[Au lecteur]

[Table du tome premier]

ŒUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO


POÉSIE

VII


TOUS DROITS RÉSERVÉS


ÉDITION DÉFINITIVE D’APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX


ŒUVRES COMPLÈTES

DE

VICTOR HUGO

ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L’EAU-FORTE

D’APRÈS LES DESSINS DE

FRANÇOIS FLAMENG


POÉSIE

VII


LA LÉGENDE DES SIÈCLES

I

PARIS

ÉDITION HETZEL-QUANTIN

LIBRAIRIE A. HOUSSIAUX

Francis GUILLOT, Successeur

7, RUE PERRONET, 7

A LA FRANCE

Livre, qu’un vent t’emporte
En France, où je suis né!
L’arbre déraciné
Donne sa feuille morte.
V. H.

PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE SÉRIE


Hauteville-House. Septembre 1857.

Les personnes qui voudront bien jeter un coup d’œil sur ce livre ne s’en feraient pas une idée précise, si elles y voyaient autre chose qu’un commencement.

Ce livre est-il donc un fragment? Non. Il existe à part. Il a, comme on le verra, son exposition, son milieu et sa fin.

Mais, en même temps, il est, pour ainsi dire, la première page d’un autre livre.

Un commencement peut-il être un tout? Sans doute. Un péristyle est un édifice.

L’arbre, commencement de la forêt, est un tout. Il appartient à la vie isolée, par la racine, et à la vie en commun, par la séve. A lui seul, il ne prouve que l’arbre, mais il annonce la forêt.

Ce livre, s’il n’y avait pas quelque affectation dans des comparaisons de cette nature, aurait, lui aussi, ce double caractère. Il existe solitairement et forme un tout; il existe solidairement et fait partie d’un ensemble.

Cet ensemble, que sera-t-il?

Exprimer l’humanité dans une espèce d’œuvre cyclique; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d’ascension vers la lumière; faire apparaître, dans une sorte de miroir sombre et clair—que l’interruption naturelle des travaux terrestres brisera probablement avant qu’il ait la dimension rêvée par l’auteur—cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l’Homme; voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l’on veut, est sortie la Légende des siècles.

Le volume qu’on va lire n’en contient que la première partie, la première série, comme dit le titre.

Les poëmes qui composent ce volume ne sont donc autre chose que des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Ève, mère des hommes, jusqu’à la Révolution, mère des peuples; empreintes prises, tantôt sur la barbarie, tantôt sur la civilisation, presque toujours sur le vif de l’histoire; empreintes moulées sur le masque des siècles.

Quand d’autres volumes se seront joints à celui-ci, de façon à rendre l’œuvre un peu moins incomplète, cette série d’empreintes, vaguement disposées dans un certain ordre chronologique, pourra former une sorte de galerie de la médaille humaine.

Pour le poëte comme pour l’historien, pour l’archéologue comme pour le philosophe, chaque siècle est un changement de physionomie de l’humanité. On trouvera dans ce volume, qui, nous le répétons, sera continué et complété, le reflet de quelques-uns de ces changements de physionomie.

On y trouvera quelque chose du passé, quelque chose du présent, et comme un vague mirage de l’avenir. Du reste, ces poëmes, divers par le sujet, mais inspirés par la même pensée, n’ont entre eux d’autre nœud qu’un fil, ce fil qui s’atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès.

Comme dans une mosaïque, chaque pierre a sa couleur et sa forme propre; l’ensemble donne une figure. La figure de ce livre, on l’a dit plus haut, c’est l’Homme.

Ce volume d’ailleurs, qu’on veuille bien ne pas l’oublier, est à l’ouvrage dont il fait partie, et qui sera mis au jour plus tard, ce que serait à une symphonie l’ouverture. Il n’en peut donner l’idée exacte et complète, mais il contient une lueur de l’œuvre entière.

Le poëme que l’auteur a dans l’esprit n’est ici qu’entr’ouvert.

Quant à ce volume pris en lui-même, l’auteur n’a qu’un mot à en dire. Le genre humain, considéré comme un grand individu collectif accomplissant d’époque en époque une série d’actes sur la terre, a deux aspects, l’aspect historique et l’aspect légendaire. Le second n’est pas moins vrai que le premier; le premier n’est pas moins conjectural que le second.

Qu’on ne conclue pas de cette dernière ligne—disons-le en passant—qu’il puisse entrer dans la pensée de l’auteur d’amoindrir la haute valeur de l’enseignement historique. Pas une gloire, parmi les splendeurs du génie humain, ne dépasse celle du grand historien philosophe. L’auteur, seulement, sans diminuer la portée de l’histoire, veut constater la portée de la légende. Hérodote fait l’histoire, Homère fait la légende.

C’est l’aspect légendaire qui prévaut dans ce volume et qui en colore les poëmes. Ces poëmes se passent l’un à l’autre le flambeau de la tradition humaine. Quasi cursores. C’est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l’unité de ce livre. Tous ces poëmes, ceux du moins qui résument le passé, sont de la réalité historique condensée ou de la réalité historique devinée. La fiction parfois, la falsification jamais; aucun grossissement de lignes; fidélité absolue à la couleur des temps et à l’esprit des civilisations diverses. Pour citer des exemples, la Décadence romaine n’a pas un détail qui ne soit rigoureusement exact; la barbarie mahométane ressort de Cantemir, à travers l’enthousiasme de l’historiographe turc, telle qu’elle est exposée dans les premières pages de Zim-Zizimi et de Sultan Mourad.

Du reste, les personnes auxquelles l’étude du passé est familière reconnaîtront, l’auteur n’en doute pas, l’accent réel et sincère de tout ce livre. Un de ces poëmes (Première rencontre du Christ avec le tombeau) est tiré, l’auteur pourrait dire traduit, de l’évangile. Deux autres (le Mariage de Roland, Aymerillot) sont des feuillets détachés de la colossale épopée du moyen âge (Charlemagne, emperor à la barbe florie). Ces deux poëmes jaillissent directement des livres de gestes de la chevalerie. C’est de l’histoire écoutée aux portes de la légende.

Quant au mode de formation de plusieurs des autres poëmes dans la pensée de l’auteur, on pourra s’en faire une idée en lisant les quelques lignes placées en note avant la pièce intitulée les Raisons du Momotombo; lignes d’où cette pièce est sortie. L’auteur en convient, un rudiment imperceptible, perdu dans la chronique ou dans la tradition, à peine visible à l’œil nu, lui a souvent suffi. Il n’est pas défendu au poëte et au philosophe d’essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaye sur les faits zoologiques, la reconstruction du monstre d’après l’empreinte de l’ongle ou l’alvéole de la dent.

Ici lacune, là étude complaisante et approfondie d’un détail, tel est l’inconvénient de toute publication fractionnée. Ces défauts de proportion peuvent n’être qu’apparents. Le lecteur trouvera certainement juste d’attendre, pour les apprécier définitivement, que la Légende des siècles ait paru en entier. Les usurpations, par exemple, jouent un tel rôle dans la construction des royautés au moyen âge et mêlent tant de crimes à la complication des investitures, que l’auteur a cru devoir les présenter sous leurs trois principaux aspects dans les trois drames, le Petit Roi de Galice, Éviradnus, la Confiance du marquis Fabrice. Ce qui peut sembler aujourd’hui un développement excessif s’ajustera plus tard à l’ensemble.

Les tableaux riants sont rares dans ce livre; cela tient à ce qu’ils ne sont pas fréquents dans l’histoire.

Comme on le verra, l’auteur, en racontant le genre humain, ne l’isole pas de son entourage terrestre. Il mêle quelquefois à l’homme, il heurte à l’âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l’homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans l’équilibre vertigineux de la création.

Tel est ce livre. L’auteur l’offre au public sans rien se dissimuler de sa profonde insuffisance. C’est une tentative vers l’idéal. Rien de plus.

Ce dernier mot a besoin peut-être d’être expliqué.

Plus tard, nous le croyons, lorsque plusieurs autres parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien qui, dans la conception de l’auteur, rattache la Légende des siècles à deux autres poëmes, presque terminés à cette heure, et qui en sont, l’un le dénoûment, l’autre le commencement: la Fin de Satan, Dieu.

L’auteur, du reste, pour compléter ce qu’il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir, dès à présent, qu’il a esquissé dans la solitude une sorte de poëme d’une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l’Être, sous sa triple face: l’Humanité, le Mal, l’Infini; le progressif, le relatif, l’absolu; en ce qu’on pourrait appeler trois chants, la Légende des siècles, la Fin de Satan, Dieu.

Il publie aujourd’hui un premier carton de cette esquisse. Les autres suivront.

Nul ne peut répondre d’achever ce qu’il a commencé, pas une minute de continuation certaine n’est assurée à l’œuvre ébauchée; la solution de continuité, hélas! c’est tout l’homme; mais il est permis, même au plus faible, d’avoir une bonne intention et de la dire.

Or, l’intention de ce livre est bonne.

L’épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l’homme montant des ténèbres à l’idéal, la transfiguration paradisiaque de l’enfer terrestre, l’éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l’autre; une espèce d’hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poëme dans son ensemble; si Dieu, maître des existences humaines, y consent.

LA VISION
D’OU EST SORTI CE LIVRE


*

J’eus un rêve, le mur des siècles m’apparut.

C’était de la chair vive avec du granit brut,
Une immobilité faite d’inquiétude,
Un édifice ayant un bruit de multitude,
Des trous noirs étoilés par de farouches yeux,
Des évolutions de groupes monstrueux,
De vastes bas-reliefs, des fresques colossales;
Parfois le mur s’ouvrait et laissait voir des salles,
Des antres où siégeaient des heureux, des puissants,
Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d’encens,
Des intérieurs d’or, de jaspe et de porphyre;
Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphyre;
Tous les siècles, le front ceint de tours ou d’épis,
Étaient là, mornes sphinx sur l’énigme accroupis;
Chaque assise avait l’air vaguement animée;
Cela montait dans l’ombre; on eût dit une armée
Pétrifiée avec le chef qui la conduit
Au moment qu’elle osait escalader la Nuit;
Ce bloc flottait ainsi qu’un nuage qui roule;
C’était une muraille et c’était une foule;
Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet,
La poussière pleurait et l’argile saignait,
Les pierres qui tombaient avaient la forme humaine.
Tout l’homme, avec le souffle inconnu qui le mène,
Ève ondoyante, Adam flottant, un et divers,
Palpitaient sur ce mur, et l’être, et l’univers,
Et le destin, fil noir que la tombe dévide.
Parfois l’éclair faisait sur la paroi livide
Luire des millions de faces tout à coup.
Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout;
Les rois, les dieux, la gloire et la loi, les passages
Des générations à vau-l’eau dans les âges;
Et devant mon regard se prolongeaient sans fin
Les fléaux, les douleurs, l’ignorance, la faim,
La superstition, la science, l’histoire,
Comme à perte de vue une façade noire.

Et ce mur, composé de tout ce qui croula,
Se dressait, escarpé, triste, informe. Où cela?
Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres.

*

Il n’est pas de brouillards, comme il n’est point d’algèbres,
Qui résistent, au fond des nombres ou des cieux,
A la fixité calme et profonde des yeux;
Je regardais ce mur d’abord confus et vague,
Où la forme semblait flotter comme une vague,
Où tout semblait vapeur, vertige, illusion;
Et, sous mon œil pensif, l’étrange vision
Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure
Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre.

*

Chaos d’êtres, montant du gouffre au firmament!
Tous les monstres, chacun dans son compartiment;
Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde;
Brume et réalité! nuée et mappemonde!
Ce rêve était l’histoire ouverte à deux battants;
Tous les peuples ayant pour gradins tous les temps;
Tous les temples ayant tous les songes pour marches;
Ici les paladins et là les patriarches;
Dodone chuchotant tout bas avec Membré;
Et Thèbe, et Raphidim, et son rocher sacré
Où, sur les juifs luttant pour la terre promise,
Aaron et Hur levaient les deux mains de Moïse;
Le char de feu d’Amos parmi les ouragans;
Tous ces hommes, moitié princes, moitié brigands,
Transformés par la fable avec grâce ou colère,
Noyés dans les rayons du récit populaire,
Archanges, demi-dieux, chasseurs d’hommes, héros
Des Eddas, des Védas et des Romanceros;
Ceux dont la volonté se dresse fer de lance;
Ceux devant qui la terre et l’ombre font silence;
Saül, David; et Delphe, et la cave d’Endor
Dont on mouche la lampe avec des ciseaux d’or;
Nemrod parmi les morts; Booz parmi les gerbes;
Des Tibères divins, constellés, grands, superbes,
Étalant à Caprée, au forum, dans les camps,
Des colliers, que Tacite arrangeait en carcans;
La chaîne d’or du trône aboutissant au bagne.
Ce vaste mur avait des versants de montagne.
O nuit! rien ne manquait à l’apparition,
Tout s’y trouvait, matière, esprit, fange et rayon;
Toutes les villes, Thèbe, Athènes, des étages
De Romes sur des tas de Tyrs et de Carthages;
Tous les fleuves, l’Escaut, le Rhin, le Nil, l’Aar,
Le Rubicon disant à quiconque est césar:
—Si vous êtes encor citoyens, vous ne l’êtes
Que jusqu’ici.—Les monts se dressaient, noirs squelettes.
Et sur ces monts erraient les nuages hideux,
Ces fantômes traînant la lune au milieu d’eux.
La muraille semblait par le vent remuée;
C’étaient des croisements de flamme et de nuée,
Des jeux mystérieux de clartés, des renvois
D’ombre d’un siècle à l’autre et du sceptre aux pavois
Où l’Inde finissait par être l’Allemagne,
Où Salomon avait pour reflet Charlemagne;
Tout le prodige humain, noir, vague, illimité;
La liberté brisant l’immuabilité;
L’Horeb aux flancs brûlés, le Pinde aux pentes vertes;
Hicétas précédant Newton, les découvertes
Secouant leurs flambeaux jusqu’au fond de la mer,
Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer;
La Marseillaise, Eschyle, et l’ange après le spectre;
Capanée est debout sur la porte d’Électre,
Bonaparte est debout sur le pont de Lodi;
Christ expire non loin de Néron applaudi.
Voilà l’affreux chemin du trône, ce pavage
De meurtre, de fureur, de guerre, d’esclavage;
L’homme-troupeau! cela hurle, cela commet
Des crimes sur un morne et ténébreux sommet,
Cela frappe, cela blasphème, cela souffre,
Hélas! et j’entendais sous mes pieds, dans le gouffre,
Sangloter la misère aux gémissements sourds,
Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours.
Et sur la vision lugubre, et sur moi-même
Que j’y voyais ainsi qu’au fond d’un miroir blême,
La vie immense ouvrait ses difformes rameaux;
Je contemplais les fers, les voluptés, les maux,
La mort, les avatars et les métempsycoses,
Et dans l’obscur taillis des êtres et des choses
Je regardais rôder, noir, riant, l’œil en feu,
Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu.

*

Quel titan avait peint cette chose inouïe?
Sur la paroi sans fond de l’ombre épanouie
Qui donc avait sculpté ce rêve où j’étouffais?
Quel bras avait construit avec tous les forfaits,
Tous les deuils, tous les pleurs, toutes les épouvantes,
Ce vaste enchaînement de ténèbres vivantes?
Ce rêve, et j’en tremblais, c’était une action
Ténébreuse entre l’homme et la création;
Des clameurs jaillissaient de dessous les pilastres;
Des bras sortant du mur montraient le poing aux astres;
La chair était Gomorrhe et l’âme était Sion;
Songe énorme! c’était la confrontation
De ce que nous étions avec ce que nous sommes;
Les bêtes s’y mêlaient, de droit divin, aux hommes,
Comme dans un enfer ou dans un paradis;
Les crimes y rampaient, de leur ombre grandis;
Et même les laideurs n’étaient pas malséantes
A la tragique horreur de ces fresques géantes.
Et je revoyais là le vieux temps oublié.
Je le sondais. Le mal au bien était lié
Ainsi que la vertèbre est jointe à la vertèbre.

Cette muraille, bloc d’obscurité funèbre,
Montait dans l’infini vers un brumeux matin.
Blanchissant par degrés sur l’horizon lointain,
Cette vision sombre, abrégé noir du monde,
Allait s’évanouir dans une aube profonde,
Et, commencée en nuit, finissait en lueur.

Le jour triste y semblait une pâle sueur;
Et cette silhouette informe était voilée
D’un vague tournoiement de fumée étoilée.

Tandis que je songeais, l’œil fixé sur ce mur
Semé d’âmes, couvert d’un mouvement obscur
Et des gestes hagards d’un peuple de fantômes,
Une rumeur se fit sous les ténébreux dômes,
J’entendis deux fracas profonds, venant du ciel
En sens contraire au fond du silence éternel;
Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore
Eut l’air de s’écarter.

*

Du côté de l’aurore,
L’esprit de l’Orestie, avec un fauve bruit,
Passait; en même temps, du côté de la nuit,
Noir génie effaré fuyant dans une éclipse,
Formidable, venait l’immense Apocalypse;
Et leur double tonnerre à travers la vapeur,
A ma droite, à ma gauche, approchait, et j’eus peur
Comme si j’étais pris entre deux chars de l’ombre.

Ils passèrent. Ce fut un ébranlement sombre.
Et le premier esprit cria: Fatalité!
Le second cria: Dieu! L’obscure éternité
Répéta ces deux cris dans ses échos funèbres.

Ce passage effrayant remua les ténèbres;
Au bruit qu’ils firent, tout chancela; la paroi
Pleine d’ombres, frémit; tout s’y mêla; le roi
Mit la main à son casque et l’idole à sa mitre;
Toute la vision trembla comme une vitre,
Et se rompit, tombant dans la nuit en morceaux;
Et quand les deux esprits, comme deux grands oiseaux,
Eurent fui, dans la brume étrange de l’idée,
La pâle vision reparut lézardée,
Comme un temple en ruine aux gigantesques fûts,
Laissant voir de l’abîme entre ses pans confus.

*

Lorsque je la revis, après que les deux anges
L’eurent brisée au choc de leurs ailes étranges,
Ce n’était plus ce mur prodigieux, complet,
Où le destin avec l’infini s’accouplait,
Où tous les temps groupés se rattachaient au nôtre,
Où les siècles pouvaient s’interroger l’un l’autre
Sans que pas un fît faute et manquât à l’appel;
Au lieu d’un continent, c’était un archipel;
Au lieu d’un univers, c’était un cimetière;
Par places se dressait quelque lugubre pierre,
Quelque pilier debout, ne soutenant plus rien;
Tous les siècles tronqués gisaient; plus de liens;
Chaque époque pendait démantelée; aucune
N’était sans déchirure et n’était sans lacune;
Et partout croupissaient sur le passé détruit
Des stagnations d’ombre et des flaques de nuit.
Ce n’était plus, parmi les brouillards où l’œil plonge,
Que le débris difforme et chancelant d’un songe,
Ayant le vague aspect d’un pont intermittent
Qui tombe arche par arche et que le gouffre attend,
Et de toute une flotte en détresse qui sombre;
Ressemblant à la phrase interrompue et sombre
Que l’ouragan, ce bègue errant sur les sommets,
Recommence toujours sans l’achever jamais.

Seulement l’avenir continuait d’éclore
Sur ces vestiges noirs qu’un pâle orient dore,
Et se levait avec un air d’astre, au milieu
D’un nuage où, sans voir de foudre, on sentait Dieu.

*

De l’empreinte profonde et grave qu’a laissée
Ce chaos de la vie à ma sombre pensée,
De cette vision du mouvant genre humain,
Ce livre, où près d’hier on entrevoit demain,
Est sorti, reflétant de poëme en poëme
Toute cette clarté vertigineuse et blême;
Pendant que mon cerveau douloureux le couvait,
La légende est parfois venue à mon chevet,
Mystérieuse sœur de l’histoire sinistre;
Et toutes deux ont mis leur doigt sur ce registre.

Et qu’est-ce maintenant que ce livre, traduit
Du passé, du tombeau, du gouffre et de la nuit?
C’est la tradition tombée à la secousse
Des révolutions que Dieu déchaîne et pousse;
Ce qui demeure après que la terre a tremblé;
Décombre où l’avenir, vague aurore, est mêlé;
C’est la construction des hommes, la masure
Des siècles, qu’emplit l’ombre et que l’idée azure,
L’affreux charnier-palais en ruine, habité
Par la mort et bâti par la fatalité,
Où se posent pourtant parfois, quand elles l’osent,
De la façon dont l’aile et le rayon se posent,
La liberté, lumière, et l’espérance, oiseau;
C’est l’incommensurable et tragique monceau,
Où glissent, dans la brèche horrible, les vipères
Et les dragons, avant de rentrer aux repaires,
Et la nuée avant de remonter au ciel;
Ce livre, c’est le reste effrayant de Babel;
C’est la lugubre Tour des Choses, l’édifice
Du bien, du mal, des pleurs, du deuil, du sacrifice,
Fier jadis, dominant les lointains horizons,
Aujourd’hui n’ayant plus que de hideux tronçons,
Épars, couchés, perdus dans l’obscure vallée;
C’est l’épopée humaine, âpre, immense,—écroulée.
Guernesey.—Avril 1857.

LA
LÉGENDE DES SIÈCLES


I
LA TERRE


HYMNE


Elle est la terre, elle est la plaine, elle est le champ.
Elle est chère à tous ceux qui sèment en marchant;
Elle offre un lit de mousse au pâtre;
Frileuse, elle se chauffe au soleil éternel,
Rit, et fait cercle avec les planètes du ciel
Comme des sœurs autour de l’âtre.

Elle aime le rayon propice aux blés mouvants,
Et l’assainissement formidable des vents,
Et les souffles, qui sont des lyres,
Et l’éclair, front vivant qui, lorsqu’il brille et fuit,
Tout ensemble épouvante et rassure la nuit
A force d’effrayants sourires.

Gloire à la terre! Gloire à l’aube où Dieu paraît!
Au fourmillement d’yeux ouverts dans la forêt,
Aux fleurs, aux nids que le jour dore!
Gloire au blanchissement nocturne des sommets!
Gloire au ciel bleu qui peut, sans s’épuiser jamais,
Faire des dépenses d’aurore!

La terre aime ce ciel tranquille, égal pour tous,
Dont la sérénité ne dépend pas de nous,
Et qui mêle à nos vils désastres,
A nos deuils, aux éclats de rires effrontés,
A nos méchancetés, à nos rapidités,
La douceur profonde des astres.

La terre est calme auprès de l’océan grondeur;
La terre est belle; elle a la divine pudeur
De se cacher sous les feuillages;
Le printemps son amant vient en mai la baiser;
Elle envoie au tonnerre altier pour l’apaiser
La fumée humble des villages.

Ne frappe pas, tonnerre. Ils sont petits, ceux-ci.
La terre est bonne; elle est grave et sévère aussi;
Les roses sont pures comme elle;
Quiconque pense, espère et travaille lui plaît,
Et l’innocence offerte à tout homme est son lait,
Et la justice est sa mamelle.

La terre cache l’or et montre les moissons;
Elle met dans le flanc des fuyantes saisons
Le germe des saisons prochaines,
Dans l’azur les oiseaux qui chuchotent: aimons!
Et les sources au fond de l’ombre, et sur les monts
L’immense tremblement des chênes.

L’harmonie est son œuvre auguste sous les cieux;
Elle ordonne aux roseaux de saluer, joyeux
Et satisfaits, l’arbre superbe;
Car l’équilibre, c’est le bas aimant le haut;
Pour que le cèdre altier soit dans son droit, il faut
Le consentement du brin d’herbe.

Elle égalise tout dans la fosse, et confond
Avec les bouviers morts la poussière que font
Les Césars et les Alexandres;
Elle envoie au ciel l’âme et garde l’animal;
Elle ignore, en son vaste effacement du mal,
La différence de deux cendres.

Elle paie à chacun sa dette, au jour la nuit,
A la nuit le jour, l’herbe aux rocs, aux fleurs le fruit;
Elle nourrit ce qu’elle crée,
Et l’arbre est confiant quand l’homme est incertain;
O confrontation qui fait honte au destin,
O grande nature sacrée!

Elle fut le berceau d’Adam et de Japhet,
Et puis elle est leur tombe; et c’est elle qui fait
Dans Tyr qu’aujourd’hui l’on ignore,
Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu,
Dans tous les lieux où l’homme a parlé, puis s’est tu,
Chanter la cigale sonore.

Pourquoi? Pour consoler les sépulcres dormants.
Pourquoi? Parce qu’il faut faire aux écroulements
Succéder les apothéoses,
Aux voix qui disent Non les voix qui disent Oui,
Aux disparitions de l’homme évanoui
Le chant mystérieux des choses.

La terre a pour amis les moissonneurs; le soir,
Elle voudrait chasser du vaste horizon noir
L’âpre essaim des corbeaux voraces,
A l’heure où le bœuf las dit: Rentrons maintenant;
Quand les bruns laboureurs s’en reviennent traînant
Les socs pareils à des cuirasses.

Elle enfante sans fin les fleurs qui durent peu;
Les fleurs ne font jamais de reproches à Dieu;
Des chastes lys, des vignes mûres,
Des myrtes frissonnant au vent, jamais un cri
Ne monte vers le ciel vénérable, attendri
Par l’innocence des murmures.

Elle ouvre un livre obscur sous les rameaux épais;
Elle fait son possible, et prodigue la paix
Au rocher, à l’arbre, à la plante,
Pour nous éclairer, nous, fils de Cham et d’Hermès,
Qui sommes condamnés à ne lire jamais
Qu’à de la lumière tremblante.

Son but, c’est la naissance et ce n’est pas la mort;
C’est la bouche qui parle et non la dent qui mord;
Quand la guerre infâme se rue
Creusant dans l’homme un vil sillon de sang baigné,
Farouche, elle détourne un regard indigné
De cette sinistre charrue.

Meurtrie, elle demande aux hommes: A quoi sert
Le ravage? Quel fruit produira le désert?
Pourquoi tuer la plaine verte?
Elle ne trouve pas utiles les méchants,
Et pleure la beauté virginale des champs
Déshonorés en pure perte.

La terre fut jadis Cérès, Alma Cérès,
Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts;
Et je l’entends qui dit encore:
Fils, je suis Démèter, la déesse des dieux;
Et vous me bâtirez un temple radieux
Sur la colline Callichore.

II
D’ÈVE A JÉSUS


LE SACRE DE LA FEMME


I

L’aurore apparaissait; quelle aurore? Un abîme
D’éblouissement, vaste, insondable, sublime;
Une ardente lueur de paix et de bonté.
C’était aux premiers temps du globe; et la clarté
Brillait sereine au front du ciel inaccessible,
Etant tout ce que Dieu peut avoir de visible;
Tout s’illuminait, l’ombre et le brouillard obscur;
Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur;
Le jour en flamme, au fond de la terre ravie,
Embrasait les lointains splendides de la vie;
Les horizons, pleins d’ombre et de rocs chevelus
Et d’arbres effrayants que l’homme ne voit plus,
Luisaient, comme le songe et comme le vertige,
Dans une profondeur d’éclair et de prodige;
L’éden pudique et nu s’éveillait mollement;
Les oiseaux gazouillaient un hymne si charmant,
Si frais, si gracieux, si suave et si tendre,
Que les anges distraits se penchaient pour l’entendre,
Le seul rugissement du tigre était plus doux;
Les halliers où l’agneau paissait avec les loups,
Les mers où l’hydre aimait l’alcyon, et les plaines
Où les ours et les daims confondaient leurs haleines,
Hésitaient, dans le chœur des concerts infinis,
Entre le cri de l’antre et la chanson des nids.
La prière semblait à la clarté mêlée;
Et sur cette nature encore immaculée
Qui du verbe éternel avait gardé l’accent,
Sur ce monde céleste, angélique, innocent,
Le matin, murmurant une sainte parole,
Souriait, et l’aurore était une auréole.
Tout avait la figure intègre du bonheur;
Pas de bouche d’où vînt un souffle empoisonneur;
Pas un être qui n’eût sa majesté première;
Tout ce que l’infini peut jeter de lumière
Éclatait pêle-mêle à la fois dans les airs;
Le vent jouait avec cette gerbe d’éclairs
Dans le tourbillon libre et fuyant des nuées;
L’enfer balbutiait quelques vagues huées
Qui s’évanouissaient dans le grand cri joyeux
Des eaux, des monts, des bois, de la terre et des cieux.
Les vents et les rayons semaient de tels délires
Que les forêts vibraient comme de grandes lyres;
De l’ombre à la clarté, de la base au sommet,
Une fraternité vénérable germait;
L’astre était sans orgueil et le ver sans envie;
On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie;
Une harmonie égale à la clarté, versant
Une extase divine au globe adolescent,
Semblait sortir du cœur mystérieux du monde;
L’herbe en était émue, et le nuage, et l’onde,
Et même le rocher qui songe et qui se tait;
L’arbre, tout pénétré de lumière, chantait;
Chaque fleur, échangeant son souffle et sa pensée
Avec le ciel serein d’où tombe la rosée,
Recevait une perle et donnait un parfum;
L’Être resplendissait, Un dans Tout, Tout dans Un;
Le paradis brillait sous les sombres ramures
De la vie ivre d’ombre et pleine de murmures,
Et la lumière était faite de vérité;
Et tout avait la grâce, ayant la pureté.
Tout était flamme, hymen, bonheur, douceur, clémence,
Tant ces immenses jours avaient une aube immense!

II

Ineffable lever du premier rayon d’or,
Du jour éclairant tout sans rien savoir encor!
O matin des matins! amour! joie effrénée
De commencer le temps, l’heure, le mois, l’année!
Ouverture du monde! instant prodigieux!
La nuit se dissolvait dans les énormes cieux
Où rien ne tremble, où rien ne pleure, où rien ne souffre;
Autant que le chaos la lumière était gouffre;
Dieu se manifestait dans sa calme grandeur,
Certitude pour l’âme et pour les yeux splendeur;
De faîte en faîte, au ciel et sur terre, et dans toutes
Les épaisseurs de l’être aux innombrables voûtes,
On voyait l’évidence adorable éclater;
Le monde s’ébauchait; tout semblait méditer;
Les types primitifs, offrant dans leur mélange
Presque la brute informe et rude et presque l’ange,
Surgissaient, orageux, gigantesques, touffus;
On sentait tressaillir sous leurs groupes confus
La terre, inépuisable et suprême matrice;
La création sainte, à son tour créatrice,
Modelait vaguement des aspects merveilleux,
Faisait sortir l’essaim des êtres fabuleux
Tantôt des bois, tantôt des mers, tantôt des nues,
Et proposait à Dieu des formes inconnues
Que le temps, moissonneur pensif, plus tard changea;
On sentait sourdre, et vivre, et végéter déjà
Tous les arbres futurs, pins, érables, yeuses,
Dans des verdissements de feuilles monstrueuses;
Une sorte de vie excessive gonflait
La mamelle du monde au mystérieux lait;
Tout semblait presque hors de la mesure éclore;
Comme si la nature, en étant proche encore,
Eût pris, pour ses essais sur la terre et les eaux,
Une difformité splendide au noir chaos.

Les divins paradis, pleins d’une étrange séve,
Semblent au fond des temps reluire dans le rêve,
Et, pour nos yeux obscurs, sans idéal, sans foi,
Leur extase aujourd’hui serait presque l’effroi;
Mais qu’importe à l’abîme, à l’âme universelle
Qui dépense un soleil au lieu d’une étincelle,
Et qui, pour y pouvoir poser l’ange azuré,
Fait croître jusqu’aux cieux l’éden démesuré!

Jours inouïs! le bien, le beau, le vrai, le juste,
Coulaient dans le torrent, frissonnaient dans l’arbuste;
L’aquilon louait Dieu de sagesse vêtu;
L’arbre était bon; la fleur était une vertu;
C’est trop peu d’être blanc, le lys était candide;
Rien n’avait de souillure et rien n’avait de ride;
Jours purs! rien ne saignait sous l’ongle et sous la dent;
La bête heureuse était l’innocence rôdant;
Le mal n’avait encor rien mis de son mystère
Dans le serpent, dans l’aigle altier, dans la panthère,
Le précipice ouvert dans l’animal sacré
N’avait pas d’ombre, étant jusqu’au fond éclairé;
La montagne était jeune et la vague était vierge;
Le globe, hors des mers dont le flot le submerge,
Sortait beau, magnifique, aimant, fier, triomphant,
Et rien n’était petit quoique tout fût enfant;
La terre avait, parmi ses hymnes d’innocence,
Un étourdissement de séve et de croissance;
L’instinct fécond faisait rêver l’instinct vivant;
Et, répandu partout, sur les eaux, dans le vent,
L’amour épars flottait comme un parfum s’exhale;
La nature riait, naïve et colossale;
L’espace vagissait ainsi qu’un nouveau-né.
L’aube était le regard du soleil étonné.

III

Or, ce jour-là, c’était le plus beau qu’eût encore
Versé sur l’univers la radieuse aurore;
Le même séraphique et saint frémissement
Unissait l’algue à l’onde et l’être à l’élément;
L’éther plus pur luisait dans les cieux plus sublimes;
Les souffles abondaient plus profonds sur les cimes;
Les feuillages avaient de plus doux mouvements;
Et les rayons tombaient caressants et charmants
Sur un frais vallon vert, où, débordant d’extase,
Adorant ce grand ciel que la lumière embrase,
Heureux d’être, joyeux d’aimer, ivres de voir,
Dans l’ombre, au bord d’un lac, vertigineux miroir,
Étaient assis, les pieds effleurés par la lame,
Le premier homme auprès de la première femme.

L’époux priait, ayant l’épouse à son côté.

IV

Ève offrait au ciel bleu la sainte nudité,
Ève blonde admirait l’aube, sa sœur vermeille.

Chair de la femme! argile idéale! ô merveille!
O pénétration sublime de l’esprit
Dans le limon que l’Être ineffable pétrit!
Matière où l’âme brille à travers son suaire!
Boue où l’on voit les doigts du divin statuaire!
Fange auguste appelant le baiser et le cœur,
Si sainte, qu’on ne sait, tant l’amour est vainqueur,
Tant l’âme est vers ce lit mystérieux poussée,
Si cette volupté n’est pas une pensée,
Et qu’on ne peut, à l’heure où les sens sont en feu,
Étreindre la beauté sans croire embrasser Dieu!

Ève laissait errer ses yeux sur la nature.

Et, sous les verts palmiers à la haute stature,
Autour d’Ève, au-dessus de sa tête, l’œillet
Semblait songer, le bleu lotus se recueillait,
Le frais myosotis se souvenait; les roses
Cherchaient ses pieds avec leurs lèvres demi-closes;
Un souffle fraternel sortait du lys vermeil;
Comme si ce doux être eût été leur pareil,
Comme si de ces fleurs, ayant toutes une âme,
La plus belle s’était épanouie en femme.

V

Pourtant, jusqu’à ce jour, c’était Adam, l’élu
Qui dans le ciel sacré le premier avait lu,
C’était le Marié tranquille et fort, que l’ombre
Et la lumière, et l’aube, et les astres sans nombre,
Et les bêtes des bois, et les fleurs du ravin
Suivaient ou vénéraient comme l’aîné divin,
Comme le front ayant la lueur la plus haute;
Et, quand tous deux, la main dans la main, côte à côte,
Erraient dans la clarté de l’éden radieux,
La nature sans fond, sous ses millions d’yeux,
A travers les rochers, les rameaux, l’onde et l’herbe,
Couvait, avec amour pour le couple superbe,
Avec plus de respect pour l’homme, être complet,
Ève qui regardait, Adam qui contemplait.

Mais, ce jour-là, ces yeux innombrables qu’entr’ouvre
L’infini sous les plis du voile qui le couvre,
S’attachaient sur l’épouse et non pas sur l’époux,
Comme si, dans ce jour religieux et doux
Béni parmi les jours et parmi les aurores,
Aux nids ailés perdus sous les branches sonores,
Au nuage, aux ruisseaux, aux frissonnants essaims,
Aux bêtes, aux cailloux, à tous ces êtres saints
Que de mots ténébreux la terre aujourd’hui nomme,
La femme eût apparu plus auguste que l’homme!

VI

Pourquoi ce choix? pourquoi cet attendrissement
Immense du profond et divin firmament?
Pourquoi tout l’univers penché sur une tête?
Pourquoi l’aube donnant à la femme une fête?
Pourquoi ces chants? Pourquoi ces palpitations
Des flots dans plus de joie et dans plus de rayons?
Pourquoi partout l’ivresse et la hâte d’éclore,
Et les antres heureux de s’ouvrir à l’aurore,
Et plus d’encens sur terre et plus de flamme aux cieux?

Le beau couple innocent songeait silencieux.

VII

Cependant la tendresse inexprimable et douce
De l’astre, du vallon, du lac, du brin de mousse,
Tressaillait plus profonde à chaque instant autour
D’Ève, que saluait du haut des cieux le jour;
Le regard qui sortait des choses et des êtres,
Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres,
Se fixait, plus pensif de moment en moment,
Sur cette femme au front vénérable et charmant;
Un long rayon d’amour lui venait des abîmes,
De l’ombre, de l’azur, des profondeurs, des cimes,
De la fleur, de l’oiseau chantant, du roc muet.

Et, pâle, Ève sentit que son flanc remuait.

LA CONSCIENCE


Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent:—Couchons-nous sur la terre, et dormons.—
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
—Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
—Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.—
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’œil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
—Cachez-moi! cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond:
—Étends de ce côté la toile de la tente.—
Et l’on développa la muraille flottante;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb:
—Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses fils, douce comme l’aurore;
Et Caïn répondit:—Je vois cet œil encore!—
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria:—Je saurai bien construire une barrière.—
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit:—Cet œil me regarde toujours!
Hénoch dit:—Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle.
Bâtissons une ville, et nous la fermerons.—
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Énos et les enfants de Seth;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des nœuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes;
Sur la porte on grava: «Défense à Dieu d’entrer.»
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre.
Et lui restait lugubre et hagard.—O mon père!
L’œil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit:—Non, il est toujours là.
Alors il dit:—Je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.—
On fit donc une fosse, et Caïn dit: C’est bien!
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

DIEU FAIT LE SOLEIL.

Dessiné par F. Flameng. - Gravé par L. Flameng.
L. HÉBERT, ÉDITEUR - Imp. Wittmann.

PUISSANCE ÉGALE BONTÉ


Au commencement, Dieu vit un jour dans l’espace
Iblis venir à lui; Dieu dit:—Veux-tu ta grâce?
—Non, dit le Mal.—Alors que me demandes-tu?
—Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu,
Joutons à qui créera la chose la plus belle.
L’Être dit:—J’y consens.—Voici, dit le Rebelle;
Moi, je prendrai ton œuvre et la transformerai.
Toi, tu féconderas ce que je t’offrirai;
Et chacun de nous deux soufflera son génie
Sur la chose par l’autre apportée et fournie.
—Soit. Que te faut-il? Prends, dit l’Être avec dédain.
—La tête du cheval et les cornes du daim.
—Prends.—Le monstre hésitant que la brume enveloppe
Reprit:—J’aimerais mieux celle de l’antilope.
—Va, prends.—Iblis entra dans son antre et forgea.
Puis il dressa le front.—Est-ce fini déjà?
—Non.—Te faut-il encor quelque chose? dit l’Être.
—Les yeux de l’éléphant, le cou du taureau, maître.
—Prends.—Je demande en outre, ajouta le Rampant,
Le ventre du cancer, les anneaux du serpent,
Les cuisses du chameau, les pattes de l’autruche.
—Prends.—Ainsi qu’on entend l’abeille dans la ruche,
On entendait aller et venir dans l’enfer
Le démon remuant des enclumes de fer.
Nul regard ne pouvait voir à travers la nue
Ce qu’il faisait au fond de la cave inconnue.
Tout à coup, se tournant vers l’Être, Iblis hurla:
—Donne-moi la couleur de l’or. Dieu dit:—Prends-la.
Et, grondant et râlant comme un bœuf qu’on égorge,
Le démon se remit à battre dans sa forge;
Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,
Et toute la caverne horrible tressaillait;
Les éclairs des marteaux faisaient une tempête;
Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête;
Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux,
Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux
Dans la saison livide où la cigogne émigre.
Dieu dit:—Que te faut-il encor?—Le bond du tigre.
—Prends.—C’est bien, dit Iblis debout dans son volcan.
Viens m’aider à souffler, dit-il à l’ouragan.
L’âtre flambait; Iblis, suant à grosses gouttes,
Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes,
On ne distinguait rien qu’une sombre rougeur
Empourprant le profil du monstrueux forgeur.
Et l’ouragan l’aidait, étant démon lui-même.
L’Être, parlant du haut du firmament suprême,
Dit:—Que veux-tu de plus?—Et le grand paria,
Levant sa tête énorme et triste, lui cria:
—Le poitrail du lion et les ailes de l’aigle.
Et Dieu jeta, du fond des éléments qu’il règle,
A l’ouvrier d’orgueil et de rébellion
L’aile de l’aigle avec le poitrail du lion.
Et le démon reprit son œuvre sous les voiles.
—Quelle hydre fait-il donc? demandaient les étoiles.
Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,
Le colosse qu’allait enfanter ce géant.
Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale
Comme un dernier effort jetant un dernier râle;
L’Etna, fauve atelier du forgeron maudit,
Flamboya; le plafond de l’enfer se fendit,
Et, dans une clarté blême et surnaturelle,
On vit des mains d’Iblis jaillir la sauterelle.

Et l’infirme effrayant, l’être ailé, mais boiteux,
Vit sa création et n’en fut pas honteux,
L’avortement étant l’habitude de l’ombre.
Il sortit à mi-corps de l’éternel décombre,
Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant,
Cria dans l’infini:—Maître, à toi maintenant!
Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche,
Reprit:—Tu m’as donné l’éléphant et l’autruche,
Et l’or pour dorer tout; et ce qu’ont de plus beau
Le chameau, le cheval, le lion, le taureau,
Le tigre et l’antilope, et l’aigle et la couleuvre;
C’est mon tour de fournir la matière à ton œuvre;
Voici tout ce que j’ai. Je te le donne. Prends.—
Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents,
Tendit sa grande main de lumière baignée
Vers l’ombre, et le démon lui donna l’araignée.

Et Dieu prit l’araignée et la mit au milieu
Du gouffre qui n’était pas encor le ciel bleu;
Et l’Esprit regarda la bête; sa prunelle,
Formidable, versait la lueur éternelle;
Le monstre, si petit qu’il semblait un point noir,
Grossit alors, et fut soudain énorme à voir;
Et Dieu le regardait de son regard tranquille;
Une aube étrange erra sur cette forme vile;
L’affreux ventre devint un globe lumineux;
Et les pattes, changeant en sphères d’or leurs nœuds,
S’allongèrent dans l’ombre en grands rayons de flamme.
Iblis leva les yeux; et tout à coup l’infâme,
Ébloui, se courba sous l’abîme vermeil;
Car Dieu, de l’araignée, avait fait le soleil.

LES LIONS


Les lions dans la fosse étaient sans nourriture.
Captifs, ils rugissaient vers la grande nature
Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds.
Les lions n’avaient pas mangé depuis trois jours.
Ils se plaignaient de l’homme, et, pleins de sombres haines,
A travers leur plafond de barreaux et de chaînes,
Regardaient du couchant la sanglante rougeur;
Leur voix grave effrayait au loin le voyageur
Marchant à l’horizon dans les collines bleues.

Tristes, ils se battaient le ventre de leurs queues;
Et les murs du caveau tremblaient, tant leurs yeux roux
A leur gueule affamée ajoutaient de courroux.

La fosse était profonde; et, pour cacher leur fuite,
Og et ses vastes fils l’avaient jadis construite;
Ces enfants de la terre avaient creusé pour eux
Ce palais colossal dans le roc ténébreux;
Leurs têtes en ayant crevé la large voûte,
La lumière y tombait et s’y répandait toute,
Et ce cachot de nuit pour dôme avait l’azur.
Nabuchodonosor, qui régnait dans Assur,
En avait fait couvrir d’un dallage le centre;
Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre,
Qui jadis vit les Chams et les Deucalions,
Bâti pour les géants, servît pour les lions.

Ils étaient quatre, et tous affreux. Une litière
D’ossements tapissait le vaste bestiaire;
Les rochers étageaient leur ombre au-dessus d’eux;
Ils marchaient, écrasant sur le pavé hideux
Des carcasses de bête et des squelettes d’homme.

Le premier arrivait du désert de Sodome;
Jadis, quand il avait sa fauve liberté,
Il habitait le Sin, tout à l’extrémité
Du silence terrible et de la solitude;
Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude!
Et c’était un lion des sables.

Le second
Sortait de la forêt de l’Euphrate fécond;
Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre,
Tout tremblait; on avait eu du mal à le prendre,
Car il avait fallu les meutes de deux rois;
Il grondait; et c’était une bête des bois.

Et le troisième était un lion des montagnes.
Jadis il avait l’ombre et l’horreur pour compagnes;
Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeux
Se ruaient des galops de moutons et de bœufs;
Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre;
Et l’on voyait sa face effroyable apparaître.

Le quatrième, monstre épouvantable et fier,
Était un grand lion des plages de la mer.
Il rôdait près des flots avant son esclavage.
Gur, cité forte, était alors sur le rivage;
Ses toits fumaient; son port abritait un amas
De navires mêlant confusément leurs mâts;
Le paysan portant son gomor plein de manne
S’y rendait; le prophète y venait sur son âne;
Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché;
Gur avait une place avec un grand marché,
Et l’abyssin venait y vendre des ivoires,
L’amorrhéen, de l’ambre et des chemises noires,
Ceux d’Ascalon, du beurre, et ceux d’Aser, du blé;
Du vol de ses vaisseaux l’abîme était troublé.
Or, ce lion était gêné par cette ville;
Il trouvait, quand le soir il songeait immobile,
Qu’elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit.
Gur était très farouche et très haute; la nuit,
Trois lourds barreaux fermaient l’entrée inabordable;
Entre chaque créneau se dressait, formidable,
Une corne de buffle ou de rhinocéros;
Le mur était solide et droit comme un héros;
Et l’océan roulait à vagues débordées
Dans le fossé, profond de soixante coudées.
Au lieu de dogues noirs jappant dans le chenil,
Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du Nil
Et dressés par un mage à la garde servile
Veillaient des deux côtés de la porte de ville.
Or, le lion s’était une nuit avancé,
Avait franchi d’un bond le colossal fossé,
Et broyé, furieux, entre ses dents barbares,
La porte de la ville avec ses triples barres,
Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons
Au vaste écrasement des verrous et des gonds;
Et, quand il s’en était retourné vers la grève,
De la ville et du peuple il ne restait qu’un rêve,
Et, pour loger le tigre et nicher les vautours,
Quelques larves de murs sous des spectres de tours.

Celui-là se tenait accroupi sur le ventre.
Il ne rugissait pas, il bâillait; dans cet antre
Où l’homme misérable avait le pied sur lui,
Il dédaignait la faim, ne sentant que l’ennui.

Les trois autres allaient et venaient; leur prunelle,
Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile,
Le suivait; et leur faim bondissait, et leur dent
Mâchait l’ombre à travers leur cri rauque et grondant.

Soudain, dans l’angle obscur de la lugubre étable,
La grille s’entr’ouvrit; sur le seuil redoutable,
Un homme, que poussaient d’horribles bras tremblants,
Apparut; il était vêtu de linceuls blancs;
La grille referma ses deux battants funèbres;
L’homme avec les lions resta dans les ténèbres.

Les monstres, hérissant leur crinière, écumant,
Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement
Effroyable, où rugit la haine et le ravage
Et toute la nature irritée et sauvage
Avec son épouvante et ses rébellions;
Et l’homme dit:—La paix soit avec vous, lions!
L’homme dressa la main; les lions s’arrêtèrent.

Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent,
Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs
Qui pendant le naufrage errent sur les récifs,
Sont féroces; l’hyène infâme est implacable;
Le tigre attend sa proie et d’un seul bond l’accable;
Mais le puissant lion, qui fait de larges pas,
Parfois lève sa griffe et ne la baisse pas,
Étant le grand rêveur solitaire de l’ombre.

Et les lions, groupés dans l’immense décombre,
Se mirent à parler entre eux, délibérant;
On eût dit des vieillards réglant un différend,
Au froncement pensif de leurs moustaches blanches.
Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches.

Et, grave, le lion des sables dit:—Lions,
Quand cet homme est entré, j’ai cru voir les rayons
De midi dans la plaine où l’ardent semoun passe,
Et j’ai senti le souffle énorme de l’espace;
Cet homme vient à nous de la part du désert.

Le lion des bois dit:—Autrefois le concert
Du figuier, du palmier, du cèdre et de l’yeuse,
Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse;
Même à l’heure où l’on sent que le monde se tait,
Le grand feuillage vert autour de moi chantait.
Quand cet homme a parlé, sa voix m’a semblé douce
Comme le bruit qui sort des nids d’ombre et de mousse;
Cet homme vient à nous de la part des forêts.

Et celui qui s’était approché le plus près,
Le lion noir des monts dit:—Cet homme ressemble
Au Caucase, où jamais une roche ne tremble;
Il a la majesté de l’Atlas; j’ai cru voir,
Quand son bras s’est levé, le Liban se mouvoir
Et se dresser, jetant l’ombre immense aux campagnes;
Cet homme vient à nous de la part des montagnes.

Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant,
Rugissait aussi haut que l’océan grondant,
Parla le quatrième, et dit:—Fils, j’ai coutume,
En voyant la grandeur, d’oublier l’amertume,
Et c’est pourquoi j’étais le voisin de la mer.
J’y regardais—laissant les vagues écumer—
Apparaître la lune et le soleil éclore,
Et le sombre infini sourire dans l’aurore;
Et j’ai pris, ô lions, dans cette intimité,
L’habitude du gouffre et de l’éternité;
Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme,
J’ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme;
Cet homme au front serein vient de la part de Dieu.—

Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu,
Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave,
Collant sa face pâle aux grilles de la cave,
Dans la profondeur vague aperçut Daniel
Qui se tenait debout et regardait le ciel,
Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre,
Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l’ombre.

LE TEMPLE


Moïse pour l’autel cherchait un statuaire;
Dieu dit:—Il en faut deux; et dans le sanctuaire
Conduisit Oliab avec Béliséel.
L’un sculptait l’idéal et l’autre le réel.

BOOZ ENDORMI


*

Booz s’était couché de fatigue accablé;
Il avait tout le jour travaillé dans son aire,
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire;
Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d’orge;
Il était, quoique riche, à la justice enclin;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin,
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa gerbe n’était point avare ni haineuse;
Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse:
—Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,
Vêtu de probité candide et de lin blanc;
Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent;
Il était généreux, quoiqu’il fût économe;
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants;
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière.

*

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens;
Près des meules, qu’on eût prises pour des décombres,
Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres;
Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d’Israël avaient pour chef un juge;
La terre, où l’homme errait sous la tente, inquiet
Des empreintes de pieds de géants qu’il voyait,
Était encor mouillée et molle du déluge.

*

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,
Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée;
Or, la porte du ciel s’étant entre-bâillée
Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui, sorti de son ventre, allait jusqu’au ciel bleu;
Une race y montait comme une longue chaîne;
Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l’âme:
«Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt?
Le chiffre de mes ans a passé quatre-vingt,
Et je n’ai pas de fils, et je n’ai plus de femme.

«Voilà longtemps que celle avec qui j’ai dormi,
O Seigneur! a quitté ma couche pour la vôtre;
Et nous sommes encor tout mêlés l’un à l’autre,
Elle à demi vivante et moi mort à demi.

«Une race naîtrait de moi! Comment le croire?
Comment se pourrait-il que j’eusse des enfants?
Quand on est jeune, on a des matins triomphants,
Le jour sort de la nuit comme d’une victoire;

«Mais, vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau
Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et je courbe, ô mon Dieu! mon âme vers la tombe
Comme un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau.»

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l’extase,
Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés;
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,
Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

*

Pendant qu’il sommeillait, Ruth, une moabite,
S’était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,
Espérant on ne sait quel rayon inconnu,
Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu’une femme était là,
Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle
Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle;
Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle;
Les anges y volaient sans doute obscurément,
Car on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait,
Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
On était dans le mois où la nature est douce,
Les collines ayant des lys sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait; l’herbe était noire;
Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement;
Une immense bonté tombait du firmament;
C’était l’heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel dieu, quel moissonneur de l’éternel été
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.

DIEU INVISIBLE AU PHILOSOPHE


Le philosophe allait sur son âne; prophète,
Prunelle devant l’ombre horrible stupéfaite,
Il allait, il pensait.

Devin des nations,
Il vendait aux païens des malédictions,
Sans savoir si des mains dans les ténèbres blêmes
S’ouvraient pour recevoir ses vagues anathèmes.
Il venait de Phétor; il allait chez Balac,
Fils des gomorrhéens qui dorment sous le lac,
Mage d’Assur et roi du peuple moabite.
Il avait quitté l’ombre où l’épouvante habite
Et le hideux abri des chênes chevelus
Que l’ouragan secoue en ses larges reflux.
Morne il laissait marcher au hasard sa monture,
Son esprit cheminant dans une autre aventure;
Il se demandait: Tout est-il vide? et le fond
N’est-il que de l’abîme où des spectres s’en vont?
L’ombre prodigieuse est-elle une personne?
Le flot qui murmure, est-ce une voix qui raisonne?
Depuis quatre-vingts ans, je vis dans un réduit,
Regardant la sueur des antres de la nuit,
Écoutant les sanglots de l’air dans les nuées.
Le gouffre est-il vivant? Larves exténuées,
Qu’est-ce que nous cherchons? Je sais l’assyrien,
L’arabe, le persan, l’hébreu; je ne sais rien.
De quel profond néant sommes-nous les ministres?...—
Ainsi, pâle, il songeait sous les branches sinistres,
Les cheveux hérissés par les souffles des bois.
L’âne s’arrêta court et lui dit: Je le vois.

PREMIÈRE RENCONTRE DU CHRIST
AVEC LE TOMBEAU


En ce temps-là, Jésus était dans la Judée;
Il avait délivré la femme possédée,
Rendu l’ouïe aux sourds et guéri les lépreux;
Les prêtres l’épiaient et parlaient bas entre eux.
Comme il s’en retournait vers la ville bénie,
Lazare, homme de bien, mourut à Béthanie.
Marthe et Marie étaient ses sœurs; Marie, un jour,
Pour laver les pieds nus du maître plein d’amour,
Avait été chercher son parfum le plus rare.
Or, Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare.
Quelqu’un lui dit: Lazare est mort.

Le lendemain,
Comme le peuple était venu sur son chemin,
Il expliquait la loi, les livres, les symboles,
Et, comme Élie et Job, parlait par paraboles.
Il disait:—Qui me suit, aux anges est pareil.
Quand un homme a marché tout le jour au soleil
Dans un chemin sans puits et sans hôtellerie,
S’il ne croit pas, quand vient le soir, il pleure, il crie;
Il est las; sur la terre il tombe haletant.
S’il croit en moi, qu’il prie, il peut au même instant
Continuer sa route avec des forces triples.—
Puis il s’interrompit, et dit à ses disciples:
—Lazare, notre ami, dort; je vais l’éveiller.—
Eux dirent:—Nous irons, maître, où tu veux aller.—
Or, de Jérusalem, où Salomon mit l’arche,
Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche.
Jésus partit. Durant cette route souvent,
Tandis qu’il marchait seul et pensif en avant,
Son vêtement parut blanc comme la lumière.

Quand Jésus arriva, Marthe vint la première,
Et, tombant à ses pieds, s’écria tout d’abord:
—Si nous t’avions eu, maître, il ne serait pas mort.
Puis reprit en pleurant:—Mais il a rendu l’âme.
Tu viens trop tard. Jésus lui dit:—Qu’en sais-tu, femme?
Le moissonneur est seul maître de la moisson.

Marie était restée assise à la maison.

Marthe lui cria:—Viens, le maître te réclame.
Elle vint. Jésus dit:—Pourquoi pleures-tu, femme?
Et Marie à genoux lui dit:—Toi seul es fort.
Si nous t’avions eu, maître, il ne serait pas mort.
Jésus reprit:—Je suis la lumière et la vie.
Heureux celui qui voit ma trace et l’a suivie!
Qui croit en moi vivra, fût-il mort et gisant.—
Et Thomas, appelé Didyme, était présent.
Et le seigneur, dont Jean et Pierre suivaient l’ombre,
Dit aux juifs accourus pour le voir en grand nombre:
—Où donc l’avez-vous mis?—Ils répondirent: Vois,
Lui montrant de la main, dans un champ, près d’un bois,
A côté d’un torrent qui dans les pierres coule,
Un sépulcre.

Et Jésus pleura.

Sur quoi la foule
Se prit à s’écrier:—Voyez comme il l’aimait!
Lui qui chasse, dit-on, Satan et le soumet,
Eût-il, s’il était Dieu, comme on nous le rapporte,
Laissé mourir quelqu’un qu’il aimait de la sorte?

Or, Marthe conduisit au sépulcre Jésus.
Il vint. On avait mis une pierre dessus.
—Je crois en vous, dit Marthe, ainsi que Jean et Pierre;
Mais voilà quatre jours qu’il est sous cette pierre.

Et Jésus dit:—Tais-toi, femme, car c’est le lieu
Où tu vas, si tu crois, voir la gloire de Dieu.—
Puis il reprit:—Il faut que cette pierre tombe.—
La pierre ôtée, on vit le dedans de la tombe.

Jésus leva les yeux au ciel et marcha seul
Vers cette ombre où le mort gisait dans son linceul,
Pareil au sac d’argent qu’enfouit un avare.
Et, se penchant, il dit à haute voix: Lazare!

Alors le mort sortit du sépulcre; ses pieds
Des bandes du linceul étaient encor liés;
Il se dressa debout le long de la muraille;
Jésus dit:—Déliez cet homme, et qu’il s’en aille.—
Ceux qui virent cela crurent en Jésus-Christ.

Or, les prêtres, selon qu’au livre il est écrit,
S’assemblèrent, troublés, chez le préteur de Rome;
Sachant que Christ avait ressuscité cet homme,
Et que tous avaient vu le sépulcre s’ouvrir,
Ils dirent:—Il est temps de le faire mourir.

III
SUPRÉMATIE


SUPRÉMATIE


Lorsque les trois grands dieux eurent dans un cachot
Mis les démons, chassé les monstres de là-haut,
Oté sa griffe à l’hydre, au noir dragon son aile,
Et sur ce tas hurlant fermé l’ombre éternelle,
Laissant grincer l’enfer, ce sépulcre vivant,
Ils vinrent tous les trois, Vâyou, le dieu du Vent,
Agni, dieu de la Flamme, Indra, dieu de l’Espace,
S’asseoir sur le zénith, qu’aucun mont ne dépasse,
Et se dirent, ayant dans le ciel radieux
Chacun un astre au front: Nous sommes les seuls dieux!

Tout à coup devant eux surgit dans l’ombre obscure
Une lumière ayant les yeux d’une figure.

Ce que cette lumière était, rien ne saurait
Le dire, et, comme brille au fond d’une forêt
Un long rayon de lune en une route étroite,
Elle resplendissait, se tenant toute droite.
Ainsi se dresse un phare au sommet d’un récif.
C’était un flamboiement immobile, pensif,
Debout.

Et les trois dieux s’étonnèrent.

Ils dirent:
Qu’est ceci?

Tout se tut et les cieux attendirent.

—Dieu Vâyou, dit Agni, dieu Vâyou, dit Indra,
Parle à cette lumière. Elle te répondra.
Crois-tu que tu pourras savoir ce qu’elle est?

—Certes,
Dit Vâyou. Je le puis.

Les profondeurs désertes
Songeaient; tout fuyait, l’aigle ainsi que l’alcyon.
Alors Vâyou marcha droit à la vision.
—Qu’es-tu? cria Vâyou, le dieu fort et suprême.
Et l’apparition lui dit:—Qu’es-tu toi-même?
Et Vâyou dit:—Je suis Vâyou, le dieu du Vent.
—Et qu’est-ce que tu peux?—Je peux, en me levant,
Tout déplacer, chasser les flots, courber les chênes,
Arracher tous les gonds, rompre toutes les chaînes,
Et si je le voulais, d’un souffle, moi Vâyou,
Plus aisément qu’au fleuve on ne jette un caillou
Ou que d’une araignée on ne crève les toiles,
J’emporterais la terre à travers les étoiles.

L’apparition prit un brin de paille et dit:
—Emporte ceci.

Puis, avant qu’il répondît,
Elle posa devant le dieu le brin de paille.

Alors, avec des yeux d’orage et de bataille,
Le dieu Vâyou se mit à grandir jusqu’au ciel,
Il troua l’effrayant plafond torrentiel,
Il ne fut plus qu’un monstre ayant partout des bouches,
Pâle, il démusela les ouragans farouches
Et mit en liberté l’âpre meute des airs;
On entendit mugir le semoun des déserts
Et l’aquilon qui peut, par-dessus les épaules
Des montagnes, pousser l’océan jusqu’aux pôles;
Vâyou, géant des vents, immense, au-dessus d’eux
Plana, gronda, frémit et rugit, et, hideux,
Remua les profonds tonnerres de l’abîme;
Tout l’univers trembla de la base à la cime
Comme un toit où quelqu’un d’affreux marche à grands pas.

Le brin de paille aux pieds du dieu ne bougea pas.

Le dieu s’en retourna.

—Dieu du vent, notre frère,
Parle, as-tu pu savoir ce qu’est cette lumière?

Et Vâyou répondit aux deux autres dieux: Non.

—Agni, dit Indra; frère Agni, mon compagnon,
Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi?

—Sans doute,
Dit Agni.

Le dieu rouge, Agni, que l’eau redoute,
Et devant qui médite à genoux le bouddha,
Alla vers la clarté sereine et demanda:
—Qu’es-tu, clarté?—Qu’es-tu toi-même? lui dit-elle.
—Le dieu du Feu.—Quelle est ta puissance?—Elle est telle
Que, si je veux, je puis brûler le ciel noirci,
Les mondes, les soleils, et tout.

—Brûle ceci,
Dit la clarté, montrant au dieu le brin de paille.

Alors, comme un bélier défonce une muraille,
Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout
La flamme formidable, et, fauve, ardent, debout,
Crachant des jets de lave entre ses dents de braise,
Fit sur l’humble fétu crouler une fournaise;
Un soufflement de forge emplit le firmament;
Et le jour s’éclipsa dans un vomissement
D’étincelles, mêlé de tant de nuit et d’ombre
Qu’une moitié du ciel en resta longtemps sombre;
Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l’Hékla.
Lorsqu’enfin la vapeur énorme s’envola,
Quand le dieu rouge Agni, dont l’incendie est l’âme,
Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme
Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet,
Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait
N’avoir pas même été touché par la fumée.

Le dieu s’en revint.

—Dieu du feu, force enflammée,
Quelle est cette lumière enfin? Sais-tu son nom?
Dirent les autres dieux.

Agni répondit: Non.

—Indra, dit Vâyou; frère Indra, dit Agni, sage!
Roi! dieu! qui, sans passer, de tout vois le passage,
Peux-tu savoir, ô toi dont rien ne se perdra,
Ce qu’est cette clarté qui nous regarde?

Indra
Répondit: Oui.

Toujours droite, la clarté pure
Brillait, et le dieu vint lui parler.

—O figure,
Qu’es-tu? dit Indra, d’ombre et d’étoiles vêtu.
Et l’apparition dit:—Toi-même, qu’es-tu?
Indra lui dit:—Je suis Indra, dieu de l’Espace.
—Et quel est ton pouvoir, dieu?—Sur sa carapace
La divine tortue, aux yeux toujours ouverts,
Porte l’éléphant blanc qui porte l’univers.
Autour de l’univers est l’infini. Ce gouffre
Contient tout ce qui vit, naît, meurt, existe, souffre,
Règne, passe ou demeure, au sommet, au milieu,
En haut, en bas, et c’est l’espace, et j’en suis dieu.
Sous moi la vie obscure ouvre tous ses registres;
Je suis le grand voyant des profondeurs sinistres;
Ni dans les bleus édens, ni dans l’enfer hagard,
Rien ne m’échappe, et rien n’est hors de mon regard;
Si quelque être pour moi cessait d’être visible,
C’est lui qui serait dieu, pas nous; c’est impossible.
Étant l’énormité, je vois l’immensité;
Je vois toute la nuit et toute la clarté;
Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre,
Et ma prunelle atteint l’extrémité de l’ombre;
Je suis le regardeur infini. Dans ma main
J’ai tout, le temps, l’esprit, hier, aujourd’hui, demain.
Je vois les trous de taupe et les gouffres d’aurore,
Tout! et, là même où rien n’est plus, je vois encore.
Depuis l’azur sans borne où les cieux sur les cieux
Tournent comme un rouage aux flamboyants essieux,
Jusqu’au néant des morts auquel le ver travaille,
Je sais tout! je vois tout!

—Vois-tu ce brin de paille?
Dit l’étrange clarté d’où sortait une voix.
Indra baissa la tête et cria:—Je le vois.
Lumière, je te dis que j’embrasse tout l’être;
Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître
De mon regard, jamais éclipsé ni décru!

A peine eut-il parlé qu’elle avait disparu.

IV
ENTRE GÉANTS ET DIEUX


LE GÉANT, AUX DIEUX


LE GÉANT.

JUPITER.

VÉNUS.

LE GÉANT.

PAROLES DE GÉANT


Je suis votre vaincu, mais, regardez ma taille,
Dieux, je reste montagne après votre bataille;
Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement,
A peine je vous vois au fond du firmament.
Si vous existez, soit. Je dors.

Vous, troglodytes,
Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites,
Vivants qui fourmillez dans de l’ombre, indistincts,
Ayant déjà les vers de terre en vos instincts,
Vous qu’attend le sépulcre et qui rampez d’avance,
Sachez que la prière est une connivence,
Et ne me plaignez pas! Nains promis aux linceuls,
Tremblez si vous voulez, mais tremblez pour vous seuls!

Quant à moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue,
Que Mars bête et sanglant, que Diane bourrue,
Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil
Ou faire un froncement quelconque de sourcil,
Que dans mon ciel farouche et lourd l’Olympe ébauche
Son tumulte mêlé de crime et de débauche,
Qu’il raille le grand Pan, croyant l’avoir tué,
Que Jupiter joyeux, tonnant, infatué,
Démusèle les vents imbéciles, dérègle
L’éclair et l’aquilon, et déchaîne son aigle,
Cela m’est bien égal à moi qui suis trois fois
Plus haut que n’est profond l’océan plein de voix.
Hommes, je ris des nœuds dont la peur vous enlace.
Tous ces olympiens sont de la populace.
Ah! certes, ces passants, que vous nommez les dieux,
Furent de fiers bandits sous le ciel radieux;
Les montagnes, avec leurs bois et leurs vallées,
Sont de leur noir viol toutes échevelées,
Je le sais, et, resté presque seul maintenant,
Je suis par la grandeur de ma chute gênant;
Non, je ne les crains pas; et, quant à leurs approches,
Je les attends avec des roulements de roches,
Je les appelle gueux et voleurs, c’est leur nom,
Et ne veux pas savoir s’ils sont contents ou non.

O vivants, il paraît qu’à la haine tenaces,
Ces dieux me font de loin dans l’ombre des menaces.
Soit, j’oublie et je songe; et je m’informe peu
Si l’éclair que je vois est la lueur d’un dieu.
J’ai ma flûte et j’en joue au penchant des montagnes,
Je m’ajoute aux sommets au-dessus des campagnes,
Et je laisse les dieux bruire et bougonner.
Croit-on que je prendrai la peine de tourner
La tête dans les bois et sur les hautes cimes,
Que je m’effarerai dans les forêts sublimes,
Et que j’interromprai mon rêve et ma chanson,
Pour un roucoulement de foudre à l’horizon!

LES TEMPS PANIQUES


*

Les dieux ont dit entre eux:—Nous sommes la matière,
Les dieux. Nous habitons l’insondable frontière
Au delà de laquelle il n’est rien; nous tenons
L’univers par le mal qui règne sous nos noms,
Par la guerre, euménide éparse, par l’orgie
Chantante, dans la joie et le meurtre élargie,
Par Cupidon l’immense enfant, par Astarté,
Larve pleine de nuit d’où sort une clarté.
L’ouragan tourne autour de nos faces sereines;
Les saisons sont des chars dont nous tenons les rênes,
Nous régnons, nous mettons à la tempête un mors,
Et nous sommes au fond de la pâleur des morts.
L’Olympe est à jamais la cime de la vie;
Chronos est prisonnier; Géo tremble asservie;
Nous sommes tout. Nos coups de foudre sont fumants.
Jouissons. Sous nos pieds un pavé d’ossements,
C’est la terre; un plafond de néant sur nos têtes,
C’est le ciel; nous avons les temples et les fêtes;
L’ombre que nous faisons met le monde à genoux.
Les premiers-nés du gouffre étaient plus grands que nous,
Nous leur avons jeté l’Othryx et le Caucase;
A cette heure, un amas de roches les écrase;
Poursuivons, achevons notre œuvre, et consommons
La lapidation des géants par les monts!

*

Les dieux ont triomphé. Leur victoire est tombée
Sur Enna, sur Larisse et Pylos, sur l’Eubée;
L’horizon est partout difforme maintenant;
Pas un mont qui ne soit blessé; l’Atlas saignant
Est noir sous l’assemblage horrible des nuées;
Chalcis que les hiboux emplissent de huées,
La Thrace où l’on adore un vieux glaive rouillé,
L’Hémonie où l’éclair féroce a travaillé,
Sont de mornes déserts que la ruine encombre.
Une peau de satyre écorché pend dans l’ombre,
Car la lyre a puni la flûte au fond des bois.
La source aux pleurs profonds sanglote à demi-voix.
Où sont les jours d’Évandre et les temps de Saturne?
On s’aimait. On se craint. L’univers est nocturne;
L’azur hait le matin, inutile doreur;
L’ombre auguste et hideuse est pleine de terreur;
On entend des soupirs étouffés dans les marbres;
Des simulacres sont visibles sous les arbres,
Et des spectres sont là, signe d’un vaste ennui.
Les bois naguère étaient confiants, aujourd’hui
Ils ont peur, et l’on sent que leur tremblement songe
Aux autans, rauque essaim qui serpente et s’allonge
Et qui souvent remplit de trahisons l’éther;
Car l’orage est l’esclave obscur de Jupiter.
Les cavernes des fils d’Inachus sont vacantes;
Le grand Orphée est mort tué par les bacchantes;
Seuls les dieux sont debout, formidables vivants,
Et la terre subit la sombre horreur des vents.

Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale;
Et trois fleuves, le Styx, l’Alphée et le Stymphale,
Se sont enfuis sous terre et n’ont plus reparu.
Aquilon passe avec un grondement bourru;
On ne sait ce qu’Eurus complote avec Borée;
Faune se cache ainsi qu’une bête effarée;
Plus de titans; Mercure éclipse Hypérion;
Zéphire chante et danse ainsi qu’un histrion;
Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches,
Ils servent; ils ont fait leur paix; les viles tâches
Conviennent aux cœurs bas; Vulcain, le dieu cagneux,
Les emploie à sa forge, a confiance en eux,
Les gouverne, et, difforme et boiteux, distribue
L’ouvrage à ces géants par qui la honte est bue;
Brontès fait des trépieds qui parlent, Pyracmon
Fait des spectres d’airain où remue un démon;
On ne résiste plus aux dieux, même en Sicile;
Polyphème amoureux n’est plus qu’un imbécile,
Et Galatée en rit avec Acis.

Les champs
N’ont presque plus de fleurs, tant les dieux sont méchants;
Les dieux semblent avoir cueilli toutes les roses.
Ils font la guerre à Pan, à l’être, au gouffre, aux choses;
Ils ont mis de la nuit jusque dans l’œil du lynx;
Ils ont pris l’ombre, ils ont fait avouer les sphinx,
Ils ont échoué l’hydre, éteint les ignivomes,
Et du sinistre enfer augmenté les fantômes,
Et, bouleversant tout, ondes, souffles, typhons,
Ils ont déconcerté les prodiges profonds.
La terre en proie aux dieux fut le champ de bataille;
Ils ont frappé les fronts qui dépassaient leur taille,
Et détruit sans pitié, sans gloire, sans pudeur,
Hélas! quiconque avait pour crime la grandeur.

Les lacs sont indignés des monts qu’ils réfléchissent,
Car les monts ont trahi; sur un faîte où blanchissent
Des os d’enfants percés par les flèches du ciel,
Cime aride et pareille aux lieux semés de sel,
La pierre qui jadis fut Niobé médite;
La vaste Afrique semble exilée et maudite;
Le Nil cache éperdu sa source à tous les yeux,
De peur de voir briser son urne par les dieux;
On sent partout la fin, la borne, la limite;
L’étang, clair sous l’amas des branchages, imite
L’œil tragique et brillant du fiévreux qui mourra;
L’effroi tient Delphe en Grèce et dans l’Inde Ellorah,
Phœbus Sminthée usurpe aux cieux le char solaire;
Que de honte! Et l’on peut juger de la colère
De Démèter, l’aïeule auguste de Cérès,
Par l’échevèlement farouche des forêts.
La terre avait une âme et les dieux l’ont tuée.
Hélas! dit le torrent. Hélas! dit la nuée.
Les vagues voix du soir murmurent: Oublions!
L’absence des géants attriste les lions.

LE TITAN


I
SUR L’OLYMPE

Une montagne emplit tout l’horizon des hommes;
L’Olympe. Pas de ciel. Telle est l’ombre où nous sommes.
L’orgueil, la volupté féroce aux chants lascifs,
La guerre secouant des éclairs convulsifs,
La splendide Vénus, nue, effrayante, obscure,
Le meurtre appelé Mars, le vol nommé Mercure,
L’inceste souriant, ivre, au sinistre hymen,
Le parricide ayant le tonnerre à la main,
Pluton livide avec l’enfer pour auréole,
L’immense fou Neptune en proie au vague Éole,
L’orageux Jupiter, Diane à l’œil peu sûr,
Des fronts de météore entrevus dans l’azur,
Habitent ce sommet; et tout ce que l’augure,
Le flamine, imagine, invente, se figure,
Et vénère à Corinthe, à Syène, à Paphos,
Tout le vrai des autels qui dans la tombe est faux,
L’oppression, la soif du sang, l’âpre carnage,
L’impudeur qui survit à la guerre et surnage,
L’extermination des enfants de Japhet,
Toute la quantité de crime et de forfait
Que de noms révérés la religion nomme,
Et que peut dans la nuit d’un temple adorer l’homme,
Sur ce faîte fatal que l’aube éclaire en vain,
Rayonne, et tout le mal possible est là, divin.

Jadis la terre était heureuse; elle était libre.
Et, donnant l’équité pour base à l’équilibre,
Elle avait ses grands fils, les géants; ses petits,
Les hommes; et tremblants, cachés, honteux, blottis
Dans les antres, n’osant nuire à la créature,
Les fléaux avaient peur de la sainte nature;
L’étang était sans peste et la mer sans autans;
Tout était beauté, fête, amour, blancheur, printemps;
L’églogue souriait dans la forêt; les tombes
S’entr’ouvraient pour laisser s’envoler des colombes;
L’arbre était sous le vent comme un luth sous l’archet;
L’ourse allaitait l’agneau que le lion léchait;
L’homme avait tous les biens que la candeur procure;
On ne connaissait pas Plutus, ni ce Mercure
Qui plus tard fit Sidon et Tharsis, et sculpta
Le caducée aux murs impurs de Sarepta;
On ignorait ces mots, corrompre, acheter, vendre.
On donnait. Jours sacrés! jours de Rhée et d’Évandre!
L’homme était fleur; l’aurore était sur les berceaux.
Hélas! au lait coulant dans les champs par ruisseaux
A succédé le vin d’où sortent les orgies;
Les hommes maintenant ont des tables rougies;
Le lait les faisait bons et le vin les rend fous;
Atrée est ivre auprès de Thyeste en courroux;
Les Centaures, prenant les femmes sur leurs croupes,
Frappent l’homme, et l’horreur tragique est dans les coupes.
O beaux jours passés! terre amante, ciel époux!
Oh! que le tremblement des branches était doux!
Les cyclopes jouaient de la flûte dans l’ombre.

La terre est aujourd’hui comme un radeau qui sombre.
Les dieux, ces parvenus, règnent, et, seuls debout,
Composent leur grandeur de la chute de tout.
Leur banquet resplendit sur la terre et l’affame,
Ils dévorent l’amour, l’âme, la chair, la femme,
Le bien, le mal, le faux, le vrai, l’immensité.
Ils sont hideux au fond de la sérénité.
Quels festins! Comme ils sont contents! Comme ils s’entourent
De vertiges, de feux, d’ombre! Comme ils savourent
La gloire d’être grands, d’être dieux, d’être seuls!
Comme ils raillent les vieux géants dans leurs linceuls!
Toutes les vérités premières sont tuées.
Les heures, qui ne sont que des prostituées,
Viennent chanter chez eux, montrant de vils appas,
Leur offrant l’avenir sacré, qu’elles n’ont pas.
Hébé leur verse à boire et leur soif dit: encore!
Trois danseuses, Thalie, Aglaé, Terpsichore,
Sont là, belles, croisant leurs pas mélodieux.
Qu’il est doux d’avoir fait le mal qui vous fait dieux!
Vaincre! être situés aux lieux inabordables!
Torturer et jouir! Ils vivent formidables
Dans l’éblouissement des Grâces aux seins nus.
Ils sont les radieux, ils sont les inconnus.
Ils ont détruit Craos, Nephtis, Antée, Otase;
Être horribles et beaux, c’est une double extase;
Comme ils sont adorés! Comme ils sont odieux!
Ils perdent la raison à force d’être dieux;
Car la férocité, c’est la vraie allégresse,
Et Bacchus fait traîner par des tigres l’ivresse.
Ils inspirent Dodone, Éléphantine, Endor.
Chacun d’eux à la main tient une coupe d’or
Pure à mouler dessus un sein de jeune fille.
Sur son trépied en Crète, à Cumes sous sa grille,
La sibylle leur livre à travers ses barreaux
Le secret de la foudre en ses vers fulguraux,
Car cette louve sait le fatal fond des choses;
Toute la terre tremble à leurs métamorphoses;
La forêt, où le jour pâle pénètre peu,
Quand elle voit un monstre a peur de voir un dieu.
Quelle joie ils se font avec l’univers triste!
Comme ils sont convaincus que rien hors d’eux n’existe!
Comme ils se sentent forts, immortels, éternels!
Quelle tranquillité d’être les criminels,
Les tyrans, les bourreaux, les dogmes, les idoles!
D’emplir d’ombre et d’horreur les pythonisses folles,
Les ménades d’amour, les sages de stupeur!
D’avoir partout pour soi l’autel noir de la peur!
D’avoir l’antre, l’écho, le lieu visionnaire,
Tous les fracas depuis l’Etna jusqu’au tonnerre,
Toutes les tours depuis Pharos jusqu’à Babel!
D’être, sous tous les noms possibles, Dagon, Bel,
Jovis, Horus, Moloch et Teutatès, les maîtres!
D’avoir à soi la nuit, le vent, les bois, les prêtres!
De posséder le monde entier, Éphèse et Tyr,
Thulé, Thèbe, et les flots dont on ne peut sortir,
Et d’avoir, au delà des colonnes d’Hercule,
Toute l’obscurité qui menace et recule!
Quelle toute-puissance! effarer le lion,
Dompter l’aigle, poser Ossa sur Pélion,
Avoir, du cap d’Asie aux pics Acrocéraunes,
Toute la mer pour peuple et tous les monts pour trônes,
Avoir le sable et l’onde, et l’herbe et le granit,
Et la brume ignorée où le monde finit!
En bas, le tremblement des flèches dans les cibles,
Le passage orageux des meutes invisibles,
Le roulement des chars, le pas des légions,
Le bruit lugubre fait par les religions,
D’étranges voix sortant d’une sombre ouverture,
L’obscur rugissement de l’immense nature,
Réalisent, au pied de l’Olympe inclément,
On ne sait quel sinistre anéantissement;
Et la terre, où la vie indistincte végète,
Sous ce groupe idéal et monstrueux qui jette
Les fléaux, à la fois moissonneur et semeur,
N’est rien qu’une nuée où flotte une rumeur.
Par moments le nuage autour du mont s’entr’ouvre;
Alors on aperçoit sur ces êtres, que couvre
Un divin flamboiement brusquement éclairci,
Des rejaillissements de rayons, comme si
L’on avait écrasé sur eux de la lumière;
Puis le hautain sommet rentre en son ombre altière
Et l’on ne voit plus rien que les sanglants autels;
Seulement on entend rire les immortels.

Et les hommes? Que font les hommes? Ils frissonnent.
Les clairons dans les camps et dans les temples sonnent,
L’encens et les bûchers fument, et le destin
Du fond de l’ombre immense écrase tout, lointain;
Et les blêmes vivants passent, larves, pygmées;
Ils regardent l’Olympe à travers les fumées,
Et se taisent, sachant que le sort est sur eux,
D’autant plus éblouis qu’ils sont plus ténébreux;
Leur seule volonté c’est de ne pas comprendre;
Ils acceptent tout, vie et tombeau, flamme et cendre,
Tout ce que font les rois, tout ce que les dieux font,
Tant le frémissement des âmes est profond!

II
SOUS L’OLYMPE

Cependant un des fils de la terre farouche,
Un titan, l’ombre au front et l’écume à la bouche,
Phtos le géant, l’aîné des colosses vaincus,
Tandis qu’en haut les dieux, enivrés par Bacchus,
Mêlent leur joie autour de la royale table,
Rêve sous l’épaisseur du mont épouvantable.
Les maîtres, sous l’Olympe, ont, dans un souterrain
Jeté Phtos, l’ont lié d’une corde d’airain,
Puis ils l’ont laissé là, car la victoire heureuse
Oublie et chante; et Phtos médite; il sonde, il creuse,
Il fouille le passé, l’avenir, le néant.
Oh! quand on est vaincu, c’est dur d’être géant!
Un nain n’a pas la honte ayant la petitesse.
Seuls, les cœurs de titans ont la grande tristesse;
Le volcan morne sent qu’il s’éteint par degrés,
Et la défaite est lourde aux fronts démesurés.
Ce vaincu saigne et songe, étonné.

Quelle chute!
Les dieux ont commencé la tragique dispute,
Et la terre est leur proie. O deuil! Il mord son poing.
Comment respire-t-il? Il ne respire point.
Son corps vaste est blessé partout comme une cible.
Le câble que Vulcain fit en bronze flexible
Le serre, et son cou râle, étreint d’un nœud d’airain.
Phtos médite, et ce grand furieux est serein;
Il méprise, indigné, les fers, les clous, les gênes.

III
CE QUE LES GÉANTS SONT DEVENUS

Il songe au fier passé des puissants terrigènes,
Maintenant dispersés dans vingt charniers divers,
Vastes membres d’un monstre auguste, l’univers;
Toute la terre était dans ces hommes énormes;
A cette heure, mêlés aux montagnes sans formes,
Ils gisent, accablés par le destin hideux,
Plus morts que le sarment qu’un pâtre casse en deux.
Où sont-ils? sous des rocs abjects, cariatides
Des Ténares ardents, des Cocytes fétides;
Encelade a sur lui l’infâme Etna fumant;
C’est son bagne; et l’on voit de l’âpre entassement
Sortir son pied qui semble un morceau de montagne;
Thor est sous l’écueil noir qui sera la Bretagne;
Sur Anax, le géant de Tyrinthe, Arachné
File sa toile, tant il est bien enchaîné;
Pluton, après avoir mis Kothos dans l’Érèbe,
A cloué ses cent mains aux cent portes de Thèbe;
Mopse est évanoui sous l’Athos, c’est Hermès
Qui l’enferme; on ne peut espérer que jamais
Dans ces caves du monde aucun souffle ranime
Rhœtus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;
Couché tout de son long sous le haut mont Liban,
Titlis souffre, et, saisi par Notus, vil forban,
Scrops flotte sous Délos, l’île errante et funeste;
Dronte est muré sous Delphe et Mimas sous Prœneste;
Cœbès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion,
Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion,
Tous ces êtres plus grands que des monts, sont esclaves,
Les uns sous des glaciers, les autres sous des laves,
Dans on ne sait quel lâche enfer fastidieux;
Et Prométhée! Hélas! quels bandits que ces dieux!
Personne au fond ne sait le crime de Tantale;
Pour avoir entrevu la baigneuse fatale,
Actéon fuit dans l’ombre; et qu’a fait Adonis?
Que de héros brisés! Que d’innocents punis!
Phtos repasse en son cœur l’affreux sort de ses frères;
Star dans Lesbos subit l’affront des stercoraires;
Cerbère garde Éphlops, par mille éclairs frappé,
Sur qui rampe en enfer la chenille Campé;
C’est sur Mégarios que le mont Ida pèse;
Darse endure le choc des flots que rien n’apaise;
Rham est si bien captif du Styx fuligineux
Qu’il n’en a pas encor pu desserrer les nœuds;
Atlas porte le monde, et l’on entend le pôle
Craquer quand le géant lassé change d’épaule;
Lié sous le volcan Liparis, noir récif,
Typhée est au milieu de la flamme pensif.
Tous ces titans, Stellos, Talémon, Ecmonide,
Gès dont l’œil bleu faisait reculer l’euménide,
Ont succombé, percés des flèches de l’éther,
Sous le guet-apens brusque et vil de Jupiter.
Les géants qui gardaient l’âge d’or, dont la taille
Rassurait la nature, ont perdu la bataille,
Et les colosses sont remplacés par les dieux.
La terre n’a plus d’âme, et le ciel n’a plus d’yeux;
Tout est mort. Seuls, ces rois épouvantables vivent.
Les stupides saisons comme des chiens les suivent,
L’ordre éternel les semble approuver en marchant;
Dans l’Olympe, où le cri du monde arrive chant,
Où l’étourdissement conseille l’inclémence,
On rit. Tant de victoire a droit à la démence.
Et ces dieux ont raison. Phtos écume.—Oui, dit-il,
Ils ont raison. Eau, flamme, éléments, air subtil,
Vous ne vous êtes pas défendus. Votre orage
N’a pas eu dans la lutte affreuse assez de rage;
Vous vous êtes laissés museler lâchement.
Le mal triomphe!—Et Phtos frémit. Écroulement!
Tous les géants sont pris et garrottés. Que faire?
Il songe.

IV
L’EFFORT

Quoi! l’eau court, le cheval se déferre,
L’humble oiseau brise l’œuf à coups de bec, le vent
Prend la fuite, malgré l’éclair le poursuivant,
Le loup s’en va, bravant le pâtre et le molosse,
Le rat ronge sa cage; et lui, titan, colosse,
Lui dont le cœur a plus de lave qu’un volcan,
Lui Phtos, il resterait dans cette ombre, au carcan!
O fureur! Non. Il tord ses os, tend ses vertèbres,
Se débat. Lequel est le plus dur, ô ténèbres!
De la chair d’un titan ou de l’airain des dieux?
Tout à coup, sous l’effort...—ô matin radieux,
Quand tu remplis d’aurore et d’amour le grand chêne,
Ton chant n’est pas plus doux que le bruit d’une chaîne
Qui se casse et qui met une âme en liberté!—
Le carcan s’est fendu, les nœuds ont éclaté!
Le roc sent remuer l’être extraordinaire;
Ah! dit Phtos, et sa joie est semblable au tonnerre;
Le voilà libre!

Non, la montagne est sur lui.
Les fers sont les anneaux de ce serpent, l’ennui,
Ils sont rompus; mais quoi! tout ce granit l’arrête;
Que faire avec ce mont difforme sur sa tête?
Qu’importe une montagne à qui brisa ses fers!
Certe, il fuira. Dût-il déranger les enfers,
Certe, il s’évadera dans la profondeur sombre!
Qu’importe le possible et les chaos sans nombre,
Le précipice en bas, l’escarpement en haut!
Fauve, il dépave avec ses ongles son cachot.
Il arrache une pierre, une autre, une autre encore;
Oh! quelle étrange nuit sous l’univers sonore!
Un trou s’offre lugubre, il y plonge, et, rampant
Dans un vide où l’effroi du tombeau se répand,
Il voit sous lui de l’ombre et de l’horreur. Il entre.
Il est dans on ne sait quel intérieur d’antre;
Il avance, il serpente, il fend les blocs mal joints;
Il disloque la roche entre ses vastes poings;
Les enchevêtrements de racines vivaces,
Les fuites d’eau mouillant de livides crevasses,
Il franchit tout; des reins, des coudes, des talons,
Il pousse devant lui l’abîme et dit: Allons!
Et le voilà perdu sous des amas funèbres,
Remuant les granits, les miasmes, les ténèbres,
Et tout le noir dessous de l’Olympe éclatant.
Par moments il s’arrête, il écoute, il entend
Sur sa tête les dieux rire, et pleurer la terre.
Bruit tragique.

A plat ventre, ainsi que la panthère,
Il s’aventure; il voit ce qui n’a pas de nom.
Il n’est plus prisonnier; s’est-il échappé? Non.
Où fuir, puisqu’ils ont tout? Rage! ô pensée amère!
Il rentre au flanc sacré de la terre sa mère.
Stagnation. Noirceur. Tombe. Blocs étouffants.
Et dire que les dieux sont là-haut triomphants!
Et que la terre est tout, et qu’ils ont pris la terre!
L’ombre même lui semble hostile et réfractaire.
Mourir, il ne le peut; mais renaître, qui sait?
Il va. L’obscurité sans fond, qu’est-ce que c’est?
Il fouille le néant, et le néant résiste.
Parfois un flamboiement, plus noir que la nuit triste,
Derrière une cloison de fournaise apparaît.
Le titan continue. Il se tient en arrêt,
Guette, sape, reprend, creuse, invente sa route,
Et fuit, sans que le mont qu’il a sur lui s’en doute,
Les olympes n’ayant conscience de rien.

V
LE DEDANS DE LA TERRE

Pas un rayon de jour; nul souffle aérien;
Des fentes dans la nuit; il rampe. Après des caves
Où gronde un gonflement de soufres et de laves,
Il traverse des eaux hideuses; mais que font
L’onde et la flamme et l’ombre à qui cherche le fond,
Le dénoûment, la fin, la liberté, l’issue?
Son crâne est son levier, sa main est sa massue;
Plongeur de l’ignoré, crispant ses bras noueux,
Il écarte des tas d’obstacles monstrueux,
Il perce du chaos les pâles casemates;
Il est couvert de sang, de fange, de stigmates;
Comme, ainsi formidable, il plairait à Vénus!
La pierre âpre et cruelle écorche ses flancs nus,
Et sur son corps, criblé par l’éclair sanguinaire,
Rouvre la cicatrice énorme du tonnerre.

Glissement colossal sous l’amoncellement
De la nuit, du granit affreux, de l’élément!
L’eau le glace, le feu le mord, l’ombre l’accable;
Mais l’évasion fière, indignée, implacable,
L’entraîne; et que peut-il craindre, étant foudroyé?
Il va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé,
Il se fraie un chemin tortueux, tourne, tombe,
S’enfonce, et l’on dirait un ver trouant la tombe;
Il tend l’oreille au bruit qui va s’affaiblissant,
S’enivre de la chute et du gouffre, et descend.
Il entend rire, tant la voix des dieux est forte.
Il troue, il perce, il fuit...—Le puits que, de la sorte,
Il creuse est effroyable et sombre; et maintenant
Ce n’est plus seulement l’Olympe rayonnant
Que ce fuyard terrible a sur lui, c’est la terre.