VICTOR CHERBULIEZ
de l'Académie française
JAQUINE VANESSE
| SIXIÈME ÉDITION |
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1906
Droits de traduction et de reproduction réservés.
JACQUINE VANESSE
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I
«...Vous me demandez qui est Mme Sauvigny et s'il est vrai que le fameux docteur Oserel ait conçu l'idée bizarre.... Le bruit court, dites-vous, qu'ils s'épouseront avant peu. N'en croyez rien, madame. Le docteur n'est pas un homme qu'on épouse, et Mme Sauvigny n'est pas de ces veuves qui se remarient. Elle s'est fait une existence à son goût, elle n'y voudrait rien changer.
«Pour savoir qui est Mme Sauvigny et ce qu'elle vaut, il faut l'avoir longtemps pratiquée. Je connais des étourdis, et je suis du nombre, qui ont passé plus d'une fois près d'elle sans la remarquer. Elle-même se croit très ordinaire, et elle ne ressemble à personne. Elle a de rares qualités, et n'a pas grand mérite à les avoir: c'est la nature qui en fait tous les frais. Elle emploie sa vie à faire le bien; ne l'en louez pas; elle vous dirait de la meilleure foi du monde qu'elle ne s'occupe que de se rendre heureuse, qu'elle ne cherche que son plaisir. Fille unique d'un riche négociant en tissus de la rue du Sentier, mariée très jeune à un banquier qui ne l'était plus, elle a perdu dans l'espace de quelques années son père, sa mère, son mari, et à l'âge de vingt-cinq ans, elle restait seule, sans enfants et sans devoirs, à la tête d'une grosse fortune qui ne tarda pas à l'incommoder. Elle allégea sa charge en se consacrant aux œuvres de bienfaisance; elle a désormais quelques millions de moins à porter: vous voyez bien qu'elle ne cherche que ses aises.
«Elle possédait à quinze lieues de Paris une grande terre et un grand château, qu'elle a converti, par pur égoïsme, en un asile de vieillards des deux sexes. Elle le dirige en personne; elle a le génie de l'ordre et de l'administration, et on a toujours du plaisir à exercer ses talents. Cette maison est un hospice modèle; vous pouvez m'en croire: vastes cours plantées d'ormes, jardins, vestibules, escaliers, magasin aux provisions, pharmacie, cuisines, cabinets de bains, buanderies, dortoirs et réfectoires chauffés à la vapeur, offices chauffés au gaz, j'ai tout vu, tout admiré, et particulièrement la lingerie, qui est un rêve. Je ne m'étais jamais douté jusqu'ici qu'on pût rêver devant des armoires profondes, regorgeant de gros et de menu linge savamment empilé; il est vrai de dire que ce linge, blanc comme neige, fleure la lavande et le mélilot. Voilà les récréations que se donne cette femme; plus sévère pour moi-même, je ne m'en donnerai jamais de si coûteuses.
«Ses bons vieux et ses bonnes vieilles, qui sont vraiment sans façons, l'ayant dépossédée de son château, évincée, mise à la porte, elle s'est construit à l'autre extrémité de son grand parc un simple chalet. Gardez-vous de la plaindre; si elle n'aime pas qu'on la loue, elle aime encore moins qu'on la plaigne, et ce chalet, moitié briques, moitié bois, où la maçonnerie s'assortit agréablement avec la charpente, est aussi confortable que rustique. Assis sur un soubassement de pierre de taille, il occupe le milieu d'une terrasse bordée de balustres et ombragée de vieux tilleuls, au pied de laquelle passe une route et coule une rivière. L'étage inférieur, flanqué de galeries à claire-voie, la façade en pignon aigu, protégée par un large avant-toit, les corniches et les balcons des fenêtres géminées, les boiseries d'un beau rouge foncé, tout dans cette demeure est frais, attirant et donne aux passants envie d'entrer. Mme Sauvigny est une égoïste qui a du goût, et, par vanité sans doute, elle a voulu que son refuge eût bon air, que personne n'allât s'imaginer qu'elle s'était dépouillée pour ses vieillards.
«Malheureusement, madame, qu'elles fassent le bien ou le mal, les femmes sont des êtres intempérants. À mon avis, Mme Sauvigny fait le bien avec excès, elle a l'intempérance du cœur. Son hospice ne suffit pas à la rendre heureuse. Qu'elle couru les grands chemins, par tous les temps, pour visiter les pauvres et les malades des environs, soit! Si je m'avisais d'y trouver à redire, elle me répondrait que ce sont des distractions utiles à sa santé, des exercices hygiéniques, que la charité qui court est son sport, comme le cheval et la bicyclette sont les miens. Mais je lui en veux d'avoir attiré dans ce pays le docteur Oserel. Quoiqu'elle n'en convienne pas, ce fut une faute et une grande complication dans sa vie.
«Votre lettre m'a prouvé que vous connaissiez de réputation le docteur Oserel. Vous savez que ce savant praticien est un de ces chirurgiens de province qui vont de pair avec les plus célèbres de Paris, qu'il excelle surtout dans le traitement des maladies de femmes qui relèvent de la médecine opératoire. Mais peut-être ignorez-vous que, quoique très mûr, il appartient à la jeune école. Ah! madame, que le ciel vous préserve de tomber jamais dans ses mains redoutables! Il a daigné travailler à mon instruction; il m'a appris que, depuis la découverte des anesthésiques, les chirurgiens, n'ayant plus besoin de se presser, libres d'en prendre à leur aise, multipliaient les précautions, que leurs deux pratiques favorites étaient le morcellement des tumeurs et l'hémostase, ou arrêt de l'hémorragie au moyen des pinces et appareils de compression. On a changé tout cela. On estime que le point est d'aller vite, d'épargner au patient l'épuisement nerveux causé par les longs tripatouillages et par la meurtrissure des tissus. On pose en principe que chi va presto va sano. Mais, pour aller presto, il faut que l'opérateur s'entende à travailler dans le sang, qu'il ait des mains aussi subtiles que carnassières et des yeux au bout des doigts.
«Le docteur Oserel est du nombre de ces opérateurs qui font en vingt minutes ce que les plus habiles faisaient autrefois en une heure. On assure que les patients s'en trouvent bien. Que le bon Dieu le bénisse! On affirme aussi que, quelque amour qu'il ait pour son art, il n'opère que dans les cas où il y a des chances sérieuses de réussite, que s'il approuve les audacieux, il réprouve les téméraires. Bref, il ne souhaite pas la mort de son prochain, c'est une justice à lui rendre, et, pour être tout à fait équitable à son égard, j'ajouterai que ce représentant de l'école du fa presto, qui n'a jamais l'esprit plus lucide que quand la liqueur rouge coule à flots, n'est pas un homme rapace. S'il était riche, il opérerait pour le seul plaisir d'opérer; ne l'étant pas, il rançonne les malades payants, mais il opère avec autant de plaisir ceux qui ne paient point. Telles sont ses bonnes qualités; j'ai tout dit, je pense avoir épuisé le sujet.
«Madame, ils eurent bientôt fait de s'entendre comme larrons en foire. Elle l'avait fait venir d'Orléans pour examiner une de ses protégées, dont la maladie était bizarre. Elle l'emmène déjeuner au Chalet. En sortant de table, elle lui fit visiter son asile de vieillards, qui l'intéressa peu: vieux ou jeunes, il ne s'intéresse vraiment qu'aux gens qui ont des tumeurs. Puis on fit le tour du parc, d'où la vue plonge sur toute la vallée. Le docteur s'enfonça bientôt dans une profonde rêverie; ce n'était pas le paysage qui le touchait, car il s'écria tout à coup: «—Ah! madame, vous avez manqué votre affaire; c'était une maison de santé, une clinique chirurgicale qu'il fallait fonder ici. Qu'on serait bien chez vous pour faire de la médecine opératoire!»
«Il faut vous dire que dans son enfance il mena les oies aux champs. Il lui en est resté quelque chose; les villes sont pour lui des prisons et il est fermement convaincu qu'on n'opère bien qu'au village. L'endroit lui parut offrir toutes les conditions désirables. Le parc de Mme Sauvigny et le village adjacent sont exposés au midi et adossés à un plateau rocheux, qui les abrite contre les vents du nord; grâce aux émanations d'une immense forêt de chênes, de hêtres et de pins, l'air y est plus salubre qu'ailleurs: les forêts sont de puissants antiseptiques. Le docteur avait pensé à autre chose encore, il pense à tout. Il s'était dit que, si Mme Sauvigny consentait à passer un bail avec lui, il serait le proche voisin de plusieurs petites villes trop éloignées de Paris pour que leurs habitants aillent s'y faire traiter, et il comptait sur son génie, sur sa renommée pour persuader à Paris de lui envoyer, malgré la distance, des tumeurs à opérer.
«Mme Sauvigny s'est résolue sans peine à lui bâtir sa maison de santé, qui est connue dans tout le pays sous le nom de maison Oserel, et dont il paie un loyer dérisoire. D'un commun accord, ils avaient inséré dans le contrat une clause portant qu'il donnerait des consultations gratuites et réserverait un pavillon aux pauvres, à l'entretien desquels elle pourvoit. Le corps de logis est habité par des pensionnaires, dont elle ne s'occupe point; elle n'entendait pas se faire marchande de soupes. Le docteur a pour premier ministre une vieille intendante, qui fut sa ménagère depuis le jour où il perdit sa femme. On la dit fort industrieuse, très experte en son métier; conseillé par cette Égérie, s'il fait des cures admirables, il fait aussi d'excellentes affaires; c'est du moins le bruit public, mais on lui rend le témoignage qu'il acquitte religieusement ses charges. Il a gagné son pari, sa confiance en son étoile n'a pas été trompée: Paris ne tarda pas à venir, Paris donne tant que cette année il a dû refuser du monde, et je ne serais pas surpris qu'il fût en instance auprès de Mme Sauvigny pour qu'elle lui agrandisse sa maison, désormais trop étroite.
«Elle en passera par là, elle ne sait rien lui refuser. Comment expliquer la déférence, l'étrange attachement qu'elle a pour lui? Il faut croire que, très curieuse de médecine, elle aime à feuilleter ce gros dictionnaire. Ce n'est pas tout: cette femme si délicate, si fine, fait à ce rustre l'honneur de le regarder comme son congénère. S'il a gardé les oies dans son enfance, elle est elle-même la petite-fille d'un paysan du Jura, dont elle prétend tenir beaucoup; elle croit à l'atavisme; elle se sent, dit-elle, très paysanne. Elle sait gré au docteur d'être un fils de la glèbe et de sacrifier comme elle aux dieux des champs et des bois.
«Homme supérieur, tant qu'on voudra, ce grand faiseur de cures miraculeuses est un affreux despote, possédé du démon de la jalousie. Il désire qu'elle lui appartienne, qu'elle soit sa chose, et il lui reproche comme de criminelles infidélités toutes les occupations où elle trouve son plaisir. Il est jaloux du ses vieillards, des pensées et du temps qu'elle leur donne, jaloux de ses relations de voisinage, des amis qu'elle reçoit, des pauvres qu'elle visite, de ses chiens, de ses chats, de ses chevaux, de son jardin et de son jardinier, jaloux des livres qui l'amusent et du mélilot qu'elle cueille pour parfumer sa lingerie, jaloux des fleurs qu'elle regarde, jaloux de l'air qu'elle respire. Il voudrait qu'elle n'eût pas d'autre intérêt dans la vie que celui qu'elle porte à ses prouesses chirurgicales, aux énormes fibromes qu'il enlève par l'ouverture complète de la cavité abdominale. Que dis-je? il ne lui suffit pas qu'elle s'intéresse à ses laparotomies, il exige qu'elle y assiste et qu'elle s'en mêle. Vous n'imaginez pas les épreuves, les servitudes qu'il lui impose. Il a découvert qu'elle s'entendait mieux que son interne à administrer le chloroforme, qu'elle endormait les malades par enchantement, et dans tous les cas graves, il lui inflige cette abominable corvée. Je l'ai vue entrer dans la salle des opérations aussi pâle qu'un condamné qu'on traîne à la guillotine; c'est par un effort suprême de sa volonté qu'elle surmonte son angoisse, commande à ses nerfs et s'en fait obéir. Je l'ai mainte fois exhortée à secouer le joug; mais non, elle subira jusqu'au bout cette odieuse tyrannie. Le monstre a réussi à lui persuader que pour qu'il ait toute sa tête, il faut qu'elle soit là, et elle se résigne à être là.
«N'allez pas croire toutefois qu'elle se résignerait à l'épouser. S'il s'avisait de lui en faire la proposition, il essuierait, je gage, un refus catégorique; mais il n'aurait garde de s'exposer à ce hasard. Tout veuf qu'il soit, il est marié: il a épousé la chirurgie, et il est trop content de sa femme pour se soucier d'en avoir deux. Soyez certaine d'ailleurs que, si monstrueux que soit son orgueil, il rend justice à sa figure. Épais, massif, grossièrement équarri, la peau rugueuse, l'œil jaune et inquiétant, je vous donne le docteur Oserel pour un des hommes de France les plus laids. Avez-vous ainsi que moi relu récemment Don Quichotte? Vous souvient-il de cet écuyer du bachelier Samson Carrasco, dont le nez informe et colossal épouvanta Sancho? Celui du docteur a cet avantage qu'il n'est pas en carton et qu'il est très expressif; il lui sert à manifester tous ses sentiments, ses joies superbes, ses chagrins, ses dépits, ses soupçons, ses transports jaloux. Non, ce n'est pas un nez, c'est quelque chose qui ressemble à la trompe charnue et rétractile d'un tapir. Songez aussi que notre homme a cinquante ans sonnés et en paraît soixante, qu'elle en a trente-cinq, que dans ses bons jours, ses yeux de brune claire en ont seize, que son sourire n'en a jamais plus de vingt, qu'elle a des gaietés d'enfant, et que vous chercheriez vainement un cheveu gris sur cette tête sérieuse, qui caresse parfois des chimères et à laquelle les fardeaux lourds sont aussi légers qu'un roitelet à la branche où il se pose. Y pensez-vous, madame? En bonne foi, vous voudriez donner cette adorable femme, corps et âme, au plus maussade des pachydermes! J'en ai juré par mon piano, ce crime ne se commettra pas!
«D'ailleurs, je vous le répète, pourquoi se remarierait-elle? Quoi qu'il en dise, malgré son horreur pour les grandes villes, M. Oserel finira par s'établir à Paris, seul théâtre qui soit digne de ses exploits. Elle aimait beaucoup Paris, elle ne le regrette pas. Quand elle y était, elle pensait quelquefois à des bœufs dont le mugissement l'appelait, à des prés verts ou à des champs jaunes, qui lui faisaient signe d'accourir; depuis qu'elle est au village, elle n'a jamais rêvé à la loge qu'elle avait jadis à l'Opéra. Et voilà ce que c'est que d'avoir eu un grand-père qui mettait sa gloire à tenir d'une main ferme le manche de sa charrue! Le monde ne lui manque point; elle est heureuse, parfaitement heureuse; elle n'a pas un moment d'ennui. Son hospice, ses pauvres, des registres à revoir, des comptes à apurer, des projets, des plans, des devis, des malheurs consolés, des misères soulagées, qui apprennent à sourire, voilà ses spectacles, ses fêtes et ses délices. En vérité, si beaucoup de femmes entendaient ainsi la vie, la question sociale serait bientôt résolue.
«L'amour des champs est contagieux, paraît-il, et il commence à me gagner. J'ai trouvé à louer ici une cabane et un enclos, qui s'appelle l'Ermitage, et aussi vrai que Mme Sauvigny se sent paysanne, je me sens devenir ermite. Le docteur affirme qu'on n'opère bien qu'au village, elle déclare que c'est là seulement qu'on est heureux. Je ne sais qu'en penser, mais je suis tenté de croire qu'il y a dans ce pays un charme mystérieux qui agit surtout sur les musiciens, et qu'ils y composent de bonne musique. Être inspiré si loin de vous! Cela tient du miracle. Je m'étais promis de vous dire que je périssais d'ennui; je veux être franc, madame, je ne m'ennuie pas.»
Voilà ce que le jeune, brillant et déjà célèbre compositeur Valery Saintis écrivait le 23 août 189... à la comtesse de R..., qui cette année avait cherché en vain à l'attirer dans sa villa de Trouville, où l'été d'avant il avait fait un long séjour. La maison était pleine, et cependant sa place restait vide. Ce grand musicien était un merveilleux pianiste, d'une prodigieuse mémoire, et si l'envie lui en venait, un improvisateur incomparable, grande ressource pour les jours de pluie, sans compter que l'homme était un charmeur. Sa figure sans traits, d'un dessin plus agréable que correct, semblait comme inachevée et avait le mystère d'une esquisse, mais d'une esquisse de maître. Ses cheveux d'un blond doré, sa bouche grasse et sensuelle, son front large, puissant, où se jouait un rayon, ses yeux d'un bleu dur, qui s'adoucissaient subitement, la mousse pétillante de folie qu'il avait parfois dans le regard, le signalaient à l'attention. Sa voix chaude, sa parole vibrante, les séductions de son sourire lui avaient valu de glorieux triomphes. Il avait reçu de la nature le don de croire et de persuader, et quoiqu'il se passât plus de choses dans son imagination que dans son cœur, on s'y trompait et il s'y trompait lui-même.
Les hommes le goûtaient peu; ils le soupçonnaient vaguement de les mépriser. C'était une fausse apparence, il n'était ni fat ni malveillant. Il avait une haute idée de lui-même; mais son orgueil débonnaire se consolait facilement des victoires d'autrui; les siennes lui suffisaient, et, se jugeant hors de pair, les comparaisons chagrines n'empoisonnaient point sa vie. L'attaquait-on, la riposte était vive, mais il mêlait toujours quelque grâce à ses impertinences. Quand son amour-propre n'était pas en jeu, il était bon prince, serviable, généreux, obligeant; il savait se déranger, et il tenait ses promesses. Son amitié n'était point un de ces figuiers stériles que le Christ condamnait au feu.
Si les hommes se défiaient de lui, les femmes lui faisaient fête, lui prodiguaient les attentions, les avances, les paroles flatteuses. Il savourait ce nectar; il ne détestait pas la cajolerie, mais il ne s'en contentait point; en matière de sentiment, il cherchait le réel, le solide. Il avait de fougueux désirs, et dès que ses fougues le prenaient, il devenait entreprenant, audacieux jusqu'à la témérité. Il s'était acquis la réputation d'un homme dangereux, et les femmes les plus résolues à résister ne sont pas fâchées d'avoir à se défendre.
Mme de R..., désolée que par un inconcevable caprice il ne se fût pas rendu à ses pressants appels, s'était demandé quelle était la raison secrète, l'aventure de cœur qui retenait dans une solitude, dans un désert, cet homme si répandu et si sociable, car les belles dames sont disposées à croire que les endroits où elles ne sont pas sont des déserts. Elle était allée aux renseignements, et soit hasard, soit divination, elle avait rencontré juste dans ses conjectures. La lettre qui fut lue ce soir-là, à haute voix, devant une nombreuse assistance, leva ses derniers doutes. Chacun la commenta, dit son mot. On décida d'un commun accord que M. Saintis était éperdument amoureux de Mme Sauvigny, que c'était là le charme mystérieux qui le retenait prisonnier en Seine-et-Marne, et la cause de son mauvais vouloir contre le fameux docteur Oserel.
On n'était pas content de lui, on se vengea de cet infidèle en discutant son talent.
«Qu'il en ait beaucoup, dit un membre de l'Académie des Beaux-Arts, personne n'en doute. Donnera-t-il jamais tout ce qu'il est capable de donner? C'est une autre question. La vie lui a été trop facile. Il avait des rentes, une santé imperturbable, l'humeur folâtre, le vin gai et le ferme désir de se rendre heureux, sans trop regarder aux moyens. Il n'a pas contracté l'habitude des grands efforts, de ces tourments volontaires qui sont le secret du génie: c'est la souffrance qui nous révèle à nous-mêmes. Les enfants ne font pas leurs dents sans souffrir, et les oiseaux sont malades pendant la mue. L'existence des vrais artistes a sa crise inévitable, douloureuse, qui les perd ou qui les sauve. Ils se sont mis en règle avec le passé, ils ont appris les traditions et le métier, il leur reste à se chercher et à se trouver. Dressés, façonnés par un maître, ils furent quelque temps de serviles imitateurs: il faut avoir servi pour mériter d'être libre, il faut s'être donné pour avoir le droit de s'appartenir. Raphaël et Van Dyck, Mozart et Beethoven ont parlé une langue apprise avant de trouver la leur. Tout véritable artiste est un esclave affranchi. Je crains que Valery Saintis ne s'affranchisse jamais qu'à moitié de la servitude étrangère. On ne peut dire qu'il ait eu un maître, il en eut vingt, qu'il admirait tous, sans en préférer aucun. Tant d'équité faisait honneur à la rectitude de son jugement; mais il est bon qu'un jeune homme, à l'âge des déraisons, ait été résolument, passionnément injuste, qu'avant de dire: «J'aime Platon, j'aime encore «mieux la vérité», il ait commencé par sacrifier la vérité à Platon. Ce beau papillon a coqueté avec toutes les fleurs. Il sait ses classiques par cœur, et le piano que voici m'est témoin qu'il rend les styles les plus divers avec une égale perfection. Je crains vraiment qu'il n'ait trop de souplesse et trop de mémoire, et je le soupçonne de prendre quelquefois des réminiscences pour des inspirations. On a dit d'un célèbre jacobin qu'il avait une facilité meurtrière à revêtir la nature d'autrui. Notre ami Saintis a une facilité excessive à s'approprier les procédés et le génie des autres. Le jour viendra-t-il où, dégorgeant ses souvenirs d'érudit, il sera tout à fait lui-même, pleinement et sans mélange? Je le souhaite pour sa gloire et pour notre bonheur.»
Mme de R... le regarda de travers; elle n'admettait pas qu'on touchât à son Saintis, dont elle adorait le talent. Elle n'eut garde de relever les assertions blasphématoires de ce censeur hargneux et disert. Les femmes ne discutent point; mais, après qu'on a tout dit, elles répètent, comme Galilée: E pur si muove!
«Cette femme, qui se croit ordinaire, nous l'a pris, dit-elle avec mélancolie, en froissant la lettre dans sa main; il est perdu pour nous.
—Et soyons de bonne foi, nous aurons peine à le remplacer», dit la baronne de B.....
Il y avait parmi les hôtes de la comtesse un juge d'instruction, beau parleur, grand conteur d'anecdotes, à la mine fringante, à l'esprit pincé. Il était seul à ne point s'affliger de la désertion de l'infidèle, qui, l'année précédente, lui avait causé des chagrins, en le condamnant à ne jouer que les seconds rôles. Il ne faut jamais deux coqs dans un poulailler.
«C'est votre faute, mesdames, dit-il avec un peu d'aigreur, vous l'avez trop gâté. S'il néglige ses devoirs et ne suit que sa fantaisie, vous devez vous en prendre à vous. Mais vous pouvez vous rassurer, il vous reviendra. Mme Sauvigny me paraît être une de ces places qu'on n'emporte pas d'emblée; pour peu que le siège traîne, il se rebutera; à sa manière, comme le docteur Oserel, il appartient à l'école du fa presto. Soyez certaines que vous le reverrez avant peu, et surtout ne craignez pas qu'il vous fasse l'affront d'épouser telle veuve dont le sourire a vingt ans. Il aimerait mieux se pendre que de renoncer à sa vie de garçon. Vous la lui rendez si douce! Vous l'étouffez sous les roses.»
La semaine d'après, M. Valery Saintis recevait de Trouville un billet très court, ainsi conçu: «Vous êtes un ingrat, et si je m'en croyais, je ne vous reverrais de ma vie». Cette menace ne l'émut point. Il descendit dans son jardin, contempla ses pruniers, couverts de reines-Claude aussi dorées que ses cheveux. Il en mangea, en se disant:
«Cette chère comtesse ne s'en croira pas; je la reverrai quand il me plaira de la revoir.»
Dans ce moment, à trois kilomètres de là, le docteur Oserel venait d'achever une hystérectomie, qui lui avait donné quelque souci. Il appréhendait des complications; il craignait aussi que le sujet ne fût rebelle au chloroforme, et il avait exigé que ce fût Mme Sauvigny qui l'endormît. Tout avait marché à souhait; ils étaient heureux l'un et l'autre. Il avait allumé une cigarette, et on assure que la première cigarette que fume un opérateur, après s'être lavé les mains, a une saveur exquise. De son côté, elle était aussi contente qu'on l'est d'habitude quand on s'est acquitté d'une corvée, tiré à sa gloire d'une affaire désagréable qui vous faisait peur: rien n'est plus propre à rafraîchir le sang.
Dès qu'il eut fini sa cigarette, elle emmena le docteur déjeuner au Chalet. Jusqu'au dessert, il lui expliqua savamment ce qu'avait eu de particulier l'opération du jour, en raconta d'autres qui semblaient identiques et ne l'étaient pas, cita des faits, ébaucha des systèmes, lui fit un cours d'anatomie; elle écoutait avec recueillement, avec dévotion, en se reprochant de ne pas tout comprendre. Ils prirent le café dans une petite loge ou méniane en avant-corps, aux pans coupés, construite en cul-de-lampe, laquelle avait vue sur la terrasse et sur la route qui longeait la rivière. Le docteur avait entamé un second discours; il parlait avec feu de certains changements que, sur le conseil de son intendante, il se proposait d'introduire dans le train de sa maison. Si attentive qu'elle fût, elle eut une distraction: elle avait cru entendre le trot d'un cheval, qu'elle soupçonnait d'être une jument blanche. Elle se leva; elle ne s'était pas trompée. Le cavalier lui fit face et la salua; elle répondit par un sourire. Il l'interrogeait des yeux, il semblait dire: «Êtes-vous seule?» Au même instant, il vit apparaître la grosse tête du docteur, qui s'était levé, lui aussi, et le regardait. Il salua une seconde fois et partit à franc étrier.
«J'aurais parié que c'était lui», grommela le docteur.
Il se rassit et tambourina une marche guerrière sur l'un des bras de son fauteuil. Elle devinait au froncement de ses narines qu'il couvait une colère.
«Madame, dit-il enfin, au risque de vous désobliger, je vous déclare que vous êtes à la fois la plus admirable et la plus étonnante des femmes que je connaisse.
—Je vous dispense, répondit-elle en riant, de m'expliquer ce que je puis avoir d'admirable; dites-moi tout de suite en quoi je vous étonne.
—Non, je n'écourterai pas ma harangue; eh! que diable, qui dit le mal doit dire le bien, et quand les pilules sont amères, c'est bien le moins qu'on les dore. J'ai toujours admiré la justesse et la sûreté de votre coup d'œil, la solidité de votre jugement. Si vous endormez si bien les malades, c'est que vous discernez les cas, que vous avez la science des doses, et que vous gardez votre sang-froid. Tout à l'heure, nous avons eu un moment difficile; mon interne, qui manque de tempérament, a failli perdre la tête; vous aviez toute la vôtre. Vous possédez, madame, un grand bon sens naturel, fortifié par l'éducation et par la religion que vous a donnée le hasard de votre naissance. Elle vous a accoutumée de bonne heure à tout examiner et à retenir ce qui est bon. Je vous crois très attachée à votre confession; si vous pratiquez peu, ce n'est pas votre faute, il n'y a pas de temple dans les environs. Et cependant, si bonne protestante que vous soyez, autre preuve de bon sens, vous êtes la tolérance même.
—Le vilain mot! fit-elle. Je ne tolère pas, je respecte.
—Il est déjà bien beau de tolérer; il y a tant d'intolérants, tant de sots, qui trouvent leur tête si bien taillée qu'ils voudraient que toutes les autres fussent faites sur ce patron! Vous avez montré qui vous étiez le jour où vous avez résolu de confier à des religieuses le service de votre asile. Vous aviez su comprendre que les surveillantes laïques ont des attaches au dehors, des intérêts de famille qui les distraient de leurs fonctions, que, comme on l'a dit, elles ont rarement cette tenue, cette rigoureuse propreté, cet esprit d'ordre que les religieuses acquièrent par la discipline des couvents.
—Mes bonnes petites sœurs, dit-elle, ont l'amour de la règle, parce qu'elles croient à quelque chose.
—Votre action généreuse, madame, a été récompensée. Lorsque le curé de votre village, l'abbé Blandès, eut appris qu'une hérétique, qu'on disait très riche et d'humeur très libérale, venait s'établir à poste fixe dans sa paroisse, il prévit en homme d'esprit qu'elle y ferait la pluie et le beau temps. Il s'inquiéta, vous fit une guerre sourde, sema des bruits fâcheux, adjura ses ouailles de se tenir en garde contre la dangereuse séductrice. La guimpe blanche de vos religieuses et la jolie chapelle que vous leur avez bâtie l'ont subitement amadoué, et vous êtes, vous et lui, dans les meilleurs termes, à ce point que, s'il en faut croire la chronique, ce prêtre zélé ne se fait aucun scrupule de mettre lui-même la séductrice à contribution.
—Je vous en prie, docteur, interrompit-elle, dites-moi ce que j'ai d'étonnant.
—Nous y venons. Un peu de patience! vous ne perdrez rien pour avoir attendu. Mais je tiens à vous dire une fois de plus que j'admire infiniment votre perspicacité et votre esprit de conduite. Vous séparez la balle d'avec le grain. On vous trompe difficilement. Les solliciteurs qui assiègent votre porte et vos oreilles n'ont qu'à se bien tenir; vous n'êtes dupe ni des histoires, ni des visages. Si bonne que vous soyez, vous savez dans l'occasion éconduire les fausses misères, et quoique les refus vous coûtent, vous dites quelquefois non, et j'ai cru remarquer que ce non protestant était plus net, plus décisif, plus péremptoire qu'un non catholique.»
Il contempla un instant ses mains, ses longues, ses larges mains, qui savaient se faire toutes petites et souples comme des anguilles quand elles vaquaient aux délicates et sanglantes besognes de leur métier. Puis, haussant la voix:
«Eh bien! madame, puisqu'il faut enfin vous le dire, je m'étonne qu'une femme si avisée, si raisonnable, si clairvoyante, si judicieuse, si habile à distinguer les chiens d'avec les loups et à discerner les vrais pauvres des faux, qu'une femme qu'on n'abuse point, qui ne prend jamais le change, soit dans certains cas d'une si déplorable crédulité.
—Dans quels cas? demanda-t-elle.
—Dans tous les cas de conscience, dont vous avez la fureur de vous occuper. Il faut que cela sorte, il y a beau jour que je ronge mon frein. Eh! madame, toutes les peines que vous vous donnez pour assainir le corps de votre prochain, le bon Dieu vous en tiendra compte, et quand vous m'aidez à opérer une tumeur, vous vous employez à une œuvre pie et méritoire. C'est un genre d'opérations qui produit de visibles résultats. Mais les tumeurs de l'âme, sacrebleu! laissez au ciel le soin de les guérir. Je donnerais ma main à couper que de tous les genres de charité, c'est encore celui qui vous intéresse le plus. Vous n'êtes pas fâchée qu'il y ait des âmes malades; vous avez tant de plaisir à les dorloter, à les panser! Vous ne savez pas encore que le Maure entre noir au bain, que noir il en ressort; vous croyez à l'efficacité des bonnes paroles, et c'est ainsi que vous êtes tour à tour la plus raisonnable et la plus chimérique des femmes.... Madame, excusez-moi, je ne crois pas aux cures d'âmes. J'ai cinquante ans, et je vous affirme qu'à ma connaissance il n'en est pas une qui ait réussi.
—C'est une opinion très contestable, répliqua-t-elle, en hochant la tête. Mais à quel propos me faites-vous cette grosse querelle?
—À propos du jeune homme qui tout à l'heure faisait caracoler sous votre fenêtre une jument blanche. Puisse-t-elle avoir les éparvins ou devenir lunatique!
—Pauvre bête! que vous a-t-elle fait? Il ne vous suffit donc pas d'être dur aux humains?»
Et après un silence:
«Vous n'aimez pas M. Saintis, et c'est un tort que je vous reproche.
—M'autorisez-vous, une fois pour toutes, une bonne fois, à vous parler librement de lui? S'il me déplaît, c'est que je n'ai de goût que pour les gens sûrs, et je regrette que vous vous plaisiez tant dans sa compagnie. Qu'il soit un grand musicien, c'est possible; je ne m'y connais guère. La musique, j'en conviens, est pour moi le plus obscur des grimoires, une impénétrable énigme, dont ma pauvre intelligence a renoncé depuis longtemps à trouver le mot. Le seul instrument que je comprenne est le tambour; celui-là du moins dit clairement ce qu'il pense. Mais je veux que M. Saintis ait autant de génie qu'il lui plaît de le croire: vous voyez que je lui fais bonne mesure, que je ne lui refuse rien. Il m'est tombé l'autre jour sous les yeux un article de journal plein d'allusions malignes à ses bonnes fortunes, aussi célèbres, paraît-il, que ses opéras, et je trouve en vérité qu'il vient trop souvent ici.»
Et, roulant les yeux, il ajouta d'un ton presque tragique:
«Prenez-y garde, madame; je suis tourmenté de l'idée qu'il finira par vous compromettre.»
Elle ne put s'empêcher de sourire, pendant qu'une légère rougeur lui montait aux joues. L'idée du docteur lui semblait bizarre, baroque, et même un peu comique. Qu'on pût la compromettre, que ses vieillards et ses pauvres fussent capables de se mettre en tête qu'elle avait une aventure, quelle invraisemblance! quelle énormité! Cependant, à y bien réfléchir, cette idée énorme avait son côté flatteur. Un homme de sens rassis, tel que le docteur Oserel, trouvait donc qu'elle était encore une assez jolie femme pour qu'on pût croire, s'imaginer.... Il lui faisait beaucoup d'honneur, et c'est pourquoi elle avait en même temps souri et rougi.
«Qu'avez-vous à répondre? reprit-il.
—Beaucoup de choses. Et d'abord, vous ne savez pas, mon bon monsieur, que M. Saintis a été mon ami d'enfance, que nous sommes nés tous deux au Sentier, lui dans les soieries, le demi-gros, le rassortiment, moi dans les tissus, dans le gros, que nos familles étaient intimement liées, que je ne vais jamais à Paris sans passer au moins une demi-journée avec sa sœur, Mme Leyrol. Autre détail: avant d'acheter son château, mon père louait une villa à Louvecienne, et le petit Valery Saintis y a fait de nombreux séjours. Nous allions ensemble à la maraude; nous avons croqué tête à tête des pommes vertes, clandestinement cueillies chez le voisin, ce qui leur donnait un goût particulier. Ce sont là des complicités qui unissent deux cœurs à jamais. Je l'appelais mon petit Valery, il m'appelait Lolotte.
—Et vous appelle-t-il encore Lolotte?
—Non, le respect est venu. Pendant que je devenais respectable, il a fait un chemin fort brillant dans le monde, et, j'en conviens, je me sens flattée d'être l'amie d'un homme célèbre; si vous-même vous l'étiez moins, peut-être me seriez-vous plus indifférent; les femmes sont si vaniteuses! Mais ce qui me touche plus encore que sa renommée, c'est son talent. Je ne suis pas comme vous; sans être musicienne, j'aime passionnément la musique; elle me détend, me délasse. À peine M. Saintis s'est-il assis devant mon piano et laisse-t-il courir ses doigts sur le clavier, mes fatigues, mes soucis s'évanouissent; nous en avons tous et nous sommes heureux de les oublier. En l'écoutant, il me semble que la vie est une histoire qui finit bien.
—Est-ce là vraiment tout ce qui se passe entre vous? Allez, madame, on n'en fait pas accroire à un vieux médecin. Avouez que cet homme de génie se complaît à dévider devant vous son écheveau très compliqué, qu'il vous conte avec une joie secrète ses nombreux péchés, que vous ne perdez pas un mot de ce qu'il vous dit, que son cas vous paraît intéressant, que vous lui prodiguez les sages conseils, que vous vous êtes promis de le convertir, qu'il feint une contrition qu'il ne ressentira jamais, que vous lui imposez de douces pénitences, et qu'il n'a pas besoin de les accomplir pour que vous lui donniez l'absolution. Selon moi, le grand tort de la morale chrétienne est de glorifier le repentir; le vrai repentir, madame, est aussi rare que l'oiseau bleu.... Ai-je deviné juste? Est-il vrai que depuis trois mois que votre ami d'enfance est venu planter sa tente dans ce pays, vous vous livrez souvent à ces savoureux et périlleux entretiens, qui remplacent avec avantage les pommes vertes d'autrefois? J'envie son sort; heureux les pécheurs qui se confessent à vous!
—Quand on est un homme de science, reprit-elle, d'un ton grave, on doit se piquer d'être exact. M. Saintis n'est dans ce pays que depuis six semaines, et vous savez que je suis très occupée, qu'on me dérange à tout moment, qu'il n'est pas toujours facile de s'entretenir seul à seule avec moi.... Au surplus, docteur, est-il défendu aux femmes d'avoir, comme vous autres, leurs secrets professionnels?»
Il se leva brusquement et n'attendit pas d'être à la porte pour se coiffer de son chapeau à grands bords.
«Eh! parbleu, de quoi vais-je me mêler? Sont-ce là mes affaires? Pardonnez, madame, son indiscrétion à un vieux radoteur, qui retourne voir ses opérées, moins intéressantes à coup sûr qu'un grand musicien qui s'amusa beaucoup.»
À ces mots, il partit sans lui avoir donné la main; cela arrivait quelquefois. Elle releva une mèche de ses cheveux châtains qui s'égarait souvent sur son front, s'accouda sur l'appui de la fenêtre, et comme il traversait la terrasse, avançant la tête:
«Docteur, mon bon docteur, lui cria-t-elle, je ne suis ni admirable, ni étonnante.»
Il ne répondit point; il se contenta de hausser deux fois de pitié ses larges et puissantes épaules, et doubla le pas.
N'ayant jamais été amoureux, il dépensait son fonds de jalousie innée dans ses amitiés, qui étaient ses romans; c'est ainsi qu'il payait son tribut à l'humaine faiblesse. Il avait chagriné Mme Charlotte Sauvigny, qui aurait voulu que ses amis s'aimassent comme elle les aimait; elle leur en demandait trop, et puis, s'ils se jalousaient, elle y était, malgré elle, pour quelque chose: nature contenue, réservée, discrète, ses moindres attentions avaient beaucoup de prix; il était naturel qu'on se les disputât.
II
Si, quelques mois auparavant, on avait annoncé à M. Saintis que, plantant là ses belles amies, il irait s'installer dans un lieu solitaire, en pleins champs, au bord d'une route où il passait plus de voitures de roulier et de chariots de foin que d'équipages; que, pendant toute une saison ou mieux encore durant toute une année, il ne quitterait que de loin en loin et pour affaires pressantes sa thébaïde si cruellement tranquille; qu'il y serait pauvrement logé, qu'il habiterait une maison de paysan, sans autre société quotidienne que celle de son valet de chambre, d'une cuisinière louée dans le pays, d'un grand tilleul, de deux pruniers, de quelques groseilliers à maquereau, de cinq ou six poules, d'une lapine toujours près de mettre bas, d'un carré de choux, d'une chatte et d'une vieille girouette rouillée, qui grinçait lamentablement en tournant, mais qui par bonheur ne tournait presque jamais; si on l'avait assuré que, dans sa profonde retraite, il n'aurait pas un moment d'ennui, qu'il travaillerait d'arrache-pied, emploierait ses jours et ses longues soirées à composer un opéra et, par manière de passe-temps, des concertos et des élégies pour piano, mais qu'il changerait sa méthode de travail, que dorénavant grand éplucheur et devenu sévère à lui-même, il répéterait sans cesse: «C'est bien, et pourtant ce n'est pas encore cela»; si quelqu'un lui avait dit comment il amuserait ses loisirs et que sa principale, sa seule récréation serait de se rendre à cheval ou à bicyclette dans une villa distante de trois kilomètres, laquelle n'aurait pas d'autres fêtes à lui offrir que les divertissements qu'on peut trouver dans un hospice de vieillards et dans une salle d'opérations, il aurait sûrement traité le prophète d'imposteur.
L'hiver de l'année précédente, il avait remporté une de ces victoires qui font époque dans la vie, qui décident d'une destinée. Jusqu'alors, il n'était guère connu que des amateurs de concerts et des gens du métier, lesquels faisaient grand cas de quelques-unes de ses compositions pour piano ou pour orchestre, en louaient la savante et ingénieuse facture. Il commençait à peine à percer, le grand public s'obstinait à ignorer son nom, et il n'était pas homme a se contenter de sa gloire obscure. Il préparait un coup, c'était son expression; paroles et musique, il composait secrètement un opéra en quatre actes, intitulé l'Alcade de Zalamea, dont il avait emprunté à Calderon le sujet et l'intrigue. Un maréchal du second Empire assurait que, pour réussir, il faut posséder trois choses: le savoir, le savoir-vivre, le savoir-faire. Valery Saintis les avait toutes les trois, et il y joignait le bonheur, qui est peut-être la plus précieuse de toutes. La première fois qu'il frappa à la porte de l'Opéra-Comique, il fut reçu, et ce qui est plus extraordinaire, aussitôt reçu, il fut joué. Un soir, à huit heures, il était encore un ignoré; à minuit, il était un homme célèbre. Une salle enthousiaste, emballée, délirante avait fait une ovation à l'Alcade, témoigné par ses frénétiques applaudissements qu'elle tenait cet opéra pour un chef-d'œuvre et l'auteur pour un grand musicien. En réalité, c'était une œuvre pleine de promesses, jeune, charmante, souvent exquise, parfois puissante, mais inégale et incomplète. Qu'importe? Il y a des défauts qui plaisent, et, quelque bonne fée lui venant en aide, il avait obtenu un de ces succès rares, excessifs, fous, que les ennemis traitent tout haut de scandaleux, que les amis déclarent tout bas inexplicables.
Les grands bonheurs se paient. Les hommes du métier qui trouvaient injuste qu'il ne perçât pas s'indignaient qu'il eût trop percé. La critique se montra malveillante, grincheuse. Les plus indulgents de ses juges lui reconnaissaient une remarquable virtuosité, la science de l'instrumentation, certaines qualités mélodiques et l'entente des développements; ils vantaient certain solo de hautbois qui avait ravi en extase les premières loges et qu'on avait trissé; mais ils accusaient ce jeune homme trop heureux de s'amuser à la moutarde, aux curiosités de l'art, aux effets d'orchestre, aux combinaisons de timbres, aux sonneries de trompettes, aux carillons de cloche, de mêler à ses nouveautés trop d'archaïsmes, d'être plus industrieux que vraiment personnel. Un autre disait: «C'est du Mozart, du Weber, du Gounod, du Verdi; ce sera, quand vous voudrez, du Schumann, du Brahms ou du Wagner; ce ne sera jamais du Saintis. Le poisson n'est pas de lui, il y met sa sauce.» Ce feuilletoniste venimeux n'ajoutait pas qu'il eût donné vingt palettes, une pinte de son sang pour trouver la recette de la sauce Saintis, qui alléchait si fort un public pâmé. Un troisième écrivait: «Ce n'est pas, comme on le prétend, un génie, ce n'est qu'un habile sans convictions, qui met toutes ses voiles au vent. À quelle école appartient-il? à celle du succès.»
Ces épigrammes l'affectaient peu; il était si content, si radieux! Il pensait à ce qu'avait dit Voltaire de l'insecte qui dépose ses œufs dans le fondement des chevaux; cela les incommode, mais ne les empêche pas de courir. Son Alcade faisait salle comble; on avait vu rarement pareille vogue; c'était une fureur, la feuille de location en témoignait. Il se sentait hors d'insulte et hors d'atteinte, et il avait toutes les femmes pour lui. Comme le disait un certain juge d'instruction à la comtesse de R..., elles l'étouffaient sous les roses; ce supplice lui semblait délicieux. On ne pouvait lui pardonner son insolent, son indécent succès, et on lui enviait ses bonnes fortunes; on lui en prêtait d'étourdissantes; on prétendait que ce sultan jetait le mouchoir.
Dix-huit mois durant, ce fut une ivresse; mais il avait trop de vrai talent pour se griser plus longtemps de fumée. Il entra un jour dans un café où des inconnus parlaient de lui; l'un d'eux disait:
«Vous verrez qu'il ne fera plus rien, qu'il n'avait qu'un opéra dans le ventre.»
Une petite goutte d'eau froide suffit quelquefois pour calmer subitement un gaz en effervescence. L'inconnu en avait menti; il se sentait capable de pondre beaucoup d'œufs, d'étonner amis et ennemis par sa fécondité. Une légende du Nord qu'on lui avait contée avait fait travailler son esprit, lui avait suggéré une idée, un sujet, un plan: cette fois encore, il serait son propre librettiste, et cela s'appellerait la Roussalka, et ce serait une belle chose. Il savait que les envieux l'attendaient à son second opéra, que le public est sujet aux retours, qu'il se paie de ses excès d'indulgence par d'injustes sévérités. Il se promit de ne point se presser, de prendre son temps, de donner cette fois toute sa mesure, de faire une œuvre irréprochable, qui fermerait la bouche à la critique. Ce sage qu'on croyait fou se promit aussi de se mettre en garde contre Paris et ses dissipations; ce pays lui était funeste, ce n'était pas un lieu de recueillement, et il avait besoin de se recueillir. Il résolut de s'arracher aux tentations du diable, aux jardins d'Armide, de faire une retraite, de s'en aller très loin, de s'expatrier pour un an. Où irait-il? Peut-être aux Îles Baléares, à moins qu'il ne poussât jusqu'aux Canaries; un maître lui en avait donné l'exemple. Il commençait déjà ses préparatifs, quand un heureux hasard le fit changer de résolution et revenir a toutes jambes des Canaries.
Il avait fort négligé son amie d'enfance. Elle s'était mariée à seize ans et avait été introduite par son mari dans le monde de la finance, qui n'était pas celui qu'il fréquentait. Depuis qu'elle s'était retirée dans un chalet, c'est-à-dire depuis dix années bien comptées, il l'avait perdue entièrement de vue, elle avait disparu de son horizon. Elle était venue passer quelques jours à Paris, où elle avait conservé un pied-à-terre. Il la rencontra un soir chez sa sœur, Mme Leyrol, qui donnait un grand dîner. Elle fut sa voisine de table, et, heureuse de le revoir, elle se mit en frais pour lui. Il lui parut qu'elle avait un visage tout nouveau; que c'était une étrangère, qu'il voyait pour la première fois. Il s'occupa beaucoup d'elle, et quand il sortit de table, il avait décidé qu'il connaissait nombre de femmes plus brillantes ou plus belles, qu'il n'en connaissait aucune qui fût plus distinguée et plus charmante. Cette rencontre lui avait fait une si profonde impression, lui avait laissé un si vif souvenir que, huit jours après, elle eut la surprise de le voir entrer dans son chalet et d'apprendre qu'il avait loué une maison de paysan, qu'il s'y trouvait fort bien, qu'il se proposait d'y passer plusieurs semaines, plusieurs mois peut-être, qu'étant devenu son voisin, il comptait la voir très souvent. Cette aventure l'étonna et lui plut, et quand elle sut quelles raisons l'avaient déterminé à s'enfermer dans un ermitage, elle les jugea bonnes et n'hésita pas à le lui dire.
Il tint parole. Elle le voyait souvent arriver, mais il ne restait longtemps que lorsqu'elle était seule; un fâcheux interrompait-il leurs entretiens, peu maître de ses impressions, il en témoignait de l'humeur. Les choses ne se passaient pas comme l'avait prétendu le docteur. Il ne lui faisait point le détail de ses péchés; il lui contait quelquefois des historiettes plus ou moins scandaleuses, en cherchant à lui persuader qu'il n'en était point le héros; elle en pensait ce qu'elle voulait. La plupart du temps, il lui déclarait d'un ton contrit qu'il était bien revenu des vanités du monde et de ses caresses perfides, des folles amours, des gourmandises de l'amour-propre, des creux plaisirs que procurent les joies tapageuses, leurs grosses caisses et les clochettes de leurs chapeaux chinois; que les seuls biens solides étaient les affections sérieuses et le travail, que le reste ne valait pas le zeste d'un citron. Elle approuvait, elle encourageait d'un signe de tête ses bons sentiments, ses repentirs, auxquels elle ne croyait que par intermittences. Elle avait la passion de la règle; si elle aimait à ranger les armoires, les papiers, elle aimait encore plus à remettre un peu d'ordre dans les âmes troublées, désorientées, et aucune âme ne lui paraissait plus intéressante ni plus précieuse que celle de cet ami d'enfance, qui était devenu un grand musicien. Mais elle ne le sermonnait point; quoique protestante, elle n'était point prêcheuse; elle ne croyait qu'aux leçons de choses et elle s'appliquait à rendre sa maison agréable à ce malade désireux de guérir; elle constatait avec joie et un peu d'orgueil qu'il semblait s'y plaire. Elle en concluait que le fond du cœur n'était pas gâté, et elle lui marquait un bon point.
Quand ils avaient eu un long entretien, que personne n'avait interrompu, il s'en retournait content d'elle, content de lui, rasséréné, reposé, rafraîchi, et il se disait que cette magicienne bienfaisante connaissait ces philtres, ces enchantements qui rajeunissent les cœurs. Où avait-elle appris ce secret? Ce n'était pas dans la rue du Sentier. Plus il allait, plus le charme opérait. Mainte fois aussi, en la quittant, il lui arriva de trouver à l'un des détours du chemin une idée musicale, qu'il avait longtemps pourchassée et qui tout à coup se laissait prendre. Apparemment, il y avait dans cette âme une musique cachée, mystérieuse, qui se communiquait, et il ne tenait qu'à l'auteur de l'Alcade d'exploiter cette mine. Pourquoi l'imbécile s'en avisait-il si tard? Ce n'était pas tout. En revoyant une amie d'autrefois, longtemps et sottement négligée, il avait fait une découverte; il savait désormais qu'on peut concevoir pour une femme un sentiment étrange, un attachement passionné, qui n'est pas de l'amour, mais qui en tient, une sorte d'amitié amoureuse, à laquelle se mêle une profonde vénération. Il venait de faire connaissance avec le respect; aucune autre femme ne lui avait rien inspiré de pareil, et il éprouvait des sensations toutes nouvelles qui, lui semblait-il, ennoblissaient sa vie.
Mais, peu de jours après, comme il fumait une pipe dans son jardin entre onze heures et minuit, il se confessa à lui-même que ses subtilités, ses tortillages psychologiques n'étaient que des subterfuges, des échappatoires puériles, par lesquelles il s'abusait volontairement, que ces nuages, ces fantômes étaient destinés a lui cacher une évidente et terrible vérité, que son amitié respectueuse et romanesque était un amour lancinant, qui commençait à le faire souffrir, qu'il ne lui suffisait plus de voir, qu'il voulait posséder, et que le cas était grave. Il se souvint que jadis, six ou sept ans après le mariage de Mlle Charlotte Callaix avec M. Sauvigny, lorsqu'elle avait vingt-deux ou vingt-trois ans, ayant demandé à un jeune homme qu'il savait lié avec elle s'il la voyait souvent, ce joli garçon, qui passait pour n'être point timide, lui avait répondu d'un air navré:
«Je ne la vois plus, mon cher, j'étais pincé, et je n'aurais jamais osé le lui dire.»
On était maintenant plus libre de le lui dire, mais c'était une affaire de grande conséquence. Il avait lu dans les fins contours de ce front si pur, dans ces yeux d'un brun si doux, dans ce regard immaculé, dans la limpidité de ce sourire et jusque dans les lignes de ces mains aux longs doigts menus, jusque dans les plis de cette robe, que, pour la posséder, il se verrait contraint de se déjuger, de démentir tous ses principes, toutes ses maximes. Combien de fois n'avait-il pas déclaré, hautainement, que le mariage lui faisait horreur, que cette funeste institution était le tombeau du talent, que jusqu'à sa mort il resterait le très humble esclave de sa chère liberté! En proie à de violents combats intérieurs, perplexe, tourmenté, il tourna, vira dans son enclos jusqu'à deux heures du matin. Sa conclusion fut que le mieux était de s'en aller, d'en revenir à sa première idée, de partir bien vite pour les Canaries, après quoi il découvrit qu'on ne veut pas toujours ce qu'on veut.
Le lendemain, à la tombée de la nuit, il se présentait chez Mme Sauvigny et, pour sonder le gué, il lui parlait d'une affaire importante, sur laquelle il désirait avoir son avis: il lui était venu, depuis peu, disait-il, une vague envie de se marier; était-ce un bon ou un mauvais mouvement? Qu'en disait l'oracle? Elle répondit que son idée lui paraissait heureuse; elle ajouta on riant qu'elle n'avait jamais compris les répugnances des artistes pour le mariage, que, loin de refroidir ou d'étouffer l'imagination, l'air des prisons l'excite et l'exalte, que Rousseau se plaignait de n'avoir jamais été mis à la Bastille, où il aurait fait, assurait-il, les plus beaux rêves de sa vie.
«Le cas échéant, poursuivit-elle, j'aurais un parti à vous proposer. Il y a près d'ici une petite demoiselle que j'ose vous recommander; je la connais assez pour être sa caution. Elle est d'excellente famille, jolie, bien élevée, riche et assez intelligente pour être sensible à l'honneur d'épouser un homme célèbre. Quand vous serez décidé, avertissez-moi; mais avant que je me mette en campagne, vous m'aurez promis solennellement de la rendre heureuse.»
Ce soir-là, il ne poussa pas plus loin sa pointe; il se mit au piano et lui joua tous les airs qu'elle lui demanda.
Deux jours après, le 31 août, il était à Paris, où son premier soin fut d'aller voir sa sœur. Elle revenait d'une plage et se disposait à accompagner M. Leyrol chez des amis, qui les attendaient pour ouvrir la chasse. Elle avait reçu tout récemment de son frère une lettre dans laquelle il célébrait les louanges de Mme Sauvigny avec une chaleur, une exaltation extraordinaires, et cette lettre l'avait fort réjouie. Convaincue que, dans l'intérêt de son talent, il importait de le marier au plus tôt, elle s'était dit que le plus grand bonheur qui pût lui arriver serait d'épouser la seule femme qui, à sa connaissance, pût le tenir et le gouverner, la seule qui fût capable à la fois de donner d'excellents conseils et l'envie de les suivre. Elle avait pris cette affaire à cœur, répondu courrier par courrier. Elle fut charmée de le voir et de battre le fer pendant qu'il était rouge.
«Eh bien! lui dit-elle sans autre préambule, quand épouses-tu Charlotte?»
Il lui repartit d'un ton d'humeur qu'elle était trop pressée, qu'elle brûlait les étapes, et il lui fit un long discours, qu'il termina en disant qu'il craignait de s'exposer à un refus, que cette mésaventure lui paraîtrait fort désobligeante.
«Pourquoi voudrait-elle de moi? Il ne lui manque rien.
—Elle aime tant la musique! répliqua Mme Leyrol; il lui manque un musicien. Elle l'a, elle sera bien aise de le garder.»
Puis, d'un ton plus sérieux, elle lui expliqua que M. Sauvigny avait été un de ces maris médiocres, assez agréables pour ne pas dégoûter une femme du mariage, mais pas assez pour qu'elle désespère de trouver mieux, qu'à deux reprises sa veuve avait eu l'occasion de se remarier, qu'elle s'y était refusée, non qu'elle eût un parti pris, mais parce que les deux prétendants ne lui plaisaient qu'à moitié et que, devenue difficile, elle entendait qu'on lui plût tout à fait. Mme Leyrol ajouta que les mauvais sujets réussissent souvent où échouent les bons garçons.
Voyant qu'il hésitait encore, elle voulut frapper un grand coup.
«Si tu tergiverses, dit-elle, on te la volera. Situation, grande fortune, dons du cœur et de l'esprit, elle a tout ce qui peut séduire les hommes, et si sa figure est journalière, tu sais mieux que personne qu'il y a des heures et de longues heures où elle est encore plus jolie que moi. Monstre, vous me l'avez écrit!»
Là-dessus, pour l'inquiéter, elle lui parla non du docteur Oserel, qui n'était pas un rival bien redoutable, mais d'un certain M. André Belfons, proche voisin de Mme Sauvigny, grand et riche propriétaire, réputé excellent agronome, et qui passait pour un homme d'un commerce aussi attrayant que sûr et d'une figure assez engageante. On le voyait souvent au Chalet.
«Le printemps dernier, j'ai fait un séjour d'une semaine chez Charlotte, qui nous a fait dîner ensemble. J'ai cru m'apercevoir qu'il tournait beaucoup autour d'elle, et de son côté, j'en suis certaine, elle a pour lui une grande estime, une vive sympathie. Peut-être le trouverait-elle un peu jeune, mais c'est aussi ton cas, et ce n'est pas une affaire. Défie-toi, Valery, défie-toi.»
Elle avait mis le feu aux poudres, et peu s'en fallut que la poudrière ne sautât. Il avait dîné, lui aussi, avec M. Belfons; il décida que ce grand propriétaire était un danger et avait toute la mine d'un voleur. Il déclara à sa sœur avec une menaçante véhémence qu'à l'extrême rigueur, pourvu qu'il vît tous les jours Mme Sauvigny, il pouvait se résigner à vivre sans l'épouser, mais que si elle lui faisait le chagrin d'épouser M. Belfons, il penserait sérieusement à se brûler la cervelle. Il disait vrai; c'était bien là le véritable état de son cœur.
Il regagna précipitamment son terrier, et dès le lendemain, comme elle achevait de déjeuner, Mme Sauvigny les avait aperçus sous sa fenêtre, lui et sa jument blanche; mais la grosse tête du docteur Oserel était apparue et l'avait mis en fuite. Il revint dans la soirée. Il la trouva seule, occupée a écrire une lettre d'affaires; elle en écrivait beaucoup. S'empressant de poser sa plume et de fermer son buvard, elle lui tendit la main et remarqua qu'il avait un air singulier. Elle lui avait dit, peu de jours auparavant: «Quand vous serez décidé, avertissez-moi, je me mettrai en campagne.» Elle pensa qu'il s'était décidé et qu'il venait le lui dire. L'autre fois, il avait commencé par les paroles et fini par la musique; cette fois-ci, il fit tout le contraire, ce fut par la musique qu'il commença. Se sentant la gorge serrée, incertain s'il aurait le courage de parler, il se mit au piano, essaya d'improviser une fugue, qu'il interrompit dès les premières mesures.
«Non, fit-il, ce n'est pas là ce que je veux vous dire, et ce que je veux vous dire ne peut s'exprimer qu'en mots.»
Il la prit par la main, la conduisit dans la petite loge vitrée, la fit asseoir dans un fauteuil, s'assit modestement sur un simple tabouret, et il eut un instant l'air d'un écolier bien sage qui se dispose à réciter sa leçon. Mais ce n'était pas une leçon apprise, ce fut vraiment son cœur qui parla.
«Il faut, madame, qu'avant toute chose, je vous dise grosso modo le bien que je pense de vous et qui vous êtes.
—C'est donc un complot! s'écria-t-elle. L'autre jour, le docteur m'a forcée d'entendre l'énumération de mes vertus; à la vérité, il me trouve encore plus étonnante qu'admirable. Je suis ce que je suis, et je n'ai jamais aimé qu'on m'analysât, qu'on me disséquât.
—Il faut pourtant que vous m'entendiez; si je supprimais mes prémisses, ma conclusion serait en l'air. Le docteur est sans doute un grand savant, mais je le défie de vous connaître à fond; il faut être artiste pour vous comprendre. Qu'est-ce que l'art? il consiste à fondre dans l'harmonie d'un ensemble des oppositions, des dissonances ingénieusement préparées et sauvées. Votre âme, chère madame, est une œuvre d'art, et je le répète, un artiste seul peut savoir ce que vous valez.»
Ne pouvant l'arrêter, elle s'était résignée à l'entendre; elle se renversa dans son fauteuil, croisa les bras, ferma les yeux.
«Vous réunissez des qualités qu'on pourrait croire incompatibles, inconciliables, vous êtes pleine de contrastes, de contradictions apparentes, et cependant tout s'arrange, tout s'assortit, tout s'accorde. Vous combinez l'amour de l'ordre avec la fantaisie, la passion des choses utiles avec le culte de l'inutile; vous agissez sans cesse et vous aimez à rêver; vous êtes Marthe et vous êtes Marie. Naturellement timide, dans l'occasion, vous osez beaucoup. Vous alliez, je ne sais comment, un fonds de mélancolie douce avec des gaietés de petite fille. Vous avez une forte dose de cette fierté qui sied aux femmes, et vous ne laissez pas d'être si modeste, si défiante de vous-même que vous croyez facilement à la supériorité des autres, et, dans ce moment, j'en jurerais, vous êtes à mille lieues de vous douter que, telle que vous voilà, vous êtes délicieusement jolie.... Vous souriez?»
Elle avait souri parce qu'elle pensait qu'il y avait un grain de vérité dans ce qu'il disait, mais qu'il exagérait beaucoup, que les artistes exagèrent toujours.
«Est-ce tout?» dit-elle en rouvrant les yeux.
Elle aurait voulu que ce fût tout; elle commençait à se demander avec un peu d'inquiétude où il voulait en venir.
«Non certes, ce n'est pas tout; comme les bons avocats, j'ai réservé pour la fin le meilleur de votre affaire. Je continue. Quoique vous soyez bonne, bonne, bonne, vous êtes très malicieuse; mais, chose étrange, votre malice ne s'attaque qu'aux ridicules, aux prétentions, et vous êtes pleine d'indulgence pour les péchés, pleine de mansuétude pour les pécheurs. Vous êtes la femme la plus pure que je connaisse, et je gagerais bien qu'incapable non seulement de faire le mal, mais d'en concevoir la pensée, vous n'avez jamais transgressé un seul des dix commandements, même en rêve, que votre imagination n'a jamais péché. Vous ne résistez pas aux tentations, vous passez à côté d'elles sans les voir. C'est le secret de votre modestie, vous triomphez sans gloire parce que vous avez vaincu sans péril, et c'est aussi le secret de votre grâce: votre vertu n'est pas un effort, mais une divine facilité de bien faire, et comme les oiseaux vos bonnes actions ont des ailes. Et cependant votre imagination si chaste est étrangère à toute pruderie; elle ne s'effarouche, ne se scandalise jamais; elle ne s'offense de rien, ni des opérations répugnantes du docteur Oserel, ni des crudités de son cours d'anatomie, ni des histoires saugrenues dont votre serviteur vous régale quelquefois. Mais voici, selon moi, votre marque distinctive. Vous êtes nerveuse, très nerveuse, et vos nerfs vous servent à vivre dans le cœur et l'esprit de votre prochain et à savoir ce qui s'y passe, ils ne vous servent jamais à vous agiter et jamais vous ne les employez à agiter les autres. Vous êtes de toutes les femmes la plus reposante; vos pensées sont fraîches comme des fleurs de montagne, et votre âme est enveloppée d'un mystère paisible, aussi doux que les longs silences des bois. Le docteur, qui a parfois des clartés, s'est montré un homme de grand sens le jour où il vous a définie devant moi: une nerveuse tranquille... Ah! madame, savez-vous quelle est la vraie destination et l'office propre d'une nerveuse tranquille?... Le plus sacré de ses devoirs est d'épouser un artiste, de le gouverner, de le calmer, de l'inspirer et de doubler son talent, en lui révélant des joies que le monde n'a jamais données.»
Elle pâlit, et un frisson lui courut dans tout le corps, frisson d'épouvante, frisson de bonheur. Il s'était laissé couler à ses pieds, et il lui disait:
«Charlotte, ma Lolotte d'autrefois, voulez-vous?»
Dans ses émotions, elle ne trouvait plus ses mots: elle fut quelques instants sans parler. Puis, l'ayant obligé à se rasseoir sur son tabouret:
«Souffrez, dit-elle, que nous raisonnions un peu.
—Je vous en conjure, ne raisonnons pas; c'est la plus sotte chose qu'on puisse faire dans certains cas.... Vraiment, vous raisonnez trop, vous êtes trop protestante, c'est votre seul défaut.»
Elle n'avait pas l'habitude d'argumenter en forme: elle supprimait les idées intermédiaires, arrivait tout de suite à sa conclusion, qu'elle formulait brièvement, et vous laissait la peine de rétablir le reste du discours.
«J'ai trente-cinq ans, vous en avez trente-trois.
—La belle affaire! comme dit ma sœur. Je vous déclare que vous êtes et serez toujours beaucoup plus jeune que moi.»
Après une pause:
«J'ai dans ce pays des attaches que je ne romprai jamais. Serait-il raisonnable de lier votre sort à celui d'une prisonnière?
—Je ne me soucie pas d'être raisonnable, je ne me soucie que d'être heureux.... Mais, Seigneur Dieu! à quelles objections vous arrêtez-vous? Je m'étais imaginé qu'à deux pas d'ici, et presque à votre porte, il y avait un chemin de fer qui mène en deux petites heures à Paris, où vous avez un pied-à-terre.»
Elle lui jeta un regard droit, et d'une voix sourde:
«Mon pauvre ami, je ne vous suffirais pas longtemps, et je veux suffire.»
Il sentit que c'était là l'objection capitale, l'empêchement dirimant, la grave difficulté qu'il aurait de la peine à lever, et il s'indigna. Il lui demanda pour qui elle le prenait. Était-il à ses yeux un drôle ou un imbécile? Il n'y avait qu'un imbécile qui pût se flatter de la tromper, il n'y avait qu'un drôle qui pût être assez vil pour la trahir.
«Comment pouvez-vous croire.... Ce que je trouve extraordinaire, ce n'est pas ce que vous dites, ce n'est pas ce que vous faites, c'est ce que vous êtes. Bonté, tendresse, sainte pitié, douceur, grâce, charme infini, vous êtes la plus femme de toutes les femmes, et je vous jure....»
Il n'acheva pas; il comprit qu'il aurait beau jurer, elle ne serait point convaincue; peut-être savait-elle qu'il n'avait pas tenu tous les serments qu'il avait faits. Il mit sa tête dans ses mains et réfléchit.
«Charlotte, dit-il en se redressant, ce qui vous manque c'est la confiance, et elle ne se commande pas. Après tout, vous avez le droit de vous défier et de me mettre à l'épreuve. Écoutez-moi. Si je passe une année entière dans ma maisonnette, sans la quitter, hormis les cas où mes affaires m'appelleront à Paris, si je continue à m'y trouver bien, si j'y travaille, si j'y finis mon opéra, si vous arrivez, à vous convaincre que le plaisir de vous voir souvent me tient lieu de tous les autres, si pendant tout un hiver, un printemps et un été, vivant en quelque sorte sous vos yeux, je ne vous donne aucun sujet de mécontentement ou d'inquiétude.... Nous sommes le 1er septembre. Si l'an prochain, à pareille date, je me présente ici pour implorer une seconde fois la grâce que vous me refusez, y a-t-il quelque apparence que vous disiez oui?»
Elle devint très rouge et répondit sans hésiter:
«Franchement, je le crois.»
Il poussa un cri de joie.
«Ah! dit-il, j'ai gagné mon procès. Mais je veux faire mieux, madame. Vous me soupçonnez d'être l'ennemi de vos occupations favorites, de vouloir vous enlever à vos œuvres pour vous avoir tout entière à moi. Il en est une à laquelle je prétends m'associer, dont je ferai mon affaire. Vous vous êtes mis en tête de donner à la jeunesse de votre village le goût de la musique: vous souhaitez qu'il y ait des fleurs dans les plus humbles maisons et un coin de poésie dans les plus prosaïques existences, qu'elles oublient par instants les sévérités de leur sort et les préoccupations du sordide intérêt. C'est une de vos nombreuses idées, et, bonnes ou mauvaises, j'ai été mis au monde pour les approuver toutes. Vous avez fait construire un grand kiosque fermé dans un endroit retiré de votre immense parc, de ce vaste capharnaüm où, chirurgien, religieuses, opérés, invalides, on trouve de tout; je dois convenir qu'on y rencontre même des arbres, et désormais les beaux-arts y ont leur place. Il y a près d'un an, vous avez obtenu que deux fois par semaine, un maître et une maîtresse d'école rassemblassent dans votre nouveau pavillon une vingtaine de jeunes filles qui ont de la voix, qu'ils leur apprissent les éléments de la musique et les fissent chanter par parties. Ces braves gens les ont bien commencées, mais ayant plus de zèle que de méthode, ils ne les mèneront pas loin. Je m'engage à les remplacer quelque temps, à leur montrer comment il faut s'y prendre. Oui, madame, deux fois chaque semaine, je sortirai de mon trou pour venir ici donner leur leçon à vos petites demoiselles. Je n'en ferai pas des Delna; il n'y en aura jamais qu'une; mais je me crois le génie de l'enseignement, et si je ne tire pas un surprenant parti de ces gosiers rebelles, je vous autorise à me déclarer indigne de prétendre à votre main et déchu de toutes mes espérances.
—Valery, s'écria-t-elle, l'œil humide de plaisir, c'est vous qui êtes mille fois bon. Ce grand maëstro se faisant, pour me plaire, le maître à chanter de vingt petites villageoises! Jacob n'en fit pas tant, et Rachel serait jalouse de moi.»
Cédant à un entraînement de son cœur, elle fut sur le point de le dispenser de toute épreuve, de prendre son parti sur-le-champ, de ne pas attendre un an pour dire oui. Sa réserve, sa circonspection naturelle la retinrent: il faut du temps aux nerveuses tranquilles pour s'apprivoiser avec les situations nouvelles et imprévues. Elle se dit qu'après tout cette épreuve qu'il s'imposait à lui-même de si bonne grâce était nécessaire. Elle se souvint que son père avait un adage, que cet habile négociant, qui avait eu la principale part dans son éducation, disait et répétait: «Qui ne sait attendre n'est pas digne de cueillir.» Elle pensait beaucoup à lui, elle sentait souvent la présence de ce mort dans sa vie.
«C'est donc le 1er septembre de l'an prochain, reprit-elle, que nous reparlerons de notre affaire. Peut-être me sera-t-il venu quelques cheveux gris, qui vous donneront à réfléchir. Mais, jusque-là, promettez-moi....
—Oh! je sais ce que vous allez me dire, interrompit-il. Vous attendez de moi que jusque-là je sois très réservé, très discret dans ma conduite comme dans mes propos, que je ne dise ni ne fasse rien qui puisse éveiller les soupçons de votre infernal docteur. Quand une idée lui trotte par la tête, il a de surprenantes divinations, et il condamne les gens sur de simples indices. La vertu est toujours récompensée; en vous proposant de faire chanter vos petites villageoises, je me suis procuré un prétexte honnête pour venir vous voir très souvent et à des jours réglés, sans que personne ait le droit de dire: «Il est bien assidu; que vient-il faire?» Je suppose qu'après la leçon, vous me retiendrez à dîner; c'est un égard que vous me devez. Que le docteur dîne avec nous, j'aurai l'air d'en être charmé, et je serai si correct, je me tiendrai si bien que sa malice noire ne devinera rien. J'entends que ce gros jaloux ne flaire pas de loin l'affreux tour que je me promets de lui jouer, eussiez-vous alors, contre toute vraisemblance, une demi-douzaine de cheveux gris.... Voilà qui est convenu, ajouta-t-il. Dès demain, je serai aussi cafard, aussi canaille qu'un vieux bonze et je m'engage à jeûner durant tout mon carême; mais vous m'autorisez, j'imagine, à fêter mon mardi-gras.»
Et à ces mots, s'agenouillant de nouveau devant elle, il s'empara d'une de ses mains, dont il baisa les cinq doigts successivement et tendrement, après quoi, excité par cet exercice, il profita de ce qu'elle avait des manches ouvertes, pour promener ses lèvres tout le long d'un avant-bras mince, ténu, mais ferme, et finit par arriver jusqu'à un coude, qui frémit et se déroba.
«Que ce jeune homme est resté jeune! fit-elle. Si pauvre que soit le verger, il a gardé l'amour de la maraude et des pommes volées.»
Ses émotions d'esprit et de cœur ne troublaient pas son sommeil. Elle dormit tranquillement toute la nuit, et au matin, en rouvrant les yeux, d'un seul coup tout lui revint en mémoire. Dès qu'elle fut habillée, elle se mit à sa fenêtre. Elle contempla un instant la rivière, que le soleil faisait fumer, et un grand pré herbu où sautillaient deux pies. Elle écouta le tic-tac d'un moulin, dont elle voyait tourner la roue, et, dans le ciel, le cri aigu et saccadé d'un émouchet qui planait, et qui ne lui parut pas inquiétant. Elle éprouvait le besoin de fêter quelqu'un; n'ayant personne sous la main, elle avisa de l'autre côté de l'eau, à l'extrémité d'un petit promontoire, un vieux saule crevassé, auquel il ne restait plus guère que son écorce, et qui nonobstant jetait encore quelques scions d'un vert pâle; on fait ce qu'on peut. Il lui sembla que ce saule creux la regardait avec bienveillance, et posant sur sa bouche l'index de sa main droite, elle lui lança au travers des airs un baiser très discret. Puis, selon son usage quotidien, elle descendit dans son parc, qu'elle traversa tout entier pour aller prendre des nouvelles de ses vieillards et s'assurer qu'ils étaient tous en vie.
III
Quoique la charité de Mme Sauvigny s'imposât la loi de ne faire comme la justice aucune acception de personnes et d'accueillir avec une égale sollicitude tous les genres de malheur, ne pouvant les soulager tous, les misères qui lui paraissaient les plus intéressantes étaient celles qu'elle avait vues, auxquelles elle pouvait donner un visage: tous les hommes en sont là comme les femmes, mais les femmes encore plus que les hommes. Peu avant la mort de son père, un vieil ouvrier, qui avait longtemps travaillé pour lui, était devenu subitement infirme. On avait négligé de s'enquérir et de lui venir en aide; il n'aimait pas à demander, il était fier. Réduit aux extrémités, il avait résolu d'en finir. Un soir, sa femme et lui avaient hermétiquement clos leur porte et leur fenêtre et allumé un réchaud. Cette catastrophe avait laissé à Mme Sauvigny un souvenir aigu comme un remords. Il en était résulté que, de toutes les œuvres entre lesquelles elle pouvait choisir, c'était l'assistance de la vieillesse qui l'avait le plus attirée, et qu'elle avait converti son château en un asile de vieillards.
Quelques jours après son entretien avec M. Saintis, une misère d'une tout autre espèce lui apparut sous les traits d'une jeune fille qu'elle rencontra dans un chemin creux, et que, bon gré, mal gré, il lui fut impossible d'oublier.
À trois ou quatre cents pas des dernières maisons du village et presque à la lisière de la forêt se trouvait une villa, nommée Mon-Refuge, jadis fort élégante et maintenant quelque peu délabrée. Cette habitation, avec le jardin et le petit parc attenant, était le triste débris d'un beau domaine, qui avait appartenu à M. Vanesse, riche fabricant de papiers peints, et après sa mort à son fils, grand mangeur d'argent, lequel, ne fabriquant rien et dépensant beaucoup, avait dans ses embarras démembré, aliéné sa terre par parcelles. Le peu qui en restait avait été cédé par lui à sa femme, à titre de restitution partielle de dot. Séparée de biens depuis plusieurs années, Mme Vanesse n'avait jamais habité sa villa déchue, qu'elle traitait dédaigneusement de cabane à lapins: elle en tirait parti en la louant très cher à des Parisiens en villégiature; mais s'étant refusée à faire les frais d'urgentes réparations d'entretien, elle avait perdu ses locataires et n'avait pas trouvé à les remplacer. Mme Sauvigny avait conçu un instant la pensée d'acheter Mon-Refuge, pour y établir une succursale de la Maison Oserel, qui ne suffisait plus à loger commodément les malades qu'attirait de partout la vogue croissante du grand opérateur. Elle avait prié son notaire de s'aboucher avec Mme Vanesse, dont les propositions et les exigences furent si extravagantes qu'elle battit promptement en retraite. Elle n'eût pas été la fille de son père si elle avait consenti à conclure un marché ridicule et souscrit à des conditions léonines. Elle s'était dit une fois de plus: «Sachons attendre, nous finirons peut-être par cueillir.»
Désespérant de louer cette année sa cabane à lapins, qu'il eût suffi de réparer et d'entretenir pour la transformer en une demeure des plus sortables, Mme Vanesse s'était résolue à y faire un séjour de quelques mois. Elle était apparue dans les premiers jours d'août, accompagnée de sa fille âgée de vingt-deux ans, et, une semaine plus tard, un homme très beau et très barbu était venu les rejoindre. Les innocents et les simples l'avaient pris d'abord pour M. Vanesse; mais les gens bien informés leur apprirent que le dissipateur était parti pour le Brésil, dans l'espérance de s'y refaire une fortune. Dès ce moment, Mon-Refuge et le trio qui venait de s'y installer devinrent l'objet de la curiosité publique et de plus d'un entretien; on aurait donné beaucoup pour connaître le fond des choses. Cette maison avait un air de mystère; quoiqu'elle fût proche de la route, un inextricable fourré de hauts buissons et de grands arbres, qui n'avaient jamais été émondés, l'abritait contre les regards indiscrets. On n'y recevait personne, a l'exception des fournisseurs, et les gens de service, une cuisinière grondeuse et une femme de chambre qui passait pour une fine mouche, avaient l'ordre de ne prononcer jamais une parole inutile. Cependant les fournisseurs ont l'art de faire parler les murailles. Le boucher et l'épicier donnèrent quelques renseignements. On apprit d'eux que ce ménage était bizarrement conduit, que c'était «une vraie billebaude», que Mme Vanesse alliait les prodigalités à la lésinerie, qu'elle faisait jeter quelquefois au fumier des gigots à peine entamés, que souvent aussi elle coupait un liard en deux, que le bel homme à la barbe noire était un étranger, un Russe ou un Suédois, qu'il s'appelait le comte Krassing, qu'il était sur sa bouche et que c'était lui qui réglait les menus; ils ajoutaient en clignant de l'œil qu'on aurait tort de s'imaginer qu'il fût le prétendu de Mlle Jacquine, qu'il s'occupait beaucoup plus de Madame.
D'habitude, pendant toute la matinée, Mon-Refuge semblait mort; dans l'après-midi, il se ranimait, et ses habitants sortaient quelquefois, montés sur des ânes, et s'acheminaient vers la forêt en file indienne. Le soir, quand les fenêtres étaient ouvertes, les passants entendaient le ronflement continu d'une voix de basse-taille, et, sans être sorciers, ils en inféraient que l'étranger faisait la lecture à ces dames. De temps en temps, une autre voix limpide, pure comme un cristal, fredonnait une chanson, qu'elle n'achevait jamais. Il arriva qu'une nuit, un valet de ferme qui s'était oublié au cabaret, si pressé qu'il fût de regagner sa soupente, s'arrêta à la grille de cette villa paisible, on se disant: «Quel sabbat font-ils donc?» Évidemment on se querellait et de minute en minute la bataille s'échauffait, quand tout à coup retentit un éclat de rire strident, prolongé, convulsif, et tout rentra dans le silence: il y a des rires auxquels on ne trouve rien à répondre. Le valet de ferme parla de celui-là comme d'une chose si extraordinaire, si prodigieuse que le lendemain, à la nuit tombante, quelques gamins du village, intrépides amateurs de curiosités, se dirigèrent à pas de loup vers Mon-Refuge, dans l'espoir trompeur d'être à leur tour les témoins de ce phénomène surnaturel. Comme ils approchaient de la grille, ils se heurtèrent contre le comte Krassing, qui leur fit d'un ton peu engageant la proposition de leur allonger les oreilles, et la bande épouvantée s'enfuit à toutes jambes.
Un matin, Mme Sauvigny eut une course à faire dans le voisinage de Mon-Refuge, et quand elle n'allait pas loin, aimant à marcher, elle sortait à pied. Au moment où elle arrivait devant la fameuse grille, elle se trouva face à face avec Mlle Jacquine Vanesse, qui, vêtue d'une blouse grise, armée d'un filet de gaze verte, portant en sautoir une boîte de fer-blanc, partait pour la chasse aux papillons. Elle n'avait pas encore mis ses gants, qu'elle tenait dans sa main gauche; sans s'en apercevoir, elle en laissa tomber un. Mme Sauvigny le ramassa et le lui rendit; la jeune fille la remercia avec une politesse un peu courte et continua son chemin. Leur entrevue avait duré dix secondes, qui avaient suffi à Mme Sauvigny pour constater que mince, svelte, élancée, Mlle Vanesse avait les joues rondes, une petite bouche, une fossette au menton, le nez très fin, légèrement arqué, presque droit, une grande fraîcheur de teint, le front un peu bas comme celui d'une statue antique, des cheveux soyeux et voltigeants, d'un blond pâle, qu'elle les tressait en natte, que cette natte lui descendait le long du dos jusqu'à la ceinture, que ses sourcils et ses cils recourbés étaient d'un blond plus foncé que ses cheveux, que ses yeux étaient d'un gris doux, de nuance indécise, couleur de lin ou de nuage, que l'ensemble était singulier et délicieux.
Elle se retourna pour la suivre un instant du regard; elle la vit escalader lestement un monticule abrupt, qui était comme un poste avancé de la forêt. À l'élégante gracilité de sa personne, à sa légère et vive démarche, à ses pieds qui touchaient à peine la terre, elle croyait voir une Diane chasseresse, lasse de tuer des cerfs, mais toujours ardente à la proie, s'adonnant à la poursuite de ces êtres ailés, charmants et poudrés, dont la vie d'un jour se passe à sucer le nectar des fleurs. S'étant remise en route, elle crut se souvenir qu'on donnait le nom de vanesse à un genre de papillons remarquables par la vivacité de leurs couleurs, et elle s'imagina que, si Mlle Jacquine aimait les papillons, c'est qu'elle croyait être de leur famille. Puis elle se demanda pourquoi cette jeune personne, qui avait, disait-on, vingt-deux ans, s'obstinait à se coiffer comme une petite fille. Mais un oiseau chanta, et elle pensa longuement à un autre oiseau qui la suppliait de le mettre en cage et dont elle s'occupait beaucoup, après quoi elle ne pensa plus qu'à l'indigent qu'elle venait voir.
Un clou chasse l'autre; mais les idées que chassait Mme Sauvigny étaient sûres d'avoir leur tour. Dans l'après-midi, à l'heure habituelle de ses audiences, elle reçut la visite de l'abbé Blandès, qui avait une requête à lui présenter. Avant qu'il pût placer un mot:
«Monsieur le curé, lui dit-elle, apprenez-moi qu'il n'y a rien de vrai dans les méchants bruits qui courent sur Mon-Refuge et ce qui s'y passe.
—J'en suis désolé, madame, mais on ne dit rien de trop, et je déplore le scandale que donne Mme Vanesse à ma paroisse. Comme les saintes Écritures, appelons les choses par leur nom. Que pouvons-nous penser d'une mère assez éhontée pour loger son amant chez elle sous les yeux de sa fille?»
Là-dessus il exposa l'affaire qui l'amenait. Tout en l'écoutant, Mme Sauvigny, qui avait la faculté de suivre deux pensées à la fois, se disait:
«Cette jeune fille est-elle une innocente qui ne voit, qui ne sait rien, ou une créature perverse ou avilie qui boit comme de l'eau sa honte et celle des autres?»
Et elle croyait revoir ses joues rondes, ses cheveux blonds, ses yeux d'un gris chatoyant, sa démarche de jeune déesse qui s'ébat, son air de printemps et de fierté virginale.... Était-il possible? Une telle plante avait-elle pu croître et fleurir dans ce bourbier? Hélas! il y a des mares infectes où fleurissent des nénuphars.
Quand elle eut accordé à l'abbé sa demande:
«Monsieur le curé, reprit-elle, quelle preuve a-t-on que ce ne sont pas de pures calomnies?
—Mme Vanesse, répondit-il, a eu l'imprudence de renvoyer dans un moment d'humeur sa cuisinière, qui l'en a punie en jasant.»
Et avant de sortir, il fit un geste qui signifiait: «Qu'y pouvons-nous? C'est au bon Dieu d'y pourvoir.»
Mme Sauvigny avait entendu parler autrefois de M. et de Mme Vanesse, des fêtes brillantes qu'ils donnaient dans le temps de leurs prospérités; elle connaissait peu leur histoire. Elle interrogea M. Saintis, qui, sans avoir été un ami de la maison, y était allé souvent. Il lui dit ce qu'il savait, mais il ne savait pas tout. Connaît-on les gens chez qui l'on va?
Mme Vanesse appartenait à une vieille famille du Limousin, jadis très riche et réduite peu à peu par des malheurs et des folies à cet état de médiocrité mal dorée, dont un philosophe s'accommode, mais qui pèse à quiconque a des prétentions à soutenir. On avait dit depuis longtemps:
Dans la maison de Salicourt,
Le mari dort, la femme court.
Ce dicton était encore vrai. Le marquis Honoré de Salicourt avait épousé sa cousine germaine, qui courut beaucoup, et il avait dormi ou fait semblant de dormir. Ce sage débonnaire avait deux goûts consolateurs, l'amour des vieux livres et la passion de l'entomologie. La marquise étant morte d'une chute de cheval, il n'eut plus d'autre souci que celui de marier sa fille, âgée alors de vingt-cinq ans, laquelle, ayant hérité du tempérament fougueux de sa mère, était de garde difficile. Ce fut dans une ville d'eaux, où elle l'avait entraîné, qu'elle fit la connaissance de M. Julien Vanesse, qui venait de perdre son père et de recueillir une grosse succession. L'irréprochable et hautaine beauté de Mlle Aurélie de Salicourt lui inspira dès leur première rencontre une admiration passionnée et foudroyante. Il fut adroit, il fut tenace, et finit par se faire agréer. Elle ne le goûtait cependant qu'à moitié; elle lui reprochait de ne pas joindre à sa richesse l'éclat d'un nom, elle eut toujours pour lui un secret mépris. Trop fière pour consentir à tout recevoir de ce millionnaire, elle mit le marquis en demeure de la doter. Le mariage se fit à Paris. Dès le lendemain, il retournait se blottir dans son vieux castel et dans sa terre, désormais grevée de lourdes hypothèques. Il y vécut de peu, dans la compagnie de ses livres, de ses insectes, d'un vieux chien de chasse, et son sort lui parut doux, tant il était charmé d'être à jamais débarrassé de son impérieuse fille.
Durant dix-huit mois, M. Vanesse fut amoureux de sa femme, et pendant tout ce temps, malgré le secret mépris dont j'ai parlé, elle trouva quelque plaisir à se laisser aimer. Quand ils furent au bout de leur bail, ils décidèrent d'un commun accord que leur bonheur consisterait désormais à suivre chacun leurs fantaisies, à tout se permettre, et leur sagesse à avoir l'un pour l'autre une absolue tolérance. Ils avaient cependant des joies communes: leur train de maison était princier et ils donnaient ces fêtes magnifiques dont Mme Sauvigny avait ouï parler. Si forte que fût la dépense, elle n'excédait pas leur revenu; ils auraient pu être heureux longtemps, conformément aux clauses de leur convention, si aux prodigalités qui embellissent la vie, M. Vanesse n'avait ajouté les sottes profusions qui ne rapportent ni honneur ni plaisir. Ce n'étaient pas les femmes qui le ruinaient; sur cet article, il se contentait à peu de frais; mais ses amitiés lui coûtaient beaucoup plus cher que ses amours. Il s'était acquis la dangereuse réputation d'un bon enfant qui, soit faiblesse, soit vanité, ne savait rien refuser. Prêts gratuits, avances inconsidérées, déplorables complaisances pour tous les faiseurs de projets qui l'intéressaient à leur chimère, fonds hasardés dans des entreprises idiotes, il connaissait et pratiquait tous les genres de gaspillage, et ce poisson mordait à toutes les amorces. Cette grande fortune fondit en quelques années; aux difficultés succédèrent les embarras, aux embarras les détresses, et à bout de voie, ce bon enfant dissipa par des moyens subreptices une partie de la dot si péniblement amassée par le marquis de Salicourt. Tout entière à ses amusements, courant d'aventure en aventure, ivre de bruit et de fumée et comme perdue dans sa gloire, Mme Vanesse ne se doutait point du cruel réveil qu'il lui préparait. Comme la femme de Babylone, elle disait: «Je suis une reine sur son trône, et il n'y a ni soins, ni chagrins qui m'occupent.» Mais un jour, du haut des nues où elle planait, elle aperçut le gouffre, et les tempêtes éclatèrent.
De ce mariage, bien ou mal assorti, était née une fille sur laquelle M. Saintis ne put renseigner que vaguement Mme Sauvigny. À peine l'avait-il entrevue de loin, et l'eût-il vue de près, elle n'était pas facile à pénétrer. Elle avait fait preuve dès son enfance d'une remarquable précocité d'esprit; elle semblait être née avec le goût et le don de l'observation. Peut-être était-ce un héritage de son grand-père, le seul ou peu s'en faut qu'il dût lui laisser. Mais tandis que ce naturaliste passionné employait sa sagacité a étudier les mœurs des insectes, elle étudiait de préférence, en ce temps du moins, les mœurs des hommes et des femmes avec qui elle vivait ou qu'elle avait l'occasion de rencontrer. À l'âge où les petites filles jouent à la poupée, son plus grand plaisir était d'observer les visages, les sourires, les grimaces, d'essayer de lire dans les cœurs, en se promettant de n'être dupe de rien ni de personne. Elle voyait tout et elle écoutait beaucoup. À vrai dire, elle n'écoutait jamais aux portes: sa fierté naturelle l'en eût empêchée, et au surplus, à quoi bon? elle vivait dans une maison où l'on s'exprimait sur toute chose avec un parfait sans-gêne, avec une liberté cynique; cela entrait dans l'idée qu'on s'y faisait du bonheur, c'était un des articles du programme.
Elle n'avait pas eu grand mérite à découvrir que sa mère appartenait à la tribu des égoïstes féroces et son père à la famille des gens sans caractère; mais, elle savait aussi, et elle ne demandait pas mieux que de l'expliquer aux gens qui ne le savaient pas, ce que c'était qu'un amant et une maîtresse, et d'après les informations qu'elle avait recueillies, elle tenait pour certain que, comme son père, tous les hommes avaient des maîtresses, que, comme sa mère, toutes les femmes avaient des amants. Elle ne songeait point à s'en étonner ni à s'en indigner; c'était une mode, un usage reçu, et il faut bien se conformer aux usages. Un jour qu'elle s'en expliquait à son institutrice, Mlle Brehms, cette jeune Badoise, a l'œil candide, à l'oreille chaste, aux lèvres pudiques, lui reprocha sévèrement la témérité de ses opinions et l'indécence de son langage, la chapitra, la sermonna. Elle écouta son discours sans sourciller et sans répliquer; mais elle pensa que Mlle Brehms n'était pas au fait, que cela tenait peut-être à ce que le grand-duché était un endroit sauvage où ne pénétraient pas les modes de Paris; elle s'étonnait pourtant que deux pays si rapprochés eussent des mœurs si différentes. Quelques semaines après, étant entrée trop brusquement dans l'appartement de son père, elle l'aperçut tenant sur ses genoux la jolie sermonneuse, dont la tête reposait mollement sur son épaule droite. De ce jour, quoique son institutrice eût une voix fort agréable et qu'elle aimât à l'entendre chanter, elle la traita avec le dernier mépris, non parce que Mlle Brehms avait un amant, mais parce que les menteurs sont méprisables. Sur ce point, elle avait son jugement assis. Vivant avec des gens qui se donnaient à peu près pour ce qu'ils étaient, l'hypocrisie lui faisait l'effet d'une irrégularité, d'une anomalie monstrueuse et, pour tout dire, d'un vilain cas.
Mais, hors Mlle Brehms et les hypocrites, elle ne jugeait personne; elle observait, elle constatait. Elle avait alors quatorze ans; elle venait de faire sa première communion et savait son catéchisme sur le bout du doigt; elle l'avait étudié avec une vive curiosité; elle était si curieuse! Elle avait conclu de cette étude qu'il y a deux morales, l'une qu'on enseigne et qu'on ne pratique pas, l'autre qu'on pratique et qu'on n'enseigne qu'à soi-même. Cette contradiction ne la choquait point; c'était encore un usage. Tout occupée de faits et désireuse de s'instruire, elle était dans une indifférence absolue pour toutes les questions de principes; elle en fut tirée par un incident heureux. Dès les premiers jours de sa vie, sa mère avait eu contre elle un de ces griefs qui ne s'oublient pas: ayant eu des couches laborieuses, Mme Vanesse n'avait pu pardonner à sa fille la liberté qu'elle avait prise de la faire souffrir en venant au monde. Dans ces dernières années, quoiqu'elle ne trouvât pas deux minutes pour s'occuper d'autre chose que de son moi, cette égoïste féroce avait cru s'apercevoir que Jacquine avait le regard chercheur, l'oreille toujours attentive et savait trop de choses. Elle jugea bon de l'éloigner pour quelque temps; sans avis préalable, elle l'expédia subitement dans le Limousin, où un vieux marquis la reçut à bras ouverts.
Le séjour de deux ans qu'elle fit chez son grand-père modifia son caractère et lui laissa un ineffaçable souvenir. Ils s'étaient pris tout de suite en grande amitié; ce fut un coup de foudre. Ils ne se quittaient pas, et ils étaient pleins d'égards l'un pour l'autre. Ils vivaient presque tête à tête; le marquis était devenu sauvage, ne voyait personne. Quelle tranquillité, quelle paix dans ce manoir isolé et silencieux, dont on avait désappris le chemin! Qu'il ressemblait peu à la maison qu'elle venait de quitter, demeure trop hospitalière, ouverte à tout venant, toujours inquiète et remuante, où l'on méprisait les bonheurs qui ne font pas de bruit, où la grande affaire était de s'agiter, de se dissiper, de s'étourdir, où l'on se plaignait de n'être jamais assez loin de soi-même! Il y avait dans le Limousin un château mal meublé, où vivaient un vieillard et une petite fille à qui rien ne manquait lorsqu'ils étaient ensemble. Eh! bon Dieu, qu'il est facile d'être heureux! Rien de si simple.
M. de Salicourt avait eu cependant un grand chagrin: le feu avait pris une nuit dans l'aile de son château où il logeait son petit musée d'histoire naturelle, et sa collection de lépidoptères avait péri dans les flammes. Il engagea sa petite-fille à en commencer une; il lui expliqua les mœurs des papillons, lui enseigna comment on les capture sans les gâter, comment on les étale, comment on les pique dans la rainure de l'étendoir, puis dans les boîtes, et les soins qu'il faut prendre pour les préserver des anthrènes et des mites. Ce nouveau genre d'étude l'intéressa passionnément et cette passion devait lui rester toujours. En automne, il l'emmenait chasser la perdrix et le lièvre, car il chassait encore. Les soirées d'hiver se passaient en de longs entretiens qu'elle ne trouvait jamais trop longs. Quand il ne causait pas papillons, il lui racontait des histoires destinées à lui prouver que les égoïstes ne sont pas heureux, que les libertins finissent mal, qu'on se trouve toujours bien de faire le bien. Il dissertait, il raisonnait, il s'appliquait à rectifier l'idée qu'elle se faisait de l'espèce humaine et de ses variétés. D'accord sur le fond des choses, ces deux naturalistes ne s'entendaient qu'à moitié en matière de classification. Le marquis divisait les hommes en trois catégories: les honnêtes gens, ceux qui, moins honnêtes, négligent les devoirs, mais respectent les bienséances, enfin les pécheurs endurcis, qui se mettent au-dessus des bienséances et des devoirs, et qu'un jour Dieu punira. Jacquine ne mêlait pas Dieu à cette affaire, et elle admettait quatre classes d'êtres humains, rangeant dans la première ceux qui s'amusaient et ne s'en cachaient pas; dans la seconde ceux qui, a l'exemple de Mlle Brehms, s'amusaient en catimini, avec beaucoup de mystère; dans la troisième, les vaniteux qui, préférant leur gloire à leur plaisir, se condamnaient à faire des choses ennuyeuses à la seule fin de s'attirer des éloges; dans la quatrième, les oiseaux rares que son grand-père appelait les honnêtes gens; mais ils lui semblaient bien clairsemés sur la surface de ce globe, et elle soupçonnait véhémentement que, tout compté, tout rabattu, il n'y en avait qu'un et que c'était lui.
De jour en jour elle s'attachait davantage à ce grand-père qui lui avait révélé l'existence d'une sorte d'hommes qu'elle avait toujours tenus pour des êtres fabuleux et chimériques. Elle lui découvrait sans cesse de nouveaux mérites, de nouvelles vertus. Il avait lu tant de livres qu'il possédait les belles-lettres autant que les sciences, et il était si bon qu'une nuit il se releva pour faire des excuses à son valet de chambre qu'il avait rudoyé. Elle lui savait un gré infini d'être un beau vieillard frais, qui avait eu de grands chagrins et le courage de les oublier. Elle admirait ses talents d'observateur subtil et sagace des choses de la nature. Elle lui était reconnaissante de lui avoir appris à tirer la perdrix et à connaître les papillons. Elle l'aimait pour ses histoires, qui l'intéressaient sans la convaincre, pour ses convictions religieuses, qu'elle respectait sans les partager, pour ses morales qu'elle trouvait appétissantes, parce qu'elles sortaient du fond de son vieux cœur et qu'il les lui servait toutes chaudes. Elle l'aimait parce qu'il était aimable. Elle l'aimait surtout parce qu'il l'aimait et que jusqu'alors personne ne l'avait aimée.
Elle souhaitait qu'il vécût longtemps encore. Quelle bonne vie! Quels jours paisibles et doux ils couleraient ensemble! Un soir, en se mettant au lit, il fut frappé d'apoplexie, et peu d'heures après, il n'était plus. Elle ne le pleura pas, elle n'avait pas le don des larmes; mais elle le regretta amèrement, de toute son âme, et, au sortir de ce château où elle avait fait de si agréables découvertes, elle emporta ce mort dans son cœur et lui promit de l'y garder toujours.
En rentrant dans la maison paternelle, Jacquine n'y trouva rien de changé, mais elle fut étonnée de s'y voir, et dut faire un grand effort pour se réhabituer aux institutions du pays et aux mœurs des indigènes; elle avait vu autre chose et s'en souvenait. Heureusement on était dans le fort de l'été; ses parents venaient de s'installer dans leur luxueuse villa de Saint-Cloud; elle ne tarda pas à découvrir que le parc était riche en papillons. À Saint-Cloud, comme dans leur hôtel des Champs-Elysées, M. et Mme Vanesse tenaient table ouverte; leur hospitalité était si généreuse que, parmi les convives, il y avait toujours un ou deux visages sur lesquels ils auraient été embarrassés de mettre un nom; mais c'était le moindre de leurs soucis. Tout d'abord, Jacquine avait formé le ferme propos de se tenir à l'écart de ces réunions brillantes et bruyantes, où les actions étaient souvent aussi libres que les paroles. On ne cherchait point à l'y attirer; on était bien aise qu'elle s'effaçât: si elle l'avait ignoré, le premier regard que sa mère avait jeté sur elle à son retour lui eût appris qu'elle avait seize ans et une beauté qui devenait inquiétante. Peu à peu elle se ravisa; sa curiosité s'était réveillée, elle résolut de reprendre le cours de ses études anthropologiques et mondaines. Mais elle ne se contentait plus d'observer, elle n'était plus indifférente. L'air qu'elle avait respiré dans un vieux château l'avait changée; elle avait rapporté du Limousin une conscience, c'était un cadeau que lui avait fait son grand-père. Quand on a une conscience, on s'en sert pour porter des jugements, et les siens étaient sévères; elle ne disait plus: «Que voulez-vous? c'est l'usage», et désormais ce n'étaient pas seulement les menteurs qu'elle méprisait. Il lui parut clair comme le jour que, dans la société élégante et mêlée que ses parents avaient tant de plaisir à fêter, à quelque classe qu'elles appartinssent, les femmes étaient toutes légères, que toutes avaient eu leur aventure, que tous les hommes étaient des viveurs et nombre de ces viveurs des aigrefins. Quelques-uns cependant avaient quelque décence dans leurs discours comme dans leur maintien; c'étaient des hypocrites, elle l'eût juré sur l'Évangile, et il n'en était pas un, vous entendez, pas un, qui n'eût un désir honteux dans le cœur et une tare secrète dans sa vie. Ne faisant grâce à personne, elle se confirmait résolument dans la conviction qu'il n'y avait jamais eu sur la surface du globe qu'un parfait honnête homme, qui n'y était plus. Mais elle faillit s'en dédire.
Un vieux garçon, M. Lunil, orientaliste de quelque mérite, disait-on, et tout plongé dans ses chères études, passait ses étés à Saint-Cloud. Ce septuagénaire bien conservé, au vaste front couronné de cheveux blancs, à la figure grave et presque auguste, portait des lunettes d'or, derrière lesquelles souriaient de grands yeux bleus, qui exprimaient la douceur de son âme et la paix d'une conscience pure. Il dînait souvent dans la villa, où il semblait ne se plaire qu'à moitié; sans doute il se trouvait déplacé dans un monde d'évaporés et d'agités; mais quand on a du savoir-vivre, on s'impose quelquefois des devoirs fastidieux. Un soir qu'il y avait spectacle et que Mme Vanesse, fort décolletée, jouait le principal rôle dans une comédie fort légère, M. Lunil distingua dans un parterre houleux, qui riait à gorge déployée, une jeune fille qui ne riait pas. Jusqu'à la fin de la représentation, il eut les yeux sur elle, et son regard semblait lui dire: «Ils sont fous, mais il y a ici deux sages». On se lia. Il prenait souvent Jacquine à part, et ils avaient ensemble de longs entretiens, toujours sur des sujets sérieux. Elle l'étudiait avec intérêt, mais avec défiance, et ne découvrait en lui rien de suspect. Elle se demanda si elle n'avait pas fait tort a l'humanité; elle était tentée de croire qu'elle s'était trop pressée de condamner Ninive en bloc, qu'il s'y trouvait encore quelques justes épars, qu'elle venait d'en rencontrer un égaré parmi les pécheurs. Elle se souvenait d'avoir vu autrefois au Jardin d'acclimatation, dans une des vitrines de l'aquarium, une belle sole blanche, nageant innocemment au milieu de crabes embusqués, qui méditaient des crimes. Elle comparait M. Lunil à cette innocente sole blanche, et la sole, qui aimait à donner des conseils, l'engageait quelquefois, à mots couverts, à se garer des crabes et de leurs embûches. Plus elle allait, plus elle prenait en gré cet homme vénérable, et, de son côté, il lui témoignait chaque jour une affection plus paternelle.
À quelque temps de là, par un beau soleil de septembre, elle était descendue dans le parc et, son filet à la main, se dirigeait vers des buissons autour desquels elle avait vu voltiger la veille un magnifique paon du jour, Vanessa Io. M. Lunil, qui était en promenade, l'aperçut de loin et, s'étant assuré qu'une petite porte percée dans le mur de clôture n'était fermée qu'au pêne, il entra, rejoignit sa jeune amie, lui demanda la permission de l'accompagner. Chemin faisant, il lui apprit comment le papillon se nomme en sanscrit, en zend, en copte et en syriaque. Puis, il changea de propos, il lui parla du penchant qu'ont les vieux savants pour les jeunes filles et de la confiance que les jeunes filles devraient avoir dans les vieux savants, qui seuls sont des confidents discrets, des amis sûrs, des conseillers désintéressés, de sages et obligeants pilotes auxquels elles peuvent s'en remettre du soin de conduire leur barque, si elles veulent naviguer sans péril à travers les écueils d'un monde frivole et corrompu: son discours lui parut diffus et trop imagé. Mais c'est un péché véniel. L'instant d'après, elle ne l'écoutait plus; ils venaient d'atteindre les buissons où elle se flattait de retrouver son paon du jour, qui s'était gardé d'y revenir: elle aperçut un grand mars, lui donna la chasse, le prit, et le rapportant en triomphe, elle le fit admirer à M. Lunil, qui s'extasia sur la beauté de ce nymphalide, sur ses longs palpes écailleux, sur ses ailes brunes à reflets violets. Il était dans un ravissement qui sans doute lui troublait un peu l'esprit, car il pinçait doucement le bout des doigts de Jacquine et poussait de gros soupirs. Ce procédé lui parut choquant, et elle allait le lui dire, quand elle se sentit saisir par la taille; du même coup, elle s'avisa que l'homme vénérable cherchait à la presser contre son cœur, que ses lèvres balbutiaient un tendre aveu, et qu'il attachait sur elle des yeux de vieux libertin, qui lui inspirèrent une telle horreur que, se dégageant violemment, elle le souffleta sur les deux joues. De cette affaire, les lunettes d'or volèrent en éclats.
Oh! Ninive, Ninive!... Quoi! pas même un juste!... Le souvenir de cette aventure la poursuivit, l'obséda longtemps et lui causait d'affreux dégoûts, des nausées.... C'était donc ça, l'amour! Elle ne pouvait plus entendre prononcer ce mot sans revoir les yeux de M. Lunil, sans songer à l'horrible regard dont elle croyait encore sentir sur elle la souillure. Prenant sa conscience à témoin, elle prêta le serment que jamais, au grand jamais, vieux ou jeune, aucun homme ne pourrait se vanter d'être aimé de Jacquine Vanesse.
Pendant l'hiver qui suivit, elle pensa sérieusement à entrer en religion. Il y avait une difficulté: elle ne croyait pas. Elle lut beaucoup de livres de dévotion, elle s'en gorgea sans profit. Elle évoquait l'ombre de son grand-père, qui avait toujours été un vrai croyant, elle l'adjurait de la délivrer de ses doutes; l'ombre ne disait rien de décisif. Elle finit par se rebuter, et, au printemps, elle prononça des vœux fort étranges.
Peu de mois avant la mort du marquis, on avait déterré dans une friche qu'il faisait défoncer une statuette antique, haute d'un pied ou approchant. On n'eut pas besoin de consulter les archéologues de la province pour reconnaître, après l'avoir décrassée, que cette statuette, d'une remarquable conservation, représentait une Diane bocagère, laquelle, le carquois sur l'épaule, lancée au pas de course, menaçait d'un dard, qu'elle brandissait de sa main droite, une bête ou un homme qui avaient déplu à ses yeux de déesse. Jacquine s'étant éprise de ce joli bronze, son grand-père le lui avait offert, en lui disant: «C'est singulier, cette Diane te ressemble. Elle a ton front, ton nez, et sa bouche est aussi petite que la tienne; mais, grâce à Dieu, elle a un air méchant que tu n'as pas.»
Jacquine avait rapporté du Limousin trois choses: une conscience, une collection commencée de papillons et cette statuette, à laquelle elle attachait le plus grand prix. Elle l'avait serrée dans une armoire et l'en tirait souvent pour la regarder. Du jour où elle renonça à se faire religieuse, elle la regarda plus souvent encore. Elle la sortit de sa cachette et la mit en évidence, perchée sur un socle, entre deux vases qui ornaient sa cheminée. Elle lui dit un soir: «Il y a des femmes qui font vœu de virginité pour se consacrer aux œuvres de miséricorde; je garderai la mienne parce que je hais et méprise les hommes. Oui, je resterai vierge ainsi que toi, et ainsi que toi, j'aurai le cœur dur; comme toi, je lancerai des flèches.» Dès ce moment, comme par l'effet d'une transfusion d'âmes, quand elle se regardait dans sa glace, elle croyait y apercevoir la déesse à qui elle s'était promis de ressembler de cœur autant que de visage.
Jusqu'à cette mémorable soirée, elle avait fait à sa mère le plaisir de s'effacer; elle ne s'effaça plus. On la soupçonnait d'être curieuse, de s'amuser à découvrir les dessous et à déchiffrer les visages; mais on pensait que tout lui était égal, on ne la croyait point disposée à moraliser sur les actions humaines; si vénéneux que soient leurs sucs, le botaniste accuse-t-il d'immoralité la jusquiame et la ciguë? Dorénavant, on put lire quelquefois dans ses yeux devenus parlants ses dégoûts et ses mépris. Elle avait toujours été taciturne; sa langue se dénoua; elle décochait des mots piquants, des épigrammes; comme sa déesse, elle lançait des flèches.
Mme Vanesse, qui passait des journées entières sans se souvenir qu'elle avait une fille, ne pouvait plus douter de son existence; il est difficile d'oublier une écharde qui vous est entrée sous l'ongle. Elle dit un matin à son mari:
«Votre fille s'est gâtée chez mon père; elle est devenue insupportable. Il est temps d'aviser; vous devriez lui parler sévèrement.»
Il lui parla, mais sans sévérité; il n'était pas sévère de son naturel.
«Ta mère, lui dit-il, te trouve fort déplaisante, et c'est aussi mon opinion. J'en atteste tes joues roses et ta natte qui te bat sur les talons, tu as l'air fort jeunet, et tu te piques de loger dans ta tête la sagesse morose d'une vieille douairière, qui médit du diable parce qu'il ne veut plus d'elle. Il faut prendre un parti; sois jeune ou vieille à ton choix. Le malheur est que tu n'as jamais été jeune et que tu ne vieilliras jamais; tu me fais l'effet d'une sardine salée dans sa malice.
—À qui la faute?» répliqua-t-elle, en lui tirant sa révérence.
Il répondit par une pirouette, et l'entretien en demeura là.
Elle avait dix-huit ans quand le comte de Saint-Isle demanda sa main; Mme Vanesse l'épaulait de tout son crédit, qui n'était pas grand dans cette circonstance. Le bruit courait qu'elle avait eu des bontés pour le comte, et Jacquine le laissa entendre. Mme Vanesse s'emporta, mais elle n'eut pas le dernier mot.
De cuisants soucis firent bientôt diversion à ses querelles avec sa fille. Si elle avait eu des bontés pour le comte de Saint-Isle, elle avait refusé d'en avoir pour l'un des rois de la finance internationale, le baron Mark, qui faisait sans cesse la navette entre Vienne et Paris. De ses nombreux poursuivants, c'était peut-être le plus épris, et il ne se consolait pas de son échec; tant d'autres avant lui avaient réussi! Mais il avait la mine basse, et elle voulait qu'on eût l'air d'un parfait gentleman. Aussi légère que superbe, exclusivement occupée de sa précieuse personne et vivant au jour le jour, elle n'avait aucun soupçon de la situation lamentable où l'allaient réduire les ineptes faiblesses et les extravagances de son mari. Le baron Mark se chargea de lui ouvrir les yeux, et il lui démontra qu'il n'y avait plus de ressources, que M. Vanesse les avait toutes épuisées. Dans ses colères, elle ne gardait aucun ménagement. Pour ajouter à l'humiliation du coupable, ce fut en présence de leur fille que, l'œil en feu, la voix frémissante, contractant ses noirs et implacables sourcils, elle lui demanda compte de dilapidations qu'elle traitait d'escroqueries. Il commença par plier la tête et les genoux, s'avilit; puis, se redressant sous l'insulte, il riposta, attaqua à son tour, rendit coup pour coup. Jacquine vit ce jour-là le fonds et le tréfonds de ces deux belles âmes.
Ce qui suivit cette scène violente la confondit d'étonnement. Elle savait ses parents ruinés, et il n'y eut rien de changé dans leur vie. Ils ne songeaient à vendre ni leur hôtel ni leur villa; ils ne réduisaient point leur dépense, ils ne retranchaient rien aux somptuosités de leur train de maison. Elle chercha le mot de l'énigme. Quel était le Jupiter qui faisait tomber cette pluie d'or? Un matin, ayant rencontré M. Mark dans l'escalier de l'hôtel, il la salua avec un sourire si protecteur que, par une soudaine illumination, elle se dit: «C'est lui». Elle ne se trompait pas, c'était bien lui.
Que sa mère se vendît et que son père s'y prêtât, c'était leur affaire; mais elle ne pouvait vivre avec eux sans se condamner à recevoir chaque jour quelques gouttes de la pluie d'or, et sa fierté s'en indignait. Elle résolut sur-le-champ de se faire institutrice, ouvrière en linge ou en modes, il n'importait, pourvu qu'elle sauvât sa fierté. N'était-elle pas la petite-fille de son grand-père et la vivante image d'une vierge divine? Comme autrefois les yeux de M. Lunil, le sourire du baron Mark lui avait fait horreur. Elle se mit secrètement en campagne, et elle s'était déjà renseignée dans un bureau de placement, quand un incident heureux la dispensa de recourir à ce parti extrême. Elle calomniait la vie; il lui arrivait parfois des bonheurs, éphémères ou incomplets, il est vrai.
Mlle Hortense de Salicourt, sœur cadette du feu marquis, était à son exemple restée fidèle au Limousin. N'ayant pas eu de fille à doter et ayant hérité de parents éloignés, au demeurant aussi économe qu'une fourmi, elle était beaucoup plus riche que ne l'avait jamais été son frère. Comme lui, elle avait le goût de la lecture et l'esprit orné; mais elle n'aimait point la solitude, elle recherchait le commerce des humains; aussi ne vivait-elle pas à la campagne; elle possédait et habitait la plus belle maison de la petite ville de X.... Depuis quelques années, elle était fort tourmentée de la goutte et, par surcroît de malheur, une affection des yeux l'avait mise peu à peu dans l'impossibilité de lire. Elle avait cherché, sans la trouver, une jeune fille à son gré, dont elle pût faire sa demoiselle de compagnie et sa lectrice. Le bruit vint jusqu'à elle qu'en dépit des apparences M. Vanesse était en pleine déconfiture; elle avait toujours porté à son neveu par alliance et plus encore à sa nièce une haine de vieille fille qui, ne s'étant jamais amusée, voulait mal de mort aux gens qui s'amusaient. Elle applaudit à cette catastrophe, qui lui parut un juste châtiment du ciel, et comme elle ne s'oubliait pas, elle s'avisa de la faire servir à ses intérêts particuliers. Six ou sept ans auparavant, son frère lui avait présenté une petite blonde, qui lui avait fait une agréable impression. Elle écrivit aussitôt à Jacquine pour l'engager à venir vivre avec elle et lui annoncer qu'elle comptait léguer sa fortune à un orphelinat qu'elle patronnait, mais que, si sa petite-nièce agréait sa proposition, elle serait charmée de lui assurer par un codicille une rente viagère de douze mille francs. Elle insinuait qu'elle offrait la rente et non le capital parce qu'il y avait de par le monde des mains crochues dont elle se méfiait, et auxquelles elle n'entendait pas laisser une parcelle de son avoir. «Douze mille francs de rente! se dit Jacquine avec un peu d'émotion dans le pouls; ce n'est pas la richesse, mais c'est l'indépendance.» Et courrier par courrier, elle répondit qu'elle acceptait.
Pour se sentir heureuse ou à peu près chez sa grand'tante, elle dut y mettre du sien. Sans être une égoïste féroce, Mlle de Salicourt n'avait pas l'humeur commode. S'écoutant beaucoup, attentive à ses moindres sensations et très attachée à ses habitudes, les minuties étaient pour elle des affaires d'État. À mesure que sa santé déclinait, elle devenait plus exigeante. Elle témoignait à Jacquine une sincère affection; mais, sujette aux insomnies, elle abusait parfois de sa complaisance jusqu'à l'obliger à lui faire la lecture pendant des nuits entières. Bien en prenait à sa petite-nièce d'avoir des nerfs solides et une santé de fer; elle n'avait jamais été malade, elle disait elle-même que ce n'était pas dans ses moyens. Ce qui l'agaçait le plus, c'étaient certaines manies de Mlle de Salicourt et ses perpétuelles frayeurs. La foudre, le feu, le vent, les voleurs, tous les bruits insolites, les chevaux, les chiens, les vaches, les souris, elle avait peur de tout. La mort lui causait un tel effroi qu'il était interdit de prononcer devant elle ce mot malsonnant. Elle s'étonnait quelquefois de ne plus recevoir la visite de tel et tel; on les disait absents, on n'osait pas lui confesser qu'ils étaient enterrés depuis six mois. Tant de pusillanimité scandalisait Jacquine, qui n'avait peur de rien; mais elle n'était pas chargée de faire l'éducation de sa grand'tante, qui faisait la sienne en la forçant de joindre à ses fonctions de demoiselle de compagnie un dur service de garde-malade. Elle ne s'en plaignait pas, elle portait allégrement son double fardeau. Cette fille d'un homme improbe avait une probité naturelle qui lui faisait désirer de ne pas être en reste avec Mlle de Salicourt; elle voulait pouvoir dire, quand elle serait en possession de ses rentes: «En vérité, je n'ai pas volé mon argent». Elle savait que le testament était en règle; pour encourager son zèle, sa tante avait voulu que le notaire le lui montrât, et elle était certaine que cette pauvre femme à qui il ne fallait pas parler de la mort ne le referait pas; il lui en avait trop coûté de le faire: pendant une heure, elle s'était crue mortelle.
Jacquine ne s'ennuyait jamais. Sa principale distraction était d'observer les mœurs, les jeux de physionomie des nombreux visiteurs qui venaient faire leur cour à une vieille fille d'humeur bourrue, qu'on savait goutteuse et riche. Il va sans dire qu'elle expliquait leurs assiduités par des vues intéressées; c'était peut-être vrai de quelques-uns; mais elle généralisait trop; elle n'admettait point d'exceptions: son siège étant fait, il n'était pas au pouvoir des habitants de la petite ville de X.... de la réconcilier avec la triste espèce humaine. Ils lui faisaient de grandes politesses, des avances flatteuses, qu'elle recevait avec courtoisie, en ne gaussant à part soi de la simplicité crédule ces pauvres gens, qui lui supposaient plus de crédit qu'elle n'en avait. Il lui arriva quelquefois de les amuser de belles paroles, de vaines espérances. Elle avait décidé que, somme toute, il y avait mieux à faire que de décocher des épigrammes à son prochain; qu'il est plus doux de se divertir sournoisement à ses dépens, de le berner, de le mystifier par des patelinages fourrés de malice et, quand on le peut, par de diaboliques artifices. Sa tante s'était fait lire par elle la première partie de Faust; Méphistophélès avait fait sa conquête; ce modèle lui semblait bon à suivre, et sa petite Diane de bronze, qui n'y trouvait rien à redire, l'exhortait elle-même à s'exercer dans l'art de manier l'ironie et de porter des coups fourrés. Tous les grands artistes ont eu plusieurs manières: elle en avait eu deux, c'était la troisième, et, la jugeant bonne, elle se promettait de s'y tenir.
Garde-malade toujours attentive et dure à la peine, apprentie studieuse en magie noire, elle faisait avec application son double métier, quand Mlle de Salicourt, à qui la goutte était remontée dans la poitrine, mourut presque subitement, sans se douter qu'elle mourait. Qu'allait faire Jacquine? Par une disposition du testament, la maison qu'elle avait habitée pendant deux ans et demi devait être vendue aux enchères dans un bref délai. Quel serait désormais son domicile? Peut-on vivre seule à vingt et un ans? Une lettre qu'elle reçut la tira de son embarras. Cette longue et verbeuse missive lui apprenait que son père venait de partir pour le Brésil, que sa mère occupait au quatrième étage d'une maison bourgeoise de la rue Pierre-Charron un modeste appartement, situé au nord, et la pressait de venir l'y rejoindre.
«Voilà ce que c'est que d'avoir des rentes, pensa-t-elle; on vous recherche, on vous désire. Acceptons provisoirement; quand j'aurai vu, j'aviserai.»
Il faut être juste envers tout le monde: l'orgueil de Mme Vanesse lui tenait quelquefois lieu de vertu. Elle voulait bien qu'on l'entretînt, mais elle entendait qu'on la respectât, et, le baron Mark lui ayant parlé un jour sur un ton cavalier, elle avait rompu avec éclat. Ce pauvre homme était plein de bonnes intentions; mais, étant mal né, il avait des formes un peu rudes et des expressions malheureuses. Aimant les beautés mûres et dégoûté, disait-il, des perruches, il avait cru conclure avec Mme Vanesse un arrangement à long terme; il ne se connaissait guère en femmes; ce Louis XIV s'était flatté d'avoir trouvé sa Maintenon. Il était loin de compte, et elle le lui fit bien voir. Il eut beau gémir, supplier, elle fut intraitable; il se convainquit bientôt qu'il n'y avait aucune espérance de retour.
Les têtes les plus fumeuses ont leurs éclairs de bon sens. Pour la première fois de sa vie, Mme Vanesse avait fait son examen de conscience et reconnu que, le joug fût-il doré comme un calice, toute servitude lui était insupportable, qu'elle aimait mieux se priver que de cesser de s'appartenir, qu'au surplus elle avait quarante-huit ans, qu'il faut savoir quitter le monde avant qu'il nous quitte, que la retraite avait peut-être ses douceurs et ses plaisirs, que, quand son refuge serait une steppe, elle était assez ingénieuse pour y faire pousser des fleurs. Par l'entremise et les bons offices du baron, elle avait recouvré les trois quarts de sa dot; c'était juste de quoi vivre, en renonçant à toutes les fantaisies; mais il lui aurait été dur de les sacrifier toutes. Elle se souvint qu'elle avait toujours eu un bonheur insolent au jeu. Elle courut deux fois à Monte-Carlo, y gagna gros et eut assez de force d'âme pour se retirer sur son gain.
En arrivant chez sa mère, Jacquine la trouva un peu vieillie, mais elle gardait ce qui ne se perd pas, la ligne, le grand air, et elle avait le bon goût de dédaigner les artifices. L'hiver s'écoula tranquillement. On allait quelquefois au théâtre, on n'allait jamais dans le monde. Mme Vanesse racontait à sa fille de longues histoires, où il y avait, par-ci par-là, un grain de vérité, et lui exposait les principes de sa nouvelle philosophie. Jacquine commençait à croire au sérieux amendement de sa mère, et jamais elle n'avait eu l'humeur si douce, si pacifique. Elle ne l'espionnait pas, ayant en mépris l'espionnage et les espions; mais ses terribles, ses inévitables yeux, qu'on était sûr de rencontrer lorsqu'on essayait de les fuir, ne découvraient rien de suspect dans l'appartement de la rue Pierre-Charron, et à quelque heure qu'elle y rentrât, elle avait la conviction qu'elle pourrait ouvrir toutes les armoires sans y trouver un homme.
L'été suivant, Mme Vanesse proposa à sa fille d'aller passer quelques mois à Mon-Refuge. Elle accepta avec empressement; il y avait si longtemps qu'elle ne s'était mise au vert! On partit, on s'installa. Au bout de la première semaine, un jour qu'il pleuvait à verse, un homme frappait à la porte; elle s'ouvrit, il entra, on lui offrit la table et le logement, et, six semaines plus tard, il était encore là. À la vérité, tout se passait avec une décence apparente, on prenait des précautions, on observait toutes les formes. Mme Vanesse avait dit à Jacquine:
«Ce pauvre comte Krassing a une santé fort délicate; son médecin lui a recommandé de respirer l'air des forêts. C'est une bonne œuvre que nous faisons.»
Elle n'avait rien répondu, mais il lui parut que sa mère avait abusé de sa confiance, l'avait indignement trompée, et elle jura de l'en faire repentir.
«Soit! lui disait-elle in petto. Tu veux la guerre, tu l'auras.»
Et fidèle à sa nouvelle méthode, affectant de ne rien voir, de ne rien soupçonner, elle préludait à sa vengeance par de sourdes pratiques.
Mme Vanesse avait fait à Monaco la connaissance de cet hôte indiscret, joueur malheureux, mélancolique décavé, qu'elle avait cru devoir consoler. Le comte Krassing était un Scandinave qu'à sa beauté étrange, à l'ampleur de son front, à la blancheur lumineuse de son teint, au mystère de son regard et de son sourire, on était tenté de prendre pour un homme de génie; mais il était tout en façade; qui avait vu la devanture, avait tout vu. Doué d'une grande mémoire et d'une audace plus grande encore, s'il avait peu de jugement et manquait d'esprit, il savait du moins se servir de l'esprit des autres. Nourri des littératures du Nord, il était si bien entré dans la peau des personnages d'Ibsen qu'il s'y croyait chez lui, et on avait peine à l'en faire sortir. Il s'attribuait le don d'ensorceler, de fasciner les femmes; il se flattait d'être un de ces hommes ténébreux, qu'elles ne peuvent aimer «sans sentir planer sur leur tête de grandes ailes noires et silencieuses», et qui leur révèlent «le grand inconnu, les délices de cette vie marine après laquelle soupirent les animaux terrestres». Il se piquait aussi d'avoir des visions, qu'il racontait éloquemment, et quand il se mettait sur ce sujet, il avait l'accent prophétique, l'œil vaticinant. Jacquine avait jugé, dès le premier jour, que ce prophète n'était qu'un vulgaire pique-assiette. Elle se rappelait avoir vu, assis sur un tas de cailloux, au bord d'un grand chemin, un mendiant très beau et très barbu, qui avait la tête d'un Isaïe ou d'un Ézéchiel et aurait pu poser pour un tableau de sainteté, ce n'était pourtant qu'un mendiant. Mais il y a des mendiants honnêtes qui se donnent pour ce qu'ils sont, et elle tenait pour certain que le comte Krassing était un faux comte et un chevalier d'industrie.
Elle lui faisait bon visage, lui parlait d'un ton caressant. Elle l'interrogeait sur son passé, sur tel épisode de son orageuse existence qu'il lui avait déjà conté, et lui posant des questions captieuses, perfides, l'obligeant à préciser les faits, les dates, les lieux, elle lui signalait d'un air de parfaite innocence les contradictions grossières dans lesquelles tombait ce véridique historien, qui, démentant son caractère et l'exquise courtoisie dont il se targuait, entrait en fureur, la traitait de diable en jupon.
Elle s'amusa bientôt à un autre jeu. Elle s'aperçut que le comte essayait souvent sur le diable en jupon la puissance magnétique de son regard. Mme Vanesse ne se levant jamais avant midi, il profitait de ses matinées pour se ménager des tête-à-tête avec Jacquine, et, de jour en jour, il devenait plus tendre, plus pressant. Elle ne permettait pas qu'il prit aucune liberté, mais elle ne le décourageait point, elle n'avait garde de lui ôter toute espérance. Il fut imprudent, et, dès ce moment, Mme Vanesse le surveilla, le tint en sujétion. À la moindre peccadille, elle lui prodiguait les algarades, les duretés, les menaces. La jalousie la tourmentait, et elle souffrait aussi de la contrainte qu'elle devait s'imposer pour ne pas se trahir devant Jacquine. Un soir, elle éclata. Elle les prit tous deux à partie, reprochant au comte de compromettre sa fille, à sa fille d'être une coquette qui jouait les Agnès. La scène fut terrible: Jacquine y avait mis fin par cet éclat de rire strident qui avait frappé de stupeur un valet de ferme aviné.
Il y avait des jours où, lasse de ses tristes jeux, désireuse de se détendre et d'oublier, elle s'en allait toute seule se promener en forêt, emportant dans sa boîte de fer-blanc une aile de poulet ou des œufs durs, avec un flacon de vin trempé, et elle déjeunait à l'ombre d'un buisson, et l'oubli venait, et durant quelques heures ce monde, ce vilain monde lui apparaissait comme un endroit charmant, où l'on attrape des papillons, en pensant à un bon vieillard qui connaissait leurs coutumes et leurs mœurs. Mais, en d'autres jours, elle se sentait la bouche si amère, un tel poids de dégoût dans le cœur, une telle lassitude de vivre, qu'elle enviait de toute son âme la félicité silencieuse des morts. Sa destinée lui faisait l'effet d'une impasse, d'un cul-de-sac, l'endroit charmant n'était plus pour elle qu'un mauvais lieu, où elle avait hâte de ne plus être, et l'angoisse qui se peignait dans son regard errant semblait dire:
«Par où s'en va-t-on?»
IV
L'abbé Blandès avait un gros souci: l'abside de son église était endommagée, il avait besoin de trois mille francs au moins pour la réparer, et le conseil municipal les lui avait refusés. Il aimait tendrement son église; il se plaisait à dire qu'il l'avait épousée, et il était aussi chagrin qu'un mari amoureux, mais nécessiteux, qui ne peut payer une robe à sa femme. Homme de ressource et fort avisé, il s'était dit que, par un hasard providentiel, un grand musicien était venu s'établir dans le pays, que, si ce grand musicien daignait donner un concert au bénéfice de son abside, il ne serait pas loin d'avoir ses trois mille francs, qu'une quête lui procurerait le reste, mais qu'il n'y avait qu'une seule personne qui pût décider M. Saintis à lui faire cette grâce. Il s'en fut trouver Mme Sauvigny, la supplia d'intercéder auprès de son ami d'enfance. Après une courte discussion, elle fit atteler et alla relancer l'ermite dans sa bicoque, qui n'était pas aussi bicoque qu'il le prétendait. À peine lui eut-elle présenté sa requête:
«Je consens, dit-il, à tout ce que vous voulez; mais je fais mes conditions. La première est que, pour la rareté du fait, je donnerai mon concert dans une grange, une véritable grange. La seconde est que je jouerai sur votre piano; non seulement c'est un Pleyel juste à son point de maturité, mais jadis, quand vous cultiviez encore les beaux-arts, vous en avez touché quelquefois, et il y a dans ce piano un peu de vous.»
Séance tenante, ils composèrent un programme. Restait à trouver la grange; deux fermiers offrirent la leur; on choisit la plus grande, qui était aussi la mieux tenue. Mme Sauvigny se chargea de la mettre en état, de la garnir de bancs et de chaises, d'y dresser une estrade. Puis elle rédigea une circulaire, et programmes, circulaires, billets furent expédiés par ses soins partie au sous-préfet de l'arrondissement, qui était de ses amis et en plaça beaucoup, partie dans les villas et les châteaux des environs.
«Vous avez mis vos billets à un prix extravagant, lui dit le docteur Oserel, qui ne manquait guère une occasion de grogner; vous verrez qu'on vous les renverra tous.»
On en renvoya très peu, tant on était désireux de lui être agréable ainsi que d'entendre et surtout de voir le jeune et célèbre maëstro, qui, depuis le prodigieux succès de son opéra, ne s'était jamais produit en public.
Quand le grand jour fut arrivé, la vieille grange, étonnée de sa gloire, se trouva comble; il n'y avait pas un siège vide; les billets restés en compte, qu'on vendait sous le porche, furent tous enlevés. Le chemin de fer du Bourbonnais avait amené les bourgeois des petites villes avoisinantes, les châtelains étaient venus dans leurs voitures; jamais le village n'avait vu circuler dans ses rues tant de landaus, tant de victorias, tant de livrées, de galons et de si brillantes toilettes. Le jeune maître se surpassa; il joua avec une égale perfection du Bach, du Mozart, du Beethoven, du Chopin, du Schumann et du Saintis; il fut fêté, acclamé. Ceux qui tenaient surtout à le voir étaient aussi satisfaits que ceux qui désiraient l'entendre. Les cheveux en désordre, le front moite, l'œil étincelant, il ressemblait à un jeune dieu qui a la tête échauffée par de trop copieuses libations de nectar, et son ivresse céleste le rendait beau. Lorsqu'il eut frappé ses derniers accords et que, descendu de son estrade, il enfila le long couloir ménagé entre les deux rangées de bancs, il y eut presse pour rapprocher; de jeunes femmes étaient montées sur leurs chaises et lui envoyaient des sourires. Mme Sauvigny ressentit comme un chatouillement d'orgueil.
«Elles ne savent pas qu'il est à moi», pensait-elle.
Et vraiment il était bien à elle, c'est à elle seule qu'il en avait. Ils sortirent ensemble, et il attendit que la foule se fût écoulée, pour lui dire tout bas:
«Eh bien! Lolotte est-elle contente?
—Oui, répondit-elle, Lolotte est très contente, et elle se rengorge comme le sonneur de cloches qui s'écriait: Que nous avons bien prêché ce matin!»
Elle ne lui avoua pas que, si passionnée qu'elle fût pour la musique, elle avait eu de fréquentes distractions pendant le concert. Peu d'instants avant qu'il se mît au piano, elle avait vu entrer Mme Vanesse et le comte Krassing, qu'elle ne connaissait pas, suivis d'une jeune fille qu'elle connaissait; et, en revoyant cette tête blonde et ce frais visage, une idée, qu'elle avait tenté de chasser, lui était revenue, plus obsédante que jamais. À plusieurs reprises, elle avait cru sentir sur elle le regard de Jacquine: pure illusion; la charité s'en fait comme l'amour, et ce n'était pas Mlle Vanesse qui la regardait, c'était son idée.
Elle retourna dans la grange, une heure plus tard, pour s'assurer qu'on avait grand soin de son piano, qui désormais lui était doublement précieux, qu'on le lui ramènerait sain et sauf. En entrant, elle aperçut à terre, sous une des chaises qu'avait occupées le trio qui faisait parler de lui, un joli carnet en maroquin agrémenté d'ivoire. Elle le ramassa et y vit un chiffre gravé, qu'elle n'eut pas de peine à déchiffrer. Ce carnet lui parut de bonne prise; elle le glissa dans sa poche.
Le lendemain, vers le milieu de la matinée, elle se présentait au presbytère. L'abbé Blandès arpentait une des allées de son petit jardin, dont il s'occupait beaucoup. Elle lui annonça que la recette du concert se montait à près de deux mille quatre cents francs, qu'elle s'était donné le plaisir de compléter la somme dont il avait besoin pour être tout à fait heureux, et elle lui remit un pli cacheté, contenant trois billets. Il la remercia avec effusion. Ayant été autrefois professeur de rhétorique dans un petit séminaire, il avait l'esprit fleuri et le goût des citations.
«Ah! madame, s'écria-t-il d'une voix émue, je ne dirai jamais comme Cornélie: «Que de vertus vous me faites haïr!» Mais vous savez ce que je vous souhaite, ce que je demande à Dieu dans mes prières. Le jour où vous aurez la vraie foi, vous serez parfaite, et ce jour viendra, j'en ai l'assurance. Pour tout vous dire, je soupçonne que dès maintenant, dans le fond de votre cœur, vous êtes à nous.»
Elle détestait la controverse et il l'aimait beaucoup: c'était le seul défaut qu'elle lui trouvât.
«Vous présumez trop de moi, dit-elle. Hélas! mon erreur m'est chère. On aime la religion qu'on a sucée avec le lait comme on aime son pays natal; c'est une fatalité.
—Singulière patrie, riposta-t-il, qu'une église où l'on ne s'entend sur rien, où règne la discorde, où l'on se chamaille sans cesse! Le caractère de la vérité divine est l'unité, et dans l'église qu'elle a créée à son image, il n'y a qu'un chef, qu'une discipline, qu'une règle de foi.
—En êtes-vous bien sûr! Cette unité est-elle aussi réelle que vous le dites? Je suis portée à croire que, dans votre église comme dans la nôtre, il y a beaucoup de dissidences, que plus un catholique a de vrai zèle, plus il est enclin à avoir ses opinions particulières. Il en est des dogmes, à ce qu'il me semble, comme de la musique, que chacun, sauf les indifférents, interprète à sa façon et au gré de son cœur. Pour que le dogme ait une action sur la vie, il doit se convertir en sentiment, et nos sentiments nous sont très personnels, nous y mettons notre marque. Monsieur le curé, ai-je tort de m'imaginer que les plus grands saints ont eu leurs petites hérésies? Il n'y a que les indifférents qui n'en aient point.... Mais Dieu me garde de discuter avec vous! Beaucoup plus fort, beaucoup plus savant que moi, vous finiriez peut-être par me convaincre, et les femmes sont si déraisonnables que, lorsqu'on les a convaincues, on ne les a pas persuadées.»
Il allait s'échauffer, quand ses yeux se portèrent sur le pli cacheté qu'il tenait dans sa main droite. Il pensa à ses trois billets de mille francs, à l'abside de sa pauvre église, à la joie qu'il éprouverait en rhabillant sa femme, et il se calma comme par enchantement.
«Madame, reprit-il, ce qui me paraît aussi certain qu'un dogme, c'est que vous êtes la femme la plus généreuse, la plus obligeante que je connaisse, et vous pouvez m'en croire, je voudrais trouver une occasion de vous rendre à mon tour un grand ou un petit service.
—Précisément, dit-elle, je venais vous en demander un.»
Il ne manquait point de finesse; il reconnut sur-le-champ à son air qu'elle avait une commission désagréable à lui donner, et il regretta de s'être trop avancé. Elle lui parla de Mon-Refuge, de la jeune fille dont le sort la préoccupait, de son vif désir d'en avoir le cœur net, d'éclaircir ses doutes par une enquête dont elle le priait de vouloir bien se charger.
«Eh! madame, qui peut la faire mieux que vous? Vous avez l'esprit si délié! Vous savez si bien forcer l'entrée des cœurs!»
Elle rougit: «Je veux vous confesser ma faiblesse, répondit-elle, cette maison mal habitée me fait l'effet d'une caverne, et les cavernes me font peur.
—Et vous y envoyez les curés, dit-il en riant, dussent-ils y compromettre leur soutane!
—Les curés ont le droit d'entrer partout, et quand ils vous ressemblent, leur soutane n'est jamais compromise.
—Ah! permettez, quoique ces dames soient venues une ou deux fois à la messe, ce sont des étrangères de passage que je ne compte point parmi mes ouailles. Nous vivons dans un temps où les prêtres ne sauraient être trop circonspects; on est si prompt à les accuser d'indiscrétion!»
Et comme elle insistait, il ajouta imprudemment:
«Encore faudrait-il un prétexte.
—Le voici», dit-elle, en lui tendant le carnet qu'elle avait ramassé la veille. Et elle lui représenta que Mme Vanesse l'avait perdu dans un concert donné au bénéfice d'une église: n'était-il pas juste que le desservant de cette église se chargeât de lui rapporter son bien?
«Et d'ailleurs, continua-t-elle, Mme Vanesse se lève si tard que, selon toute apparence, elle ne pourra vous recevoir. Si vous désirez me plaire, vous demanderez à parler à sa fille, et, sagace comme vous l'êtes....
—Mais enfin, interrompit-il, quel résultat espérez-vous de ma démarche et de mon entretien avec cette jeune personne?
—De deux choses l'une: peut-être s'accommode-t-elle du milieu où elle vit, peut-être aussi aspire-t-elle à en sortir. Si elle est heureuse, il n'y a rien à faire; si elle ne l'est pas, je réussirai peut-être à faire quelque chose.»
Il se trouvait pris; il s'exécuta de bonne grâce.
«Madame, dit-il, retournez dans votre chalet; je me rends de ce pas dans la caverne; si j'en sors vivant, j'irai sans retard vous porter des nouvelles de mon expédition plus fâcheuse que lointaine.»
Elle était si pressée d'en avoir qu'elle lui dit:
«Avec votre agrément, je les attendrai dans votre jardin. Vous avez de si beaux œillets, monsieur le curé!...»
Il partit d'un bon pas, comme il l'avait promis; mais il ralentit bientôt sa marche; sa mission lui pesait. Il faut compter avec les accidents et avec l'humeur contrariante des femmes: ne pouvait-il pas se faire que ce jour-là, tout exprès. Mme Vanesse se fût levée une heure plus tôt que d'habitude à la seule fin de se montrer dans sa gloire à un curé qui se souciait peu de la contempler de près? Elle lui imposait beaucoup; il lui avait paru que son impériale et impérieuse beauté, sa grande tournure, ses grands airs la rendaient redoutable. Il maugréait à part lui contre Mme Sauvigny et l'intempérance de son zèle.
«De quoi se mêle-t-elle? pensait-il. Sa charité dégénère parfois en manie. Ne soyons excessifs en rien: medio tutissimus ibis. À quoi bon se créer des devoirs de fantaisie? Eh! vraiment c'est assez des devoirs évidents pour remplir les heures et les journées.»
Lorsqu'il atteignit la grille de Mon-Refuge, il s'avisa qu'elle était hermétiquement close et que, pour se la faire ouvrir il fallait tirer une sonnette grosse comme une cloche. Il lui répugnait de s'introduire dans ce vilain endroit avec tant de fracas. Il prit le plus long, poussa jusqu'à une porte bâtarde ouvrant dans le parc, qui lui parut plus rassurante. Il entra, et, après avoir traversé des bosquets changés en halliers, il longea un jardin peu fleuri, mal tenu, et il se dit que, lorsqu'on néglige de nettoyer ses plates-bandes, on est sans doute peu disposé à nettoyer sa conscience. Puis il suivit une avenue verte de mousse, qu'envahissaient par endroits les ronces et les orties, et il se dit encore que quand on laisse pousser des orties dans ses allées, on en laisse pousser dans son âme, que le désordre appelle le désordre, que l'abîme appelle l'abîme, et il le disait en latin: Abyssus abyssum vocat.
Enfin il aperçut la maison, qu'il abordait par ses derrières, et si forte était sa prévention qu'il trouva à cette maison une face de réprouvé. Il aurait suffi cependant de la regretter, de boucher quelques lézardes pour lui donner bon air: c'est ainsi qu'en jugeait Mme Sauvigny, puisqu'elle voulait l'acheter.
Il n'eut pas la peine de sonner. Une femme de chambre accorte et délurée, qui s'occupait de cueillir une rose pour en orner son corsage, vint au-devant de lui. Il s'informa si Mme Vanesse était visible.
«Madame aura bien du regret, elle n'est pas encore levée.
—Et puis-je causer un instant avec Mlle Vanesse?
—Mademoiselle est en promenade; c'est le jour des papillons.»
L'abbé se sentit fort soulagé, bénit la Providence de la grâce qu'elle lui faisait et de l'heureux tour que prenait son aventure, tira de sa poche le carnet et pria la femme de chambre de le rendre à sa maîtresse, à qui sûrement il appartenait.
«Ne doutez pas, dit-elle, qu'il ne lui appartienne et qu'elle ne soit ravie de le retrouver. Elle le conserve comme la prunelle de ses yeux.»
Puis d'un ton de mystère:
«Il y a, dans ce carnet, une pochette où elle serre son fétiche.»
L'abbé fit un saut en arrière. Eh! quoi, cette odieuse femme ne se contentait pas de scandaliser une paroisse par son inconduite notoire et d'être une abominable mère; elle adorait les dieux fétiches! Son effarement fit sourire la femme de chambre.
«Je vois bien que M. le curé n'est pas au fait. Le fétiche de Madame est un petit bout de ficelle, détaché de la corde d'un pendu. Il paraît que c'est souverain pour gagner au jeu. Aussi Madame ne perd-elle jamais.
—Vous lui en ferez, répliqua-t-il, mon très sincère compliment.»
Et, tournant les talons, il s'en alla comme il était venu. Oui, son aventure avait bien fini, il en était quitte à bon compte. Mais au moment d'atteindre la porte bâtarde, il vit surgir soudain devant lui, sous une voûte de sombre verdure à la physionomie sinistre, une jeune fille en blouse, qui, alerte et toute pimpante, revenait d'un autre monde: pendant trois heures, elle avait couru les bois, où elle avait trouvé l'oubli. Elle s'effaça gentiment pour le laisser passer en lui disant.... Ce qu'elle lui dit fit sur l'abbé Blandès une telle impression qu'il ne lui fallut que cinq minutes pour regagner son jardin.
«Eh bien, lui demanda Mme Sauvigny, vous l'avez vue?
—Je l'ai non seulement vue, mais entendue, répondit-il. Madame, laissez-moi recueillir mes esprits; je tiens à vous répéter sa phrase mot pour mot; il ne faut pas gâter les belles choses. Elle m'a dit.... Et notez qu'elle avait le ton fort badin, le visage fort enjoué et un sourire agréable sur les lèvres.... «Monsieur le curé, m'a-t-elle dit, que venez-vous faire ici? Allez-vous-en bien vite. On ne reçoit dans cette maison que les sept péchés capitaux.» Ah! madame, je vous l'avoue sincèrement et tristement, je la tiens pour une âme perdue, qu'un miracle seul peut sauver, et il n'y a que Dieu qui en fasse. Vous vouliez savoir, vous savez. Croyez bien qu'elle est heureuse, qu'il ne manque rien à son bonheur, que vous la désobligeriez beaucoup en l'empêchant de vivre dans l'aimable société de l'orgueil, de la colère, de l'envie, de la gourmandise, de l'avarice, de la paresse et de la luxure.»
Mme Sauvigny se retira consternée.
V
Vers la fin de septembre, Mme Sauvigny était allée un soir, en compagnie du docteur Oserel, dîner chez des amis, à deux lieues de son chalet. Ils s'en retournaient entre onze heures et minuit, et leur voiture allait grand train, lorsque, arrivés à l'endroit où la route serre de près la rivière, dont les abondantes vapeurs avaient comme submergé ses rives plates, ils se trouvèrent plongés dans un brouillard si épais qu'on voyait difficilement à se conduire. Crainte d'accident, Mme Sauvigny ordonna à son cocher de mettre les chevaux au pas; elle se défiait d'eux, elle les savait sujets à fringuer, à se faire des fantômes de rien. Tout à coup, comme on approchait du pont, elle entendit dans la direction du petit promontoire qui faisait face au Chalet, le bruit d'une détonation, suivi d'un grand cri.
«On assassine quelqu'un», dit-elle au docteur en lui serrant le bras.
Il avait bien dîné et sommeillait.
«Bah! dit-il en se frottant les yeux, c'est quelque nigaud qui revient de la chasse aux canards; son fusil s'est accroché à un buisson, et le coup lui est parti entre les jambes. Rassurez-vous, il a eu plus de peur que de mal.
—On ne revient pas de la chasse si tard, répondit-elle, et le cri que j'ai entendu était sûrement un cri de femme.»
Malgré ses protestations, elle mit pied à terre, et tâchant de se réveiller, il suivit machinalement son exemple. Le groom prit une des lanternes de la voiture, et, précédés par lui, ils descendirent dans une prairie que traversait un sentier sinueux. Quoiqu'ils eussent de la peine à se guider, ils atteignirent bientôt la berge de la rivière. Ils cherchaient et désespéraient de rien trouver, tant la nuit était sombre, tant le brouillard était épais.
«Y a-t-il ici quelqu'un qui ait besoin de secours?» demanda le docteur de sa plus grosse voix.
Personne ne répondit.
«Après tout, madame, dit-il, sommes-nous bien certains, vous et moi, d'avoir entendu ce cri? J'ai cru l'entendre, mais je dormais et mon témoignage a peu de poids. Le vôtre assurément en a davantage. Cependant les femmes ont un appareil nerveux si prompt à s'ébranler, tant de goût pour ce qui tient du roman, que les plus raisonnables sont sujettes à caution.»
Il finissait sa phrase quand se produisit un changement à vue, opéré, pouvait-on croire, par la baguette d'une fée. Le brouillard dense, mais bas, rampant, dont la hauteur dépassait à peine trois mètres, fut frappé tout à coup par les rayons de la lune en décours, qui venait de se lever. Cette fumée grise et opaque, devenue subitement diaphane, s'était comme imprégnée d'une clarté laiteuse, et Mme Sauvigny aperçut quelque chose qu'elle montra du doigt au docteur. Trois ou quatre pas plus loin, au pied d'un vieux saule creux à qui elle avait naguère envoyé un baiser discret, gisait tout de son long, étendue sur le dos, endormie ou morte, une jeune fille dont le corps et les vêtements en désordre semblaient baigner dans une rosée de lumière magique; son visage et ses mains étaient d'argent.
«Ma parole! dit M. Oserel, la nature s'amuse quelquefois à singer des effets d'opéra, et si votre grand compositeur était ici....
—Voyez plutôt, interrompit Mme Sauvigny, j'en étais sûre, c'est elle.»
En effet, c'était elle, et déjà le docteur, agenouillé dans l'herbe, l'examinait, l'auscultait.
«Ah! lui disait Mme Sauvigny d'une voix sourde, en couvrant sa figure de ses mains, ne m'apprenez pas qu'elle est morte.
—Rassurez-vous, elle n'est qu'évanouie; mais j'ai bien du mal à lui ôter d'entre les doigts la crosse de son pistolet. Qu'est devenu le reste? le diable seul pourrait nous le dire.... Je ne sais en vérité comme est bâtie cette demoiselle. Elle a tout fait pour se massacrer, elle en est quitte pour une égratignure au pouce et une bosse à la tête.
—Ainsi vous me répondez de sa vie?
—Je vous en réponds, quoique, à vrai dire, je n'en sois pas responsable; je compte l'examiner tantôt, plus à mon aise et dans un lieu plus commode, car je ne pense pas que votre intention soit de la laisser ici.... Mais ne vous dérangez pas, je n'ai pas besoin qu'on m'aide à la soulever et mon paquet me pèsera peu. Elle est légère comme une plume.»
Après lui avoir desserré ses vêtements, il l'emporta dans ses robustes bras. Cinq minutes plus tard, ils étaient remontés en voiture, et Jacquine était couchée sur leurs genoux. On lui avait fait respirer des sels; bien que ses yeux fussent toujours clos, elle semblait se ranimer.
«Quelle étrange créature! murmurait le docteur. Son évanouissement n'est pas sérieux; c'est une simple lipothymie.... Voyez plutôt, tâtez-la, le cœur s'est remis à battre, et elle respire.»
Mme Sauvigny ne parlait pas; mais elle disait tacitement:
«Pauvre petite! comme on te calomniait! On osait prétendre que tu étais heureuse!
Et, se penchant sur ce visage livide, sur ces cheveux blonds trempés par le brouillard, couvant des yeux cette proie qu'elle avait convoitée:
«C'est la Providence qui te donne à moi. Je te tiens, et ils auront dire, je te garderai.»
Cependant le docteur, dont l'esprit actif avait déjà reconstitué la scène telle qu'elle avait dû se passer, lui donnait des explications qu'elle n'écoutait que d'une oreille.
«Voulez-vous savoir exactement, madame, comment la chose est arrivée? Pour être plus sûre de son fait, cette jeune folle avait fait son plan de se brûler d'abord la cervelle et de se noyer ensuite. Elle était venue se poster à l'extrémité du petit promontoire, dans l'espérance que, le coup parti, elle tomberait dans l'eau, et que les gens dont elle a peut-être à se plaindre auraient le plaisir de l'y chercher. Soit que son pistolet fût hors de service, soit qu'elle l'eût mal chargé, il lui a éclaté dans la main. Selon toutes les règles de la logique humaine et divine, elle aurait dû se mutiler horriblement; je vous l'ai dit, elle en est quitte pour une égratignure. Dans la surprise que lui a causée l'explosion, et qui lui a fait pousser un cri, elle a pivoté sur elle-même; au lieu de choir dans l'eau, ses pieds ayant glissé sur l'herbe humide, elle est tombée lourdement sur une des racines traçantes du saule et elle n'a point de plaie. Je vous répète qu'elle est bâtie à chaux et à ciment. La moralité de cette histoire est que lorsqu'on a la vie dure et qu'on veut se tuer, il faut se procurer des pistolets en bon état. Rien n'est plus désagréable que de se rater: il faut recommencer à vivre, et c'est une habitude qui se perd très vite, on ne sait plus comment s'y prendre.
—Théodore, disait Mme Sauvigny à son cocher, poussez donc vos chevaux, nous n'arriverons jamais.»
Elle ne craignait plus qu'ils se cabrassent, et six minutes lui parurent un siècle. Le docteur se moquait de son impatience, les docteurs seuls ne perdent jamais la notion du temps réel. On arriva bientôt, et ce fut assez d'un petit quart d'heure pour que Jacquine fût transportée dans une chambre vacante de la maison de santé, déshabillée par la religieuse de service, couchée dans un lit moelleux, examinée à nouveau par le docteur, qui à son diagnostic joignit un pronostic.