META HOLDENIS
PAR
VICTOR CHERBULIEZ
De l’Académie française
SEPTIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1899
Droits de traduction et de reproduction réservés.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE VARIÉE
PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
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- Prosper Randoce ; 5e édition. 1 vol.
- Paule Méré ; 7e édition. 1 vol.
- Le Roman d’une honnête femme ; 12e édition. 1 vol.
- Le Grand-Œuvre ; 4e édition. 1 vol.
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- Le Fiancé de Mlle Saint-Maur ; 5e édition. 1 vol.
- Samuel Brohl et Cie ; 7e édition. 1 vol.
- L’Idée de Jean Téterol ; 8e édition. 1 vol.
- Amours fragiles ; 4e édition. 1 vol.
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- Olivier Maugant ; 7e édition. 1 vol.
- La Bête ; 8e édition. 1 vol.
- La Vocation du comte Ghislain ; 6e édition. 1 vol.
- Une Gageure ; 7e édition. 1 vol.
- Le Secret du précepteur ; 6e édition. 1 vol.
- Après fortune faite ; 2e édition. 1 vol,
- L’Art et la nature ; 2e édition. 1 vol.
- Profils étrangers ; 2e édition. 1 vol.
- L’Espagne politique (1868-1873). 1 vol.
- L’Allemagne politique ; 2e édition. 1 vol.
- Hommes et choses d’Allemagne. 1 vol.
- Hommes et choses du temps présent. 1 vol.
Prix de chaque volume, format in-16, broché, 3 fr. 50
Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD. — 924-98.
META HOLDENIS
On m’avait prévenu, madame, que vous aviez le goût de marier vos amis. Vous m’écrivez des bords du Rhin que j’ai beaucoup de talent, un délicieux caractère ; vous m’apprenez du même coup que vous tenez à ma disposition une charmante fille qui serait bien mon fait, attendu qu’elle est Allemande et musicienne comme vous, qu’elle adore la peinture et surtout la mienne, qu’elle joint une imagination poétique à la science du pot-au-feu ; qu’enfin elle possède toutes les qualités requises pour faire le bonheur de Tony Flamerin votre serviteur. Le portrait que vous m’en faites est parlant. Je la vois d’ici avec ses cheveux blonds et son grand tablier de cuisine noué autour de son cou, tenant de la main droite une cuiller à pot, de la main gauche un joli in-dix-huit doré sur tranche, et d’un œil surveillant une casserole, tandis que l’autre verse des larmes sur les infortunes d’Egmont et de Clara. Je vous suis vraiment fort obligé de vos bonnes intentions ; mais d’abord êtes-vous bien sûre que je ne sois pas déjà marié, ou presque marié, ou quasi marié ? car il y a bien des nuances dans tout cela. Et puis voici le point : vous m’assurez que votre jeune amie a des yeux d’un bleu céleste. Ah ! madame, les yeux célestes ! C’est toute une histoire qu’il faut que je vous raconte ; vous êtes discrète, vous la garderez pour vous.
I
J’avais vingt-cinq ans ou peu s’en faut, et il y en avait trois que j’étudiais la peinture dans l’atelier d’un maître que vous connaissez, quand je reçus une lettre de mon père, brave tonnelier bourguignon retiré des affaires depuis peu, une lettre, vous dis-je, écrite de bonne encre, qui m’obligea de partir pour Beaune en grande hâte. J’eus bientôt fait de boucler ma valise. A la vérité j’étais inquiet, mal édifié de ma conduite ; je redoutais le visage et les sourcils paternels. Non que j’eusse sur la conscience de bien lourds méfaits ; j’aimais la peinture avec fureur : il m’arrivait de travailler d’arrache-pied trois semaines durant, sans m’accorder la moindre distraction ; mais de temps en temps je rompais ma gourmette, et je faisais tout d’une haleine trois ou quatre grosses folies. Ce qui rend coûteux les plaisirs de la jeunesse, c’est la vanité, quand elle s’en mêle. J’avais la rage de faire parler de moi et d’étonner la galerie ; les étonnements de mes amis me revenaient bien cher, et mes finances étaient bien courtes. Je n’avais pas encore médité le mot du sage « qu’il y a une différence si immense entre celui qui a sa fortune toute faite et celui qui la doit faire, que ce ne sont pas deux créatures de la même espèce. »
En arrivant, je trouvai mon père dans une petite cour pavée où il aimait à fumer sa pipe. Les bras croisés, il examina quelque temps en silence ma toilette flambante, qui n’était pas celle d’un rapin, et il secoua trois fois sa grosse tête bourguignonne, plus luisante que les douves de ses futailles. Puis, s’étant juché sur un tonneau : — Tony Flamerin, mon fils unique, me dit-il, mettez-vous là, devant moi, au soleil, et regardez à terre ; vous y verrez l’ombre d’un fou.
— Il est des folies heureuses, lui répondis-je avec assez d’assurance. La mienne finira bien.
— Sur la paille ! répliqua-t-il d’un ton bref, et il tira coup sur coup trois bouffées de sa pipe, après quoi il reprit en enflant sa voix : — Tony Flamerin, tu as voulu devenir peintre. Tu t’es mis sottement dans l’idée que tu étais un homme de talent ; le seul que je te connaisse est de manger ton blé en herbe. C’est la faute de ta pauvre mère, Dieu lui fasse paix ! Elle avait décidé que tu avais la taille trop fine, les mains trop blanches, pour être tonnelier comme ton bonhomme de père. Soit ! on envoie monsieur en apprentissage chez un commerçant en gros de Lyon ; il se fait mettre à la porte au bout d’un an, parce qu’il barbouillait des paysages sur les bordereaux de son patron. Sur ces entrefaites, la digne femme vient à mourir, laissant au polisson que voici sa fortune personnelle, soit vingt-huit mille cinq cents francs, et, de guerre lasse, j’autorise ce rare génie à s’en aller étudier la peinture à Paris… Tony, regardez votre ombre, et dites-moi si ce n’est pas l’ombre d’un fou ! Tony, je vous prie, calculez dans votre tête ce qui peut bien vous rester des vingt-huit mille cinq cents francs que vous laissa feu votre mère.
Je regardais mon ombre ; ce n’était pas l’ombre d’un fou, elle avait l’air contrit et de grands embarras de conscience.
— Tony, poursuivit-il, vous avez passé trois ans à Paris, vous n’y avez pas gagné un rouge liard ; en revanche, vous y avez dépensé seize mille francs, sans parler des centimes.
— Deux mille la première année, lui dis-je, quatre mille la seconde, huit mille la troisième. Cela fait une progression géométrique. Je conviens que c’est aller trop vite, mais aussi !…
A ce mot, je passai involontairement ma langue sur mes lèvres, et je ne pus m’empêcher de sourire ; je me souvenais en ce moment de certain minois émérillonné… Je hochai la tête, le minois disparut par une trappe, et je ne vis plus que les gros yeux ronds de mon père, qui s’étaient enflammés de courroux.
— Je crois vraiment que tu plaisantes ! s’écria-t-il en jetant sa pipe à terre, où elle se brisa en morceaux.
— Je n’aurais garde, je ne suis jamais plus sérieux que quand j’ai l’air de rire, lui répondis-je. — Et je m’approchai de lui pour l’embrasser. Il me renvoya bien loin. Cependant je confessai mes torts avec tant d’humilité, je lui fis tant de promesses d’amendement, qu’il finit par se radoucir.
— Il s’agit bien de grimaces et de serments ! me dit-il. J’ai une proposition à te communiquer ; si tu la refuses, tout est rompu entre nous, et je ne te revois de ma vie.
Je le priai de s’expliquer, je fus bientôt éclairci. Mon oncle Gédéon Flamerin avait émigré depuis douze ans en Amérique ; il y avait fait son chemin, et fondé une maison de banque, dont les affaires prospéraient, — il était devenu une façon de personnage. Ne s’étant jamais marié, sa solitude commençait à lui peser, et il avait écrit à mon père pour lui offrir de me prendre chez lui, se chargeant de ma fortune, déclarant qu’il me considérait d’avance comme son fils, son associé et son successeur, trois qualificatifs qui me firent venir la chair de poule. Il exigeait seulement qu’avant de m’embarquer pour New-York j’allasse passer quelques mois à Hambourg et à Londres, où j’apprendrais l’allemand et l’anglais. Le post-scriptum de sa lettre me parut encore plus étonnant que le reste ; il était conçu en ces termes : « Mon neveu Tony est, paraît-il, un écervelé. Le mal n’est pas grand, il faut bien que jeunesse se passe ; mais trop est trop. Marie-le, il n’est rien de tel pour mettre au pas un jeune homme. Si Tony trouvait à Beaune ou à Hambourg une gentille fille qui consentît à devenir ma bru, ma maison se ferait de fête pour la recevoir. »
Je ne pus me contenir davantage, tant ce mot de bru m’avait exaspéré. — Vouloir faire de moi un mari, ah ! c’en est trop ! m’écriai-je. La lettre est désagréable, le post-scriptum est odieux. Que diable ! quand on offre aux gens un vin qui ne leur revient pas, on s’arrange au moins pour qu’il n’y ait pas de mouche au fond du verre.
« Je te livre à tes réflexions, me cria mon père, dont l’indignation s’était rallumée. Ton oncle t’offre la fortune, libre à toi de la sacrifier à la peinture à l’huile. Je t’avertis seulement d’une chose : ne compte plus sur moi. J’ai commencé avec rien ; à force de peines et de sueurs, j’ai amassé quatre mille francs de rente. Foi de Bourguignon, j’entends vivre commodément et longuement, je suis taillé pour cela. Tu n’auras rien de moi que tu ne m’aies enterré. Table là-dessus, cela est écrit là ! — Et, parlant ainsi, il se frappa le front. Le geste était expressif, et il me parut qu’en effet l’écriture était en règle. — Dès demain, ajouta-t-il, je te rendrai mes comptes, et je te remettrai le reliquat de la succession de ta mère, soit douze mille et tant de francs, car je n’entends plus être ton caissier, ni avoir à défendre tes sous contre toi. Puisses-tu en faire une bouchée ! Quand tu n’auras plus à choisir qu’entre New-York et l’hôpital, tu te résigneras à tâter du vin de ton oncle ; le verre et la mouche, tu avaleras tout. Ainsi soit-il !
Si je m’étais écouté, je serais retourné tout courant à Paris ; mais, quoi qu’en pût dire mon oncle, je n’étais point un écervelé. J’estimais qu’il n’est pas permis à un artiste d’être médiocre, que c’est un sot personnage que celui d’un peintre sans talent. Bien que j’eusse foi en mon génie, les convictions les mieux assises ont leurs jours de défaillance. Après avoir ruminé le cas dans ma tête : — Il est, me dis-je, des accommodements avec le ciel et avec notre oncle Gédéon. Allons, puisqu’on le veut, étudier l’allemand en Allemagne ; cela ne m’empêchera pas d’y faire de la peinture. Dans un an d’ici, je saurai qui je suis et ce que je vaux. — Par suite de ce raisonnement, je résolus d’aller faire mes études non à Hambourg, mais à Dresde, car il me fallait à toute force un musée.
Je ne fus pas long à me décider ; ma vivacité naturelle ne se prêtait pas aux attermoiements. Je communiquai à mon père ma détermination, sans lui faire part de mes arrière-pensées. Il me récompensa de mon bon mouvement en m’allongeant un vigoureux coup de poing dans le dos, et, pendant les quinze jours que je passai encore avec lui, il mit sa cave à sec pour m’entretenir en gaîté. Un matin, je lui fis mes adieux, et je partis emportant sa bénédiction dans mon cœur et treize mille francs dans ma poche, assez émue de cette aventure.
Le ciel avait décrété que j’apprendrais l’allemand avant d’être en Allemagne. Je fis route de Beaune à Genève, tête à tête avec un homme de poids, entre deux âges, au teint frais et vermeil, de figure avenante et respectable, qui se nommait M. Benedict Holdenis. Il s’exprimait avec onction sur toutes choses, et particulièrement sur l’amélioration du sort des classes souffrantes, sur les jardins d’enfants et sur la nécessité de développer de bonne heure chez les petites filles la réflexion morale et le sentiment de l’idéal. Je me figurai d’abord que ce philanthrope était quelque ecclésiastique protestant ; il m’apprit lui-même qu’il était négociant, qu’il avait quitté Elberfeld depuis dix ans pour s’établir à Genève, où il dirigeait une grande maison de quincaillerie.
Sa conversation, je l’avoue, était un peu relevée pour moi ; je me donnai pourtant l’air de la goûter, — je lui savais un gré infini de m’avoir pris, sur la foi de ma bonne mine et de ma cravate, pour un fils de famille qui faisait un voyage d’agrément. Il me demanda d’un ton discret où étaient situées les terres de mon père. Je lui répondis sans mentir, mais il y eut de l’art dans mes explications, qui ne diminuèrent point l’opinion avantageuse qu’il avait de moi. Pour tout vous dire, je cherchai et je trouvai l’occasion d’ouvrir devant lui mon portefeuille, dont l’embonpoint lui arracha une exclamation qui me fut flatteuse ; il ne se doutait point que, comme le philosophe, je portais tout avec moi. Oh jeunesse ! que vous êtes sotte ! Enfin nous devînmes si bons amis qu’en descendant de wagon il m’offrit ses services, me donna son adresse, et me fit promettre que je l’irais voir, si je m’arrêtais quelques jours à Genève.
Mon intention était de brûler l’étape. Fait-on jamais ce qu’on veut ? En sortant du buffet de la gare, je me rencontrai nez à nez avec un vrai fils de famille, Américain haut de six pieds, nommé Harris, dont j’avais fait à Paris l’oiseuse connaissance. Il venait de loin en loin à l’atelier, étudiant la peinture à ses moments perdus, mais sa principale occupation était de manger ses rentes et de chercher à s’amuser sans y réussir. Genève ne l’amusait guère ; en m’apercevant, il leva ses grands bras au ciel et bénit la Providence de la proie inespérée qu’elle envoyait à son ennui. Persuadé par son éloquence, je fus retenir une chambre à l’hôtel des Bergues, où il était descendu, — et nous voilà, pendant deux semaines, occupés de l’aube au soir à courir des bordées sur le lac, où nous fûmes plus d’une fois en péril de chavirer. Nos nuits se passaient à jouer d’interminables parties de piquet, à vider des pots et souvent à nous les jeter à la tête.
Nous fîmes un jour une longue promenade à cheval. Je montais un alezan plein de courage et de feu, et Harris, qui avait de l’école et qui était avare de ses éloges, ayant daigné louer mes talents d’écuyer, je me flattais de faire quelque figure dans le monde. Sur le soir, nous nous arrêtâmes dans une auberge de village pour nous rafraîchir, nous et nos montures. A l’extrémité de la tonnelle où nous prîmes place, une famille attablée achevait un champêtre repas. Debout en face de moi, une jeunesse de dix-huit ans, l’aînée de la famille, qui remplissait l’office de majordome, était en train de découper une volaille. Elle avait posé un fichu sur sa tête pour se garantir d’un rayon de soleil qui, glissant à travers le feuillage, lui donnait dans les yeux. Ce fichu était d’un beau ton et attira mon regard ; mais le visage qui était dessous m’occupa plus longtemps. Harris me demanda en ricanant à qui j’en avais de lorgner ainsi un laideron ; je lui répondis qu’il ne s’y connaissait pas.
Ce laideron était une brune, plutôt petite que grande, aux cheveux d’un châtain foncé, avec des yeux du bleu le plus clair et le plus doux, deux vraies turquoises, et un grain de beauté à la joue gauche. Elle n’était ni belle ni jolie, ayant le nez trop fort, le menton carré, la bouche trop grande, les lèvres trop épaisses. En revanche, elle avait le charme, le je ne sais quoi, un teint de brugnon, des joues pareilles à ces fruits où l’on a envie de mordre, une physionomie qui ne ressemblait à rien, l’air ingénu, le regard caressant, un sourire angélique et une voix chantante. Elle découpait à ravir les volailles. Ses quatre jeunes sœurs et ses deux petits frères lui présentaient leur assiette à la ronde, ouvrant le bec comme des poussins qui attendent leur pâtée ; ils eurent tous contentement. Son père, qui me tournait le dos, lui cria d’une voix mielleuse et avec un accent germanique qui ne m’était pas inconnu : — Meta ! tu ne gardes rien pour toi ! — Elle lui répondit en allemand, et cette réponse fut sans doute adorable, car il s’écria : allerliebst ! ce que je compris sans être allé à Dresde.
Au même instant, il se retourna de mon côté ; je reconnus la figure vénérable de mon compagnon de voyage, M. Holdenis, lequel avait désormais à mes yeux le mérite d’être le père de la plus délicieuse laide qui se soit jamais rencontrée sous la calotte des cieux. Je fus à lui, il m’accueillit à bras ouverts, me demanda la permission de me présenter à Mme Holdenis, grosse femme replète, ronde comme une boule, et fort laide sans être charmante. Je m’excusai de n’être pas allé le voir, et je ne le quittai pas avant qu’il m’eût prié à dîner pour le lendemain.
— Or çà ! me dit Harris en remontant en selle, m’expliquerez-vous ce que vous comptez faire de ces Holdenis ?
— Je veux faire le portrait de leur fille, lui répondis-je ; je n’ai jamais eu l’imagination si allumée que ce soir.
— C’est une véritable insanité, s’écria-t-il en sanglant un grand coup de cravache à son cheval. Pour être juste, je conviens que cette Meta a une jolie main, une jolie taille, de beaux bras, que la transparence de sa guimpe m’a laissé apercevoir de superbes épaules, et j’ajoute, pour vous faire plaisir, que sa gorge tiendra un jour toutes ses promesses ; mais je vous déclare que le reste ne vaut pas le diable.
— Et moi, je vous déclare, mon pauvre ami, lui répliquai-je, que vous n’avez pas des yeux d’artiste, que la beauté est un préjugé, et que Mlle Meta Holdenis ne mourra pas sans avoir fait de grandes passions.
M. Holdenis habitait une confortable maison de campagne à cinq minutes de la ville. L’endroit s’appelait Florissant, la maison Mon-Nid ; vous verrez que j’ai eu des raisons particulières de ne pas oublier ce nom. Je fus exact au rendez-vous malgré Harris, qui avait juré de me le faire manquer. M. Holdenis me souhaita la bienvenue avec la plus aimable cordialité. Ayant réuni ses sept enfants, il les disposa sur une ligne, par rang d’âge et de taille ; cela faisait un fort joli buffet d’orgue. Il me les nomma tous, et j’essuyai le récit de leurs gentillesses, de leurs précoces exploits, de leurs bons mots. J’en parus charmé ; Mme Holdenis riait aux anges. — Ce sont bien les enfants de leur mère ! disait son mari, — et, la regardant amoureusement, il lui baisait les deux mains, qu’elle avait fort rouges.
Pendant ce temps, l’alerte Meta allait et venait, allumant les lampes, faisant des bouquets dont elle décorait la cheminée, se glissant dans la salle à manger pour aider la femme de chambre qui mettait le couvert, et de là faisant un saut dans la cuisine pour donner un coup d’œil au rôti. Son père m’apprit qu’on l’appelait dans la maison la petite souris, das Maüschen, parce qu’elle trottait menu sans qu’on l’entendît marcher : elle avait le secret d’être partout à la fois.
Le repas me parut exquis ; elle y avait mis la main. Ce qui me parut plus admirable encore, c’est l’appétit de mon excellent amphitryon ; je craignais un accident, je lui faisais tort. Nous prîmes le café sous la vérandah, à la clarté des étoiles ; le chèvrefeuille et le jasmin nous embaumaient de leurs parfums. — Qu’importe qu’on habite un palais ou une chaumière, me dit M. Holdenis, pourvu qu’on ait une lucarne ouverte sur un pan de ciel bleu ?
Ayant rappelé sa progéniture, il la rangea en cercle et lui fit chanter en parties des cantiques. Meta marquait la mesure aux jeunes concertants, et par intervalles leur donnait la note ; elle avait une voix de rossignol, limpide comme un cristal.
Nous rentrâmes dans le salon. Aux cantiques succédèrent les jeux innocents, jusqu’à ce que, dix heures ayant sonné, le digne pasteur de ce troupeau fit un geste qui fut compris. Quand les rires eurent cessé, il ouvrit une énorme Bible in-folio, sur laquelle il inclina son front de patriarche. Il se recueillit quelques instants, puis il improvisa une homélie sur ce texte de l’Apocalypse : « Ce sont les deux oliviers, les deux chandeliers qui se tiennent toujours en présence du Seigneur. » Je crus comprendre que dans sa pensée les deux chandeliers étaient M. et Mme Holdenis ; les petits Holdenis n’étaient encore que des lumignons ; mais, quand ils s’appliquent, les lumignons deviennent des chandelles.
Dès qu’il eut refermé sa grande Bible, je me levai pour partir. Il me prit les deux mains, et me regardant avec des yeux humides : — Voilà, me dit-il, notre vie de tous les jours. Vous avez rencontré l’Allemagne en ce pays welche, et, sans vouloir vous offenser, l’Allemagne est le seul endroit du monde qui connaisse la vraie vie de famille, l’union intime des âmes, le sentiment poétique et idéal des choses. Je ne crois pas me tromper, ajouta-t-il avec un aimable sourire ; vous me paraissez digne de devenir Allemand.
Je l’assurai, en regardant Meta du coin de l’œil, qu’il ne se trompait point, que je sentais en moi je ne sais quoi qui ressemblait à un appel de la grâce. C’est ce que je répétai une demi-heure plus tard à mon pauvre Harris, qui m’attendait avec une furieuse impatience entre deux flacons de rhum et les cartes en main. — De quel bénitier sortez-vous ? s’écria-t-il en me voyant paraître ; vous sentez la vertu à crever. — Et s’emparant d’une brosse, il m’épousseta de la tête aux pieds. Il voulut m’arracher la promesse que je ne retournerais pas à Florissant ; il y perdit ses peines. Pour me punir, il essaya de me griser ; mais, quand on pense à Meta, on ne se grise pas de rhum.
Si j’avais pris Mon-Nid en goût, Mon-Nid, madame, me le rendait bien ; on m’y voyait de bon œil, on m’y choyait. M’étant ouvert à M. Holdenis de mon projet d’apprendre l’allemand, il s’offrit avec une rare obligeance à me donner leçon tous les jours, et comme je lui témoignai par la même occasion un vif désir de faire le portrait de sa fille, il m’octroya ma demande sans trop se faire prier. Il en résulta que le neveu de mon oncle Gédéon passait chaque jour plusieurs heures dans le sanctuaire de la vertu. Celles que je consacrais à la grammaire d’Ollendorf n’étaient pas les plus agréables, — non que M. Holdenis fût un mauvais maître, mais il avait des litanies qui me semblaient longues. Il me répétait trop souvent que le Français est un peuple frivole, que l’idéal est lettre close pour ses poètes et ses artistes, que Corneille et Racine sont de froids rhéteurs, que La Fontaine manque de grâce et Molière de gaîté. Il me démontrait trop longuement aussi que l’allemand est la seule langue qui puisse exprimer les profondeurs de la pensée et l’infini du sentiment.
Je trouvais trop courtes au contraire les séances que m’accordait Meta. Le portrait que j’avais entrepris était pour moi la plus attrayante, mais la plus laborieuse des tâches. Je désespérais souvent de m’en tirer à mon honneur, tant j’avais peine à exprimer ce que je voyais et ce que je sentais. Est-il rien de plus difficile que de reproduire par le pinceau le charme sans beauté, que de fixer sur la toile une figure sans lignes et sans traits, qui ne vaut que par le mouvement naïf de l’expression, par sa rougissante candeur, par les caresses du regard de la grâce lumineuse du sourire ?
Ce n’est pas tout : il y avait dans cette angélique figure autre chose encore que j’aurais bien voulu rendre. Il y a, madame, anges et anges. Ceux qu’on voit en Allemagne ne ressemblent point aux autres ; leurs yeux, qui sont souvent de la couleur des turquoises, ont ceci de particulier que, sans qu’ils s’en doutent, ils promettent dans une langue mystique des plaisirs qui ne le sont pas. Quiconque a voyagé dans votre pays comprendra ce que je veux dire ; il y a sûrement rencontré d’adorables candeurs qui respirent la volupté qu’elles ignorent, de virginales innocences capables de convertir un libertin au mariage et à la vertu, parce qu’il lui semble qu’il y trouvera son compte, et, pour tout dire, des anges qui ne savent rien, mais que rien n’étonnera. En voilà trop ; je voulais seulement vous expliquer pourquoi je désespérais de mener à bonne fin le portrait de Meta.
Elle posait complaisamment et ne paraissait point s’ennuyer avec moi. Elle avait tour à tour l’humeur très-sérieuse ou très-enjouée. Quand elle était grave, elle me questionnait sur le Louvre ou sur l’histoire de la peinture. Dans ses heures de gaîté, elle s’amusait à me parler allemand, et m’obligeait de répéter dix fois ses mots l’un après l’autre. Je lui répondais comme je pouvais, faisant flèche de tout bois ; mes coq-à-l’âne la faisaient rire aux larmes. Ce que j’y gagnais, c’était le droit de l’appeler par son petit nom de Maüschen, que je fourrais dans toutes mes phrases ; comme il était difficile à prononcer, c’était pour moi le plus utile des exercices. A la fin de chaque séance, et pour me récompenser, elle me récitait le Roi de Thulé. Elle le disait avec un goût exquis ; quand elle arrivait aux derniers vers :
Die Augen thäten ihm sinken,
Trank nie einen Tropfen mehr,
ses yeux se remplissaient de larmes, et sa voix, légère et tremblante, semblait mourir. Elle m’a chanté si souvent cette adorable antienne, que je la sus bientôt par cœur, et je la sais encore.
Tels étaient nos passe-temps. J’en avais un autre qui m’était particulier. Je me demandais, en la regardant, si j’aimais cette aimable fille en artiste ou en amoureux. Je sus bientôt à quoi m’en tenir. Elle se coiffait avec une grâce négligée. Un matin qu’elle avait eu le fâcheux caprice de lisser ses bandeaux et de cacher certaines boucles follettes qui voltigeaient sur son front, je la chapitrai là-dessus et lui représentai que la froide correction est la mort de l’art. Elle se mit à rire, défit par un mouvement brusque son épaisse chevelure, qui retomba comme une pluie sur son visage. Elle resta quelques minutes son coude posé sur ses genoux, et ses yeux couleur de ciel me regardaient fixement au travers de ses cheveux bruns. Je vous ai marqué plus haut ce qu’on lit quelquefois dans les yeux des anges allemands. Je ne sais trop ce que disaient ceux-ci ; mais je sentis clairement que je ne les aimais pas en artiste, et ce même jour, en rentrant à l’hôtel, je tins des propos si baroques à mon ami Harris, qu’il me déclara du ton le plus méprisant que j’étais un homme fini. A l’entendre, j’étais en train de me noyer dans une jatte de lait, ce qui est pour un artiste la plus honteuse des fins.
Il est certain qu’à mon vif étonnement des idées très-bourgeoises commençaient à germer dans ma romantique cervelle ; prenant ma tête dans mes deux mains, je demandais si elle était encore à moi. De jour en jour, de séance en séance, je sentais diminuer l’aversion que j’avais conçue pour le mariage ; il me semblait qu’il y avait quelque sens dans le post-scriptum de mon oncle Gédéon. Je me disais que c’est une grande ressource et un précieux agrément dans l’existence d’un artiste qu’une ménagère accomplie, qui joint à l’innocence du cœur un esprit orné, le goût des belles choses et cette grâce qui fleurit la vie, une ménagère qui pleure en récitant le Roi de Thulé et s’entend à effeuiller sur les plaisirs de ce monde des roses cueillies dans le ciel. Bref, M. Holdenis me vanta un soir l’usage germanique des longues fiançailles. « Voyez ce jeune homme qui part ! s’écria-t-il d’un ton lyrique ; il s’en va courir le monde. Il coudoiera, en les méprisant, les plaisirs bruyants des capitales et les dérèglements des enfants du siècle. Qui donc le protége contre les tentations ? Quel talisman, quelle amulette le préserve de toute souillure ? Il porte gravée dans son cœur la douce et pudique image de sa blonde ou brune fiancée. Elle l’attend, il lui a promis de lui rapporter une âme et des mains pures. L’ange des chastes amours veille sur lui et tient le tentateur à distance. » Vous le confesserai-je ? ce discours, qui pouvait bien être une harangue ad hominem, me parut éloquent. C’est vous dire où j’en étais.
Le plus fort aiguillon de l’amour est la jalousie. Or, depuis deux semaines, j’avais le déplaisir de voir arriver tous les jours à Florissant un hôte de mauvais augure, un certain baron Grüneck, que j’aurais renvoyé de grand cœur au fond de sa Poméranie. C’était un vieux garçon qui frisait la soixantaine, petit homme cacochyme et toussotant, sec comme une allumette, le chef orné d’un faux toupet, le dos voûté, les jambes raides et tout d’une pièce. J’aime à croire qu’il souffrait d’un rhumatisme articulaire ; peut-être aussi avait-il avalé dans le temps un sabre de cavalerie qu’il n’avait pu digérer.
Ce qui me désolait, c’est qu’on faisait fête à ce magot. Quelques propos lâchés à la volée joints à ses assiduités, à ses empressements, me mettaient martel en tête. Il s’asseyait toujours à côté de Meta et il avait une façon singulière de la regarder, les yeux dans les yeux. Il lui débitait des madrigaux, lui offrait des bouquets emblématiques ornés de longs rubans noirs et blancs où l’on voyait Potsdam et le roi de Prusse passant une revue de cavalerie. Pendant qu’elle posait, il lui parlait à voix basse en allemand ; ces longs papotages, où je n’entendais goutte, me portaient furieusement sur les nerfs. Un jour qu’elle avait soif, il fut lui chercher un verre d’eau. Elle en but la moitié ; il le lui prit des mains et avala le reste d’un seul trait en s’écriant : C’est un nectar ! J’en voulais à Meta de tolérer ses familiarités et de permettre par exemple qu’il jouât sans façon avec les rubans de sa ceinture. Il est vrai qu’elle échangeait par instants avec moi des sourires qui accommodaient de toutes pièces M. le baron Grüneck. C’est égal, sa bonté d’âme me semblait excessive.
Il me parut prudent de ne pas attendre davantage à me déclarer. Je décidai en honnête garçon que mon premier devoir était de dissiper par une franche explication les illusions que l’excellent M. Holdenis semblait se faire sur mon état civil et ma situation de fortune ; non-seulement je ne les avais pas combattues, mais j’avais bien pu l’y confirmer par mon train de dépense et par ma fureur pour les alezans. Il se trouva justement qu’un matin il vint me voir à l’hôtel. Il m’aborda avec son aménité accoutumée ; toutefois je crus apercevoir un nuage sur son beau front penché, et cela me fit souvenir que depuis quelque temps il était préoccupé et soucieux. — Il a quelque chose à me dire, pensai-je, et il m’en veut de ne pas encourager ses confidences.
Cependant il ne parla d’abord que de sujets indifférents. Je rompis la glace, et partant de la main je lui racontai ma jeunesse, mes rêves et mes ambitions de rapin, mon dernier entretien avec mon père le tonnelier, et la lettre de mon oncle Gédéon. Il eut un moment de surprise, l’air d’un homme qui se réveille ; ce moment fut court, il se remit aussitôt. Il me questionna sur plusieurs points que j’avais touchés trop légèrement, et mit une extrême obligeance à entrer dans le détail de mes petites affaires. Il me représenta que la carrière d’un artiste est bien chanceuse, que sans doute j’avais un grand talent, que le portrait de sa fille en faisait foi, que cependant je ne devais pas rejeter à l’étourdie les propositions de mon oncle Gédéon, que le sentiment de l’idéal ennoblit tous les métiers, et, que la banque ne m’empêcherait pas de peindre à mes moments perdus.
— Nous reparlerons plus tard de tout cela, poursuivit-il ; mais permettez-moi de vous gronder un peu. Oserai-je vous le dire ? il me semble que vous ne prenez pas assez sérieusement la vie, qui est pourtant une chose très-sérieuse, que la dépense que vous faites n’est pas en rapport avec vos ressources, et que vous poussez trop loin l’imprévoyance de la jeunesse… Puis, après une pause : — Vous allez me renvoyer bien loin, me traiter d’ennuyeux et d’indiscret mentor. Voyons, m’autorisez-vous à vous imposer une épreuve ? N’est-il pas dangereux pour un garçon de votre caractère d’avoir plus de douze mille francs dans son portefeuille, sans compter que c’est sottise de laisser dormir son argent ? Gardez-en deux mille, et confiez-moi les dix mille autres, que je placerai chez moi. Dieu soit béni ! mon commerce va si bien que je puis vous en servir un gros intérêt ; laissez-moi faire, y compris le dividende, cela pourrait bien être du dix pour cent, et vous aurez une petite rente assurée. Est-ce trop vous demander ? L’effort est-il trop grand ? Il y a commencement à tout, à la fortune comme à la sagesse. Vous devriez consentir à cette épreuve.
Et, parlant ainsi, il me faisait mille caresses pour me donner du courage et m’appelait son cher enfant. Il me paraissait clair et certain qu’il ne se serait pas intéressé si fort à ma vertu, s’il n’avait vu en moi le futur fiancé de Meta. Je pris un grand parti, je courus à mon bureau, j’en retirai les dix billets. Je ne vous cacherai pas que je les contemplai un instant avec quelque perplexité, eux-mêmes semblaient émus. Je les remis à M. Holdenis, qui m’en signa aussitôt une reconnaissance. S’étant levé et fixant sur moi des regards attendris : — C’est bien, me dit-il, je gagerais que votre conscience est contente ; croyez-moi, c’est le vrai bonheur. — Et il me serre dans ses bras.
Je ne sais si ma conscience était contente, je ne pris pas la peine de l’interroger. Je me trouvais, quant à moi, très-heureux du marché que je venais de conclure. J’avais troqué mes dix mille francs contre une permission en règle d’ouvrir mon cœur à Meta. Restait à saisir une occasion favorable ; je la guettai plusieurs jours sans la trouver. L’insupportable baron Grüneck ne démarrait pas de la place. Enfin, grâces soient rendues à son rhumatisme, qui le contraignit de garder la chambre, je l’obtins, ce cher tête-à-tête que j’attendais. Ce soir-là, Meta portait un nœud de ruban cerise dans ses cheveux, une ceinture de la même couleur, et une jolie robe blanche dont les manches très-évasées laissaient voir à nu la beauté de ses bras. C’était un de ses jours de gravité ; elle berçait dans sa tête je ne sais quel rêve, qui par intervalles apparaissait au fond de ses yeux et se dérobait aussitôt comme un fantôme qu’effarouche la lumière.
Après le dîner, elle s’en fut toute seule dans le jardin. Je l’y suivis et la trouvai assise sur un banc où je pris place à côté d’elle. La nuit était tiède, le le rossignol chantait. Le crépuscule avait laissé à l’horizon une vague lueur qui s’effaçait d’instant en instant ; les étoiles s’allumaient l’une après l’autre, et Meta, qui savait tout, me disait leur nom à mesure qu’elles émergeaient de l’ombre. Elle en vint à parler de l’autre monde, de l’éternité ; elle me dit que pour elle le paradis était un endroit où l’âme respire Dieu sans plus d’effort que les plantes ne respirent l’air ici-bas. Après l’avoir écoutée longtemps : — Mon paradis à moi, lui dis-je à l’oreille, c’est le banc que voici et les yeux que voilà. — A ces mots, enlaçant mon bras autour de sa taille, je soulevai le sien à la hauteur de mes lèvres, et j’y déposai un long baiser. Elle se dégagea lentement, sans colère, et avant de retirer sa main de la mienne elle lui permit, je crois, de se presser un peu contre ma bouche ; cette main était brûlante. Tout à coup on l’appela ; elle s’enfuit, et je me vis forcé de remettre à une autre fois la conclusion de mon discours.
Je dormis cette nuit d’un sommeil d’empereur ; mes rêves furent délicieux, mon réveil le fut davantage encore. On ne m’attendait à Florissant que dans l’après-midi ; j’y courus dès le matin, tant pesait à mes lèvres le mot que je n’avais pu dire, tant j’avais hâte de me lier par un irrévocable serment ! J’entrai sans sonner, et ne trouvai personne au salon. Comme j’allais me retirer, j’avisai Meta assise sous la vérandah. Elle me tournait le dos, je l’appelai ; un jet d’eau qui menait grand bruit ne lui permit pas de m’entendre. J’avançai sur la pointe des pieds. Elle était accoudée sur une table ronde, devant une grande feuille de papier, et paraissait plongée dans une sorte d’extase. J’allongeai le cou ; sur ce papier, elle avait dessiné à la plume une couronne de violettes et de vergissmeinnicht, et au milieu elle avait écrit en lettres majuscules ces quatre mots : « Madame la baronne Grüneck. »
Voilà ce qu’elle contemplait dans un béat recueillement.
Avez-vous jamais pris, madame, une douche écossaise ? Savez-vous ce qu’éprouve l’infortuné baigneur qu’on vient d’inonder d’eau chaude et qui soudain sent ruisseler sur ses épaules les premières gouttes d’une eau glacée ? C’est une surprise de ce genre qu’éprouva en cet instant mon amoureux délire. Je m’éloignai à pas de loup, avant de sortir du salon, je me glissai jusqu’au chevalet sur lequel était posé le portrait presque achevé de Maüschen ; j’écrivis au crayon sur le cadre : « Elle adorait les étoiles et le baron Grüneck. » Et je détalai comme un voleur.
Je fus cinq jours sans remettre les pieds à Mon-Nid ; je les employai à faire avec Harris un voyage en chaloupe sur le lac. Le lendemain de notre retour à Genève, je le vis entrer dans ma chambre comme un coup de canon.
— Savez-vous la nouvelle du jour ? me cria-t-il. Un commissionnaire la contait tout à l’heure au portier de l’hôtel. La maison du vertueux Holdenis a suspendu ses paiements, on a mis les scellés chez lui, et une poursuite est commencée. Le digne homme jouait à la bourse et n’a pas été heureux dans ses spéculations. L’affaire est très-véreuse ; on parle d’un découvert énorme, et on assure que les créanciers ne toucheront pas le dix pour cent de leur argent. Heureusement vous n’en êtes pas ; où il n’y a rien, le diable ne trouve rien à prendre.
A ce discours je demeurai muet comme un marbre, et sûrement j’en avais la pâleur. Il recula de deux pas : — Eh quoi ! Tony, mon fils, reprit-il, doux enfant de la Bourgogne, cet onctueux aigrefin aurait-il trouvé le secret d’exploiter votre indigence ? — Il partit d’un prodigieux éclat de rire, et se roulant sur le parquet : — Candeur primitive, s’écriait-il, union intime des cœurs, sentiment poétique des choses, royaume du bleu, je vous adore ! O vertu des patriarches ; voilà de vos traits !
Il en aurait dit davantage ; mais j’étais déjà au bas de l’escalier, courant à toutes jambes. La rage au cœur, tout en cheminant, je comptais et recomptais dans ma tête les délicieux plaisirs qu’on peut se procurer pour deux mille écus, et je jetais des regards furibonds aux passants.
J’arrivai hors d’haleine à Mon-Nid ; je m’élançai dans le cabinet de M. Holdenis. Il y était seul, sa grande Bible in-folio ouverte devant lui ; posant sa main sur le saint livre : — Voilà, me cria-t-il, le grand, l’unique consolateur.
Madame, quand les Bourguignons sont en colère, ils n’ont pas l’habitude de mâcher leurs mots. — Il est possible, lui repartis-je d’une voix essoufflée, mais tonnante, que les fripons trouvent des consolations dans la Bible. Je vous prie, qui se chargera de consoler les dupes ?
Il ne se fâcha point, il se contenta de lever les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de mon blasphème, qui n’était irrespectueux que pour sa tartuferie. Venant à moi, malgré ma résistance il s’empara de mes deux mains. A mes reproches, à mes invectives, il répondait par de filandreuses, doucereuses et larmoyantes explications. Il attesta les quatre évangélistes qu’en m’empruntant dix mille francs il n’avait songé qu’à mon bien et à mettre mes écus en sûreté ; il convint toutefois qu’accessoirement il s’en était servi pour payer une échéance pressante ; il me parut très-versé dans la casuistique, très-ferré en matière de direction d’intention. Puis il entama un verbeux et obscur récit de ce qu’il appelait son malheur : de mystérieux ennemis avaient tramé sa perte, il s’était laissé berner par un chevalier d’industrie, un débiteur insolvable avait consommé sa ruine, — après quoi il se répandit en lamentations sur le sort de sa sainte femme et de ses pauvres enfants. J’entendis des sanglots dans la pièce voisine ; je crus reconnaître la voix de Meta, de celle qui n’était plus pour moi que la baronne Grüneck.
Je tirai de ma poche la reconnaissance que M. Holdenis m’avait signée, je la déchirai en quatre, j’en jetai les morceaux sur le plancher. — Je ne veux pas ajouter à vos embarras, m’écriai-je sur un ton d’ironie amère. Vous n’avez plus envers moi qu’une dette d’honneur ; ou, si vous l’aimez mieux ainsi, vous ne me devez plus rien. Votre conscience et l’Évangile en décideront.
A ces mots, je sortis du sanctuaire de la vertu, bien décidé à n’y jamais rentrer. Quelques heures plus tard, j’avais réglé ma dépense à l’hôtel et je partais pour Bâle.
Comme le train se mettait en mouvement, un petit homme, qui marchait tout d’une pièce, parut sur le quai de la gare, et malgré les objections des employés s’élança dans un compartiment voisin du mien ; il est des cas où les rhumatismes ont des ailes. Ce petit homme était le baron Grüneck. On a beau ne pas s’aimer, on se rencontre quelquefois dans la même pensée et dans le même wagon.
II
Vous savez, madame, comme on s’y prend pour dégorger les poissons : on leur fait perdre, en les mettant dans l’eau pure, le goût qu’ils ont contracté dans le limon. Je voulais me dégorger, moi aussi, mais par un traitement tout contraire. J’avais conçu tant d’horreur pour la vertu, que j’éprouvais le besoin de me débarrasser en pleine bourbe du peu qui m’en restait. Je m’arrêtai à Baden, où je fus servi à souhait. J’y rencontrai certaines femmes qui s’occupaient très-peu des étoiles et ne s’étaient jamais piquées de définir le paradis. Elles eurent pour moi des complaisances ; la fortune n’en eut point. En vain me flattai-je de rattraper au jeu mes deux mille écus ; j’y perdis les dernières plumes de mon aile, déjà si dégarnie. Plus enragé que jamais, je partis pour Dresde, où j’arrivai dans un état voisin du dénûment, si près de mes pièces que je fus forcé de vendre mes breloques et une partie de mes hardes, sombre d’humeur, dégrisé du vice, mais gardant toujours rancune à la vertu, me défiant de tous les yeux couleur de ciel, de toutes les voix de cristal et de tous les sourires onctueux.
Cette sottise me passa bientôt ; je ne tardai pas à m’apercevoir que le monde tout entier est fait comme notre famille, qu’il y a partout du blé et de l’ivraie. Le hasard me fit trouver un logement chez les plus braves gens de la terre, qui, à vrai dire, parlaient fort peu de l’idéal. Je leur payais d’avance une modique pension ; le second mois je fus à court, je leur confiai mon embarras. Ils m’avaient pris en amitié : non-seulement ils me mirent à l’aise et m’accordèrent toutes les facilités de paiement, ils m’offrirent de me nourrir et même de m’avancer de l’argent pour remonter ma garde-robe, ce que je n’eus garde d’accepter. Pendant plusieurs semaines, je ne dînai que de trois jours l’un, les deux autres je vivais de pain et d’eau claire. Ce triste régime ne prenait point sur ma santé ; j’étais robuste et vigoureux, et la gaîté m’était revenue avec la confiance dans l’avenir. Bien que la faim me tînt parfois éveillé toute la nuit, je sifflais comme un pinson. Mes journées se passaient au musée ; j’y copiais le portrait de Rembrandt que vous connaissez, dans lequel il s’est représenté un verre à la main, sa femme sur ses genoux. Je m’étais mis en tête que le jour même où j’aurais achevé ma copie, quelque heureuse rencontre m’en ferait trouver défaite ; — la foi transporte les montagnes.
Je me souviens de ces semaines de détresse où j’ai connu la faim, la vraie faim, comme d’un temps heureux qui a fait époque dans ma vie. C’est une bonne nourrice que la misère, et ses maigres mamelles versent à ses nourrissons un lait sain et fortifiant. Je travaillais avec délices ; je ne doutais plus de ma vocation. Il me semblait que je m’étais révélé à moi-même, que j’avais découvert ma volonté, et qu’elle valait quelque chose. En sortant du musée et me retrouvant sur le pavé de la rue au milieu d’inconnus qui sûrement avaient déjeuné et qui s’en allaient dîner, je me disais qu’il n’y avait de sérieux dans tout l’univers que Rembrandt et son clair-obscur. Mon estomac criait-il famine, je lui déclarais fièrement que ses fringales comme les dîners des autres étaient de vaines chimères, que mon oncle Gédéon n’existait point, bien qu’il en eût la sotte prétention, et que dans ce monde d’illusions les ombres les plus heureuses sont celles qui n’ont pas la peine de digérer.
La durée de mon épreuve n’excéda pas mes forces. Un soir, en rentrant dans mon taudis, je trouvai sur ma table deux lettres et un paquet cacheté. L’une de ces lettres était de M. Holdenis. Il avait eu mon adresse par Harris, à qui j’avais écrit, et il me mandait dans le style le plus solennel qu’à l’éternelle confusion des esprits légers, qui ne se font pas scrupule d’attenter par leurs soupçons au véritable honneur et à la vraie piété, sa parfaite honorabilité avait été universellement reconnue. Il m’apprenait ensuite qu’un concordat avait été souscrit par ses créanciers, lesquels avaient consenti que leurs créances fussent réduites momentanément au vingt pour cent, assurés qu’ils étaient qu’avec l’aide de Dieu M. Holdenis rétablirait ses affaires, et que tout leur serait remboursé avec les intérêts des intérêts. Il ajoutait que, n’ayant pas deux mille francs disponibles, il avait permis à sa fille de se dépouiller en ma faveur d’un bijou de famille qui valait cette somme ou plus encore, si grande était sa hâte de me prouver son antique probité. Cet homme antique et sa façon d’entendre le paiement des dettes d’honneur me parurent plaisants, et j’estimai que me rembourser par les mains de sa fille était le procédé d’une âme peu délicate.
J’ouvris la seconde lettre, l’écriture en était tremblée. Elle contenait ceci : « Monsieur, mon pauvre père m’apprend qu’il est votre débiteur. Il m’assure que le bracelet que vous trouverez dans le coffret ci-joint vaut la somme qu’il vous doit. A tout hasard, je vous envoie à son insu tous mes bijoux, en vous suppliant d’en disposer comme il vous plaira et de me garder le secret. Je vous souhaite le bonheur ; il est à jamais perdu pour nous. »
Ce billet, qui me parut touchant, me réconcilia un peu avec le souvenir de Maüschen. Je portai aussitôt les bijoux à un honnête orfèvre qui m’avait donné un bon prix de mes breloques. Il me déclara que le bracelet valait tout au plus cinq cents francs, et il estima au double le collier, la bague et le médaillon qui l’accompagnaient. Je lui vendis le bracelet pour le prix qu’il m’en offrait, je rempaquetai le reste et le renvoyai à Meta avec ces mots : « Merci, c’était beaucoup trop. » A son cafard de père, j’adressai les lignes suivantes : « Monsieur, j’ai fait estimer le bijou que vous m’avez envoyé. Vous ne me devez plus rien. Ma légèreté tient votre probité quitte du reste. » Cela fait, après avoir acquitté à mes braves hôtes mon quartier arriéré, je demandai à ma philosophie la permission d’aller faire bombance au Belvédère, une fois n’est pas coutume. En sortant de table, je me promenai longtemps sur la belle terrasse de Brühl, qui borde la rive gauche de l’Elbe. Je me disais en marchant : Qui donc est cette Meta ? Et je cherchais à me définir son caractère. J’y pensai plusieurs heures de suite, le lendemain je n’y pensai plus. J’étais artiste et j’étais né à Beaune.
Mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. A l’heure même où, ma palette en main, je donnais les dernières retouches à ma copie, je vois entrer dans la galerie un homme d’assez haute taille, dont le visage me frappa. Il approchait de la cinquantaine, mais sa chevelure noire et touffue, où ne se mêlait pas un poil gris, lui gardait bien le secret. Il avait grand air, grande tournure, les manières et le ton du meilleur monde, le regard pénétrant, acéré, une figure grave, presque sévère, qu’illuminait tout à coup le plus séduisant des sourires.
Je ne m’occupai pas longtemps de lui ; je contemplais ma toile, la comparant au modèle et causant avec ma conscience ; il nous restait quelques inquiétudes. Soudain j’entends une voix qui dit derrière mon dos : — Si cette copie est à vendre, je l’achète. — Je me retourne vivement ; ce discours s’adressait bien à moi, et l’acheteur imprévu que m’envoyait la Providence des gueux était cet homme à la figure grave, qui savait si bien sourire. Il s’appelait M. Mauserre, et n’était autre que le ministre de France à Dresde. Nous nous liâmes si vite que le lendemain déjà je dînai chez lui. Huit jours après, je commençais son portrait, que j’achevai en six semaines, et en l’honneur duquel il donna un dîner de gala au corps diplomatique. J’aurais bien voulu que ce jour-là le tonnelier de Beaune pût apercevoir du fond de sa Bourgogne son écervelé de fils caressé, fêté, complimenté. Le printemps suivant, j’envoyai ce fameux portrait au Salon ; le gros public le goûta peu, mais il fut remarqué des artistes, qui prédirent que j’irais loin. Comme le disait l’intelligent M. Holdenis, il y a commencement à tout.
Béni soit mon oncle Gédéon, qui fut cause que j’allai à Dresde pour y apprendre l’allemand et que j’y rencontrai M. de Mauserre ! Quand cet homme distingué ne serait pas un personnage principal dans l’histoire que je vous raconte, je m’arrêterais encore à vous parler de lui, tant je lui ai d’obligations. Je crois que les longues et bonnes amitiés naissent moins de la ressemblance des situations ou des caractères que d’une certaine conformité dans la manière de sentir et de juger. Nous sommes, madame, très-bons amis, vous et moi, et nous nous ressemblons bien peu. Je me suis demandé comment M. de Mauserre avait pu prendre en goût et admettre dans son intimité un petit garçon à peine dégauchi, très-ignorant de tout ce qui n’était pas de son métier, qui vivait et pensait à l’aventure, et n’avait réfléchi sur rien. Quand je lui ai posé la question, il m’a répondu que, sans parler de mon talent, dont il avait bien auguré, il m’avait trouvé ce qu’il appelait un bon esprit. Il entendait par là, je suppose, un peu de ce gros bon sens qui préserve des sots mépris et des imbéciles fatuités. Il possédait, lui, un esprit supérieur ; il avait beaucoup voyagé, beaucoup observé, beaucoup lu, et ses expériences comme ses lectures étaient au service de sa finesse et de son jugement naturels. On sentait en lui une intelligence fortement nourrie, qui avait tout digéré.
L’homme supérieur est celui qui fait bien son métier tout en sachant faire autre chose. M. de Mauserre s’acquittait du sien à merveille ; il en avait le goût et le culte. Il avait coutume de dire que la diplomatie est un art qui en comprend quatre : l’art de s’informer, lequel demande des yeux et des oreilles ; l’art de renseigner, dont la première condition est de savoir se mettre à la place des autres ; l’art de conseiller, le plus délicat de tous, et enfin l’art de négocier, où le caractère doit venir en aide à l’esprit. Je crois qu’il excellait également dans ces quatre parties. Ses dépêches étaient fort appréciées au ministère ; il m’en a lu plusieurs qui me parurent des chefs-d’œuvre.
Soit timidité, soit préoccupation de faire leur cour, beaucoup de diplomates ne disent à leur gouvernement que ce qui lui peut être agréable ; ils aiment mieux tromper que déplaire. M. de Mauserre aurait cru se déshonorer en dissimulant des vérités désagréables qui pouvaient être utiles ; mais il les présentait avec tant d’art qu’il les faisait accepter. Il portait dans ses négociations avec les ministres étrangers le même respect de lui-même et des autres ; il estimait que la fourbe est un moyen bientôt usé et la marque d’un mince génie, qu’à la longue elle tue l’autorité, et que le grand secret est de persuader sans recourir au mensonge, qui était selon lui le pont aux ânes. Rien ne rétrécit plus l’esprit que la peur d’être dupe, et c’est la maladie de beaucoup de politiques à qui l’excès de défiance fait manquer de précieuses occasions. M. de Mauserre ne croyait pas légèrement ; mais il était capable de confiances promptes et généreuses, dont il ne s’est presque jamais repenti. Cette générosité qu’il avait dans les sentiments se communiquait à ses façons de penser. Il voyait les choses de haut ; il avait foi aux idées générales et à leur puissance. Sans méconnaître ce qu’il y a de fortuit dans les vicissitudes d’ici-bas, il estimait assez l’espèce humaine pour croire que les petits accidents et les petites intrigues n’expliquent pas toute son histoire, que l’opinion est la vraie souveraine du monde, que tous les grands événements sont la victoire ou la défaite d’une idée : aussi méprisait-il les empiriques autant que les hommes à utopies. Il se plaisait à les prendre à partie les uns comme les autres dans ses entretiens, qui m’ont dérouillé l’esprit, donné des clartés de bien des choses et le goût de décrasser un peu par la lecture ma honteuse ignorance.
Peu à peu nos conversations prirent un caractère plus intime ; elles ne roulèrent plus seulement sur la politique ou la peinture, et M. de Mauserre en vint à me parler souvent de ses propres affaires. J’étais flatté de devenir le confident d’un homme que ses talents, la supériorité de son esprit, aussi bien que sa situation et sa fortune, mettaient en passe d’arriver à tout. Et je ne fus pas médiocrement étonné en découvrant que les plus expérimentés et les plus avisés, ceux qui donnent les meilleurs conseils dans les affaires des autres, se conseillent souvent fort mal eux-mêmes.
M. de Mauserre était veuf depuis sept ou huit ans, et son veuvage lui pesait. Si recherché et entouré qu’il fût, il éprouvait le besoin de se refaire un intérieur. Il avait manqué volontairement plusieurs occasions de se remarier, parce que son cœur n’y trouvait pas son compte. Heureux les ambitieux à qui leurs succès tiennent lieu de tout ! heureux aussi les hommes de plaisir qui ne demandent qu’à se distraire ! Ceux qui cherchent dans la vie des affaires ou des amusements sont sûrs de les rencontrer ; mais malheur à qui a de l’âme ! c’est la chose qui trouve le moins son emploi dans le monde. M. de Mauserre n’était ni un homme de plaisir, ni un pur ambitieux. Il unissait à un esprit grave un cœur chaud, ce qui est une grande complication. Sérieux dans ses attachements, la passion fut plus forte que sa prudence, et finit par le pousser à un coup de tête qui, en brisant sa carrière, lui attira le blâme universel : tant il est vrai que ce que nous avons de meilleur est souvent la source de nos plus grands embarras.
Il y avait trois mois que je le connaissais et que je le voyais presque tous les jours, quand je crus remarquer quelque altération dans son humeur. Au milieu de nos entretiens, il tombait dans de longs silences, d’où il ne sortait qu’avec effort. J’attribuai d’abord ses préoccupations à une affaire d’État qui ne cheminait pas à son gré ; il me tira lui-même d’erreur. Il m’emmena un soir dans son cabinet, dont il referma d’un air de mystère la double porte ; là il me dit qu’il avait une entière confiance dans mon amitié, et qu’étant sur le point de prendre la plus grave des déterminations, il désirait la discuter avec moi.
Puis, ayant arpenté la chambre en poussant de gros soupirs, il me confessa qu’il était éperdument amoureux de la meilleure, de la plus charmante des femmes, laquelle était au pouvoir d’un mari brutal dont elle était fort maltraitée. Il avait la certitude d’en être aimé, mais jusqu’à ce jour il n’avait rien obtenu, parce qu’elle avait (ce fut son mot) une âme droite comme un jonc : le mensonge lui inspirait une invincible horreur, et, quelques sujets qu’elle eût de se plaindre de son tyran, elle répugnait à le tromper. Il ajouta qu’il l’aimait lui-même trop passionnément pour consentir à la partager avec un mari ; il entendait l’avoir tout entière à lui, et il ne lui restait d’autre parti à prendre que de l’enlever. Heureusement, me dit-il, l’homme qui l’a épousée et qui fait son malheur est d’un pays où la loi autorise le divorce. Après l’éclat d’un enlèvement, il s’empressera de revendiquer sa liberté, et ma maîtresse deviendra ma femme.
— M. de Mauserre sera heureux, lui dis-je ; mais que deviendra le ministre de France ?
Il baissa la tête, la garda quelques instants dans ses mains. — Eh bien ! oui, reprit-il, je me vois condamné à renoncer pour quelque temps à une carrière que j’aime. Je demanderai un congé indéfini. Les raisons ne manqueront pas ; j’alléguerai l’état de ma santé. La vérité est que j’ai été malade l’an dernier, et les médecins m’ont déclaré que le climat de l’Allemagne ne me convenait point, que, si je restais à Dresde, j’étais menacé d’une rechute. Pourquoi ne peut-on tout concilier ? La vie est ainsi faite qu’il faut choisir. Le bonheur ne se donne pas, il s’achète.
Là-dessus il me vanta dans les termes les plus chaleureux la beauté, les agréments, les qualités d’esprit et de cœur de l’idole à laquelle il se disposait à immoler sa situation et son avenir. Il ne la nomma pas ; mais, au portrait qu’il en fit, je n’eus pas de peine à reconnaître une créole d’origine française, Mme de N…, mariée à un diplomate qui, blasé sur ses charmes, la sacrifiait à d’indignes liaisons et s’affichait avec des créatures. J’avais rencontré au théâtre cette belle victime, que tout le monde à Dresde admirait et plaignait. M. de Mauserre m’avait présenté à elle. Il me parut qu’il exagérait un peu la portée de son esprit, qu’elle avait médiocre. Pour ce qui était de sa beauté, on ne la pouvait surfaire : elle avait un éclat vraiment merveilleux, accompagné de grâces paresseuses et nonchalantes, capables d’ensorceler un ministre plénipotentiaire de cinquante ans dont le cœur n’en avait que vingt.
Je parlai ce soir-là, madame, comme l’un des sept sages de la Grèce. Il est si facile d’être avisé pour le compte d’autrui ! Je remontrai à M. de Mauserre qu’il allait faire une folie ; que les folies traînent après elles les longs regrets et les cuisants repentirs ; que la passion n’a qu’un temps ; que, quand la sienne se serait refroidie, il s’étonnerait de lui avoir tant sacrifié ; que, du caractère dont il était, une vie désœuvrée et sans but lui deviendrait à la longue insupportable ; que ses facultés inoccupées feraient son supplice ; que les solitaires, les rêveurs et les poètes peuvent trouver le bonheur dans une situation irrégulière, mais que les hommes nés pour l’action et le gouvernement doivent se soumettre aux règles de la société, de même qu’un joueur de whist, sous peine d’être exclu de la partie, est tenu de respecter les règles du jeu. — Vous serez heureux un an, deux ans au plus, lui dis-je : la troisième année, vous découvrirez que votre bonheur est un boulet attaché à votre pied, et que votre loyauté vous condamne à le traîner jusqu’au bout en le maudissant.
Il m’interrompit pour me représenter qu’il n’entendait pas dire un éternel adieu aux affaires, que je raisonnais comme s’il allait s’enchaîner à jamais à une situation irrégulière, qu’il aurait hâte au contraire de la régulariser, et qu’une fois marié, on oublierait son coup de tête pour ne plus se souvenir que des services qu’il avait rendus et de ceux qu’il pouvait rendre encore.
— Mais qui vous dit, monsieur, lui repartis-je, que tout arrivera comme vous aimez à le croire, et que les circonstances et les hommes seront aussi complaisants pour vos projets que vous le supposez ? Ce sont de terribles gens que les maris. Êtes-vous bien sûr que celui-ci vous fera le plaisir de réclamer son divorce ? Il pourrait se faire qu’il fût d’humeur contrariante, et qu’il préférât à sa liberté les douceurs d’une vengeance longuement savourée.
Il combattit pied à pied toutes mes objections, non sans pousser encore quelques soupirs, — et, comme j’insistais, il mit fin à mes discours en me déclarant que les passions de l’âge mûr sont les plus violentes de toutes, qu’il ne se sentait pas la force de résister à la sienne, et qu’il avait écrit le matin même au ministre pour le prier de lui désigner un successeur. C’est ainsi qu’en usent tous les demandeurs de conseils. Ils savent ce qu’ils feront et n’en démordront pas ; il ne vous reste qu’à les approuver.
M. de Mauserre avait si bien pris son parti que tous les efforts pour l’en faire revenir se brisèrent contre une volonté dévoyée, charmée de son égarement, entêtée de sa chimère. Le ministre combattit vivement une résolution dont il était loin de pressentir les motifs ; comme il croyait aux raisons de santé qui lui étaient alléguées, il conjura ce démissionnaire obstiné d’avoir un peu de patience, l’assurant que, puisque le climat de Dresde ne convenait pas à sa santé, on ne tarderait pas à lui donner un poste important dans une des capitales du midi. De mon côté je revins à la charge ; je fus repoussé avec perte.
Cependant tout faillit manquer par les résistances de Mme de N…, qui était retenue par son devoir, tourmentée par ses scrupules, sans compter que cette âme délicate et modeste se jugeait indigne du sacrifice qu’on lui voulait faire. Elle dut enfin se rendre à des supplications désespérées qui refusaient d’entendre raison. Le moyen qu’une femme résiste longtemps à un homme qu’elle aime, lorsqu’il la menace de se brûler la cervelle et qu’elle le sait capable de tenir parole ! M. de Mauserre m’annonça un jour d’un air rayonnant que sa démission était agréée et que toutes ses mesures étaient prises. Une semaine après, il partit pour les eaux de Gastein, où Mme de N… ne tarda pas à le rejoindre, et, deux mois plus tard, une lettre datée de Sorrente m’apprit qu’il y avait sous le ciel de Naples un couple heureux de plus. Cette même lettre m’invitait à me rendre avant peu à Florence pour y faire le portrait de la plus adorable et de la plus adorée des femmes. Vous jugez du bruit que cette aventure fit à Dresde ; elle fut condamnée impitoyablement par le bon sens des uns, par la jalousie des autres.
Les folies des sages sont la meilleure école pour les fous. Si les entretiens de M. de Mauserre m’avaient ouvert l’esprit sur bien des choses, son équipée me fit faire les plus salutaires réflexions. Je pris à tâche de prouver que dans l’occasion un artiste s’entend mieux à conduire se vie qu’un diplomate. Jusqu’alors, j’avais été à la merci de mes fantaisies ; ma volonté leur montra tout à coup un visage royal et leur parla en souveraine : tel Louis XIV, éperonné, le fouet en main, réduisant son parlement à la raison. Je quittai Dresde à la fin de l’hiver, me promettant d’y revenir ; c’est une ville que j’aime et où j’ai laissé quelques bons amis. Aussitôt après mon retour à Paris, j’écrivis à mon oncle Gédéon qu’il eût à se chercher un autre fils et un autre successeur ; puis je me mis en route pour l’Italie, non sans faire étape à Beaune, où je passai deux jours avec mon père. Il me traita d’imbécile ; mais la vue de mon escarcelle bien garnie lui fit ouvrir de grands yeux. Il ne laissa pas de me rabrouer pour l’acquit de sa conscience. C’est une sage institution que les pères grondeurs ; l’homme qui n’a jamais mangé chez lui que du pain blanc trouvera toujours amer le pain de l’étranger.
M. de Mauserre avait eu raison de se fixer à Florence. C’est la ville du monde la plus tolérante pour les aventures, la plus hospitalière pour les situations extra-légales ; — on y respire encore les douceurs et les miséricordes du Décameron. Je trouvai mes pigeons voyageurs dans le délire de leur lune de miel. Cependant j’avais été meilleur prophète que je n’aurais voulu. Le mari était demeuré sourd à toutes les propositions dont on l’avait circonvenu ; insinuations, menaces, promesses, les ressorts qu’on avait fait jouer avaient été en pure perte. Ce Ménélas entêté était fermement résolu à ne point demander son divorce. A la vérité, il ne songeait point comme l’autre à reconquérir sa femme ; il lui suffisait de l’empêcher d’épouser Pâris. — Grand bien lui fasse, me dit M. de Mauserre, il ne nous empêchera pas d’être heureux. — Le portrait de Mme de N…, qu’avec votre permission j’appellerai désormais Mme de Mauserre, fut bientôt en bon chemin. Ne m’en veuillez pas de le vanter ; il m’a porté bonheur. Il eut au Salon un succès d’engouement : commandes, fortune, réputation, je lui dois tout ; mais je confesse que la beauté miraculeuse du modèle eut plus de part encore dans ce succès triomphant que le talent du peintre.
Tout en étudiant, pour les mieux rendre, les beautés de ce modèle, nous nous prîmes l’un l’autre en amitié. Je vous ai dit que Mme de Mauserre avait une intelligence assez ordinaire ; c’était une terre en friche, qui, cultivée, n’eût pas été, je crois, d’une fertilité merveilleuse. Son orthographe était bizarre, et elle n’avait guère lu que la bibliothèque bleue et l’Imitation de Jésus-Christ, livres qui lui étaient toujours nouveaux ; elle pouvait les relire pour la centième fois en s’imaginant que c’était la première. Cet aveu lui fera tort auprès de vous, madame, qui avez beaucoup d’acquis et de lecture et ne goûtez guère les femmes qui ne lisent point. Je vous assure pourtant que, si elle avait peu d’esprit, en la connaissant mieux on lui en trouvait assez. Elle avait le cœur inventif ; la délicatesse et la vivacité de ses sympathies la rendaient ingénieuse à pénétrer les désirs secrets de ceux qui l’entouraient. Il me semble que ce genre d’esprit suffit à une femme, quand par surcroît elle est belle comme le jour. Sa sincérité était admirable ; son âme, franche comme l’osier, était incapable de rien dissimuler, de rien déguiser. Elle se donnait tout naïvement pour ce qu’elle était, et ne s’en targuait point comme d’une vertu, car elle s’imaginait que tout le monde en usait comme elle. Aussi a-t-elle été souvent dupe ; mais j’ai appris à ne pas aimer les femmes qui ne se laissent jamais tromper.
Son seul défaut était sa paresse de créole, qu’elle poussait à un degré incroyable. Je vous ferai frémir en vous disant qu’il lui en coûtait de se lever avant midi, et que, hormis un peu de tapisserie, tout travail des doigts ou de l’esprit effarouchait son indolence ; la moindre promenade lui était une affaire. Il n’y a de vraiment condamnables que les paresseux qui s’ennuient. Elle ne s’ennuyait jamais ; elle pouvait demeurer des heures entières pelotonnée dans le coin d’un sofa, son éventail à la main, parlant ou ne parlant pas (cela lui était bien égal), amoureuse de son oisiveté, qui lui permettait de s’occuper de ses pensées. Exister lui suffisait, heureuse qu’elle était de se sentir vivre et d’être aimée. Un jour, une plume échappée de l’aile d’une tourterelle flottait dans l’air bercée par les brises du printemps ; quelque fée eut l’étrange fantaisie d’en faire une femme, et ce fut Mme de Mauserre. De cette plume, elle avait gardé la mollesse et la douceur, et, comme autrefois par le vent, elle se laissait bercer par la vie.
J’ajoute que dans les occasions son exquise bonté triomphait de sa nonchalance ; s’agissait-il d’être agréable ou d’obliger, il lui venait des forces inattendues, elle ne plaignait ni ses paroles ni ses pas. Elle savait aussi se remuer et même s’agiter pour les malheureux. Je l’ai vue à Florence grimper tout essoufflée, deux fois en un jour, au galetas d’un soi-disant aveugle très-effronté, qui avait su capter sa bienveillance, sans que j’aie pu la convaincre qu’il y voyait aussi bien qu’elle. Il y avait dans ses accès intermittents de fiévreuse charité comme un besoin d’expier ; elle semblait dire aux gens qu’elle secourait : — Vous ne me devez point de reconnaissance ; ne savez-vous pas que j’ai beaucoup à me faire pardonner ? — J’ai réussi, je crois, à rendre un peu tout cela dans son portrait.
M. et Mme de Mauserre auraient voulu me retenir auprès d’eux ; ce n’était pas une chose à me proposer. Je m’engageai en les quittant à leur faire chaque année une visite, et je leur tins parole. Je les trouvai, le printemps suivant, fiers et ravis de la naissance d’une petite fille qui promettait d’être aussi belle que sa mère. La joie de M. de Mauserre était pourtant mêlée de quelque mélancolie ; il lui était cruel de penser que la loi lui interdisait de reconnaître cette enfant. A la fin de cette même année, Mme de Mauserre fut atteinte de la petite vérole, qui faillit l’enlever ; son mari passa plusieurs jours dans des transes mortelles. Je la vis dans sa convalescence. La maladie lui avait été clémente ; elle était encore une des plus jolies femmes de l’Europe. Toutefois son teint de lis et de roses avait perdu cet éclat incomparable, cette fleur unique de beauté qui faisait crier au miracle, et justifiait toutes les folies qu’elle avait pu inspirer. Je ne sais ce qu’en pensait M. de Mauserre ; il s’efforça de lire au fond de mes yeux, qui furent discrets.
L’année d’après, je quittai Florence moins content ; j’appréhendais que M. de Mauserre, dont l’humeur s’était assombrie, ne commençât à se repentir du marché qu’il avait passé avec la destinée. De grands événements se préparaient en Europe ; il s’en préoccupait vivement, et sa clairvoyance en discernait les conséquences. Il blâmait la politique du gouvernement français, que ses agents, pensait-il, informaient mal et conseillaient plus mal encore. C’était l’unique thème de toutes ses conversations ; il s’échauffait en le traitant, et tout à coup il s’écriait d’un ton amer : — Mais j’oublie que je n’ai pas voix au chapitre, j’oublie que je ne suis plus rien. — Je le comparais à un brave cheval de trompette qu’on a mis avant l’âge à la retraite et qui entend gronder le canon ; il rue contre son brancard qui le retient.
Mme de Mauserre ne se doutait point de ce qui se passait en lui ; il affectait en sa présence une gaîté à laquelle elle se laissait prendre. L’été suivant, il me parut réconcilié avec son sort. Pour faire diversion à ses regrets, il avait entrepris d’écrire l’histoire politique de Florence, et il employait ses journées à faire des recherches aux archives ; ce travail lui rendait sa sérénité. Je n’oserais affirmer qu’il fût encore amoureux de sa femme ; mais il se sentait uni par un lien indissoluble à la mère de son enfant. De son côté, elle lui avait voué un profond attachement, mêlé d’admiration et d’une confiance absolue, qui ne devait mourir qu’avec elle. Bref, jamais gens ne furent plus mariés que cet homme et cette femme qui ne l’étaient pas, — ce qui n’empêche pas que les maires et leur écharpe n’aient quelque utilité. On a beau dire, ceux qui ont inventé le mariage ont bien su ce qu’ils faisaient.
Quelques mois plus tard, nous nous donnâmes rendez-vous en Espagne, où je me proposais d’étudier le dieu de la peinture, Velazquez, le peintre le plus complétement peintre qu’il y ait jamais eu. J’ébauchai à Madrid un tableau dont il a été beaucoup parlé, et qui représente le dernier roi maure, Boabdil, faisant ses adieux à Grenade. Au moment de nous quitter, M. de Mauserre s’ouvrit à moi de son désir de revoir la France et de s’établir dans une terre qu’il possédait près de Crémieu ; cette admirable domaine s’appelle les Charmilles. Un seul point l’arrêtait. Il avait de son premier lit une fille unique, qui avait épousé sept ans auparavant le comte d’Arci, dont le château était situé à cinq kilomètres des Charmilles.
— Mon gendre est un homme fort estimable, me dit-il, mais un peu raide d’encolure, qui n’a pu me pardonner ce qu’il appelle mon escapade. Il a exigé longtemps que ma fille rompît toute relation avec moi ; si depuis il l’a autorisée à m’écrire, ce fut à la condition qu’elle ne nommerait jamais Mme de Mauserre dans ses lettres et qu’elle paraîtrait ignorer son existence. Il me serait dur d’aller habiter dans leur voisinage sans les voir, et cela serait plus dur encore pour ma femme ; on prend son parti de la solitude, on ne se fait guère à l’isolement. Si vous parveniez à humaniser la vertu farouche de mon gendre et à ménager un rapprochement entre nous, vous rempliriez le plus cher désir de Mme de Mauserre, et je vous aurais une vive reconnaissance.
Je partis chargé de cette délicate commission. Je trouvai dans Mme d’Arci une digne personne, auprès de qui ma cause était gagnée d’avance. Elle tenait de son père, mais de son père au repos. M. de Mauserre était un sage qui avait l’imagination romanesque. Il avait communiqué sa sagesse à sa fille en gardant pour lui ses romans et ses échappées. C’est vous dire qu’elle n’avait ni les côtés brillants, ni les côtés dangereux de son esprit. L’humeur la plus égale, la raison la plus unie, un excellent cœur et une imagination froide, voilà Mme d’Arci. Quoiqu’elle eût l’intelligence ouverte, elle était vouée à de perpétuels étonnements, attendu qu’il y a beaucoup de choses dans la vie qui ne se laissent pas raisonner. Les aventures étaient pour elle une énigme, un casse-tête chinois. Elle disait : — Est-ce bien possible ? comment donc ont-ils fait ? à quoi ont-ils pensé ? avaient-ils perdu la tête ? — Elle n’admettait pas qu’on la perdît ; mais elle avait si bon cœur qu’elle pardonnait sans comprendre. La conduite de son père était un abîme où elle ne pouvait se retrouver ; elle ne laissait pas de chérir ce père prodigue, elle se fût volontiers écriée avec l’Évangile : « Qu’on lui rende sa première robe ! » Toutefois en se mariant elle avait fait à M. d’Arci cadeau de sa volonté, et se gouvernait par ses conseils, qu’elle respectait comme des ordres. Ce fut à lui qu’elle me renvoya.
Il me reçut d’abord assez mal. Il avait l’esprit fin avec un air un peu épais, le ton brusque, l’humeur grondeuse, un bon sens caustique qui ne faisait grâce à rien, ni à personne, et l’habitude d’appeler les choses par leur nom ; au demeurant le meilleur fils du monde, il passait sa vie à faire le bien en grognant. Il commença par me déclarer que son beau-père était l’homme le plus absurde de l’univers et qu’il n’entendait pas que sa femme revît jamais un extravagant, qui apparemment la conseillerait aussi bien qu’il s’était conseillé lui-même. Je lui répondis qu’il connaissait mal M. de Mauserre, qu’on n’est pas un fou pour avoir fait une folie, que la sagesse consiste à n’en faire qu’une, et je lui représentai que, lorsqu’il est survenu sur une ligne de chemin de fer un déraillement suivi d’un gros accident, on y peut voyager longtemps en sûreté. Enfin je sus si bien le prendre, je lui parlai avec tant de chaleur de Mme de Mauserre, qu’il finit par s’apprivoiser. Il me promit qu’aussitôt que M. de Mauserre serait aux Charmilles, il lui rendrait visite, et qu’on verrait après. Je n’en demandais pas davantage, bien certain que dès leur première entrevue Mme de Mauserre et Mme d’Arci se prendraient en amitié, que ces deux droitures se reconnaîtraient et s’estimeraient l’une l’autre. Je m’empressai d’annoncer le résultat de ma démarche à M. de Mauserre, et ce fut sa femme qui me répondit sans pouvoir assez me remercier.
D’Arci, je courus à Beaune, où m’appelait mon père, qui se sentait mourir. Il souffrait depuis longtemps d’une maladie de cœur, qui avait fait tout à coup d’alarmants progrès. Il ne me traita plus d’imbécile. — Tony, me dit-il en m’embrassant, je ne te demande pas si tu as du talent, je n’entends rien à ces histoires-là ; mais je te prie de m’expliquer un peu l’état de tes affaires. — L’exposé assez brillant que je lui en fis le contenta pleinement, et il convint qu’une fois dans ma vie j’avais eu raison contre lui. S’il était satisfait de moi, je ne l’étais guère de lui : ses forces déclinaient visiblement. Bientôt il ne quitta plus le lit, où son repos était troublé par d’insupportables oppressions. Quinze jours durant, je ne m’éloignai pas de son chevet. Il ne me grondait plus, il était devenu presque tendre, et comme il avait toute sa tête, serrant mes mains dans les siennes, il m’adressait de pressantes recommandations, dont la sagesse semblait supérieure à l’humilité de sa fortune. Il aimait à me répéter que nos entraînements sont nos plus grands ennemis, que l’essentiel est de savoir se commander, qu’il est aisé d’acquérir, très-difficile de conserver, et que la discipline de la volonté est le secret des conquêtes durables et des longs bonheurs.
Une nuit, comme il était sur ce thème, un coq du voisinage vint à chanter. — Tony, me dit mon père, j’ai toujours aimé le chant du coq. Il annonce le jour et met en fuite les fantômes de la nuit. Ce chant ressemble à un cri de guerre, il nous rappelle que nous devons passer notre vie à batailler contre nous-mêmes. Tony, toutes les fois que tu entendras chanter le coq, souviens-toi que c’était la seule musique que ton père aimât. — La nuit suivante, à la même heure, le même coq poussa un cri sonore. Mon pauvre père essaya de soulever sa tête, me fit un signe du doigt, et, s’efforçant de sourire, il expira. Madame, je n’ai jamais entendu chanter le coq sans me souvenir de mon père mourant et de ses derniers conseils ; vous verrez que je m’en suis bien trouvé.
On ne sent tout le prix de ce qu’on possède qu’après l’avoir perdu. Je donnai quelques jours à mon chagrin, qui était profond, et au soin de mes affaires, que je n’ai jamais trouvé plus rebutant, après quoi je retournai à Paris, où m’attendaient plusieurs tableaux commencés. J’avais le diable ou Velazquez au corps et des regrets à tromper ; je travaillai pendant tout l’hiver avec tant d’acharnement qu’au printemps j’étais à bout de forces. Dans le courant du mois d’avril, M. de Mauserre m’écrivit pour m’annoncer qu’il avait revu son gendre et sa fille. Le rapatriement était si complet que M. d’Arci, ayant résolu de faire de grandes réparations à son château, s’était laissé persuader de l’abandonner aux maçons et de passer tout l’été avec sa femme aux Charmilles. « Vous manquez seul à cette fête, ajoutait M. de Mauserre. Arrivez bien vite ; venez travailler ici à Boabdil et au portrait de Mme d’Arci. »
J’acceptai l’invitation, et, pour me secouer un peu, je pris ma route par Cologne, les bords du Rhin et la Suisse, ce qui était assurément le chemin de l’école. Ce fut une heureuse idée, puisque à Bonn j’eus l’honneur de vous être présenté et de passer un jour avec vous sur la charmante terrasse où vous lirez ceci ; c’est une des journées de ma vie que j’ai marquées à la craie.
Je trouvai à Mayence une lettre de M. de Mauserre, qui me mandait que, puisque j’avais pris par le plus long, il désirait m’en punir en me chargeant d’une commission pour Genève. Sa chère petite fille Lulu (elle s’appelait Lucie comme sa mère), qui courait sa cinquième année, devenait de jour en jour plus volontaire. Elle avait grand besoin d’une gouvernante, que son père voulait très-honnête, très-instruite, très-sensée, à la fois douce et ferme, une vraie perfection. Il avait pensé trouver plus facilement cette merveille en pays protestant, et dans ce dessein il s’était adressé à un pasteur genevois dont il avait fait la connaissance à Rome. Il s’étonnait de n’en pas recevoir de réponse, et me priait d’aller lui demander compte de son silence.
Le cœur ne me battit point en traversant les rues de Genève ; c’est à peine s’il me souvenait qu’il y eût une Meta : six années vous changent un homme. Pour me punir de mes oublis, le hasard me fit rencontrer à quelques pas de la gare M. Holdenis. Son chapeau flétri et son habit étriqué me firent mal augurer de l’état de ses affaires ; il avait la mine basse d’un joueur décavé. Je le saluai, il n’eut pas l’air de me reconnaître. Je m’acquittai de la commission dont je m’étais chargé. Le pasteur, à qui on avait écrit deux fois et qui ne répondait pas, m’expliqua d’un ton embarrassé que, quel que fût son désir d’obliger d’aimables gens qu’il estimait, et si gros que fût le chiffre du traitement promis, il n’avait trouvé personne à envoyer à M. de Mauserre ; il ajouta, en me regardant du coin de l’œil, que sans doute j’en devinais la raison.
— Vous connaissez M. et Mme de Mauserre, lui dis-je. Avez-vous rencontré dans votre carrière pastorale beaucoup de ménages plus honorables et plus unis ?
— C’est précisément la difficulté, me répliqua-t-il moitié sérieux, moitié souriant. Je me fais un scrupule d’envoyer une jeune fille honnête chez des gens qui s’aiment plus fidèlement que s’ils étaient mariés. Il est des vertus dont l’exemple est dangereux pour la jeunesse.
Il m’assura cependant que, si quelque bonne occasion se présentait, il ne la laisserait pas échapper ; mais je vis bien qu’il ne la chercherait pas. Je le quittai là-dessus, et qui rencontrai-je en sortant de chez lui ? Le plus ennuyé des Harris, lequel, n’ayant pas encore découvert l’endroit où l’on s’amuse et remettant chaque jour son départ au lendemain, n’avait pas démarré de l’hôtel des Bergues. Il m’embrassa en bâillant et bâilla en me félicitant de ce qu’il appelait mes étourdissants débuts. Il me déclara que son incurable ennui entendait boire deux bouteilles de vin de Champagne à la santé de ma jeune gloire. Nous entrâmes dans un café ; tout en faisant raison à ces toasts, je lui contai d’où je venais, où j’allais, et que j’étais en quête d’une gouvernante.
— Quels sont les appointements ? me demanda-t-il.
— Quatre mille francs, payables par quartiers, avec espérance d’augmentation. Avez-vous envie de vous présenter ?
— Non, me dit-il avec flegme ; mais j’aurais peut-être quelque bon sujet à vous proposer.
Je lui répondis que je le croyais compétent dans toutes les matières, particulièrement dans le choix d’une institutrice, et nous parlâmes d’autre chose. Comme je prenais congé de lui : — Vous ne m’avez pas demandé des nouvelles de la petite souris, me dit-il, et vous avez eu raison. La pauvre fille a succombé au chagrin d’avoir été traîtreusement abandonnée par vous. Peut-être aussi est-elle morte d’une indigestion de poésie, ou d’avoir trop récité le Roi de Thulé, ou d’avoir avalé une arête de poisson. Sait-on jamais de quoi meurent les femmes ?
— Plaisantez-vous à moitié ou tout à fait ? lui demandai-je avec un peu d’émotion.
— Je suis le moins plaisant des hommes, reprit-il. Quant au vieux renard, il porte des habits graisseux pour attendrir ses créanciers ; mais on affirme que depuis quelque temps il a enfoui beaucoup d’écus dans des bas de laine.
A ces mots, il bâilla encore et me tourna les talons.
Le surlendemain, j’étais aux Charmilles, où je trouvai des gens contents et des visages épanouis. M. d’Arci lui-même ne grognait plus ; il était sous le charme des grandes manières et de l’esprit élevé de son beau-père, que jusqu’alors il connaissait à peine et qu’il s’était représenté tout autrement. — Vous êtes le roi des amis, me dit Mme de Mauserre dans notre premier moment de tête-à-tête. Je ne pouvais me pardonner d’avoir brouillé mon mari avec ses enfants. Vous avez mis ma conscience en paix. — Pour me témoigner sa reconnaissance, elle avait eu soin de me loger dans le plus bel appartement de son très-beau château ; mes fenêtres commandaient une admirable vue. M. de Mauserre avait fait réparer une vieille tour à demi ruinée, qui était au bout du jardin, et convertir le premier étage en un charmant atelier, orné de panoplies, de belles tentures, de vieux bahuts. Je me trouvais aux Charmilles comme un coq en pâte.
Cependant il y avait dans la maison un trouble-fête. Avec ses superbes yeux, noirs comme le jais, Mlle Lulu était à de certains jours un cheval échappé, un vrai diable. Quand ses quintes la tenaient, elle devenait impérieuse, colère, violente à vous jeter à la tête tout ce qui lui tombait sous la main. On la gâtait indignement. Mme de Mauserre la sermonnait beaucoup, la menaçait quelquefois, sans en venir jamais à l’exécution. Elle lui disait : — Lulu, si tu casses encore une vitre de la serre, on t’enverra coucher. — Lulu cassait trois vitres, et on ne la couchait pas. Essayait-on de la punir en lui ôtant un jouet, elle entrait dans des fureurs terribles, auxquelles succédaient des pâmoisons dont sa tendre mère était dupe. Mme d’Arci avait trop de bon sens pour approuver tant de faiblesse ; mais ce même bon sens, très-discret, lui faisait une loi de ne pas se mêler des affaires des autres. Madame, si jamais j’ai des enfants, je ne leur promettrai pas souvent les verges ; mais quand ils les mériteront, Dieu les bénisse ! ils les auront. Donner et retenir ne vaut.
M. de Mauserre, qui sentait que l’éducation de Lulu laissait à désirer, fut très-mortifié des nouvelles que je lui apportais de Genève. Il était sur le point d’aller chercher lui-même une gouvernante à Paris, quand je reçus de Harris le billet suivant :
« Mon cher grand homme, je suis flatté de la confiance que vous m’avez témoignée. Je me suis piqué au jeu, et je crois avoir rencontré la pie au nid. C’est une personne charmante et très-capable, que vous pouvez recommander en sûreté de conscience. Comme vous m’aviez donné carte blanche, j’ai traité directement au nom de M. de Mauserre, et le marché est conclu. Ma protégée partira demain par le train de l’après-midi ; priez vos amis qu’ils envoient leur voiture l’attendre à Ambérieu, où elle arrivera vers six heures du soir. Inutile de me remercier. Vous savez que je suis tout à vous.
« Your old Harris. »
Cette lettre fort inattendue me mit dans un grand embarras. Un Américain qui s’ennuie est capable de tout ; je craignais que la prétendue institutrice de Harris ne fût quelque fille qu’il avait mise à mal, ou peut-être lui-même, étant homme à sacrifier sa moustache au plaisir de mystifier son prochain. Je regrettai de ne pas l’avoir instruit de la véritable situation de Mme de Mauserre ; je tremblais qu’on ne vît dans sa plaisanterie une intention insultante. Par malheur, sa lettre m’était parvenue vers midi, et l’inconnue devait se mettre en route une ou deux heures plus tard ; impossible de parer le coup. Je me déterminai à tout dire à M. de Mauserre. Il prit la chose assez gaîment.
— Libre à votre ami, me dit-il, de s’amuser à nos dépens. S’il nous envoie une aventurière, nous saurons la recevoir.
— Mais si c’est une honnête fille, s’empressa de dire Mme de Mauserre, tâchons de la reconnaître bien vite, et gardons-nous de la désobliger par des questions et des regards impertinents.
— Oh ! vous, ma chère, avez-vous jamais désobligé personne ? lui répliqua-t-il. Vous trouveriez du bon au diable en personne, pourvu qu’il eût la précaution de paraître devant vous avec des coudes percés. Je vous prédis une chose : c’est qu’aventurière ou non, la personne qu’on nous annonce sera embrassée par vous avant que vous lui ayez seulement demandé son nom. Je crois à l’instinct des enfants. C’est Mlle Lulu qui se chargera de nous dire à qui nous avons affaire ; j’entends régler mon avis sur le sien.
Nous finîmes par plaisanter de la mystérieuse inconnue, et M. d’Arci, qui avait le crayon facile, fit une caricature qui représentait son entrée aux Charmilles. Une Colombine très-délurée s’élançait au milieu du salon en pirouettant et enlevait Lulu dans ses bras ; de la bouche de Mme de Mauserre sortait une devise où on lisait : « Décidément elle a du bon ! »
La voiture partit à trois heures pour Ambérieu, et le soir nous étions réunis au salon, attendant son retour. Il faisait grand vent ; un orage se déclara, et nous entendîmes en même temps le grondement d’un tonnerre lointain et un piétinement de chevaux sur le pavé de la cour. La porte s’ouvrit. L’inconnue apparut, enveloppée d’un grand manteau brun qui lui tombait sur les talons ; elle en avait relevé le collet, qui cachait presque entièrement sa figure. Elle s’avança d’un pas mal assuré, et rabattit son capuchon. A ma vive surprise, j’en vis sortir un visage que je connaissais, deux yeux qui m’avaient coûté deux mille écus ou peu s’en faut.
Si les hommes étaient de bonne foi, ils conviendraient qu’en toute rencontre leur premier soin est de se mettre en règle avec leur amour-propre. Je questionnai le mien ; il me répondit que ma jeunesse n’avait pas à rougir de s’être éprise à l’âge des chimères de la personne qui était là, devant moi. Elle avait un peu changé ; ce n’était plus une jeune fille, la femme s’était formée. Ses joues étaient moins pleines, et je n’y trouvai point de mal. Son regard venait de plus loin et s’était comme imprégné d’une douce mélancolie. Elle avait vu beaucoup de choses tristes pendant six ans, elle les avait gardées au fond de ses yeux.
Elle ne me reconnut pas. J’étais assis dans l’ombre, masqué par un grand portefeuille où je dessinais je ne sais quoi. Elle était fort troublée ; soit l’émotion de l’orage, soit l’effarement d’une première rencontre avec des étrangers, elle tremblait comme la feuille. J’allais me lever pour lui venir en aide ; Mme de Mauserre, dont le cœur allait vite en affaires, me prévint, et pour justifier la prophétie de son mari, s’élançant vers elle, de sa voix traînante elle lui dit : — Soyez la bienvenue dans cette maison, mademoiselle, et puissiez-vous la regarder comme la vôtre. — Puis, l’ayant prise par la taille, elle voulut l’emmener dans la salle à manger pour s’y refaire. Meta l’assura qu’elle n’avait pas faim.
— En attendant que l’appétit vous revienne, asseyez-vous là, lui dit Mme de Mauserre. Il faut que je vous présente une petite fille qui aura besoin de toute votre indulgence.
Lulu était en ce moment de l’humeur la plus détestable. Elle s’était obstinée à veiller pour attendre sa gouvernante, et depuis une heure elle se débattait contre le sommeil ; vous savez à quel point sont aimables les enfants endormis qui ne dorment pas. En voyant paraître l’étrangère, elle avait reculé jusqu’au bout du salon, où elle se tenait appuyée au mur, les mains derrière le dos, d’un air qui disait : Voilà l’ennemi ! Sa mère l’appela en vain, elle ne bougea pas. Mlle Holdenis, la tête penchée vers elle, lui tendit les bras : — Vous avez donc peur de moi ? est-ce que j’ai l’air bien terrible ? — Lulu se retourna vers la muraille. Meta ôta son manteau et ses gants, ouvrit le piano et attaqua les premières mesures d’une sonate de Mozart. Je n’ai connu que deux femmes qui comprissent Mozart, elle était l’une des deux ; je vous la donne, madame, pour une musicienne bien étonnante. Lulu ressentit le charme. Elle se coula pas à pas vers le piano ; quand sa gouvernante eut cessé de jouer : — Joue encore, lui dit-elle d’un ton de reproche.
— Non, je suis fatiguée.
— Joueras-tu demain ?
— Oui, si Lulu est sage, répondit Meta.
A ces mots, elle s’assit dans un fauteuil, sans paraître tenir autrement à l’approbation de l’enfant, qui, piquée de cette indifférence, lui dit : — Tu es ma gouvernante ; crois-tu par hasard que tu me gouverneras ?
— C’est ce que nous verrons.
— Crois-tu par hasard que je t’embrasserai ?
— Il s’est passé dans le monde des choses plus étonnantes.
De plus en plus intriguée, Lulu se rapprocha d’elle et la tira par sa robe. Meta tourna la tête, ouvrit ses bras, et l’instant d’après, comme vaincue par un doux magnétisme, l’enfant était couchée sur ses genoux et lui disait : — Qu’as-tu là, à la joue gauche ?
— Cela s’appelle un grain de beauté.
— Pourtant tu n’es pas belle comme maman, reprit Lulu ; mais tu as l’air bon.
Au bout de trois minutes, elle dormait à poings fermés, et sa gouvernante la regardait en souriant. C’était un joli groupe ; j’en ai conservé un croquis. Meta se leva pour transporter l’enfant dans son lit. Mme de Mauserre voulut l’en empêcher, et lui représenta que cela regardait la bonne. — Permettez, madame, lui répondit-elle de sa voix douce ; on la réveillera en la déshabillant ; il est mieux que je sois là.
Elle sortit avec son fardeau, suivie de Mme de Mauserre, qui me dit en passant : — Elle est charmante. Écrivez bien vite à votre ami pour le remercier du trésor qu’il nous a envoyé.
Après un quart d’heure, elle revint avec une lettre que Mlle Holdenis avait apportée et qui était ainsi conçue :
« Très-honoré monsieur, des revers de fortune et la difficulté d’entretenir ma nombreuse famille m’obligent de me séparer de ce que j’ai de plus cher au monde. C’est une épreuve bien cruelle que Dieu m’impose. Je ne pensais pas qu’un jour ma pauvre Meta en serait réduite à gagner son pain ; j’avais rêvé pour elle un avenir plus doux. Permettez à un père de recommander chaudement à vos bontés et à celles de votre digne épouse cette pauvre chère enfant. Vous apprécierez, j’en suis sûr, la noblesse de son caractère et l’élévation de ses sentiments. Elle apprendra l’allemand à votre aimable petite fille, elle lui apprendra aussi à tourner ses regards en haut et à préférer à tous les biens de la terre cet idéal suprême qui est la nourriture du cœur et le pain de l’âme. Veuillez agréer, honoré monsieur, les respects de votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Benedict Holdenis. »
En me donnant cette lettre à lire, M. de Mauserre me souligna de l’ongle ces trois mots : votre digne épouse, et me dit à l’oreille : — Nous aurons d’ennuyeuses explications à donner ; votre ami aurait bien dû s’en charger.
— Pouvait-il expliquer, lui répondis-je, ce qu’il ignorait lui-même ?
— Je passai la lettre à M. d’Arci, qui fit la grimace et dit : — Elle est Allemande, elle se nomme Meta, et elle adore l’idéal. Sauve qui peut ! — Et se tournant vers Mme de Mauserre. — Vous l’avez désobligée, madame, en lui offrant à souper. Vous imaginez-vous qu’elle mange et qu’elle boive ? C’est affaire aux Welches.
— Je vous répète qu’elle est charmante, lui répondit-elle, et que je l’aime déjà de tout mon cœur.
— Ce qui me plaît en elle, dit Mme d’Arci, c’est qu’elle n’est pas coquette. Une autre aurait tenu à laisser son waterproof à la porte.
— Si on me demande mon avis, dit M. de Mauserre, je regrette Colombine et ses pirouettes. La charmante Meta me fait penser à cette femme dont on a dit que ses beaux yeux et son beau teint servaient à éclairer sa laideur.
— Êtes-vous bien sûr qu’elle soit laide ? interrompis-je. Il faut se défier du premier coup d’œil. J’ai connu des gens qui en arrivant à Rome trouvaient la ville affreuse ; ils y étaient encore huit mois après et ne pouvaient plus s’en aller.
— Il est certain, fit M. d’Arci de son ton narquois, que nous ne connaissons jusqu’à présent que les faubourgs. Avez-vous été admis à visiter le Colisée ?
— Pas de mauvaises plaisanteries, lui répliqua Mme de Mauserre en lui donnant un coup sur la bouche avec son éventail, sinon nous prierons Mlle Holdenis de vous donner quelques leçons d’idéalité.
— Mon gendre a raison, dit M. de Mauserre. Je crois comme lui que Tony a des lumières particulières sur les charmes de la gouvernante de Lulu. Tony, nous ferez-vous la grâce de nous expliquer en quoi consiste la plaisanterie de votre ami Harris ?
— En ceci, lui répondis-je, qu’il s’est piqué de me faire faire à mon insu une bonne œuvre dont j’aurais dû m’aviser de moi-même. M. Holdenis, dans un moment d’embarras, m’avait emprunté quelque argent, et sa fille a vendu un bracelet pour me le rembourser. Un si beau trait méritait récompense.
— Et depuis que vous voilà riche, vous lui avez rendu dix bracelets ?
— Oh ! que non pas ! Il est utile d’apprendre aux filles à payer les dettes de leur père.
— Je suis tout à fait rassuré, dit-il en riant, Voilà un propos qui ne sent pas l’amoureux.
— Pauvre petite ! reprit Mme de Mauserre, qu’avait attendrie cette histoire. Quelle candeur il y a dans son regard ! comme on lit sa belle âme sur son visage ! Tout à l’heure je l’avais quittée un instant pour appeler la bonne, qui tardait ; je l’ai retrouvée à genoux sur le plancher, près de Lulu endormie. Elle priait avec une ferveur bien touchante. En m’apercevant, elle a rougi jusqu’à la racine des cheveux, comme si je l’avais surprise en péché mortel… Mais, j’y pense, elle est protestante ; quel catéchisme enseignera-t-elle à Lulu ?
— Mahométane ou bouddhiste, lui repartit M. de Mauserre, si son catéchisme porte qu’il est défendu de casser les vitres de mes serres et de jeter des assiettes à la tête des gens, sa religion est la mienne, et vive Bouddha !
Là-dessus chacun fut se coucher. Pour regagner mon appartement, je devais suivre dans toute sa longueur le corridor sur lequel s’ouvrait la nursery. La porte en était entre-bâillée ; je ne pus m’empêcher de la pousser un peu, et j’aperçus Meta occupée à vider ses malles et à ranger ses nippes dans ses armoires. Je la regardais depuis quelques minutes, quand elle s’avisa enfin de tourner la tête de mon côté.
— Eh bien ! lui dis-je en allemand, m’avez-vous reconnu cette fois ?
Elle recula d’un pas et s’écria en français : — Vous ici !
— On ne vous avait donc pas dit que j’étais de la famille ?
— Si M. Harris eût été moins discret, il est probable que je ne serais pas venue. — Elle ajouta : — Je serais bien malheureuse de penser que dans une maison qui me reçoit si bien j’ai rencontré un ennemi.
— Un ennemi ! A quel titre ? Je serai tout ce qu’il vous plaira ; disposez de moi. Voulez-vous que je me souvienne de tout ? Voulez-vous que j’aie tout oublié ?
— Je ne veux plus rien, je ne désire plus rien, répliqua-t-elle avec une tristesse amère. Heureusement j’ai trouvé ici une œuvre à faire, et je prie Dieu qu’il m’aide à y réussir, — et du doigt elle me montrait la couchette où reposait Lulu. Puis, avec un demi-sourire : — Mais que font dans cette chambre vos souvenirs ou vos oublis ? — Et doucement, ses yeux dans les miens, elle me referma la porte au nez.
J’écrivis le soir même à Harris : « Mon cher ami, vous avez tenu à me prouver que tôt ou tard les montagnes se rencontrent. Soyez tranquille, elles ne se battront pas. »
Cette nuit, les chiens de garde du château firent un affreux vacarme jusqu’au matin. Le lendemain à déjeuner, Mme de Mauserre, qui avait été réveillée par leurs aboiements, nous demanda ce qui avait bien pu les exciter ainsi. Un domestique lui répondit qu’une bande de bohémiens avait campé dans le voisinage. Elle pria Meta de surveiller beaucoup Lulu pendant quelques jours, et de ne pas s’aventurer avec elle dans le parc. Madame, la vie serait plus facile, si nous n’avions à défendre notre bien que contre des visages basanés et des rôdeurs de grandes routes.
III
Si jamais vous passez à Crémieu, je vous conseille de vous y arrêter. Figurez-vous une vieille petite ville commandée d’un côté par une terrasse naturelle, aux murailles à pic, et par les restes d’un ancien couvent fortifié, de l’autre par un rocher qu’escaladent des vignes basses et que couronnent les ruines d’un château habillé de lierre de la tête aux pieds. Cette petite ville, dont les hôtels sont recommandables, occupe le centre d’un cirque de montagnes, lequel s’ouvre au couchant et donne vue sur la grande vallée onduleuse où le Rhône cherche son chemin pour aller à Lyon. Crémieu est un endroit charmant pour tout le monde, mais surtout pour les artistes. Ils peuvent s’y croire en Italie, tant les lignes du paysage affectent une majesté classique, tant les terrains sont chauds de couleur, tant la roche est blonde ou dorée, et semble s’écrier avec la Sulamite : « Vous voyez que le soleil m’a mordue ! »
Là, dans un étroit espace, se trouvent rassemblés les motifs les plus divers, les courts et les vastes horizons, les monts et la plaine : en haut des chênaies dans lesquelles serpentent des sentiers, parmi les ronces et le buis ; en bas la fraîcheur des noyers, la gaîté des treilles, les grandes routes et leurs longs rideaux de peupliers ; — tantôt des gorges encaissées où un clair ruisseau promène son murmure ; ailleurs, sous un ciel immense, des marécages, plantés d’aulnes, que baignent des eaux noires et paresseuses. Aimez-vous une campagne grasse, riante, des champs de trèfle ou de maïs que traversent des vignes en arcades ? Aimez-vous plus encore des landes arides, effritées, dominées par quelque vieille roche qu’épousent de jeunes verdures ? Vous verrez à Crémieu tout ce qui vous plaira. J’habitais aux Charmilles une tour qui faisait saillie ; l’une de mes fenêtres donnait sur le sauvage vallon dont le château occupe l’entrée, l’autre sur la plaine qui déroulait à mes yeux la savante composition de ses lignes harmonieuses et de ses plans successifs, et où je voyais par endroits scintiller le Rhône. Je n’avais qu’à traverser ma chambre pour passer de Poussin à Salvator, du style à la fantaisie.
Pendant que j’admirais et courais la campagne, Meta Holdenis faisait tranquillement la conquête de tous les habitants des Charmilles. Peu de jours lui suffirent pour mater l’indocile Lulu. Elle avait demandé que personne ne s’entremît entre elle et l’enfant, que personne ne levât les défenses qu’elle lui intimait, ni les punitions qu’elle jugerait à propos de lui infliger. Ce fut un point difficile à gagner sur Mme de Mauserre ; elle se rendit pourtant aux représentations de son mari. A la première grosse peccadille que commit Lulu, sa gouvernante la condamna sans rémission à garder la chambre et s’enferma avec elle dans une grande pièce où il n’y avait rien à casser. Puis, prenant son ouvrage, elle se mit à coudre dans l’embrasure d’une fenêtre, la laissant tempêter tout à son aise. Lulu ne s’y épargna pas ; elle trépigna, bouscula les chaises, hurla ; ce fut pendant trois heures un sabbat à ne pas entendre Dieu tonner. Sa gouvernante cousait toujours, sans s’émouvoir ni s’irriter de ce grand tapage, jusqu’à ce qu’épuisée, à bout de forces et de poumons, Lulu s’endormit sur le plancher. Après deux ou trois épreuves de ce genre, elle se dit qu’elle avait trouvé son maître, et que, comme au demeurant ce maître paraissait l’aimer et ne lui demandait rien que de raisonnable, le mieux était de se soumettre de bonne grâce.
L’enfant est ainsi fait qu’il estime ce qui lui résiste, et que la raison tranquille qui ne raisonne pas agit sur lui comme un charme. Lulu, qui malgré ses fougues était une fille bien née, s’attacha peu à peu à sa gouvernante, au point de ne pouvoir plus la quitter et de préférer quelquefois à ses jeux les leçons qu’elle lui donnait. Cette habile institutrice s’entendait à éveiller ses curiosités, à tenir son esprit en haleine, assaisonnant toujours ses instructions de belle humeur et d’enjouement. Bref, il se fit une métamorphose si rapide dans les allures de cette fillette que tout le monde en fut étonné ; quand ses quintes la reprenaient, il suffisait souvent d’un regard de Meta pour la faire rentrer dans le devoir. On criait au miracle. Une fermeté douce, l’esprit de suite, le sang-froid, les longues patiences, feront toujours des merveilles ; mais il faut convenir, madame, que ces qualités sont bien rares.
Je ne sais où Meta prenait le temps de tout faire sans jamais avoir l’air affairé. L’éducation de Lulu n’était pas une sinécure ; elle y joignit bientôt l’office d’intendante. Mme de Mauserre avait trop bon cœur pour savoir gouverner une maison. Son principal soin était de ne voir autour d’elle que des visages heureux. Je me souviens qu’un jour, dans un méchant cabaret des environs de Rome où la pluie nous avait fait chercher un refuge, elle s’imposa l’effort de manger jusqu’à la dernière bouchée une détestable omelette, pour ne pas humilier l’amour-propre du cabaretier. Elle-même avouait sa faiblesse. — Quand j’ai grondé ma femme de chambre et qu’elle me fait froide mine, disait-elle, je lui fais mes soumissions, e m’avvilisco.
Ses gens, qu’elle ménageait trop, en prenaient à leur aise. Meta ne fut pas longtemps à s’apercevoir que certains services étaient en souffrance, et qu’il y avait du gaspillage dans la maison. Sur l’observation qu’elle en fit, M. de Mauserre, qui tenait peu à l’argent, mais qui aimait l’ordre en toutes choses, pria sa femme de la mettre de part dans le gouvernement du ménage, lequel fut en peu de temps réformé comme Lulu. Elle avait l’œil partout, à la buanderie comme à l’office. On entendait sans cesse dans les escaliers son pas de souris, et on voyait flotter au bout des longs corridors la queue de sa robe grise, qui, sans être neuve, était si fraîche et si proprette qu’elle semblait sortir des mains de la couturière. Les subalternes n’agréèrent pas tout de suite son autorité, elle essuya plus d’une incartade ; elle réussit à désarmer les familiarités et les brusqueries par son inaltérable politesse. Elle avait des grâces d’état pour apprivoiser toutes les espèces d’animaux ; dès le premier jour, les dogues du château lui avaient présenté leurs révérences. C’était proprement sa vocation.
A six heures, la souris dépouillait son pelage cendré pour mettre une robe de taffetas noir qu’elle relevait à l’ordinaire d’un nœud ponceau ; elle en plaçait un autre dans ses cheveux, et c’est ainsi qu’elle paraissait au dîner, pendant lequel elle parlait peu, s’occupant de surveiller les vivacités de Lulu. Entre huit et neuf heures, elle allait coucher l’enfant et revenait aussitôt au salon, où elle était attendue avec impatience. Tout le monde aux Charmilles, M. de Mauserre surtout, raffolait de musique, et personne n’était musicien, hormis Mme d’Arci, qui avait la voix juste et agréable, mais timide. Je ne sache pas d’exemple de mémoire musicale comparable à celle de Meta ; sa tête était un répertoire complet d’opéras, d’oratorios et de sonates. Elle jouait ou chantait tous les airs qu’on lui demandait, suppléant de son mieux à ce qui pouvait lui échapper, — après quoi, pour se faire plaisir à elle-même, elle terminait son concert par un morceau de Mozart. Aussitôt son teint s’animait, ses yeux jetaient des étincelles, et c’est alors que, selon le mot de M. de Mauserre, sa laideur devenait lumineuse ; mais il avait fini par me concéder que Velazquez et Rembrandt eussent préféré peut-être cette laideur à la beauté.
Trois semaines après son arrivée aux Charmilles, Meta Holdenis avait si bien su s’y faire sa place qu’elle semblait avoir toujours été de la maison, et qu’on aurait eu peine à se passer d’elle. Si aux heures où l’on se réunissait au salon elle était retenue dans sa chambre, chacun disait en entrant : — Mlle Holdenis n’est pas ici ? où donc est Mlle Holdenis ? — M. d’Arci lui-même, dans ses bons jours, ne se faisait pas faute d’avouer qu’il commençait à se réconcilier avec l’idéal, que jusqu’alors il ne l’avait pas cru si facile à vivre. Mme de Mauserre ne se lassait pas de célébrer les louanges de la perle des gouvernantes ; elle l’appelait son ange, et souvent elle bénissait l’Américain Harris de lui avoir fait cadeau de cette bonne, de cette aimable fille, de ce cœur innocent et pur comme un ciel de printemps. Ainsi s’exprimait son enthousiasme ; je n’y trouvais rien à redire.
Un jour, elle me prit à part et me dit d’un ton pénétré que sa conscience lui faisait un devoir de tout expliquer à Meta, qu’elle me suppliait de m’en charger. — Je ne sais, ajouta-t-elle, comment on parle de nous hors d’ici ; mais je serais désolée que Mlle Holdenis apprît par d’autres que nous qui je suis et le malheur attaché à la naissance de ma fille. J’aime à croire que cette révélation ne changera rien à l’affection qu’elle nous a vouée et dont elle nous donne de si précieux témoignages. Dût-il, en être autrement, la loyauté nous commande de ne pas lui laisser plus longtemps ignorer ce qu’elle aurait dû savoir avant d’entrer dans cette maison. — Je lui répondis que j’approuvais ses scrupules, et je lui promis de faire ce qu’elle me demandait.
J’en trouvai l’occasion dès le lendemain. Je sortis vers quatre heures de l’après-midi et poussai jusqu’à un village heureusement situé, qu’on appelle Ville-Moirieu. Mlle Holdenis était allée faire avec son élève un tour de promenade en calèche découverte ; le hasard voulut que la calèche me croisât au haut de la côte qui précède le village. Je proposai à Meta de mettre pied à terre, de se laisser conduire par moi à quelques pas de là dans un joli cimetière, attenant à une église rustique et qui commande le plus beau point de vue. Elle se laissa tenter et me suivit, tenant Lulu par la main. Le cimetière dont je lui faisais fête mérite en effet d’être visité ; je n’en ai jamais vu de plus herbu, ni de plus fleuri. Au moment où nous y entrâmes, un grand saule pleureur lui versait une ombre douce où le soleil s’amusait à dessiner des lacis d’argent. Partout des roses et des asters en fleurs ; partout des insectes errants et bourdonnants, dont la musique devait distraire les morts sans les déranger : n’est-il pas agréable à un mort d’entendre au-dessus de lui, du fond de l’éternel repos, un vague bourdonnement de vie qui procure des rêves à son sommeil ?
Nous nous assîmes sur un petit mur en pierres sèches. Comme Lulu ne trouvait pas assez de champ pour ses ébats, je lui montrai dans la pelouse joignante au mur un beau papillon, et je l’engageai à lui donner la chasse, à quoi sa gouvernante finit par consentir.
Je m’étais procuré un tête-à-tête avec Meta pour lui donner les explications que vous savez ; il se trouva pourtant que je commençai par lui parler de tout autre chose. Il est des jours, madame, où, sans avoir bu une goutte de vin, je suis en pointe d’ivresse ; c’est un méchant tour que me joue mon imagination : elle se grise du plaisir de vivre comme un loriot d’avoir mangé trop de cerises. Ce jour-là, je venais d’expédier un tableau à celui qui me l’avait commandé, et en le clouant dans sa caisse j’avais déclaré, comme le bon Dieu quand il eut créé le monde, que mon œuvre était correcte. Notez aussi que le temps était superbe et la chaleur tempérée par un vent frais ; quelques nuages qui se promenaient dans l’azur du ciel faisaient courir leur ombre sur les prairies ; ces ombres voyageuses ressemblaient à des messagers affairés et hâtifs qui portaient à je ne sais qui d’heureuses nouvelles de je ne sais quoi. Ajoutez que depuis quatre semaines des juges désintéressés louaient à outrance devant moi une personne qui jadis me récitait le roi de Thulé et m’avait permis de l’appeler Maüschen ; vous étonnerez-vous que chemin faisant j’eusse fait certaines réflexions, agité dans ma tête certains si, certains peut-être, auxquels je répondais : Eh ! mon Dieu, pourquoi pas ? Ajoutez encore que Meta portait une robe neuve, que Mme de Mauserre lui avait fait faire par sa femme de chambre ; elle était d’un brun marron et lui allait à ravir. Enfin daignez considérer que nous étions assis vis-à-vis l’un de l’autre dans le plus aimable des cimetières, et qu’en levant le nez j’apercevais juste en face de moi un grand pot de myrte. Madame, ce myrte, ces nuages, cette robe et le reste furent cause qu’à peine Lulu s’était éloignée, la montrant du doigt, je m’écriai brusquement :
— Pourtant, si Tony Flamerin avait épousé, il y six ans, Meta Holdenis, ils auraient aujourd’hui pour s’amuser une poupée encore plus jolie que celle-ci.
Le chevet de l’église faisait écho, et cet écho répéta l’un après l’autre tous mes mots. Ne s’attendant à rien moins, Meta tressaillit comme si un pétard venait de lui crever dans la main. Elle pencha par-dessus le mur son visage rougissant. — Lulu, ma mignonne, cria-t-elle, vous feriez mieux de revenir. — Occupée de son papillon, Lulu fit la sourde oreille.
— Aurais-je été inconvenant ? lui demandai-je. Il me semble que ce que je dis est assez raisonnable.
— Est-il jamais raisonnable, répliqua-t-elle d’une voix brève, de regretter un bonheur douteux dont on n’a pas voulu ?
— Ah ! permettez, qui de nous deux n’en a pas voulu ? repris-je. — Et du bout de ma canne je dessinai sur le sol une couronne de violettes, au milieu de laquelle je traçai ces mots : « Madame la baronne Grüneck. » Elle nous regardait d’un air interdit, ma canne et moi. Enfin il se fit une lueur dans son esprit.
— Et c’est pour cela, s’écria-t-elle en joignant les mains, que vous avez écrit au-dessous de mon portrait : « Elle adore les étoiles et le baron Grüneck ! » Cette couronne, cette inscription… Vous n’aviez donc pas reconnu l’écriture de ma sœur Thecla ? C’est une espièglerie qu’elle m’avait faite, connaissant mon aversion pour mon beau prétendant. Quand vous m’avez surprise, la tête dans mes mains, je n’étais pas en extase, monsieur, je méditais une vengeance. Ainsi vous avez pu croire sérieusement ?…
Elle s’interrompit, des larmes lui vinrent aux yeux. Elle promena son doigt le long d’une fissure de la muraille ; la grattant avec son ongle, elle en arrachait la mousse. Puis elle reprit : — Voulez-vous que je vous dise la raison sérieuse que vous avez eue de ne pas épouser Meta Holdenis ? C’est que la pauvre Maüschen était la fille d’un homme ruiné.
A mon tour, je bondis sur place. — M. Holdenis, lui demandai-je vivement, a-t-il refait sa fortune ?
— Quelle question ! Aurait-il consenti, sans une nécessité pressante, à m’éloigner de lui ?
— Fort bien, tout peut se réparer, et un jour l’histoire racontera que, Tony Flamerin que voici ayant retrouvé au bout de six ans Meta Holdenis que voilà, et l’ayant amenée dans un joli cimetière tout plein de roses et près d’une église où il y avait un écho, il lui demanda sa main, qu’elle lui accorda par pure charité.
Elle se leva et cria aussi fort qu’elle put : — Lulu, il est temps de nous en aller. — L’émotion assourdissait sa voix, Lulu n’entendit pas.
Je la forçai de se rasseoir. — Laissez donc tranquilles Lulu et ses papillons, lui dis-je, et écoutez-moi. Que diable ! s’expliquer honnêtement, à la façon bourguignonne, n’a jamais fait de mal à qui que ce soit. Je ne vous dirai pas que je vous adore, je ne vous décrirai pas le martyre de mon amoureuse flamme. D’abord cela vous ennuierait beaucoup, et ensuite je mentirais. Je me suis cru plusieurs fois amoureux ; je ne l’ai été qu’une fois l’an dernier, à Madrid : ma maîtresse était une grande toile de Velazquez qu’on appelle le tableau des Lances. Après l’avoir vue, cette coquine de toile, j’ai eu dix jours de fièvre et dix nuits d’insomnie. C’est alors que j’ai connu le dieu ; mais la divine folie ne remplit pas l’existence ni le cœur. Il est des maisons où l’on fait un jour par semaine un festin d’empereur ; le reste du temps, on s’y nourrit de pain sec et de rogatons. Vivent les banquets ! mais un bon ordinaire a son prix, et l’ordinaire du cœur est une chère compagnie dont il ne peut plus se passer, une amitié partagée, tendre et fidèle, accompagnée d’un impérieux besoin de vivre ensemble. Or, je vous le déclare en toute franchise, je n’ai jamais rencontré qu’une femme qui m’ait inspiré le désir de vivre avec elle, — c’est la personne qui est assise sur ce mur, à côté de moi, et qui a tout, l’intelligence, la sagesse, la douceur des forts, le charme des humbles, sans compter qu’elle aime le gris, le rouge et le marron, qui sont mes couleurs. Comme on n’a jusqu’à présent inventé qu’un moyen honnête de vivre avec une femme, qui est de se marier avec elle, du premier jour que je vous ai vue, j’ai eu, le diable m’emporte ! le désir de vous épouser. Cette idée m’a paru d’abord très-bête, elle me paraît aujourd’hui pleine d’esprit. Maudit soit le baron Grüneck ! Sans lui, vous seriez ma femme. Bah ! ce qui ne s’est pas fait peut se faire. Et après tout il nous est bon d’avoir attendu. Autrefois, comment vous dirai-je ? je vous désirais plus que je ne vous aimais ; à cette heure, je vous aime plus que je ne vous désire. D’ailleurs, dans ce temps-là je n’étais rien, et je n’avais rien à vous offrir qu’une tête pleine de vent et deux mains vides. Aujourd’hui nous ne sommes pas le Grand-Mogol, mais nous sommes quelqu’un ; nous avons un nom, un avenir assuré. La bête est lancée, tayaut ! ma femme aura des rentes.
Elle m’écoutait en silence avec recueillement, la tête basse, les yeux attachés à la terre. Ses mains tremblaient légèrement, et je voyais par instants se renfler son fichu, ce qui me donnait bon espoir. Au mot de rentes, il lui échappa un geste d’indignation. Elle me montra du bout de son ombrelle, gravés en lettres d’or sur une pierre tumulaire, ces quatre vers, composés par l’auteur de Jocelyn pour un de ses amis qui dort sous ce marbre :
Tout près de son berceau, sa tombe fut placée.
Peu d’espace borna sa vie et sa pensée ;
Content de son bonheur, il sut le renfermer
Autour des seuls objets qu’il eût besoin d’aimer.
— La poésie est une belle chose, m’écriai-je, un peu de fortune n’y gâte rien, et je vous garantis que ma femme… Allons ! j’oublie que ma femme n’est pas encore à moi. — Et allongeant le cou : — Chère petite souris de mon cœur, voulez-vous de moi ? Si vous dites non, je repartirai demain pour Paris, où je me pendrai ou ne me pendrai pas selon les caprices de mon humeur. Si vous dites oui, j’éprouverai un transport de joie qui se traduira par des cabrioles et des turlutaines, et tout à l’heure j’irai enseigner à Lulu comment on s’y prend pour marcher sur la tête. Peut-être demanderez-vous du temps. Une fois que j’aurai en poche une promesse authentique signée et paraphée en bonne forme, j’attendrai tant qu’il vous plaira ; j’ai l’espérance patiente.
Elle releva la tête et me dit : — Les Allemandes ont la fâcheuse habitude de parler sérieusement des choses sérieuses ; aussi éprouvent-elles souvent en France de grands embarras. Il est si difficile de savoir quand un Français plaisante et quand il est sérieux !… Je ne dis ni oui ni non ; je me défie.
— Regardez-moi, lui dis-je. Me voilà sérieux comme un âne qu’on étrille, et je vous affirme très-pertinemment que vous ne sortirez pas de ce cimetière avant de m’avoir répondu.
A ces mots, je lui pris la main. Elle tâcha de la dégager ; mais je la tenais ferme. Elle chercha des yeux Lulu, et ouvrit la bouche pour l’appeler. Lulu était dans les espaces. Elle venait de se coucher sur le dos et regardait courir les nuages ; elle causait tout haut avec eux, et du bout d’une grande gaule dont elle gesticulait elle leur indiquait leur route.
— Point de défaites, poursuivis-je. Vous me répondrez. J’entends vous prouver qu’un Bourguignon est plus têtu qu’une Allemande. — Et j’ajoutai : — Douce main que je tiens dans la mienne, toi qui m’as révélé Mozart et qui un jour m’as montré toutes les étoiles du ciel en les appelant par leur nom, tu as la sagesse de ne rien mépriser, ni l’aiguille, ni le tricot, ni le fer à repasser. Tu as toutes les grâces, toutes les perfections, toutes les sciences, et je te déclare que ta destinée est de m’appartenir, que tu as été créée pour mon bonheur, pour montrer à ma vie son chemin et pour me recoudre mes boutons de guêtre. Que si jamais je fais rien qui te déplaise, je te livrerai ma joue, tes soufflets me seront délicieux. Petite main souple et moite, qui te tords dans la mienne comme une couleuvre, veux-tu être à moi ? Parle, dis-moi ton secret.
Elle leva sur moi ses grands yeux candides et me dit : — Vous êtes Français, vous êtes artiste, et vous m’avez oubliée pendant six ans. Je demande à réfléchir. Si dans deux mois… Tenez, j’ai la superstition des anniversaires. Le 1er septembre 1863, nous étions assis le soir sur un banc ; la nuit était belle, et vous m’avez dit des folies. Le 1er septembre de cette année, nous reviendrons ensemble dans ce cimetière. Les roses que voici seront mortes, peut-être y en aura-t-il d’autres. Nous nous assiérons sur ce mur comme nous voilà, et je vous dirai oui ou non.
— Tôpe ! repartis-je en lui rendant sa liberté.
— Et vous me permettez cette fois de rappeler Lulu ?
— Un moment encore, m’écriai-je. Lulu n’a pas fini de causer avec les nuages, et je n’ai pas même commencé de m’acquitter d’une commission dont on m’a chargé. C’est une aventure que je dois raconter et qui sans doute vous intéressera.
Elle écouta mon récit jusqu’au bout avec une extrême attention. Dès les premiers mots, elle changea de visage et d’attitude. Par intervalles, elle fronçait le sourcil ou mordillait ses lèvres, ou fouillait la terre avec son ombrelle, ou, prenant son menton dans sa main, elle regardait fixement l’horizon comme pour y chercher quelque chose.
Quand j’eus fini : — Vous me paraissez très-affectée de mon histoire, lui dis-je.
Elle me répondit que, si elle l’avait sue plus tôt, elle ne serait sans doute jamais venue aux Charmilles, parce qu’elle n’aurait pu triompher des scrupules de son pauvre père. Je fis à part moi la réflexion que son pauvre père était un drôle d’homme pour se donner le luxe d’avoir des scrupules, et que, quand je serais en ménage, je ne permettrais pas à sa conscience de fréquenter chez moi. Puis elle me cita le proverbe allemand qui dit : « Qui me donne le pain je chanterai sa chanson, wess’ Brod ich esse, dess’ Lied ich singe. » — Il est difficile de persuader au monde, ajouta-t-elle, qu’on désapprouve les principes des gens qu’on aime et qu’on sert. — Je lui répondis que le soin de sa réputation regardait avant tout Tony Flamerin, qu’elle n’avait rien à craindre de ce côté, qu’au surplus M. et Mme de Mauserre n’avaient point péché par principe, qu’une cruelle fatalité les empêchait seule de s’épouser, et que le jour où la mairie leur ouvrirait sa porte serait le plus beau de leur vie.
Elle était en humeur de sermonner, ce qu’elle faisait d’un petit ton docte et convaincu qui n’était point désagréable. — C’est une tâche bien délicate, me dit-elle, que d’élever un enfant qui doit sa naissance à une faute. Comment lui apprendre à concilier le respect de la loi divine et celui qu’il doit à ses parents ? — Je lui représentai que Lulu était fort jeunette encore, que je ne voyais pas l’urgente nécessité de lui expliquer le septième commandement.
Après être demeurée quelques instants silencieuse, elle s’écria : — Je voudrais m’en aller, que je ne le pourrais plus. Un mois m’a suffi pour m’attacher si fort à cette enfant qu’il m’en coûterait beaucoup de la quitter. Il me semble que je suis responsable devant Dieu de sa chère petite âme.
— Responsable, lui dis-je, jusqu’au 1er septembre. Au reste, il y a manière de s’arranger, et si le cœur vous en dit, vous pourrez après notre mariage vous occuper encore de cette demoiselle. Elle passera les hivers à Paris, nous viendrons passer l’été aux Charmilles. Voyez si je suis un mari complaisant.
Elle n’eut pas l’air de m’entendre ; elle continuait de fouiller la terre avec son pied. Elle me questionna sur certains détails de mon histoire que j’avais passés légèrement et qui l’intéressaient fort. — C’est un vrai roman, fit-elle ; mais les seules aventures qui me plaisent sont celles où le héros et l’héroïne sont pauvres ; M. et Mme de Mauserre sont tous les deux riches, très-riches, n’est-ce pas ?
— Mme de Mauserre a laissé sa dot entre les griffes de son premier mari, mais depuis elle a hérité de son père.
— A qui appartiennent les Charmilles ?
— A M. de Mauserre, qui possède en outre deux maisons à Paris. Au risque de lui faire perdre à jamais votre estime, je dois vous confesser que le pauvre homme a deux cent mille livres de rente.
— Vous prononcez le mot de rente avec quelque emphase, dit-elle en souriant ; il vous remplit la bouche. Je vous le répète, toute petite je ne goûtais déjà que les romans où la faim épouse la soif. Celui que vous m’avez conté m’agréerait davantage, si M. et Mme de Mauserre s’étaient enfuis ensemble pour aller vivre dans un méchant taudis où ils auraient travaillé en s’aimant. Sainte pauvreté ! s’écria-t-elle avec une certaine exaltation, vous purifiez tout ! vous remplacez l’innocence ! vous êtes la poésie et le bonheur !
J’allais lui répliquer ; Lulu nous rejoignit sans qu’on l’eût appelée. Meta fit quelques pas au-devant d’elle, et, l’enlevant dans ses bras, la pressa contre son cœur avec une impétuosité de tendresse qui eût charmé Mme de Mauserre. Nous regagnâmes la voiture, où on me fit une place. L’enfant ne tarda pas à hocher la tête et à s’endormir ; Meta la coucha sur ses genoux. A plusieurs reprises, j’essayai de renouer l’entretien ; elle me répondit d’un air distrait. Elle regardait vaguement dans la campagne ; décidément elle était rêveuse.
Quand nous atteignîmes la grille du château : — Croyez-vous, me demanda-t-elle tout à coup, que M. et Mme de Mauserre soient heureux ?
— Ils le seraient davantage, s’ils pouvaient s’épouser ; mais on s’accoutume à tout.
— L’homme est né pour l’ordre, repartit-elle, et, quand il l’oublie, l’ordre se venge.
Il me parut qu’elle tournait trop au grave. Je lui chatouillai les lèvres avec la pointe d’une bardane que j’avais rapportée du cimetière. — Ce qui me rassure pour cette maison de désordre, lui dis-je, c’est que vos armoires lui feront trouver grâce devant le Seigneur. Elles sont si bien rangées que du plus haut des cieux l’armée des chérubins prend un plaisir extrême à les contempler.
Elle m’arracha des mains ma bardane et me répliqua : — Si vous voulez me plaire, tâchez d’être moins Français et moins artiste. — Elle ajouta : — Promettez-moi que vous ne parlerez à personne de ce qui s’est passé aujourd’hui entre nous, et que vous ne m’en reparlerez pas à moi-même avant le 1er septembre.
Je lui répondis par un des quatre vers qu’elle avait admirés. — N’ayez crainte, lui dis-je ;
Content de son bonheur, il sut le renfermer.
A table et pendant toute la soirée, elle redoubla d’attentions respectueuses pour Mme de Mauserre ; elle semblait vouloir lui prouver que, bien qu’elle sût tout, elle ne la considérait et ne l’aimait pas moins. Elle en fit trop ; en lui souhaitant une bonne nuit, elle lui prit la main et la porta humblement à ses lèvres. — Ah ! ma chère, lui dit Mme de Mauserre, depuis que vous êtes ici, voilà la première fois que vous faites quelque chose qui me déplaît ; je veux vous apprendre comment on s’embrasse entre amies. — Et elle la baisa tendrement sur les deux joues.
IV
Quoique Meta Holdenis fût si savante dans l’emploi du temps qu’elle en avait de reste pour tout, elle ne trouva pas en six semaines le moment de causer une seconde fois tête à tête avec votre serviteur. Elle n’avait pas l’air de m’éviter ; mais elle ne me cherchait pas. Une institutrice ne saurait trop s’observer.
D’ailleurs il lui était venu un surcroît d’occupation. M. d’Arci nous quitta pour aller passer quelque temps dans une terre qu’il avait héritée en Touraine, et Mme d’Arci fut l’y rejoindre quelques jours après. Son père la vit partir avec regret. Il avait presque terminé les deux premiers volumes de son histoire de Florence, et il songeait à les faire imprimer dès qu’il aurait achevé la mise au net. Comme on lui ordonnait de ménager ses yeux, qu’il avait fort délicats, sa fille s’était chargée de recopier son manuscrit plein de ratures, de surcharges et d’apostilles ; elle savait se reconnaître dans ce grimoire. Après son départ, il voulut prendre un secrétaire. Meta lui offrit ses services ; il les refusa d’abord, finit par les accepter. Il fut bientôt dans l’enchantement de son nouveau copiste. Meta avait une plus belle main et plus d’intelligence encore que Mme d’Arci, — et ce qui le toucha davantage, elle prit tant de goût pour sa noble besogne qu’elle avait peine à s’en arracher. Elle trouvait l’histoire de Florence admirable et l’historien un très-grand homme. Ce sont des choses qu’un auteur ne craint pas de s’entendre répéter : on en connaît qui regrettent de ne pouvoir faire des rentes à tous ceux qui les admirent ; mais tout le monde n’a pas au même degré le talent de l’admiration. La voix, le geste, ne suffisent pas ; il faut que le regard s’en mêle, qu’il accentue l’éloge, et que ses caresses infligent à la modestie du patient un délicieux supplice. Le regard de Meta était parlant. Saint-Simon a dit d’une grande dame de son temps, qui s’est mêlée de très-grandes affaires, qu’elle était « brune avec des yeux bleus qui disaient sans cesse tout ce qui lui plaisait. » Meta Holdenis ressemblait beaucoup à cette grande dame.
Elle rendit à M. de Mauserre un autre service plus essentiel encore : elle lui sauva la vie ou à peu près. Ses nerfs le tourmentaient par intervalles. Le remède dont il usait pour se soulager était de sortir le soir à cheval et de s’en aller courir la campagne ; la fatigue amenait le sommeil. Dans une de ses promenades nocturnes, il se refroidit, et ce refroidissement dégénéra en une pleurésie qui devint alarmante. Mme de Mauserre voulut d’abord le soigner et le veiller seule ; ses forces furent bientôt épuisées, elle dut se faire aider par Meta. Le mal empirant, elle fut dévorée d’inquiétudes qu’elle ne savait ni maîtriser ni dissimuler, et le médecin lui enjoignit de ne plus approcher le malade. Il fut question de rappeler Mme d’Arci ; Meta assura qu’elle suffirait à tout et tint parole. Quand il eut connu le charme d’être soigné par elle, M. de Mauserre, qui dans ses maladies était un véritable enfant gâté, ne voulut plus prendre de remèdes que de sa main ni souffrir que personne autre pénétrât dans sa chambre. Non-seulement elle possédait quelques lumières en médecine et le génie des potions, des lochs et des juleps, ayant traité ses frères et ses sœurs dans plusieurs cas assez graves, — elle avait aussi la douceur, la patience, le pied léger, la main souple et l’infatigable sourire d’une garde-malade accomplie. Ses lassitudes étaient courtes. Après une nuit blanche, elle s’endormait sur une chaise et se réveillait au bout d’une heure, fraîche, alerte, aussi dispose, aussi allante que devant. Voilà ce que c’est que d’aimer Dieu et le prochain : ces sentiments opèrent des miracles.
Tant de peines furent récompensées. M. de Mauserre entra en convalescence et se rétablit rapidement, comme il arrive aux natures nerveuses, lesquelles tombent et se relèvent tout d’un coup. Un matin, après déjeuner, appuyé sur le bras de Mlle Holdenis, qui portait à son autre bras un pliant, et précédé de Lulu, qui avait promis d’être sage comme un enfant de chœur, il réussit, moyennant quelques haltes, à faire le grand tour du parc. Mme de Mauserre ne pouvait assez remercier Meta de ses soins et de son dévoûment. Voulant lui donner une faible marque de sa gratitude, elle pria Mme d’Arci, qui à son retour devait passer par Lyon, d’y acheter la plus jolie montre qu’elle pourrait trouver, enrichie de brillants, pour remplacer l’humble petite montre d’argent qui marquait à cette aimable fille les heures d’une vie si utilement occupée.
Le jour même où M. et Mme d’Arci arrivèrent aux Charmilles, je dus partir à mon tour ; j’étais rappelé à Paris par un tableau que l’acheteur réclamait et que je ne voulais pas livrer sans y avoir fait les dernières retouches. Meta, que je vis un instant avant mon départ, me souhaita un heureux voyage ; elle ne me demanda pas quand je reviendrais, et je la trouvai un peu trop discrète. J’étais depuis huit jours dans mon atelier de la rue de Douai quand Mme d’Arci m’écrivit pour me charger d’une commission. La dernière ligne de sa lettre était ainsi conçue : — « Nous avons des raisons particulières, mon mari et moi, de souhaiter que vous reveniez le plus tôt possible. » — Ce post-scriptum me surprit ; je ne me savais pas si nécessaire au bonheur de Mme d’Arci. Je m’étais proposé de ne retourner aux Charmilles qu’à la fin du mois. J’avançai mon départ de quelques jours, et en arrivant au château je rencontrai sur le perron Mme d’Arci, qui me dit à demi-voix : — Il se passe ici certaines choses qui nous déplaisent.
— Que voulez-vous dire ? lui demandai-je.
— N’en croyez que vos yeux, me répondit-elle. Je souhaite que nous nous trompions.
A la vérité, il ne se passait rien aux Charmilles qui fût digne de remarque ; mais quoi qu’en dise l’arithmétique, des riens additionnés finissent quelquefois par être quelque chose. M. de Mauserre, tout à fait remis, s’occupait de son histoire de Florence, et malgré le retour de sa fille il ne l’avait pas rétablie dans sa charge de copiste ; — je vous ai dit que Meta avait une plus belle main que Mme d’Arci. J’observai encore qu’il avait l’habitude de faire chaque jour après son déjeuner une grande promenade dans le parc, qui durait quelquefois deux heures. Meta seule et Lulu l’accompagnaient ; quelque indiscret se mettait-il de la partie, il faisait sentir à l’intrus par son air froid et préoccupé qu’il était de trop. Il faut convenir que son caractère était plus inégal qu’avant sa maladie ; il était souvent sombre, taciturne ; à ses mélancolies succédaient des gaîtés un peu forcées. Quand un homme a eu la pleurésie, il est tout simple que son humeur s’en ressente, et il faut pardonner beaucoup à un historien qui s’évertue à éclaircir quelques points controversés de la conjuration des Pazzi. Meta elle-même n’était pas dans son assiette ordinaire. Elle avait des absences pendant lesquelles, laissant trotter ses yeux, elle regardait voler les mouches. A d’autres moments, on remarquait en elle quelque chose d’agité, d’un peu tendu, et des longueurs de respiration à faire croire qu’il n’y avait pas assez d’air dans la chambre pour ses poumons ou pour ses espérances ; — mais il fallait être M. d’Arci pour se figurer qu’elle espérait quelque chose. Il était plus naturel de penser que ses fatigues de garde-malade et ses nuits blanches avaient pris sur sa santé.
Le soir de mon arrivée, comme elle chantait d’une manière ravissante je ne sais plus quel air de Don Juan, elle eut une attaque de nerfs. Elle devint très-pâle, se renversa brusquement en arrière. Par bonheur, M. de Mauserre se trouva juste à point derrière son escabeau pour la recevoir et l’emporter dans un fauteuil. Le moyen de transporter une femme sans la prendre par la taille ? Peut-être, après avoir déposé son fardeau, fut-il un peu long à dégager ses bras ; à cinquante ans, on n’a pas l’agilité d’un jeune homme. Le lendemain, l’impitoyable M. d’Arci se permit de plaisanter Meta sur son évanouissement ; son beau-père releva vertement ses brocards.
Ce qui me parut certain, c’est que Mme de Mauserre n’entendait malice à rien de tout cela ; elle avait son visage, sa beauté, son sourire de tous les jours. Elle croyait en son mari comme vous pouvez croire en Dieu, madame ; elle le tenait pour un être surnaturel, supérieur à toutes les communes faiblesses, dont la loyauté était aussi inviolable que la parole de Jupiter quand il avait juré par le Styx. Et puis cette âme de cristal s’imaginait que tout le monde était transparent comme elle, et que ce qu’on lui cachait n’existait pas ; — mais lui cachait-on quelque chose ? J’étais disposé à croire que Mme d’Arci épousait trop aveuglément les préventions de son mari. M. de Mauserre lui avait dit un jour devant moi : — Oh ! vous, ma chère, si M. d’Arci vous affirmait de son ton décisif qu’il aperçoit les astres en plein midi, après une courte hésitation vous verriez distinctement toute la voie lactée sans qu’il y manquât une étoile.
Le 29 août, dans l’après-midi, je me rendis à mon atelier, qui, comme vous le savez, était au premier étage d’une tour isolée et à quelques centaines de pas du château. Je m’étais remis avec ardeur à mon tableau de Boabdil. Pour être sûr que personne ne viendrait me déranger dans mon travail, je fermai au verrou la porte du donjon, et je retirai la clé de la serrure. Je peignais depuis une demi-heure lorsque le vent m’apporta par ma fenêtre entr’ouverte un murmure de voix et de pas. C’étaient M. de Mauserre et Meta, qui, accompagnés de l’enfant et de sa bonne, revenaient de leur promenade accoutumée. La tour occupait le milieu d’un terre-plein qui avait vue sur le château ; à l’un des bouts, il y avait un hamac et une escarpolette. Lulu pria sa bonne de la balancer ; je n’entendis d’abord que ses bruyants éclats de rire. Bientôt il me parut que deux personnes s’approchaient. Elles frappèrent à la porte, tâchèrent d’ouvrir ; je demeurai coi. On se retira, jugeant que l’atelier était vide : il renfermait pourtant une paire d’oreilles très-attentives et qui pensaient avoir le droit de l’être.
Pendant que Lulu se balançait, les deux personnes qui n’avaient pu s’introduire dans la tour commencèrent d’arpenter l’esplanade. Comme elles revenaient sur leurs pas, j’attrapai à la volée quelques bribes de leur conversation. Ce ne furent d’abord que des mots décousus, puis une phrase tout entière prononcée par une voix très-douce : « Jamais personne n’a si bien connu les hommes. »
On se rapprocha encore, et on fit une halte juste sous ma fenêtre. La même voix douce se prit à dire : — Ah ! monsieur, vous êtes né non-seulement pour écrire l’histoire, mais pour en faire. Que ne suis-je reine ou impératrice ? C’est aux Charmilles que je viendrais chercher mon premier ministre. Je l’arracherais à sa retraite en lui disant que les hommes supérieurs se doivent à la société, que Dieu ne leur permet pas d’enfouir les talents qu’il leur a donnés.
M. de Mauserre répliqua vivement : — Vous êtes cruelle. Ne voyez-vous pas que vous rouvrez une plaie mal fermée ?
— Pardonnez-moi, répondit-elle avec un accent de contrition. J’ai parlé trop vite, j’avais oublié…
— Vous avez le droit de me faire souffrir, interrompit-il. Ne vous dois-je pas la vie ?
Il y eut un silence, après lequel M. de Mauserre parla longtemps à voix basse. Son discours fut perdu pour moi, hors la conclusion, qu’il prononça d’un ton appuyé : — Quand j’ai fait ce sacrifice, je n’en avais pas mesuré l’étendue.
Là-dessus, ils se remirent on marche. — Voilà donc de quoi l’on s’entretient quand on se promène dans le parc ! pensai-je en ramassant mon pinceau, que j’avais laissé tomber.
Quelques minutes après, ils étaient de nouveau sous ma fenêtre, et de nouveau je prêtai l’oreille. — Vous parlez de compensations, disait M. de Mauserre. Je n’en connais qu’une, c’est qu’on finit par vieillir, et qu’il arrive un temps où on ne se juge plus digne de ses propres regrets.
— N’y comptez pas, monsieur ; ce temps ne viendra pas de sitôt.
— Oh ! bien, quel âge me donnez-vous donc ?
— Je ne sais… Vous devez avoir, Mme de Mauserre et vous, elle un peu moins, vous un peu plus de quarante ans.
Il se mit à rire d’un petit rire qui partait d’un cœur épanoui. — Vous ne vous y connaissez pas ; ôtez-lui-en dix et ajoutez-m’en douze, et vous aurez notre compte à tous les deux.
— Que votre visage est menteur ! fit-elle ; mais je l’accuse à tort, il dit vrai. Vous avez l’éternelle jeunesse du cœur et de l’esprit, et jamais vous n’aurez d’âge. — Elle s’interrompit pour crier à la bonne, qui balançait Lulu : — Prenez garde ! pas si haut ! — Puis elle reprit : — La voici, la vraie compensation. Vous revivez dans cette chère enfant, qui vous ressemble, qui ne tient que de vous. Hélas ! je touche à une autre plaie. Puisse-t-elle bientôt se fermer, celle-là, et le jour venir où Lulu sera tout à fait votre fille !
Il assena un grand coup de sa canne contre le seuil de la tour et répondit d’un ton bref : — Si vous connaissiez le code, vous sauriez que c’est impossible.
Ils restèrent si longtemps hors de portée de mes oreilles, que je crus que je n’entendrais plus rien. C’eût été dommage ; leur conversation m’intéressait. Heureusement Lulu ne s’intéressait pas moins à son escarpolette ; il en résulta qu’ils eurent le temps de faire encore un tour, et que cinq minutes plus tard j’ouïs une voix grave qui disait : — Vous croyez qu’elle souffre, elle aussi ?
— Elle est si bonne, monsieur, repartit une voix filée, qu’elle vous cache ses regrets, son ennui, son chagrin. Elle était faite pour le monde, pour y briller, pour y être admirée. A en juger par son portrait, elle a dû être merveilleusement belle.
Je fus sur le point de courir à la fenêtre et de leur crier : — Ne vous en déplaise, c’est encore la plus jolie femme de France. — Je n’en fis rien, et M. de Mauserre eut le loisir d’adresser à Meta je ne sais quelle question. Elle répondit : — Vous m’embarrassez, monsieur. L’amour est si exigeant, si égoïste, qu’il fait rarement le compte des sacrifices qu’il impose. Il me semble pourtant que, si j’avais l’affreux malheur d’être un empêchement à la carrière de l’homme que j’aimerais, Dieu me donnerait la force de me séparer de lui, de me sacrifier, heureuse si sa reconnaissance et son affection venaient quelquefois me chercher dans ma solitude.
Cette fois il m’échappa de dire à demi-voix : — Voyez la langue de serpent !
— Je crois qu’on a parlé, fit M. de Mauserre, — et il cria : — Tony, êtes-vous ici ? — Je ne soufflai mot. — Vous vous êtes trompé, je n’ai rien entendu, lui répondit Meta.
Peu après, elle appela Lulu et lui représenta qu’il était temps de retourner au château. Comme l’enfant ne faisait pas mine de quitter son jeu, elle courut la chercher et donna l’ordre à la bonne de l’emmener ; puis elle vint retrouver M. de Mauserre, qui l’avait attendue, assis, je crois, sur un banc de pierre à quelques pas de la tour.
— Monsieur, lui dit-elle, j’ai une confidence à vous faire, un conseil à vous demander. Je ne sais si j’en aurai le courage.
Il repartit du ton le plus gracieux : — Je n’ai rien de caché pour vous, et je serais heureux de penser que je possède toute votre confiance comme vous avez la mienne.
Elle s’embarrassa dans un long préambule qu’il la supplia d’abréger. — Que signifie ce tortillage ? Arrivons au fait, je vous prie, lui disait-il. — Enfin elle se résolut à entamer son récit, parlant si bas qu’à grand’peine quelques syllabes parvenaient à mon oreille. Il me parut qu’à plusieurs reprises elle prononçait mon nom. M. de Mauserre était fort ému de son histoire ; il s’écriait de temps en temps : — Est-ce bien possible ? j’étais à mille lieues de me douter d’une chose pareille.
Quand elle eut fini, comme il gardait le silence, elle lui demanda si à son insu elle avait laissé échapper quelque mot qui pût le chagriner ou l’offenser. Il lui répliqua brusquement : — Que vous conseille votre cœur ?
— Que sais-je ? répondit-elle ; je crains de le mal comprendre.
Après une nouvelle pause : — Aimez-vous Tony ou ne l’aimez-vous pas ? reprit-il avec la même vivacité où perçait la colère.
La réponse fut si indistincte qu’à mon vif regret je ne pus la saisir.
— Vous voulez donc que je vous conseille ? fit-il d’un ton radouci. A mon tour, je suis embarrassé. Vous parliez tout à l’heure de l’égoïsme de l’amour ; l’amitié a le sien. Il n’y a que trois mois que nous nous connaissons, et votre société m’est devenue une si douce habitude que je frémis à l’idée d’y renoncer, si vif est pour moi le charme de nos chères causeries. Pourtant je veux m’oublier pour ne consulter que votre intérêt. Je suis très-attaché à l’homme dont vous parlez ; il m’a rendu des services que je n’oublierai pas. Quel que soit son mérite, je doute que vous fussiez heureuse avec lui. Il est artiste, il l’est dans l’âme ; la peinture et la gloire sont ses deux maîtresses, sa femme ne passera qu’après. Souffrez que je vous dise toute ma pensée : vous seriez quelque temps son joujou, pour ne plus être ensuite que sa ménagère. Mon amitié vous souhaite un mari qui ait avec vous une parfaite conformité de goûts et de sentiments, qui sache tout ce que vous valez, un homme capable d’apprécier votre rare intelligence, votre caractère à la fois si solide et si souple, cette charmante complaisance de votre esprit qui sait entrer dans les pensées qui vous sont le plus étrangères et vivre, pour ainsi dire, dans l’esprit d’autrui. Ce mari, vous le rencontrerez un jour, et il fera de vous sa compagnie favorite, la confidente de toutes ses pensées, sa conseillère et son amie dans le sens le plus intime et le plus doux de ce mot.
Ces dernières paroles furent prononcées avec tant de chaleur que Meta parut s’attendrir.
— Ainsi vous m’engagez à refuser ? s’écria-t-elle. Je n’ai plus que trois jours pour me décider.
— Voulez-vous m’en croire ? le 1er septembre n’allez pas à Ville-Moirieu. Ce sera le mieux. Il vous est facile d’éviter ici tout tête-à-tête avec M. Flamerin ; s’il devenait trop pressant, vous me chargeriez de m’expliquer avec lui.
— Qu’il soit fait comme vous l’entendrez ! répondit-elle du ton soumis d’une carmélite qui prononce ses vœux.
La curiosité étant la plus forte, je m’étais coulé jusqu’à ma fenêtre, j’avais soulevé un coin du rideau. Ou j’eus la berlue, ou M. de Mauserre prit la main de Meta et lui baisa légèrement le bout des doigts. Elle avait le visage à demi tourné de mon côté ; son front était radieux, ses lèvres entr’ouvertes respiraient l’émotion de la joie. Ainsi sourit l’homme des champs lorsque, après de pénibles semailles et les rigueurs d’un hiver opiniâtre, il voit lever le grain, et contemple en espérance la moisson qu’il se promet d’engranger.
L’instant d’après, je ne vis plus rien ; ils étaient partis.
Je me plongeai dans un fauteuil où je demeurai quelque temps immobile, les bras engourdis, la tête lourde et, je pense, l’œil morne. Tout à coup, par un effort de ma volonté, je me retrouvai sur mes pieds, me tâtant le corps comme un homme qui est tombé d’un balcon sans se tuer et qui s’assure qu’il a tous ses membres. Après ce rapide examen, je fis deux fois le tour de l’atelier en sifflant, et je fus heureux de découvrir que je savais encore siffler. Je me souvins que c’était à Dresde que j’avais cultivé ce talent ; je pensai au portrait de Rembrandt, et Rembrandt me fit rêver à Velazquez. Je crus entendre une voix qui disait : — C’est le seul dieu qui ne trompe pas. — J’ouvris le tiroir d’une table, j’en tirai une vieille pipe d’écume que j’avais héritée de mon père, je la bourrai, je l’allumai, et je me surpris à m’écrier : — Tonnelier de Beaune, votre fils se porte bien ! — Puis je me rassis devant mon chevalet, je retouchai la draperie de mon Boabdil. Je dois confesser toutefois que ma brosse tremblait un peu, que jamais mon appui-main ne me fut si nécessaire.
Au bout d’une heure, on frappa de nouveau à la porte de la tour. Ce n’était cette fois ni M. de Mauserre, ni Meta ; — je me trouvai face à face avec la plus effrontée, avec la plus basanée des gitanilles. Elle avait des yeux pareils à des taches d’encre et l’air sournois d’un oiseau de nuit que la lumière effare. Ayant rencontré le matin cette beauté parmi les traînards de la bande de bohémiens qui avaient tant fait aboyer nos dogues, je m’étais féru de sa diablerie, de ses grâces scélérates, et je l’avais invitée à venir poser dans mon atelier. Je m’empressai de l’introduire, enchanté qu’elle fût de parole. Le ciel m’envoyait en sa personne un modèle et une compagnie dont j’avais grand besoin. Tout en troussant mon croquis, je pris plaisir à causer avec elle. Je vous ai déjà dit, madame, que, quand j’ai rencontré dans le monde certaines vertus, il me vient au cœur de saintes tendresses pour la canaille. A la vérité, ce sont des transports assez dangereux.
Le soleil déclinait lorsque je levai la séance et sortis avec mon modèle. Comme nous traversions le terre-plein, j’aperçus au pied de l’escarpolette un objet brillant : c’était le médaillon de Lulu, qui l’avait perdu en se balançant. Je le ramassai, et au même instant j’avisai Meta au bout de la grande charmille. Elle s’avançait de notre côté, la tête penchée, promenant ses yeux autour d’elle et s’arrêtant par intervalles pour fureter dans les buissons. Je dis quelques mots à l’oreille de la bohémienne et je lui glissai une pièce d’or dans la main. Je n’eus pas besoin de m’expliquer tout au long ; outre qu’elle avait de l’école, la pièce qu’elle tenait dans ses doigts crochus et qu’elle contemplait en souriant lui allumait le regard et l’intelligence. En la payant grassement, madame, on lui aurait fait apprendre le chinois en huit jours.
Nous étions, elle et moi, à demi masqués par un massif, Meta, que sa recherche absorbait, arriva jusqu’à dix pas de nous sans nous apercevoir. — Je me suis oublié dans ma promenade, dis-je tout haut à la gitanille. Il se fait tard ; il faut remettre notre séance à demain.
La gouvernante de Lulu s’arrêta court, l’air interdit, évidemment ce n’était pas moi qu’elle cherchait dans les buissons. Elle parut peu charmée de la rencontre et se disposait à battre en retraite. — Lulu a perdu son médaillon, lui criai-je, le voici. — Elle me remercia et vint le prendre. Avant de le lui remettre : — Souffrez, lui dis-je, que je vous présente une fille de l’Égypte ; n’est-elle pas charmante ?
Cette figure moricaude ne lui revint pas. Elle la regarda d’un œil sévère et un peu inquiet ; on eût dit une colombe à qui on demande son avis sur un corbeau.
— C’est une fille, repris-je, qui a tous les vices, mais qui ne manque pas d’honneur à sa façon. Si elle est menteuse comme un laquais de grande maison, elle n’est pas fausse, elle se donne à peu près pour ce qu’elle est. Elle ne croit ni Dieu ni diable ; aussi ne les prend-elle jamais l’un pour l’autre. Quand elle les rencontrera dans l’autre monde, elle aura le plaisir de la surprise, et le bon Dieu lui dira : Gitanille, viens à ma droite ; je m’accommode mieux des gens qui m’ignorent que de ceux qui me compromettent. Je vous accorde qu’elle est gourmande comme un brochet, amoureuse comme une chatte ; remarquez pourtant qu’elle aime les hommes l’un après l’autre, que son cœur ne chante pas deux airs à la fois. Pour l’achever de peindre, elle a volé ce matin trois poules et deux canards ; mais je vous donne ma parole qu’elle n’est jamais allée en maraude dans le bonheur des autres, qu’elle ne leur a jamais escroqué ce qu’ils aimaient.
Puis, me tournant vers la bohémienne : — Devineresse de mon cœur, lui dis-je, tu n’as pas lu Jean-Paul, ni son traité de l’éducation des femmes. Tu seras toujours incomplète et d’un terre-à-terre déplorable ; mais je crois à ta sagacité dans les choses d’ici-bas. Tout à l’heure tu m’as annoncé ce qui doit se passer après-demain dans un cimetière où il y a des roses, maintenant fais-moi le plaisir de révéler sa destinée à la personne que voici.
Meta me lança un regard courroucé et essaya de s’enfuir. Je lui barrai le passage, je m’emparai de sa main gauche. — Gitanille, m’écriai-je, dis-moi le secret de cette main que je n’ai pas su deviner.
La fille de l’Égypte avança la tête, fit un geste de stupeur. Elle paraissait plongée dans une si vive admiration que Meta en fut frappée et que la curiosité la gagna ; elle consentit à poser sa main dans celle de la bohémienne, tout en détournant son visage et en souriant de pitié, comme si elle se fût prêtée par complaisance à un enfantillage qu’elle réprouvait.
Je vous assure, madame, que c’était une scène à peindre. De son regard sinistre et profond, le corbeau avait magnétisé la colombe. Il chantait en espagnol d’une voix rauque, triomphante : — Petite belle, petite belle, toi dont les mains sont d’argent, tu es une colombe sans fiel ; mais parfois tu deviens terrible comme une lionne d’Oran, comme une tigresse d’Ocagna. Tu as un signe au visage, qu’il est charmant ! Doux Jésus, je crois voir briller la lune. Petite belle, Dieu vous préserve des chutes ; il en est de dangereuses pour les dames qui veulent devenir princesses.
En ce moment, le soleil à son coucher éclairait vivement le château dont toutes les vitres étincellent. Les quatre tours à mâchicoulis et à échauguettes qui le flanquaient aux quatre coins, la terrasse bordée de balustres en marbre blanc et décorée de deux lions monumentaux qui vomissaient de l’eau par leurs mufles, le perron en fer à cheval, les baies cintrées de la façade traversées de larges meneaux en pierre, le grand attique à pilastres dont les arêtes se profilaient sur un ciel opale mêlé de vert, tout nageait dans une lumière éclatante et veloutée. La bohémienne chantait toujours :
Hermosita, hermosita,
La de las manos de plata,