LE JARDIN DE MARRÈS
Le Jardin
de
MARRÈS
PAR
BÉRÉNICE
LIBRAIRIE OLLENDORFF
50, Chaussée d'Antin, 50
PARIS
Tous droits réservés
LE JARDIN DE MARRÈS
CHAPITRE PREMIER
D'UNE PAROLE PRONONCÉE CERTAIN JOUR DANS UN TRAMWAY
Pensez-vous que j'eusse consenti à être compris de tout le monde?
M. M. (Préface d'Un homme vibre.)
Comment nous nous retrouvâmes, Marrès et moi, après une séparation de plus de dix ans et quelques jours avant la déclaration de guerre, la chose vaut d'être contée en tête de ces pages.
Aussi bien, par les paroles qui en furent l'occasion et par les événements qui la suivirent, a-t-elle pour moi un caractère presque symbolique.
Nous étions au 5 juillet.
J'ai remarqué que ce mois me fut toujours propice: c'est en juillet que j'avais fait la connaissance de Marrès, alors que je n'étais encore qu'une gosse, et en juillet encore que je l'avais revu à Aigues-Mortes plusieurs années après. Il me semblait ainsi qu'en juillet rien ne pouvait plus m'arriver que d'heureux.
—J'ai gardé le culte du mois, aimais-je à lui redire... du mois que je vous ai connu...
Il trouvait la phrase amusante et il souriait en ramenant en arrière d'un geste familier la belle mèche noire qu'il avait habituée à tomber sur son front.
Donc, cet après-midi de juillet, vers cinq heures, je me trouvais dans le tramway Vincennes-Louvre. J'avais été à Saint-Mandé porter quelque secours à une pauvre femme, mère de sept enfants et dont le mari gagnait quatre francs par jour dans je ne sais quelle usine. Il faisait très chaud et l'air était lourd. Je me souviens que je lisais dans l'Écho de Bordeaux un article admirable de Frédéric Basson sur les cure-dents de Napoléon et sur le Beauharnais, frère de Joséphine.
Après avoir reçu mes six sous, le conducteur avait passé au voyageur qui était assis en face de moi, mais un peu sur la droite. Puis, s'adressant au voisin de celui-ci, il avait demandé:
—Jusqu'où, monsieur?
Alors une voix un peu lasse, mais énergique, répondit:
—Jusqu'au bout.
Il y avait dans ces simples mots tant de volonté concentrée, et l'accent dont ils étaient marqués était tel que, par un phénomène singulier, ils me parurent avoir une importance formidable, gigantesque, et sous laquelle je me sentis écrasée.
A ce «jusqu'au bout», simple réponse à une simple question, les railleurs feindront de s'étonner que quelqu'un n'ait pas répliqué par un «Déjà?» anticipé autant qu'irrévérencieux, et les sceptiques affirmeront qu'il serait bien miraculeux que la prescience me fût venue à cet instant des événements ultérieurs dans lesquels ces mêmes mots devaient revêtir un sens supérieur. Je dédaignerai les railleurs, et je dirai aux sceptiques que je n'eus pas à ce moment l'idée, moi petite, que nous pouvions être à quelques jours de la Grande Secousse. J'avoue au contraire que mes pensées étaient bien loin de la guerre.
Mais cette concession faite, ou plutôt cet hommage rendu à la vérité, je n'en maintiens que plus énergiquement mon affirmation: ces mots tout simples m'emplirent d'un trouble inexprimable, d'une émotion confuse, comparable à celle que j'éprouvais à Aigues-Mortes lorsque Maurice me disait: «J'ai soif» ou: «Nous aurons de l'orage.»
Ce fut toujours, en effet, une caractéristique des paroles de mon ami d'avoir, outre leur signification immédiate, un sens profond qui subsiste alors qu'elles-mêmes ont passé avec la circonstance qui les a fait naître.
Chose étrange, je n'avais pas reconnu la voix de Maurice! Mais sa parole me l'avait fait deviner. Je levai les yeux et je l'aperçus de profil.
A-t-on déjà remarqué que les hommes peuvent être divisés en deux catégories: ceux qu'il faut voir de face, c'est-à-dire ceux dont la physionomie n'a sa signification complète que lorsqu'elle est considérée dans son plein, et ceux dont tout le caractère réside dans le profil? Marrès est de ceux-ci.
Je voyais donc le profil de Marrès se détacher en bistre sur le fond clair de la vitre qui l'encadrait exactement.
Il me parut très peu changé, et à son avantage.
Encore une fois, ma pensée était fort loin de la guerre, mais je fis malgré moi cette réflexion: Comme il serait bien en sergent de chasseurs!...
Je revenais, on s'en souvient, de Saint-Mandé-Vincennes et j'avais rencontré là-bas quelques sous-officiers dont la vue m'avait laissée rêveuse.
Avant même que la réflexion eût ratifié mon geste spontané, je m'élançai à côté de lui sur la banquette. Il eut une exclamation de bonne surprise et me tendit joyeusement ses deux mains:
—Ma vieille amie...
Puis aussitôt, songeant que ce mot de vieille amie pouvait légitimement m'offenser (dame!), avec sa délicatesse toute féminine, il ajouta:
—Vous n'avez pas changé.
—Bon! m'écriai-je, je faisais la même réflexion à votre sujet.
Je vis qu'il était fort content de mon affirmation. D'un geste rapide il assura son col, tâta sa cravate et rectifia son gilet.
Et soudain une brève et involontaire évocation me ramena à plus de quinze ans en arrière, dans le cher jardin d'Aigues-Mortes où, la main dans la main, nous suivions le caprice odorant des chemins...
Je me ressouvins de ces minutes exquises où les fleurs qu'il jetait dans mon esprit étaient plus belles et plus parfumées que celles dont je dépouillais le parterre pour lui en faire hommage.
Certes, je n'ignore pas que dans le livre qui m'est consacré, il m'a traitée en simple volatile, qu'il m'a représentée comme une gamine sans cervelle dont l'ignorance le reposait, et mes bonnes camarades m'ont prouvé qu'il s'était, comme on dit, payé ma physionomie, en même temps peut-être que celle de ses lecteurs. Mais ce n'en est pas moins une fortune singulière pour moi que d'avoir été l'occasion d'une œuvre comme celle à laquelle il a donné mon nom. Ce que je lui pardonnerais le moins, c'est d'avoir tenté de me faire passer pour morte, au lieu d'avouer carrément que j'avais levé le pied avec le petit Max. Mais ceci est une tout autre affaire...
Si je ne craignais d'employer une image désastreuse, je dirais que la gloire présente de Marrès me couvre de son ombre—mais comment une gloire aussi brillante aurait-elle une ombre?
Au surplus, je m'égare et je dois terminer cette trop longue préface.
Au Louvre, nous descendîmes et il m'emmena prendre un bock à la brasserie Marengo.
—J'aime beaucoup cet endroit, me dit-il.
—A cause du veau? demandai-je étourdiment.
Il eut un haussement d'épaules:
—Mais non... à cause de la bataille! tonna-t-il.
Honteuse, je me fis toute petite et nous restâmes sans parler. Mais son silence même, on le sait, dit toujours quelque chose...
Et soudain il l'interrompit pour me demander:
—Penses-tu qu'on aura la guerre?
Je le regardai, comme si j'avais mal entendu.
Il répéta:
—Penses-tu qu'on aura la guerre?
En toute occasion et venant d'un autre que lui, la question m'eût paru absurde: et je n'ai jamais aimé à être prise pour une bécasse.
Mais je compris que c'était sérieux, et c'est sérieusement que je répondis:
—Non. Et vous?
Maurice fit alors un grand geste circulaire. Le garçon, s'imaginant que cela signifiait: «Remettez-nous ça», se précipita pour enlever nos bocks vides et en rapporta deux autres.
Maurice m'expliquait son geste:
—Le cercle se resserre, et je crois que le centre s'obscurcit...
De quel cercle parlait-il? et comment un centre peut-il s'obscurcir, je ne sais. Je crus discerner dans cette parole une menace grave et je ressentis le même trouble qu'une demi-heure plus tôt, quand il avait dit: Jusqu'au bout.
Je le regardai. Et de nouveau il m'apparut de profil. Involontairement je pensai à l'une des belles médailles romaines qui sont au Musée du roi René. Mais j'étais trop troublée pour poursuivre ce parallèle numismatique. J'avais soif de savoir, de comprendre...
Aussi est-ce avec avidité que je bus mon bock:
—Alors, demandai-je en m'essuyant les lèvres, vous allez rester à Paris, en prévision des événements?
—Cette bière est détestable, me dit-il. On voit bien que c'est de la Munich...
Puis, répondant à ma question:
—Non. Je ne resterai pas à Paris. Je m'en vais en Palestine...
—Comme Guillaume II? demandai-je étourdiment.
Il eut une voix sifflante pour me répondre:
—Non!... Comme Chateaubriand!
Quatre semaines après, c'était la Grande Secousse: la guerre déclarée, et le commencement de cette période terrible et magnifique qui n'est point encore terminée à l'heure où j'écris.
CHAPITRE II
DE CE QUE SONT AU VRAI CES COURTES NOTES ET DE L'IMPORTANCE QU'IL SIED DE LEUR ACCORDER.
Ah! ces langoustes si difficiles à digérer! Combien nous en souffrîmes, moi et Simon, dans ces longues après-midi.
Un Homme vibre. Ch. II.
Malgré l'ordre que je me propose de leur donner, je sens bien que ces notes vont sembler incohérentes même aux lecteurs bienveillants.
—Pourquoi cette poule se mêle-t-elle d'écrire? demanderont certains.
D'abord, «poule», c'est bien vite dit. Et à notre époque où tant de chapons voudraient se faire passer pour des coqs, est-il bien certain que «poule» soit une injure?
Au surplus, je tiens à m'expliquer, puisqu'aussi bien je dirai du même coup comment, à supposer qu'on m'en veuille faire l'honneur, il importe de lire cet essai.
J'étais en Bretagne au moment où l'ordre de mobilisation générale fut donné. Je me ressouvins aussitôt de notre conversation de la brasserie Marengo:
—Comme il avait vu juste! m'écriai-je.
Mais j'étais seule, et personne ne me demanda de qui je parlais.
Je ne pus rentrer à Paris que cinq jours après, et tout aussitôt une pensée me traversa l'esprit:
Je le connais: il s'est engagé... J'en suis sûre!... On n'aura pas pu le retenir...
N'écoutant pour ainsi dire que mon manque de courage, je sautai dans un taxi-auto et je me fis conduire chez lui.
—Monsieur est déjà parti? demandai-je au valet de chambre, pressentant la réponse. Dites-moi la vérité... toute la vérité...
—Parti pour où? demanda ce stupide mercenaire.
Je le bousculai, car une porte s'était ouverte et, dans l'encadrement, j'avais vu Marrès qui venait à moi la main tendue:
—Ah!... cher Maître!... Je craignais d'arriver trop tard!...
Il me rassura en me tapotant paternellement la joue. Ordinairement je déteste ce geste auquel sont trop enclins les vieux messieurs. Mais je le laissai faire parce que, dans ma hâte à accourir, j'avais oublié de mettre de la poudre.
—Je suis si contente, m'écriai-je, si contente... Au moins je vous aurai revu avant...
—Avant quoi?...
J'eus ce petit frisson spécial qu'on a dans la colonne vertébrale quand on s'aperçoit qu'on a commis la forte gaffe. Toutefois il était trop tard pour reculer. Et c'est en bafouillant que je tentai d'expliquer:
—J'avais cru... vous comprenez... mais c'est bien sûr que... vous rendrez beaucoup plus de services... D'ailleurs, chacun à sa place... Seulement, je vais vous dire, je pensais... à ce bon Déroulède...
—Déroulède!... Ah! Déroulède!...
Maurice releva sa mèche, d'un geste prompt, et, me conduisant à un petit fauteuil, bien en face de sa table de travail, il me fit asseoir:
—Je te remercie d'avoir évoqué ce nom, me dit-il. Car il contient, si je puis dire, toute la réponse que j'ai à faire à ta question... Car je te comprends bien, petite: tu t'étonnes de me voir ici, et tu te dis que Déroulède fût déjà parti... Je ne le nie point. Mais considère ceci: en partant, Déroulède m'eût laissé pour lui succéder, tandis que moi partant, qui donc me succéderait?... As-tu songé à cela?
C'était péremptoire en effet, et je fus toute honteuse de n'y avoir pas pensé.
Je sautai au cou de mon maître en lui demandant pardon. Il se montra indulgent:
—Tu vois, gamine? un peu de réflexion et tu n'aurais pas commis cette faute contre la justice et contre Moi...
J'eus un silence pour lui dire toute ma pensée. Il me remercia du regard. Puis, dans un soupir de regret et de résignation, il conclut:
—Il faut bien, comprends-tu, qu'il y en ait qui restent...
Cette nouvelle parole, si juste, si profonde fut, je puis le dire, le point de départ de ce petit cahier. Il me sembla désolant que cette parole pût être perdue pour la pensée française, et je me sentis toute pleine du besoin généreux de la répandre.
Or, si je cédais à ce plaisir, pourquoi donc l'offrir isolément aux méditations reconnaissantes de mes amis? Puisque le bienheureux hasard d'une rencontre en tramway m'avait fait retrouver mon ami, puisque j'allais désormais profiter de ses leçons, pourquoi eussé-je gardé pour moi toute seule les fleurs qu'il allait me permettre de cueillir en son jardin?
L'idée n'était-elle pas séduisante d'en faire un bouquet pour l'offrir au contraire à mes contemporains?
Les brèves notes qui suivent sont nées de cette idée. Si on daigne les lire, qu'on veuille bien ne les prendre que pour ce qu'elles sont: tout le monde ne peut pas être Eckermann s'entretenant avec Gœthe, ni Marrès lui-même avec Renan ou le général Boulanger.
Qu'on néglige donc ce qui est de moi pour ne s'arrêter qu'à ce qui est de Lui.
CHAPITRE III
AFIN QUE SOIT LIQUIDÉE UNE FOIS POUR TOUTES LA QUESTION DE LA «RACINE»
Cette petite Bérénice me sert à étudier la psychologie.
Le Parterre de Bérénice. Ch. VIII.
Encore un mot, cependant. Et qui servira d'introduction à une utile parenthèse.
Marrès m'a toujours représentée comme un petit animal curieux, sensible, mais sans importance, et dont il aimait à faire fonctionner l'âme simple comme il l'eût fait des rouages d'un lapin mécanique. Il a dit de moi ce qu'il a voulu et je ne proteste point. Mais si je lui fus jadis un amusant sujet d'études, mon bon Maître ne se doute pas que fort souvent je l'ai comme on dit «fait poser», et que c'est lui qui, au rebours, en était un pour moi! Messieurs les «psychologues» regardent les autres sans se rendre compte qu'ils sont regardés eux-mêmes, et rien ne me semblait plus drôle, à moi, petite femme ignorante, que quand Marrès croyait «se pencher sur mon âme» et employait avec Simon de grands mots abstraits pour m'épater.
On sait l'admiration déférente que j'ai pour Maurice et le respect que je professe pour son talent, mais ils ne m'empêchaient point, de temps en temps, de le faire, comme on dit, «monter à l'arbre».
Oh! comme il y montait bien! Et comme alors mon petit carnet s'enrichissait de notations pittoresques autant que maladroites, et de caricatures innocentes!
Quand il me surprenait dans quelque coin en train d'écrire, Marrès se moquait, en abusant contre moi d'une supériorité que je suis la première à proclamer, mais de laquelle j'aurais voulu le voir moins sûr lui-même, et dont la conscience évidente qu'il en avait ne laissait pas, parfois, d'être assez agaçante:
—Ah! ah! raillait-il, Madame fait son article?... Et dans quel journal paraîtra-t-il, cet article?...
Un article! Un article!... Il y a des gens qui, lorsqu'ils prononcent ce mot-là, semblent en avoir plein la bouche. Comme si un article était une chose si difficile et si importante! J'en ferais, moi, des articles, si on voulait. Ce ne sont pas les idées qui me manquent... Sans doute, il y a l'orthographe: mais, comme dit René Bazin, les typos et les correcteurs sont là pour la mettre! Quant au style... Est-ce que M. Henry Bordeaux en a? Alors...
Mais je m'égare et j'en reviens à mon bon Maître que, disais-je, je m'amusais parfois à taquiner. La chose était facile: il me suffisait lorsque je le voulais, de faire allusion à ses origines auvergnates... Et si je touche incidemment à ce sujet, ce n'est point par goût pour les digressions, mais dans le but, au contraire, de fixer définitivement un point important.
Certain jour qu'il était d'assez méchante humeur—à cause d'un de ces sacrés homards qui ne voulait pas passer—il m'avait dit:
—Petite, tu raisonnes comme une Auvergnate!
Moi qui suis d'Aigues-Mortes, m'entendre appeler dérisoirement «Auvergnate» par quelqu'un dont le père est de Saint-Flour, cela me parut intolérable!
Je répliquai donc hargneusement:
—Auvergnate? C'est bien mieux vous...
A peine avais-je proféré cette insolence que je la regrettai. Je vis une flamme passer dans son regard:
—Petite, me dit-il sur un ton de fraternel mais ferme reproche, je vais t'expliquer... Il se peut que ma famille soit Auvergnate. Et même, puisque René Gillouin l'a dit, je veux bien l'admettre... Mais moi, je suis Lorrain... comme un autre, par exemple, serait militaire.
—Par profession?
—Non, petite, par vocation!... Je suis «devenu» Lorrain, comprends-tu? J'ai connu un homme que ses malheurs avaient rendu Polonais. De même, suis-je devenu, moi, Lorrain par ma volonté et mes efforts soutenus. Et plus j'ai eu de mal à acquérir cette qualité, moins on a de raison de me la contester...
—Mais... à ce compte, vous eussiez pu aussi bien devenir Breton...
—Il y avait déjà Botrel...
—Je n'y pensais pas...
—Il y a des déracinés... Moi, je suis, si tu veux bien, un «enraciné»...
—Oui... Mais quand vous dites: «Mes pères» s'agit-il de vos pères auvergnats ou des autres?...
—Tiens, va-t'en, tu es trop bête!... me dit-il.
Il était vexé, et je crus voir s'élever entre nous le nuage noir d'un dissentiment auquel ma folle imagination donna aussitôt forme d'un bougnat marchand de marrons...
Depuis, je me suis cent fois remémoré cet entretien, et j'ai connu combien j'avais été sotte et combien Maurice avait été profond. J'ai cru devoir le relater ici, bien qu'il remonte à près de quinze ans, par esprit de contrition d'abord, et surtout pour fixer définitivement ce point si opiniâtrement controversé par la malignité contemporaine: Oui, Marrès est Lorrain, et il le sait mieux que personne, puisque c'est lui-même qui s'est choisi cette carrière.
CHAPITRE IV
D'UN NOM JETÉ DANS LA CONVERSATION
Attention! m'écriai-je, car il me semble que je vais avoir une idée!...
Un Homme vibre. Ch. I.
A peine en étions-nous aux hors-d'œuvre que je commis l'impertinence d'employer des termes abstraits.
Le Parterre de Bérénice. Ch. VIII.
Ce n'est pas pour évoquer des souvenirs anciens que j'ai ouvert ce cahier. Ce que je veux brièvement relater, ce sont les points importants de nos entretiens pendant la guerre. Ce que je désire c'est parcourir à nouveau, en compagnie de mes lecteurs, les allées exquisement fleuries du jardin délicieux de mon grand ami.
Dès la seconde visite que je fis à mon Maître, nous nous retrouvâmes sur le pied de la chère intimité d'autrefois. Il ne se penchait plus sur mon âme, mais me permettait de m'incliner vers la sienne. Et c'était très bon et très réconfortant.
Par ce qui suit, on jugera de la familiarité charmante qui s'était établie entre nous.
Un matin, comme j'arrivai chez lui, je me permis de dire un peu étourdiment:
—Devinez, cher Maître, comment on vous appelle dans une feuille que je lisais tout à l'heure en métro?... Je me hâte de vous dire que c'est stupide....
—Alors, comment veux-tu que je devine?...
—En effet, vous ne pouvez pas... Mais je ne sais si j'ose...
—Dis toujours.
—Eh bien, on vous appelle «Guère-à-la-Guerre». C'est idiot?
—Mais non... Cela prouve que ces gens-là ne comprennent pas mon rôle. Voilà tout.
Il répéta en secouant la tête:
—Ils ne comprennent pas mon rôle.
D'un geste énergique il releva la mèche noire qui ombrage son front.
Malgré moi je songeai à l'ironie tout accidentelle de ces mots: «la mèche sur le front» appliqués au cas particulier. Involontairement je dus avoir un sourire, car mon bon Maître me rudoya quelque peu:
—Ah! ah!... tu ris? Comme les autres?... Petite dinde, va!...
Très évidemment il se méprenait. Mais le moyen de lui expliquer que si j'avais souri ce n'était point de l'évocation qu'il avait faite de son rôle, et que seule «la mèche sur le front» en était cause?
Il reprit:
—On se trompe sur moi dans les deux sens, et on colporte à mon sujet des balivernes qui me font le plus grand tort. J'ai à me défendre de certains de mes amis autant que de mes ennemis. Un de ces journalistes qui, selon la forte expression de Mürger, voudraient «se fourrer dans mes poches pour arriver en même temps que moi au débarcadère de la renommée» et qui ne reculent devant aucune flatterie, un de ces journalistes a imprimé ceci: «Nous ne nions pas l'intervention de sainte Geneviève dans la défense de Paris, mais qui donc affirmerait que sans Marrès la victoire de la Marne eût été possible?»
—Mais, c'est la vérité! m'écriai-je. Sans vous...
Je vis que cette explosion de ma sincérité lui faisait plaisir. Il me remercia d'un geste de la main, et modestement:
—Mieux que personne je sais quelle est ma part dans le triomphe de la Marne, mais il ne faut pas le dire... Je veux que mon rôle soit compris de tous en étant à lui-même sa propre explication!...
Puis, répondant à sa pensée intérieure, il reprit:
—Parbleu, tout comme un autre, j'aurais rêvé, moi aussi, de m'élancer à l'assaut, à la tête de mes braves alpins...
—Ah! fis-je. Ç'aurait été des alpins?...
—Des alpins ou des chasseurs... De m'élancer à l'assaut, disais-je, à la tête de mes poilus... Mais, j'ai su comprendre les nécessités supérieures. Tu n'es pas sans avoir entendu parler de l'utilisation rationnelle de toutes les forces de la nation... C'est ce que les Anglais expriment par: «The right man in the...»
—Sans doute, mais si de Mun avait vécu?...
Mon bon Maître leva les bras au ciel comme pour le prendre à témoin de ma bêtise. Puis il ajouta (sans répondre cependant à ma question):
—Je t'aurais fait lire mon article de demain si tu étais venue plus tôt...
—J'ai été retardée par ma blanchisseuse. Et puis je n'ai trouvé qu'un méchant fiacre..., un cheval impossible... et un Collignon...
J'eus la perception très nette que ce nom de Collignon sonnait désagréablement à l'oreille de mon Maître. Il déteste les frivolités, et j'ai trop souvent le tort de me laisser entraîner à parler mon argot de jadis. Et bien sûr que «Collignon» n'est pas un mot à employer dans un milieu académique. Toutefois cette incorrection légère ne méritait pas certainement le coup d'œil dont Marrès me foudroya.
Car aucun doute n'était possible: sans le vouloir j'avais offensé mon Maître! il ne dissimula pas:
—J'ai à travailler. Va-t'en...
Il n'y avait qu'à obéir, et je m'en fus.
Dans le métro, il y avait un amour de petit sous-officier blond qui, je crois, essaya de me faire du pied, mais j'y fis à peine attention, obsédée que j'étais par cette angoissante question: pourquoi ce nom de Collignon a-t-il si fort indisposé mon Maître?
Plus tard, en réponse à une question timide que je fis, on m'apprit qu'une des plus belles figures qui aient traversé l'histoire de cette guerre répondait précisément à ce nom: il s'agit d'un homme de haute situation mondaine et de fortune qui, à cinquante-huit ans, s'était engagé volontairement et avait trouvé la mort glorieuse après quelques mois de campagne...
Comme on le pense, cet éclaircissement ne dissipa point mon trouble, et aujourd'hui encore je ne m'explique pas l'attitude singulière de mon Maître.
Marrès s'est-il trompé sur mon intention? Je l'ignore, et, sans doute, ne se souvient-il plus de l'incident dont il sourira avec son indulgence coutumière à mon endroit.
CHAPITRE V
UNE STATION DE PSYCHOPHYSIOLOGIE
Simon s'écarta un moment derrière une haie et je fus horriblement jaloux de lui: car tous nos laxatifs demeuraient impuissants.
Un Homme vibre. Ch. 1.
Il faut relire la phrase qu'avec un pieux respect j'ai épinglée comme épigraphe à ce bref chapitre. D'abord, c'est un modèle d'euphémisme, qui montre qu'on peut dire les choses les plus délicates à condition de vouloir bien se donner la peine de choisir ses termes. Ensuite, elle est comme une lumière volontairement projetée par mon Maître sur son œuvre!
Tout le monde se souvient de cet admirable premier chapitre de Un homme vibre de quoi elle est extraite: l'auteur expose que son ami Simon et lui sont allés passer ensemble les mois d'été à Jersey; ils mangent de ces homards qu'ils trouvent «de digestion si lente» et ils absorbent force thé pour combattre l'âpre dyspepsie.
Il semblerait que cette situation soit entachée de mesquine vulgarité? Elle a, au contraire, une ampleur philosophique admirable! Elle résume et synthétise en effet de façon saisissante la dépendance étroite en laquelle peuvent être la psychologie et la physiologie d'un individu donné.
Les «digestions difficiles» de Marrès et de son ami Simon au bord de l'Océan ne sont point un symbole: elles sont une réalité de fait dont il importe de tirer l'enseignement. Le homard est échauffant, c'est connu... Aussi quelle joie lorsque Simon, premier libéré des suites du déjeuner, trouve en lui-même un motif suffisant de s'éloigner derrière une haie. Son ami alors le félicite en l'enviant.
Mesure-t-on la délicatesse apportée par notre auteur en—dirais-je—la matière?
D'autres eussent fait de maladroites allusions à de prosaïques Janos (d'ailleurs boches) ou à des Jubol réclamiers. Mais c'eût été d'une trivialité inconciliable avec la noblesse du sujet.
Le grand mérite d'une phrase semblable émanant d'un penseur comme lui, c'est de souligner ainsi qu'il sied l'importance des fonctions digestives dans la vie sociale.
La révolution anglaise, on le sait, est moins due aux calculs ambitieux de Cromwell qu'à ceux qui tourmentaient sa vessie. Supposez Napoléon dyspeptique: du même coup vous supprimez la campagne d'Italie et il n'y a plus de 18 brumaire! Rousseau, que mon bon Maître aimait tant avant d'avoir reconnu qu'il était plus expédient de le détester, était gastralgique, c'est certain: et c'est l'explication des Promenades d'un Solitaire et des Lettres de la Montagne d'un individualisme si agressif. De même, Un Homme vibre et Sous l'œil des Tartares n'existent, si je puis dire, qu'en fonction opposée au bicarbonate de soude et aux lithinés Gustin. Une meilleure digestion ou une pharmacopée fâcheusement opérante eussent pu nous priver de ces œuvres étonnantes.
Lorsque Marrès dit: «Mon esprit», cela signifie aussi: mon suc gastrique.
Le Foie, l'Espérance et la Charité sont les trois fondements vrais de l'intellectualisme supérieur et intégral!
Quand donc, Marrès voyant Simon s'écarter derrière une haie, avoue qu'il l'envie, ce n'est pas seulement l'expression d'un état physiologique: c'est en même temps une aspiration éperdue vers l'idéal.
Voilà ce dont il faut se pénétrer pour bien entendre l'œuvre marrésienne.
Quand mon Maître écrit: «Tant il est difficultueux de tromper la malignité des digestions...»; et quand il dit: «Et la viande, surtout, me faisait horreur», soyez assuré que ce ne sont point là des détails destinés par vanité à de futurs biographes, mais que ces phrases constituent une nécessaire introduction à l'étude de son œuvre propre.
Il n'est pas jusqu'à cette admirable remarque: «D'ailleurs, nos néo-catholiques ne sont que des esprits vagues auxquels il ne convient pas de prêter plus d'importance qu'à la tasse de thé où ils se noieront» qui ne soit le reflet et la conséquence de l'état physiologique spécial de mon ami, dans lequel toute notion se lie à une situation gastrologique donnée ou au geste qui peut la déterminer.
... Au milieu de la route qu'ils veulent bien parcourir avec moi, j'ai pensé devoir proposer à mes lecteurs cette «station» psychophysiologique que je me suis imposée à moi-même—comme une sorte de repos nécessaire avant la marche et de coup d'œil jeté sur la carte avant de poursuivre l'inspection.
Si donc, faisant allusion à son attitude militaire, ses détracteurs habituels expriment volontiers cette idée que «Marrès manque d'estomac», il faut leur répondre qu'ils ont raison plus même qu'ils ne le croient, et que c'est précisément l'explication de ce qu'ils s'inquiètent obscurément de ne pas comprendre.
CHAPITRE VI
D'UNE CONVERSATION DONT LES BATONS POURRONT PARAITRE, MAIS A TORT, SINGULIÈREMENT ROMPUS.
Je M'aime trop pour manquer une occasion de M'être agréable.
Le Parterre de Bérénice. Ch. VII.
—J'aurais pu, moi aussi, tirer l'épée, me dit un jour le Maître, en prévenant une question qu'il sentait sur mes lèvres, mais qui donc eût tenu ma plume? Je n'entends pas revenir sur une discussion vingt fois rouverte...
—Ce qui veut dire qu'elle n'est jamais close?
—Tes interruptions, Bérénice, sont celles d'une oie...
—D'une...
—Ne te fâche pas, petite: j'entends par là qu'elles sont oiseuses... Je te disais donc que, m'appliquant à moi-même une sorte de loi Dalbiez morale et purement volontaire, j'aurais pu, pour mettre mes actes en concordance avec mes écrits, tirer moi aussi l'épée... et devenir ainsi une sorte de La Tour...
—D'Auvergne?
—Encore ton Auvergne?... Une sorte de La Tour de Lorraine! Mais la condition première pour une notoriété de ce genre est d'être mort: or, je te le demande, petite, pouvais-je, sans trahir, m'exposer à pareille extrémité? Je ne m'appartiens pas!... Tu sais qu'on a joué Bolette Caudoche au Français...
—Ah! oui... la reprise des affaires...
—Ça marche très bien, et nous n'arrêterons qu'en plein succès... pour reprendre en automne. Je t'inviterai au souper de douzième... Eh bien, ne penses-tu pas que Bolette représentée dans chaque ville de France par des troupes fraîches et bien exercées... je veux dire par des tournées de passage, ne soit de nature à entretenir dans le pays ce qu'on appelle si justement le cœur au ventre?
—Évidemment...
—Eh bien, petite, comprends ce que je vais te dire: Je suis l'homme que m'a fait mon succès et je suis prisonnier de ce succès. Si je m'avisais d'être autre que ce qu'on veut que je sois, on ne me reconnaîtrait plus. C'est en cela que j'avais raison de te dire que je ne m'appartiens pas... L'engagement que j'ai contracté pour la durée de la guerre...
—Non? interrompis-je. Pas de blagues?...
—... L'engagement que j'ai contracté à l'égard de moi-même est formel et péremptoire... Écoute, Bérénice, je suis allé l'autre jour à l'Académie, tout seul... tout seul... C'est là que j'ai composé la «Prière sous la Coupole»...
—Je croyais qu'elle était de Renan?...
—Bérénice, si tu te moques, je ne t'aimerai plus... C'est là que j'ai composé la «Prière sous la Coupole» et je vais te la lire...
Et je murmurai:
—Prière que je fis sous la coupole quand je fus arrivé...
A la vérité, je n'avais aucun mérite à faire cette citation parodique. C'est par Marrès lui-même que je connaissais ce titre célèbre et je confesse que—comme tant de gens!—j'avais trop entendu parler de la Prière sur l'Acropole pour songer à la lire jamais.
Mais mon Maître, dont la bienveillance pour moi était écrasante, interpréta ma parole comme la manifestation du désir de ne pas entendre sa lecture.
—Je n'insisterai pas, me dit-il en dissimulant la peine que je venais peut-être de lui causer. Mais avant que tu ne me quittes aujourd'hui, et pour clore cet entretien, je veux protester devant toi contre cette sorte de déconsidération dont certains pamphlétaires, d'ailleurs méprisables, tentent de frapper ceux qui luttent comme moi sur ce que j'appellerai le front intérieur...
J'étais redevenue fort attentive. Et il poursuivit, comme s'approuvant lui-même:
—Oui, c'est bien cela: le front intérieur... dont l'Écho de Bordeaux m'a constitué en quelque sorte le généralissime. Penses-tu, Bérénice, que ce soit une mince affaire que de tenir en haleine nos troupes civiles et de les ravitailler moralement? Ignore-t-on que chaque jour Basson, Pichepin et d'autres poilus...
—De quel régiment?
—De ma compagnie... L'Académie, tu devrais le savoir, est une Compagnie... Chaque jour, dis-je, nous tenons de véritables conseils de guerre... Nous préparons, si je puis dire, les possibilités intellectuelles de la victoire. A l'extérieur comme à l'intérieur. Qu'aurait fait, veux-tu me le dire, qu'aurait fait M. Delcassé dans les Balkans si nous ne l'avions entouré de nos conseils et constamment soutenu de notre approbation?
—Je me le demande...
—C'est un grand tourment, Bérénice, que la recherche de la vérité... Non pas de la simple vérité matérielle, mais de la vérité utile au peuple que nous avons mission de diriger. Lorsque le Matin annonça que les Russes n'étaient plus qu'à cinq étapes de Berlin—ce dont on le blâma beaucoup dans la suite—j'estime qu'il formulait là une idée très soutenable, nécessaire, indépendamment du fait même qui pouvait être controuvé. Il n'y a pas que la vérité tangible: il y a la vérité essentielle. Lorsque j'étais boulangiste...
—Hélas!
—Pourquoi ce stupide: hélas?... Je n'en rougis point... Et d'ailleurs c'était sous le pontificat de Léon XIII... Lorsque j'étais boulangiste et que, pour mieux entrer au Parlement, je me présentais comme antiparlementaire aux électeurs de Lunéville, je caressais déjà le projet de forger une âme à la nation... Tu entends, Bérénice?... De forger une âme à la nation. Et si j'ai changé d'enclume... Tu m'écoutes, Bérénice?...
Oui, j'écoutais... J'écoutais même avec avidité. Seulement, on ne se refait pas, et mes amis connaissent bien cette manie que j'ai de fredonner, même dans les cas les plus sérieux, et en raison même, pourrais-je dire, de l'attention que je porte aux choses...
Aussi est-ce sans la moindre intention ironique, et comme mécaniquement, du fait d'une association d'idées légitime autant qu'involontaire, qu'entendant Marrès évoquer ce rôle magnifique de forgeron de vérités sur une enclume nouvelle, je m'étais mise, cédant à mon démon familier, à sifflotter entre mes dents:
C'est pour la paix que mon marteau travaille...
Marrès eut un sursaut. Et j'en eus un autre lorsque je me rendis compte de l'impair que je venais de commettre.
Il y eut un petit silence angoissant, puis mon Maître, me regardant dans le blanc des yeux, prononça en se citant lui-même:
—«La vulgarité ne m'atteint pas, car je couvre le scandaleux murmure qui monte des autres vers moi par des airs variés, que mon âme me fournit à volonté».
Nous nous quittâmes alors sur un mot bref.
CHAPITRE VII
DES PLUS BELLES FLEURS QU'IL ME FUT DONNÉ DE CUEILLIR
Lorsqu'un homme excelle dans l'art de penser à quoi servirait-il en voulant se mêler d'agir?
Tout amour sauf contre la licence. 2.
Quelque dédain qu'il affectât de l'opinion d'autrui, je vis bien que le désir subsistait en Maurice de s'expliquer sur les divers points où s'était si brutalement déconcertée ma logique trop terre-à-terre de petite femme ignorante:
—Aux heures tragiques que nous vivons, me disais-je, il n'y a que deux attitudes possibles: se battre—ou admirer! Mais qui donc accepterait de sembler admettre à son profit une définition de ce genre: «La guerre, c'est la mort des autres.»?
Bien vite pourtant je m'étais rendu compte de ma sottise. Et gagnée tout entière à sa philosophie qu'avant même de l'avoir comprise et malgré l'apparence je sentais bien être une philosophie de sacrifice, j'étais heureuse de lui fournir occasion d'en disserter avec cet abandon généreux qu'il me témoigna toujours et dont je suis si légitimement fière.
Avec prévenance, je provoquais ses réponses énergiques et péremptoires, et le spectacle du merveilleux parterre intellectuel aux allées rectilignes, bordées des fleurs précieuses de son esprit, effaçait peu à peu dans mon cœur le souvenir charmant et endolori de mon pauvre jardinet d'Aigues-Mortes...
Croyant aller au-devant d'une réponse qu'il désirait me faire, je posai un matin à mon Maître une question:
—Étiez-vous, lui demandai-je, étiez-vous de ceux qui, aux heures troubles où von Kluck menaça Paris, délaissèrent la capitale et s'enfuirent à Bordeaux?
—De ceux, répéta-t-il en corrigeant légèrement un des termes que je venais d'employer, de ceux qui s'en furent à Bordeaux?... Non, je n'en étais pas...
—Ah!... c'est bien, cela! C'est très bien... J'en étais sûre....
—Je n'en étais pas parce que... j'étais parti avant eux...
Je dus montrer à Maurice une mine fort désappointée, car aussitôt il me prit le menton:
—Attends, dit-il. Ne te hâte point...
En détachant chaque mot, en parlant, je le compris bien, beaucoup moins pour moi-même que pour ceux auxquels je pouvais être appelée à rapporter ses paroles, il déclara:
—J'ai quitté Paris parce qu'il fallait qu'à ce moment l'exemple fût donné. Ne pas m'y résoudre eût été infliger au gouvernement une sorte de désaveu qui ne pouvait pas être dans mon intention et que l'union sacrée m'interdisait. De tous ceux qui furent pendant quelques mois Bordelais, j'étais un des chefs reconnus; il fallait donc que je les précédasse, à la manière d'un officier d'intendance intellectuelle... C'est donc de façon raisonnée, volontaire que je pris part à ce mouvement stratégique nécessaire. Je le raconterai d'ailleurs quelque jour dans son détail.
—Ce sera une belle page à ajouter à la série des «Romans de l'Énergie nationale».
—Ou plutôt au «Culte du Moi»... Car, encore qu'il y puisse paraître, je n'ai rien renié de ce que j'écrivais jadis. Comment, de l'exacerbation des sentiments personnels, peut naître l'esprit de dévouement et de sacrifice, et comment de ce qui fut un bréviaire d'égotisme on peut tirer (pour autrui) des leçons de patriotisme, tu le comprendras plus tard, Bérénice: car on écrira, je l'espère, des articles et des livres pour fixer ce point...
—Pourquoi ne les écririez-vous pas vous-même?
—Parce qu'assurément, et quoi que tu en penses, je le ferais moins bien que d'autres le pourront faire. Je t'ai montré déjà que les hommes comme moi doivent être avant tout les champions des idées qu'on découvre en leur œuvre. De malveillants imbéciles pourront extraire de mes livres vingt textes, cent textes contraires à mon attitude présente et les placer en épigraphes à je ne sais quelles libelles; qu'est-ce que cela prouverait contre l'idée que j'incarne aujourd'hui? Mon ami Simon...
—De l'Echo de Bordeaux?
—Mais non!... Mon ami Simon qui nous invita à dîner (souviens-toi...) aux Champs Élysées... J'ai conté dans le Parterre comment, exaspéré par les raisonnements qu'il tenait certain soir, je commis l'inconvenance de m'exprimer dès le potage en termes abstraits...
—Eh bien?