’un manteau somptueux et d’une couronne glorieuse, mais n’ayant plus ni linge ni chaussures.

Lui-même n’était-il pas semblable à ce palais, enveloppe imposante et vide, sous laquelle brillaient jadis la gloire et la richesse de ses aïeux? Les Febrer, marchands ou soldats, avaient tous été navigateurs. Leurs armes avaient ondulé sous la brise, brodées sur les flammes ou les pavillons de plus de cinquante voiliers, les plus rapides de la marine Majorquine, qui allaient vendre l’huile des Baléares à Alexandrie, embarquaient des épices, des soies et des parfums d'Orient aux Echelles du Levant, trafiquaient avec Venise, Pise et Gênes, ou, franchissant les Colonnes d'Hercule, s’enfonçaient dans les brumeuses mers du Nord, pour porter dans les Flandres et les Républiques hanséatiques, les faïences des Morisques valenciens, nommées Maïoliques par les étrangers, parce qu’elles provenaient de Majorque. Ces perpétuelles randonnées à travers des mers infestées de pirates, avaient fait de cette famille de riches marchands, une tribu de vaillants soldats.

Les Febrer avaient parfois livré bataille aux corsaires turcs, grecs et algériens, ou, contractant avec eux des alliances, avaient escorté leurs flottes jusque dans les mers du Nord, pour affronter les pirates anglais. Une fois même, ils avaient attaqué, à l’entrée du Bosphore, les galères génoises qui monopolisaient le commerce de Byzance.

Plus tard, cette dynastie de marins batailleurs, renonçant à la navigation commerciale, avait donné son sang pour défendre des royaumes chrétiens, et fait entrer quelques-uns de ses fils dans la sainte milice des Chevaliers de Malte.

Du jour où ils recevaient l’eau du baptême, les cadets portaient, cousue à leurs langes, la croix blanche à huit pointes, qui symbolise les huit Béatitudes. Quand ils avaient l’âge d’homme, ils commandaient les galères de cet ordre belliqueux et finissaient leurs jours dans de riches Commanderies, où ils contaient leurs prouesses à leurs petits-neveux et faisaient soigner leurs infirmités et panser leurs blessures par des esclaves musulmanes avec lesquelles ils vivaient, en dépit de leur vœu de chasteté. Des monarques fameux, passant par Majorque, avaient quitté l'Alcazar d'Almudaina, pour visiter les Febrer dans leur palais. Quelques-uns avaient été amiraux des flottes royales, d’autres gouverneurs de possessions lointaines; certains d’entre eux dormaient leur éternel sommeil sous les dalles de la cathédrale de La Valette, près d’autres Majorquins illustres, et Jaime avait pu contempler leurs tombes, quand il avait visité Malte.

La Bourse de Palma, élégant édifice gothique, proche de la mer, avait été, durant plusieurs siècles, un fief de ses aïeux. Toutes les marchandises déchargées sur le môle voisin étaient pour les Febrer; et, dans l’immense salle hypostyle de la Bourse, près des colonnes torses qui se perdaient dans la pénombre des voûtes, les ancêtres de Jaime recevaient avec un faste royal, les navigateurs d'Orient, vêtus de l’ample culotte plissée, les patrons génois et provençaux au petit manteau surmonté d’un capuce, et les vaillants capitaines de l'île, portant le rouge bonnet catalan. Les marchands vénitiens envoyaient des meubles d’ébène, ornés de menues incrustations d’ivoire et de lapis-lazuli, ou, dans leur cadre de cristal, de grandes glaces aux reflets azurés. Les navigateurs, qui revenaient d'Afrique, apportaient des poignées de plumes d’autruche, des défenses d’éléphant, et ces trésors, avec beaucoup d’autres, allaient enrichir les salles du palais, parfumées de mystérieuses essences, présents des correspondants asiatiques.

Durant des siècles, les Febrer avaient été les intermédiaires entre l'Orient et l'Occident, et avaient fait de Majorque un dépôt de produits exotiques, que leurs vaisseaux allaient ensuite porter çà et là en Espagne, en France, en Hollande. Les richesses affluaient chez eux avec une abondance fabuleuse. Il leur arriva même de prêter à des rois. Et pourtant, Jaime, le dernier de leur race, la nuit précédente, après avoir perdu au cercle les cent dernières pesetas qu’il possédait, n’en avait pas moins été forcé, pour aller le lendemain à Valldemosa, d’emprunter de l’argent à Toni Clapès, le contrebandier, un homme grossier, mais d’une vive intelligence, au demeurant, le plus fidèle et le plus désintéressé de ses amis.

En se peignant, Jaime se regarda dans une glace ancienne, rayée et trouble. A trente-six ans, il était assez bien conservé. Il était laid, mais d’une laideur superbe, suivant le mot d’une femme, qui avait exercé sur sa vie une certaine influence. Ce genre de laideur lui avait même valu quelques succès. Miss Mary Gordon, une blonde anglaise, sentimentale, fille du gouverneur d’un archipel océanien, avait rencontré Jaime dans un hôtel de Munich. Frappée par sa ressemblance avec Wagner, dont il était le vivant portrait, assurait-elle, miss Mary avait fait elle-même les premiers pas. Charmé de ce souvenir, Febrer souriait en contemplant dans la glace son front bombé, dont le poids semblait écraser ses yeux, impérieux et moqueurs, ombragés d’épais sourcils. Son nez, aquilin et mince, était celui de tous les Febrer, ces oiseaux de proie des solitudes marines. Sa bouche se crispait, dédaigneuse sous une fine moustache; son menton saillant était couvert d’une barbe clairsemée et soyeuse.

Délicieuse miss Mary! Leurs joyeuses pérégrinations à travers l'Europe avaient duré près d’un an. Jaime se les rappelait encore avec une émotion voilée de regret, mais c’était un passé déjà lointain. A quoi bon le faire revivre dans son imagination d’homme blasé et las? Ah! les femmes! s’écria-t-il dédaigneusement, en redressant son corps robuste, au dos un peu voûté, tant sa taille était haute. Les femmes! depuis bien longtemps, elles avaient cessé de l’intéresser. Et puis, il se sentait vieillir, en dépit des apparences. Quelques fils d’argent dans sa barbe, et des rides légères aux coins des yeux révélaient la fatigue d’une vie «menée à toute vapeur», suivant sa propre expression.

Cependant, tel qu’il était, il plaisait encore, et c’était l’amour qui allait le sauver.

Sa toilette terminée, Jaime quitta sa chambre à coucher et traversa un vaste salon, vivement éclairé par le rayon du soleil qui pénétrait par l’imposte des fenêtres aux volets clos. Le plancher restait encore dans la pénombre, tandis que les murs, couverts d’immenses tapisseries, brillaient comme des jardins aux vives couleurs, où se déroulaient des scènes mythologiques et bibliques.

Febrer, en passant devant ces richesses, héritées des ancêtres, leur jeta un ironique regard. Aujourd’hui, plus rien de tout cela ne lui appartenait. Il y avait déjà plus d’un an que toutes les tapisseries étaient devenues la propriété de certains usuriers de Palma, qui toutefois avaient consenti à les laisser pour quelque temps encore, accrochées à leur place. Elles y attendaient la venue de quelque riche amateur, qui les paierait plus largement en croyant les acheter à leur propriétaire. Jaime n’en était plus que le dépositaire, menacé de la prison, s’il s’en montrait infidèle gardien.

En arrivant au milieu du salon, il se détourna quelque peu par habitude; mais il se mit à rire, en voyant que rien ne lui barrait le chemin. Un mois auparavant, il y avait encore là une table italienne, faite de divers marbres précieux, rapportée d’une de ses expéditions de corsaire par le fameux Commandeur don Priamo Febrer.

Poursuivant son chemin, il ne rencontra que le vide, là où il voyait d’ordinaire un énorme brasero d’argent repoussé. Hélas! il l’avait vendu au poids du métal. L'absence de cet objet précieux le fit souvenir d’une chaîne d’or, présent de Charles-Quint à l’un de ses ancêtres, chaîne qu’il avait également vendue à Madrid, quelques années auparavant, au poids du métal, avec un supplément de deux onces d’or, pour la beauté du travail. Jaime avait appris que cette chaîne avait été revendue cent mille francs à Paris...

En se livrant à ces pénibles pensées, il se dirigea vers la vaste cuisine où se préparaient jadis les banquets célèbres, donnés par les Febrer aux parasites dont ils étaient entourés. Mado Antonia paraissait plus petite encore, dans cette immense pièce au plafond élevé. Elle était assise auprès de la grande cheminée dont l’âtre pouvait contenir des troncs d’arbre. La glaciale propreté de cette pièce prouvait qu’elle n’était plus utilisée. Aux murs, de nombreux crochets vides dénonçaient l’absence des brillants ustensiles de cuivre, qui avaient orné cette cuisine, digne d’un couvent. Maintenant, la vieille servante préparait ses ragoûts sur un tout petit fourneau, placé à côté du pétrin.

D'une voix forte, Jaime appela Mado Antonia, et pénétra dans la petite salle à manger où les derniers des Febrer prenaient leurs repas. Mais là aussi, la misère avait laissé sa trace. La longue table était recouverte d’une toile cirée toute fendillée; les dressoirs étaient presque vides; les anciennes faïences, à mesure qu’elles étaient cassées, avaient été remplacées par des assiettes et des pots de fabrication grossière.

Au fond, deux fenêtres ouvertes encadraient deux rectangles de mer d’un bleu intense et mobile, palpitant sous les feux du soleil. Près de ces fenêtres, quelques palmiers balançaient mollement leurs éventails. A l’horizon se détachaient les ailes blanches d’une goélette se dirigeant vers Palma, avec la lenteur d’une mouette fatiguée.

En entrant, Mado Antonia posa sur la table une grande tasse de café au lait, avec une tartine de pain beurrée. Jaime se mit à déjeuner de grand appétit, cependant il fit la grimace en goûtant son pain:

—Il est bien dur, n’est-ce pas? dit la servante en majorquin; il ne vaut pas les petits pains que monsieur mange au cercle; mais ce n’est pas ma faute. Je voulais pétrir la pâte hier, mais je n’avais plus de farine, et j’attendais le fermier de Son Febrer qui devait apporter sa redevance... Ah! les gens sont bien ingrats et bien oublieux!

Et la vieille servante exprima longuement son mépris pour le fermier de Son Febrer, la dernière terre qui restât à Jaime.

A cette évocation, celui-ci songeait que ce domaine ne lui appartenait plus, bien qu’il en fût officiellement le propriétaire. Cette terre, la plus fertile, la plus riche de son héritage, qui portait le nom de sa famille, il l’avait hypothéquée, et il allait la perdre d’un moment à l’autre. Le modique revenu qu’il en tirait, conformément aux usages du pays, lui servait uniquement à payer les intérêts des divers emprunts qu’il avait contractés, mais en partie seulement, et comme ses dettes ne faisaient que s’accroître, il ne lui restait plus que les redevances en nature. A Noël et à Pâques, il recevait une couple d’agneaux avec une douzaine de volailles; en automne, deux porcs bien engraissés, des œufs et une certaine quantité de farine, sans compter les fruits de saison. De ces produits Mado Antonia faisait deux parts: l’une pour la consommer, l’autre pour la vendre. C'était ainsi que Jaime et sa servante vivaient dans la solitude du palais, à l’abri de la curiosité publique, comme deux naufragés dans un îlot.

Mais depuis quelque temps, les redevances se faisaient de plus en plus attendre. Le fermier, avec cet égoïsme de paysan, qui lui fait abandonner les malheureux, ne s’empressait guère de tenir ses engagements. Il savait que l’héritier du majorat n’était plus le véritable propriétaire de Son Febrer, et maintes fois, en entrant dans la ville avec ses provisions, il se détournait pour les déposer chez les créanciers de Jaime, redoutables personnages qu’il tenait à ménager.

Le dernier des Febrer regarda tristement sa servante, qui demeurait debout devant lui. C'était une paysanne qui avait toujours conservé le costume de son village: casaquin foncé, garni aux manches d’une double rangée de boutons, jupe claire à ramages, guimpe blanche sous laquelle pendait une grosse tresse postiche, très noire, serrée à son extrémité par un long nœud de ruban de velours.

—Quelle misère, Mado Antonia! dit Jaime en parlant majorquin, lui aussi. Tout le monde fuit les pauvres, et, un de ces jours, si ce coquin ne nous apporte pas ce qu’il nous doit, nous en serons réduits à nous manger, comme des naufragés.

La vieille sourit... Monsieur était toujours gai. A cet égard, il était bien le vivant portrait de son grand-père, don Horacio, qui, malgré sa physionomie grave, disait des choses si drôles!...

—Il faut que cela finisse, poursuivit Jaime, et cela finira aujourd’hui même. Sache-le, avant que la nouvelle coure les rues: je me marie!

La servante joignit les mains pour exprimer son étonnement; puis, levant les yeux au plafond:

—Sang du Christ! il était temps... il y a beaux jours que Monsieur aurait dû y penser. La maison serait dans un autre état.

Et, sa curiosité de campagnarde s’éveillant, elle questionna:

—Est-elle riche?

Le signe d’assentiment de son maître ne la surprit point. Seule, une femme apportant en dot une grosse fortune, pouvait prétendre épouser un Febrer.

—Elle est jeune, sans doute? affirma la vieille, pour obtenir de plus amples renseignements.

—Oui, jeune, beaucoup plus jeune que moi, trop jeune. Vingt-deux ans environ. Je pourrais presque être son père.

Mado fit un geste de protestation. Don Jaime était le plus bel homme de l'île; elle le proclamait bien haut, elle qui l’admirait, depuis que, tout enfant, elle le menait par la main en promenade, au bois de pins voisin du château de Bellver.

—Et elle est de bonne maison? demanda-t-elle encore, pour vaincre le laconisme de son maître.

Jaime demeura quelques instants perplexe; il pâlit un peu, puis il dit, d’un ton énergique et rude, destiné à cacher son trouble:

—C'est une chueta!

De nouveau, Antonia joignit ses mains en invoquant le sang du Christ, si vénéré à Palma; mais tout à coup, les rides de son visage brun se détendirent, et, la réflexion venant, elle se mit à rire.

—Que monsieur était drôle! Comme son grand-père, il disait les choses les plus stupéfiantes, les plus incroyables, avec une gravité qui trompait les gens. Et elle, la pauvre sotte, elle avait pris cette farce au sérieux...

—Mado, c’est bien vrai, je me marie avec une Chueta... la fille de don Benito Valls: C'est pour cela que je vais aujourd’hui à Valldemosa...

La voix éteinte de Jaime, son accent timide dissipèrent tous les doutes de la servante. Elle resta bouche béante, les bras tombant, sans trouver la force de lever les mains et les yeux... une juive...

—Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!

Il lui était impossible de dire autre chose. Elle croyait avoir rêvé que le tonnerre avait ébranlé la vieille maison, qu’un gros nuage venait de cacher le soleil, que la mer se plombait et qu’elle allait lancer ses vagues houleuses contre la muraille. Puis elle vit que rien n’était changé, et qu’elle avait été troublée par cette étonnante nouvelle.

—Mon Dieu!... mon Dieu!... mon Dieu!

Et, saisissant la tasse vide et le reste du pain, elle se mit à courir, pour se réfugier au plus vite dans la cuisine. Arrivée là, elle eut peur. Quelqu’un devait marcher là-haut, dans les salons vénérables, quelqu’un dont elle ne pouvait s’expliquer la nature, mais qui se réveillait après un sommeil séculaire. Ce vieux palais avait assurément une âme. D'habitude, elle entendait les meubles craquer, les tapisseries s’agiter et bruire, la harpe dorée de l’aïeule de don Jaime vibrer, et elle n’en éprouvait nulle crainte, car elle savait que les Febrer avaient toujours été d’honnêtes gens, simples et bons pour les humbles... Mais maintenant, après une pareille déclaration!... Elle songeait avec inquiétude aux portraits qui ornaient la salle de réception. Quelle expression devaient avoir les visages des ancêtres, s’ils avaient entendu les paroles que venait de prononcer leur descendant!

Mado Antonia finit par se rasséréner, en buvant le reste du café préparé pour son maître. Elle n’avait plus peur, mais elle ressentait une tristesse profonde, en songeant à la destinée de don Jaime, comme si elle l’eût vu en danger de mort.

Un peu de mépris vint dominer momentanément sa vieille tendresse. Quelle honte éprouverait la tante de Jaime, qui était la dame la plus noble et la plus pieuse de l'île, celle que beaucoup nommaient la Papesse, par ironie ou par respect.

—Au revoir, Mado! Je serai de retour à la tombée de la nuit.

La vieille se voyant seule, leva les bras vers le ciel pour invoquer le sang du Christ, la Vierge de Lhuch, patronne de l'île, et enfin le grand saint Vincent Ferrer, qui avait fait tant de miracles, lorsqu’il était venu prêcher à Majorque. Qu’il en fît un de plus, pour empêcher de se réaliser le monstrueux projet de don Jaime! Qu’un énorme quartier de roche se détachât de la montagne, pour couper la route de Valldemosa! Que la voiture versât, et que l’on rapportât don Jaime sur un brancard!... Tout plutôt que cette honte!

Febrer, ayant traversé l’antichambre, commença de descendre les marches de l’escalier. Comme tous les nobles de l'île, ses pères avaient élevé des constructions grandioses. Le vestibule occupait un tiers du rez-de-chaussée. Une sorte de loggia à l’italienne, formée de cinq arcades, soutenue par de fines colonnettes, s’étendait en haut de l’escalier et donnait accès, par deux portes, aux deux ailes de l’édifice, plus élevées que le corps principal du logis. Au centre de la balustrade, en face de la porte-cochère, se trouvait l’écusson en pierre des Febrer, avec une lanterne en fer forgé.

En descendant, Jaime heurtait sa canne contre les marches de pierre, ou en frappait les hautes amphores vernissées qui ornaient les paliers, amphores qui, sous le choc, rendaient un son de cloche. La rampe de fer, oxydée par les ans, s’effritait en écailles rouillées, et tremblait au bruit des pas, comme si elle allait se desceller.

Arrivé à la cour d’honneur, Febrer s’arrêta. En songeant à la grave résolution qu’il avait prise, il jeta un long regard sur ce vieux palais que, d’ordinaire, il considérait avec indifférence. La cour, vaste comme une place publique, pouvait recevoir plus de douze carrosses et tout un escadron de cavaliers. Douze colonnes massives, en marbre veiné de l'île, soutenaient les arcades de pierre simplement taillée, sur lesquelles reposait un plafond aux poutres noircies par le temps. Le pavé était formé d’un cailloutage, verdi de mousse. Une fraîcheur de ruines régnait dans cette cour immense et déserte. Un chat la traversa, sortant des anciennes écuries par la chatière d’une porte vermoulue, et disparut bientôt par l’orifice des souterrains abandonnés, où l’on conservait autrefois les récoltes.

La rue était solitaire. A son extrémité, bordée par le mur du jardin des Febrer, on apercevait les remparts, percés d’une grande porte, armée au cintre d’une herse de bois, dont les dents semblaient être d’un poisson gigantesque. A travers cette ouverture, les eaux de la baie, vertes et lumineuses, tremblaient de reflets d’or.

Jaime fit quelques pas sur le pavé bleuâtre de la rue, dépourvue de trottoirs, puis s’arrêta encore, pour contempler sa demeure. Ce n’était plus qu’un faible reste du passé. L'antique palais des Febrer avait occupé un vaste espace, mais avec le temps et la gêne de la famille, il avait peu à peu diminué d’étendue. Une partie de ce palais était devenue un couvent de religieuses, tandis que d’autres avaient été acquises par de riches Majorquins, qui, en surchargeant l’édifice de balcons modernes, en avaient détruit l’unité primitive, visible encore dans la ligne des auvents et des toits. Quant aux Febrer, ils avaient dû, pour accroître leurs revenus, se réfugier dans la partie du palais donnant sur les jardins et sur la mer, tandis qu’ils louaient les rez-de-chaussée à des boutiquiers et à de petits industriels. Tout à côté de la grande porte seigneuriale, une vitrine laissait voir des jeunes filles qui repassaient du linge. Elles saluèrent don Jaime d’un sourire respectueux. Celui-ci demeurait immobile, et continuait à contempler la demeure de ses ancêtres.

Elle avait grand air, toute mutilée et vieille qu’elle était! La pierre du soubassement, effritée et creusée par le frôlement des piétons et le heurt des voitures, était coupée à ras du sol par de nombreux soupiraux grillés. A partir de l’entresol, loué à un droguiste, la majesté de la façade commençait à se déployer. Au niveau de l’arcade, dominant la porte-cochère, trois fenêtres, divisées par des colonnes géminées, montraient leurs encadrements de marbre noir, finement travaillé. Des chardons de pierre montaient le long des colonnes qui soutenaient les corniches, surmontées de trois grands médaillons. Dans celui du centre, était sculpté le buste de l’empereur, avec cette inscription: Dominus Carolus Imperator 1541, rappelant le passage de Charles-Quint à Majorque, lors de la malheureuse expédition d'Alger. Ceux des côtés figuraient les armes de Febrer, soutenues par des poissons à têtes d’hommes barbus. Au premier étage, ornant les montants et les corniches des larges fenêtres, des rinceaux, formés d’ancres et de dauphins, rappelaient les gloires de cette lignée de navigateurs. A chaque extrémité s’ouvrait une énorme conque. Dans la partie la plus haute de la façade, s’alignait une file compacte de fénestrelles gothiques: les unes murées, d’autres ouvertes, pour donner de l’air et de la lumière aux mansardes; enfin couronnant le tout, l’auvent monumental, l’auvent grandiose, comme on n’en voit qu’à Majorque, projetait jusqu’au milieu de la rue son magnifique assemblage de chevrons sculptés, noircis par le temps et soutenus par de massives gargouilles.

Jaime parut satisfait de son examen. Le palais de ses ancêtres était beau encore, malgré les fenêtres sans vitres, malgré la poussière et les toiles d’araignées amoncelées dans les brèches des murailles. Après son mariage, lorsque la fortune du vieux Valls aurait passé dans ses mains, tous s’émerveilleraient de voir la splendide résurrection des Febrer. Et il y avait des gens qui se scandalisaient de sa résolution! Et lui-même avait des scrupules!... Allons, courage! En avant!

Il se dirigea vers le Borne, large avenue au centre de Palma, autrefois lit d’un torrent qui partageait la cité en deux villes ennemies: Can Amunt et Can Avall. Il y trouverait une voiture pour le conduire à Valldemosa.

Au moment où il s’engageait dans l’avenue, son attention fut attirée par un groupe de promeneurs qui, à l’ombre d’arbres touffus, regardaient trois campagnards en arrêt devant l’étalage d’une boutique. Febrer reconnut leurs costumes, très différents de ceux des paysans marjorquins. C'étaient des gens d'Iviça. Le nom de cette île évoquait en lui le souvenir, déjà lointain, d’une année passée là-bas, pendant son adolescence. En apercevant ces gens dont la vue amusait les Majorquins, Jaime se mit à sourire et à considérer avec intérêt leur accoutrement et leur physionomie.

Sans aucun doute, c’était un père avec son fils et sa fille. Le père était chaussé d’espadrilles blanches sur lesquelles tombait un ample pantalon de panne bleue. Sa veste était retenue sur la poitrine par une agrafe et laissait voir la chemise et la ceinture. Une mante de couleur foncée était posée comme un châle sur ses épaules, et, pour compléter ce costume à moitié féminin qui contrastait avec la rudesse de son brun visage de Maure, il portait sous son chapeau un foulard noué au menton, dont les pointes retombaient sur le dos. Le fils, d’environ quatorze ans, était vêtu de la même façon. Il avait un pantalon également large d’en haut, et rétréci à la jambe, mais il ne portait ni mante ni foulard. Un ruban rose, noué au cou, flottait sur sa poitrine, en guise de cravate; il avait un petit bouquet d’herbes posé sur l’oreille, et son chapeau, orné d’un galon à fleurs, était rejeté en arrière, laissant en liberté un flot de cheveux frisés, qui tombaient sur son front. Son visage malicieux, maigre et brun, était animé par l’éclat de deux yeux africains, d’un noir intense.

Mais c’était la jeune fille qui attirait le plus l’attention. Elle portait une jupe verte à petits plis, sous laquelle se devinaient d’autres jupes superposées, le tout formant un ballon, qui faisait paraître encore plus menus ses pieds fins et mignons, dans leurs blanches espadrilles. Le relief de sa poitrine se dissimulait sous un fichu jaunâtre, parsemé de fleurs rouges. Les manches de velours, d’une couleur autre que celle de son corsage, étaient ornées d’une double rangée de boutons en filigrane, œuvre des orfèvres juifs. Une triple chaîne d’or d’où pendait une croix, brillait sur sa poitrine; les mailles en étaient si grosses que, si elles n’avaient été creuses, elles auraient accablé la jeune fille de leur poids. Sa chevelure, noire et brillante, séparée en deux bandeaux sur le front, était cachée sous un foulard blanc attaché sous son menton, puis reparaissait sur sa nuque en une longue tresse, ornée de rubans multicolores, qui descendaient jusqu’au bas de sa jupe.

La jeune fille, un petit panier passé à son bras, demeurait immobile sur le bord du trottoir, regardant fixement tous les curieux, ou admirant les hautes maisons et les terrasses des cafés. Blanche et rose, elle n’avait pas les traits rudes et le teint cuivré des campagnardes. Son visage rappelait, par sa pâleur nacrée, celui d’une religieuse noble et élégante, et sous le foulard semblable à une guimpe de nonne, était éclairé par le reflet lumineux de ses dents et par l’éclat de ses yeux timides.

Poussé par une curiosité instinctive, Jaime s’approcha des deux hommes qui, tournant le dos à la jeune fille, étaient en contemplation devant une vitrine d’armurier. Ils examinaient, une à une, les armes exposées, avec des yeux ardents et une mine de dévots, comme s’ils adoraient des idoles. Le jeune homme avançait sa tête de Maure, comme s’il eût voulu l’enfoncer dans la vitrine.

—Des pistolets!... Père, des pistolets! s’écriait-il avec la surprise joyeuse de celui qui se trouve inopinément en présence d’un ami.

L'admiration des deux jeunes Ivicins allait surtout aux armes inconnues, qui leur semblaient de merveilleuses œuvres d’art: fusil à percussion centrale, carabines à répétition, et surtout ces revolvers qui peuvent tirer plusieurs coups de suite.

L'image de Febrer, se reflétant dans la vitre, fit retourner vivement le père:

—Don Jaime! ah! don Jaime!

Sa surprise et sa joie furent si vives que peu s’en fallut qu’en étreignant les mains de Febrer, il ne se jetât à ses genoux.

—Nous nous amusions, dit-il d’une voix tremblante, à regarder les magasins, en attendant l’heure de nous présenter chez vous... Avancez, les enfants! et regardez bien. C'est don Jaime! c’est le maître! Il y a bien dix ans que je ne l’ai vu, mais je l’aurais tout de même reconnu entre mille.

Febrer, surpris, ne parvenait pas à coordonner ses souvenirs.

—Vraiment, vous ne me reconnaissez pas, señor? Voyons, Pép Arabi, d'Iviça...

Ce nom même ne disait pas grand’chose à Febrer; car, à Iviça, il n’y a que six ou sept noms de famille, et un quart des habitants s’appelle Arabi. Pour plus de clarté, l’homme ajouta:

—Je suis Pép Arabi, de Can Mallorquí.

Febrer sourit. Ah! Can Mallorquí! il se rappelait ce modeste domaine où il avait passé une année, dans son enfance. C'était l’unique bien qu’il eût hérité de sa mère. Mais, depuis douze ans bientôt, Can Mallorquí ne lui appartenait plus. Il l’avait vendu à Pép, qui en était le fermier, comme l’avaient été son père et son aïeul. Jaime avait alors quelque fortune, pourtant, mais à quoi lui servait cette propriété, située dans une île écartée, où il ne retournerait jamais? Aussi d’un geste généreux de grand seigneur, l’avait-il cédée à Pép, pour un prix fort peu élevé, calculé d’après le montant du fermage, en lui accordant de longs délais pour le paiement. Depuis quelques années déjà, Pép avait fini d’acquitter sa dette; cependant ces braves gens l’appelaient toujours «le maître».

Pép Arabi présenta ses enfants: la jeune fille était l’aînée; elle se nommait Margalida; une véritable petite femme, bien qu’elle n’eût que dix-sept ans. Le garçon n’en avait que quatorze: il voulait être cultivateur, comme son père et ses aïeux, mais Pép le destinait au séminaire d'Iviça, parce qu’il avait une belle écriture. Ses terres iraient au garçon honnête et travailleur qui épouserait Margalida. Elle avait déjà plusieurs prétendants; dès son retour, allait commencer la saison des festeigs, ces traditionnelles cours d’amour, et elle choisirait un mari. Quant à Pépet, il était appelé à de plus hautes destinées; il serait prêtre, et quand il aurait dit sa première messe, il deviendrait aumônier militaire, ou il s’embarquerait pour l'Amérique, comme l’avaient fait d’autres jeunes gens d'Iviça, qui gagnaient beaucoup d’argent là-bas et en envoyaient à leurs parents pour l’achat de terres, dans leur île natale. Ah! comme le temps passait! Pép avait vu don Jaime presque enfant, quand celui-ci était venu à Can Mallorquí avec sa mère.

C'était Pép qui, le premier, lui avait appris à manier un fusil et à chasser les oiseaux. Il n’était pas marié, et ses parents vivaient encore... Puis, ils ne s’étaient revus qu’une fois à Palma, quand don Jaime lui avait vendu le domaine (grande faveur dont il lui était toujours reconnaissant)—et aujourd’hui qu’il revenait le voir, il était presque vieux avec deux enfants presque aussi grands que son maître!

Pép conta ensuite son voyage, en montrant dans un sourire d’une malice ingénue, sa solide denture de paysan. Ils avaient eu dix heures de navigation avec une mer magnifique. La fille portait leur dîner dans le panier. Ils repartiraient le lendemain, au petit jour, mais auparavant, il devait s’entretenir avec le maître. Il avait à lui parler d’affaires.

Jaime, surpris, prêta plus d’attention aux paroles de Pép. Celui-ci s’exprimait avec une certaine timidité, et s’embrouillait dans ses explications: «Les amandiers faisaient la principale richesse de Can Mallorquí. L'année précédente, la récolte avait été bonne, et cette année, elle promettait de n'être pas mauvaise. On vendait les amandes un bon prix aux patrons de barques, qui les transportaient à Palma et à Barcelone. Il avait planté d’amandiers presque toute sa propriété; maintenant il songeait à défricher et à épierrer certaines terres appartenant à don Jaime, pour y faire pousser du blé, ce qu’il fallait pour sa famille, pas davantage.

Febrer ne cacha point son étonnement. Quelles pouvaient bien être ces terres-là?... Il possédait donc encore quelque chose à Iviça?...

Pép sourit. Ce n’étaient pas précisément des terres, mais il y avait un promontoire rocheux, avançant sur la mer, et l’on pouvait fort bien l’utiliser, du côté opposé, en construisant sur la pente des terrasses en étage, pour la culture. C'était au sommet de cette falaise que se trouvait la tour du Pirate. Le señor devait certainement se la rappeler... Une tour fortifiée, datant de l’époque des corsaires. Tout gamin, don Jaime y avait grimpé plus d’une fois, proférant des cris de guerre, et lançant à l’assaut une armée imaginaire.

Febrer qui, un instant, avait cru faire la découverte d’une propriété oubliée, sourit tristement. Ah! la tour du Pirate! Il s’en souvenait bien. Elle s’élevait sur un rocher calcaire, une saillie de la côte, où, dans les interstices de la pierre, poussaient des plantes sauvages. Le vieux fortin n’était qu’une ruine qui lentement s’émiettait sous l’action du temps et les assauts des vents marins. Les pierres se détachaient et tombaient; les créneaux étaient ébréchés.

Lorsqu’on avait rédigé l’acte de vente de Can Mallorquí, la tour n’avait pas été mentionnée, peut-être par oubli, tant elle ne pouvait servir à rien. Pép pouvait donc en faire ce que bon lui semblait, car lui, il ne retournerait jamais dans ces lieux, depuis longtemps oubliés. Comme le paysan parlait de l’indemniser, don Jaime l’arrêta d’un geste de grand seigneur. Puis il se mit à regarder la jeune fille. Elle était vraiment bien. On eût dit une demoiselle déguisée en paysanne. Là-bas, à Iviça, tous les jeunes gens devaient en être amoureux. Le père souriait, satisfait...

—Allons, petite, salue le señor... Comment dit-on?

Il lui parlait comme à une gamine. Elle, les yeux baissés, le sang au visage, saisit d’une main l’un des coins de son tablier, et murmura d’une voix tremblante:

—Votre servante, señor!...

Febrer mit un terme à l’entrevue en invitant Pép et ses enfants à se rendre chez lui. Il y avait longtemps que le paysan connaissait Mado Antonia. Elle serait heureuse de les voir. Ils prendraient leur repas avec elle, à la fortune du pot. Lui les reverrait le soir, à son retour de Valldemosa.

—Au revoir, Pép! au revoir, mes enfants!

Et de sa canne, il fit signe à un cocher, assis sur le siège d’une de ces voitures qu’on voit seulement à Majorque, véhicule très léger à quatre roues, égayé d’un dais de toile blanche.

II

Dès qu’il fut hors de Palma, dans la campagne où souriait le printemps, Febrer se reprocha la vie qu’il menait. Il y avait un an qu’il n’était pas sorti de la ville. Il passait ses après-midi dans les cafés du Borne, et ses soirées dans la salle de jeu du cercle.

Dire qu’il n’avait jamais l’idée de mettre le nez hors de Palma, pour contempler ces champs d’un vert tendre, où l’on entendait bruire les canaux d’irrigation; ce ciel d’un bleu si doux où flottaient de blancs nuages; ces collines d’un vert sombre, avec leurs petits moulins à vent, gesticulant au faîte; ces abruptes sierras couleur de rose, qui fermaient l’horizon; tout ce riant paysage qui avait valu à Majorque le nom d'Ile Fortunée, que lui décerna l’admiration des anciens navigateurs! Ah! il se promettait bien, lorsque son prochain mariage l’aurait enrichi, de racheter le beau domaine de Son Febrer, et d’y passer une partie de l’année, comme le faisaient ses pères, pour y mener à son tour la vie simple d’un gentilhomme, généreux et respecté!

Au grand trot de ses deux chevaux, la voiture frôlait au passage et laissait derrière elle de nombreux paysans, revenant de la ville; de sveltes femmes brunes, avec de larges chapeaux de paille enrubannés et ornés de fleurs sauvages; des hommes, vêtus de ce coutil rayé qu’on nomme toile de Majorque, et coiffés de feutres rejetés en arrière, qui entouraient comme d’une auréole, noire ou grise, leurs faces rasées.

Febrer reconnaissait sur la route les moindres plis de terrain, bien qu’il ne fût point passé par la depuis quelques années. Bientôt il arriva à une bifurcation: un chemin conduisait à Valldemosa, l’autre à Soller.

Soller! ces deux syllabes firent soudain revivre en lui toute son enfance. Chaque année, dans une voiture semblable, la famille de Febrer allait jadis à Soller, où elle possédait un vieux manoir, «la Casa de la Luna», ainsi nommé parce que la grande porte d’entrée était surmontée d’une demi-sphère de pierre, avec des yeux et un nez, qui représentait la lune.

C'était toujours vers le mois de mai que se faisait le voyage. Quand la voiture traversait un col, le petit Febrer poussait des cris de joie en voyant à ses pieds la vallée de Soller, ce jardin des Hespérides. Les montagnes, couvertes de sombres forêts de pins, et parsemées de maisonnettes blanches, étaient couronnées d’un turban de brumes. En bas, entourant la ville et se prolongeant jusqu’au rivage, d’immenses bois d’orangers parfumaient l’air. De tous les environs accouraient à la fête de Soller, des familles de paysans. La dulzaine, cette sorte de clarinette moresque, invitait la jeunesse à la danse. De main en main circulaient les verres qu’emplissait la douce eau-de-vie de l'île ou le vin de Bañalbufar. C'étaient les réjouissances en l’honneur de la paix, après dix siècles de guerre et de piraterie.

Les pêcheurs, pour commémorer la victoire remportée par leurs ancêtres, au XVIe siècle, sur les corsaires turcs, se déguisaient en musulmans ou en guerriers chrétiens, et, tromblons ou épées en mains, simulaient dans le port un combat naval sur leurs humbles barques, ou ils se poursuivaient les uns les autres le long des chemins voisins de la côte.

Quand les fêtes de Soller avaient pris fin et que le village avait recouvré sa tranquillité coutumière, le petit Jaime passait ses journées à courir par les orangers avec Antonia, aujourd’hui la vieille Mado Antonia qui alors était une fraîche gaillarde aux dents blanches, à la poitrine rebondie, à la démarche lourde. Elle accompagnait le petit Jaime jusqu’au port, sorte de lac paisible et solitaire, dont l’entrée était rendue presque invisible par les remous des flots entre les rochers.

Hélas! maintenant la Casa de la Luna n’était plus à lui; et depuis plus de vingt ans, il n’avait pas revu ce pays qui lui rappelait de si doux souvenirs....

A l’endroit où la route bifurquait, la voiture prit le chemin qui conduisait à Valldemosa; mais ici, il ne retrouvait plus aucune trace de ses jeunes années. Il n’avait suivi cette route que deux fois, quand il avait déjà l’âge d’homme, en allant visiter avec quelques amis, les cellules de la Chartreuse. Il se rappelait seulement les oliviers qui la bordaient, les fameux oliviers séculaires aux formes tourmentées et fantastiques, qui avaient servi de modèles à tant de paysagistes, et il penchait la tête au dehors pour les mieux voir. A droite et à gauche s’étendaient les terrains pierreux et desséchés où commençaient les escarpements de la montagne. Le chemin serpentait en montant entre des massifs d’arbres. Les premiers oliviers défilaient déjà devant les fenêtres de sa voiture.

Febrer les connaissait, ces oliviers étranges; il en avait souvent parlé, et pourtant il éprouva la sensation que donne un spectacle extraordinaire, comme s’il le voyait pour la première fois. C'étaient des arbres énormes, au feuillage clairsemé, aux troncs noirs, noueux et crevassés, bossués par de grandes excroissances, si vieux que la sève ne pouvant monter jusqu’à la ramure, était absorbée par la partie inférieure, qui grossissait sans cesse. La campagne avait l’air d’un atelier de sculpture abandonné, avec des milliers d’ébauches informes et monstrueuses, éparpillées sur le sol, au milieu d’un tapis de verdure, émaillé de pâquerettes et de campanules.

Le calme régnait dans cette solitude: les oiseaux chantaient, les fleurs des champs se pressaient jusqu’au pied des troncs vermoulus, et les fourmis allaient et venaient en longs chapelets, creusant des galeries au cœur même des plus vieilles racines. On racontait que Gustave Doré avait dessiné ses plus fantastiques compositions sous ces oliviers séculaires, et Jaime, en pensant à cet artiste, se rappela bientôt d’autres personnages plus célèbres qui étaient passés par ce même chemin, qui avaient vécu et souffert à Valldemosa.

S'il était allé deux fois visiter la Chartreuse, ç'avait été seulement pour voir de près ces lieux immortalisés par l’amour. Maintes fois, son grand-père lui avait conté l’histoire de «la française» de Valldemosa et de son compagnon «le musicien».

Un jour de l’année 1838, les Majorquins et les Espagnols, qui s’étaient réfugiés dans l'île, pour fuir les horreurs de la guerre civile, avaient vu débarquer un étranger, accompagné d’une femme, d’un petit garçon et d’une fillette. Lorsqu’on déposa à terre les bagages, les insulaires admirèrent, stupéfaits, un piano monumental, un Erard, comme on en voyait peu alors. Pendant quelques jours, l’instrument dut attendre à la Douane que les inquiétudes de l’administration fussent calmées, et les voyageurs allèrent loger dans une auberge qu’ils quittèrent bientôt, pour louer, tout près de Palma, la villa de Son Vent. L'homme paraissait malade. Il était plus jeune que sa compagne, mais son visage, amaigri par la souffrance, était pâle et transparent comme une hostie; ses yeux brillaient de fièvre, et sa poitrine étroite était constamment déchirée par une toux rauque. Une barbe très fine voilait ses joues; une chevelure léonine couronnait son front et tombait sur sa nuque en boucles épaisses. La femme avait des allures masculines. Elle s’occupait activement de tout dans la maison; elle jouait avec ses enfants, comme si elle avait eu leur âge. Mais on pressentait dans cette famille errante quelque chose d’irrégulier, une sorte de protestation et de révolte contre les lois humaines. L'étrangère portait des toilettes quelque peu fantaisistes, avec un poignard d’argent dans les cheveux, ornement romantique qui scandalisait les dévotes de Majorque. En outre, elle n’allait pas à la messe et ne faisait point de visites. Elle ne quittait sa maison que pour jouer avec ses enfants ou pour mettre au soleil le pauvre phtisique, en lui donnant le bras. Les enfants étaient aussi singuliers que leur mère. La fille était habillée en garçon pour courir plus à l’aise à travers champs.

Bientôt la curiosité des insulaires découvrit les noms de ces étrangers suspects. «Elle» était française, femme de lettres, et se nommait Aurore Dupin, ex-baronne, séparée de son mari. Elle était universellement célèbre par ses romans qu’elle signait George Sand, pseudonyme formé d’un prénom masculin et du nom d’un criminel politique. «Lui», était un musicien polonais, de complexion délicate, qui semblait laisser un lambeau de sa vie dans chacune de ses œuvres, et, à vingt-neuf ans, se sentait près de la mort. Il s’appelait Frédéric Chopin. Le petit garçon et la fillette étaient les enfants de la romancière, qui était déjà dans sa trente-cinquième année.

La société majorquine, enfermée dans ses préjugés traditionnels, s’indigna d’un pareil scandale. Ces gens n’étaient pas mariés!... Et la femme écrivait des romans dont la hardiesse épouvantait les honnêtes gens! Cependant les femmes furent curieuses de les lire, mais à Majorque, nul autre que don Horacio Febrer, le grand-père de Jaime, ne recevait de livres. Il consentit a prêter «Indiana» et «Lelia», qui circulèrent de main en main sans que personne y comprît grand’chose, d’ailleurs. En tout cas, celle qui les avait écrits devint un objet d’horreur; cependant doña Elvira, la grand’mère de Jaime, une Mexicaine dont il avait tant de fois contemplé le portrait, et qu’il se représentait toujours, vêtue de blanc, les yeux au ciel, tenant une harpe dorée entre ses genoux, alla voir plusieurs fois la solitaire de Son Vent; mais ce fut un tel scandale, que don Horacio dut intervenir et défendre à sa femme de continuer ses visites.

Le vide se fit autour des étrangers. Tandis que les enfants jouaient avec leur mère dans la campagne, pareils à de petits sauvages, le malade, enfermé dans sa chambre, toussait derrière les vitres de sa fenêtre, ou se montrait à la porte, cherchant un rayon de soleil. La nuit, à une heure avancée, sa muse mélancolique et maladive venait le visiter; alors, assis au piano, tout en gémissant et en toussant, il improvisait ses compositions où respire une triste et amère volupté.

Le propriétaire de Son Vent, un bourgeois de la ville, enjoignit bientôt aux étrangers de déguerpir. Le pianiste était phtisique; n’allait-il pas contaminer sa villa?... Où aller? Retourner en France était impossible. On était en plein hiver, et Chopin tremblait comme un oiseau abandonné, en songeant au froid de Paris. L'île avait beau être inhospitalière; il l’aimait pour la douceur de son climat. Alors s’offrit aux réprouvés, comme l’unique refuge, la Chartreuse de Valldemosa, édifice du moyen âge, sans beauté architecturale, qui n’a de charme que son antiquité, mais qui, bâti au milieu de montagnes aux flancs desquelles dévalent des bois de pins, est protégé contre l’ardeur du soleil par un rideau d’amandiers et de palmiers. C'était un monument presque en ruine, une sorte de couvent de mélodrame, lugubre et mystérieux, avec des cloîtres où campaient vagabonds et mendiants. Pour y pénétrer, il fallait traverser l’ancien cimetière des moines, dont les fosses étaient envahies par des racines qui rejetaient les ossements à fleur de terre. Par les nuits de lune, disait-on, le spectre d’un moine maudit errait à travers les cloîtres, dans ces lieux où jadis il avait péché, en attendant l’heure de la rédemption.

C'est là que, par une pluvieuse journée d’hiver, les fugitifs allèrent chercher un asile. Fouettés par la bourrasque, ils suivirent la route que parcourait maintenant Febrer, mais qui n’avait de chemin que le nom. Enveloppé dans un gros manteau, le musicien grelottait et toussait sous la bâche, tressaillant douloureusement à tous les cahots. Aux endroits dangereux, la romancière suivait à pied, tenant ses enfants par la main... Un vrai voyage de vagabonds!

Ils passèrent tout l’hiver dans la Chartreuse solitaire. Elle, chaussée de babouches, avec son petit poignard dans ses cheveux en désordre, faisait courageusement la cuisine, aidée par une toute jeune fille du pays, qui, pour peu qu’on ne la surveillât point, se hâtait d’engloutir les mets destinés au cher malade. Les gamins de Valldemosa jetaient des pierres aux petits Français qu’ils prenaient pour des «Maures, ennemis de Dieu»; les femmes volaient leur mère, quand elles lui vendaient des comestibles, et l’avaient surnommée «la Sorcière». Tous évitaient, en se signant, ces «gitanos» qui osaient habiter le monastère, près des morts, en communication constante avec le fantôme du moine, qui se promenait à travers les cloîtres.

Pendant le jour, tandis que le malade reposait, la romancière préparait le potage, et, de ses mains fines et pâles d’artiste, aidait la servante à éplucher les légumes. Puis elle courait avec ses enfants, jusqu’à la côte abrupte de Miramar, couverte de bois touffus, où jadis le savant Raymond Lulle avait établi son école d'Études orientales. C'était seulement à l’entrée de la nuit qu’elle commençait vraiment à vivre. Alors les vastes et sombres cloîtres s’animaient soudain d’une harmonie mystérieuse, qui semblait venir de très loin, à travers l’épaisseur des murs. C'était Chopin qui, penché sur le piano, composait ses nocturnes. George Sand, à la lueur d’une bougie, écrivait Spiridion, l’histoire de ce religieux qui finit par rejeter toutes ses croyances. Souvent, alarmée par la fréquence des quintes de toux, elle interrompait son travail pour courir auprès du musicien, et lui faire de la tisane. La nuit, quand la lune brillait, elle était tentée par le frisson du mystère et par la volupté de la peur, et elle allait dans les cloîtres où la lumière des fenêtres se projetait en taches laiteuses au milieu des ténèbres. Personne!... Elle s’asseyait dans le cimetière des moines, attendant en vain que l’apparition du fantôme animât la monotonie de sa vie par un incident romanesque.

Pendant une nuit de Carnaval, la Chartreuse fut envahie par des «Maures». C'étaient des jeunes gens de Palma qui, après avoir parcouru la ville, déguisés en Berbères, pensèrent à «la française», honteux sans doute de l’isolement auquel on l’avait condamnée. Ils arrivèrent à minuit, troublant de leurs chansons et de leurs guitares, le calme mystérieux du couvent, et effrayant les oiseaux abrités dans les ruines. Dans l’une des cellules, ils exécutèrent des danses espagnoles, que Chopin suivait attentivement de ses regards fébriles, tandis que la romancière allait d’un groupe à l’autre, naïvement joyeuse, comme une bonne bourgeoise, de n'être point tout à fait oubliée.

Ce fut là sa seule nuit de bonheur à Majorque. Puis le printemps revint, et le «cher malade» se sentant mieux, les étrangers partirent pour retourner lentement à Paris. Oiseaux de passage, ils ne laissèrent pas d’autre trace que le souvenir.

Nombreuses étaient maintenant les familles de Palma, qui allaient en villégiature à la Chartreuse. Les cellules avaient été transformées en pièces élégantes, et chacun tenait à ce que sa chambre fût celle de George Sand. Febrer avait une fois visité le couvent avec un nonagénaire, qui avait été un des prétendus Maures, venus pour donner une sérénade à «la française». Mais le vieillard ne se souvenait de rien; il était même incapable de reconnaître les lieux.

Jaime éprouvait une sorte d’amour rétrospectif pour cette femme extraordinaire. Il la voyait telle qu’elle est dans ses portraits de jeunesse, avec un visage presque inexpressif, et de grands yeux profonds, énigmatiques, sous une chevelure flottante, sans autre ornement qu’une rose près de la tempe. George Sand! L'amour avait toujours eu pour elle la cruauté du sphinx antique; chaque fois qu’elle tentait de l’interroger, elle le sentait déchirer son cœur, impitoyablement. Toute l’abnégation, toutes les révoltes de la passion, elle les avait connues! La volage héroïne des nuits vénitiennes, l’infidèle compagne de Musset était la même femme que cette garde-malade qui préparait les repas et les tisanes de Chopin mourant dans la solitude de Valldemosa... Ah! si lui, Febrer, avait connu une femme de ce genre, une femme qui résumât en elle l’infinie variété du caractère féminin, avec tout ce qu’il comporte de douceur et de cruauté!... Être aimé par une femme supérieure sur laquelle il aurait pu exercer un viril ascendant, et qui lui eût en même temps inspiré du respect et de l’admiration!...

Jaime demeura un instant comme fasciné, regardant le paysage, sans le voir. Mais bientôt il sourit ironiquement; il songea à l’objet de son voyage, et se prit en pitié. C'était bien à lui, vraiment, de rêver à des amours désintéressées, à lui qui allait vendre son nom à une jeune fille qu’il connaissait à peine, et contracter une union qui scandaliserait l'île tout entière! Digne fin d’une vie inutile, étourdiment gaspillée!

Il en voyait nettement le vide, à cette heure, sans se laisser abuser par la vanité. L'imminence du sacrifice lui faisait jeter un regard en arrière, comme pour chercher dans son passé une justification de sa conduite présente. A quoi avait servi son passage sur cette terre?... Et cette fois encore, comme sur la route de Soller, il évoquait ses souvenirs d’enfance.

Il était fils unique. Sa mère, jeune femme au teint pâle, à la beauté mélancolique, était restée toujours maladive, après l’avoir mis au monde. Don Horacio, son grand-père, habitait au second étage, avec un vieux domestique, et vivait comme s’il eût été un hôte de passage, se mêlant à la famille ou se tenant à l’écart, suivant son caprice. Dans le vague de ses souvenirs, Jaime distinguait le puissant relief de cette physionomie originale. Jamais il n’avait vu sourire ce visage encadré de favoris blancs, qui contrastait avec le noir de jais de ses yeux impérieux. On n’avait jamais connu le vieillard autrement qu’en toilette de ville, d’une minutieuse correction. Seul, son petit-fils pouvait à toute heure monter dans sa chambre. Dès le matin, il le trouvait sanglé dans sa redingote bleue, avec son col haut et sa cravate noire, qui, plusieurs fois enroulée autour du cou, était fixée par une grosse perle. Même souffrant, il conservait son élégance irréprochable, à l’ancienne mode. Si la maladie le forçait à garder le lit, il consignait sa porte, même à son fils.

Jaime passait des heures, assis à ses pieds, écoutant ses récits, intimidé par la multitude de livres, qui, débordant des bibliothèques, envahissaient les chaises et les tables. Les éditeurs de Paris expédiaient à don Horacio d’énormes paquets de volumes, récemment publiés, et, en raison de ses commandes continuelles, ajoutaient à l’adresse cette mention qu’il aimait à montrer d’un air railleur: «Libraire». Avec une bonté de grand-papa, le vieillard s’efforçait, dans ses récits, de se faire bien comprendre, quoiqu’il fût d’ordinaire assez sobre de paroles et peu endurant. Il racontait à Jaime ses voyages à Paris et à Londres, faits les uns en bateaux à voiles jusqu’à Marseille, et de là, en chaise de poste, les autres en vapeurs ou en chemin de fer; il lui décrivait les premiers essais de ces inventions merveilleuses; il parlait de la société du temps de Louis-Philippe, des débuts éclatants du romantisme, des barricades que, de sa chambre, il avait vu élever, mais, à ce souvenir il avait un sourire énigmatique, et il ne disait pas que, ce jour-là, était avec lui à la fenêtre une jolie grisette qu’il tenait par la taille. Son petit-fils était né à la bonne époque, au meilleur moment, affirmait-il. Don Horacio se souvenait en effet de son terrible père, et de leurs divergences d’idées, qui l’avaient obligé de quitter la maison; de ce gentilhomme intransigeant qui allait à la rencontre du roi Ferdinand pour réclamer le retour aux anciens usages, et bénissait ses fils en leur disant: «Dieu fasse de vous de bons inquisiteurs!»

Parfois, don Horacio restait en contemplation devant le portrait de la charmante doña Elvira.

—Ta grand’mère, disait-il, était une âme angélique, une artiste! Moi, j’avais l’air d’un barbare, auprès d’elle... Elle était de notre famille, mais elle était venue du Mexique pour m’épouser. Son père avait été marin et était resté là-bas avec les insurgés. Ah! il n’y a jamais eu dans notre race, une femme qui la valût!

Jaime se souvenait moins de son père que de son aïeul. Il ne retrouvait dans sa mémoire qu’une figure sympathique et douce, mais un peu effacée. Il se rappelait seulement une barbe soyeuse, de nuance claire, comme la sienne, un front chauve, un sourire bienveillant. On racontait que, tout jeune, il avait courtisé sa cousine Juana, cette dame austère, «la Papesse», qui menait la vie d’une religieuse, et qui, après avoir donné des sommes énormes au prétendant don Carlos, prodiguait maintenant ses largesses aux gens d’église. Sa brouille avec le père de Jaime avait sans doute été la cause de son aversion pour cette branche de la famille et de la froideur hostile qu’elle témoignait à son neveu.

Suivant la tradition de la maison, le père de Jaime avait été officier de marine. Lieutenant de vaisseau sur une frégate pendant la guerre du Pacifique, il avait pris part au bombardement de Callao. Comme s’il n’avait attendu que l’occasion de donner cette preuve de courage, il quitta le service aussitôt après, et se maria avec une demoiselle de Palma, qui avait peu de fortune, fille du gouverneur de l'île d'Iviça.

Un jour que la Papesse causait avec Jaime, elle lui avait dit, avec sa voix glaciale et son air hautain:

—Ta mère était d’une famille de gentilshommes; mais elle n’était point butifarra[B] comme nous!

Quand Jaime, tout jeune encore, commença de se rendre compte des choses, son père, qui était progressiste, élu député lors de la Révolution, ne faisait plus à Majorque que de brefs séjours. Lorsque Amédée de Savoie fut proclamé roi, ce monarque révolutionnaire, comme disaient les nobles conservateurs, qui l’exécraient, abandonné par tous les personnages de la cour, dut faire appel, pour les remplacer, à des hommes nouveaux, pris parmi ceux qui portaient de grands noms historiques. Cédant aux exigences de son parti, le butifarra[B] Ferrer consentit à devenir un des dignitaires du palais. Sa femme, qu’il pressa de le suivre à Madrid, ne voulut pas quitter son île. Elle, à la cour? Et son fils?... Pendant le peu de temps que dura la république, l’ancien député progressiste revint parmi les siens, regardant sa carrière comme terminée.

[B] Butifarra, membre de la haute aristocratie majorquine.

Malgré leur parenté, la vindicative Papesse feignait de ne point le connaître. Elle était d’ailleurs fort occupée à ce moment-là. Elle allait souvent en Espagne où, disait-on, elle opérait d’importants virements de fonds pour soutenir les partisans de don Carlos, qui guerroyaient en Catalogne et dans les provinces du Nord. Qu’on ne lui parlât plus de Febrer, l’ancien marin! Pour elle, qui défendait les anciennes traditions et faisait des sacrifices, afin que l'Espagne fût gouvernée par des gentilshommes, il était moins qu’un Juif, un va-nu-pieds! Mais, affirmait-on, cette haine contre les idées de son cousin, était avivée, chez la Papesse, par l’amertume de certaines déceptions passées, qu’elle ne parvenait pas à oublier.

Lors de la restauration des Bourbons, le progressiste, le dignitaire de la cour du roi Amédée, se mua en conspirateur républicain. Il voyageait fréquemment, recevait de Paris des lettres chiffrées, partait pour Minorque afin de visiter l’escadre mouillée à Mahon, et, exploitant ses relations d’ancien officier, catéchisait ses camarades d’autrefois et fomentait un soulèvement de la marine. Il apportait à cette entreprise révolutionnaire l’aventureuse ardeur des Febrer et leur tranquille audace. Mais il mourut tout à coup loin des siens, à Barcelone.

L'aïeul accueillit la nouvelle avec sa gravité impassible; mais, dès lors, il cessa ses promenades et se retira au second étage de la maison, où il n’admit pas d’autre visiteur que son petit-fils. Un jour vint où il ne put quitter son lit, et Jaime le vit, conservant sa mise soignée: fine chemise de batiste, cravate que le domestique avait ordre de changer chaque jour, gilet de soie à fleurs... Si on lui annonçait la visite de sa bru, don Horacio prenait un air contrarié:

—Petit Jaime, passe-moi ma redingote... On doit toujours recevoir décemment une dame.

Le vieillard faisait de même quand arrivait le médecin ou quand il daignait recevoir quelques rares amis. Il tenait à rester sous les armes jusqu’à la dernière heure, tel qu’on l’avait vu durant toute sa vie. Un après-midi, il appela d’une voix faible son petit-fils qui lisait près d’une fenêtre un récit de voyage. Il l’invita à se retirer; il avait besoin d'être seul. Jaime sortit, et son grand-père put mourir dignement, sans avoir à veiller sur la correction de son attitude et à dérober à des témoins les convulsions de son agonie.

Lorsque Jaime fut seul avec sa mère, il ressentit un ardent désir de liberté. Son imagination était hantée par les récits de voyages et d’aventures qu’il avait lus dans les livres de son grand-père, ainsi que par les hauts faits de ses ancêtres, immortalisés dans les archives de la famille. Il voulut entrer dans la marine de guerre, comme son père et la plupart de ses ascendants; mais sa mère s’y opposa, prise d’une terreur folle, qui la rendait plus pâle encore. Était-il possible que son fils unique, le dernier des Febrer, fût exposé aux hasards d’une vie périlleuse, et qu’il vécût loin d’elle?... Non! il y avait eu assez de héros dans la famille. Il devait rester dans son île, y mener la vie paisible qui convenait à un seigneur de son rang, et s’y marier pour perpétuer le nom qu’il portait.

Jaime céda aux prières de sa mère, de cette éternelle malade que la moindre contrariété pouvait mettre en danger. Puisqu’elle ne consentait pas à ce qu’il fût officier de marine, il choisirait une autre carrière. A seize ans, il s’embarqua pour l'Espagne. Sa mère désirait qu’il fît son droit, afin de pouvoir débrouiller les affaires de la famille, dont les propriétés étaient grevées d’hypothèques, et la fortune compromise par de nombreux emprunts.

Il partit, encombré de bagages, et la poche bien garnie: un Febrer ne pouvait vivre comme un étudiant pauvre. Il alla d’abord à l’université de Valence; sa mère pensait que cette ville était moins dangereuse pour la jeunesse. Il passa ensuite à Barcelone, et durant plusieurs années, fit la navette d’une université à l’autre, suivant l’humeur des professeurs et leur bienveillance envers les étudiants. Il n’avançait pas vite. Grâce à d’heureux hasards et aussi à la tranquille audace avec laquelle il parlait des choses qu’il ignorait, il réussissait dans certains examens; mais il échouait dans d’autres. Sa mère acceptait toutes les explications qu’il lui donnait, à son retour. Elle le consolait même, lui conseillait de modérer son application au travail, et se révoltait contre l’injustice de son temps. Son implacable ennemie, la Papesse Juana, avait raison. Cette époque n’était pas faite pour les gentilshommes; on leur avait déclaré la guerre; on commettait à leur égard toute sorte d’injustices pour les maintenir dans l’isolement.

Jaime avait une certaine popularité dans tous les cercles et cafés de Barcelone et de Valence où l’on jouait. On l’avait surnommé «le Majorquin aux onces d’or», parce que sa mère lui envoyait sa pension en onces, et qu’il faisait rouler ces pièces à l’éclat insolent sur tous les tapis verts. Ce qui ajoutait encore à son prestige, c’était son étrange titre de butifarra, qui faisait un peu sourire en Espagne, mais évoquait quand même dans l’imagination de bien des gens, une sorte d’autorité féodale, les droits de seigneurs souverains dans les îles lointaines.

Cinq années s’écoulèrent ainsi. Jaime était arrivé à l’âge d’homme et n’avait encore passé que la moitié de ses examens. Ses condisciples majorquins, ramenés à Palma par les vacances, amusaient les habitués des cafés du Borne, en leur contant les aventures de Febrer à Barcelone. La bonne doña Purificacion, sa mère, fut à la fois chagrinée et flattée dans son orgueil maternel, en apprenant qu’une jeune femme, bravant le scandale, l’avait suivi dans l'île. Aux vacances suivantes, nouvel esclandre, pire encore. Jaime, qui chassait à Son Febrer, s’éprit d’une paysanne, jeune et belle; peu s’en fallut qu’il ne se battit à coups de fusil avec le paysan qui voulait l’épouser. Ces amourettes champêtres aidaient Jaime à supporter l’ennui des vacances.

Lorsque doña Purificacion se plaignait des trop longues parties de chasse qu’entreprenait son fils à travers l'île, celui-ci demeurait quelques jours à Palma, et passait ses journées dans le jardin, où il s’exerçait à tirer le pistolet. A sa mère, qui était peureuse, il montrait un sac en réserve à l’ombre d’un oranger.

—Voyez-vous cela, mère?... C'est un quintal de poudre. Jusqu’à ce que le sac soit vide, pas de repos.

Mado Antonia n’osait plus mettre le nez à la fenêtre de la cuisine, et les religieuses qui occupaient une partie de l’antique palais, ne laissaient voir leur blanche cornette que pour se cacher aussitôt, effrayées comme des colombes par ce tir ininterrompu.

Le jardin, clos de murs crénelés, était ébranlé du matin au soir par les détonations. Les oiseaux fuyaient épouvantés, en battant des ailes. Le soleil faisait craquer l’écorce des arbres, éclater les graines. Les insectes bourdonnaient, dansaient dans les rayons lumineux qui filtraient à travers le feuillage.

Par moments, les figues mûres, se détachant des branches, tombaient avec un bruit mat; au loin, c’était le murmure des flots, battant les rochers au pied des remparts. Et dans ce calme, tout peuplé de bruissements, Febrer venait jeter le trouble par ses incessants coups de pistolet. Il était devenu un tireur de premier ordre. Quand il visait le bonhomme dessiné sur le mur, il regrettait que ce ne fût pas un ennemi abhorré. Ah! comme il lui aurait logé cette balle dans le cœur! Pan! Et il souriait, satisfait d’avoir touché le point visé. Dire qu’il avait vingt ans, et ne s’était encore jamais battu! Il lui fallait une affaire d’honneur, pour qu’il pût montrer son courage. Excité par les détonations, il se voyait se battant en duel. La balle de son adversaire l’atteignait; il tombait, mais sans lâcher son pistolet. Alors, sentant qu’il fallait sauver sa vie, il tirait, étendu sur le sol; et devant sa mère et Mado Antonia, stupéfaites, qui le jugeaient un peu fou, il demeurait couché à plat ventre, sans cesser de tirer dans cette posture, afin de s’exercer «pour le jour où on le blesserait».

Lorsqu’il repartit pour l'Espagne, en vue de continuer ses interminables études, il se sentait fortifié par cette vie de plein air, et il brûlait du désir d’avoir enfin un duel avec le premier qui lui en fournirait le prétexte; mais comme il était courtois et incapable de se livrer à d’injustes provocations, qu’au surplus son aspect en imposait aux plus insolents, le temps passait, et «l’affaire d’honneur» ne se présentait pas. Son exubérante vitalité se dépensait en obscures aventures, en dissipations stupides dont ses compagnons d’études parlaient ensuite dans l'île avec admiration.

Il était à Barcelone quand il apprit par un télégramme que sa mère était gravement malade. Il dut retarder son départ de deux jours; il n’y avait point de bateau en partance. Lorsqu’il débarqua à Palma, sa mère était morte. De tous les membres de sa famille, qu’il avait connus dans son enfance, il ne restait personne. Seule, la vieille Mado pouvait lui rappeler le passé.

Jaime avait vingt-trois ans, quand il fut seul maître de la fortune des Febrer et libre de ses actes. Ses revenus avaient été fort réduits par le faste de ses aïeux et par des charges de toute espèce. Il ne voulut ni réfléchir ni s’enquérir de sa situation. Avide de vivre et de connaître le monde, il renonça à poursuivre ses études. Il en savait assez. Sa mère lui avait appris un peu de français et de musique. Beaucoup de grands seigneurs étaient moins instruits que lui.

Il séjourna deux ans à Madrid où ses maîtresses, ses chevaux et ses équipées tapageuses, à l’entresol du café Fornos, le mirent en vue. Mais il ne fut bientôt plus «le Majorquin aux onces d’or». Le trésor, soigneusement gardé par sa mère, s’était vite épuisé.

Il se lassa promptement de la vie madrilène, et commença de voyager à travers l'Europe, visitant tour à tour Londres, Paris, la Côte d'Azur, Ostende, l'Italie, la Norvège, suivant les saisons ou sa fantaisie du moment. Vers sa vingt-huitième année, il se trouvait à Munich, quand il y rencontra cette Mary Gordon dont il évoquait encore le souvenir quelques heures avant son départ pour Valldemosa. Il s’éprit de cette svelte jeune fille aux yeux bleus et aux cheveux d’or, admirablement belle. Elle-même, séduite par sa ressemblance avec Wagner, ne tarda pas à l’aimer follement...

Ils allèrent cacher leurs amours à Constance, à l’ombre de la tour où avait été enfermé Jean Huss, puis ils passèrent en Suisse et en Italie, vibrant d’un même enthousiasme devant les splendeurs de la nature et les grandioses reliques du passé.

Les deux amants parlaient maintenant de mariage. Mary résolvait vite la question avec une simplicité énergique. Il suffisait, affirmait-elle, d’écrire deux lignes à son père. Il était fort loin, en Océanie, dans l’archipel dont il était gouverneur. D'ailleurs elle ne le consultait jamais. Il approuverait tous ses actes, tant il était sûr de son bon sens et de sa prudence. Mary parlait ensuite de l’avenir, réglant la partie financière de la future association avec le sens pratique de sa race. Peu lui importait que Febrer n’eût qu’une modeste fortune: elle était riche pour deux. Et elle énumérait tous ses biens: terres, immeubles et actions, avec la précision d’un intendant, sûr de sa mémoire.

Mais Febrer hésitait... Mary était d’une autre race que la sienne; elle avait d’autres mœurs, d’autres passions; le charme était rompu.

—Je le regrette, pour ce qu’elle pensera de l'Espagne, se dit-il un matin, en faisant sa valise, je le regrette pour don Quichotte!

Et il s’enfuit à Paris, où l’anglaise, il en était sûr, n’irait pas le relancer. Elle avait en horreur cette ville ingrate où l’on avait osé siffler «Tannhauser».

De ces relations qui avaient duré un an, Jaime gardait un souvenir de bonheur idéalisé par le temps, et une mèche de cheveux blonds. Il devait avoir aussi, au fond d’un vieux secrétaire, un portrait de la jeune fille, pêle-mêle avec des papiers, des cartes postales et des guides de voyage.

Le reste de sa vie, il ne se le rappelait guère: c’étaient des périodes de vide et d’ennui, avec de graves inquiétudes financières. Son intendant tardait de plus en plus à lui envoyer l’argent qu’il attendait. Aux demandes de Febrer, il répondait par des lettres pleines de doléances, où il lui parlait d’intérêts à payer, et de la peine qu’il avait à trouver des prêteurs. Jaime, croyant que, par sa seule présence, il pourrait mettre un terme à ces difficultés, faisait de courts séjours à Majorque, séjours qui se terminaient toujours par la vente de quelque propriété. Aussitôt il reprenait son vol, sans écouter les conseils de son intendant, avec un optimisme souriant. Bah! tout s’arrangerait... Et comme pis-aller, il songeait à la suprême ressource du mariage. En attendant, il voulait vivre...

Il vécut encore ainsi pendant quelques années, jusqu’au jour où son intendant mit un terme à ses joyeuses prodigalités, en lui envoyant, avec une lettre où il déclarait qu’il ne lui expédierait plus d’argent, ses comptes en règle et sa démission.

Il y avait un an que Jaime était revenu dans son palais de Majorque, où il vivait enterré, suivant sa propre expression,—sans autre distraction que ses nuits de jeu au cercle, et ses après-midi au Borne, devant une table de café, où il retrouvait d’anciens amis, Majorquins sédentaires, qu’il charmait par le récit de ses voyages. Soucis et misères, ainsi pouvait se résumer sa vie présente. Ses créanciers le menaçaient de saisie immédiate. Il conservait encore, seulement en apparence, le domaine de Son Febrer, et quelques autres biens, faisant partie de son patrimoine, mais les propriétés rapportaient peu à Majorque. De plus ses fermiers remettaient directement le montant des fermages à ses créanciers; même ainsi, il n’arrivait pas à payer la moitié des intérêts qu’il leur devait. Bref, la noble maison de Febrer sombrait, et personne ne pouvait la remettre à flot. Parfois même, Jaime songeait froidement qu’il n’y avait qu’un moyen de se tirer de ce mauvais pas, sans humiliation ni déshonneur: c’était de faire le nécessaire pour qu’on le trouvât un après-midi dans son jardin, endormi pour toujours sous un oranger, avec son revolver dans la main.

Ce fut alors qu’une nuit, au sortir du cercle, à cette heure avancée où l’insomnie nerveuse fait voir la réalité avec une netteté singulière, un ami de Febrer lui suggéra une idée; il lui conseilla d’épouser la fille de Benito Valls, le riche chueta (c’est le nom méprisant qu’on donne à Majorque aux descendants des Juifs convertis). Benito Valls aimait beaucoup Jaime. Souvent il était intervenu spontanément dans ses affaires, le sauvant de périls imminents, autant par sympathie pour sa personne que par respect pour son nom. Malade, il n’avait qu’une héritière, sa fille Catalina. Celle-ci avait voulu prendre le voile, quand elle était encore toute jeune; mais avec sa vingtième année, il lui était venu un goût très vif pour le monde, et elle s’attendrissait sur les malheurs de Febrer, lorsqu’on en parlait devant elle.

Jaime recula d’abord devant cette proposition, aussi stupéfait que devait l'être Mado Antonia. Epouser une chueta!... Puis peu à peu ses répugnances se dissipèrent, à mesure que croissaient ses embarras d’argent... Pourquoi pas, après tout? La fille de Valls était la plus riche héritière de l'île et les questions de race n’ont rien à faire avec l’argent.

A la fin, il céda aux instances de ses amis, intermédiaires officieux entre lui et la famille. C'est pour cette raison que ce matin-là, il allait déjeuner à Valldemosa où Valls habitait pendant une grande partie de l’année, pour soulager l’asthme qui le suffoquait.

Febrer fit un effort de mémoire pour se rappeler Catalina. Il l’avait vue maintes fois dans les rues de Palma. Bonne tournure, visage agréable. Quand elle serait loin des siens et qu’elle s’habillerait mieux, elle ferait une dame fort «présentable»... Mais pourrait-il jamais l’aimer?

Il eut alors un sourire sceptique. L'amour était-il donc condition indispensable du mariage? Le mariage était un voyage à deux qui durait toute la vie. Il suffisait de chercher dans une femme les qualités qu’on exige d’un compagnon de route: bon caractère et identité de goût. L'amour! tout le monde croyait avoir droit à ses joies. Mais l’amour, comme le talent, comme la beauté, comme la fortune, était le privilège d’un bien petit nombre. Heureusement l’illusion masquait aux yeux des hommes cette cruelle inégalité, et tous finissaient leurs jours avec le regret nostalgique de leur jeunesse, pendant laquelle ils croyaient avoir réellement connu l’amour, alors qu’ils n’avaient eu qu’un instant de délire sensuel. Oui, l’amour était une fort belle chose, mais il n’était nécessaire ni dans le mariage ni dans la vie. L'important pour les deux époux était de bien choisir chacun son compagnon pour le reste du voyage; de régler leur pas sur le même rythme; de dominer leurs nerfs et d’empêcher le contact continuel de la vie commune d’amener le dégoût. Tout cela, Jaime comptait le trouver dans cette union; il n’en demandait pas davantage.

Tout à coup Valldemosa apparut à ses yeux, sur le sommet d’une colline entourée de montagnes. La tour de la Chartreuse, ornée de carreaux de faïence verts, dominait la riche frondaison des jardins, qui entouraient le monastère.

Febrer vit, à un tournant du chemin, une voiture immobile. Un homme en descendit, qui agitait les bras pour que le cocher de Jaime arrêtât les chevaux; puis il ouvrit la portière, et en riant, alla s’asseoir aux cotés de Febrer.

—Ah, c’est toi, capitaine! s’écria celui-ci, tout étonné.

—Tu ne m’attendais pas, hein?... Moi aussi je suis du déjeuner, je m’invite. C'est mon frère qui va être surpris!

Jaime serra la main du nouveau venu. C'était un de ses plus sûrs amis: le capitaine Pablo Valls.

III

Pablo Valls était connu de tout Palma. Quand il s’asseyait à la terrasse d’un café du Borne, autour de lui se formait un nombreux cercle d’auditeurs que faisaient sourire ses gestes énergiques et sa voix de tonnerre.

—Moi, je suis chueta, criait-il! Juif, tout ce qu’il y a de plus juif! Et après?... Dans ma famille, nous avons tous vu le jour dans la Calle[C]. Au temps où je commandais le «Roger de Lauria», je m’étais arrêté un jour à Alger devant la porte de la synagogue; un vieillard, après m’avoir regardé, me dit: «Tu peux entrer; tu es des nôtres!» Alors, je lui tendis la main et je lui dis: «Merci, mon coreligionnaire!»

[C] Il s’agit de la Calle de la Plateria, ou rue des Orfèvres, habitée exclusivement par les Chuetas.

Les auditeurs riaient, et le capitaine Valls, en proclamant sa qualité de chueta, promenait ses regards de tous côtés, comme pour défier les gens, les maisons, l’âme même de cette île, qui poursuivait sa race d’une haine absurde, depuis des siècles.

Son visage trahissait son origine. A ses favoris, blonde et grisonnants, à sa courte moustache, on reconnaissait un ancien marin; mais son profil était nettement sémite; il avait le nez fort et recourbé, le menton proéminent, et des yeux aux longues paupières, à la pupille qui semblait d’ambre ou d’or, suivant la lumière, avec des points couleur de tabac.

Il avait beaucoup navigué et fait de longs séjours en Angleterre et aux États-Unis. De ces pays de liberté, étrangers aux haines religieuses, il avait rapporté une franchise belliqueuse qui le poussait à braver les préjugés traditionnels. Les autres chuetas, terrorisés par plusieurs siècles de persécution et de mépris, cachaient leur origine, ou cherchaient à la faire oublier à force de douceur. Le capitaine Valls, au contraire, profitait de toutes les occasions pour rappeler la sienne, qu’il affichait comme un titre de noblesse, comme un défi lancé à l’opinion publique.

—Je suis juif. Et après? Cela veut dire: coreligionnaire de Jésus, de saint Paul et de beaucoup d’autres saints que vous vénérez sur vos autels. Les butifarras parlent avec orgueil de leurs aïeux, mais leur noblesse ne date guère que d’hier; moi, je suis de souche plus ancienne: j’ai pour ancêtres les patriarches de la Bible!

Puis il s’indignait des préjugés acharnés contre sa race, et devenait agressif:

—En Espagne, disait-il gravement, il n’est pas un chrétien qui puisse se glorifier de son origine. Nous sommes presque tous petits-fils de Juifs ou de Maures... Les autres... les autres...

Il s’arrêtait alors, et, un instant après, affirmait résolument:

—Les autres sont petits-fils de moines!

Dans la Péninsule on n’a pas pour le Juif cette haine traditionnelle qui sépare encore en deux camps les habitants de Majorque. Pablo Valls se mettait en fureur, quand il parlait de son pays natal. Il n’y avait pas de Juifs judaïsants; la dernière synagogue avait disparu depuis des siècles. Les Juifs s’étaient convertis en masse, et les rebelles avaient été brûlés par l'Inquisition. Les chuetas de maintenant étaient les plus fervents catholiques de Majorque, apportant dans leur religion nouvelle un fanatisme tout sémite. Ils priaient à haute voix, faisaient entrer leurs fils dans les ordres, recherchaient des protections pour qu’on admît leurs filles dans les couvents; ils figuraient parmi les conservateurs les plus réactionnaires, auxquels ils apportaient des capitaux. Et pourtant, ils étaient en butte à la même antipathie que dans les siècles passés, et vivaient isolés sans qu’aucune classe sociale voulût s’allier à eux.

—Voici quatre cent cinquante ans que notre tête reçoit l’eau du baptême, vociférait le capitaine, et nous sommes toujours les maudits, les réprouvés, comme avant la conversion. N'est-ce pas amusant?... Les chuetas! dit-on, sale engeance!... Ici, il y a deux catholicismes: l’un pour nous, l’autre pour le reste de la population.

Et le marin ajoutait avec une haine où semblaient s'être concentrés les souvenirs de toutes les persécutions subies par les gens de sa race:

—Et c’est bien fait! parce qu’ils sont lâches, parce qu’ils aiment trop leur île, cette roche où nous sommes nés. C'est pour ne point l’abandonner qu’ils se sont faits chrétiens. S'ils étaient restés juifs et s’étaient dispersés dans le monde, comme tant d’autres, ils seraient peut-être à l’heure présente d’importants personnages, banquiers de rois, au lieu d'être réduits à fabriquer des bourses en argent dans les petites boutiques de la Calle.

Sceptique en matière religieuse, Pablo Valls attaquait tous les dévots: les Juifs fidèles à leurs anciennes croyances comme les convertis, les catholiques, les musulmans qu’il avait connus au cours de ses voyages sur les côtes d'Afrique ou aux Échelles du Levant. A d’autres moments, par une sorte d’atavisme, il se sentait pris de tendresse pour sa race dont il parlait avec un respect religieux:

—Nous, les Sémites, déclarait-il avec orgueil en se frappant la poitrine, nous sommes le premier peuple du monde. A l’origine, en Asie, nous n’étions que des meurt-de-faim, parce qu’il n’y avait personne avec qui faire du commerce, personne à qui prêter de l’argent: mais nous seuls avons donné aux hommes des pasteurs qui resteront leurs maîtres dans les siècles des siècles. Moïse, Jésus et Mahomet sont de chez nous. Un fameux triumvirat, n’est-ce pas, messieurs?... Et récemment encore, notre race a donné au monde un quatrième prophète; seulement celui-là a deux faces et deux noms: d’un côté, c’est Rothschild, le chef de tous les capitalistes; de l’autre, Karl Marx, l’apôtre de ceux qui veulent les dépouiller.

Valls résumait à sa façon, en quelques phrases brèves, toute l’histoire de sa race dans l'île. Les Juifs y étaient fort nombreux, jadis. Presque tout le commerce était entre leurs mains; une grande partie des vaisseaux leur appartenait. Les Febrer, et autres potentats chrétiens, s’associaient avec eux sans scrupule. C'étaient alors des temps de liberté; la persécution et la barbarie sont relativement modernes. Les trésoriers des rois, ainsi que leurs médecins, étaient israélites; mais quand les haines confessionnelles s’étaient éveillées, les juifs les plus riches et les plus rusés avaient su se convertir à temps, spontanément, s’étaient fondus avec les familles catholiques du pays, et avaient fait ainsi oublier leur origine. C'étaient ces nouveaux catholiques qui, avec la ferveur des néophytes, avaient attiré la persécution contre leurs anciens frères. Les chuetas d’à présent, les seuls Majorquins d’origine juive connue, étaient les descendants des derniers convertis, les petits-fils de ceux contre qui s’était acharnée l'Inquisition. Être chueta, avoir vu le jour dans la Calle, était le plus grand malheur pour un Majorquin. C'est en vain qu’on avait fait des révolutions en Espagne, et acclamé des lois libérales, qui proclamaient égaux tous les Espagnols; le chueta, dès qu’il arrivait dans la péninsule, y était un citoyen comme les autres, mais à Majorque, il demeurait un réprouvé, une sorte de pestiféré qui ne pouvait s’allier qu’avec ses pareils.

Valls raillait la hiérarchie à laquelle s’étaient pliées, pendant des siècles, les diverses castes de l'île, hiérarchie dont certains degrés restaient encore intacts. Au sommet les orgueilleux butifarras; au-dessous les gentilshommes; après eux les mossons, c’est-à-dire les gens exerçant des professions libérales; puis les marchands et les ouvriers; puis encore, les paysans, cultivateurs du sol. Venaient ensuite, par ordre de considération, après ces Majorquins, nobles ou plébéiens, les porcs, les chiens, les ânes, les chats, les rats... et enfin, plus bas que tous ces animaux, l’odieux habitant de la Calle, le chueta, paria de l'île.

Peu importait que celui-ci fût riche, comme le frère du capitaine, ou intelligent comme tant d’autres. Nombre de chuetas, fonctionnaires dans la Péninsule, militaires, magistrats, financiers, constataient, dès leur retour à Majorque, que le dernier des mendiants les dédaignait, et, pour peu qu’il crût avoir à s’en plaindre, éclatait en injures contre eux et leur famille. L'isolement de ce petit morceau de l'Espagne, entouré par la mer, maintenait intacte l’âme des siècles passés.

Vainement, pour échapper à cette haine qui persistait malgré le progrès, les chuetas exagéraient leur catholicisme, et faisaient montre d’une foi ardente et aveugle où entrait pour beaucoup la peur dont une persécution de plusieurs siècles les avait pénétrés, corps et âme. Vainement ils priaient à voix haute dans leurs maisons, pour que dans la rue nul ne l’ignorât, et en outre faisaient leur cuisine à la fenêtre, pour montrer à tous qu’ils mangeaient du porc. La haine traditionnelle n’était pas vaincue. Les fils de chuetas qui voulaient se faire prêtres, ne trouvaient pas de place dans les séminaires; les couvents fermaient leurs portes à toute novice née dans la Calle. Les filles des chuetas pouvaient épouser en Espagne des personnages importants ou fort riches; mais c’était à peine si elles trouvaient à Majorque un chrétien qui consentît à accepter leur main et leurs richesses.

—Une sale engeance que les chuetas! disait Valls ironiquement. Ils sont travailleurs, économes; ils vivent en paix dans leur famille, et sont même plus catholiques que les autres... mais ce sont des chuetas! Il faut bien qu’ils aient quelque tare. Entendez-vous bien! Oui, quelque tare cachée. Que celui qui veut en savoir davantage fasse une enquête!

Et le marin riait en parlant de ces pauvres paysans qui—il n’y avait pas encore longtemps—affirmaient de bonne foi que les chuetas étaient couverts de crasse et avaient une queue comme la diable, et qui, s’ils rencontraient seul un enfant de la Calle, le mettaient tout nu pour s’en assurer.

—Et mon frère! ajoutait Valls, mon saint frère Benito, qui prie tout haut, et à force de baiser les images bénites, finira par les manger!...

Tous riaient franchement, puisque le frère de Benito était le premier à se moquer de lui. Tous se rappelaient la bonne histoire qui lui était arrivée. Le riche chueta était devenu propriétaire d’une maison et de bonnes terres dans un village de l’intérieur. Lorsqu’il était allé prendre possession de sa nouvelle propriété, les voisins les plus sages lui avaient donné de sages conseils. Il était bien libre de visiter son domaine pendant le jour, mais passer la nuit dans sa maison! impossible! Jamais, de mémoire d’homme, un chueta n’avait dormi dans le village. Don Benito ne prêta pas d’attention à ces avis, et voulut passer une nuit dans sa propriété; mais à peine se mit-il au lit que tous les habitants de la maison s’enfuirent. Quand il fut fatigué de dormir, il sauta à bas du lit. Obscurité complète. Il croyait avoir dormi douze heures au moins, et il faisait encore nuit. Il ouvrit une fenêtre, et se heurta la tête à un obstacle, au milieu des ténèbres. Pendant son sommeil, les habitants avaient bouché toutes les ouvertures et toutes les sorties, et le chueta dut s’échapper par le toit, au milieu des risées de la population, fière de son travail. Cette farce était en guise d’avertissement; s’il persistait à, se moquer des coutumes établies, il s’éveillerait quelque nuit au milieu des flammes.

—C'est sauvage, mais bien drôle! ajoutait le capitaine. Mon frère!... Une bonne personne!... Un saint!...

Et l’on continuait de rire. Il était un peu en froid avec son frère, sans qu’ils eussent pourtant cessé toutes relations. Le marin était le bohème de la famille. Toujours absent, tantôt sur mer, tantôt dans de lointaines contrées, il menait une vie de joyeux célibataire: ce qu’il gagnait lui suffisait. Aussi, à la mort de leur père, Benito s’était-il arrangé pour rester à la tête de la maison, et voler à Pablo plusieurs milliers de douros. Le capitaine racontait la chose à qui voulait l’entendre.

—Cela se passe d’ailleurs de même entre chrétiens, s’empressait-il d’ajouter. Dans la question d’héritage, il n’y a ni race, ni croyance qui tienne. L'argent n’a pas de religion.

Valls parlait ensuite avec colère des interminables persécutions subies par ses ancêtres. Les moindres prétextes semblaient bons aux chrétiens pour molester les gens de la Calle. Lorsque les paysans avaient à se plaindre des nobles, et qu’ils descendaient en bandes armées contre les citoyens de Palma, le conflit finissait toujours par une attaque du quartier juif où les combattants se réconciliaient en massacrant ceux qui n’avaient pas fui et en pillant leurs boutiques. Si, en cas de guerre, un bataillon majorquin recevait l’ordre de partir pour l'Espagne, les soldats se mutinaient, quittaient leur caserne, et mettaient à sac la Calle. Quand les réactions succédaient aux révolutions, les royalistes célébraient leurs victoires en dévalisant les orfèvres juifs. S'emparant de leurs richesses, ils faisaient des feux de joie avec leurs meubles, jetant dans les flammes jusqu’aux crucifix... Des crucifix qui appartenaient à d’anciens juifs! c’était à coup sûr de la contrefaçon!

—Et de quelle race sont les gens de la Calle? criait le capitaine. Tout le monde le sait bien: il y en a qui ont le nez et les yeux faits comme les miens; mais on y voit aussi des camards, qui n’ont rien du type générique. En revanche, combien se tiennent pour nobles de vieille roche qui ont les traits d'Abraham et de Jacob!

Autrefois il existait une liste de noms suspects permettant de connaître les vrais chuetas; et comme d’anciennes familles chrétiennes portaient ces mêmes noms, c’était seulement le caprice de la tradition qui les distinguait les uns des autres. Seuls, les descendants de ceux qui furent fouettés ou brûlés par l'Inquisition, sont restés stigmatisés par la haine populaire. Le fameux catalogue des noms suspects devait provenir des archives du Saint-Office.

—Le bel avantage d’avoir embrassé le christianisme! Les aïeux furent rissolés sur les bûchers, et les petits-fils marqués et maudits pour les siècles des siècles!

Le capitaine perdait son accent ironique en rappelant l’effroyable histoire des chuetas de Majorque. Ses joues se coloraient, une flamme de haine passait dans ses yeux. Pour vivre tranquilles, ils s’étaient convertis en masse au XVe siècle. Il ne restait pas un juif dans l'île; mais il fallait bien que l'Inquisition fît quelque chose pour justifier son existence. Il y eut alors des autodafés où périrent en plein Borne les suspects de Judaïsme. Parmi les chuetas, certains furent brûlés, d’autres fouettés, quelques-uns simplement condamnés à la honte de porter un chaperon, où étaient peints des diables, et de tenir à la main un cierge de cire verte. Mais tous, indistinctement, virent leurs biens confisqués, au profit du Saint-Office qui s’enrichit ainsi. Depuis lors, les suspects, au moins ceux d’entre eux qui ne pouvaient compter sur la protection de quelque ecclésiastique, durent aller tous les dimanches entendre la messe à la Cathédrale avec leurs familles, conduits et surveillés par un alguazil, qui les formait en troupeau, les affublait d’un manteau pour qu’ils fussent bien reconnaissables, et les menait ainsi à l’église au milieu des lazzi, des injures et des coups de pierre que leur lançait la dévote populace.

Chaque semaine, ce supplice recommençait. Les pères mouraient sans l’avoir vu prendre fin; les fils devenaient des hommes, et, à leur tour, engendraient d’autres chuetas destinés, eux aussi, à l’opprobre public.

Quelques familles se concertèrent pour fuir ce honteux esclavage. Elles se réunirent dans un verger, voisin des remparts, sous la direction d’un certain Rafael Valls, homme d’une grande énergie et d’une haute culture, qui les encourageait et les conseillait.

—Je ne suis pas sûr que Rafael Valls ait appartenu à ma famille, disait le capitaine. Plus de deux siècles se sont écoulés depuis; mais s’il n’a pas été mon ancêtre, je le revendique comme tel, et je suis fier de me proclamer son descendant.

Valls avait collectionné toutes les brochures et tous les livres où étaient racontées les persécutions, et il parlait de ces horreurs comme de faits récents.

—Hommes, femmes et enfants s’embarquèrent sur un bateau anglais, mais une tempête les rejeta sur la côte de Majorque, et les fugitifs furent arrêtés. Cela se passait au temps où Charles II l'Ensorcelé régnait sur l'Espagne. Vouloir quitter Majorque où ils étaient si bien traités, et cela sur un bateau dont l’équipage était protestant!... Ils restèrent en prison pendant trois ans, et la confiscation de leurs biens produisit un million de douros. Or, comme le Saint-Office avait déjà dans ses coffres plusieurs autres millions arrachés aux victimes des persécutions précédentes, il fit bâtir à Palma le plus somptueux palais qu’ait jamais possédé l'Inquisition. On tortura les prisonniers jusqu’à ce qu’ils eussent fait les aveux que leurs juges voulaient obtenir, et le 7 mars 1691, les exécutions commencèrent. Cet événement eut un historien comme il n’en existe pas d’autre sur la terre: le père Garau, un saint jésuite, un puits de science théologique, directeur du séminaire de Monte-Sion, où est installé aujourd’hui le collège,—auteur du livre intitulé: La Foi triomphante, un chef-d'œuvre que je ne vendrais pas pour tout l’or du monde. Le voici. Il m’accompagne partout.

Et il tirait de sa poche le petit volume relié en parchemin, dont il caressait, avec une tendresse féroce les vieux feuillets jaunis.

—Brave père Garau! Chargé d’exhorter et d’encourager les condamnés, il avait tout vu de près, et il parlait avec enthousiasme des milliers de spectateurs, accourus de tous les points de l'île, pour voir la fête; des messes solennelles auxquelles assistaient trente—huit criminels condamnés au bûcher; des riches costumes des gentilshommes et des alguazils; des cavaliers montés sur des chevaux fringants qui précédaient la procession; de la dévotion de la foule qui, au lieu de pousser des cris de pitié, comme elle faisait souvent quand on menait un scélérat à la potence, était restée muette devant ces réprouvés, abandonnés du Seigneur.

Selon le docte jésuite, ce jour-là, on constata que l’âme de ceux qui croient en Dieu et celle des athées n’étaient pas de la même trempe. Les prêtres marchaient, pleins de vaillance, exhortant à grands cris les coupables, infatigablement. Les misérables criminels se traînaient au supplice, pâles, défaits, abattus. Il était facile de voir ceux que Dieu soutenait.

Les condamnés furent conduits au pied du château de Bellver pour être livrés aux flammes. Le marquis de Leganès, gouverneur du Milanais, de passage à Majorque avec sa flotte, s’apitoya sur la beauté et la jeunesse d’une pauvre jeune fille condamnée à être brûlée vive et demanda sa grâce. Le Saint-Office loua les sentiments chrétiens du marquis, mais ne voulut pas tenir compte de sa prière.

C'était le père Garau qu’on avait chargé d’amener au repentir Rafael Valls, «homme qui avait des lettres, mais à qui le démon inspirait un orgueil démesuré, le poussant à maudire ceux qui l’avaient condamné à mort et à refuser de se réconcilier avec l'Église. Tout fut inutile; mais, disait le jésuite, ces bravades, œuvres du Maudit, cessent devant le danger et contrastent avec la sérénité du prêtre qui exhorte le criminel.»

—Ah! c’est que, loin du bûcher, le père jésuite était un héros! Vous allez voir maintenant avec quelle évangélique pitié il raconte la mort de mon aïeul.

Et Valls, ouvrant le petit livre à une page marquée d’un signet, lisait lentement: «Tant que la fumée seule arriva jusqu’à lui, il demeura immobile comme une statue. Mais dès que la flamme approcha, il se défendit, se déroba, se débattit de toutes ses forces, jusqu’à n’en pouvoir plus. Il était gras comme un cochon de lait, et il prit feu à l’intérieur, si bien qu’avant que les flammes l’eussent atteint, ses chairs flambaient comme des tisons; enfin son corps creva par le milieu, et ses entrailles tombèrent éparses, comme celles de Judas. Crepuit medius, diffusa sunt omnia viscera ejus.»

La lecture de ce sauvage récit produisait toujours son effet.

Les rires cessaient, les visages s’assombrissaient, tandis que le capitaine promenait ses regards de tous côtés d’un air triomphant, en remettant le petit volume dans sa poche.

Un jour que Febrer était parmi ses auditeurs, Valls lui dit d’un ton rancunier:

—Toi aussi, tu étais là... c’est-à-dire un de tes aïeux, un Febrer, qui portait la bannière verte, comme alferez major du Saint-Office; et les belles dames de ta famille se rendirent en carrosse au pied du château, pour assister au brûlis.

Jaime, importuné par ce souvenir, haussa les épaules.

—Ce sont de vieilles histoires!... Qui se rappelle aujourd’hui les choses de ce temps-là? Seuls, quelques fous comme toi. Allons, Pablo, parle-nous plutôt de tes voyages... de tes conquêtes.

Le capitaine grommelait:

—Vieilles histoires? Ah! l’âme des Majorquins est encore la même qu’en ce temps-là. Les haines de religion et de race persistent. Ce n’est pas pour rien qu’ils vivent à part sur un morceau de terre isolé par la mer.

Mais Valls recouvrait vite sa bonne humeur, et comme tous ceux qui ont roulé dans le monde, ne savait pas résister quand on l’invitait à conter ses aventures.

Febrer, un vagabond comme lui, l’écoutait avec un vif plaisir. Tous deux avaient eu une existence agitée et cosmopolite, tout autre que la vie monotone de leurs compatriotes; tous deux avaient été des prodigues. L'unique différence entre eux était que Valls, avec l’activité de sa race, avait toujours su gagner de l’argent, et qu’à ce moment-là, quoiqu’il eût seulement dix ans de plus que Jaime, il avait des revenus largement suffisants pour ses modestes besoins de célibataire. D'ailleurs, de temps en temps encore, il s’occupait de commerce et faisait la commission pour des amis qui lui écrivaient de ports éloignés.

Dans cette vie accidentée de marin, le récit des jours de misère et de tempête n’intéressait pas Febrer; il ne sentait s’éveiller sa curiosité que lorsque Valls évoquait ses amours de jeunesse, alors qu’il commandait les bateaux de son père, au temps où il avait connu des femmes de toutes conditions et de toutes couleurs et pris part à ces orgies de matelots où coule le whisky, et où l’on finit par jouer du couteau.

—Pablo, conte-nous tes amours à Jaffa, tu sais, quand les Maures voulaient t’assassiner.

Et Febrer riait aux éclats, en écoutant le marin qui se disait que Jaime était un bon garçon, digne d’un meilleur sort. Il ne lui trouvait qu’un défaut, c’était d'être un butifarra, un peu trop attaché à ses préjugés de famille.

Lorsqu’il fut monté dans la voiture de Febrer, sur la route de Valldemosa après avoir donné l’ordre à son cocher de retourner à Palma, il rejeta en arrière le feutre mou qu’il portait en toute saison, un chapeau au fond aplati, dont le bord était toujours relevé par devant, et baissé sur la nuque.

—Nous voici réunis, dit-il. Vrai, tu ne m’attendais pas? mais je sais tout. On m’a mis au courant, et puisqu’il y a une fête de famille, il faut qu’elle soit complète.

Febrer feignit de ne pas comprendre. Bientôt la voiture entra dans Valldemosa. Elle s’arrêta tout près de la Chartreuse, devant une maison de construction moderne. Quand les deux amis eurent franchi la grille du jardin, ils virent venir à eux un homme âgé, aux favoris blancs, qui s’appuyait sur une canne. C'était don Benito Valls. Il souhaita la bienvenue à Febrer d’une voix lente et couverte, en s’arrêtant entre les mots pour respirer. Il parlait avec humilité, et insistait sur l’extrême honneur que lui faisait son hôte en se rendant à son invitation.

—Eh bien, et moi? interrogea le capitaine avec un malicieux sourire. Je ne suis donc rien! N'es-tu pas content de me voir?

Don Benito répondit qu’il était enchanté, il le répéta même plusieurs fois, mais on lisait dans ses yeux de l’inquiétude. Son frère lui inspirait une certaine crainte. Il était si mauvaise langue! Mieux valait pour eux ne pas se voir.

—Nous sommes venus ensemble, ajouta le marin. Quand j’ai appris que Jaime devait déjeuner ici, je me suis invité, sûr de te faire plaisir. Ces réunions de famille sont charmantes.

Ils étaient entrés dans la maison, décorée avec simplicité. Les meubles étaient modernes et vulgaires. Aux murs pendaient des chromos et d’atroces peintures, représentant des paysages de Valldemosa et de Miramar.

Catalina, la fille de don Benito, accourut de l’étage supérieur. Quelques grains de poudre de riz, saupoudrant son corsage, révélaient l’empressement avec lequel elle avait mis la dernière main à sa toilette, en voyant arriver la voiture.

Jaime put l’examiner longuement pour la première fois. Elle était grande; elle avait le teint d’un brun mat, des sourcils noirs, des yeux pareils à deux gouttes d’encre, la lèvre et les tempes ombragées d’un léger duvet. Son corps était d’une sveltesse juvénile, avec des contours fermes et pleins, présage de l’embonpoint propre aux femmes de sa race. Elle semblait avoir un caractère doux et soumis. C'était bien la bonne compagne, incapable d'être jamais gênante dans le voyage à deux qu’est la vie commune. Elle avançait, les yeux baissés. Ses joues se colorèrent, quand elle fut en face de Jaime. Son attitude, ses regards furtifs marquaient le respect, la vénération qu’éprouvent les gens intimidés par la présence de quelqu’un qu’ils regardent comme un être supérieur.

Le capitaine caressa tendrement sa nièce avec une certaine liberté, en prenant cet air jovial de vieux viveur qu’il avait en parlant aux filles de Palma, dans quelque restaurant du Borne, à une heure avancée de la nuit.

Don Benito les conduisit dans la salle à manger. Le déjeuner attendait depuis longtemps déjà. Chez lui, on avait conservé les anciens usages; on déjeunait à midi précis. Les convives se mirent à table, et Jaime, qui était assis à côté de don Benito, se sentit bientôt agacé par sa respiration haletante.

Dans le silence qui accompagne toujours le début d’un repas, on entendait le sifflement pénible de ses poumons. Comme tous les malades, il éprouvait le besoin de parler, et ses discours n’en finissaient pas, tant il balbutiait et faisait de longues pauses, pendant lesquelles il demeurait sans souffle, les yeux révulsés, comme s’il allait mourir asphyxié. Une atmosphère d’inquiétude envahissait la pièce. Febrer le regardait, alarmé, comme s’il s’attendait à le voir tomber mourant de sa chaise. Sa fille et le capitaine, habitués à ce spectacle, semblaient plus indifférents.

—C'est ce maudit asthme... don Jaime, articula péniblement le malade. A Valldemosa... je me porte mieux... A Palma, je me mourais...

Catalina profita de l’occasion pour dire d’une voix de petite religieuse timide, qui contrastait avec ses yeux ardents d’orientale.

—Oui, ici papa se porte mieux.

—Ici, tu es plus tranquille, mon frère, ajouta le capitaine, et tu fais moins de péchés.

Febrer songeait que ce serait un supplice de passer sa vie à côté de ce soufflet crevé. Heureusement qu’il n’en avait pas pour longtemps. Ce ne serait qu’un ennui de quelques mois. Sa résolution d’entrer dans la famille n’était pas ébranlée. Allons, courage!

L'asthmatique, dans sa manie de bavardage, parlait à Jaime des illustres Febrer, ses ancêtres, les meilleurs gentilshommes de l'île.

—J'ai eu l’honneur d'être le grand ami de monsieur votre grand-père, don Horacio.

Febrer le regarda, étonné... Quel mensonge! Oui, son grand-père était connu de tous et il parlait à tous avec une gravité qui imposait le respect aux gens, sans les froisser. Mais de là, à être son ami!... Peut-être Benito Valls avait-il été en rapport avec don Horacio, à l’occasion d’un de ces emprunts que celui-ci était forcé de contracter pour soutenir l’éclat de sa maison en pleine décadence.

—J'ai connu aussi beaucoup monsieur votre père, continua don Benito, encouragé par le silence de Febrer. Je fis campagne pour lui, quand il fut élu député. Ah! cela date de loin! J'étais jeune et je n’étais pas riche... Dès ce temps-là, je figurais parmi les rouges.

Le capitaine l’interrompit en riant. Aujourd’hui son frère était membre de toutes les confréries de Palma.

—Oui, je suis conservateur, cria le malade en suffoquant. J'aime l’ordre... j’aime les vieilles coutumes... je veux voir commander ceux qui ont quelque chose à perdre. Et la religion? Ah, la religion!... Pour elle, je donnerais ma vie.

Et il mettait la main sur son cœur en respirant avec angoisse, comme si son enthousiasme l’étouffait. Il levait au ciel ses yeux de moribond, adorant avec le respect de la peur, la sainte institution qui avait brûlé ses ancêtres.

—Ne faites pas attention à ce que dit Pablo, continua-t-il, après avoir repris haleine, en s’adressant à Febrer; vous le connaissez; une mauvaise tête, un républicain, un homme qui pourrait être riche, et qui va atteindre la vieillesse, sans avoir deux pesetas.

—A quoi bon les avoir! pour que tu me les prennes!

Après cette brusque interruption du marin, le silence se fit. Catalina prit un air triste, comme si elle craignait de voir se reproduire devant Febrer, les scènes bruyantes auxquelles elle avait souvent assisté, quand les deux frères discutaient.

Don Benito haussa les épaules, et affecta de parler pour Jaime seul. Son frère était fou. De l’esprit, un cœur d’or, mais une tête à l’envers! C'était à cause de ses idées exaltées et de ses vociférations dans les cafés, que les gens comme il faut gardaient encore certaines préventions contre... et qu’ils disaient du mal de...

Et le vieillard accompagnait ses phrases tronquées de gestes timides, évitant de prononcer le mot chueta et de nommer la fameuse Calle.

Le capitaine qui, tout rouge, regrettait d’avoir cédé à son humeur agressive, voulait faire oublier ses paroles de tout à l’heure, et mangeait, la tête baissée.

Sa nièce rit de son bon appétit. Chaque fois que Pablo dînait chez eux, elle admirait la capacité de son estomac.

—C'est que moi, je sais ce que c’est que la faim! dit le marin avec un certain orgueil. Oui, j’ai souffert de la faim, de cette faim qui nous donne envie de manger nos compagnons.

Et brusquement amené par ce souvenir à conter ses aventures maritimes, il parla de ses jeunes années, de ce temps où il avait été engagé à bord d’un des trois-mâts qui se rendaient aux côtes du Pacifique. Comme il s’obstinait à être marin, son père, le vieux Valls, l’avait embarqué sur une de ses goélettes, qui allait chercher du sucre à la Havane. Mais ce n’était pas naviguer, cela! Le cuisinier lui gardait les meilleurs plats, et le capitaine n’osait pas lui donner d’ordres, ne voyant en lui que le fils de l’armateur. Jamais, dans ces conditions, il ne serait devenu un bon marin, endurci et expérimenté. Avec l’énergie tenace de sa race, il s’était embarqué, à l’insu de son père, sur un trois-mâts qui faisait voile vers les îles Chinchas, pour y charger du guano. L'équipage était composé d’individus de divers pays: anglais déserteurs de la flotte, bateliers de Valparaiso, indiens du Pérou, tout ce qu’il y avait de pire. Ils étaient commandés par un Catalan ladre, qui prodiguait les coups de garcette plus que les rations. A l’aller, pas d’incidents. Mais, au retour, une fois le détroit de Magellan franchi, calme plat: le trois-mâts était demeuré immobile dans l'Atlantique, pendant près d’un mois. Les vivres s’épuisaient rapidement. L'armateur, un avare, avait approvisionné le bateau avec une parcimonie scandaleuse, et le capitaine avait lésiné à son tour sur les vivres en s’appropriant une partie des sommes destinées aux achats.

—On nous donnait deux biscuits par jour, et ils étaient pleins de vers. Quand on me distribua les deux premiers, je pris soin, en jeune homme de bonne maison, d’enlever une à une ces petites bêtes; mais, après cette épuration, il ne restait plus que deux croûtes, minces comme des hosties, et je mourais de faim. Ensuite...

—Oh, mon oncle! protesta Catalina, devinant ce qui allait suivre et repoussant assiette et fourchette avec une mine dégoûtée.