DU ROLE
DES
COUPS DE BATON
DANS LES RELATIONS SOCIALES
ET, EN PARTICULIER,
DANS L’HISTOIRE LITTÉRAIRE

PAR
VICTOR FOURNEL

PARIS
A. DELAHAYS, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE VOLTAIRE, 4-6

1858

PARIS. — TYP. SIMON RAÇON ET Cie, RUE D’ERFURTH, 1.

DU ROLE
DES
COUPS DE BATON
DANS LES RELATIONS SOCIALES
ET, EN PARTICULIER,
DANS L’HISTOIRE LITTÉRAIRE

Le sujet que nous nous proposons de traiter ici pourrait fournir aisément la matière d’un gros livre ; mais nous préférons, par égard pour les gens de lettres du temps passé, et par ménagement pour le lecteur, le renfermer dans des proportions plus restreintes. Même en élaguant tout ce qui dépasserait les bornes d’un modeste in-32, il nous restera assez de faits encore (trop peut-être) pour justifier amplement notre titre.

Et qu’on ne croie pas que ce soit là un simple thème d’érudition, un prétexte à recherches plus ou moins amusantes, sans utilité et sans enseignement : ce n’est point ainsi que nous l’avons compris. A nos yeux, il y a, dans la réponse à la question que nous nous sommes posée, un des chapitres les plus instructifs de l’histoire littéraire, ainsi l’un des plus glorieux, en somme, pour les écrivains d’aujourd’hui, puisque, en les faisant rougir du passé, il leur permet de s’enorgueillir du présent.

Ce petit livre eût pu s’intituler aussi bien, n’eût été la peur de l’emphase : Histoire de la condition sociale des gens de lettres, de leur abaissement, et de leur émancipation progressive. En même temps qu’il montrera de quel point ils sont partis, il permettra de mesurer nettement la route parcourue par eux ; il rappellera, à ceux qui les oublient trop, les progrès de la littérature elle-même, en rappelant ceux des littérateurs, — c’est-à-dire, à défaut de chefs-d’œuvre comparables à ceux du passé, l’élévation générale du niveau des intelligences, et le respect croissant des choses de l’esprit, se traduisant par le respect de leurs interprètes.

Sans autre introduction, qu’on nous permette d’entrer tout de suite en matière.

I

Nous ne remonterons pas plus haut que le dix-septième siècle : c’est de cette époque seulement que date, à proprement parler, l’homme de lettres en France, et que la lumière se fait, grâce aux ana et aux biographies, dans les moindres recoins de l’histoire littéraire. Auparavant, l’écrivain existe plutôt à l’état individuel qu’à l’état collectif, et les vies ne se révèlent guère que par les œuvres. Il est fort probable sans doute que des poëtes comme Gringore, Villon surtout, peut-être même Clément Marot, que maint et maint troubadour ou trouvère, maint enfant sans souci ou clerc de la basoche, durent, en plus d’une circonstance, faire connaissance avec le bâton, ou quelque chose d’approchant ; mais l’absence de documents particuliers ne nous permet pas de recherches suivies sur ce grave sujet, et nous en sommes réduits, dans la plupart des cas, à de simples conjectures, qui ne suffisent point en pareille matière.

Un des premiers noms qui ouvrent le siècle, et celui qui ouvrira en même temps cette histoire, c’est Alexandre Hardy, — ce Shakspeare, moins le génie, comme on l’a justement surnommé, — l’homme qui mérita, avant Corneille, le titre de fondateur de notre théâtre. On sait que Hardy s’était mis à la solde d’une troupe de comédiens, qu’il suivait dans leurs pérégrinations vagabondes, pour alimenter le répertoire, en fabricant les pièces dont ils avaient besoin : le Roquebrune du Roman comique de Scarron n’est donc point, comme on pourrait croire, une création de pure fantaisie, et ce n’est pas seulement au Viage entretenido de Rojas, qui lui a servi d’inspiration première, que notre cul-de-jatte a emprunté l’idée de ce pauvre poëte traîné à la remorque par une troupe ambulante. Le rôle de souffre-douleur qu’il fait jouer à cet Apollon grotesque, turlupiné par la Rancune, et servant de plastron à tous ses camarades, n’appartient pas moins, par malheur, à la réalité. Sur ce point même, le roman n’a pas été si loin que l’histoire : un seul trait, détaché de la vie de Hardy, le prototype de Roquebrune, va le prouver suffisamment.

« C’étoit un jour que les comédiens ne jouoient point, raconte Tristan l’Hermite, dans son Page disgracié, mais ils ne pouvoient toutefois l’appeler de repos : il y avoit un si grand tumulte entre tous ces débauchés, qu’on ne s’y pouvoit entendre. Ils étoient huit ou dix sous une treille, en leur jardin, qui portoient par la tête et par les pieds un jeune homme enveloppé dans une robe de chambre : ses pantoufles avoient été semées, avec son bonnet de nuit, dans tous les carrés du jardin, et la huée étoit si grande que l’on faisoit autour de lui, que j’en fus tout épouvanté. Le patient n’étoit pas sans impatience, comme il témoignoit par les injures qu’il leur disoit d’un ton de voix fort plaisant, sur quoi ses persécuteurs faisoient de grands éclats de rire. Enfin je demandai, à un de ceux qui étoient des moins occupés, que vouloit dire ce spectacle et qu’avoit fait cet homme qu’on traitoit ainsi. Il me répondit que c’étoit un poëte qui étoit à leurs gages, et qui ne vouloit pas jouer à la boule, à cause qu’il étoit en sa veine de faire des vers ; enfin, qu’ils avoient résolu de l’y contraindre. Là-dessus, je m’entremis d’apaiser ce différend, et priai ces messieurs de le laisser en paix pour l’amour de moi : ainsi je le délivrai du supplice[1]. »

[1] Ch. IX. La clef de l’ouvrage nous apprend qu’il s’agit ici de Hardy.

Il n’y a pas là de volée de bois vert, mais la chose revient à peu près au même, et nous n’avons pas besoin de dire que cette étude, pour s’attacher spécialement aux coups de bâton, n’exclut néanmoins ni les soufflets, ni les coups de poing, ni les coups de pied, ni les autres gentillesses de même nature qu’on n’administrait guère aux écrivains que lorsque l’instrument ordinaire de ces corrections à l’amiable venait à faire défaut.

Un poëte aux gages des comédiens, c’était quelque chose de triste ; mais un poëte aux gages des grands seigneurs, ce n’était pas beaucoup plus gai : on le verra bientôt. Or telle était, surtout dans la première moitié du dix-septième siècle, la condition sociale de la plupart des écrivains. Tous, ou presque tous, appartenaient à quelque comte, duc ou marquis ; étaient les domestiques (suivant le terme reçu) de quelque grande maison. Ils payaient la protection en bons mots et en dédicaces où ils élevaient le protecteur aux nues, tantôt le mettant au-dessus de Mécène et d’Auguste, et tantôt prouvant, à grand renfort de textes, que son avénement avait été prédit par Moïse et par les prophètes. Quelques-uns, comme Neufgermain, le poëte hétéroclite de Monsieur, ou le bonhomme Rangouze, ou le comte de Permission, faisaient un commerce spécial et exclusif d’épîtres dédicatoires. La mendicité littéraire était largement et savamment organisée du haut en bas de l’échelle. Corneille même tâchait de prendre à la glu les écus complaisants du financier Montauron. La Fontaine allait jusqu’à payer en vers chaque quartier de pension ; il donnait ses quittances en ballades ou rondeaux qu’on peut lire dans ses œuvres. Tous, en un mot, méritaient la cruelle épigramme dont les fustigeait Scarron, — qui pourtant abusa plus que pas un de cette quémanderie effrontée, — en dédiant une partie de ses œuvres burlesques « à très-honnête et très-divertissante chienne dame Guillemette, levrette de ma sœur », et Furetière, en traçant, dans son Roman bourgeois, le modèle d’une épître dédicatoire au bourreau, sans parler de Sorel, de mademoiselle de Scudéry, et de vingt autres qui tous ont vertement daubé sur la honteuse spéculation des épîtres liminaires.

Cette domesticité, sur laquelle nous sommes forcé d’appuyer quelque peu, parce qu’on y trouve la source et l’explication des faits bizarres dont nous nous constituons l’historien, était non-seulement acceptée, mais revendiquée avec un soin jaloux par les écrivains, jusque dans ses avantages et profits les plus humiliants. Ménage, par économie, mène deux laquais dîner avec lui chez le cardinal de Retz, les y établit pendant cinq mois, malgré les représentations de l’argentier, et y prend sa chandelle. Chapelain, le roi des poëtes d’alors, passe du service de monseigneur de Noailles aux gages du duc de Longueville, qui lui offrait un traitement plus considérable, comme un valet de bonne maison qu’on enlève à un rival en enchérissant sur ses prix. A l’exemple de Chapelain, Esprit, de l’Académie, qui était d’abord à madame de Longueville, passe au chancelier Séguier. Boisrobert appartenait au cardinal, et faisait partie de sa ménagerie comme ses chats ; Sarrazin était à la princesse de Conti ; Costar, à l’abbé de Lavardin ; la Mesnardière, à madame de Sablé. Pas un qui n’eût son patron, dont il portait le collier, avec le nom gravé dessus. Théophile et Mairet recevaient des gages de monseigneur de Montmorency pour faire des vers en son nom, lui fabriquer ses mots et lui apprendre les jugements qu’il devait porter sur les choses courantes. Et ces gens de lettres domestiques avaient à leur tour d’autres gens de lettres domestiques en sous-ordre, comme Pauquet, qui appartenait à Costar, et Girault à Ménage.

Il faut avouer tout d’abord, et même proclamer bien haut, que, si les écrivains n’étaient pas plus respectés, c’est qu’ils ne savaient pas se faire respecter eux-mêmes. Élevés dans la servitude, ils en avaient contracté tous les vices. Sous Richelieu et Mazarin, les trois quarts des gens de lettres étaient plus ou moins débauchés, joueurs, parasites, coureurs de cabarets et de lieux équivoques. Ils s’intitulaient fièrement libertins et poëtes rouges-trognes. La Croix-de-Fer et le Cormier étaient leurs académies ; la bouteille, leur muse inspiratrice, et, au dessert, gorgés de cervelas, de petit salé, de melon, de tous ces mets excitant à bien boire qu’a chantés Saint-Amant avec un enthousiasme puisé aux entrailles du sujet, chauds de vin et de luxure, ils écrivaient sur la nappe salie les honteuses priapées du Cabinet satirique.

Du côté de la morale, comme du côté de l’indépendance, la dignité littéraire était donc alors chose à peu près inconnue chez les écrivains de profession, surtout avant Racine et Boileau. Ce dernier en était si frappé, que, dans son Art poétique, en particulier dans le quatrième chant, il s’est appliqué à relever le caractère de l’homme de lettres autant qu’à perfectionner son talent : au milieu des erreurs de critique de Boileau, et de ses jugements souvent contestés aujourd’hui, il est juste de lui tenir compte de ce noble effort. Au temps de ces deux poëtes, la dignité du corps littéraire est loin d’être complète sans doute, mais elle a du moins fait un grand pas : l’écrivain n’est plus aux gages des seigneurs qui le payent en l’attachant à leur maison, mais du roi qui le pensionne, en lui laissant son indépendance matérielle. La sphère où il vit, le rang qu’il occupe, sa considération, la nature de ses travaux, tout s’est élevé à la fois, — premier acheminement, bien insuffisant encore, à l’époque d’émancipation où il ne relèvera plus que du public, dont il peut même devenir le souverain à son tour.

Les courtisans voulaient bien, sans doute, frayer jusqu’à un certain point avec les beaux esprits en titre, mais dans les limites fixées par la mode et leur vanité personnelle. Ils daignaient les admettre à leurs parties fines chez Crenet ou la Coiffier, mais comme des amuseurs chargés d’égayer la débauche, et non en qualité de compagnons et d’égaux. A défaut d’un sens moral suffisant, il n’eût fallu d’ailleurs aux écrivains qu’un peu de réflexion pour comprendre à quel point ces associations dans l’orgie étaient avilissantes et dangereuses pour eux : c’était le plus sûr moyen de se dépouiller eux-mêmes du peu de respect qu’on eût pu conserver encore à leur égard.

Que restait-il donc pour retenir et enchaîner, au besoin, le courroux de MM. les gentilshommes ? La considération littéraire ? Mais, à supposer même que les œuvres légères de ces poëtes d’alcôve et de cabaret fussent dignes d’inspirer un pareil sentiment, la considération littéraire n’a guère de puissance, si elle n’est soutenue par la considération morale. Et puis ces hauts et puissants seigneurs se souciaient bien de la littérature ! Non-seulement la plupart ne cachaient pas leur ignorance, mais ils s’en targuaient comme d’une qualité de race, qui sentait son homme du monde et son parfait courtisan. M. de Montbazon, qui, selon Bautru[2], n’avait « rien à mespris comme un homme sçavant », n’était nullement une exception dans la première moitié du siècle. Plus tard, le commandeur de Jars s’indignait de voir ses confrères dégénérer de leurs ancêtres, en se pliant à l’étude : « Du latin ! s’écriait-il avec une indignation burlesque. De mon temps, d’homme d’honneur, le latin eût déshonoré un gentilhomme[3]. » Ces messieurs n’en prétendaient pas moins juger les œuvres d’esprit ; parfois même ils s’essayaient, tout en s’excusant de déroger ainsi, à composer de petits vers galants, mais des vers qui eussent l’air de cour, et Guéret nous apprend[4] que cette manie s’était étendue jusqu’aux gens de lettres, dont la plus grande préoccupation était de faire croire qu’ils écrivaient par pur délassement, sans vouloir, à aucun prix, passer pour auteurs de profession.

[2] L’Onosandre ou le Grossier, satire.

[3] Saint-Évremont, Lettre à M. D***.

[4] Parnasse réformé, p. 65.

Voyez Mascarille, dans les Précieuses ridicules[5] : « Je travaille à mettre en madrigaux toute l’histoire romaine. Cela est au-dessous de ma condition, mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent. » Et remarquez que les gentilshommes dont Molière a voulu présenter la satire dans ce plaisant personnage étaient justement les plus lettrés, les hôtes habituels de la petite chambre bleue et les courtisans des précieuses. Écoutez maintenant le marquis de Villennes, dans la préface de sa traduction des Amours d’Ovide, en 1668, c’est-à-dire au cœur du grand siècle : « On s’étonnera peut-être qu’un homme de ma naissance et de ma profession se soit donné le loisir de s’attacher à cet ouvrage. » Mascarille n’avait pas mieux dit, et M. de Scudéry lui-même eût été satisfait.

[5] Sc. 10.

On peut comprendre maintenant ce passage du Roman comique[6], que nous avons réservé comme la conclusion naturelle des observations précédentes : « Il étoit bel esprit, dit Scarron en parlant d’un hobereau campagnard, par la raison que tout le monde presque se pique d’être sensible aux divertissements de l’esprit, tant ceux qui les connoissent que les ignorants présomptueux ou brutaux qui jugent témérairement des vers et de la prose, encore qu’ils croient qu’il y a du déshonneur à bien écrire, et qu’ils reprocheroient, en cas de besoin, à un homme qu’il fait des livres, comme ils lui reprocheroient qu’il fait de la fausse monnoie. »

[6] II, ch. VIII.

II

Tout gentilhomme était donc rempli de dédain pour les auteurs en titre, et, s’il semblait oublier quelquefois la distance qui le séparait de ces petits grimauds, barbouilleurs de papier, c’était à condition que ceux-ci ne l’oublieraient point trop eux-mêmes. Et puis, après avoir tremblé tout le jour devant le moindre froncement de sourcil de son Jupiter Olympien, il était bien aise de se consoler de son abaissement en tranchant du souverain à son tour, et de se venger d’une infériorité intellectuelle dont il avait conscience, par la supériorité brutale de la force.

Les lettres de Malherbe nous apprennent que Louis XIII fit appliquer une douzaine de coups de bâton à un valet de pied qui se disputait avec ses pages sur une question de préséance, ni plus ni moins qu’un duc et pair. Le roi, dit Tallemant, ne voulait pas que ses premiers valets de chambre fussent gentilshommes, afin de pouvoir les battre à son envie. Le frère de Louis XIII, Gaston d’Orléans, fit jeter dans le canal, à Fontainebleau, un gentilhomme qui ne lui avait pas témoigné suffisamment de respect. Louis XIV s’oublia une fois jusqu’à lever sa canne sur un valet de chambre ; une autre fois, il la lança par la fenêtre pour se dérober à la tentation d’en châtier Lauzun ; et, dans une autre circonstance encore, il eût, sans madame de Maintenon, frappé Louvois avec les pincettes de son appartement. Ces procédés autocratiques étaient fort en usage aussi parmi les gentilshommes, ne fût-ce que par imitation, et pour se régler sur les manières royales.

Comme Louis XIII et Louis XIV, c’était surtout le bâton que les courtisans considéraient comme l’ultima ratio dans leurs rapports avec les gens de rien, en particulier avec les auteurs. A leurs yeux, ceux-ci étaient gent bâtonnable à merci toutes les fois qu’ils avaient besoin d’être redressés ; et il paraît qu’ils en avaient souvent besoin, car on les bâtonna souvent.

Il était tout simple, du reste, que ducs et marquis, après avoir humé longuement l’encens des dédicaces enivrantes, prissent au mot les hyperboles répétées de leurs faméliques adorateurs, et crussent à leur suprématie absolue sur ces pauvres poëtes, leurs parasites et leurs domestiques, qu’ils payaient en beaux écus sonnants, non contents de les approvisionner de vivres, de bois et de chandelle. Comment ne les auraient-ils pas regardés dès lors comme de piètres personnages dont on pouvait s’égayer sans conséquence, de même qu’on s’égaye, pour peu qu’on en ait envie, d’un bouffon ou d’un laquais ?

Aussi voyez : Saint-Amant, malgré sa fierté, se représente amusant son duc à ses dépens, et sortant de ce jeu en sueur. Voiture est berné par ses protecteurs, et en plaisante avec une joyeuse effronterie d’humilité. Or, pour donner au lecteur une idée de ce qu’était la berne[7], dans le sens propre du mot, nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer à la pièce dans laquelle le chantre de la Crevaille a décrit ce supplice avec sa verve ordinaire, ou de citer notre auteur, lorsqu’il écrit à mademoiselle de Bourbon, en 1630 :

[7] Un neveu de Mazarin en mourut, au collége de Clermont.

« Mademoiselle, je fus berné, vendredi, après dîner, pour ce que je ne vous avois pas fait rire dans le temps que l’on m’avoit donné pour cela, et madame de Rambouillet en donna l’arrêt, à la requête de mademoiselle sa fille et de mademoiselle Paulet… J’eus beau crier et me défendre ; la couverture fut apportée, et quatre des plus forts hommes du monde furent choisis pour cela. Ce que je puis vous dire, Mademoiselle, c’est que jamais personne ne fut si haut que moi, et que je ne croyois pas que la fortune me dût jamais tant élever. A tout coup ils me perdoient de vue, et m’envoyoient plus haut que les aigles ne peuvent monter. Je vis les montagnes abaissées au-dessous de moi ; je vis les vents et les nuées cheminer dessous mes pieds ; je découvris des pays que je n’avois jamais vus, et des mers que je n’avois point imaginées. Mais je vous assure, Mademoiselle, que l’on ne voit tout cela qu’avec inquiétude, lorsque l’on est en l’air et que l’on est assuré d’aller retomber. Une des choses qui m’effrayoient le plus étoit que, lorsque j’étois bien haut et que je regardois en bas, la couverture me paroissoit si petite, qu’il me sembloit impossible que je retombasse dedans, et je vous avoue que cela me donnoit quelque émotion. Mais, parmi tant d’objets différents qui en même temps frappèrent mes yeux, il y en eut un qui, pour quelques moments, m’ôta de crainte et me toucha d’un véritable plaisir : c’est, Mademoiselle, qu’ayant voulu regarder vers le Piémont pour voir ce que l’on y faisoit, je vous vis dans Lyon, que vous passiez la Saône : au moins, je vis sur l’eau une grande lumière et beaucoup de rayons à l’entour du plus beau visage du monde… Dès que je fus en bas, je leur voulus dire de vos nouvelles et les assurai que je vous avois vue, mais ils se prirent à rire, comme si j’avois dit une chose impossible, et recommencèrent à me faire sauter mieux que devant… Le dernier coup qu’ils me jetèrent en l’air, je me trouvai dans une troupe de grues, lesquelles, d’abord, furent étonnées de me voir si haut ; mais, quand elles m’eurent approché, elles me prirent pour un des pygmées avec lesquels vous savez bien, Mademoiselle, qu’elles ont guerre de tout temps. Aussitôt elles vinrent fondre sur moi à grands coups de bec, et d’une telle violence, que je crus être percé de cent coups de poignards ; et une d’elles, qui m’avait pris par la jambe, me poursuivit si opiniâtrément, qu’elle ne me laissa point que je ne fusse dans la couverture. Cela fit appréhender à ceux qui me tourmentoient de me remettre encore à la merci de mes ennemis : on me rapporta donc à mon logis dans la même couverture, si abattu qu’il n’est pas possible de l’être plus. Aussi, à dire le vrai, cet exercice est un peu violent pour un homme aussi foible que je suis. »

On n’a jamais fait meilleur marché de sa personne, ni débité de plus agréables sornettes sur un plus humiliant badinage. Il n’est guère possible de ne voir ici qu’un conte en l’air, une simple réminiscence du chapitre de Don Quichotte où l’on berne Sancho Pança, surtout avec la note très-précise que Tallemant des Réaux, fort bien informé sur le compte de Voiture, dont il s’est fait le commentateur, a mise à cette lettre. Que ce ne fût là qu’une plaisanterie, comme on s’en permettait assez souvent à l’hôtel Rambouillet, il n’y a pas à en douter, et je ne prétends nullement qu’il faille y voir une punition sérieuse. Seulement cette plaisanterie, qu’on ne se fût certes pas permise envers tout autre qu’un petit poëte, chargé d’amuser quand même, marque bien d’une part le peu de respect qu’on avait pour ce supplicié d’une nouvelle sorte, de l’autre le peu de dignité de celui qui trouvait cela tout simple et n’y voyait qu’un joli thème à d’ingénieux concetti.

Et pourtant il ne faut pas l’oublier, l’hôtel de Rambouillet, sorte d’académie qui devança l’autre et qui la surpassa toujours dans l’opinion publique, était le sanctuaire vénéré des beaux esprits ; nulle part ils n’auraient pu trouver autant d’admiration et d’égards. De son côté, Voiture, un des premiers bourgeois reçus dans la haute société, suivant la remarque de M. de Chateaubriand, était le roi de l’hôtel, et pour aucun autre on n’avait plus de considération que pour ce sémillant petit homme. Cette observation ajoute encore à la portée de l’exemple que nous venons de citer.

Régnier a dit[8] :

Encore quelques grands afin de faire voir,

De Mœcène rivaux, qu’ils ayment le sçavoir,

Nous voyent de bon œil, et tenant une gaule,

Ainsi qu’à leurs chevaux nous en flattent l’épaule,

Avecques bonne mine, et d’un langage doux

Nous disent souriant : « Eh bien, que faictes-vous ? »

[8] Satire 4e.

Il ne s’agit pas ici, sans doute, de coups de canne, comme l’a cru le commentateur Lenglet-Dufresnoy ; mais on conviendra du moins que ces singulières familiarités, dont les poëtes partageaient le bénéfice avec les chevaux, étaient compromettantes et pouvaient conduire facilement plus loin. Il suffisait d’un mouvement de colère pour que la caresse amicale de la houssine, plus fortement appuyée, se changeât en un coup de cravache, et, je l’ai dit, les grands se mettaient aisément en colère.

Un peu plus tard, en 1621, Courval-Sonnet s’écriait, dans sa première satire :

Qui donc voudroit escrire en temps si perilleux,

Sans s’exposer en butte aux esprits orgueilleux

Qui feront de nos vers une capilotade,

Ou bien leur donneront la gesne ou l’estrapade ?

Et ce n’était pas là une fiction poétique : nous ne le verrons que trop.

Cet usage était si bien admis par les mœurs comme une chose parfaitement naturelle, que mademoiselle de Ségur parlait ainsi à Benserade qui l’avait chansonnée : « Dans notre race, il n’y a point de poëte pour vous rendre la pareille, mais il y a bien des gens qui vous traiteront en poëte si vous y retournez. » Traiter en poëte, c’était un terme reçu ; et, sans qu’il fût besoin de s’expliquer davantage, tout le monde savait ce que cela voulait dire. Il y avait encore d’autres expressions toutes faites, comme en créent les besoins et les usages de chaque époque. Arlequin disait, au Théâtre-Italien, d’un auteur vertement fustigé pour quelques mots trop libres contre un grand personnage : « Sa pièce lui a valu mille écus, sans compter le tour du bâton. » Et l’auditoire de rire à cette fine plaisanterie tout à fait de circonstance, et comprise à demi-mot.

Un autre Arlequin, cette fois au théâtre de la Foire[9], rencontrant Apollon sur le Parnasse : « Je vais, lui disait-il, vous payer en monnaie courante du pays. » Et il s’escrimait de sa batte sur le dos du dieu.

[9] Arlequin-Deucalion, de Piron, II, 3.

On appelait encore cela recevoir son brevet de poëte. Dans une lettre de l’abbé Chérier, censeur, au préfet de police[10] sur la pièce anonyme du Faux Savant, représentée au Théâtre-Français en 1728, on lit les lignes suivantes, que je transcris telles quelles, avec leur naïveté ou leur malice instructive :

[10] Publiée par la Correspondance littéraire, du 5 février 1858.

« Il semble que l’autheur veuille mordre un peu le chevalier de Rohan et Voltaire sur la bastonnade. Il dit : Cherchez-moi une bonne querelle d’Allemand à Pseudomatte, et donnez-lui son brevet de poëte. On lui répond en galant homme, et on dit : Quelle indignité ! Non, j’ay l’âme trop noble pour recourir à une voie si injuste. Je ne trouve personne qui puisse s’offenser de ce discours, car tous nos meilleurs poëtes ont fait leur épreuve sur le baston : Despréaux, Rousseau, Voltaire. Ainsi nos petits poëtes se trouveroient très-heureux, s’ils pouvoient en essayer à d’aussy bon titre. »

En êtes-vous bien sûr, monsieur le censeur ?

III

Après ces réflexions et ces détails préliminaires, entrons droit au cœur du sujet, au beau milieu de ce siècle qu’on est accoutumé à regarder comme l’ère du décorum et de la dignité solennelle dans les mœurs, aussi bien que dans les lettres.

A tout seigneur tout honneur : nous commencerons donc par l’Académie, quitte à revenir sur nos pas, au besoin. Il s’agit d’une petite aventure arrivée à l’un de ses premiers membres, M. de Boissat, surnommé l’Esprit, pour sa facilité à faire des vers latins, et l’auteur aujourd’hui fort ignoré de l’Histoire négrepontine. On apprit un jour, à Paris, que cet écrivain, connu par ses duels, venait d’être bâtonné d’importance par les valets du comte de Sault, lieutenant du roi dans le Dauphiné. Boissat, dit-on, au milieu d’un bal où il se trouvait déguisé en femme, n’avait pas parlé avec le respect séant à madame la comtesse, dont la colère voulut une vengeance. Il avait eu grand tort, j’en conviens ; néanmoins, au lieu d’accepter le châtiment de son audace, comme on s’y attendait sans doute, avec l’humilité et la résignation convenables, la victime eut le mauvais goût de se redresser sous l’outrage et d’exiger à grands cris une réparation d’honneur. C’est qu’aussi ce n’était pas un de ces piètres rimeurs de balle, un de ces petits auteurs sans nom, à qui il ne pouvait rester d’autre ressource que de secouer les oreilles en semblable occurrence : M. de Boissat était gentilhomme de la chambre de Gaston d’Orléans, comte palatin de par le vice-légat d’Avignon, et ancien militaire. De plus, sa qualité d’académicien lui était montée à la tête : il y avait trois ans à peine que le docte corps était formé, et ses membres se trouvaient alors dans toute la ferveur, et, si je l’ose dire, dans la lune de miel de leur noviciat. Il ne voulut donc pas souffrir que l’illustre assemblée fût ainsi avilie dans sa personne, et il lui en écrivit aussitôt, espérant qu’elle engagerait Richelieu, son protecteur, à venger un pareil affront.

Ce fut une grosse affaire, dont le retentissement ne s’apaisa pas sans peine. Il faut savoir gré à l’outrage de son insistance, et l’en honorer d’autant plus, que cet exemple est presque unique alors.

Enfin, au bout de treize mois de négociations et de pourparlers, on parvint, grâce à l’intervention de la noblesse dauphinoise, à étouffer le scandale. Boissat eut sa réparation, savamment réglée de point en point, comme eût pu le faire le plus habile de nos arbitres sur les questions d’honneur. On alla même jusqu’à mettre un bâton (toujours le bâton), entre les mains de l’offensé, pour en user comme bon lui semblerait, suivant les termes du procès-verbal, sur le dos des valets qui l’avaient frappé, et qui se tenaient agenouillés à ses pieds. Mais Boissat se montra magnanime et n’usa pas de la loi du talion.

On peut, si l’on en est curieux, voir les pièces du débat dans l’Histoire de l’Académie, de Pellisson. Ce fut, à ce qu’il paraît, d’après le désir du battu lui-même que les documents authentiques furent insérés dans la première édition de cet ouvrage ; mais il demanda qu’on les supprimât dans la seconde. « Si j’étais en la place du libraire, écrit à ce propos Tallemant, je garderais dès à présent ce qui reste, je ferais une seconde édition, et je vendrais sous main les premières, car on dira : « Je veux des bons, je veux de ceux où sont les coups de bâton de Boissat. »

M. de Bautru, gentilhomme et académicien comme M. de Boissat pourtant, n’y fera pas tant de façons pour se laisser battre. Il est vrai que, avant d’être académicien et gentilhomme, M. de Bautru était surtout une espèce de bouffon qui avait encore plus de malignité que d’esprit. Parvenu aux charges les plus élevées à force d’adresse et de bons mots, il s’attira mainte cuisante et verte réponse par l’intempérance de ses propos. « Mon Dieu, disait Anne d’Autriche au coadjuteur, dont le caustique personnage s’était permis de plaisanter avec fort peu de retenue, ne ferez-vous pas donner des coups de bâton à ce coquin qui vous a tant manqué de respect ? » La reine était bien ingrate, car c’était pour l’amuser que son bouffon avait manqué de respect à M. le coadjuteur ; mais il semblait qu’elle considérât cette correction comme une spirituelle épigramme, une réponse légitime et toute naturelle, parfaitement appropriée aux saillies du satirique bel-esprit.

Bien des gens, du reste, se chargèrent de riposter de cette façon à Bautru, qui reçut presque autant de coups de bâton qu’il avait donné de coups de langue. Sans la reine mère, qui jugea à propos de le protéger en cette circonstance, le pied de M. de Montbazon, — et quel pied ! comme disait le pauvre bouffon effrayé, — eût vengé sur lui les traits piquants de l’Onosandre dirigés contre l’épaisse stupidité de ce personnage. On vit même un jour madame de Vertus se placer commodément à l’une des fenêtres du pont Neuf, pour contempler le marquis de Sourdis qui administrait en son nom, et par suite d’une délégation officielle, une rude volée de bois vert à l’infortuné.

Le pont Neuf ! Combien d’exécutions de ce genre n’a-t-il pas dû voir ! C’était la patrie favorite des faiseurs de gazettes, de pasquins et de couplets satiriques : ce devait être aussi la terre classique et la patrie des coups de bâton. Combien d’autres, si le pont Neuf parlait, n’en pourrait-il pas citer encore, à côté de Bautru et de ce bon gros Saint-Amant qu’on y trouva un matin, roué, moulu, à moitié mort, tant les laquais de M. le prince, qu’il avait eu l’imprudence de chansonner, mettaient de zèle à venger leur maître !

Bautru fut aussi étrillé comme il faut par les soins du duc d’Épernon, dont il avait raillé la fuite clandestine de la ville de Metz. A quelques jours de là, un des satellites qui l’avaient frappé, passant près de lui, se mit à contrefaire les cris qu’il poussait pendant l’exécution : « Vraiment, dit Bautru sans sourciller, voilà un bon écho, il répète longtemps après. » Un peu plus tard, la reine, l’apercevant un bâton à la main, lui demanda s’il avait la goutte ; il répondit que non : « Voyez-vous, dit alors le prince de Guéménée, il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril : c’est la marque de son martyre[11]. »

[11] Tallemant, Historiette de Bautru. Une fois pour toutes, nous avertissons que Tallemant des Réaux est le grand répertoire où nous avons puisé pour le dix-septième siècle, et c’est à lui que nous renvoyons le lecteur pour la plupart des cas où la source ne se trouvera point indiquée.

Le marquis de Borbonne se chargea encore, en une autre circonstance, de corriger Bautru. Le drôle en faisait des vaudevilles et des bons mots. Quant au vaudeville, il ne vaut pas grand’chose.

Borbonne

Ne bat personne ;

Cependant il me bâtonne, etc.

Voici le bon mot, qui ne vaut guère mieux. Comme, lors de sa première apparition au Louvre après sa mésaventure, personne ne savait que lui dire : « Eh quoi ! s’écria-t-il, croit-on que je sois devenu sauvage pour avoir passé par les bois ? »

Je préfère la boutade de Chapelle, que je trouve à la fois plus spirituelle et plus digne, en une conjoncture analogue. Le malin garnement avait fait à la sourdine une épigramme contre un marquis, lequel se doutait bien, mais sans en être absolument sûr, du nom de l’auteur. Aussi, se trouvant un jour en sa présence, il se mit à s’emporter contre l’audacieux poëte, sans le nommer, l’accablant de menaces terribles et jurant de le faire mourir sous les coups. Chapelle, impatienté des fanfaronnades du fat, se lève, s’approche, et, lui tendant le dos : « Eh ! morbleu, s’écrie-t-il, si tu as tant d’envie de donner des coups de bâton, donne-les tout de suite et t’en va. »

Boisrobert, le bouffon de Richelieu, fut exposé plus d’une fois au même traitement que Bautru, le bouffon d’Anne d’Autriche. Tant que Richelieu vécut, la crainte de l’offenser protégea son favori. Le cardinal, en bon maître, prit même son parti contre Servien, le secrétaire d’État, qui, piqué d’un propos tenu par le caustique abbé, s’était emporté à lui dire : « Écoutez, monsieur de Boisrobert, on vous appelle Le Bois, mais on vous en fera tâter. » Malheureusement, après la mort de Richelieu, il n’en fut plus de même, et rien qu’à Rouen Boisrobert fut gourmé deux fois : la première, par un chanoine son collègue, et la deuxième, à la Comédie.

Il se rendait justice, d’ailleurs, et s’étonnait de n’être pas battu plus souvent, se plaignant qu’on le gâtât : « Ce n’est qu’un coquin, disait-il du secrétaire d’État La Vrillière, contre qui il avait fait une satire ; il eût dû me faire assommer de coups de bâton. » Il est impossible de se prêter de meilleure grâce aux épreuves, et comment épargner, quand même on l’eût voulu, des gens de si bonne composition ?

Le duc de Guise ne se montra pas si indulgent que La Vrillière pour un médecin dont la muse badine avait chansonné ses amours avec mademoiselle de Pons : « Il fit monter ses gens chez cet homme[12], et il demeura à la porte tandis qu’on le bâtonnait », nous dit le narrateur ordinaire de ces histoires scandaleuses. Cela ne sent-il point de dix lieues son duc et pair ?

[12] Il était rare que les grands seigneurs se commissent eux-mêmes dans ces exécutions, dont ils confiaient le soin à leurs laquais ou à leur capitaine des gardes. Plusieurs même, comme le duc d’Épernon, le plus grand batteur du royaume, avaient leurs donneurs d’étrivières gagés, spécialement consacrés à cet emploi, qui n’était pas une sinécure.

C’est bien fait : puisque ce médecin se mêlait de trancher du poëte, il était juste qu’il fût traité en poëte.

Mais voici bien pis encore : MM. de Boissat et de Bautru avaient été battus par des gentilshommes ; Desbarreaux, lui, fut battu par un simple valet, lequel n’agissait point en vertu de la procuration de son maître, mais bien en son propre nom. Ce Desbarreaux, esprit fort et libertin, que tous les écoliers connaissent par un sonnet dévot, était un étourdi qui s’amusait parfois à des enfantillages. Il s’avisa, dans un bal, d’enlever la perruque d’un domestique qui servait de la limonade, croyant faire une excellente farce ; mais ce valet vindicatif fut tellement irrité de cette humiliation, qu’il alla l’attendre derrière une porte, où il se vengea d’importance, en homme sans éducation qui a un outrage sur le cœur. Desbarreaux pensa en être trépané. Tallemant des Réaux raconte la chose dans ses historiettes : c’est une méchante langue sans doute que ce Tallemant, et il ne faudrait pas toujours ajouter une foi aveugle à ses commérages ; mais il est à remarquer pourtant que, presque chaque fois qu’on a pu les vérifier, ils se sont trouvés d’accord avec l’histoire. Pour ce fait en particulier, rien n’est moins invraisemblable. Nous savons, d’autre part, que Desbarreaux était habitué à de pareils traitements. Battu à Venise, pour avoir levé la couverture d’une gondole ; battu par Villequier, qui, dans une débauche, lui rompit une bouteille sur la tête et lui donna mille coups de pied dans les reins ; battu par des paysans de Touraine, qui attribuaient la gelée de leurs vignes à ses propos impies, il devait être blasé là-dessus !

Un jour, raconte Joly, dans son Supplément au dictionnaire de Bayle, Desbarreaux fut fort maltraité dans une rue de Paris. Un grand seigneur, qui le connaissait, le voyant en mauvais état, le fit entrer dans son carrosse, en lui demandant ce que c’était : « Moins que rien, dit-il ; c’est un coquin à qui j’avais fait donner des coups de bâton et qui vient de me les rendre. » M. Aubry et Desbarreaux, continue Joly, se donnaient tour à tour des coups de bâton, et ce beau jeu dura quelque temps. C’était sans doute pour s’exercer à battre ou à être battu avec grâce : Desbarreaux apprenait cela comme on apprend aujourd’hui l’escrime. Il eut à se louer, en maintes occasions, de sa prévoyance, notamment ce jour où, se rendant à la foire du Landit, avec Théophile (juin 1625), il se fit rouer de coups, sur le grand chemin de Saint-Denis, par la compagnie d’un procureur au Châtelet, dont il avait apostrophé peu délicatement la partie féminine, et se vengea sur la personne des sergents qui venaient pour l’arrêter, à la réquisition du procureur[13].

[13] Procès de Théophile, passage inédit, communiqué par M. Alleaume.

Comment s’étonner qu’un laquais ait eu l’audace de bâtonner Desbarreaux, quand madame Marie elle-même, la servante du poëte Gombauld, menaçait le silencieux Conrart de le faire fouetter par les rues de Paris, pour quelques propos hasardés sur son compte ?

Voiture était fier et vaillant. Il se battit quatre fois en duel, comme un vrai spadassin : ce n’était donc pas un homme à s’effrayer d’une menace. Un jour, cependant, un gentilhomme lève sa canne sur lui : s’il eût levé l’épée, peut-être l’épistolier eût-il répondu en tirant la sienne ; mais, devant le bâton, il reconnut l’arme habituellement employée contre les gens de lettres, et rappelé, par cet avis expressif, aux sentiments essentiels de sa profession, il répondit en courbant la tête, comme eût pu faire Montmaur ou Rangouze : « Monseigneur, la partie n’est pas égale : vous êtes grand, et je suis petit, vous êtes brave, et je suis poltron ; vous voulez me tuer, eh bien, je me tiens pour mort. » Cette pantalonnade le sauva du péril.

Balzac, lui aussi, malgré le respect universel dont il était entouré, faillit être bâtonné par des Anglais, pour avoir mal parlé d’Élisabeth dans son livre du Prince. Ce ne fut point le seul risque de ce genre qu’il courut : « Je ne me repens pas, lui dit Théophile dans sa lettre apologétique, d’avoir pris autrefois l’épée pour vous sauver du bâton. » Ce Théophile, si vaillant à sauver les autres, avait bien besoin de se sauver lui-même, mais je doute fort qu’il se soit hasardé à mettre flamberge au vent pour intimider le duc de Luynes, qui le menaçait d’un traitement semblable, le soupçonnant d’être l’auteur de certains pasquins dirigés contre lui.

Ce fut surtout pour leurs prétentions aux bonnes fortunes que les poëtes se firent souvent bâtonner par les gentilshommes : c’était la manière reçue, la plus sûre et la plus facile, de leur faire payer une préférence qu’ils conquéraient parfois à force de belles manières et de beau langage. Vauquelin des Yveteaux, cet original qui se rendit si célèbre au dix-septième siècle par sa vie d’épicurien, et qui gardait les moutons dans son jardin, en compagnie de sa pastourelle, avec une houlette enguirlandée de roses et de lacs d’amour, fut cruellement bâtonné par M. de Saint-Germain, qui l’avait surpris en conversation trop intime avec sa femme. Cet accident se trouve naturellement relaté dans les Bastons rompus sur le vieil de la Montagne, satire contemporaine aussi grossière que violente, dirigée contre ce Céladon de la rue des Marais.

Les Mémoires de madame de La Guette[14] nous apprennent que son fils avait promis à Marigny, le chansonnier de la Fronde, qui reçut sans doute plus d’une aubaine du même genre, cent coups de canne qu’il devait lui payer à la première occasion, pour avoir écrit contre une dame que ce jeune homme ne haïssait pas. Et cependant Vauquelin des Yveteaux et Marigny étaient gentilshommes, mais ils étaient auteurs, et, comme tels, ils rentraient dans le droit commun.

[14] Édit. Moreau, chez Jannet, p. 186.

De tous les beaux esprits d’alors, celui qui eut le plus souvent peut-être maille à partir avec les donneurs d’étrivières, ce fut l’illustre Montmaur, professeur de grec, poëte, pédant et parasite. Je n’essayerai même pas d’énumérer toutes les rencontres fâcheuses auxquelles furent exposés le dos et les épaules de ce fameux personnage, dont, grâce à la multitude infinie d’épigrammes en vers et en prose, en français et en latin, dirigées contre lui par ses contemporains, l’intrépide gloutonnerie est devenue historique. Tout n’était pas profit dans son rude métier, et plût à Dieu que les inconvénients s’en fussent bornés à des satires, contre lesquelles l’avait cuirassé l’habitude, et qu’il savait, à l’occasion, renvoyer à son adversaire, en homme d’esprit, sinon en homme de cœur. Il lui fallut plus d’une fois acheter son dîner au prix d’une bastonnade vaillamment reçue, et il ne s’en plaignait pas, pourvu qu’il dînât bien. Suivant Scarron, dans la Requête de Fainmort (comme il le nommait), le malheureux n’était pas même épargné par la hallebarde des suisses préposés à la garde des hôtels dont il assiégeait la porte aux heures des repas, et, s’il ne faut pas admettre littéralement tout ce que la verve burlesque du cul-de-jatte amène sous sa plume, le fond de son récit, confirmé par des centaines d’autres témoignages analogues, n’en reste pas moins d’une indiscutable vérité. C’est Fainmort qui parle, dans les vers suivants, (si ce sont des vers), pour supplier un président de lui rouvrir sa salle à manger :

Je, pauvre malheureux chetif,

De Marche, en Famine, natif,

Appelé le Grec du vulgaire,

Encor que je n’en sçache guère ;

Je, dis-je, Pierre de Fainmort,

Vous apprens que chacun nous mort,

Moy qui soulois un chacun mordre,

Et du depuis que, par votre ordre,

Vostre suisse, sauvage fier,

Au cœur de bronze ou bien d’acier,

(Lequel des deux beaucoup n’importe)

Au nez me ferma vostre porte,

Et joignit verberation

A si dure reception,

Que je suis des plus miserables,

Que j’ay perdu toutes mes tables…

Et toy, suisse, de qui le bras

Haussa, et fit aussi descendre

Trop vite dessus mon dos tendre

Ton grand bâton de fer cornu,

Dis, quel bien t’en est-il venu ?…

Sçache, depuis le jour maudit

Que le grand président te dit

Que tu me fermasses la porte,

Que pour moy toute joie est morte…,

Et que l’on a fait sur mon nom

Cent ridicules anagrammes,

Cent satiriques épigrammes ;

Quelques-uns, poëmes entiers

Que je brûlerois volontiers ;

Quelques-autres, livres en prose

Sur lesquels rien dire je n’ose,

Car je crains, après tous ces vers,

Les coups de bâton, secs ou verts :

Quels qu’ils soient, ils sont bien à craindre ;

On n’en guérit pas pour s’en plaindre.

Pour moy, lorsque j’en ay receu,

Par moy personne ne l’a sceu,

Et je passerois sous silence

Le suisse avec sa violence,

Et ne parlerois du tout point

De l’excès fait à mon pourpoint ;

Mais icy, pitié je veux faire :

C’est pourquoi je ne m’en puis taire.

En descendant le cours du siècle, nous voyons, s’il est possible, ces catastrophes se multiplier encore. Le decorum imposé par le maître, l’affectation de la dignité extérieure, la protection royale accordée aux lettres, l’élévation des talents, rien ne semble y faire. L’effet en est pourtant réel, mais latent ; il agit lentement dans l’ombre, il marche et se dégage peu à peu, et ce n’est que vers les dernières années du siècle suivant qu’il apparaît enfin nettement en plein soleil.

Chaque médisance, chaque trait satirique, chaque coup de langue, sont punis de la même manière : « Mon petit ami, disait M. de Châtillon à Benserade, le poëte de cour, qui avait chansonné sa femme, s’il vous arrive jamais de parler de madame de Châtillon, je vous ferai rouer de coups de bâton. » Et il l’eût fait comme il le disait : aussi aimé-je à croire que Benserade, en homme encore plus prudent que fat, ne s’exposa point à cette mésaventure : du moins l’histoire n’en parle pas, et Scarron, qui data une de ses épîtres de

L’an que le sieur de Benserade

Fut menacé de bastonnade,

n’aurait probablement pas manqué de nous en avertir.

Le dos de Richelet expia plus d’une fois les méchancetés qu’il avait semées à chaque page de son dictionnaire. On avouera qu’il fallait avoir bien envie de faire pièce aux gens, et bien de la bile de surcroît, pour s’aviser d’en déposer en pareil lieu, et trouver moyen d’introduire de grosses épigrammes dans les définitions et les exemples grammaticaux. Aussi ne dut-il s’en prendre qu’à lui, s’il éprouva plus d’une fois à ses dépens la vérité du proverbe populaire : « Trop parler nuit. »

Quelques vers bien connus de La Fontaine, qui, tout bonhomme qu’il fût, avait comme un autre sa petite gorgée de fiel quand on le poussait à bout, nous apprennent que Furetière s’exposa parfois aussi à pareil traitement. L’homme aux factums, l’auteur de curieuses satires et du Roman bourgeois, le collaborateur de Racine pour les Plaideurs et de Boileau pour le Chapelain décoiffé, était naturellement caustique. Un jour il avait sans pitié raillé le fabuliste de n’avoir pas su faire la différence entre le bois de grume et le bois de marmenteau, ce qui était bien pardonnable pourtant, tous mes lecteurs en conviendront. Jean La Fontaine se laissa moquer, sans mot dire ; mais, à la première occasion propice, qui ne se fit pas trop attendre, il décocha tout doucement contre le railleur sa petite épigramme :

Toi qui de tout as connaissance entière,

Écoute, ami Furetière :

Lorsque certaines gens

Pour se venger de tes dits outrageants,

Frappoient sur toi, comme sur une enclume,

Avec un bois porté sous le manteau,

Dis-moi si c’étoit bois en grume,

Ou si c’étoit bois marmenteau.

Qui sait ? peut-être est-ce d’après ses souvenirs personnels, modifiés suivant le besoin, que Furetière revient quelquefois dans ses œuvres à tracer des tableaux analogues. En tout cas, c’est au moins d’après ce qu’il avait vu autour de lui. Ainsi, pour me borner à ce seul exemple, il raconte, par la bouche d’un des personnages de son Roman bourgeois, qu’un fort honnête homme, qui ne voulait point passer pour un auteur déclaré, de peur sans doute qu’on ne l’accusât de déroger à son rang, alla menacer un libraire de lui donner des coups de canne pour avoir fait imprimer sous son nom, dans un recueil, quelques vers de galanterie qu’il avait composés in petto, et qu’à l’instant même un autre, fort honnête homme également, venait de faire la même menace au même libraire pour n’avoir pas mis son nom à un rondeau, le plus méchant du volume. On le voit, la position de l’infortuné marchand était des plus équivoques, et il lui devenait difficile de sortir intact de ce redoutable dilemme.

Personne n’a entièrement échappé à ce sort désastreux : les noms les plus glorieux doivent entrer dans cette liste du martyrologe des auteurs, aussi bien que les plus inconnus ; les plus respectés aussi bien que les plus avilis ; Boileau, Racine et Molière, comme Bautru, Boisrobert et Montmaur.

J’ai d’abord nommé Boileau. Il semble en effet, d’après nombre de témoignages, qui ne suffisent peut-être pas à produire une certitude absolue, qu’il ait partagé la destinée commune, bien qu’il eût eu la prudente attention de ne s’attaquer jamais qu’aux écrivains ses confrères, et qu’il eût pour bouclier une sévérité de mœurs égale à la sévérité de ses vers. Regnard a dit de lui :

Son dos même endurci s’est fait aux bastonnades.

Dans une pièce curieuse, intitulée l’Entretien en prose de Scarron et de Molière aux champs Élysées, « L’on m’a rapporté, dit Scarron, que Boileau avait reçu des coups de bâton pour en avoir trop pincé. — Ce ne sont que des ruades de Pégase », répond philosophiquement Molière.

Après la publication de sa quatrième épître, adressée au roi, le même se fit, avec le comte de Bussy-Rabutin, alors en exil, une affaire qui, d’apparence assez grave d’abord, finit par se calmer, grâce à la pacifique et respectueuse attitude du poëte. Pour mettre nos lecteurs au courant, nous ne pouvons mieux faire que de citer ici une lettre de Bussy au père Rapin :

« Il a passé en ce pays un ami de Despréaux, qui a dit à une personne de qui je l’ai su, que Despréaux avoit appris que je parlois avec mépris de son Épître au Roi sur la campagne de Hollande, et qu’il étoit résolu de s’en venger dans une pièce qu’il faisoit. J’ai de la peine à croire qu’un homme comme lui soit assez fou pour perdre le respect qu’il me doit et pour s’exposer aux suites d’une pareille affaire. Cependant, comme il peut être enflé du succès de ses satires impunies, qu’il pourroit bien ne pas savoir la différence qu’il y a de moi aux gens dont il a parlé, ou croire que mon absence donne lieu de tout entreprendre, j’ai cru qu’il étoit de la prudence d’un homme sage d’essayer à détourner les choses qui lui pourroient donner du chagrin et le porter à des extrémités.

« Je vous avouerai donc, mon révérend père, que vous me ferez plaisir de m’épargner la peine des violences, à quoi pareille insolence me pousseroit infailliblement. J’ai toujours fort estimé l’action de Vardes, qui, sachant qu’un homme comme Despréaux avoit écrit quelque chose contre lui, lui fit couper le nez[15]. Je suis aussi fin que Vardes, et ma disgrâce m’a rendu plus sensible que je ne serois si j’étois à la tête de la cavalerie légère de France. »

[15] Voir plus loin, [page 115].

Quoi qu’en veuille dire Bussy-Rabutin, c’est le style d’un capitaine de cavalerie qui domine en cette lettre. Connaissez-vous rien de plus net et de plus tranché ? Aussi Boileau sentit-il parfaitement la force de cette logique péremptoire. Quinze jours après, voici ce que le comte de Limoges, chargé par Bussy d’aller voir le satirique, lui répondit de sa part :

« Aussitôt que j’ai eu reçu votre lettre, monsieur, j’ai été trouver Despréaux, qui m’a dit qu’il m’étoit très-obligé de l’avis que je lui donnois, qu’il étoit votre serviteur, qu’il l’avoit toujours été et qu’il le seroit toute sa vie…, que, quand vous auriez dit pis que pendre de lui, il étoit trop juste et trop honnête homme pour ne pas toujours vous fort estimer, et par conséquent pour en dire quelque chose qui pût vous déplaire. Il ajouta, en sortant, qu’il vous feroit un compliment s’il croyoit que sa lettre fût bien reçue, parce qu’il savoit bien qu’il n’y avoit point d’avances qu’il ne dût faire pour mériter l’honneur de vos bonnes grâces. »

Cette assurance que Despréaux désirait lui fut donnée sans doute, car, peu de temps après, il écrivait lui-même à Bussy-Rabutin une lettre fort aimable, à laquelle celui-ci répondit sur le même ton. Ainsi prit fin cette querelle, qui semblait d’abord pronostiquer un tout autre dénoûment[16].

[16] Voir ces lettres, Correspondance de Bussy-Rabutin, éd. Lalanne, chez Charpentier, t. II. Brossette et Viollet le Duc n’avaient pas publié la première dans leurs éditions de Boileau.

Je doute que les menaces de Pradon aient trouvé Boileau aussi docile que celles de Bussy-Rabutin :

Tu penses toujours battre, et tu seras battu.

s’écrie-t-il, dans une épître à son adresse ;

Tu déchires les morts sans respecter leur cendre,

Lorsqu’il est des vivants qui peuvent te le rendre.

Et dans ses Nouvelles remarques sur les ouvrages de son ennemi, il l’avertit charitablement de prendre garde — « qu’en voulant toujours mordre comme un chien furieux, il n’en ait aussi la destinée. »

Pinchesne ne demeura pas en reste, avec ses Éloges du satirique français, où il a écrit, en parlant des auteurs critiqués par Boileau :

Outre qu’à leur secours viennent parfois des braves

Qui, la canne à la main, pourraient bien réprimer

Sa trop grande fureur de mordre et de rimer.

Le prince de Conti fit courir des risques plus sérieux au législateur du Parnasse et à son ami Racine, à la suite de la représentation de Phèdre. Ils avaient eu l’audace (si ce n’est pas le chevalier de Nantouillet, comme ils le prétendirent) de répondre vertement à un sonnet fait contre la pièce par le prince et par madame Deshoulières, protecteurs de Pradon : il faut convenir que cela méritait châtiment. Par bonheur, Condé les prit sous sa protection, et déclara que s’attaquer à eux, c’était s’attaquer à lui-même. Néanmoins, à en croire le P. Sanlecque, cette intervention n’aurait pas entièrement sauvé Despréaux, car le célèbre chanoine, dont l’autorité est un peu suspecte, il est vrai, quand il s’agit de notre poëte, a fait à l’occasion de cette querelle certain sonnet qui commence ainsi :

Dans un coin de Paris, Boileau, tremblant et blême

Fut hier bien frotté, quoiqu’il n’en dise rien.

En tout cas, il en avait été formellement et publiquement menacé par un autre sonnet (nous n’en sortirons pas) de M. de Nemours, en réponse au sien, et roulant toujours sur les mêmes rimes. Ce fougueux morceau finissait ainsi :

Vous en serez punis, satiriques ingrats,

Non pas, en trahison, d’un sou de mort aux rats,

Mais de coups de bâton donnés en plein théâtre.

On peut voir dans l’Esprit des autres, de M. Édouard Fournier[17], et dans une note de Brossette sur la première satire, comment le poëte faillit encore s’attirer une grosse affaire avec son vers fameux :

J’appelle un chat un chat, et Rolet un fripon,

et comment cent coups de bâton lui furent expédiés par la poste, en attendant mieux, par un hôtelier blaisois, qui portait le nom de Rolet, et qui se crut directement insulté par Boileau.

[17] 3e édit., p. 180.

Du reste, voulez-vous savoir quel était le sort inévitable réservé, en cet âge d’or de la poésie, aux écrivains satiriques, lisez le petit roman allégorique que nous a laissé Ch. Sorel, sous ce titre singulier : Description de l’isle de Portraiture ; vous y verrez de quelle sorte étaient fustigés les auteurs qui se chargeaient de peindre les vices et les ridicules d’autrui, si bien que leurs corps n’offraient plus qu’un pitoyable composé de plaies et de bosses. L’Histoire comique de Francion, qui est, au moins dans certaines parties, un roman de mœurs et d’observation réaliste, où le même a voulu étudier et reproduire la société du jour, témoigne aussi, en plus d’un endroit, de cette tendance à rouer familièrement un poëte de coups de bâton[18].

[18] Par exemple, l. VI et l. VII (éd. Delahays), où l’on voit le poëte Musidor fustigé jusqu’au sang par des laquais joviaux. Or le nom de Musidor est un masque qui recouvre le portrait de Porchères-l’Augier, de l’Académie. Au l. VI, le musicien Mélibée (Boisrobert) est également bâtonné par le fou Collinet.

Écoutez encore l’abbé Cotin, qui avait bien ses petites raisons pour en vouloir à Boileau. Leur destin, écrit-il en parlant des satiriques, est :

De vivre le coude percé,

Et de mourir le cou cassé.

« Ce qui veut dire, observe, en guise de commentaire, le facétieux et mordant abbé, que, s’ils ne sont assommés sur l’heure, il leur est comme fatal de vivre pauvres et misérables. » Ces belles paroles sont extraites de sa Critique désintéressée, — pas si désintéressée pourtant qu’il lui plaît de le dire.

Vers la même époque, un émule de notre auteur, Dryden, après la publication d’un Essay on Satire, que sa réputation lui fit faussement attribuer, fut roué de coups par les gens de Rochester et de la duchesse de Portsmouth, diffamés dans cet ouvrage. On a prétendu également, mais sans preuves suffisantes, qu’il avait été bâtonné par le duc de Buckingham. Dryden était loin, par malheur, d’avoir une dignité de caractère égale à son talent. Avant lui, l’Arétin s’était chargé aussi de prouver une fois de plus, pour sa part, le danger qu’il y a de toucher à la plume d’Archiloque. Sans parler des cinq coups de poignard que lui donna un de ses concurrents à l’amour d’une cuisinière, outré d’un sonnet malséant, ni du pistolet avec lequel le Tintoret le réduisit au silence, en prenant sa mesure, il fut bâtonné plusieurs fois, entre autres de la part de l’ambassadeur d’Angleterre à Venise, contre qui il avait dirigé une accusation d’improbité.

Molière faillit lui-même fournir un exemple à l’appui des théories de l’abbé Cotin. On lit, dans le troisième volume du Journal de Dangeau, qu’après la première représentation du Misanthrope, tout le monde ayant reconnu M. de Montausier dans le personnage d’Alceste, celui-ci le sut, et, avant d’avoir vu la pièce, s’emporta jusqu’à protester qu’il ferait mourir l’auteur sous le bâton. Mais, lorsqu’il eut assisté en personne à la comédie nouvelle, il se ravisa et courut embrasser celui qu’il voulait d’abord traiter en ennemi mortel.

Montausier ne badinait pas avec les écrivains, et il avait des façons expéditives de les rappeler au sentiment des convenances : c’est encore lui qui eût bien voulu châtier de sa propre main l’auteur de la Lettre du sieur du Rivage, contre la Pucelle de son ami et protégé Chapelain, l’astre de l’hôtel de Rambouillet ; il exprimait ce vœu à La Mesnardière lui-même, qui en était le véritable auteur. Ce ne fut pas non plus de sa faute si l’on ne berna point Linière au bout du Cours, pour ses vers contre la même épopée.

Après la représentation de la Critique de L’École des femmes, le personnage que Molière avait si finement raillé sous les traits du marquis se vengea d’une façon tout à fait caractéristique du temps. L’ayant rencontré dans un appartement, il l’aborda avec une foule de démonstrations amicales, et comme celui-ci s’inclinait pour répondre à ses politesses, il lui saisit la tête et la lui frotta rudement contre ses boutons de métal, en lui répétant : « Tarte à la crème, Molière ! tarte à la crème ! » Le poëte n’échappa à cette étreinte que le visage tout en sang.

Cette Critique tenait fort à cœur aux ennemis de Molière : Visé, dans sa Zélinde, exhortait les turlupins à berner l’audacieux, et il s’étonnait de ne pas trouver quelque grand « assez jaloux de son honneur pour faire repentir Molière de sa témérité. »

C’est que l’auteur de la Critique n’était pas seulement un auteur, c’était de plus un comédien, double raison pour le traiter de la sorte. On sait la leçon que Louis XIV donna un jour à ses courtisans, et dont M. Ingres a fait le sujet de son dernier tableau, destiné au foyer du Théâtre-Français. Ceux-ci en avaient bien besoin ; mais, nonobstant leur profond respect pour les décisions du monarque, il est douteux qu’elle les ait convaincus. Les humiliations que l’on faisait subir aux gens de lettres n’étaient rien auprès de celles qu’on infligeait journellement aux comédiens, placés par l’opinion commune au dernier degré de l’échelle, et, comme l’imprimaient au siècle suivant le chevalier du Coudray et les Mémoires secrets, au-dessous des valets de pied du roi. Une entière déférence non-seulement aux désirs légitimes, mais même aux caprices contradictoires du public ; au premier signe de révolte, des excuses en plein théâtre et les amendes honorables les plus avilissantes : voilà ce qu’on exigeait d’eux à chaque instant. La prison faisait aussitôt justice des moindres peccadilles : jamais laquais payé pour endurer les fantaisies et les rebuffades d’un maître tyrannique ne fut mis à de telles épreuves. Les particuliers, comme Floridor, comme Baron, comme le danseur Pécour, comme Quinault-Dufresne, pouvaient bien, gâtés par les applaudissements et la faveur du parterre, être des modèles de fatuité et d’orgueil : ce n’était là qu’un accident tout à fait individuel, sans conséquence pour le corps auquel ils appartenaient, et qui ne les garantissait pas des plus extrêmes revirements du public. Le parterre ne se gênait nullement pour humilier son favori ; il prenait soin de temps à autre de fouler son idole aux pieds comme pour lui rappeler sa bassesse native. Le vieux Baron fut hué, sans pitié, quand il reparut dans le jeune Rodrigue. Quinault-Dufresne, condamné à faire des excuses au parterre, commença ainsi : « Je n’ai jamais mieux senti la bassesse de mon état qu’aujourd’hui. » Et il avait raison.

On peut donc juger que les corrections positives et manuelles, qui ne manquèrent pas aux auteurs, manquèrent moins encore, s’il est possible, aux comédiens. Le prince d’Harcourt dédaignait de recourir à un autre argument que le bâton contre les acteurs qui voulaient jouer une pièce de Scarron avant celle de son protégé Boisrobert. L’un des plus célèbres histrions de la première moitié du siècle, Bellemore, dit le capitan Matamore, du rôle qu’il jouait d’ordinaire, quitta le théâtre pour avoir reçu un coup de canne de la main du poëte Desmarets, dont il n’osa se venger, parce que celui-ci appartenait au cardinal. Dans les dernières années du même siècle, on fit, sous le nom de l’Amadis gaulé, une comédie sur l’un des acteurs de l’Amadis de Gaule, opéra de Quinault et Lully, qu’un homme de qualité, dont il osait être le rival, avait traité comme Sganarelle traite sa femme dans le Médecin malgré lui[19].

[19] Anecdot. dram., I, 43.

Le comte de Livry ne se gênait pas davantage avec Dancourt, qui réunissait la qualité d’auteur à celle de comédien, et que protégeait spécialement Louis XIV. Devinez comme il s’y prenait pour n’être point éclipsé par lui en société. C’est bien simple : « Je t’avertis, lui disait-il, que si, d’ici à la fin du souper, tu as plus d’esprit que moi, je te donnerai cent coups de bâton. » C’est le journal de Collé qui a fait connaître ces belles paroles à la postérité[20]. Et notez que le comte de Livry était l’amant en titre de madame Dancourt.

[20] Édit. A. Barbier, in-8, t. I, p. 363.

Le même acteur, tout brave qu’il fût de sa personne, eut à souffrir et à dévorer en silence maint affront plus cruel encore. Un jour, entre autres, qu’il jouait lui-même dans son Opéra de village (1691), le marquis de Sablé s’en vint, à peu près ivre, prendre place sur une des banquettes de la scène. Comme il s’asseyait, il entendit chanter :

En parterre il boutra nos blés,

Choux et poireaux seront sablés.

Il crut qu’on l’insultait, et, se levant avec la gravité d’un ivrogne qui veut faire une action d’éclat, il marcha droit à l’auteur et le souffleta en plein théâtre.

Juste retour des choses d’ici-bas ! la même année, Dancourt avait tiré parti, dans une de ses pièces[21], du malheur arrivé récemment au frère cadet de M. Delosme de Monchesnay, un des fournisseurs du Théâtre-Italien. Ce frère, procureur au Parlement, avait été confondu mal à propos avec son aîné, par un brutal personnage qui, croyant avoir à se plaindre des malignes allusions de celui-ci, s’en était vengé sur les épaules de celui-là, tant il est dangereux d’avoir des écrivains satiriques dans sa famille ! Mais hâtons-nous de dire que la réparation de l’outrage fut rigoureusement poursuivie, et que le plaignant obtint satisfaction entière.

[21] La Gazette, sc. 18.

Cette méprise, assez peu plaisante, qui avait fourni une scène de comédie à notre auteur, toujours à la piste des petits scandales du jour, paraît avoir eu alors quelque retentissement, et chacun s’en égaya à l’envi. Gacon, l’auteur méprisable et méprisé du Poëte sans fard, qui attaquait tout le monde, les petits aussi bien que les grands, est revenu plusieurs fois à cet obscur personnage : ici, dans une épigramme, il badine sur les coups de gaule que lui attira sa comédie du Phœnix ; là, dans une satire, il le nomme encore, en se prédisant le même sort à lui-même :

Un soir, comme à Delosme, on viendra sur mon dos

Payer tout à la fois le prix de vos bons mots.

Je me retire tard, et souvent sans escorte ;

En vain l’on crie au guet pour demander main-forte :

On est roué de coups quand les gens sont venus.

Ce sinistre présage obscurcit souvent l’enjouement de sa verve : Heureux, s’écrie-t-il un peu plus loin,

Heureux si pour mon dos j’étais en sûreté !

Gacon était bon prophète en s’exprimant ainsi ; heureux encore eût-il pu se dire, s’il n’avait été battu que par procuration, comme Delosme, et sur le dos d’un autre !

Le poëte sans fard ne cache pas le respect salutaire qu’il a pour cet argument particulier à l’adresse des poëtes satiriques : il en parle toujours avec la considération séante, même quand il veut faire le brave. Un partisan de son ennemi La Motte avait lancé cette épigramme contre lui :

Jadis un âne, au lieu de braire,

Parla sous les coups de bâton,

Mais un bâton te fera taire

Ou parler sur un autre ton.

Gacon reconnaît la valeur de cette apostrophe, et il répond avec une soumission plaisante :

Eh bien, vous le voulez, je vais changer de ton :

L’opéra de La Motte est une pièce exquise.

J’aime mieux dire une sottise

Que d’avoir des coups de bâton.

Comment, après tout cela, serait-on disposé à trouver par trop bizarre cette singulière pièce d’un recueil non moins singulier : le Missodrie (de μισος et de δρυς, dans les Jeux de l’inconnu), où nous lisons l’instructive histoire d’un poëte satirique et mauvaise langue, tellement battu, tellement roué de coups, qu’il en est venu à haïr toute image du bâton et à fuir, jusque dans sa maison et dans ses meubles, ce qui pourrait lui rappeler, de près ou de loin, ce bois odieux dont il a été si souvent la victime ?

Les artistes non plus, et entre tous les artistes les musiciens, n’eurent pas grand’chose à envier aux littérateurs. Il est vrai que c’étaient, pour la plupart, d’étranges personnages, qui n’avaient point une idée fort élevée de l’art, et dont le genre de vie, à défaut de la profession, était peu propre à leur concilier le respect. Maugars, l’excellent joueur de viole, et le chanteur Lambert, qu’on se disputait partout, qui promettait à tout le monde et ne tenait parole à personne, eurent maintes fois des démêlés avec le tricot : les Historiettes de Tallemant nous en apprennent quelque chose. Il est très-probable, bien que le fait ne soit établi par aucun document positif, à ma connaissance, qu’il en fut de même pour Lully, dont le cynisme égalait, ou plutôt dépassait de beaucoup le talent.

IV

Mais, comme si les coups de canne des gentilshommes, les coups de hallebarde des suisses, les coups de bâton des valets, ne leur eussent pas suffi, les gens de lettres se traitaient souvent entre eux de la même façon. On eût dit qu’ils voulaient autoriser et perpétuer cet usage infamant, en donnant eux-mêmes un exemple dont ils n’avaient plus le droit de se plaindre qu’on abusât contre eux. Les discussions littéraires se vidaient presque toujours d’une façon plus ou moins analogue à celle que Boileau nous a dépeinte à la fin de sa deuxième satire sur un repas ridicule. Les faits que je pourrais citer ici ne sont guère moins nombreux que ceux du précédent chapitre, et la plupart offrent également une leçon de dignité littéraire, en montrant ces excès, d’une part presque toujours provoqués par des fautes dont ils sont le châtiment, d’autre part presque toujours punis eux-mêmes sur leurs auteurs par cette grande loi morale du talion, qui n’est que l’application pratique des paroles de l’Écriture : « Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée. »

Nous trouvons, dans une ode burlesque réimprimée quelquefois à la suite des œuvres de Régnier, le récit d’un combat acharné qui eut lieu entre ce poëte et Berthelot, l’un des honteux ouvriers de l’égoût littéraire nommé le Cabinet satirique. Ce fragment d’épopée ne s’explique pas bien nettement sur les causes de la lutte ; mais sur la lutte elle-même, il est très-explicite. Régnier rencontre Berthelot dans le quartier des Quinze-Vingts :

Vers lui desdaigneux il s’avance

Ainsi qu’un paon vers un oyson,

Avant beaucoup plus de fiance

En sa valeur qu’en sa raison,

Et d’abord luy dit plus d’injures

Qu’un greffier ne fait d’escritures.

Berthelot, avecq’ patience

Souffre ce discours effronté,

Soit qu’il le fist par confiance,

Ou qu’il craignist d’être frotté ;

Mais à la fin Regnier se joue

D’approcher sa main de sa joue.

Aussitost, de colère blesme,

Berthelot le charge en ce lieu,

D’aussi bon cœur que, le caresme,

Sortant du service de Dieu,

Un petit cordelier se rue

Sur une pièce de morue.

Berthelot, de qui la carcasse

Pèse moins qu’un pied de poullet,

Prend soudain Régnier en la face,

Et, se jetant sur son collet,

Dessus ce grand corps il s’accroche,

Ainsi qu’une anguille sur roche.

De fureur son âme bouillonne,

Ses yeux sont de feu tout ardens ;

A chaque gourmade qu’il donne,

De despit il grince les dents,

Comme un magot à qui l’on jette

Un charbon pour une noisette.

Il poursuit tousjours et le presse,

Luy donnant du poing sur le nez,

Et ceux qui voyent la faiblesse

De ce géant sont estonnez,

Pensant voir, en ceste défaite,

Un corbeau souz une alouette.

Phœbus, dont les grâces infuses

Honorent ces divins cerveaux,

Comment permets-tu que les muses

Gourmandent ainsi leurs museaux,

Et qu’un peuple ignorant se raille

De voir tes enfants en bataille ?

Régnier, pour toute sa deffense,

Mordit Berthelot en la main,

Et l’eust mangé, comme l’on pense,

Si le bedeau de Saint-Germain,

Qui revenait des Tuilleries,

N’eût mis fin à leurs batteries.

Régnier porta de tant de façons la peine de cette algarade, que nous n’essayerons même pas de les énumérer. Quant à son adversaire, qui s’était si cruellement défendu, ce fut Malherbe, un des plus rudes et des plus cyniques héros de notre histoire littéraire, le chef de cette réforme poétique dont Berthelot était l’ennemi déterminé, qui se chargea de son expiation. Piqué au vif par la parodie que celui-ci avait faite de l’une de ses pièces, Malherbe s’en fut chercher un gentilhomme de Caen, du nom de La Boulardière, lui mit un cotret noueux dans les mains, et le chargea de sa réponse, dont l’ami s’acquitta en courrier fidèle et zélé.

C’est encore avec le bâton que le même rappelait au sentiment des convenances les confrères assez osés pour effleurer de leurs épigrammes la vicomtesse d’Auchy, sa favorite, qu’il voulait se réserver le privilége de tracasser et de battre à lui seul.

Et tout ceci ne l’empêchait pas, bien entendu, de se plaindre amèrement dans une de ses lettres à Peiresc (4 octobre 1627), des misérables qui l’avaient assassiné lui-même, c’est-à-dire moulu de coups, dans une circonstance sur laquelle il ne s’est pas expliqué clairement : on peut conjecturer, sans jugement téméraire, que c’était en retour de quelqu’une de ces méchantes boutades dont il était coutumier.

En parlant plus haut de Balzac, le prince des écrivains français, nous l’avons montré battu à plusieurs reprises, ou peu s’en faut. C’est qu’il avait battu lui-même. Rencontrant un jour par les rues d’Angoulême un avocat qui avait plaidé contre lui, il lui donna un coup de houssine, qu’il eût payé cher si les grands seigneurs de la ville n’eussent pris son parti.

On connaît sa querelle avec dom Goulu, général des Feuillants : la république des lettres se partagea en deux à cette occasion, et prit parti pour ou contre chacun des adversaires. Ce fut une véritable bataille rangée. Un jeune avocat provincial, du nom de Javersac, voulut profiter de la circonstance pour entrer lui-même en lice, et se faire connaître par un coup d’éclat : en conséquence, il se transporta à Paris avec un livre où il attaquait à la fois les deux ennemis, frappant à droite et à gauche avec plus de décision que de talent. Il s’était flatté de gagner la renommée par ce vaillant début, mais il y gagna tout autre chose qu’il n’attendait pas. Le 11 août 1628, à neuf heures du matin, il dormait encore dans le lit de sa chambre d’auberge, quand il se sentit réveillé en sursaut : c’étaient trois hommes qui le bâtonnaient à tour de bras.

Si l’on en croit Javersac, qui publia une relation de l’événement, et Charles Sorel, dans sa Bibliothèque françoise[22], l’écrivain outragé s’élança de son lit, l’épée en main, et poursuivit ses agresseurs jusque dans la rue, où cinquante personnes, ayant vu son arme ployer jusqu’aux gardes, à un grand coup qu’il donna dans la poitrine d’un de ces coquins, connurent qu’ils étaient revêtus de cottes de mailles. Mais Tallemant des Réaux, que nous trouvons toujours sur notre chemin pour ces aventures scandaleuses, ne raconte pas les faits d’une manière si honorable pour le jeune écrivain. Rien n’est plus contradictoire que les nombreux écrits suscités par cette affaire, et dont la plupart ont aujourd’hui disparu.

[22] Des Lettres de M. de Balzac, p. 133.

Dès le lendemain, on criait sur le pont Neuf, la Défaite du paladin Javersac ; et le titre ajoutait, pour donner le change sur le véritable auteur de l’attentat : par les alliés et confédérés du Prince des Feuilles[23]. Personne ne s’y trompa, et Javersac moins que personne, s’il est vrai surtout, comme il le rapporte, qu’un des satellites lui eût dit en le frappant : « On vous avait défendu d’écrire contre M. de Balzac. » On nomme même le gentilhomme (Moulin-Robert) que celui-ci chargea du soin de sa vengeance. Le lecteur voit que les écrivains, comme les grands seigneurs, avaient leurs séides pour ces opérations délicates.

[23] Dom Goulu, général des Feuillants, que Javersac avait attaqué, dans son livre, sous le nom de Phyllarque.

Cette facétie satirique, dont le récit concorde avec celui de l’auteur des Historiettes, se termine en disant que les amis de Phyllarque, « joints en ceci avec ceux du parti contraire, ont juré d’exterminer autant de Javersacs qu’il s’en présentera, et de faire voir aux mauvais poëtes qu’outre le siècle d’or, le siècle d’airain et celui de fer, qui sont si célèbres dans les fables, il y a encore à venir un siècle de bois, dont l’ancienne poésie n’a point parlé, et aux misères et calamités duquel ils auront beaucoup plus de part que les autres hommes. »

Le ton du libelle, le rôle qu’il faisait jouer à Javersac dans la querelle, le soin qu’il prenait de faire retomber l’exécution de l’acte sur le parti de dom Goulu, tout, jusqu’à cet empressement extraordinaire de publier la mésaventure de ce petit auteur inconnu, en a fait attribuer la composition à Balzac lui-même, quoiqu’il s’en soit toujours défendu. Il paraît à peu près certain que l’ouvrage est de lui. Ce serait là une vengeance après coup, encore plus cruelle que la première, et de ces deux actes de mauvais goût, l’un ne ferait certes pas plus honneur que l’autre à sa mémoire. Je l’aime mieux lorsque, sur son lit de mort, il fait prier M. de Javersac, par un de ses amis, de venir le voir, et scelle de ses embrassements et de ses larmes sa réconciliation avec lui[24].

[24] Moriscet, Relat. de la mort de Balzac, à la suite de ses œuvres.

A quelques années de là, nous rencontrons Ménage en démêlé avec Bussy-Rabutin, démêlé non d’homme de lettres à grand seigneur, mais d’écrivain à écrivain. Celui-ci, dans son Histoire amoureuse des Gaules, avait plaisanté sur la passion platonique du savant homme pour madame de Sévigné. Ménage, piqué au vif, tailla sa meilleure plume, la trempa dans sa meilleure encre, et, par une réminiscence de ces agréables discussions du seizième siècle où les érudits échangeaient, dans la langue de Cicéron, de si agréables injures, se mit à composer et à polir, ab irato, une épigramme latine qui, faisant allusion au livre de Bussy et à son emprisonnement, concluait par ce foudroyant distique :

Sic nebulo, gladiis quos formidabat Iberis ;

Quos meruit, Francis fustibus eripitur.

« Ainsi ce drôle est enlevé aux coups d’épée espagnols, qu’il craignait ; aux coups de bâton français, qu’il a mérités. »

Un homme capable de faire sonner de la sorte le bâton dans ses vers ne devait pas reculer devant la réalité. Aussi voulut-il un jour user lui-même de cette arme sur le dos d’un intendant : il est vrai que celui-ci lui avait donné un soufflet ; mais, si c’était une raison suffisante pour autoriser le bâton, en était-ce une pour se vanter de pouvoir le faire assassiner, en payant un spadassin cent pistoles ? Tallemant nous a raconté cette bravade, mais nous aimons à croire, ou que Tallemant a exagéré, ou que Ménage, qui n’avait pas eu le temps de digérer sa colère en l’exprimant en latin, se repentit bien vite de cette boutade inconsidérée ; ou enfin que le mot assassiner avait, dans la bouche du docte personnage, la signification particulière que nous lui avons déjà vue tout à l’heure dans une lettre de Malherbe, ce qui serait encore fort joli. Pourtant, il n’est guère possible d’admettre ici cette dernière explication, car il avait commencé par supplier le cardinal de Retz de lui permettre, en un billet signé de sa main, de donner cent coups de bâton à son intendant, et ce ne fut qu’au refus du maître que, dans sa fureur, il s’emporta jusqu’à l’autre menace.

Ménage s’était borné aux paroles, sans mettre réellement, que nous sachions, la main à l’œuvre : il obtint en retour mesure pour mesure. Lorsque, dans sa Requête des Dictionnaires (1649), qui lui ferma les portes de l’Académie, il eut médit de Boisrobert,

Cet admirable Patelin

Aimant le genre masculin,