ŒUVRES
DE
V O L T A I R E
AVEC
PRÉFACES, AVERTISSEMENTS,
NOTES, ETC.
PAR M. BEUCHOT.
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TOME XIX.
SIÈCLE DE LOUIS XIV.—TOME I.
A PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, Nº 6.
FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, Nº 24.
WERDET ET LEQUIEN FILS,
RUE DU BATTOIR, Nº 20.
M DCCC XXX.
[TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME
DU SIÈCLE DE LOUIS XIV.]
PRÉFACE
DU NOUVEL ÉDITEUR.
Voltaire pensait, dès 1732, à donner l’histoire du Siècle de Louis XIV[1]. Ce ne fut toutefois qu’à la fin de 1739 qu’il publia un Essai sur le Siècle de Louis XIV. Ce morceau, composé de ce qui forme aujourd’hui à-peu-près les deux premiers chapitres de l’ouvrage, fait partie d’un Recueil de pièces fugitives en prose et en vers, par M. de V***, 1740, in-8º. Mais, malgré la date qu’il porte, ce volume avait paru à la fin de 1739, puisqu’un arrêt du conseil, du 4 décembre 1739, en ordonne la suppression. Parmi les variantes que présente l’Essai, j’ai conservé et mis en note (pages 267 et 268) deux passages qui m’ont semblé dignes de remarque. Je dirai, à cette occasion, que je n’ai pas trouvé dans l’édition de l’Essai autant de fautes que le croyait l’auteur[2].
Ce ne fut que dix à douze ans après que Voltaire publia enfin tout l’ouvrage. On fixe communément à l’année 1752 la publication du Siècle de Louis XIV. Cependant Voltaire lui-même, dans le XIIIᵉ de ses Fragments sur l’histoire générale (voyez tome XLVII), dit que son livre, composé en 1745, fut imprimé en 1750. Mais cela est contredit par une lettre à madame Denis, du 20 février 1751: Voltaire écrit qu’il s’amuse à finir le Siècle de Louis XIV. L’édition était commencée six mois après[3], et dut être achevée la même année. Il existe une édition en deux volumes petit in-12, sous le millésime de 1751. Elle a pour titre: Le Siècle de Louis XIV, publié par M. de Francheville, conseiller aulique de sa majesté, et membre de l’académie royale des sciences et belles-lettres de Prusse.
On conçoit que Voltaire, à la cour de Berlin, comblé «de bontés à tourner la tête[4],» occupé, non seulement de la composition de ses ouvrages, mais encore de la correction de ceux du roi[5], ait eu recours à quelqu’un pour les soins qu’exigeait l’impression de son livre. Le nom de Francheville, mis sur le titre de la première édition du Siècle, et conservé dans plusieurs des éditions suivantes, a fait dire à quelques personnes que cet ouvrage n’était pas de Voltaire, mais d’un Prussien. Voltaire déclare dans le Supplément (voyez tome XX) que M. de Francheville, Français réfugié, «voulut bien présider à la première édition du Siècle de Louis XIV,» c’est-à-dire se charger des détails et embarras de l’impression, qui durent être d’autant plus grands, que c’est, à ma connaissance, le premier livre imprimé tout entier avec l’orthographe de l’auteur.
A peine le Siècle parut-il, qu’il fut la proie des libraires. On en donna des éditions sous les noms de La Haye, deux volumes in-12; Dresde (Lyon ou Trévoux), deux volumes in-12; Leipsic (Paris), deux volumes, en quatre parties, in-12; Édimbourg, deux volumes in-12, etc. L’édition de Dresde (Lyon ou Trévoux), 1752, deux volumes in-12, est intitulée troisième. L’auteur n’avait pas encore donné sa seconde, qui parut à Leipsic, deux volumes in-12, ayant chacun deux parties. Cette seconde édition contient des additions et un Avis du libraire, qui parle de huit éditions faites en moins de dix mois. Elle avait été précédée de deux Avertissements imprimés successivement dans les journaux (Mercure, juin et novembre 1752). Je les ai imprimés tome XXXIX, pages 465 et 468.
C’est sur l’édition de La Haye, copie de celle de Berlin, 1751, que La Beaumelle donna son édition, Francfort, 1753, trois volumes in-12, dont je parlerai plus longuement (tome XX), dans ma Préface du Supplément au Siècle de Louis XIV, dont cette édition de La Beaumelle fut l’origine.
L’édition de Dresde, 1753, deux volumes petit in-8º, quoique donnée pour revue par l’auteur et considérablement augmentée, ne contient rien qui ne fût dans la seconde édition déjà mentionnée.
Voltaire ne cessa pourtant pas de revoir, corriger et augmenter son Siècle de Louis XIV. Lorsqu’en 1756 il donna son Essai sur l’histoire générale (voyez ma Préface du tome XV), il mit à la suite le Siècle de Louis XIV, qui y forme les chapitres CLXV à CCX. Le chapitre CCXI, intitulé: Résumé de toute cette histoire, est aujourd’hui le chapitre CXCVII de l’Essai sur les mœurs (voyez t. XVIII, p. 473). Le chapitre CCXII de 1756 est, depuis 1763, le chapitre XXXIV du Siècle de Louis XIV. Les chapitres CCXIII-CCXV forment, depuis 1768, les préliminaires du Siècle de Louis XIV.
Peu de temps après la publication de l’édition de 1756, Voltaire reçut de Lausanne le certificat de trois pasteurs, que j’ai rapporté dans une note, page 208. Empressé de faire usage de cette pièce favorable à Saurin, et ne voulant pas attendre la réimpression, il fit réimprimer les dernières feuilles du septième et dernier volume. Il put ainsi faire des additions aux articles Fontenelle, Gédoin, La Motte, et ajouter en entier les articles Destouches, Nivelle de La Chaussée, et Joseph Saurin. Il lui fallut en même temps changer les frontispices de l’ouvrage, qui, datés de 1756, ne pouvaient plus convenir à un ouvrage contenant un certificat du 30 mars 1757. Il n’en coûtait pas davantage de mettre à ces frontispices, seconde édition; cela fut fait. Mais les brocheurs et relieurs laissèrent souvent le frontispice de 1756 à des exemplaires qui contiennent le certificat.
Un nommé Lervêche[6], mécontent des expressions de l’article Saurin, et regardant le certificat comme surpris ou supposé, fit insérer, sans la signer, une assez longue lettre dans le Journal helvétique, d’octobre 1758. C’est pour répondre à Lervêche que Voltaire composa la Réfutation d’un écrit anonyme concernant la mémoire de feu M. Joseph Saurin[7], à laquelle Lervêche répliqua. Les pièces de cette querelle font partie de la Guerre littéraire, ou Choix de quelques pièces de M. de V***, 1759, in-12, de CXL et 183 pages, imprimé à Lausanne, chez Grasset. Voltaire, blessé de la publication de ce volume, composa Mémoire et Requête[8], pour en obtenir la suppression. Grasset, malgré la protection de Haller, craignant qu’on n’accédât à la demande de Voltaire, changea le titre du volume, et, sur le nouveau frontispice, mit seulement: Choix de quelques pièces polémiques de M. de V***[9]. C’était une précaution inutile; la demande de Voltaire n’eut aucune suite.
La réimpression de l’Essai sur l’histoire générale, en Hollande, 1757, sept volumes in-8º, fut faite sur un exemplaire de 1756, mais augmentée d’une table assez ample. Elle ne contient aucune des additions faites par l’auteur en réimprimant les dernières feuilles de son volume, ni conséquemment le certificat du 30 mars 1757, que Voltaire, au reste, supprima dans l’édition de l’Essai sur l’histoire générale, 1761-63, en huit volumes in-8º.
Dans cette édition de 1761-63 c’est au sixième volume que commence le Siècle de Louis XIV, volume qui est intitulé: Essai sur l’histoire générale, etc., tome sixième: ou suite, tome premier. Le Siècle de Louis XIV n’y a pas moins de soixante-deux chapitres. Le quarante-deuxième est consacré aux Artistes célèbres. Tous ceux qui le suivent sont relatifs à ce qui s’est passé après la mort de Louis XIV, et font, depuis 1768, partie du Précis du Siècle de Louis XV (voyez tome XXI). Le chapitre LXI, intitulé: D’un fait singulier concernant la littérature, et que les éditeurs divers ont placé les uns dans une division, les autres dans une autre, sera, dans la présente édition, au tome XLI (parmi les Mélanges, année 1763). C’est dans le même volume que je mettrai le chap. LXII de l’édition de 1763, sous son titre de: Conclusion et examen de ce tableau historique. C’est ce chapitre que les éditeurs de Kehl ont intitulé: Nouvelles remarques sur l’histoire à l’occasion de l’Essai sur les mœurs (et ont placé sous le nº XXIV des Fragments sur l’histoire); titre inexact, car ce morceau est antérieur aux Remarques publiées séparément en 1763, et qu’on peut voir aussi dans le tome XLI.
En 1768 parut le Siècle de Louis XIV, nouvelle édition, revue, corrigée, et augmentée, à laquelle on a ajouté un Précis du Siècle de Louis XV, quatre volumes in-8º. Le Précis du Siècle de Louis XV commence dans le troisième volume, et a trente-neuf chapitres (voyez ma Préface du tome XXI). C’est aussi en trente-neuf chapitres qu’est le Siècle de Louis XIV, qui est précédé de l’Avertissement que voici:
On a cru devoir commencer cette nouvelle édition du Siècle de Louis XIV par la liste de la maison royale et de tous les princes du sang de son temps. Elle est suivie de celle de tous les souverains contemporains, des maréchaux de France, des amiraux et généraux des galères, des ministres et secrétaires d’état, qui ont servi sous ce monarque. Après quoi vient le catalogue alphabétique des savants et artistes en tout genre. Cette instruction préliminaire est une espèce de dictionnaire dans lequel le lecteur peut choisir les sujets à son gré, pour se mettre au fait des grands événements arrivés sous ce règne.
Jusque-là, en effet, c’était à la fin du Siècle de Louis XIV, et quelquefois sous la forme de trois chapitres, qu’avaient été placés: 1º la Liste des enfants de Louis XIV, des souverains contemporains, etc.; 2º le Catalogue des écrivains; 3º les Artistes célèbres; objets qui, depuis 1768 (l’édition de madame de Genlis exceptée), ont été conservés en tête de l’ouvrage: voyez, dans le présent volume, pages 1, 47 et 223. C’était, ainsi que je l’ai dit, ce qui formait, en 1756 et 1757, les chap. CCXIII-CCXXV de l’Essai; et en 1763, les chap. XL-XLII du Siècle.
Dans l’édition in-4º des Œuvres de Voltaire, le Siècle de Louis XIV forme, avec le Précis du Siècle de Louis XV, les tomes XI et XII, datés de 1769. Le Siècle de Louis XIV se trouve dans les tomes XVIII et XIX de l’édition encadrée, ou de 1775: c’est la dernière édition authentique donnée du vivant de l’auteur.
Les éditions de Kehl contiennent quelques additions posthumes, parmi lesquelles il en est une qui me laisse quelques doutes de son authenticité. Dans la liste des maréchaux, à l’article Berwick (voyez page 20), on parle des Mémoires de Berwick, publiés par l’abbé Hook, en 1778. Ce sont les véritables mémoires du maréchal. Dans deux notes du chapitre XXI, Voltaire cite, pour les critiquer, ceux qui avaient été fabriqués par l’abbé Margon, et publiés en 1737. A-t-il vu la publication de l’édition de l’abbé Hook? Voltaire est mort dans la nuit du 30 au 31 mai 1778, après quelque temps de maladie. Le Catalogue hebdomadaire n’annonce les Mémoires que dans sa fouille du 13 juin. L’Année littéraire, en rendant compte des Mémoires, année 1778 (tome V, page 181 et suiv.), parle de Voltaire comme n’existant plus. Toutes les notes du Siècle de Louis XIV, où il est question des Mémoires publiés par Hook, sont des éditeurs de Kehl, qui, dans le chapitre XXI, à la suite d’une note de Voltaire, établissent que les Mémoires de Berwick, cités par Voltaire, ne sont pas ceux qu’a publiés l’abbé Hook.
De toutes les éditions qui ont paru depuis celles de Kehl, je ne parlerai que d’une qui fut publiée, il y a dix ans, sous ce titre: Siècle de Louis XIV, par Voltaire; nouvelle édition, avec des retranchements, des notes et une préface, par madame la comtesse de Genlis, 1820, trois volumes in-12. L’éditeur moderne annonce avoir ôté «tout ce qui souillait et déparait» cet ouvrage, qu’elle trouve «instructif et rempli de faits intéressants.» Ce qui choque surtout madame de Genlis, ce sont les «épigrammes sans nombre sur les prêtres; et la satire calomnieuse et continuelle de la religion et de la piété.» Aussi, en réduisant à trente-six les trente-neuf chapitres de Voltaire, a-t-elle supprimé le chapitre du Calvinisme, celui du Jansénisme, celui sur les Cérémonies chinoises; et çà et là beaucoup de morceaux. Les préliminaires ont été reportés à la fin du troisième volume.
Avant d’être mutilé par madame de Genlis, le Siècle de Louis XIV avait été condamné à Rome les 22 février et 16 mai 1753.
Dans le chapitre 1ᵉʳ de son livre (voyez pages 237-38), Voltaire parle des quatre siècles des lettres et des arts. A.-J. Roustan, à qui Voltaire adressa, en 1768, des Remontrances et des Instructions (voyez tome XLIV), en publiant, en 1764, un volume in-8º, intitulé: Offrande aux autels et à la patrie, y comprit un Examen historique des quatre beaux siècles de M. de Voltaire. Roustan pense que Voltaire loue beaucoup trop Louis XIV. C’est aussi l’opinion de feu Lémontey, dans son Essai sur l’établissement monarchique de Louis XIV, 1818, in-8º.
Peu après les premières impressions du Siècle de Louis XIV, avait paru le Siècle politique de Louis XIV, ou Lettres du vicomte de Bolingbroke sur ce sujet, avec les pièces qui forment l’histoire du siècle de M. F. de Voltaire, et de ses querelles avec MM. de Maupertuis et La Beaumelle, à Sieclopolie, 1753, in-8º. Ce volume, dont je parlerai aussi dans ma Préface du Supplément au Siècle de Louis XIV, a eu plusieurs éditions en 1754 et 1755. On en a fait le tome IV des éditions du Siècle en trois volumes, et le tome V des éditions en quatre. Sur le faux titre de l’édition de 1753, on lit: Nouveau volume du Siècle de Louis XIV, pour suppléer à ce qui manque à cet ouvrage de M. de Voltaire. L’éditeur de ce volume fut Maubert de Gouvest; il y donne un fragment d’une lettre et deux lettres entières de Bolingbroke (voyez ma note, tome XXXIX, page 574), et un Recueil de pièces concernant le Siècle de Louis XIV, et les querelles de son auteur avec MM. de Maupertuis et de La Beaumelle.
Il est à remarquer que ni le Mercure, ni les Lettres sur quelques écrits de ce temps (par Fréron), n’aient rendu compte de la première édition du Siècle de Louis XIV, qui fut déchirée dans le Journal de Gottingue. Voltaire répondit par l’Avis à l’auteur du Journal de Gottingue[10].
J’ai dit que Voltaire n’avait cessé de revoir son livre. Ses notes surtout ont été successivement ajoutées: de là vient que quelques unes semblent contradictoires. Il dit quelque part[11] n’avoir point eu connaissance des Annales de l’abbé de Saint-Pierre, dont il rapporte cependant des passages. C’est pourquoi j’ai indiqué la date de quelques notes. J’ai fait la même chose pour quelques phrases du texte seulement. Il eût été fatigant, ce me semble, pour le lecteur, d’avoir, pour ainsi dire, l’acte de naissance de chacune.
Fontenelle était, en 1752, le seul qui fît exception à la règle que l’auteur s’était faite de ne mettre dans son Catalogue des écrivains aucun homme vivant (voyez ma note, p. 114). Voltaire fit en 1768 deux nouvelles exceptions en faveur de D’Olivet et du président Hénault (voyez pages 99-100 et 122). Mais plusieurs auteurs, sans y avoir d’article ont eu le plaisir de se voir louer dans le Siècle de Louis XIV: le président Hénault dès 1751 (v. ma note, p. 122); le duc de Nivernais dès 1756 (v. p. 269); B.-J. Saurin dès 1763 (v. p. 208); M. Jacques-Dominique Cassini, âgé aujourd’hui de quatre-vingts dix ans, dans les éditions posthumes (v. p. 75).
Je donne peu de variantes: il n’était nécessaire ni de les relever toutes, ni d’indiquer à quelle place se trouvaient, dans les premières éditions du Siècle de Louis XIV, des alinéa qui ont, depuis, été transportés dans l’Essai sur les mœurs.
Je possède un exemplaire de l’édition de 1751, avec un grand nombre d’additions et corrections, dont plusieurs sont de la main de Voltaire. J’ai eu en communication d’autres exemplaires corrigés aussi de la main de l’auteur, ou de celles de ses secrétaires[12]. Mais j’ai retrouvé toutes ces corrections employées dans les éditions subséquentes, à l’exception d’une seule, dont j’ai fait mon profit: c’est à la fin d’un alinéa du chapitre XXXVI (Du calvinisme).
Pour l’ordre alphabétique du Catalogue des écrivains, j’ai suivi plusieurs des éditeurs modernes; mais je dois faire remarquer que cet ordre n’est pas tout-à-fait celui de Voltaire lui-même.
Dans quelques éditions du Siècle de Louis XIV, on a imprimé à la suite plusieurs morceaux de Voltaire, que j’ai distribués autrement, savoir:
I. Éclaircissements sur quelques anecdotes; c’est le neuvième des Fragments sur l’histoire générale (voyez tome XLVII).
II. Sur la Révocation de l’édit de Nantes; c’est le quinzième des mêmes Fragments.
III. Défense de Louis XIV contre les Annales politiques de l’abbé de Saint-Pierre; c’est le treizième des Fragments.
IV. Extrait d’un mémoire sur les calomnies contre Louis XIV et contre Louis XV, etc.; c’est le onzième des Fragments.
V. Défense de Louis XIV contre l’auteur des Éphémérides du citoyen, qu’on trouvera dans le tome XLVI.
VI. Avis à l’auteur du journal de Gottingue. J’en ai déjà parlé, et je l’ai imprimé tome XXXIX, page 514.
VII. Anecdotes sur Louis XIV. Elles avaient paru avant le Siècle de Louis XIV (en 1748), et sont dans le tome XXXIX, page 3.
VIII. Journal de la cour de Louis XIV, avec des notes. C’est l’extrait des Mémoires de Dangeau, qu’on verra au tome XLVI.
IX. Extrait des Souvenirs de madame de Caylus, avec des notes, que je réserve aussi pour le tome XLVI.
X. Fragment sur le Siècle de Louis XIV. C’était, en effet, un lambeau de la Préface d’un volume publié par Voltaire, en 1754, et que j’ai imprimée tome XXXIX, pages 564-577. Le morceau donné sous le titre de Fragment commence à la page 573.
Les derniers passages du chapitre LXII de l’édition de 1763, dont j’ai parlé ci-dessus, sont aussi relatifs au Siècle de Louis XIV.
J’ai peur d’avoir fait cette Préface trop longue, et je me hâte de la terminer.
Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de Voltaire.
Les deux ou trois notes signées L sont prises dans l’édition de La Beaumelle.
Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.
C’est avec l’autorisation de M. Clogenson que j’ai reproduit un grand nombre de ses notes. Elles sont signées Cl.
Les additions que j’ai faites à diverses de ces notes en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes, signées de l’initiale de mon nom.
BEUCHOT.
Ce 9 mai 1830, anniversaire de la réception de Voltaire à l’académie française.
LISTE RAISONNÉE
DES
ENFANTS DE LOUIS XIV,
DES PRINCES DE LA MAISON DE FRANCE DE SON TEMPS, DES SOUVERAINS CONTEMPORAINS, DES MARÉCHAUX DE FRANCE, DES MINISTRES, DE LA PLUPART DES ÉCRIVAINS, ET DES ARTISTES QUI ONT FLEURI DANS CE SIÈCLE.
Louis XIV n’eut qu’une femme[13], Marie-Thérèse d’Autriche, née comme lui en 1638, fille unique de Philippe IV, roi d’Espagne, de son premier mariage avec Élisabeth de France, et sœur de Charles II et de Marguerite-Thérèse, que Philippe IV eut de son second mariage avec Marie-Anne d’Autriche. Ce second mariage de Philippe IV est très remarquable. Marie-Anne d’Autriche était sa nièce, et elle avait été fiancée, en 1648, à Philippe-Balthazar, infant d’Espagne; de sorte que Philippe IV épousa à-la-fois sa nièce et la fiancée de son fils.
Les noces de Louis XIV furent célébrées le 9 juin 1660. Marie-Thérèse mourut en 1683. Les historiens se sont fatigués à dire quelque chose d’elle. On a prétendu qu’une religieuse lui ayant demandé si elle n’avait pas cherché à plaire aux jeunes gens de la cour du roi son père, elle répondit: «Non, il n’y avait point de rois.» On ne nomme point cette religieuse, elle aurait été plus qu’indiscrète. Les infantes ne pouvaient parler à aucun jeune homme de la cour; et lorsque Charles Iᵉʳ, roi d’Angleterre, étant prince de Galles, alla à Madrid pour épouser la fille de Philippe III, il ne put même lui parler. Ce discours de Marie-Thérèse semble d’ailleurs supposer que s’il y avait eu des rois à la cour de son père, elle aurait cherché à s’en faire aimer. Une telle réponse eût été convenable à la sœur d’Alexandre, mais non pas à la modeste simplicité de Marie-Thérèse. La plupart des historiens se plaisent à faire dire aux princes ce qu’ils n’ont ni dit ni dû dire.
Le seul enfant de ce mariage de Louis XIV qui vécut fut Louis, dauphin, nommé Monseigneur, né le 1ᵉʳ novembre 1661, mort le 14 avril 1711. Rien n’était plus commun, long-temps avant la mort de ce prince, que ce proverbe qui courait sur lui: «Fils de roi, père de roi, jamais roi.» L’événement semble favoriser la crédulité de ceux qui ont foi aux prédictions; mais ce mot n’était qu’une répétition de ce qu’on avait dit du père de Philippe de Valois, et était fondé d’ailleurs sur la santé de Louis XIV, plus robuste que celle de son fils.
La vérité oblige de dire qu’il ne faut avoir aucun égard aux livres scandaleux sur la vie privée de ce prince. Les Mémoires de madame de Maintenon, compilés par La Beaumelle, sont remplis de ces ridicules anecdotes. Une des plus extravagantes est que Monseigneur fut amoureux de sa sœur, et qu’il épousa mademoiselle Choin[14]. Ces sottises doivent être réfutées, puisqu’elles ont été imprimées.
Il épousa Marie-Anne-Christine-Victoire de Bavière, le 8 mars 1680, morte le 20 avril 1690: il en eut
1º Louis, duc de Bourgogne, né le 6 auguste 1682, mort le 18 février 1712, d’une rougeole épidémique; lequel eut de Marie-Adélaïde de Savoie, fille du premier roi de Sardaigne, morte le 12 février 1712,
Louis, duc de Bretagne, né en 1705, mort en 1712;
Et Louis XV, né le 15 février 1710.
La mort prématurée du duc de Bourgogne causa des regrets à la France et à l’Europe. Il était très instruit, juste, pacifique, ennemi de la vaine gloire, digne élève du duc de Beauvilliers et du célèbre Fénélon. Nous avons, à la honte de l’esprit humain, cent volumes contre Louis XIV, son fils Monseigneur, le duc d’Orléans son neveu, et pas un qui fasse connaître les vertus de ce prince, qui aurait mérité d’être célèbre s’il n’eût été que particulier.
2º Philippe, duc d’Anjou, roi d’Espagne, né le 19 décembre 1683, mort le 9 juillet 1746;
3º Charles, duc de Berri, né le 31 auguste 1686, mort le 4 mai 1714.
Louis XIV eut encore deux fils et trois filles, morts jeunes.
ENFANTS NATURELS ET LÉGITIMÉS.
Louis XIV eut de madame la duchesse de La Vallière, laquelle s’étant rendue religieuse carmélite, le 2 juin 1674, fit profession le 4 juin 1675, et mourut le 6 juin 1710, âgée de soixante-cinq ans,
Louis de Bourbon, né le 27 décembre 1663, mort le 15 juillet 1666;
Louis de Bourbon, comte de Vermandois, né le 2 octobre 1667, mort en 1683;
Marie-Anne, dite Mademoiselle de Blois, née en 1666, mariée à Louis-Armand, prince de Conti, morte en 1739.
AUTRES ENFANTS NATURELS ET LÉGITIMÉS.
De Françoise-Athénaïs de Rochechouart Mortemar, femme de Louis de Gondrin, marquis de Montespan. Comme ils naquirent tous pendant la vie du marquis de Montespan, le nom de la mère ne se trouve point dans les actes relatifs à leur naissance et leur légitimation:
Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, né le 31 mars 1670, mort en 1736;
Louis-César, comte de Vexin, abbé de Saint-Denys et de Saint-Germain-des-Prés, né en 1672, mort en 1683;
Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, né le 6 juin 1678, mort en 1737;
Louise-Françoise de Bourbon, dite Mademoiselle de Nantes, née en 1673, mariée à Louis III, duc de Bourbon-Condé, morte en 1743; Louise-Marie de Bourbon, dite Mademoiselle de Tours, morte en 1681;
Françoise-Marie de Bourbon, dite Mademoiselle de Blois, née en 1677, mariée à Philippe II, duc d’Orléans, régent de France, morte en 1749.
Deux autres fils, morts jeunes, dont l’un de mademoiselle de Fontanges.
Louis, dauphin, a laissé une fille naturelle. Après la mort de son père on voulut la faire religieuse; madame la duchesse de Bourgogne, apprenant que cette vocation était forcée, s’y opposa, lui donna une dot, et la maria.
PRINCES ET PRINCESSES DU SANG ROYAL,
QUI VÉCURENT DANS LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.
Jean-Baptiste Gaston, duc d’Orléans, second fils de Henri IV et de Marie de Médicis, né à Fontainebleau en 1608, presque toujours infortuné, haï de son frère, persécuté par le cardinal de Richelieu, entrant dans toutes les intrigues, et abandonnant souvent ses amis. Il fut la cause de la mort du duc de Montmorenci, de Cinq-Mars, du vertueux de Thou. Jaloux de son rang et de l’étiquette, il fit un jour changer de place toutes les personnes de la cour à une fête qu’il donnait; et prenant le duc de Montbazon par la main pour le faire descendre d’un gradin, le duc de Montbazon lui dit: «Je suis le premier de vos amis que vous ayez aidé à descendre de l’échafaud.» Il joua un rôle considérable, mais triste, pendant la régence, et mourut relégué à Blois, en 1660.
Élisabeth, fille de Henri IV, née en 1602, épouse de Philippe IV, très malheureuse en Espagne, où elle vécut sans crédit et sans consolation: morte en 1644.
Christine, seconde fille de Henri IV, femme de Victor-Amédée, duc de Savoie. Sa vie fut un continuel orage à la cour et dans les affaires. On lui disputa la tutèle de son fils, on attaqua son pouvoir et sa réputation. Morte en 1663.
Henriette-Marie, épouse de Charles Iᵉʳ, roi de la Grande-Bretagne, la plus malheureuse princesse de cette maison; elle avait presque toutes les qualités de son père. Morte en 1669.
Mademoiselle de Montpensier[15], nommée la Grande Mademoiselle, fille de Gaston et de Marie de Bourbon-Montpensier, dont nous avons les Mémoires, et dont il est beaucoup parlé dans cette histoire; morte en 1693.
Marguerite-Louise, femme de Cosme de Médicis, laquelle abandonna son mari et se retira en France.
Françoise-Magdeleine, femme de Charles-Emmanuel, duc de Savoie.
Philippe, Monsieur, frère unique de Louis XIV, mort le 9 juin 1701. Il épousa Henriette, fille de Charles Iᵉʳ, roi d’Angleterre, petite-fille de Henri-le-Grand, princesse chère à la France par son esprit et par ses graces, morte à la fleur de son âge en 1670. Il eut de cette princesse Marie-Louise, mariée à Charles II, roi d’Espagne, en 1679, morte à 27 ans, en 1689; et Anne-Marie, mariée à Victor-Amédée, duc de Savoie, depuis roi de Sardaigne. C’est à cause de ce mariage que dans la plupart des mémoires sur la guerre de la succession, on nomme le duc d’Orléans oncle[16] de Philippe V.
Ce fut lui qui commença la nouvelle maison d’Orléans. Il eut de la fille de l’électeur palatin, morte en 1722,
Philippe d’Orléans, régent de France, célèbre par le courage, par l’esprit, et les plaisirs; né pour la société encore plus que pour les affaires; et l’un des plus aimables hommes qui aient jamais été. Sa sœur a été la dernière duchesse de Lorraine. Mort en 1723.
LA BRANCHE DE CONDÉ EUT UN TRÈS GRAND ÉCLAT.
Henri, prince de Condé, second du nom, premier prince du sang, jouit d’un crédit solide pendant la régence, et de la réputation d’une probité rare dans ces temps de trouble. Possédant environ deux millions de rente selon la manière de compter d’aujourd’hui, il donna dans sa maison l’exemple d’une économie que le cardinal Mazarin aurait dû imiter dans le gouvernement de l’état, mais qui était trop difficile. Sa plus grande gloire fut d’être le père du grand Condé. Mort en 1646.
Le grand Condé, Louis II du nom, fils du précédent et de Charlotte-Marguerite de Montmorenci, neveu de l’illustre et malheureux duc de Montmorenci, décapité à Toulouse, réunit en sa personne tout ce qui avait caractérisé pendant tant de siècles ces deux maisons de héros. Né le 8 septembre 1621: mort le 11 décembre 1686.
Il eut de Clémence de Maillé de Brézé, nièce du cardinal de Richelieu,
Henri-Jules, nommé communément Monsieur le Prince, mort en 1709.
Henri-Jules eut d’Anne de Bavière, palatine du Rhin,
Louis de Bourbon, nommé Monsieur le duc, père de celui qui fut le premier ministre sous Louis XV: mort en 1710.
BRANCHE DE CONTI.
Le premier prince de Conti[17], Armand, était frère du grand Condé; il joua un rôle dans la fronde. Mort en 1666.
Il laissa d’Anne Martinozzi, nièce du cardinal Mazarin,
Louis, mort sans enfant de sa femme Marie-Anne, fille de Louis XIV et de la duchesse de La Vallière, en 1685;
Et François-Louis, prince de la Roche-sur-Yon, puis de Conti, qui fut élu roi de Pologne en 1697; prince dont la mémoire a été long-temps chère à la France, ressemblant au grand Condé par l’esprit et le courage, et toujours animé du désir de plaire, qualité qui manqua quelquefois au grand Condé: mort en 1709.
Il eut d’Adélaïde de Bourbon, sa cousine,
Louis-Armand, né en 1695, qui survécut à Louis XIV[18].
BRANCHE DE BOURBON-SOISSONS.
Il n’y eut de cette branche que Louis, comte de Soissons: tué à la bataille de La Marfée, en 1641.
Toutes les autres branches de la maison de Bourbon étaient éteintes.
Les Courtenai n’étaient reconnus princes du sang que par la voix publique, et ils n’en avaient point le rang. Ils descendaient de Louis-le-Gros; mais leurs ancêtres ayant pris les armoiries de l’héritière de Courtenai, ils n’avaient pas eu la précaution de s’attacher à la maison royale, dans un temps où les grands terriens ne connaissaient de prérogative que celle des grands fiefs et de la pairie. Cette branche avait produit des empereurs de Constantinople, et ne put fournir un prince du sang reconnu. Le cardinal Mazarin voulut, pour mortifier la maison de Condé, faire donner aux Courtenai le rang et les honneurs qu’ils demandaient depuis long-temps; mais il ne trouva pas en eux un grand appui pour exécuter ce dessein.
SOUVERAINS CONTEMPORAINS.
PAPES.
Barberini, Urbain VIII. Ce fut lui qui donna aux cardinaux le titre d’éminence. Il abolit les jésuitesses[19]: il n’était pas encore question d’abolir les jésuites. Nous avons de lui un gros recueil de vers latins. Il faut avouer que l’Arioste et le Tasse ont mieux réussi. Mort en 1644.
Pamphilo, Innocent X, connu pour avoir chassé de Rome les deux neveux d’Urbain VIII, auxquels il devait tout; pour avoir condamné les cinq propositions de Jansénius sans avoir eu l’ennui de lire le livre, et pour avoir été gouverné par la Dona Olympia, sa belle-sœur, qui vendit sous son pontificat tout ce qui pouvait se vendre: mort en 1655.
Chigi, Alexandre VII. C’est lui qui demanda pardon à Louis XIV, par un légat a latere. Il était plus mauvais poëte qu’Urbain VIII. Long-temps loué pour avoir négligé le népotisme, il finit par le mettre sur le trône. Mort en 1667.
Rospigliosi, Clément IX, ami des lettres sans faire de vers, pacifique, économe, et libéral, père du peuple. Il avait à cœur deux choses dont il ne put venir à bout: d’empêcher les Turcs de prendre Candie, et de mettre la paix dans l’Église de France. Mort en 1669.
Altieri, Clément X, honnête homme et pacifique comme son prédécesseur, mais gouverné: mort en 1676.
Odescalchi, Innocent XI, fier ennemi de Louis XIV, oubliant les intérêts de l’Église en faveur de la ligue formée contre ce monarque. Il en est beaucoup parlé dans cette histoire[20]. Mort en 1689.
Ottoboni, Vénitien, Alexandre VIII. Nul ne secourut plus les pauvres, et n’enrichit plus ses parents. Mort en 1691.
Pignatelli, Innocent XII. Il condamna l’illustre Fénélon; d’ailleurs il fut aimé et estimé. Mort en 1700.
Albani, Clément XI. Sa bulle contre Quesnel, qui n’a qu’une feuille, est beaucoup plus connue que ses ouvrages en six volumes in-folio. Mort en 1721.
MAISON OTTOMANE.
Ibrahim. C’est lui dont Racine dit avec juste raison,
L’imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
Traine, exempt de péril, une éternelle enfance.
Tiré de sa prison pour régner après la mort d’Amurat, son frère. Tout imbécile qu’il était, les Turcs conquirent l’île de Candie sous son règne. Étranglé en 1649.
Mahomet IV, fils d’Ibrahim, déposé et mort en 1687[21].
Soliman III, fils d’Ibrahim, et frère de Mahomet IV, après des succès divers dans ses guerres contre l’Allemagne, meurt de sa mort naturelle en 1691.
Achmet II, frère du précédent, poëte et musicien. Son armée fut battue à Salenkemen par le prince Louis de Bade. Mort en 1695.
Mustapha II, fils de Mahomet IV, vainqueur à Témesvar, vaincu par le prince Eugène à la bataille de Zenta sur le Tibisk, en septembre 1697, déposé dans Andrinople, et mort dans le sérail de Constantinople en 1703.
Achmet III, frère du précédent, battu encore par le prince Eugène à Peterwaradin et à Belgrade, déposé en 1730.
EMPEREURS D’ALLEMAGNE.
On n’en dira rien ici, parcequ’il en est beaucoup parlé dans le corps de l’histoire.
Ferdinand III, mort en 1657[22].
Léopold Iᵉʳ, mort en 1705.
Joseph Iᵉʳ, mort en 1711.
Charles VI, mort en 1740.
ROIS D’ESPAGNE.
Idem.
Philippe IV, mort en 1665.
Charles II, mort en 1700.
Philippe V, mort en 1746.
ROIS DE PORTUGAL.
Jean IV, duc de Bragance, surnommé le Fortuné. Sa femme, Louise de Gusman, le fit roi de Portugal. Mort en 1656.
Alfonse VI, fils du précédent. Si Jean fut roi par le courage de sa femme, Alfonse fut détrôné par la sienne en 1667; confiné dans l’île de Tercère, où il mourut en 1683[23].
Dom Pèdre, frère du précédent, lui ravit sa couronne et sa femme; et pour l’épouser légitimement le fit déclarer impuissant, tout débauché qu’il était. Mort en 1706.
Jean V, mort en 1750.
ROIS D’ANGLETERRE, D’ÉCOSSE, ET D’IRLANDE,
DONT IL EST PARLÉ DANS LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.
Charles Iᵉʳ, assassiné juridiquement sur un échafaud, en 1649.
Cromwell (Olivier), protecteur, le 22 décembre 1653, plus puissant qu’un roi: mort le 13 septembre 1658.
Cromwell (Richard), protecteur immédiatement après la mort de son père, dépossédé paisiblement au mois de juin 1659: mort en 1685[24].
Charles II, mort en 1685.
Jacques II, détrôné en 1688: mort en 1701.
Anne Stuart, morte en 1714.
George Iᵉʳ, mort en 1727.
ROIS DE DANEMARK.
Christian IV, mort en 1648.
Frédéric III, reconnu, en 1661, par le clergé et les bourgeois, pour souverain absolu, supérieur aux lois, pouvant les faire, les abroger, les négliger, à sa volonté. La noblesse fut obligée de se conformer aux vœux des deux autres ordres de l’état. Par cette étrange loi, les rois de Danemark ont été les seuls princes despotiques de droit; et ce qui est encore plus étrange, c’est que ni ce roi ni ses successeurs n’en ont abusé que rarement. Mort le 19 février 1670.
Christian V, mort en 1699.
Frédéric IV, mort en 1730.
ROIS DE SUÈDE.
Christine. Il en est parlé beaucoup dans le siècle de Louis XIV. Elle avait abdiqué en 1654. Morte à Rome en 1689.
Charles X, plus communément appelé Charles-Gustave: il était de la maison palatine, et neveu de Gustave-Adolphe par sa mère. Il voulut établir en Suède la puissance arbitraire. Mort en 1660.
Charles XI, qui établit cette puissance: mort en 1697.
Charles XII, qui en abusa, et qui, par cet abus, fut cause de la liberté du royaume: mort en 1718[25].
ROIS DE POLOGNE.
Ladislas-Sigismond, vainqueur des Turcs. Ce fut lui qui, en 1645, envoya une magnifique ambassade pour épouser par procureur la princesse Marie de Gonzague de Nevers. Les personnes, les habits, les chevaux, les carrosses des ambassadeurs polonais, éclipsèrent la splendeur de la cour de France, à qui Louis XIV n’avait pas encore donné cet éclat qui éclipsa depuis toutes les autres cours du monde. Mort en 1648.
Jean-Casimir, frère du précédent, jésuite, puis cardinal, puis roi, épousa la veuve de son frère, s’ennuya de la Pologne, la quitta en 1670[26], se retira à Paris, fut abbé de Saint-Germain-des-Prés, vécut beaucoup avec Ninon. Mort en 1672.
Michel Viesnovieski, élu en 1670. Il laissa prendre par les Turcs Kaminieck, la seule ville fortifiée et la clef du royaume, et se soumit à être leur tributaire: mort en 1673.
Jean Sobieski, élu en 1674, vainqueur des Turcs et libérateur de Vienne. Sa vie a été écrite par l’abbé Coyer, homme d’esprit et philosophe. Il épousa une Française, ainsi que Ladislas et Casimir[27]; c’était mademoiselle d’Arquien. Mort en 1696.
Auguste Iᵉʳ[28], électeur de Saxe, élu en 1697, par une partie de la noblesse, pendant que le prince de Conti était choisi par l’autre. Bientôt seul roi; détrôné par Charles XII, rétabli par le czar Pierre Iᵉʳ: mort en 1733.
Stanislas, établi au contraire par Charles XII, et détrôné par Pierre Iᵉʳ: mort en 1765[29].
ROIS DE PRUSSE.
Frédéric, le premier roi: mort en 1700[30].
Frédéric-Guillaume, le premier qui eut une grande armée et qui la disciplina, père de Frédéric-le-Grand, le premier qui vainquit avec cette armée: mort en 1740.
CZARS DE RUSSIE,
DEPUIS EMPEREURS.
Michel Romanov[31], fils de Philarète, archevêque de Rostou, élu en 1613, à l’âge de quinze ans. De son temps les czars n’épousaient que leurs sujettes; ils fesaient venir à leur cour un certain nombre de filles, et choisissaient. Ce sont les anciennes mœurs asiatiques. C’est ainsi que Michel épousa la fille d’un pauvre gentilhomme qui cultivait ses champs lui-même: mort en juillet 1645.
Alexis, fils de Michel, qui combattit les Ottomans avec succès: mort en février 1676[32].
Fédor, fils d’Alexis, qui voulut policer les Russes, ouvrage réservé à Pierre-le-Grand: mort en 1682.
Ivan, frère de Fédor, et aîné de Pierre, incapable du trône: mort en 1696.
Pierre-le-Grand, vrai fondateur: mort en janvier 1725[33].
GOUVERNEURS DE FLANDRE.
Les Pays-Bas ayant presque toujours été le théâtre de la guerre sous Louis XIV, il paraît convenable de placer ici la suite des gouverneurs de cette province, qui ne vit aucun de ses rois depuis Philippe II.
Le marquis Francisco de Mello D’Asumar, le même qui fut battu par le grand Condé: démis en 1644.
Le grand commandeur Castel Rodrigo: mort en 1647[34].
Léopold-Guillaume, archiduc d’Autriche, c’est-à-dire portant le titre d’archiduc, mais n’ayant rien dans l’Autriche, frère de Ferdinand II. Ce fut lui qui envoya un député au parlement de Paris pour s’unir avec lui contre le cardinal Mazarin. Mort en 1656.
Don Juan d’Autriche, fils naturel de Philippe IV, fameux ennemi du premier ministre d’Espagne, le jésuite Nitard, comme le prince de Condé du cardinal Mazarin, mais plus heureux que le prince de Condé, en ce qu’il fit chasser Nitard pour jamais. Ce fut lui qui fut battu par Turenne à la bataille des Dunes. Mort en 1659[35].
Le marquis de Caracène: mort en 1664.
Le marquis de Castel Rodrigo, qui soutint mal la guerre contre Louis XIV, et qui ne pouvait pas la bien soutenir: mort en 1668.
Fernandès de Velasco, connétable de Castille: mort en 1669.
Le comte de Monterey, qui secourut sous main les Hollandais contre Louis XIV: mort en 1675.
Le duc de Villa Hermosa, l’homme le plus généreux de son temps: mort en 1678.
Alexandre Farnèse, second fils du duc de Parme. Ce nom d’Alexandre était difficile à soutenir: démis en 1682.
Le marquis de Grana: mort en 1685.
Le marquis de Castanaga: mort en 1692.
Maximilien-Emmanuel, électeur de Bavière, fut gouverneur des Pays-Bas, après la bataille d’Hochstedt, et en garda le titre jusqu’à la paix d’Utrecht en 1714. Mort la même année.
Le prince Eugène, vicaire général des Pays-Bas. Il n’y résida jamais. Mort en 1736.
MARÉCHAUX DE FRANCE
MORTS SOUS LOUIS XIV, OU QUI ONT SERVI SOUS LUI.
Albret (César-Phœbus d’), de la maison des rois de Navarre, maréchal de France en 1653[36]. Il ne fit point de difficulté d’épouser la fille de Guénégaud, trésorier de l’épargne, qui fut une dame d’un très grand mérite. Saint-Évremond l’a célébrée. Il fut amant de madame de Maintenon et de la fameuse Ninon; chéri dans la société, estimé à la guerre. Mort en 1676.
Alègre (Yves d’), ayant servi près de soixante ans sous Louis XIV, n’a été maréchal qu’en 1724: mort en 1733.
Asfeld (Claude-François Bidal d’) s’acquit une grande réputation pour l’attaque et la défense des places. Il contribua beaucoup à la bataille d’Almanza: maréchal en 1734: mort en 1743.
Aubusson de la Feuillade (François d’), maréchal en 1675. C’est lui qui, par reconnaissance, fit élever la statue de Louis XIV à la place des Victoires. Mort en 1691. Son fils ne fut maréchal que long-temps après, en 1725.
Aumont (Antoine d’), petit-fils du célèbre Jean, maréchal d’Aumont, l’un des grands capitaines de Henri IV. Antoine contribua beaucoup au gain de la bataille de Rethel en 1650. Il eut le bâton de maréchal pour récompense, et mourut en 1669.
Balincourt (Testu de), maréchal en 1746.
Barwick, ou plutôt Berwick (Jacques Fitzjames, duc de), fils naturel du roi d’Angleterre, Jacques II, et d’une sœur du duc de Marlborough. Son père le fit duc de Barwick en Angleterre. Il fut aussi duc en Espagne. Il le fut en France. Maréchal en 1706; tué au siége de Philipsbourg en 1734. Il a laissé des Mémoires que M. l’abbé Hook a publiés en 1778; on y trouve des anecdotes curieuses, et des détails instructifs sur ses campagnes[37].
Bassompierre (François de), né en avril 1579, colonel général des Suisses, maréchal en 1622; détenu à la Bastille depuis 1631 jusqu’à la mort du cardinal de Richelieu. Il y composa ses Mémoires qui roulent sur des intrigues de cour et ses galanteries. César, dans ses Mémoires, ne parle point de ses bonnes fortunes. L’on ignore assez communément qu’il fit revêtir de pierres, à ses dépens, le fossé du Cours-la-Reine, qu’on vient de combler. Mort en 1646.
Bellefonds (Bernardin Gigault, marquis de), maréchal en 1668; il gagna une bataille en Catalogne, en 1684. Mort en 1694.
Belle-Isle (Charles-Louis-Auguste Fouquet, comte de), petit-fils du surintendant, distingué dans les guerres de 1701; duc et pair, prince de l’empire, maréchal en 1741. Il fit avec son frère (Louis-Charles) tout le plan de la guerre contre la reine de Hongrie[38], où son frère fut tué. Mort ministre et secrétaire d’état de la guerre, en 1761.
Bezons (Jacques Bazin de), maréchal en 1709: mort en 1733.
Biron (Armand-Charles de Gontaut, duc de), qui a fait revivre le duché de sa maison[39]. Ayant servi dans toutes les guerres de Louis XIV, et perdu un bras au siége de Landau, n’a été maréchal qu’en 1734.
Boufflers (Louis-François, duc de), l’un des meilleurs officiers de Louis XIV; maréchal en 1693: mort en 1711.
Bourg (Éléonor-Marie du Maine, comte du), gagna un combat important sous Louis XIV, et ne fut maréchal qu’en 1725. Mort la même année.
Brancas (Henri de), ayant servi long-temps sous Louis XIV, fut maréchal en 1734.
Brézé (Urbain de Maillé, marquis de), beau-frère du cardinal de Richelieu, maréchal en 1632, vice-roi de Catalogne: mort en 1650.
Broglio (Victor-Maurice), ayant servi dans toutes les guerres de Louis XIV, maréchal en 1724: mort en 1727.
Broglio (François-Marie, duc de), fils du précédent. L’un des meilleurs lieutenants-généraux dans les guerres de Louis XIV, maréchal en 1734; père d’un autre maréchal de Broglio[40], qui a réuni les talents de ses ancêtres.
Castelnau (Jacques de), maréchal en 1658, blessé à mort, la même année[41], au siége de Calais.
Catinat (Nicolas de), maréchal en 1693. Il mêla la philosophie aux talents de la guerre. Le dernier jour qu’il commanda en Italie, il donna pour mot, Paris et Saint-Gratien, qui était le nom de sa maison de campagne. Il y mourut en sage, après avoir refusé le cordon bleu, en 1712.
Chamilli (Noël Bouton, marquis de), avait été au siége de Candie; maréchal en 1703, il s’est rendu célèbre par la défense de Grave en 1675; le siége de cette petite place dura quatre mois, et coûta seize mille hommes à l’armée des alliés. Les gens de l’art regardent encore cette défense comme un modèle. Mort en 1715.
Chateau-Regnaud (François-Louis Rousselet, comte de), vice-amiral de France, servit également bien sur terre et sur mer, nettoya la mer des pirates, battit les Anglais dans la baie de Bantri, bombarda Alger en 1688, mit en sûreté les îles de l’Amérique. Maréchal en 1703: mort en 1716.
Chaulnes (Honoré d’Albert, duc de), maréchal en 1620: mort en 1649.
Choiseul-Francières (Claude, comte de), troisième maréchal de France de ce nom, en 1693: mort en 1711.
Clérembault (Philippe de), comte de Palluau, maréchal en 1653: mort en 1665.
Clermont-Tonnerre (Gaspard, marquis de), ayant servi dans la guerre de 1701, maréchal en 1747.
Coigni (François de Franquetot, duc de), long-temps officier général sous Louis XIV, maréchal en 1734, a gagné deux batailles en Italie[42].
Coligni (Gaspard de), petit-fils de l’amiral; maréchal en 1622; il commanda l’armée de Louis XIII contre les troupes rebelles du comte de Soissons. Tué à La Marfée: mort en 1646.
Créqui (François de Bonne de), maréchal en 1668; mort avec la réputation d’un homme qui devait remplacer le vicomte de Turenne, en 1687. Il était de la maison de Blanchefort.
Duras (Jacques-Henri de Durfort, duc de), neveu du vicomte de Turenne, fut maréchal en 1675, immédiatement après la mort de son oncle: mort en 1704.
Duras (Jean-Baptiste de Durfort, duc de), maréchal de camp sous Louis XIV; maréchal de France en 1741[43]; fils de Jacques-Henri, et père du maréchal de Duras actuellement vivant.
Estampes (Jacques de La Ferté-Imbaut d’), maréchal en 1651: mort en 1668[44].
Estrées (François-Annibal, duc d’), maréchal en 1626. Ce qui est très singulier, c’est qu’à l’âge de quatre-vingt-treize ans il se remaria avec mademoiselle de Manicamp, qui fit une fausse couche. Il mourut à plus de cent ans, en 1670.
Estrées (Jean, comte d’), vice-amiral en 1670, et maréchal en 1681: mort en 1707.
Estrées (Victor-Marie, duc d’), fils de Jean d’Estrées, vice-amiral de France, comme son père, avant d’être maréchal. Il est à remarquer qu’en cette qualité de vice-amiral de France il commandait les flottes française et espagnole en 1701; maréchal en 1703. Mort en 1737.
Fabert (Abraham), maréchal en 1658. On s’est obstiné à vouloir attribuer sa fortune et sa mort à des causes surnaturelles. Il n’y eut d’extraordinaire en lui que d’avoir fait sa fortune uniquement par son mérite, et d’avoir refusé le cordon de l’ordre, quoiqu’on le dispensât de faire des preuves[45]. On prétend que le cardinal Mazarin lui proposant de lui servir d’espion dans l’armée, il lui dit: «Peut-être faut-il à un ministre de braves gens et des fripons. Je ne puis être que du nombre des premiers.» Mort en 1662.
Fare (de La), fils du marquis de La Fare, célèbre par ses poésies agréables; officier dans la guerre de 1701, maréchal en 1746.
Ferté-Sennecterre (Henri, duc de La), fait maréchal de camp sur la brèche de Hesdin, commanda l’aile gauche à la bataille de Rocroi; maréchal en 1651: mort en 1681.
Force (Jacques Nompar de Caumont, duc de La), maréchal en 1622. C’est lui qui échappa au massacre de la Saint-Barthélemi, et qui a écrit cet événement dans des Mémoires[46] conservés dans sa maison. Mort à quatre-vingt-dix-sept ans, en 1652.
Foucault (Louis), comte de Daugnon, maréchal en 1653: mort en 1659.
Gassion (Jean de), élève du grand Gustave, maréchal en 1643. Il était calviniste. Il ne voulut jamais se marier, disant qu’il fesait trop peu de cas de la vie pour en faire part à quelqu’un. Tué au siége de Lens, en 1647.
Grammont (Antoine de), maréchal en 1641: mort en 1678.
Grammont (Antoine de), petit-fils du précédent, maréchal en 1724, père du duc de Grammont, tué à la bataille de Fontenoi: mort en 1725.
Grancei (Jacques Rouxel, comte de), maréchal en 1651: mort en 1680.
Guébriant (Jean-Baptiste Budes, comte de), maréchal en 1642, l’un des grands hommes de guerre de son temps; tué, en 1643, au siége de Rotveil, enterré avec pompe à Notre-Dame.
Harcourt (Henri, duc d’). On peut dire que c’est lui qui mit fin à l’ancienne inimitié des Français et des Espagnols, lorsqu’il était ambassadeur à Madrid. Sa dextérité et son art de plaire disposèrent si favorablement la cour d’Espagne, qu’enfin Charles II n’eut point de répugnance à instituer son héritier un petit-fils de Louis XIV. Il devait commander à la place du maréchal de Villars, l’année de la belle campagne de Denain; mais il lui aurait été difficile de mieux faire. Maréchal en 1703: mort en 1718. Son fils maréchal depuis, en 1746.
Hocquincourt (Charles de Monchi), maréchal en 1651: tué en servant les ennemis devant Dunkerque, en 1658.
Hospital-Vitri (Nicolas de L’), capitaine des gardes de Louis XIII; maréchal en 1617, pour avoir tué le maréchal d’Ancre: mais il mérita d’ailleurs cette dignité par de belles actions. On le compte parmi les maréchaux de ce siècle, parcequ’il mourut sous Louis XIV, en 1644.
Humières (Louis de Crevant, duc d’), maréchal en 1668: mort en 1694.
Isenghien (d’), de la maison de Gand, officier sous Louis XIV, maréchal en 1741.
Joyeuse (Jean-Armand de), maréchal de France en 1693: mort en 1710.
Lorges (Gui-Aldonce de Durfort, duc de), neveu du vicomte de Turenne; maréchal en 1676: mort en 1702.
Luxembourg (François-Henri de Montmorenci, duc de), l’élève du grand Condé; maréchal en 1675. Il y a eu sept maréchaux de ce nom, indépendamment des connétables; et depuis le onzième siècle, on n’a guère vu de règne sans un homme de cette maison à la tête des armées. Mort en 1695.
Luxembourg (Christian-Louis de Montmorenci), petit-fils du précédent, s’est signalé dans la guerre de 1701. Maréchal en 1747.
Maillebois (Jean-Baptiste-François, marquis de), fils du ministre d’état Desmarets, s’étant signalé dans toutes les occasions pendant la guerre de 1701; fait maréchal en 1741.
Marsin ou Marchin (Ferdinand, comte de), ayant passé du service de la maison d’Autriche à celui de France; maréchal en 1703: tué à Turin en 1706.
Matignon (Charles-Auguste Goyon de Gacé de), maréchal en 1708: mort en 1729.
Maulevrier-Langeron, maréchal en 1745.
Médavi (Jacques-Léonor Rouxel de Grancei, comte de), n’a été fait maréchal qu’en 1724, quoiqu’il eût gagné une bataille complète en 1706: mort en 1725.
Meilleraye (Charles de La Porte, duc de La), fait maréchal en 1639, sous Louis XIII, qui lui donna le bâton de maréchal sur la brèche de la ville de Hesdin. Il était grand-maître de l’artillerie, et avait la réputation d’être le meilleur général pour les siéges. Mort en 1664.
Montesquiou-d’Artagnan (Pierre de), maréchal en 1709: mort en 1725.
Montrevel (Nicolas-Auguste de La Baume, marquis de), maréchal en 1703: mort en 1716.
Mothe-Houdancourt (Philippe de La), maréchal en 1642. Il fut mis au château de Pierre-Encise en 1645; et il est à remarquer qu’il n’y a aucun général qui n’ait été emprisonné ou exilé sous les ministères de Richelieu et Mazarin. Mort en 1657. Son petit-fils, maréchal en 1747.
Nangis (Louis-Armand de Brichanteau, marquis de), servit avec distinction, sous le maréchal de Villars, dans la guerre de 1701. Maréchal sous Louis XIV: mort en 1742.
Navailles (Philippe de Montault-Bénac, duc de), maréchal en 1675, commanda à Candie sous le duc de Beaufort, et après lui. Mort en 1684.
Noailles (Anne-Jules, duc de), maréchal en 1693. Il se signala en Espagne, où il gagna la bataille du Ter. Mort en 1708.
Noailles (Adrien-Maurice de), fils du précédent, général d’armée dans le Roussillon, en 1706, grand d’Espagne en 1711, après avoir pris Gironne. Il n’a été maréchal de France qu’en 1734. Il gouverna les finances en 1715, et a été depuis ministre d’état. Personne n’a écrit des dépêches mieux que lui. M. l’abbé Millot a publié, en 1777, des Mémoires[47] tirés de ses manuscrits; on y trouve des anecdotes curieuses sur les deux règnes où il a vécu. Ses deux fils ont été faits maréchaux de France en 1755. Mort en 1766.
Plessis-Praslin (César, duc de Choiseul, comte de), maréchal en 1645. Ce fut lui qui eut la gloire de battre le vicomte de Turenne à Rethel, en 1650. Mort en 1675.
Puységur (Jacques de Chastenet, marquis de), maréchal en 1734, fils de Jacques, lieutenant général sous Louis XIII et Louis XIV, qui s’est acquis beaucoup de considération, et qui a laissé des Mémoires. Le maréchal a écrit sur la guerre[48]. C’était un homme que le ministère consultait dans toutes les affaires critiques.
Rantzau (Josias, comte de), d’une famille originaire du duché de Holstein, maréchal en 1645, catholique la même année, mis en prison en 1649, pendant les troubles, relâché ensuite: mort en 1650. Il avait été souvent blessé; et Bautru disait de lui «qu’il ne lui était resté qu’un de tout ce dont les hommes peuvent avoir deux.» On lui fit une épitaphe qui finissait par ce vers:
Et Mars ne lui laissa rien d’entier que le cœur.
Richelieu (Louis-François-Armand du Plessis, duc de), brigadier sous Louis XIV, général d’armée à Gênes, maréchal en 1748, a pris l’île de Minorque sur les Anglais, en 1756.
Rochefort (Henri-Louis d’Aloigni, marquis de), maréchal en 1675: mort en 1776.
Roquelaure (Gaston-Jean-Baptiste-Antoine, duc de), maréchal en 1724.
Rosen ou Rose (Conrad de), d’une ancienne maison de Livonie, vint d’abord servir simple cavalier dans le régiment de Brinon; mais son mérite et sa naissance ayant été bientôt connus, il fut élevé de grade en grade. Jacques II le fit général de ses troupes en Irlande. Maréchal de France en 1703: mort à l’âge de quatre-vingt-sept ans, en 1715.
Saint-Luc (Timoléon d’Épinai, seigneur de), fils du brave Saint-Luc, dont l’éloge est dans Brantôme; maréchal en 1628: mort en 1644.
Schomberg (Frédéric-Armand), élève de Frédéric-Henri, prince d’Orange; maréchal en 1675, duc de Mertola en Portugal, gouverneur et généralissime de Prusse, duc et général en Angleterre. Il était protestant zélé, et quitta la France à la révocation de l’édit de Nantes. Tué à la bataille de La Boyne, en 1690.
Schulemberg (Jean de), comte de Mondejeu, originaire de Prusse; maréchal en 1658: mort en 1671.
Tallard (Camille de Hostun, duc de). Ce fut lui qui conclut les deux traités de partage. Maréchal en 1703, ministre d’état en 1726: mort en 1728.
Tessé (René de Froulai, comte de), maréchal en 1703: mort en 1725.
Tourville (Anne-Hilarion de Costentin, comte de), se fit connaître, étant chevalier de Malte, par ses exploits contre les Turcs et les Barbaresques. Vice-amiral en 1690, il remporta une victoire complète sur les flottes d’Angleterre et de Hollande, et perdit, en 1692, celle de La Hogue; défaite qui l’a rendu plus célèbre que ses victoires. Maréchal de France en 1693: mort en 1701.
Turenne (Henri de La Tour d’Auvergne, vicomte de), né en 1611; maréchal de France en 1644, maréchal général en 1660: mort en 1675.
Uxelles (Nicolas Châlon du Blé, marquis d’), maréchal en 1703, président du conseil des affaires étrangères en 1718: mort en 1730.
Vauban (Sébastien Le Prêtre, marquis de), maréchal en 1703: mort en 1707[49].
Villars (Louis-Claude, duc de), qui prit le nom d’Hector, maréchal en 1702, président du conseil de guerre en 1718[50], représenta le connétable au sacre de Louis XV en 1722. Mort en 1734. Il est assez mention de lui dans cette histoire, ainsi que de Turenne.
Villeroi (Nicolas de Neuville, duc de), gouverneur de Louis XIV en 1646; maréchal la même année: mort en 1685.
Villeroi (François de Neuville, duc de), fils du précédent, gouverneur de Louis XV, maréchal en 1693. Son père et lui ont été chefs du conseil des finances, titre sans fonction qui leur donnait entrée au conseil. Mort en 1730.
Vivonne (Louis-Victor de Rochechouart, duc de), gonfalonier de l’Église, général des galères, vice-roi de Messine; maréchal de France en 1675. On ne le compte point comme le premier maréchal de la marine, parcequ’il servit long-temps sur terre: mort en 1688.
GRANDS AMIRAUX DE FRANCE
SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV.
Armand de Maillé, marquis de Brézé, grand-maître, chef et surintendant-général de la navigation et du commerce de France en 1643: tué sur mer d’un coup de canon, le 14 juin 1646.
Anne d’Autriche, reine régente, surintendante des mers de France en 1646: elle s’en démit en 1650.
César, duc de Vendôme et de Beaufort, grand-maître et surintendant-général de la navigation et du commerce de France en 1650.
François de Vendôme, duc de Beaufort, fils de César, tué au combat de Candie le 25 juin 1669.
Louis de Bourbon, comte de Vermandois, légitimé de France, amiral au mois d’août 1669, âgé de deux ans: mort en 1683.
Louis-Alexandre de Bourbon, légitimé de France, comte de Toulouse, amiral en 1683, et mort en 1737.
GÉNÉRAUX DES GALÈRES DE FRANCE
SOUS LE RÈGNE DE LOUIS XIV.
Armand-Jean du Plessis, duc de Richelieu, pair de France en 1643, du vivant de François son père; et se démit de cette charge en 1661.
François, marquis de Créqui, lui succéda, et se démit en 1669, un an après avoir été nommé maréchal de France.
Louis-Victor de Rochechouart, comte, puis duc de Vivonne, prince de Tonnai-Charente, en 1669.
Louis de Rochechouart, duc de Mortemar, en survivance de son père: mort le 3 avril 1688.
Louis-Auguste de Bourbon, légitimé de France, prince de Dombes, duc du Maine et d’Aumale, en 1688; et s’en démit en 1694.
Louis-Joseph, duc de Vendôme, en 1694: mort en 1712.
René, sire de Froulai, comte de Tessé, maréchal de France en 1712, et s’en démit en 1716.
Le chevalier d’Orléans[51], en 1716: mort en 1748. Après lui cette dignité a été réunie à l’amirauté.
MINISTRE D’ÉTAT.
Giulio Mazarini, cardinal, premier ministre, d’une ancienne famille de Sicile transplantée à Rome, fils de Pietro Mazarini et d’Hortenzia Bufalini, né en 1602; employé d’abord par le cardinal Sacchetti. Il arrêta les deux armées française et espagnole prêtes à se charger auprès de Casal, et fit conclure la paix de Quérasque, en 1631. Vice-légat à Avignon, et nonce extraordinaire en France en 1634. Il apaisa les troubles de Savoie, en 1640, en qualité d’ambassadeur extraordinaire du roi. Cardinal en 1641, à la recommandation de Louis XIII. Entièrement attaché à la France depuis ce temps-là. Admis au conseil suprême, le 5 décembre 1642, sous le nom de spécial conseiller. Il y prit place au-dessus du chancelier. Déclaré seul conseiller de la reine régente pour les affaires ecclésiastiques, par le testament de Louis XIII. Parrain de Louis XIV avec la princesse de Condé-Montmorenci. Il se désista d’abord de la préséance sur les princes du sang, que le cardinal de Richelieu avait usurpée; mais il précédait les maisons de Vendôme et de Longueville: après le traité des Pyrénées, il prit le pas en lieu tiers sur le grand Condé. Il n’eut point de lettres patentes de premier ministre, mais il en fit les fonctions. On en a expédié pour le cardinal Dubois. Philippe d’Orléans, petit-fils de France, a daigné en recevoir après sa régence. Le cardinal de Fleuri n’a jamais eu ni la patente, ni le titre. Le cardinal Mazarin, mort en 1661.
CHANCELIERS.
Charles de l’Aubespine, marquis de Châteauneuf, long-temps employé dans les ambassades. Garde des sceaux en 1630, mis en prison en 1633 au château d’Angoulême, où il resta dix ans prisonnier. Garde des sceaux en 1650, démis en 1651, vécut et mourut dans les orages de la cour. Mort en 1653.
Pierre Séguier, chancelier, duc de Villemor, pair de France. Il apaisa les troubles de la Normandie en 1639, hasarda sa vie à la journée des barricades. Il fut toujours fidèle dans un temps où c’était un mérite de ne l’être pas. Il ne contesta point au père du grand Condé la préséance dans les cérémonies, quand il y assistait avec le parlement. Homme équitable, savant, aimant les gens de lettres, il fut le protecteur de l’Académie française[52] avant que ce corps libre, composé des premiers seigneurs du royaume et des premiers écrivains, fût en état de n’avoir jamais d’autre protecteur que le roi. Mort à quatre-vingt-quatre ans, en 1672.
Matthieu Molé, premier président du parlement de Paris en 1641, garde des sceaux en 1651, magistrat juste et intrépide. Il n’est pas vrai, comme le disent deux nouveaux dictionnaires[53], que le peuple voulut l’assassiner; mais il est vrai qu’il en imposa toujours aux séditieux par son courage tranquille. Mort en 1656.
Étienne d’Aligre, chancelier en 1674, fils d’un autre Étienne, chancelier sous Louis XIII. Mort en 1677.
Michel Le Tellier, chancelier en 1677, père de l’illustre marquis de Louvois. Sa mémoire a été honorée d’une oraison funèbre par le grand Bossuet. Mort en 1685.
Louis Boucherat, chancelier en 1685. Sa devise était un coq sous un soleil, par allusion à la devise de Louis XIV. Les paroles étaient, Sol reperit vigilem. Mort en 1699.
Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain, descendant de plusieurs secrétaires d’état, chancelier en 1699. Se retira à l’institution de l’Oratoire en 1714. Mort en 1727.
Daniel-François Voisin, mort en 1717, prédécesseur du célèbre D’Aguesseau.
SURINTENDANTS DES FINANCES[54].
Claude Le Bouthillier, d’abord surintendant, conjointement avec Claude de Bullion, en 1632; seul en 1640. Ce fut lui qui le premier fit imposer les tailles par les intendants. Retiré en 1643. Mort en 1655.
Nicolas Bailleul, marquis de Château-Gontier, président du parlement, surintendant des finances, en 1643 jusqu’en 1648; mort en 1652: plus versé dans la connaissance du barreau que dans celle des finances. Il eut sous lui, pour contrôleur-général, Particelli, dit Émeri, connu par ses déprédations[55].
Cet Émeri était le fils d’un paysan de Sienne, placé par le cardinal Mazarin. Il disait que les ministres des finances n’étaient faits que pour être maudits.
Émeri imagina bien des sortes d’impôts, de nouveaux offices de jurés mesureurs et porteurs de charbon; de mouleurs, chargeurs et porteurs de bois; de premiers commis de la taille et des ponts-et-chaussées, du sou pour livre, d’augmentations de gages; de contrôleurs des amendes et des épices, etc.
Le même Émeri fut surintendant en 1648; mais, quelques mois après, on le sacrifia à la haine publique en l’exilant.
Le maréchal duc de La Meilleraye, surintendant en 1648, pendant l’exil d’Émeri. On avait déjà vu des guerriers dans cette place. Il avait la probité du duc de Sulli, mais non pas ses ressources. Il vint dans le temps le plus difficile, et le duc de Sulli n’avait eu la surintendance qu’après la guerre civile. Il taxa tous les financiers et tous les traitants. La plupart firent banqueroute, et on ne trouva plus d’argent. Il abandonna la surintendance en 1649. Mort en 1664.
Émeri reprit la surintendance immédiatement après la démission du maréchal. Un Italien, nommé Tonti, imagina alors les emprunts en rentes viagères, rentes distribuées en plusieurs classes, et qui sont payées au dernier vivant de chaque classe. Elles furent appelées Tontines, du nom de l’inventeur. Il y en eut pour un million vingt-cinq mille livres annuelles, ce qui forma un revenu prodigieux pour le dernier qui survécut; invention qui charge l’état pour un siècle, mais moins onéreuse que celle des rentes perpétuelles, qui chargent l’état pour toujours. Mort en 1650.
Claude de Mesme, comte d’Avaux, d’une ancienne maison en Guienne, homme de lettres qui unissait l’esprit et les graces à la science; plénipotentiaire avec Servien; chéri de tous les négociateurs autant que Servien en était redouté. Surintendant en 1650: mort la même année.
Charles, duc de La Vieuville, le même que le cardinal de Richelieu avait fait chasser du conseil, et enfermer dans le château d’Amboise, en 1624, qui, échappé de ce château, avait fui en Angleterre, et qui avait été condamné à mort par contumace. Créé duc et pair en 1651, et surintendant la même année. Mort en 1653.
René de Longueil, marquis de Maisons, président à mortier, surintendant en 1651. Il ne le fut qu’un an. On a prétendu qu’il avait bâti pendant cette année le château de Maisons[56] qui est un des plus beaux de l’Europe; mais il fut construit un an auparavant. C’est le coup d’essai et le chef-d’œuvre de François Mansard, qui était alors un jeune homme, et simple maçon. Il y a sur cela une singulière anecdote, que plusieurs personnes ont apprise comme moi du petit-fils[57] du surintendant. Son hôtel, démoli aujourd’hui, formait un impasse dans la rue des Prouvaires. Un jour, en fesant fouiller dans un ancien petit caveau, il y trouva quarante mille pièces d’or au coin de Charles IX. C’est avec cet argent que le château de Maisons fut bâti. Mort en 1677.
On voit que les surintendants se succédaient rapidement dans ces troubles.
Abel Servien, après avoir négocié la paix de Westphalie avec le duc de Longueville et le comte d’Avaux, et en ayant eu le principal honneur, surintendant en 1653, conjointement avec Nicolas Fouquet, administra jusqu’à sa mort, arrivée en 1659. Mais Fouquet eut toujours la principale direction.
Nicolas Fouquet, marquis de Belle-Isle, surintendant en 1653, quoiqu’il fût procureur-général du parlement de Paris. On a imprimé par erreur, dans les premières éditions du Siècle de Louis XIV, qu’il dépensa dix-huit cent mille francs à bâtir son palais de Vaux, aujourd’hui Villars; c’est une erreur de typographie; il y prodigua dix-huit millions de son temps, qui en feraient près de trente-six du nôtre.
Le cardinal Mazarin, depuis son retour en 1653, se fesait donner, par le surintendant, vingt-trois millions par an pour les dépenses secrètes. Il achetait à vil prix de vieux billets décriés, et se fesait payer la somme entière. Ce fut ce qui perdit Fouquet. Jamais dissipateur des finances royales ne fut plus noble et plus généreux que ce surintendant. Jamais homme en place n’eut plus d’amis personnels, et jamais homme persécuté ne fut mieux servi dans son malheur. Condamné cependant au bannissement perpétuel[58], par commissaires, en 1664: mort ignoré en 1680[59].
Après sa disgrace, la place de surintendant fut supprimée.
Sous les surintendants il y avait des contrôleurs-généraux. Le cardinal Mazarin nomma à cette place un étranger, calviniste d’Augsbourg, nommé Barthélemi Hervart, qui était son banquier. Cet Hervart avait en effet rendu les plus grands services à la couronne. Ce fut lui qui, après la mort du duc Bernard de Saxe-Veimar, donna son armée à la France, en avançant tout l’argent nécessaire. Ce fut lui qui retint cette même armée et d’autres régiments dans le service du roi, lorsque le vicomte de Turenne voulut la faire révolter, en 1648. Il avança deux millions cinq cent mille livres de la monnaie d’alors pour la retenir dans le devoir; deux importants services qui prouvent qu’on n’est le maître qu’avec de l’argent.
Lorsqu’on arrêta le surintendant Fouquet, il prêta encore au roi deux millions. Il jouait un jeu prodigieux, et perdit souvent cent mille écus dans une séance. Cette profusion l’empêcha d’avoir la première place. Le roi eut avec raison plus de confiance en Colbert. Hervart, mort simple conseiller d’état, en 1676.
Sa famille quitta le royaume après la révocation de l’édit de Nantes, et porta des biens immenses dans les pays étrangers.
SECRÉTAIRES D’ÉTAT
ET CONTROLEURS-GÉNÉRAUX DES FINANCES.
Henri-Auguste de Loménie, comte de Brienne, eut le département des affaires étrangères pendant la minorité de Louis XIV. Sa fierté ne lui fit point de tort, parcequ’elle était fondée sur des sentiments d’honneur. Nous avons de lui des Mémoires[60] instructifs. Mort en 1666.
François Sublet des Noyers, retiré en 1643, mort en 1645.
Léon Le Bouthillier de Chavigni, fils de Claude Le Bouthillier, eut le département de la guerre: mort en 1652.
Louis Phelypeaux, marquis de La Vrillière, eut le département des affaires du royaume: mort en 1681.
Louis Phelypeaux, son fils, fut reçu en survivance; mais la charge fut donnée à un autre de ses enfants, Balthasar Phelypeaux, qui eut pour successeur un autre Louis Phelypeaux, son fils. Balthasar Phelypeaux, reçu en survivance en 1669, entre en exercice en 1676: mort en 1700. Tous trois estimés pour leurs vertus, et aimés pour leur douceur. Cette charge de secrétaire d’état est restée sans interruption dans la famille des Phelypeaux pendant cent soixante-cinq ans, depuis Paul Phelypeaux, fait secrétaire d’état en 1610, jusqu’à Louis Phelypeaux, duc de la Vrillière, retiré en 1775[61].
Henri-Louis de Loménie, comte de Brienne, fils de Henri-Auguste, eut la vivacité de son père, mais n’en eut pas les autres qualités. Étant conseiller d’état dès l’âge de seize ans, et destiné aux affaires étrangères, envoyé en Allemagne pour s’instruire, il alla jusqu’en Finlande, et écrivit ses voyages en latin. Il exerça la charge de secrétaire d’état des affaires étrangères à vingt-trois ans; mais ayant perdu sa femme, Henriette de Chavigni, il en fut si affligé que son esprit s’aliéna; on fut obligé de l’éloigner de la société. Le reste de sa vie fut très malheureux. On a déchiré sa mémoire dans les derniers Dictionnaires historiques[62]; on devait montrer de la compassion pour son état et de la considération pour son nom[63].
Hugues, marquis de Lyonne, d’une ancienne maison de Dauphiné, eut les affaires étrangères jusqu’en 1670. On a de lui des Mémoires. C’était un homme aussi laborieux qu’aimable: son fils avait obtenu la survivance de sa charge; mais à la mort du père elle fut donnée à M. de Pomponne. Mort en 1671.
Jean-Baptiste Colbert s’avança uniquement par son mérite. Il parvint à être intendant du cardinal Mazarin. S’étant instruit à fond de toutes les parties du gouvernement, et particulièrement des finances, il devint un homme nécessaire dans le délabrement où le cardinal Mazarin, le surintendant Fouquet, et encore plus le malheur des temps, avaient mis les finances. Louis XIV le fit travailler secrètement avec lui pour s’instruire. Il perdit Fouquet de concert avec Le Tellier, alors secrétaire d’état; mais il se fit pardonner cet acharnement par l’ordre invariable qu’il mit dans les finances, et par des services dont on ne doit point perdre la mémoire. Contrôleur-général en 1664, on peut le regarder comme le fondateur du commerce et le protecteur de tous les arts: il n’a point négligé l’agriculture, comme on le dit dans tant de livres nouveaux. Son génie et ses soins ne pouvaient négliger cette partie essentielle. On ne peut lui reprocher peut-être que d’avoir cédé au préjugé qui ne voulait pas que le commerce des grains avec l’étranger restât libre. Mort en 1683.
Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelai, fils du précédent, d’un esprit plus vaste encore que son père, beaucoup plus brillant et plus cultivé: secrétaire d’état de la marine, qu’il rendit la plus belle de l’Europe. Mort en 1690.
Charles Colbert de Croissi, frère du grand Colbert; secrétaire d’état des affaires étrangères, en 1679, après plusieurs ambassades glorieuses. Il eut la place de secrétaire d’état d’Arnauld de Pomponne; mais on le place ici pour ne pas interrompre la liste des Colbert. Mort en 1696.
Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torci, fils du précédent, secrétaire d’état des affaires étrangères, à la mort de son père. Il joignit la dextérité à la probité, ne donna jamais de promesse qu’il ne tînt, fut aimé et respecté des étrangers. Mort en 1746.
Simon Arnauld de Pomponne, secrétaire d’état des affaires étrangères en 1671, homme savant et de beaucoup d’esprit, ainsi que presque tous les Arnauld, chéri dans la société, et préférant quelquefois les agréments de cette société aux affaires, renvoyé en 1679, et remplacé par le marquis de Croissi. Il ne fut point secrétaire d’état toute sa vie, comme le disent les nouveaux Dictionnaires historiques; mais le roi lui conserva le titre de ministre d’état, avec la permission d’entrer au conseil, permission dont il n’usa pas. Mort en 1699.
Michel Le Tellier, le chancelier, secrétaire d’état jusqu’en 1666.
François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, le plus grand ministre de la guerre qu’on eût vu jusqu’alors, secrétaire d’état en 1666. Il fut plus estimé qu’aimé du roi, de la cour, et du public; il eut le bonheur, comme Colbert, d’avoir des descendants qui ont fait honneur à sa maison, et même des maréchaux de France; il n’est pas vrai qu’il mourut subitement au sortir du conseil, comme on l’a dit dans tant de livres et de dictionnaires. Il prenait les eaux de Balaruc, et voulait travailler en les prenant: cette ardeur indiscrète de travail causa sa mort, en 1691[64].
Louis-François-Marie Le Tellier, marquis de Barbesieux, fils du marquis de Louvois, secrétaire d’état de la guerre, après la mort de son père, jeune homme qui commença par préférer les plaisirs et le faste au travail. Mort à trente-trois ans, en 1701.
Claude Le Pelletier, président aux enquêtes, prevôt des marchands, homme de bien, modeste, retiré, travailla au code de droit canon. Cette étude ne paraissait pas le désigner pour successeur du grand Colbert; cependant il le fut en 1683. On dit[65] au roi qu’il n’était pas propre pour cette place, parcequ’il n’était pas assez dur: c’est pour cela que je le choisis, répondit Louis XIV. Il quitta le ministère et la cour au bout de six ans. Toute sa famille a été renommée, comme lui, pour son intégrité. Mort en 1711.
Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain, le même qui fut chancelier, commença par être premier président du parlement de Bretagne; contrôleur-général en 1690, après la retraite du contrôleur-général Le Pelletier; secrétaire d’état après la mort du marquis de Seignelai, la même année 1690. C’est lui qui, par l’avis de l’abbé Bignon, soumit toutes les académies aux secrétaires d’état, excepté l’académie française, qui ne pouvait dépendre que du roi.
Jérôme Phelypeaux, comte de Pontchartrain, fils du précédent, secrétaire d’état du vivant de son père le chancelier, exclu par le duc d’Orléans, à la mort de Louis XIV.
Michel de Chamillart, conseiller d’état, contrôleur-général en 1699, secrétaire d’état de la guerre en 1701, homme modéré et doux, ne put porter ces deux fardeaux dans des temps difficiles, obligé bientôt de les quitter: son fils, qui avait la survivance du ministère de la guerre, se démit, en 1709, en même temps que lui. Mort en 1721.
Daniel Voisin, secrétaire d’état de la guerre en 1709, exerça le ministère, quoique chancelier, en 1714, jusqu’à la mort de Louis XIV.
Nicolas Desmarets, contrôleur-général en 1708, zélé, laborieux, intelligent, ne put réparer les maux de la guerre. Démis après la mort de Louis XIV. En quittant sa place, il donna au régent une apologie de son administration qu’on a imprimée depuis. Il y parle avec franchise des opérations injustes en elles-mêmes auxquelles il a été forcé, par le malheur des temps, pour prévenir de nouveaux malheurs et de plus grandes injustices. Ce mémoire prouve qu’il avait des talents, une grande modestie, et des intentions droites. On peut le regarder comme un modèle de la manière simple, noble, respectueuse, et ferme, qui convient à un ministre obligé de rendre compte de son administration. Il fut immolé à la haine publique, et ses successeurs le firent regretter. Mort en 1721.
CATALOGUE
DE LA PLUPART DES ÉCRIVAINS FRANÇAIS
QUI ONT PARU DANS LE SIÈCLE DE LOUIS XIV,
POUR SERVIR A L’HISTOIRE LITTÉRAIRE DE CE TEMPS.
Abadie ou Labadie[66] (Jean), né en Guienne, en 1610, jésuite, puis janséniste, puis protestant, voulut faire enfin une secte et s’unir avec Antoinette Bourignon, qui lui répondit que chacun avait son Saint-Esprit, et que le sien était fort supérieur à celui d’Abadie. On a de lui trente et un volumes[67] de fanatisme. On n’en parle ici que pour montrer l’aveuglement de l’esprit humain. Il ne laissa pas d’avoir des disciples. Mort à Altena, en 1674.
Abbadie (Jacques), né en Béarn, en 1658, célèbre par son traité de la Religion chrétienne, mais qui fit tort ensuite à cet ouvrage par celui de l’Ouverture des sept sceaux. Mort en Irlande[68], en 1727.
Acheri (Dom Jean-Luc d’), bénédictin, grand et judicieux compilateur. Né en 1608, mort en 1685.
Alexandre (Noël), né à Rouen, en 1639, dominicain. Il a fait beaucoup d’ouvrages de théologie, et disputé beaucoup sur les usages de la Chine contre les jésuites qui en revenaient. Mort en 1724.
Amelot de La Houssaie (Nicolas), né à Orléans, en 1634. Ses traductions avec des notes politiques et ses histoires sont fort recherchées; ses Mémoires, par ordre alphabétique, sont très fautifs. Il est le premier qui ait fait connaître le gouvernement de Venise. Son histoire déplut au sénat, qui était encore dans l’ancien préjugé qu’il y a des mystères politiques qu’il ne faut pas révéler. On a appris depuis qu’il n’y a plus de mystères, et que la politique consiste à être riche et à entretenir de bonnes armées. Amelot traduisit et commenta le Prince de Machiavel, livre long-temps cher aux petits seigneurs qui se disputaient de petits états mal gouvernés, devenu inutile dans un temps où tant de grandes puissances, toujours armées, étouffent l’ambition des faibles. Amelot se croyait le plus grand politique de l’Europe; cependant il ne sut jamais se tirer de la médiocrité, et il mourut dans la misère: c’est qu’il était politique par son esprit, et non par son caractère. Mort en 1706.
Amelotte (Denys), né en Saintonge, en 1606, de l’Oratoire. Il est principalement connu par une assez bonne version du Nouveau Testament: mort en 1678.
Amontons (Guillaume), né à Paris, en 1663, excellent mécanicien: mort le 11 octobre en 1705.
Ancillon (David), né à Metz, en 1617, calviniste, et son fils Charles, mort à Berlin en 1715, ont eu quelque réputation dans la littérature.
Anselme[69], moine augustin, le premier qui ait fait une histoire généalogique des grands officiers de la couronne, continuée et augmentée par Dufourni, auditeur des comptes. On a une notion très vague de ce qui constitue les grands officiers. On s’imagine que ce sont ceux à qui leur charge donne le titre de grand, comme grand écuyer, grand échanson; mais le connétable, les maréchaux, le chancelier, sont grands officiers, et n’ont point ce titre de grand, et d’autres qui l’ont ne sont point réputés grands officiers. Les capitaines des gardes, les premiers gentilshommes de la chambre, sont devenus réellement de grands officiers, et ne sont pas comptés par le père Anselme. Rien n’est décidé sur cette matière, et il y a autant de confusion et d’incertitude sur tous les droits et sur tous les titres en France, qu’il y a d’ordre dans l’administration. Mort en 1694.
Arnauld (Antoine), vingtième fils de celui qui plaida contre les jésuites, docteur en Sorbonne, né en 1612. Rien n’est plus connu que son éloquence, son érudition, et ses disputes, qui le rendirent si célèbre et en même temps si malheureux, selon les idées ordinaires qui mettent le malheur dans l’exil et dans la pauvreté, sans considérer la gloire, les amis, et une vieillesse saine, qui furent le partage de cet homme fameux. Il est dit dans le supplément au Moréri qu’Arnauld, en 1689, pour avoir les bonnes graces de la cour, fit un libelle contre le roi Guillaume, intitulé: «Le vrai portrait de Guillaume-Henri de Nassau, nouvel Absalon, nouvel Hérode, nouveau Cromwell, nouveau Néron.» Ce style, qui ressemble à celui du père Garasse, n’est guère celui d’Arnauld. Il ne songea jamais à flatter la cour. Louis XIV eût fort mal reçu un livre si grossièrement intitulé; et ceux qui attribuent cet ouvrage et cette intention au fameux Arnauld[70] ne savent pas qu’on ne réussit point à la cour par des livres. Mort à Bruxelles, en 1694.
L’auteur du Dictionnaire historique, littéraire, critique, et janséniste[71], dit à l’article Arnauld qu’aussitôt que son livre sur la Fréquente Communion parut, l’enfer en frémit, et que le jésuite Nouet fit la première attaque. Il est difficile de savoir au juste quelle est l’opinion de l’enfer sur un livre nouveau; et, à l’égard des hommes, ils ont entièrement oublié le P. Nouet. Il est très vrai que la plupart des écrits polémiques d’Arnauld ne sont plus connus aujourd’hui. C’est le sort de presque toutes les disputes. Le Dictionnaire historique, littéraire, critique, et janséniste, s’emporte un peu contre cette vérité; il a raison: mais l’auteur devrait savoir que les injures prodiguées au sujet des querelles théologiques sont aujourd’hui aussi méprisées que ces querelles mêmes, et c’est beaucoup dire.
Arnauld-d’Andilli (Robert), frère aîné du précédent, né en 1588, l’un des plus grands écrivains de Port-Royal. Il présenta à Louis XIV, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, sa traduction de Josèphe, qui de tous ses ouvrages est le plus recherché. Il fut père de Simon Arnauld, marquis de Pomponne, ministre d’état; et ce ministre ne put empêcher ni les disputes ni les disgraces de son oncle le docteur de Sorbonne. Mort en 1674.
Auberi (Antoine), né en 1616. On a de lui les vies des cardinaux de Richelieu et de Mazarin, ouvrages médiocres, mais dans lesquels on peut s’instruire. Mort en 1695. C’est lui qui le premier fit connaître la fourberie de l’auteur du Testament politique du cardinal de Richelieu.
Aubignac (François d’), né en 1604. Il n’eut jamais de maître que lui-même. Attaché au cardinal de Richelieu, il était l’ennemi de Corneille. Sa Pratique du théâtre est peu lue; il prouva par sa tragédie de Zénobie que les connaissances ne donnent pas les talents. Mort en 1676.
Aulnoi (La comtesse d’). Son Voyage et ses Mémoires d’Espagne, et des romans écrits avec légèreté, lui firent quelque réputation. Morte en 1705.
Avrigni (Hyacinthe Robillard d’), jésuite[72] auteur d’une nouvelle manière d’écrire l’histoire. On a de lui des Annales chronologiques depuis 1601 jusqu’à 1715. On y voit ce qui s’est passé de plus important dans l’Europe exactement discuté, et en peu de mots; les dates sont exactes. Jamais on n’a mieux su discerner le vrai, le faux, et le douteux. Il a fait aussi des Mémoires ecclésiastiques[73]; mais ils sont malheureusement infectés de l’esprit de parti. Marcel et lui ont été tous deux effacés par l’Histoire chronologique de France du président Hénault, l’ouvrage à-la-fois le plus court, le plus plein que nous ayons en ce genre, et le plus commode pour les lecteurs.
Baillet (Adrien), né près de Beauvais, en 1649; critique célèbre. Mort en 1706.
Baluze (Étienne), du Limousin, né en 1630. C’est lui qui a formé le recueil des manuscrits de la bibliothèque de Colbert. Il a travaillé jusqu’à l’âge de quatre-vingt-huit ans. On lui doit sept volumes d’anciens monuments. Exilé pour avoir soutenu les prétentions du cardinal de Bouillon, qui se croyait indépendant du roi, et qui fondait son droit sur ce qu’il était né d’une maison souveraine, et dans la principauté de Sédan, avant que l’échange de cette souveraineté avec le roi eût été consommé. Mort en 1718.
Balzac (Jean-Louis Guer, de), né en 1594. Homme éloquent, et le premier qui fonda un prix d’éloquence. Il eut le brevet d’historiographe de France et de conseiller d’état, qu’il appelait de magnifiques bagatelles. La langue française lui a une très grande obligation. Il donna le premier du nombre et de l’harmonie à la prose. Il eut de son vivant tant de réputation, qu’un nommé Goulu, général des feuillants, écrivit contre lui deux volumes d’injures. Mort en 1654[74].
Baratier, le plus singulier peut-être de tous les enfants célèbres. Il doit être compté parmi les Français, quoique né en Allemagne[75]. Son père était un prédicant réfugié. Il sut le grec à six ans, et l’hébreu à neuf. C’est à lui que nous devons la traduction des voyages du Juif Benjamin de Tudèle avec des dissertations curieuses. Le jeune Baratier était déjà savant en histoire, en philosophie, en mathématique. Il étonna tous ceux qui le connurent pendant sa vie, et en fut regretté à sa mort; il n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il fut ravi au monde; il est vrai que son père travailla beaucoup aux ouvrages de cet enfant.
Barbeyrac (Jean), né à Béziers, en 1674; calviniste, professeur en droit et en histoire à Lausanne, traducteur et commentateur de Puffendorf et de Grotius. Il semble que ces Traités du droit des gens, de la guerre, et de la paix, qui n’ont jamais servi ni à aucun traité de paix, ni à aucune déclaration de guerre, ni à assurer le droit d’aucun homme, soient une consolation pour les peuples des maux qu’ont faits la politique et la force. Ils donnent l’idée de la justice, comme on a les portraits des personnes célèbres qu’on ne peut voir. Sa préface de Puffendorf mérite d’être lue: il y prouve que la morale des Pères est fort inférieure à celle des philosophes modernes. Mort en 1729.
Barbier d’Aucour (Jean), connu chez les jésuites sous le nom de l’Avocat Sacrus, et dans le monde par sa Critique des entretiens du P. Bouhours, et par l’excellent plaidoyer pour un homme innocent appliqué à la question et mort dans ce supplice; il fut long-temps protégé par Colbert, qui le fit contrôleur des bâtiments du roi; mais ayant perdu son protecteur, il mourut dans la misère, en 1694.
Barbier (Mademoiselle) a fait quelques tragédies[76].
Baron (Michel). On ne croit pas que les pièces qu’il donna sous son nom soient de lui[77]. Son mérite plus reconnu était dans la perfection de l’art du comédien, perfection très rare, et qui n’appartint qu’à lui. Cet art demande tous les dons de la nature, une grande intelligence, un travail assidu, une mémoire imperturbable, et surtout cet art si rare de se transformer en la personne qu’on représente. Voilà pourtant ce qu’on s’obstine à mépriser. Les prédicateurs venaient souvent à la comédie dans une loge grillée étudier Baron, et de là ils allaient déclamer contre la comédie. C’est la coutume que les confesseurs exigent des comédiens mourants qu’ils renoncent à leur profession. Baron avait quitté le théâtre en 1691, par dégoût. Il y avait remonté en 1720, à l’âge de 68 ans: et il y fut encore admiré, jusqu’en l’année 1729. Il était alors âgé de près de soixante et dix-huit ans: il se retira encore et mourut la même année, en protestant qu’il n’avait jamais eu le moindre scrupule d’avoir déclamé devant le public les chefs-d’œuvre de génie et de morale des grands auteurs de la nation; et que rien n’est plus impertinent que d’attacher de la honte à réciter ce qu’il est glorieux de composer.
Basnage (Jacques), né à Rouen en 1653. Calviniste, pasteur à La Haye, plus propre à être ministre d’état que d’une paroisse. De tous ses livres, son Histoire des Juifs, celles des Provinces-Unies et de l’Église, sont les plus estimés. Les livres sur les affaires du temps meurent avec les affaires; les ouvrages d’une utilité générale subsistent. Mort en 1723.
Basnage de Beauval (Henri), de Rouen, frère du précédent, avocat en Hollande, mais encore plus philosophe, qui a écrit De la tolérance des Religions. Il était laborieux, et nous avons de lui le Dictionnaire de Furetière augmenté. Mort en 1710.
Bassompierre (François, maréchal de). Quoique ses Mémoires[78] appartiennent au siècle précédent, on peut le compter dans cette liste, étant mort en 1646.
Baudrand (Michel-Antoine), né à Paris en 1633, géographe, moins estimé que Sanson. Mort en 1700.
Bayle[79] (Pierre), né au Carlat dans le comté de Foix, en 1647, retiré en Hollande plutôt comme philosophe que comme calviniste, persécuté pendant sa vie par Jurieu, et après sa mort par les ennemis de la philosophie. Ce savant, que Louis Racine appelle un homme affreux[80], donnait aux pauvres son superflu: et quand Jurieu lui eut fait retrancher sa pension, il refusa une augmentation de l’honoraire que lui donnait Reiniers Leers, son imprimeur. S’il avait prévu combien son Dictionnaire serait recherché, il l’aurait rendu encore plus utile, en retranchant les noms obscurs, et en y ajoutant plus de noms illustres. C’est par son excellente manière de raisonner qu’il est surtout recommandable, non par sa manière d’écrire, trop souvent diffuse, lâche, incorrecte, et d’une familiarité qui tombe quelquefois dans la bassesse. Dialecticien admirable, plus que profond philosophe, il ne savait presque rien en physique. Il ignorait les découvertes du grand Newton. Presque tous ses articles philosophiques supposent ou combattent un cartésianisme qui ne subsiste plus. Il ne connaissait d’autre définition de la matière que l’étendue: ses autres propriétés reconnues ou soupçonnées ont fait naître enfin la vraie philosophie. On a eu des démonstrations nouvelles, et des doutes nouveaux: de sorte qu’en plus d’un endroit le sceptique Bayle n’est pas encore assez sceptique. Il a vécu et il est mort en sage. Des-Maizeaux a écrit sa vie en un gros volume[81]; elle ne devait pas contenir six pages: la vie d’un écrivain sédentaire est dans ses écrits. Mort en 1706.
Il ne faut jamais oublier la persécution que le fanatique Jurieu suscita dans un pays libre à ce philosophe. Il arma contre lui le consistoire calviniste sous plusieurs prétextes, et surtout à l’occasion du fameux article de David. Bayle avait fortement relevé les excès, les trahisons, et les barbaries, que ce prince juif avait commises dans les temps où la grâce de Dieu l’abandonnait. Il n’eût pas été indécent à ce consistoire d’engager Bayle à célébrer ce prince juif qui fit une si belle pénitence, et qui obtint de Dieu que soixante et dix mille de ses sujets mourussent de la peste, pour expier le crime de leur roi qui avait osé faire le dénombrement du peuple. Mais ce qui doit être soigneusement observé, c’est que ces pasteurs, dans leur censure, le reprennent d’avoir quelquefois donné des éloges à des papes gens de bien, et lui enjoignent de ne jamais justifier aucun pape, parceque, disent-ils expressément, ils ne sont pas de leur Église. Ce trait est un de ceux qui caractérisent le mieux l’esprit de parti. Au reste, on a voulu continuer son Dictionnaire; mais on n’a pu l’imiter[82]. Les continuateurs ont cru qu’il ne s’agissait que de compiler. Il fallait avoir le génie et la dialectique de Bayle pour oser travailler dans le même genre.
Beaumont de Péréfixe (Hardouin), précepteur de Louis XIV, archevêque de Paris. Son Histoire de Henri IV, qui n’est qu’un abrégé, fait aimer ce grand prince, et est propre à former un bon roi. Il la composa pour son élève. On crut que Mézerai y avait eu part; en effet, il s’y trouve beaucoup de ses manières de parler; mais Mézerai n’avait pas ce style touchant et digne, en plusieurs endroits, du prince dont Péréfixe écrivait la vie, et de celui à qui il l’adressait. Les excellents conseils qui s’y trouvent pour gouverner par soi-même ne furent insérés que dans la seconde édition, après la mort du cardinal Mazarin. On apprend d’ailleurs à connaître Henri IV beaucoup plus dans cette histoire que dans celle de Daniel, écrite un peu sèchement, et où il est trop parlé du P. Coton, et trop peu des grandes qualités de Henri IV, et des particularités de la vie de ce bon roi. Péréfixe émeut tout cœur né sensible, et fait adorer la mémoire de ce prince, dont les faiblesses n’étaient que celles d’un homme aimable, et dont les vertus étaient celles d’un grand homme. Mort en 1670.
Beausobre (Isaac de), né à Niort, en 1659, d’une maison distinguée dans la profession des armes, l’un de ceux qui ont fait honneur à leur patrie qu’ils ont été forcés d’abandonner. Son Histoire du manichéisme est un des livres les plus profonds, les plus curieux, et les mieux faits. On y développe cette religion philosophique de Manès, qui était la suite des dogmes de l’ancien Zoroastre et de l’ancien Hermès; religion qui séduisit long-temps saint Augustin. Cette histoire est enrichie de connaissances de l’antiquité; mais enfin ce n’est (comme tant d’autres livres moins bons) qu’un recueil des erreurs humaines. Mort à Berlin, en 1738.
Benserade (Isaac de), né en Normandie, en 1612. Sa petite maison de Gentilli, où il se retira sur la fin de sa vie, était remplie d’inscriptions en vers, qui valaient bien ses autres ouvrages; c’est dommage qu’on ne les ait pas recueillies. Mort en 1691.
Bergier (Nicolas) a eu le titre d’historiographe de France; mais il est plus connu par sa curieuse Histoire des grands chemins de l’empire romain, surpassés aujourd’hui par les nôtres en beauté, mais non pas en solidité. Son fils mit la dernière main à cet ouvrage utile, et le fit imprimer sous Louis XIV[83]. Mort en 1623.
Bernard[84] (mademoiselle), auteur de quelques pièces de théâtre, conjointement avec le célèbre Bernard de Fontenelle, qui a fait presque tout le Brutus. Il est bon d’observer que la Fable allégorique de l’imagination et du bonheur, qu’on a imprimée sous son nom, est de l’évêque de Nîmes, La Parisière, successeur de Fléchier.
Bernard (Jacques), du Dauphiné, né en 1658, savant littérateur. Ses journaux ont été estimés. Mort en Hollande, en 1718.
Bernier (François), surnommé le Mogol; né à Angers, vers l’an 1625. Il fut huit ans médecin de l’empereur des Indes. Ses Voyages sont curieux. Il voulut, avec Gassendi, renouveler en partie le système des atomes d’Épicure; en quoi certes il avait très grande raison, les espèces ne pouvant être toujours reproduites les mêmes, si les premiers principes ne sont invariables: mais alors les romans de Descartes prévalaient. Mort en vrai philosophe, en 1688.
Bignon (Jérôme), né en 1589. Il a laissé un plus grand nom que de grands ouvrages. Il n’était pas encore du bon temps de la littérature. Le parlement, dont il fut avocat général, chérit avec raison sa mémoire. Mort en 1656.
Billaut (Adam), connu sous le nom de Maître Adam, menuisier à Nevers. Il ne faut pas oublier cet homme singulier qui, sans aucune littérature, devint poëte dans sa boutique. On ne peut s’empêcher de citer de lui ce rondeau, qui vaut mieux que beaucoup de rondeaux de Benserade:
Pour te guérir de cette sciatique
Qui te retient comme un paralytique
Dedans ton lit sans aucun mouvement,
Prends-moi deux brocs d’un fin jus de sarment,
Puis lis comment on le met en pratique.
Prends-en deux doigts, et bien chauds les applique
Dessus l’externe où la douleur te pique;
Et tu boiras le reste promptement
Pour te guérir.
Sur cet avis ne sois point hérétique;
Car je te fais un serment authentique
Que si tu crains ce doux médicament,
Ton médecin, pour ton soulagement,
Fera l’essai de ce qu’il communique
Pour te guérir.
Il eut des pensions du cardinal de Richelieu, et de Gaston frère de Louis XIII. Mort en 1662.
Bochart (Samuel), né à Rouen, en 1599, calviniste, un des plus savants hommes de l’Europe dans les langues et dans l’histoire, mais systématique, comme tous les savants. Il fut un de ceux qui allèrent en Suède instruire et admirer la reine Christine. Mort en 1667. [85] Boileau Despréaux (Nicolas), de l’académie, né au village de Crône auprès de Paris, en 1636. Il essaya du barreau, et ensuite de la Sorbonne. Dégoûté de ces deux chicanes, il ne se livra qu’à son talent, et devint l’honneur de la France. On a tant commenté ses ouvrages, on a chargé ces commentaires de tant de minuties, que tout ce qu’on pourrait dire ici serait superflu.
On fera seulement une remarque qui paraît essentielle; c’est qu’il faut distinguer soigneusement dans ses vers ce qui est devenu proverbe d’avec ce qui mérite de devenir maxime. Les maximes sont nobles, sages, et utiles. Elles sont faites pour les hommes d’esprit et de goût, pour la bonne compagnie. Les proverbes ne sont que pour le vulgaire, et l’on sait que le vulgaire est de tous les états.
Pour paraître honnête homme, en un mot il faut l’être.
On me verra dormir au branle de sa roue[86].
Chaque âge a ses plaisirs, son esprit, et ses mœurs.
L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas.
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
Voilà ce qu’on doit appeler des maximes dignes des honnêtes gens. Mais pour des vers tels que ceux-ci,
J’appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.
S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir.
Aimez-vous la muscade? on en a mis partout.
La raison dit Virgile, et la rime Quinault.
ce sont là plutôt des proverbes du peuple que des vers dignes d’être retenus par les connaisseurs. Mort en 1711.
Boileau (Gilles), né à Paris, en 1631, frère aîné du fameux Boileau. Il a fait quelques traductions qui valent mieux que ses vers: mort en 1669.
Boileau (Jacques), autre aîné de Despréaux, docteur de Sorbonne: esprit bizarre, qui a fait des livres bizarres, écrits dans un latin extraordinaire, comme l’Histoire des flagellants, les Attouchements impudiques, les Habits des prêtres, etc. On lui demandait pourquoi il écrivait toujours en latin: C’est, dit-il, de peur que les évêques ne me lisent; ils me persécuteraient. Mort en 1716.
Boindin (Nicolas), trésorier de France et procureur du roi de sa compagnie, de l’académie des belles-lettres, connu par d’excellentes recherches sur les théâtres anciens, et sur les tribus romaines, par la jolie comédie du Port de mer. C’était un critique dur; le Dictionnaire historique et janséniste[87] le traite d’athée. Il n’a jamais rien écrit sur la religion. Pourquoi insulter ainsi à la mémoire d’un magistrat que les auteurs de ce Dictionnaire n’ont point connu? Quelle insolence punissable! Comme il était mort sans sacrements, les prêtres de sa paroisse voulaient lui refuser la sépulture, espèce de juridiction qu’ils prétendent avoir droit d’exercer; mais le gouvernement et les magistrats, qui veillent au maintien des lois, de la décence, et des mœurs, répriment avec soin ces actes de superstition et de barbarie. Cependant on craignit que ces prêtres n’ameutassent le petit peuple contre le convoi de Boindin, ainsi qu’ils l’avaient ameuté contre celui de Molière; et Boindin fut enterré sans cérémonie: mort en 1751.
Boisrobert (François Le Metel de), plus célèbre par sa faveur auprès du cardinal de Richelieu, et par sa fortune, que par son mérite. Il composa dix-huit pièces de théâtre qui ne réussirent guère qu’auprès de son patron. Mort en 1662.
Boivin (Jean), né en Normandie, en 1663, frère de Louis Boivin, et utile comme lui pour l’intelligence des beautés des auteurs grecs: mort en 1726.
Bossuet (Jacques-Bénigne), de Dijon, né en 1627, évêque de Condom, et ensuite de Meaux. On a de lui cinquante-un[88] ouvrages; mais ce sont ses Oraisons funèbres et son Discours sur l’Histoire universelle qui l’ont conduit à l’immortalité. On a imprimé plusieurs fois que cet évêque a vécu marié; et Saint-Hyacinthe[89], connu par la part qu’il eut à la plaisanterie de Mathanasius, a passé pour son fils; mais c’est une fausseté reconnue. La famille des Secousses, considérée dans Paris, et qui a produit des personnes de mérite, assure qu’il y eut un contrat de mariage secret entre Bossuet, encore très jeune, et mademoiselle Desvieux[90]; que cette demoiselle fit le sacrifice de sa passion et de son état à la fortune que l’éloquence de son amant devait lui procurer dans l’Église; qu’elle consentit à ne jamais se prévaloir de ce contrat, qui ne fut point suivi de la célébration; que Bossuet, cessant ainsi d’être son mari, entra dans les ordres; et qu’après la mort du prélat, ce fut cette même famille qui régla les reprises et les conventions matrimoniales. Jamais cette demoiselle n’abusa, dit cette famille, du secret dangereux qu’elle avait entre les mains. Elle vécut toujours l’amie de l’évêque de Meaux, dans une union sévère et respectée. Il lui donna de quoi acheter la petite terre de Mauléon, à cinq lieues de Paris. Elle prit alors le nom de Mauléon, et a vécu près de cent années. On raconte qu’ayant dit au jésuite La Chaise, confesseur de Louis XIV: «On sait que je ne suis pas janséniste,» La Chaise répondit: «On sait que vous n’êtes que mauléoniste.» Au reste, on a prétendu que ce grand homme avait des sentiments philosophiques différents de sa théologie, à peu près comme un savant magistrat qui, jugeant selon la lettre de la loi, s’élèverait quelquefois en secret au-dessus d’elle par la force de son génie. Mort en 1704.
Boudier (Réné), de La Jousselinière[91], auteur de quelques vers naturels. Il fit en mourant, à quatre-vingt-dix ans, son épitaphe:
J’étais poëte, historien;
Et maintenant je ne suis rien.
Bouhier (Jean), président du parlement de Dijon, né en 1673. Son érudition l’a rendu célèbre. Il a traduit en vers français quelques morceaux d’anciens poëtes latins. Il pensait qu’on ne doit pas les traduire autrement; mais ses vers font voir combien c’est une entreprise difficile. Mort en 1746[92].
Bouhours (Dominique), jésuite, né à Paris, en 1628. La langue et le bon goût lui ont beaucoup d’obligations. Il a fait quelques bons ouvrages dont on a fait de bonnes critiques: Ex privatis odiis respublica crescit.
La vie de saint Ignace de Loyola, qu’il composa, n’a réussi ni chez les gens du monde, ni chez les savants, ni chez les philosophes. Celle de Xavier a été plus mal reçue. Ses Remarques sur la langue, et surtout sa Manière de bien penser sur les ouvrages d’esprit, seront toujours utiles aux jeunes gens qui voudront se former le goût: il leur enseigne à éviter l’enflure, l’obscurité, le recherché, et le faux: s’il juge trop sévèrement en quelques endroits le Tasse et d’autres auteurs italiens, il les condamne souvent avec raison. Son style est pur et agréable. Ce petit livre de la Manière de bien penser blessa les Italiens, et devint une querelle de nation; on sentait que les opinions de Bouhours, appuyées de celles de Boileau, pouvaient tenir lieu de lois. Le marquis Orsi et quelques autres composèrent deux gros volumes pour justifier quelques vers du Tasse.
Remarquons que le P. Bouhours ne serait guère en droit de reprocher des pensées fausses aux Italiens, lui qui compare Ignace de Loyola à César, et François Xavier à Alexandre, s’il n’était tombé rarement dans ces fautes. Mort en 1702.
Bouillaud[93] (Ismaël), de Loudun, né en 1605, savant dans l’histoire et dans les mathématiques. Comme tous les astronomes de ce siècle, il se mêla d’astrologie, ainsi qu’on le voit dans les lettres que lui écrivait Desnoyers, ambassadeur en Pologne, et depuis secrétaire d’état; c’était alors un moyen de faire la cour aux gens puissants. Confugiendum ad astrologiam, astronomiæ altricem, disait Kepler. Mort en 1694.
Boulainvilliers (Henri, comte de), de la maison de Crouï, le plus savant gentilhomme du royaume dans l’histoire, et le plus capable d’écrire celle de France, s’il n’avait pas été trop systématique. Il appelle notre gouvernement féodal le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le système féodal pourrait mériter le nom de chef-d’œuvre en Allemagne; mais en France il ne fut qu’un chef-d’œuvre d’anarchie. Il regrette les temps où les peuples, esclaves de petits tyrans ignorants et barbares, n’avaient ni industrie, ni commerce, ni propriété; et il croit qu’une centaine de seigneurs, oppresseurs de la terre et ennemis du roi, composaient le plus parfait des gouvernements. Malgré ce système, il était excellent citoyen, comme, malgré son faible pour l’astrologie judiciaire, il était philosophe de cette philosophie qui compte la vie pour peu de chose, et qui méprise la mort. Ses écrits, qu’il faut lire avec précaution, sont profonds et utiles. On a imprimé, à la fin de ses ouvrages, un gros Mémoire pour rendre le roi de France plus riche que tous les autres monarques ensemble[94]. Il est évident que cet ouvrage n’est pas du comte de Boulainvilliers; cependant tous ces petits écrivains politiques, qui gouvernent l’état dans leur grenier, citent cette rapsodie. Mort vers l’an 1720[95].
Bourchenu (Jean-Pierre Moret de), marquis de Valbonais, né à Grenoble, en 1651. Il voyagea dans sa jeunesse, et se trouva sur la flotte d’Angleterre à la bataille de Solbaye. Il fut depuis premier président de la chambre des comptes du Dauphiné. Sa mémoire est chère à Grenoble pour le bien qu’il fit, et aux gens de lettres pour ses grandes recherches. Ses Mémoires sur le Dauphiné[96] furent composés dans le temps qu’il était aveugle, et sur les lectures qu’on lui fesait. Mort en 1730.
Bourdaloue (Louis), né à Bourges, en 1632, jésuite; le premier modèle des bons prédicateurs en Europe: mort en 1704.
Boursault (Edme), né en Bourgogne, en 1638. Ses Lettres à Babet, estimées de son temps, sont devenues, comme toutes les lettres dans ce goût, l’amusement des jeunes provinciaux. On joue encore sa comédie d’Ésope[97]. Mort en 1701.
Boursier (Laurent-François), de la société de Sorbonne, né en 1679, auteur du fameux livre de l’action de Dieu sur les créatures, ou de la prémotion physique. C’est un ouvrage profond par les raisonnements, fortifié par beaucoup d’érudition, et orné quelquefois d’une grande éloquence; mais l’attachement à certains dogmes peut ravir à ce célèbre écrit beaucoup de sa solidité et de sa force. L’auteur ressemble à un homme d’état qui, en voulant établir des lois générales, les corrompt par des intérêts de famille. Il est trop difficile d’allier les systèmes sur la grace avec le grand système de l’action éternelle et immuable de Dieu sur tout ce qui existe. Il faut avouer qu’il n’y a que deux manières philosophiques d’expliquer la machine du monde: ou Dieu a ordonné une fois, et la nature obéit toujours; ou Dieu donne continuellement à tout l’être et toutes les modifications de l’être: un troisième parti est inexplicable.
Il est dit dans le nouveau Dictionnaire historique[98], littéraire, critique, et janséniste, que «Boursier, semblable à l’aigle, s’élève en haut, et trempe sa plume dans le sein de Dieu.» On ne voit pas trop comment Dieu peut servir de cornet à M. Boursier. Voilà la première fois qu’on ait comparé Dieu à la bouteille à l’encre. Mort en 1749.
Bourzeis (Amable de), né en Auvergne en 1606, auteur de plusieurs ouvrages de politique et de controverse. Silhon[99] et lui sont soupçonnés d’avoir composé le Testament politique attribué au cardinal de Richelieu[100]. Mort en 1672.
Brébeuf (Guillaume de), né en Normandie en 1618. Il est connu par sa traduction de la Pharsale; mais on ignore communément qu’il a fait le Lucain travesti[101]. Mort en 1661.
Breteuil (Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de), marquise du Châtelet, née en 1706. Elle a éclairci Leibnitz, traduit et commenté Newton, mérite fort inutile à la cour, mais révéré chez toutes les nations qui se piquent de savoir, et qui ont admiré la profondeur de son génie et de son éloquence. De toutes les femmes qui ont illustré la France, c’est celle qui a eu le plus de véritable esprit, et qui a moins affecté le bel esprit[102]. Morte en 1749.
Brienne (Henri-Auguste de Loménie de), secrétaire d’état. Il a laissé des Mémoires. Il serait utile que les ministres en écrivissent, mais non tels[103] que ceux qui sont rédigés depuis peu[104] sous le nom du duc de Sulli. Mort en 1666.
Brueys (l’abbé de), né en Languedoc en 1639[105]. Dix volumes de controverse qu’il a faits auraient laissé son nom dans l’oubli; mais la petite comédie du Grondeur, supérieure à toutes les farces de Molière, et celle de l’Avocat Patelin, ancien monument de la naïveté gauloise qu’il rajeunit, le feront connaître tant qu’il y aura en France un théâtre. Palaprat l’aida dans ces deux jolies pièces. Ce sont les seuls ouvrages de génie que deux auteurs aient composés ensemble. Mort en 1723.
On croit devoir relever ici un fait très singulier qui se trouve dans un recueil d’Anecdotes littéraires[106], 1750, chez Durand, tome II, page 369. Voici les paroles de l’auteur: «Les amours de Louis XIV ayant été jouées en Angleterre, Louis XIV voulut faire jouer aussi celles du roi Guillaume. L’abbé Brueys fut chargé par M. de Torci de faire la pièce; mais, quoique applaudie, elle ne fut pas jouée.»
Remarquez que ce recueil d’Anecdotes, qui est rempli de pareils contes, est imprimé avec approbation et privilége; jamais on ne joua les amours de Louis XIV sur aucun théâtre de Londres, et on sait que le roi Guillaume n’eut jamais de maîtresse. Quand il en aurait eu, Louis XIV était trop attaché aux bienséances pour ordonner qu’on fît une comédie des amours de Guillaume; M. de Torci n’était pas homme à proposer une chose si impertinente; enfin l’abbé Brueys ne songea jamais à composer ce ridicule ouvrage qu’on lui attribue. On ne peut trop répéter que la plupart de ces recueils d’anecdotes, de ces ana, de ces mémoires secrets, dont le public est inondé, ne sont que des compilations faites au hasard par des écrivains mercenaires.
Brumoy (Pierre), jésuite, né à Rouen en 1688. Son Théâtre des Grecs passe pour le meilleur ouvrage qu’on ait en ce genre, malgré ses fautes et l’infidélité de la traduction. Il a prouvé par ses poésies qu’il est bien plus aisé de traduire et de louer les anciens, que d’égaler par ses propres productions les grands modernes. On peut d’ailleurs lui reprocher de n’avoir pas assez senti la supériorité du théâtre français sur le grec, et la prodigieuse différence qui se trouve entre le Misanthrope et les Grenouilles. Mort en 1742[107].
Buffier (Claude), jésuite. Sa Mémoire artificielle est d’un grand secours pour ceux qui veulent avoir les principaux faits de l’histoire toujours présents à l’esprit. Il a fait servir les vers (je ne dis pas la poésie) à leur premier usage, qui était d’imprimer dans la mémoire des hommes les événements dont on voulait garder le souvenir. Il y a dans ses traités de métaphysique des morceaux que Locke n’aurait pas désavoués; et c’est le seul jésuite qui ait mis une philosophie raisonnable dans ses ouvrages. Mort en 1737.
Bussi Rabutin (Roger de Rabutin, comte de), né dans le Nivernois, en 1618. Il écrivit avec pureté. On connaît ses malheurs et ses ouvrages. Ses Amours des Gaules passent pour un ouvrage médiocre dans lequel il n’imita Pétrone que de fort loin. La manie des Français a été long-temps de croire que toute l’Europe devait s’occuper de leurs intrigues galantes. Vingt courtisans ont écrit l’histoire de leurs amours, à peine lue des femmes de chambre de leurs maîtresses. Mort à Autun, en 1693.
Cailli (Le chevalier de), qui n’est connu que sous le nom d’Aceilli, était attaché au ministre Colbert. On ignore le temps de sa naissance et de sa mort[108]. Il y a de lui un recueil de quelques centaines d’épigrammes, parmi lesquelles il y en a beaucoup de mauvaises, et quelques unes de jolies. Il écrit naturellement, mais sans aucune imagination dans l’expression.
Calmet (Augustin), bénédictin, né en 1672. Rien n’est plus utile que la compilation de ses recherches sur la Bible. Les faits y sont exacts, les citations fidèles. Il ne pense point, mais en mettant tout dans un grand jour, il donne beaucoup à penser. Mort en 1757.
Calprenède (Gautier-Coste de La), né à Cahors[109] vers l’an 1612, gentilhomme ordinaire du roi. Ce fut lui qui mit les longs romans à la mode. Le mérite de ces romans consistait dans des aventures dont l’intrigue n’était pas sans art et qui n’étaient pas impossibles, quoiqu’elles fussent presque incroyables. Le Boiardo, l’Arioste, le Tasse, au contraire, avaient chargé leurs romans poétiques de fictions qui sont entièrement hors de la nature: mais les charmes de leur poésie, les beautés innombrables de détail, leurs allégories admirables, surtout celles de l’Arioste, tout cela rend ces poëmes immortels, et les ouvrages de La Calprenède, ainsi que les autres grands romans, sont tombés. Ce qui a contribué à leur chute, c’est la perfection du théâtre. On a vu dans les bonnes tragédies et dans les opéras beaucoup plus de sentiments qu’on n’en trouve dans ces énormes volumes: ces sentiments y sont bien mieux exprimés, et la connaissance du cœur humain beaucoup plus approfondie. Ainsi Racine et Quinault, qui ont un peu imité le style de ces romans, les ont fait oublier en parlant au cœur un langage plus vrai, plus tendre, et plus harmonieux. Mort en 1663.
Campistron (Jean-Galbert de), né à Toulouse en 1656, élève et imitateur de Racine. Le duc de Vendôme, dont il fut secrétaire, fit sa fortune, et le comédien Baron une partie de sa réputation. Il y a des choses touchantes dans ses pièces; elles sont faiblement écrites, mais au moins le langage est assez pur: après lui on a tellement négligé la langue dans les pièces de théâtre, qu’on a fini par écrire d’un style entièrement barbare. C’est ce que Boileau déplorait en mourant[110]. Mort en 1723.
Cassandre (François), a rendu, aussi bien que Dacier, plus de services à la réputation d’Aristote que tous les prétendus philosophes ensemble. Il traduisit la Rhétorique, comme Dacier a traduit la Poétique de ce fameux Grec. On ne peut s’empêcher d’admirer Aristote et le siècle d’Alexandre, quand on voit que le précepteur de ce grand homme, tant décrié sur la physique, a connu à fond tous les principes de l’éloquence et de la poésie. Où est le physicien de nos jours chez qui on puisse apprendre à composer un discours et une tragédie? Cassandre vécut et mourut dans la plus grande pauvreté. Ce fut la faute non pas de ses talents, mais de son caractère intraitable, farouche, et solitaire. Ceux qui se plaignent de la fortune n’ont souvent à se plaindre que d’eux-mêmes. Mort en 1695.
Cassini (Jean-Dominique), né dans le comté de Nice en 1625, appelé par Colbert en 1666. Il a été le premier des astronomes de son temps, du moins suivant les Italiens et les Français; mais il commença comme les autres par l’astrologie. Puisqu’il fut naturalisé en France, qu’il s’y maria, qu’il y eut des enfants, et qu’il est mort à Paris, on doit le compter au nombre des Français. Il a immortalisé son nom par sa Méridienne de Saint-Pétrone à Bologne; elle servit à faire voir les variations de la vitesse du mouvement de la terre autour du soleil. On lui doit les premières tables des satellites de Jupiter, la connaissance de la rotation de Jupiter et de Mars, ou de la durée de leurs jours, la découverte de quatre des satellites de Saturne. Huygens n’en avait aperçu qu’un; et cette découverte de Cassini fut célébrée par une médaille dans l’histoire métallique de Louis XIV. Il a le premier observé et fait connaître la lumière zodiacale. Il a donné une méthode pour déterminer la parallaxe d’un astre par des observations faites dans un même lieu, et s’en servir pour déterminer la distance des astres à la terre, avec plus de précision qu’on ne l’avait encore fait; mais la première idée de cette méthode est due à Morin[111].
Le fils[112], le petit-fils de Cassini[113], ont été de l’académie des sciences, et son arrière-petit-fils[114] y est entré en 1772: cette espèce d’illustration est plus réelle et sera plus durable que celle dont la famille de Cassini avait joui en Italie, quelques siècles auparavant, et que les révolutions de ce pays lui avaient fait perdre. Mort en 1712.
Catrou (François), né en 1659, jésuite. Il a fait avec le P. Rouillé vingt tomes de l’Histoire romaine. Ils ont cherché l’éloquence, et n’ont pas trouvé la précision. Mort en 1737.
Cerisi (Germain Habert de) était du temps de l’aurore du bon goût et de l’établissement de l’académie française. Sa Métamorphose des yeux de Philis en astres fut vantée comme un chef-d’œuvre, et a cessé de le paraître dès que les bons auteurs sont venus. Mort en 1655[115].
Chantereau Le Fèvre (Louis), né en 1588. Très savant homme, l’un des premiers qui ont débrouillé l’histoire de France; mais il a accrédité une grande erreur, c’est que les fiefs héréditaires n’ont commencé qu’après Hugues Capet. Quand il n’y aurait que l’exemple de la Normandie, donnée ou plutôt extorquée à titre de fief héréditaire en 912, cela suffirait pour détruire l’opinion de Chantereau, que plusieurs historiens ont adoptée. Il est d’ailleurs certain que Charlemagne institua en France des fiefs avec propriété, et que cette forme de gouvernement était connue avant lui dans la Lombardie et dans la Germanie. Mort en 1658.
Chapelain (Jean), né en 1595. Sans la Pucelle il aurait eu de la réputation parmi les gens de lettres. Ce mauvais poëme lui valut beaucoup plus que l’Iliade à Homère. Chapelain fut pourtant utile par sa littérature. Ce fut lui qui corrigea les premiers vers de Racine. Il commença par être l’oracle des auteurs, et finit par en être l’opprobre. Mort en 1674.
Chapelle (Jean de La). Voyez La Chapelle.
Chapelle[116] (Claude-Emmanuel Luillier), fils naturel de François Luillier, maître des comptes. Il n’est pas vrai qu’il fut le premier qui se servit des rimes redoublées; Dassouci[117] s’en servait avant lui, et même avec quelque succès.
Pourquoi donc, sexe au teint de rose,
Quand la charité vous impose
La loi d’aimer votre prochain,
Pouvez-vous me haïr sans cause,
Moi qui ne vous fis jamais rien?
Ah! pour mon honneur je vois bien
Qu’il faut vous faire quelque chose, etc.
On trouve beaucoup de rimes redoublées dans Voiture. Chapelle réussit mieux que les autres dans ce genre qui a de l’harmonie et de la grace, mais dans lequel il a préféré quelquefois une abondance stérile de rimes à la pensée et au tour. Sa vie voluptueuse et son peu de prétention contribuèrent encore à la célébrité de ces petits ouvrages. On sait qu’il y a dans son Voyage de Montpellier beaucoup de traits de Bachaumont[118], fils du président Le Coigneux, l’un des plus aimables hommes de son temps. Chapelle était d’ailleurs un des meilleurs élèves de Gassendi. Au reste, il faut bien distinguer les éloges que tant de gens de lettres ont donnés à Chapelle et à des esprits de cette trempe, d’avec les éloges dus aux grands maîtres. Le caractère de Chapelle, de Bachaumont, du Broussin[119], et de toute cette société du Marais, était la facilité, la gaîté, la liberté. On peut juger de Chapelle par cet impromptu, que je n’ai point vu encore imprimé. Il le fit à table, après que Boileau eut récité une épigramme.
Qu’avec plaisir de ton haut style
Je te vois descendre au quatrain;
Et que je t’épargnai de bile
Et d’injures au genre humain,
Quand, renversant ta cruche à l’huile,
Je te mis le verre à la main!
Mort en 1686.
Charas (Moyse), de l’académie des sciences, le premier qui ait bien écrit sur la pharmacie; tant il est vrai que sous Louis XIV tous les arts élargirent leur sphère. Ce pharmacien, voyageant à Madrid, fut mis dans les cachots de l’inquisition, parcequ’il était calviniste. Une prompte abjuration et les sollicitations de l’ambassadeur de France lui sauvèrent la vie et la liberté. Il s’occupa long-temps d’expériences sur les vipères, et des moyens d’empêcher les effets souvent mortels de leur morsure: mais il se trompa en soutenant contre Redi[120] que le venin des vipères n’était pas contenu dans le suc jaune qui sort de deux vésicules placées derrière les crochets de leurs mâchoires. Dans le cours de ses expériences, il fut mordu plusieurs fois, sans qu’il en résultât d’accidents très graves. Mort en 1698.
Chardin (Jean), né à Paris en 1643. Nul voyageur n’a laissé des Mémoires plus curieux. Mort à Londres en 1713.
Charleval (Charles Faucon de Ris), l’un de ceux qui acquirent de la célébrité par la délicatesse de leur esprit, sans se livrer trop au public. La fameuse Conversation du maréchal d’Hocquincourt et du P. Canaye, imprimée dans les Œuvres de Saint-Évremond, est de Charleval, jusqu’à la petite Dissertation sur le jansénisme et sur le molinisme que Saint-Évremond y a ajoutée. Le style de cette fin est très différent de celui du commencement. Feu M. de Caumartin[121], le conseiller d’état, avait l’écrit de Charleval, de la main de l’auteur. On trouve dans le Moréri[122] que le président de Ris, neveu de Charleval, ne voulut pas faire imprimer les ouvrages de son oncle, de peur que le nom d’auteur peut-être ne fût une tache dans sa famille. Il faut être d’un état et d’un esprit bien abject pour avancer une telle idée dans le siècle où nous sommes; et c’eût été dans un homme de robe un orgueil digne des temps militaires et barbares, où l’on abandonnait l’étude purement à la robe, par mépris pour la robe et pour l’étude. Mort en 1693[123].
Charpentier (François), né à Paris en 1620, académicien utile. On a de lui une traduction de la Cyropédie. Il soutint vivement l’opinion que les inscriptions des monuments publics de France doivent être en français. En effet, c’est dégrader une langue qu’on parle dans toute l’Europe, que de ne pas oser s’en servir; c’est aller contre son but, que de parler à tout le public dans une langue que les trois quarts au moins de ce public n’entendent pas. Il y a une espèce de barbarie à latiniser des noms français que la postérité méconnaîtrait, et les noms de Rocroi et de Fontenoi font un plus grand effet que les noms de Rocrosium et Fonteniacum. Mort en 1702.
Chastre (Edme de La Chastre-Nançay, comte de La), a laissé des Mémoires. Mort en 1645.
Chaulieu (Guillaume Anfrye de), né en Normandie en 1639, connu par ses poésies négligées, et par les beautés hardies et voluptueuses qui s’y trouvent. La plupart respirent la liberté, le plaisir, et une philosophie au-dessus des préjugés; tel était son caractère. Il vécut dans les délices, et mourut avec intrépidité en 1720.
Les vers qu’on cite le plus de lui sont la pièce intitulée la Goutte, qui commence ainsi,
Le destructeur impitoyable
Et des marbres et de l’airain;
mais surtout l’Épître sur la Mort, au marquis de La Fare:
Plus j’approche du terme, et moins je le redoute;
Sur des principes sûrs mon esprit affermi,
Content, persuadé, ne connaît plus le doute;
Je ne suis libertin, ni dévot à demi.
Exempt des préjugés, j’affronte l’imposture
Des vaines superstitions,
Et me ris des préventions
De ces faibles esprits dont la triste censure
Fait un crime à la créature
De l’usage des biens que lui fit son auteur.
Une autre épître au même fit encore plus de bruit: elle commence ainsi:
J’ai vu de près le Styx, j’ai vu les Euménides;
Déjà venaient frapper mes oreilles timides
Les affreux cris du chien de l’empire des morts;
Et les noires vapeurs, et les brûlants transports
Allaient de ma raison offusquer la lumière:
C’est lors que j’ai senti mon ame tout entière,
Se ramenant en soi, faire un dernier effort
Pour braver les erreurs que l’on joint à la mort.
Ma raison m’a montré, tant qu’elle a pu paraître,
Que rien n’est en effet de ce qui ne peut être;
Que ces fantômes vains sont enfants de la peur
Qu’une faible nourrice imprime en notre cœur,
Lorsque de loups-garoux, qu’elle-même elle pense,
De démons et d’enfers elle endort notre enfance.
Ces pièces ne sont pas châtiées; ce sont des statues de Michel-Ange ébauchées. Le stoïcisme de ces sentiments ne lui attira point de persécution; car, quoique abbé, il était ignoré des théologiens, et ne vivait qu’avec ses amis. Il n’aurait tenu qu’à lui de mettre la dernière main à ses ouvrages, mais il ne savait pas corriger. On a imprimé de lui trop de bagatelles insipides de société; c’est le mauvais goût et l’avarice des éditeurs qui en est cause. Les préfaces qui sont à la tête du recueil sont de ces gens obscurs qui croient être de bonne compagnie en imprimant toutes les fadaises d’un homme de bonne compagnie.
Cheminais, jésuite. On l’appelait le Racine des prédicateurs, et Bourdaloue le Corneille. Mort en 1689.
Cheron (Élisabeth-Sophie), née à Paris en 1648, célèbre par la musique, la peinture, et les vers, et plus connue sous son nom que sous celui de son mari, le sieur Le Hay: morte en 1711.
Chevreau (Urbain), né à Loudun en 1613, savant et bel esprit qui eut beaucoup de réputation: mort en 1701.
Chifflet (Jean-Jacques), né à Besançon en 1588. On a de lui plusieurs recherches: mort en 1660. Il y a eu sept écrivains de ce nom.
Choisi (François-Timoléon de), de l’Académie, né à Paris en 1644, envoyé à Siam. On a sa relation. Il n’était que tonsuré à son départ; mais à Siam il se fit ordonner prêtre en quatre jours. Il a composé plusieurs histoires, une Traduction de l’Imitation de Jésus-Christ, dédiée à madame de Maintenon, avec cette épigraphe, Concupiscet rex decorem tuum[124]; et des Mémoires de la comtesse des Barres. Cette comtesse des Barres, c’était lui-même. Il s’habilla et vécut en femme plusieurs années. Il acheta, sous le nom de la comtesse des Barres, une terre auprès de Tours. Ces Mémoires racontent avec naïveté comment il eut impunément des maîtresses sous ce déguisement. Mais quand le roi fut devenu dévot, il écrivit l’histoire de l’Église. Dans ses Mémoires[125] sur la cour on trouve des choses vraies, quelques unes fausses, et beaucoup de hasardées; ils sont écrits dans un style trop familier. Mort en 1724.
Claude (Jean), né en Agénois en 1619, ministre de Charenton, et l’oracle de son parti, émule digne des Bossuet, des Arnauld, et des Nicole. Il a composé quinze ouvrages, qu’on lut avec avidité dans le temps des disputes. Presque tous les livres polémiques n’ont qu’un temps. Les fables de La Fontaine, l’Arioste, passeront à la dernière postérité. Cinq ou six mille volumes de controverse sont déjà oubliés. Mort à La Haye en 1687.
Colbert (Jean-Baptiste), marquis de Torci, neveu du grand Colbert, ministre d’état sous Louis XIV, a laissé des Mémoires depuis la paix de Risvick jusqu’à celle d’Utrecht: ils ont été imprimés pendant qu’on achevait l’édition de cet Essai sur le siècle de Louis XIV[126]. Ils confirment tout ce qu’on y avance. Ces Mémoires renferment des détails qui ne conviennent qu’à ceux qui veulent s’instruire à fond: ils sont écrits plus purement que tous les Mémoires de ses prédécesseurs: on y reconnaît le goût de la cour de Louis XIV. Mais leur plus grand prix est dans la sincérité de l’auteur: c’est la vérité, c’est la modération elle-même, qui ont conduit sa plume. Mort en 1746.
Collet (Philibert), né à Châtillon-les-Dombes, en 1643, jurisconsulte et homme libre. Excommunié par l’archevêque de Lyon pour une querelle de paroisse, il écrivit contre l’excommunication, il combattit la clôture des religieuses; et, dans son Traité de l’usure, il soutint vivement l’usage autorisé en Bresse de stipuler les intérêts avec le capital, usage approuvé dans plus de la moitié de l’Europe, et reçu dans l’autre par tous les négociants, malgré les lois qu’on élude. Il assura aussi que les dîmes qu’on paie aux ecclésiastiques ne sont pas de droit divin. Mort en 1718.
Colomiez (Paul). Le temps de sa naissance est inconnu[127]: la plupart de ses ouvrages commencent à l’être; mais ils sont utiles à ceux qui aiment les recherches littéraires. Mort à Londres, en 1692.
Commire (Jean), jésuite. Il réussit parmi ceux qui croient qu’on peut faire de bons vers latins, et qui pensent que des étrangers peuvent ressusciter le siècle d’Auguste dans une langue qu’ils ne peuvent pas même prononcer. Mort en 1702.
«In silvam non ligna feras.»
Hor., sat. X, lib. I.
Conti (Armand de Bourbon, prince de), frère du grand Condé[128], destiné d’abord pour l’état ecclésiastique, dans un temps où le préjugé rendait encore la dignité de cardinal supérieure à celle d’un prince du sang de France. Ce fut lui qui eut le malheur d’être généralissime de la fronde contre la cour et même contre son frère. Il fut depuis dévot et janséniste. Nous avons de lui le Devoir des grands. Il écrivit sur la grace contre le jésuite De Champs, son ancien préfet[129]. Il écrivit aussi contre la comédie; il eût peut-être mieux fait d’écrire contre la guerre civile. Cinna et Polyeucte étaient aussi utiles et aussi respectables que la guerre des portes cochères et des pots de chambre était injuste et ridicule.
Cordemoi (Géraud de), né à Paris. Il a le premier débrouillé le chaos des deux premières races des rois de France; on doit cette utile entreprise au duc de Montausier, qui chargea Cordemoi de faire l’histoire de Charlemagne, pour l’éducation de Monseigneur. Il ne trouva guère dans les anciens auteurs que des absurdités et des contradictions. La difficulté l’encouragea, et il débrouilla les deux premières races. Mort en 1684.
Corneille (Pierre), né à Rouen, en 1606. Quoiqu’on ne représente plus que six ou sept pièces de trente-trois qu’il a composées, il sera toujours le père du théâtre. Il est le premier qui ait élevé le génie de la nation, et cela demande grace pour environ vingt de ses pièces qui sont, à quelques endroits près, ce que nous avons de plus mauvais par le style, par la froideur de l’intrigue, par les amours déplacés et insipides, et par un entassement de raisonnements alambiqués qui sont l’opposé du tragique. Mais on ne juge d’un grand homme que par ses chefs-d’œuvre, et non par ses fautes. On dit que sa traduction de l’Imitation de Jésus-Christ a été imprimée trente-deux fois: il est aussi difficile de le croire que de la lire une seule. Il reçut une gratification du roi dans sa dernière maladie. Mort en 1684.
On a imprimé dans plusieurs recueils d’anecdotes qu’il avait sa place marquée toutes les fois qu’il allait au spectacle, qu’on se levait pour lui, qu’on battait des mains. Malheureusement les hommes ne rendent pas tant de justice. Le fait est que les comédiens du roi refusèrent de jouer ses dernières pièces, et qu’il fut obligé de les donner à une autre troupe[130].
Corneille (Thomas), né à Rouen, en 1625, homme qui aurait eu une grande réputation, s’il n’avait point eu de frère. On a de lui trente-quatre pièces de théâtre. Mort pauvre, en 1709.
Courtilz de Sandras (Gatien de), né à Paris, en 1644. On ne place ici son nom que pour avertir les Français, et surtout les étrangers, combien ils doivent se défier de tous ces faux Mémoires imprimés en Hollande. Courtilz fut un des plus coupables écrivains de ce genre. Il inonda l’Europe de fictions sous le nom d’histoires. Il était bien honteux qu’un capitaine du régiment de Champagne allât en Hollande vendre des mensonges aux libraires. Lui et ses imitateurs qui ont écrit tant de libelles contre leur propre patrie, contre de bons princes qui dédaignent de se venger, et contre des citoyens qui ne le peuvent, ont mérité l’exécration publique. Il a composé la Conduite de la France depuis la paix de Nimègue, et la Réponse au même livre; l’État de la France sous Louis XIII et sous Louis XIV; la Conduite de Mars dans les guerres de Hollande; les Conquêtes amoureuses du grand Alcandre; les Intrigues amoureuses de la France; la Vie de Turenne; celle de l’amiral Coligni; les Mémoires de Rochefort, d’Artagnan, de Montbrun, de Vordac[131], de la marquise de Fresne; le Testament politique de Colbert, et beaucoup d’autres ouvrages qui ont amusé et trompé les ignorants. Il a été imité par les auteurs de ces misérables brochures contre la France, le Glaneur[132], l’Épilogueur, et tant d’autres bêtises périodiques que la faim a inspirées, que la sottise et le mensonge ont dictées, à peine lues de la canaille. Mort à Paris, en 1712.
Cousin (Louis), né à Paris, en 1627, président à la cour des monnaies. Personne n’a plus ouvert que lui les sources de l’histoire. Ses traductions de la collection Bysantine et d’Eusèbe de Césarée ont mis tout le monde en état de juger du vrai et du faux, et de connaître avec quels préjugés et quel esprit de parti l’histoire a été presque toujours écrite. On lui doit beaucoup de traductions d’historiens grecs, que lui seul a fait connaître. Mort en 1707.
Crébillon (Prosper Jolyot de), né à Dijon, en 1674. Nous ignorons si un procureur, nommée Prieur, le fit poëte, comme il est dit dans le Dictionnaire historique portatif, en quatre volumes[133]. Nous croyons que le génie y eut plus de part que le procureur. Nous ne croyons pas que l’anecdote rapportée dans le même ouvrage contre son fils soit vraie. On ne peut trop se défier de tous ces petits contes. Il faut ranger Crébillon parmi les génies qui illustrèrent le siècle de Louis XIV, puisque sa tragédie de Rhadamiste, la meilleure de ses pièces, fut jouée en 1710[134]. Si Despréaux, qui se mourait alors, trouva cette tragédie plus mauvaise que celle de Pradon[135], c’est qu’il était dans un âge et dans un état où l’on n’est sensible qu’aux défauts, et insensible aux beautés. Mort à quatre-vingt-huit ans, en 1762[136].
Dacier (André), né à Castres, en 1651, calviniste comme sa femme, et devenu catholique comme elle, garde des livres du cabinet du roi à Paris, charge qui ne subsiste plus. Homme plus savant qu’écrivain élégant, mais à jamais utile par ses traductions et par quelques unes de ses notes. Mort au Louvre, en 1722. Nous devons à madame Dacier la traduction d’Homère la plus fidèle par le style, quoiqu’elle manque de force, et la plus instructive par les notes, quoiqu’on y desire la finesse du goût. On remarque surtout qu’elle n’a jamais senti que ce qui devait plaire aux Grecs dans des temps grossiers, et ce qu’on respectait déjà comme ancien dans des temps postérieurs plus éclairés, aurait pu déplaire s’il avait été écrit du temps de Platon et de Démosthène; mais enfin nulle femme n’a jamais rendu plus de services aux lettres. Madame Dacier est un des prodiges du siècle de Louis XIV.
Dacier (Anne Lefèvre, madame), née calviniste à Saumur, en 1651, illustre par sa science. Le duc de Montausier la fit travailler à l’un de ces livres qu’on nomme Dauphins, pour l’éducation de Monseigneur. Le Florus avec des notes latines est d’elle. Ses traductions de Térence et d’Homère lui font un honneur immortel. On ne pouvait lui reprocher que trop d’admiration pour tout ce qu’elle avait traduit. La Motte ne l’attaqua qu’avec de l’esprit, et elle ne combattit qu’avec de l’érudition. Morte en 1720, au Louvre.
D’Aguesseau[137] (Henri-François), chancelier, le plus savant magistrat que jamais la France ait eu, possédant la moitié des langues modernes de l’Europe, outre le latin, le grec, et un peu d’hébreu; très instruit dans l’histoire, profond dans la jurisprudence, et, ce qui est plus rare, éloquent. Il fut le premier au barreau qui parla avec force et pureté à-la-fois; avant lui on fesait des phrases. Il conçut le projet de réformer les lois, mais il ne put faire que quatre ou cinq ordonnances utiles. Un seul homme ne peut suffire à ce travail immense que Louis XIV avait entrepris avec le secours d’un grand nombre de magistrats. Mort en 1750.
Danchet (Antoine), né à Riom, en 1671, a réussi à l’aide du musicien dans quelques opéra, qui sont moins mauvais que ses tragédies. Son prologue des Jeux séculaires au-devant d’Hésione passe même pour un très bon ouvrage, et peut être comparé à celui d’Amadis. On a retenu ces beaux vers imités d’Horace:
Père des saisons et des jours,
Fais naître en ces climats un siècle mémorable.
Puisse à ses ennemis ce peuple redoutable
Être à jamais heureux, et triompher toujours!
Nous avons à nos lois asservi la victoire;
Aussi loin que tes feux nous portons notre gloire.
Fais dans tout l’univers craindre notre pouvoir.
Toi, qui vois tout ce qui respire,
Soleil, puisses-tu ne rien voir
De si puissant que cet empire!
C’est dans ce prologue qu’on trouve les ariettes qui servirent depuis de canevas au poëte Rousseau pour composer les couplets effrénés qui causèrent sa disgrace. Les couplets originaux de Danchet valent peut-être mieux que les parodies de Rousseau. Voici surtout celui de Danchet qu’on a le plus retenu:
Que l’amant qui devient heureux
En devienne encor plus fidèle!
Que toujours dans les mêmes nœuds
Il trouve une douceur nouvelle!
Que les soupirs et les langueurs
Puissent seuls fléchir les rigueurs
De la beauté la plus sévère!
Que l’amant comblé de faveurs
Sache les goûter et les taire!
Mort en 1748.
Dancourt (Florent Carton), avocat, né à Fontainebleau, en 1661, aima mieux se livrer au théâtre qu’au barreau. Ce que Regnard était à l’égard de Molière dans la haute comédie, le comédien Dancourt l’était dans la farce. Beaucoup de ses pièces attirent encore un assez grand concours; elles sont gaies; le dialogue en est naïf. La quantité de pièces qu’on a faites dans ce genre facile est immense; elles sont plus du goût du peuple que des esprits délicats; mais l’amusement est un des besoins de l’homme, et cette espèce de comédie, aisée à représenter, plaît dans Paris et dans les provinces au grand nombre, qui n’est pas susceptible de plaisirs plus relevés. Mort en 1726.
Danet (Pierre), l’un de ces hommes qui ont été plus utiles qu’ils n’ont eu de réputation. Ses Dictionnaires de la langue latine et des antiquités furent au nombre de ces livres mémorables faits pour l’éducation du dauphin, Monseigneur, et qui, s’ils ne firent pas de ce prince un savant homme, contribuèrent beaucoup à éclairer la France. Mort en 1709.
Dangeau (Louis de Courcillon, abbé de), né en 1643, excellent académicien[138]. Mort en 1723.
Daniel (Gabriel), jésuite, historiographe de France, né à Rouen, en 1649, a rectifié les fautes de Mézerai sur la première et seconde race. On lui a reproché que sa diction n’est pas toujours pure, que son style est trop faible, qu’il n’intéresse pas, qu’il n’est pas peintre, qu’il n’a pas assez fait connaître les usages, les mœurs, les lois; que son histoire est un long détail d’opérations de guerre dans lesquelles un historien de son état se trompe presque toujours. Mort en 1728.
Le comte de Boulainvilliers dit, dans ses Mémoires sur le gouvernement de France, qu’on peut reprocher à Daniel dix mille erreurs: c’est beaucoup; mais heureusement la plupart de ces erreurs sont aussi indifférentes que les vérités qu’il aurait mises à la place; car qu’importe que ce soit l’aile gauche ou l’aile droite qui ait plié à la bataille de Montlhéri? Qu’importe par quel endroit Louis-le-Gros entra dans les masures du Puiset[139]? Un citoyen veut savoir par quels degrés le gouvernement a changé de forme, quels ont été les droits et les usurpations des différents corps, ce qu’ont fait les états-généraux, quel a été l’esprit de la nation. Le grand défaut de Daniel est de n’avoir pas été instruit des droits de la nation, ou de les avoir dissimulés. Il a omis entièrement les célèbres états de 1355. Il n’a parlé des papes, et surtout du grand et bon roi Henri IV, qu’en jésuite; nulle connaissance des finances, nulle de l’intérieur du royaume ni des mœurs.
Il prétend dans sa préface, et[140] le président Hénault a dit après lui, que les premiers temps de l’histoire de France sont plus intéressants que ceux de Rome, parceque Clovis et Dagobert avaient plus de terrain que Romulus et Tarquin. Il ne s’est pas aperçu que les faibles commencements de tout ce qui est grand intéressent toujours les hommes; on aime à voir la petite origine d’un peuple dont la France n’était qu’une province, et qui étendit son empire jusqu’à l’Elbe, l’Euphrate et le Niger. Il faut avouer que notre histoire et celle des autres peuples, depuis le cinquième siècle de l’ère vulgaire jusqu’au quinzième, n’est qu’un chaos d’aventures barbares, sous des noms barbares.
D’Argonne (Noël), né à Paris, en 1634, chartreux à Gaillon. C’est le seul chartreux qui ait cultivé la littérature. Ses Mélanges, sous le nom de Vigneul de Marville, sont remplis d’anecdotes curieuses et hasardées. Mort en 1704.
Delisle (Guillaume), né à Paris, en 1675, a réformé la géographie, qui aura long-temps besoin d’être perfectionnée. C’est lui qui a changé toute la position de notre hémisphère en longitude. Il a enseigné à Louis XV la géographie, et n’a point fait de meilleur élève. Ce monarque a composé[141], après la mort de son maître, un Traité du cours de tous les fleuves. Guillaume Delisle est le premier qui ait eu le titre de premier géographe du roi. Mort en 1726.
Descartes (René), né en Touraine, en 1596, fils d’un conseiller au parlement de Bretagne, le plus grand mathématicien de son temps, mais le philosophe qui connut moins la nature, si on le compare à ceux qui l’ont suivi. Il passa presque toute sa vie hors de France, pour philosopher en liberté, à l’exemple de Saumaise qui avait pris ce parti. On a remarqué qu’il avait un frère aîné, conseiller au parlement de Bretagne, qui le méprisait beaucoup, et qui disait qu’il était indigne du frère d’un conseiller de s’abaisser à être mathématicien. Ayant cherché le repos dans des solitudes en Hollande, il ne l’y trouva pas. Un nommé Voët, et un nommé Shockius, deux professeurs du galimatias scolastique qu’on enseignait encore, intentèrent contre lui cette ridicule accusation d’athéisme dont les écrivains méprisés ont toujours chargé les philosophes. En vain Descartes avait épuisé son génie à rassembler les preuves de la Divinité, et à en chercher de nouvelles; ses infâmes ennemis le comparèrent à Vanini dans un écrit public: ce n’est pas que Vanini eût été athée, le contraire est démontré[142]; mais il avait été brûlé comme tel, et on ne pouvait faire une comparaison plus odieuse. Descartes eut beaucoup de peine à obtenir une très légère satisfaction par sentence de l’Académie de Groningue. Ses Méditations, son Discours sur la méthode, sont encore estimés; toute sa physique est tombée, parcequ’elle n’est fondée ni sur la géométrie, ni sur l’expérience. Ses Recherches sur la dioptrique, où l’on trouve la loi fondamentale de cette science soupçonnée par Snellius, et des applications de cette loi, qui ne pouvaient être que l’ouvrage d’un très grand géomètre; ses travaux sur les lois du choc des corps, objet dont il a eu le premier l’idée de s’occuper, seront toujours, malgré les erreurs qui lui sont échappées, des monuments d’un génie extraordinaire; et le petit livre connu sous le nom de Géométrie de Descartes, lui assure la supériorité sur tous les mathématiciens de son temps. Il a eu long-temps une si prodigieuse réputation, que La Fontaine, ignorant à la vérité, mais écho de la voix publique, a dit de lui:
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
Dans les siècles passés, et qui tient le milieu
Entre l’homme et l’esprit, comme entre l’huître et l’homme
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.
L’abbé Genest, dans le siècle présent, s’est donné la malheureuse peine de mettre en vers français la physique de Descartes[143].
Ce n’est guère que depuis l’année 1730 qu’on a commencé à revenir en France de toutes les erreurs de cette philosophie chimérique, quand la géométrie et la physique expérimentale ont été plus cultivées. Le sort de Descartes en physique a été celui de Ronsard en poésie. Mort à Stockholm, en 1650.
Des Barreaux (Jacques de La Vallée, seigneur) est connu des gens de lettres et de goût par plusieurs petites pièces de vers agréables dans le goût de Sarasin et de Chapelle. Il était conseiller au parlement. On sait qu’ennuyé d’un procès dont il était rapporteur, il paya de son argent ce que le demandeur exigeait, jeta le procès au feu, et se démit de sa charge. Ses petites pièces de poésie sont encore entre les mains des curieux; elles sont toutes assez hardies. La voix publique lui attribua un sonnet aussi médiocre que fameux, qui finit par ces vers:
Tonne, frappe, il est temps, rends-moi guerre pour guerre:
J’adore en périssant la raison qui t’aigrit;
Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre,
Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?
Il est très faux que ce sonnet soit de Des Barreaux[144], il était très fâché qu’on le lui imputât. Il est de l’abbé de Lavau, qui était alors jeune et inconsidéré; j’en ai vu la preuve dans une lettre de Lavau à l’abbé Servien. Des Barreaux est mort en 1673.
Des Coutures (Le baron) traduisit en prose et commenta Lucrèce, vers le milieu du règne de Louis XIV. Il pensait comme ce philosophe sur la plupart des premiers principes des choses[145]; il croyait la matière éternelle, à l’exemple de tous les anciens. La religion chrétienne a seule combattu cette opinion.
Deshoulières (Antoinette du Ligier de La Garde). De toutes les dames françaises qui ont cultivé la poésie, c’est celle qui a le plus réussi, puisque c’est celle dont on a retenu le plus de vers. C’est dommage qu’elle soit l’auteur du mauvais sonnet contre l’admirable Phèdre de Racine. Ce sonnet ne fut bien reçu du public que parcequ’il était satirique. N’est-ce pas assez que les femmes soient jalouses en amour? faut-il encore qu’elles le soient en belles-lettres? Une femme satirique ressemble à Méduse et à Scylla, deux beautés changées en monstres. Morte en 1694.
Deslyons (Jean), né à Pontoise, en 1616, docteur de Sorbonne, homme singulier, auteur de plusieurs ouvrages polémiques. Il voulut prouver que les réjouissances à la fête des rois sont des profanations, et que le monde allait bientôt finir. Mort en 1700.
Desmarets de Saint-Sorlin (Jean), né à Paris, en 1595. Il travailla beaucoup à la tragédie de Mirame du cardinal de Richelieu. Sa comédie des Visionnaires passa pour un chef-d’œuvre, mais c’est que Molière n’avait pas encore paru. Il fut contrôleur-général de l’extraordinaire des guerres et secrétaire de la marine du Levant. Sur la fin de sa vie, il fut plus connu par son fanatisme[146] que par ses ouvrages. Mort en 1676.
Destouches (Philippe Néricault), né à Tours, en 1680, avait été comédien dans sa jeunesse. Après avoir fait plusieurs comédies, il fut chargé long-temps des affaires de France en Angleterre; et ayant rempli ce ministère avec succès, il se remit à faire des comédies. On ne trouve pas dans ses pièces la force et la gaîté de Regnard, encore moins ces peintures du cœur humain, ce naturel, cette vraie plaisanterie, cet excellent comique, qui fait le mérite de l’inimitable Molière; mais il n’a pas laissé de se faire de la réputation après eux. On a de lui quelques pièces qui ont eu du succès, quoique le comique en soit un peu forcé. Il a du moins évité le genre de la comédie qui n’est que langoureuse, de cette espèce de tragédie bourgeoise, qui n’est ni tragique, ni comique, monstre né de l’impuissance des auteurs et de la satiété du public après les beaux jours du siècle de Louis XIV[147]. Sa comédie du Glorieux est son meilleur ouvrage[148], et probablement restera au théâtre, quoique le personnage du Glorieux soit, dit-on, manqué; mais les autres caractères paraissent traités supérieurement. Mort en 1754.
D’Hosier (Pierre), né à Marseille, en 1592, fils d’un avocat. Il fut le premier qui débrouilla les généalogies, et qui en fit une science. Louis XIII le fit gentilhomme servant, maître d’hôtel, et gentilhomme ordinaire de sa chambre. Louis XIV lui donna un brevet de conseiller d’état. De véritablement grands hommes ont été bien moins récompensés; leurs travaux n’étaient pas si nécessaires à la vanité humaine[149]. Mort en 1660.
D’Olivet (Joseph Thoulier), abbé, conseiller d’honneur de la chambre des comptes de Dôle, de l’académie française, né à Salins, en 1682; célèbre dans la littérature par son Histoire de l’Académie, lorsqu’on désespérait d’en avoir jamais une qui égalât celle de Pellisson. Nous lui devons les traductions les plus élégantes et les plus fidèles des ouvrages philosophiques de Cicéron, enrichies de remarques judicieuses. Toutes les œuvres de Cicéron, imprimées par ses soins et ornées de ses remarques, sont un beau monument qui prouve que la lecture des anciens n’est point abandonnée dans ce siècle. Il a parlé sa langue avec la même pureté que Cicéron parlait la sienne, et il a rendu service à la grammaire française par les observations les plus fines et les plus exactes. On lui doit aussi l’édition du livre de la Faiblesse de l’Esprit humain, composé par l’évêque d’Avranches, Huet, lorsqu’une longue expérience l’eut fait enfin revenir des absurdes futilités de l’école, et du fatras des recherches des siècles barbares. Les jésuites, auteurs du Journal de Trévoux[150], se déchaînèrent contre l’abbé d’Olivet, et soutinrent que l’ouvrage n’était pas de l’évêque Huet, sur le seul prétexte qu’il ne convenait pas à un ancien prélat de Normandie d’avouer que la scolastique est ridicule, et que les légendes ressemblent aux quatre fils Aimon, comme s’il était nécessaire, pour l’édification publique, qu’un évêque normand fût imbécile. C’est ainsi à peu près qu’ils avaient soutenu que les Mémoires du cardinal de Retz n’étaient pas de ce cardinal. L’abbé d’Olivet leur répondit, et sa meilleure réponse fut de montrer à l’académie l’ouvrage de l’ancien évêque d’Avranches, écrit de la main de l’auteur. Son âge et son mérite sont notre excuse de l’avoir placé, ainsi que le président Hénault, dans une liste où nous nous étions fait une loi de ne parler que des morts[151].
Domat (Jean), célèbre jurisconsulte. Son livre des Lois civiles a eu beaucoup d’approbation. Mort en 1696.
Dorléans (Pierre-Joseph), jésuite, le premier qui ait choisi dans l’histoire les révolutions pour son seul objet. Celles d’Angleterre qu’il écrivit sont d’un style éloquent; mais depuis le règne de Henri VIII il est plus disert que fidèle. Mort en 1698.
Doujat (Jean), né à Toulouse, en 1609, jurisconsulte et homme de lettres. Il fesait tous les ans un enfant à sa femme, et un livre. On en dit autant de Tiraqueau. Le Journal des Savants l’appelle grand homme; il ne faut pas prodiguer ce titre. Mort en 1688, à soixante-dix-neuf ans.
Dubois (Gérard), né à Orléans, en 1629, de l’Oratoire. Il a fait l’Histoire de l’Église de Paris. Mort en 1696.
Dubos (L’abbé). Son Histoire de la ligue de Cambrai est profonde, politique, intéressante; elle fait connaître les usages et les mœurs du temps, et est un modèle en ce genre. Tous les artistes lisent avec fruit ses Réflexions sur la poésie, la peinture et la musique. C’est le livre le plus utile qu’on ait jamais écrit sur ces matières chez aucune des nations de l’Europe. Ce qui fait la bonté de cet ouvrage, c’est qu’il n’y a que peu d’erreurs et beaucoup de réflexions vraies, nouvelles et profondes. Ce n’est pas un livre méthodique; mais l’auteur pense, et fait penser. Il ne savait pourtant pas la musique; il n’avait jamais pu faire de vers, et n’avait pas un tableau; mais il avait beaucoup lu, vu, entendu et réfléchi[152]. Il publia, pendant la guerre de la succession, un ouvrage intitulé les Intérêts de l’Angleterre mal entendus dans la guerre présente[153]. Il y prédit la séparation des colonies anglaises, comme la suite nécessaire de la destruction de la puissance française dans l’Amérique septentrionale, du besoin qu’aurait l’Angleterre d’imposer des taxes sur ses colonies, et du refus qu’elles feraient de se soumettre à ces taxes. Mort en 1712.
Ducange (Charles Dufresne), né à Amiens, en 1610. On sait combien ses deux Glossaires sont utiles pour l’intelligence de tous les usages du Bas-Empire et des siècles suivants. On est effrayé de l’immensité de ses connaissances et de ses travaux. De pareils hommes méritent notre éternelle reconnaissance, après ceux qui ont fait servir leur génie à nos plaisirs. Il fut un de ceux que Louis XIV récompensa. Mort en 1688.
Ducerceau (Jean-Antoine), né en 1670, jésuite. On trouve dans ses poésies françaises, qui sont du genre médiocre, quelques vers naïfs et heureux. Il a mêlé à la langue épurée de son siècle le langage marotique, qui énerve la poésie par sa malheureuse facilité, et qui gâte la langue de nos jours par des mots et des tours surannés. Mort en 1730.
Du Chatelet (madame). Voyez Breteuil.
Duché de Vanci (Joseph-François), valet de chambre de Louis XIV, fit pour la cour quelques tragédies tirées de l’Écriture, à l’exemple de Racine, non avec le même succès. L’opéra d’Iphigénie en Tauride est son meilleur ouvrage. Il est dans le grand goût; et, quoique ce ne soit qu’un opéra, il retrace une grande idée de ce que les tragédies grecques avaient de meilleur. Ce goût n’a pas subsisté long-temps; même bientôt après on s’est réduit aux simples ballets, composés d’actes détachés, faits uniquement pour amener des danses; ainsi l’opéra même a dégénéré dans le temps que presque tout le reste tombait dans la décadence.
Madame de Maintenon fit la fortune de cet auteur: elle le recommanda si fortement à M. de Pontchartrain, secrétaire d’état, que ce ministre, prenant Duché pour un homme considérable, alla lui rendre visite. Duché, homme alors très obscur, voyant entrer chez lui un secrétaire d’état, crut qu’on allait le conduire à la Bastille. Mort en 1704.
Duchesne (André), né en Touraine, en 1584; historiographe du roi, auteur de beaucoup d’histoires et de recherches généalogiques. On l’appelait le Père de l’Histoire de France. Mort en 1640.
Dufresnoi (Charles-Alfonse), né à Paris en 1611, peintre et poëte. Son poëme de la Peinture a réussi auprès de ceux qui peuvent lire d’autres vers latins que ceux du siècle d’Auguste. Mort en 1665.
Dufresny (Charles Rivière), né à Paris en 1648. Il passait pour petit-fils de Henri IV, et lui ressemblait. Son père avait été valet de garde-robe de Louis XIII, et le fils l’était de Louis XIV, qui lui fit toujours du bien, malgré son dérangement, mais qui ne put l’empêcher de mourir pauvre. Avec beaucoup d’esprit et plus d’un talent, il ne put jamais rien faire de régulier. On a de lui beaucoup de comédies, et il n’y en a guère où l’on ne trouve des scènes jolies et singulières. Mort en 1724.
Du Guai-Trouin (René), né à Saint-Malo en 1673, d’armateur devenu lieutenant-général des armées navales, l’un des plus grands hommes en son genre, a donné des Mémoires[154] écrits du style d’un soldat, et propres à exciter l’émulation chez ses compatriotes. Mort en 1736.
Duguet (Jacques-Joseph), né en Forez en 1649; l’une des meilleures plumes du parti janséniste. Son livre de l’Éducation d’un roi n’a point été fait pour le roi de Sardaigne, comme on l’a dit, et il a été achevé par une autre main[155]. Le style de Duguet est formé sur celui des bons écrivains de Port-Royal. Il aurait pu comme eux rendre de grands services aux lettres; trois volumes sur vingt-cinq chapitres d’Isaïe prouvent qu’il n’était avare ni de son temps ni de sa plume. Mort en 1733.
Duhalde (Jean-Baptiste), jésuite, quoiqu’il ne soit point sorti de Paris, et qu’il n’ait point su le chinois, a donné sur les Mémoires de ses confrères la plus ample et la meilleure description de l’empire de la Chine[156] qu’on ait dans le monde. Mort en 1743.
L’insatiable curiosité que nous avons de connaître à fond la religion, les lois, les mœurs des Chinois, n’est point encore satisfaite: un bourgmestre de Middelbourg, nommé Hudde[157], homme très riche, guidé par cette seule curiosité, alla à la Chine vers l’an 1700. Il employa une grande partie de son bien à s’instruire de tout. Il apprit si parfaitement la langue, qu’on le prenait pour un Chinois. Heureusement pour lui la forme de son visage ne le trahissait pas. Enfin il sut parvenir au grade de mandarin; il parcourut toutes les provinces en cette qualité, et revint ensuite en Europe avec un recueil de trente années d’observations; elles ont été perdues dans un naufrage: c’est peut-être la plus grande perte qu’ait faite la république des lettres.
Duhamel (Jean-Baptiste), de Normandie, né en 1624, secrétaire de l’académie des sciences. Quoique philosophe, il était théologien. La philosophie, qui s’est perfectionnée depuis lui, a nui à ses ouvrages, mais son nom a subsisté. Mort en 1706.
Dumarsais (César Chesneau), né à Marseille en 1676. Personne n’a connu mieux que lui la métaphysique de la grammaire; personne n’a plus approfondi les principes des langues. Son livre des Tropes est devenu insensiblement nécessaire, et tout ce qu’il a écrit sur la grammaire mérite d’être étudié. Il y a dans le grand Dictionnaire encyclopédique beaucoup d’articles de lui, qui sont d’une grande utilité. Il était du nombre de ces philosophes obscurs dont Paris est plein, qui jugent sainement de tout, qui vivent entre eux dans la paix et dans la communication de la raison, ignorés des grands, et très redoutés de ces charlatans en tout genre qui veulent dominer sur les esprits. La foule de ces hommes sages est une suite de l’esprit du siècle. Mort en 1756.
Dupin (Louis Ellies), né en 1657, docteur de Sorbonne. Sa Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques lui a fait beaucoup de réputation et quelques ennemis. Mort en 1719.
Dupleix (Scipion), de Condom, quoique né en 1569, peut être compté dans le siècle de Louis XIV, ayant encore vécu sous son règne. Il est le premier historien qui ait cité en marge ses autorités, précaution absolument nécessaire quand on n’écrit pas l’histoire de son temps, à moins qu’on ne s’en tienne aux faits connus. On ne lit plus son Histoire de France, parceque depuis lui on a mieux fait et mieux écrit. Mort en 1661.
Dupuy (Pierre), fils de Claude Dupuy, conseiller au parlement, très savant homme, naquit en 1583. La science de Pierre Dupuy fut utile à l’état. Il travailla plus que personne à l’inventaire des chartes, et aux recherches des droits du roi sur plusieurs états. Il débrouilla, autant qu’on le peut, la loi Salique, et défendit les libertés de l’Église gallicane, en prouvant qu’elles ne sont qu’une partie des anciens droits des anciennes Églises. Il résulte de son Histoire des Templiers qu’il y avait quelques coupables dans cet ordre, mais que la condamnation de l’ordre entier et le supplice de tant de chevaliers furent une des plus horribles injustices qu’on ait jamais commises. Mort en 1651.
Duryer (André), gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, long-temps employé à Constantinople et en Égypte. Nous avons de lui la traduction de l’Alcoran et de l’Histoire de Perse[158].
Duryer (Pierre), né à Paris en 1605, secrétaire du roi, historiographe de France, pauvre malgré ses charges. Il fit dix-neuf pièces de théâtre, et treize traductions, qui furent toutes bien reçues de son temps: mort en 1658.
Esprit (Jacques), né à Béziers en 1611, auteur du livre de la Fausseté des vertus humaines, qui n’est qu’un commentaire du duc de La Rochefoucauld. Le chancelier Séguier, qui goûta sa littérature, lui fit avoir un brevet de conseiller d’état. Mort en 1678.
Estrades (Godefroi, maréchal d’). Ses Lettres[159] sont aussi estimées que celles du cardinal d’Ossat; et c’est une chose particulière aux Français, que de simples dépêches aient été souvent d’excellents ouvrages. Mort en 1686.
Félibien (André), né à Chartres en 1619. Il est le premier qui, dans les inscriptions de l’hôtel-de-ville, ait donné à Louis XIV le nom de Grand. Ses Entretiens sur la vie des peintres sont l’ouvrage qui lui a fait le plus d’honneur. Il est élégant, profond, et il respire le goût: mais il dit trop peu de choses en trop de paroles, et est absolument sans méthode. Mort en 1695.
Fénélon (François de Salignac de La Mothe), archevêque de Cambrai, né en Périgord en 1651. On a de lui cinquante-cinq ouvrages différents. Tous partent d’un cœur plein de vertu, mais son Télémaque l’inspire. Il a été vainement blâmé par Gueudeville, et par l’abbé Faydit[160]. Mort à Cambrai en 1715.
Après la mort de Fénélon, Louis XIV brûla lui-même tous les manuscrits que le duc de Bourgogne avait conservés de son précepteur. Ramsay, élève de ce célèbre archevêque, m’a écrit ces mots: «S’il était né en Angleterre, il aurait développé son génie, et donné l’essor sans crainte à ses principes, que personne n’a connus.»
Ferrand (Antoine), conseiller de la cour des aides. On a de lui de très jolis vers. Il joutait avec Rousseau dans l’épigramme et le madrigal. Voici dans quel goût Ferrand écrivait:
D’amour et de mélancolie
Célemnus enfin consumé,
En fontaine fut transformé;
Et qui boit de ses eaux oublie
Jusqu’au nom de l’objet aimé.
Pour mieux oublier Égérie,
J’y courus hier vainement;
A force de changer d’amant,
L’infidèle l’avait tarie.
On voit que Ferrand mettait plus de naturel, de grâce, et de délicatesse, dans ses sujets galants, et Rousseau plus de force et de recherche dans des sujets de débauche. Mort en 1719.
Feuquières (Antoine de Pas, marquis de), né à Paris en 1648. Officier consommé dans l’art de la guerre, et excellent guide s’il est critique trop sévère. Mort en 1711.
Fléchier (Esprit), du comtat d’Avignon, né en 1632, évêque de Lavaur et puis de Nîmes; poëte français et latin, historien, prédicateur, mais connu surtout par ses belles oraisons funèbres[161]. Son Histoire de Théodose a été faite pour l’éducation de Monseigneur. Le duc de Montausier avait engagé les meilleurs esprits de France à travailler, par de bons ouvrages, à cette éducation. Mort en 1710.
Fleury (Claude), né en 1640, sous-précepteur du duc de Bourgogne, et confesseur de Louis XV son fils, vécut à la cour dans la solitude et dans le travail. Son Histoire de l’Église est la meilleure qu’on ait jamais faite, et les discours préliminaires sont fort au-dessus de l’histoire. Ils sont presque d’un philosophe, mais l’histoire n’en est pas. Mort en 1723.
Fontaine (Jean de La). Voyez La Fontaine.
Fontenelle (Bernard Le Bovier[162] de), né à Rouen le 11 février 1657. On peut le regarder comme l’esprit le plus universel que le siècle de Louis XIV ait produit. Il a ressemblé à ces terres heureusement situées qui portent toutes les espèces de fruits. Il n’avait pas vingt ans lorsqu’il fit une grande partie de la tragédie-opéra de Bellérophon, et depuis il donna l’opéra de Thétis et Pélée, dans lequel il imita beaucoup Quinault, et qui eut un grand succès. Celui d’Énée et Lavinie en eut moins. Il essaya ses forces au théâtre tragique; il aida mademoiselle Bernard dans quelques pièces. Il en composa deux, dont une fut jouée en 1680, et jamais imprimée[163]. Elle lui attira trop long-temps de très injustes reproches: car il avait eu le mérite de reconnaître que, bien que son esprit s’étendît à tout, il n’avait pas le talent de Pierre Corneille, son oncle, pour la tragédie[164].
En 1686, il fit l’allégorie de Méro et d’Énégu[165]; c’est Rome et Genève. Cette plaisanterie si connue, jointe à l’Histoire des oracles, excita depuis contre lui une persécution. Il en essuya une moins dangereuse, et qui n’était que littéraire, pour avoir soutenu qu’à plusieurs égards les modernes valaient bien les anciens. Racine et Boileau, qui avaient pourtant intérêt que Fontenelle eût raison, affectèrent de le mépriser, et lui fermèrent long-temps les portes de l’académie. Ils firent contre lui des épigrammes; il en fit contre eux, et ils furent toujours ses ennemis. Il fit beaucoup d’ouvrages légers, dans lesquels on remarquait déjà cette finesse et cette profondeur qui décèlent un homme supérieur à ses ouvrages mêmes. On remarqua dans ses vers et dans ses Dialogues des morts l’esprit de Voiture, mais plus étendu et plus philosophique. Sa Pluralité des mondes fut un ouvrage unique en son genre[166]. Il sut faire, des Oracles de Van-Dale, un livre agréable. Les matières délicates auxquelles on touche dans ce livre lui attirèrent des ennemis violents, auxquels il eut le bonheur d’échapper. Il vit combien il est dangereux d’avoir raison dans des choses où des hommes accrédités ont tort. Il se tourna vers la géométrie et vers la physique avec autant de facilité qu’il avait cultivé les arts d’agrément. Nommé secrétaire perpétuel de l’académie des sciences, il exerça cet emploi pendant plus de quarante ans avec un applaudissement universel. Son Histoire de l’académie jette très souvent une clarté lumineuse sur les mémoires les plus obscurs. Il fut le premier qui porta cette élégance dans les sciences. Si quelquefois il y répandit trop d’ornement, c’était de ces moissons abondantes dans lesquelles les fleurs croissent naturellement avec les épis.
Cette Histoire de l’académie des sciences serait aussi utile qu’elle est bien faite, s’il n’avait eu à rendre compte que de vérités découvertes: mais il fallait souvent qu’il expliquât des opinions combattues les unes par les autres, et dont la plupart sont détruites.
Les éloges[167] qu’il prononça des académiciens morts ont le mérite singulier de rendre les sciences respectables, et ont rendu tel leur auteur. En vain l’abbé Desfontaines et d’autres gens de cette espèce ont voulu obscurcir sa réputation; c’est le propre des grands hommes d’avoir de méprisables ennemis. S’il fit imprimer depuis des comédies froides, peu théâtrales, et une apologie des tourbillons de Descartes, on a pardonné ces comédies en faveur de sa vieillesse, et son cartésianisme, en faveur des anciennes opinions qui, dans sa jeunesse, avaient été celles de l’Europe.
Enfin, on l’a regardé comme le premier des hommes dans l’art nouveau de répandre de la lumière et des graces sur les sciences abstraites, et il a eu du mérite dans tous les autres genres qu’il a traités. Tant de talents ont été soutenus par la connaissance des langues et de l’histoire; et il a été, sans contredit, au-dessus de tous les savants qui n’ont pas eu le don de l’invention.
Son Histoire des Oracles, qui n’est qu’un abrégé très sage et très modéré de la grande histoire de Van-Dale, lui fit une querelle assez violente avec quelques jésuites compilateurs de la Vie des saints[168], qui avaient précisément l’esprit des compilateurs. Ils écrivirent à leur manière contre le sentiment raisonnable de Van-Dale et de Fontenelle. Le philosophe de Paris ne répondit point[169]; mais son ami, le savant Basnage, philosophe de Hollande, répondit, et le livre des compilateurs ne fut pas lu. Plusieurs années après, le jésuite Le Tellier, confesseur de Louis XIV, ce malheureux auteur de toutes les querelles qui ont produit tant de mal et tant de ridicule en France, déféra Fontenelle à Louis XIV, comme un athée, et rappela l’allégorie de Méro et d’Énégu. Marc-René de Paulmi, marquis d’Argenson, alors lieutenant de police, et depuis garde des sceaux, écarta la persécution qui allait éclater contre Fontenelle, et ce philosophe le fait assez entendre dans l’éloge du garde des sceaux d’Argenson, prononcé dans l’académie des sciences. Cette anecdote est plus curieuse que tout ce qu’a dit l’abbé Trublet de Fontenelle. Mort le 9 janvier 1757, âgé de cent ans moins un mois et deux jours[170].
Forbin (Claude, chevalier de), chef d’escadre en France, grand-amiral du roi de Siam. Il a laissé des Mémoires curieux qu’on a rédigés, et l’on peut juger entre lui et du Guai-Trouin. Mort en 1733.
Fraguier (Claude), né à Paris, en 1666, bon littérateur et plein de goût. Il a mis la philosophie de Platon en bons vers latins. Il eût mieux valu faire de bons vers français. On a de lui d’excellentes dissertations dans le recueil utile de l’académie des belles-lettres. Mort en 1728.
Furetière (Antoine), né en 1620, fameux par son Dictionnaire et par sa querelle: mort en 1688.
Gacon (François), né à Lyon, en 1667, mis par le P. Nicéron dans le catalogue des hommes illustres, et qui n’a été fameux que par de grossières plaisanteries, qu’on appelle brevets de la calotte. Ces turpitudes ont pris leur source dans je ne sais quelle association qu’on appelait le régiment des fous et de la calotte. Ce n’est pas là assurément du bon goût. Les honnêtes gens ne voient qu’avec mépris de tels ouvrages et leurs auteurs, qui ne peuvent être cités que pour faire abhorrer leur exemple. Gacon n’écrivit presque que de mauvaises satires en mauvais vers contre les auteurs les plus estimés de son temps. Ceux qui n’en écrivent aujourd’hui qu’en mauvaise prose sont encore plus méprisés que lui. On n’en parle ici que pour inspirer le même mépris envers ceux qui pourraient l’imiter. Mort en 1725.
Galland (Antoine), né en Picardie, en 1646. Il apprit à Constantinople les langues orientales, et traduisit une partie des Contes arabes, qu’on connaît sous le titre de Mille et une nuits; il y mit beaucoup du sien: c’est un des livres les plus connus en Europe; il est amusant pour toutes les nations. Mort en 1715.
Gallois (L’abbé Jean), né à Paris, en 1632, savant universel, fut le premier qui travailla au Journal des savants avec le conseiller-clerc Sallo, qui avait conçu l’idée de ce travail. Il enseigna depuis un peu de latin au ministre d’état Colbert, qui, malgré ses occupations, crut avoir assez de temps pour apprendre cette langue; il prenait surtout ses leçons en carrosse dans ses voyages de Versailles à Paris. On disait, avec vraisemblance, que c’était en vue d’être chancelier. On peut observer que les deux hommes qui ont le plus protégé les lettres ne savaient pas le latin, Louis XIV et M. Colbert. On prétend que l’abbé Gallois disait: «M. Colbert veut quelquefois se familiariser avec moi, mais je le repousse par le respect.» On attribue ce même mot à Fontenelle à l’égard du régent: il est plus dans le caractère de Fontenelle, et le régent avait dans le sien plus de familiarité que Colbert. Mort en 1707.
Gassendi (Pierre Gassend, plus connu sous le nom de), né en Provence, en 1592, restaurateur d’une partie de la physique d’Épicure. Il sentit la nécessité des atomes et du vide. Newton et d’autres ont démontré depuis ce que Gassendi avait affirmé. Il eut moins de réputation que Descartes, parcequ’il était plus raisonnable, et qu’il n’était pas inventeur; mais on l’accusa, comme Descartes, d’athéisme. Quelques uns crurent que celui qui admettait le vide, comme Épicure, niait un Dieu, comme lui. C’est ainsi que raisonnent les calomniateurs. Gassendi en Provence, où l’on n’était point jaloux de lui, était appelé le saint Prêtre; à Paris, quelques envieux l’appelaient l’athée. Il est vrai qu’il était sceptique, et que la philosophie lui avait appris à douter de tout, mais non pas de l’existence d’un Être suprême[171]. Il avait avancé long-temps avant Locke, dans une grande lettre à Descartes, qu’on ne connaît point du tout l’ame, que Dieu peut accorder la pensée à l’autre être inconnu qu’on nomme matière, et la lui conserver éternellement. Mort en octobre 1655.
Gédoin (Nicolas), chanoine de la Sainte-Chapelle à Paris, auteur d’une excellente traduction de Quintilien[172] et de Pausanias. Il était entré chez les jésuites à l’âge de quinze ans, et en sortit dans un âge mûr. Il était si passionné pour les bons auteurs de l’antiquité qu’il aurait voulu qu’on eût pardonné à leur religion en faveur des beautés de leurs ouvrages et de leur mythologie: il trouvait dans la fable une philosophie naturelle, admirable, et des emblèmes frappants de toutes les opérations de la Divinité. Il croyait que l’esprit de toutes les nations s’était rétréci, et que la grande poésie et la grande éloquence avaient disparu du monde avec la mythologie des Grecs. Le poëme de Milton lui paraissait un poëme barbare et d’un fanatisme sombre et dégoûtant, dans lequel le diable hurle sans cesse contre le Messie. Il écrivit sur ce sujet quatre dissertations très curieuses: on croit qu’elles seront bientôt imprimées[173]. Mort en 1744.
N. B. On a imprimé dans quelques dictionnaires que Ninon lui accorda ses faveurs à quatre-vingts ans. En ce cas on aurait dû dire plutôt que l’abbé Gédoin lui accorda les siennes; mais c’est un conte ridicule. Ce fut à l’abbé de Châteauneuf que Ninon donna un rendez-vous pour le jour auquel elle aurait soixante ans accomplis[174].
Genest (Charles-Claude), né en 1635[175], aumônier de la duchesse d’Orléans, philosophe et poëte. Sa tragédie de Pénélope a encore du succès sur le théâtre, et c’est la seule de ses pièces qui s’y soit conservée. Elle est au rang de ces pièces écrites d’un style lâche et prosaïque, que les situations font tolérer dans la représentation. Son laborieux ouvrage de la Philosophie de Descartes, en rimes plutôt qu’en vers, signala plus sa patience que son génie; et il n’eut guère rien de commun avec Lucrèce que de versifier une philosophie erronée presque en tout: il eut part aux bienfaits de Louis XIV. Mort en 1719.
Girard (l’abbé Gabriel), de l’académie. Son livre des Synonymes est très utile; il subsistera autant que la langue, et servira même à la faire subsister. Mort fort vieux, en 1748.
Godeau (Antoine), l’un de ceux qui servirent à l’établissement de l’académie française, poëte, orateur, et historien. On sait que pour faire un jeu de mots, le cardinal de Richelieu lui donna l’évêché de Grasse pour le Benedicite mis en vers. Son Histoire ecclésiastique en prose fut plus estimée que son poëme sur les Fastes de l’Église. Il se trompa en croyant égaler les Fastes d’Ovide: ni son sujet ni son génie n’y pouvaient suffire. C’est une grande erreur de penser que les sujets chrétiens puissent convenir à la poésie comme ceux du paganisme, dont la mythologie aussi agréable que fausse animait toute la nature. Mort en 1672.
Godefroi (Théodore), fils de Denys Godefroi, Parisien; homme savant, né à Genève, en 1580, historiographe de France sous Louis XIII et Louis XIV. Il s’appliqua surtout aux titres et au cérémonial. Mort en 1648.
N. B. Son père, Denys, a rendu un service important à l’Europe par son travail immense sur le Corpus juris civilis.
Godefroi (Denys), son fils, né à Paris, en 1615, historiographe de France, comme son père: mort en 1681. Toute cette famille a été illustre dans la littérature.
Gombauld (Jean Ogier de), quoique né sous Charles IX[176], vécut long-temps sous Louis XIV. Il y a de lui quelques bonnes épigrammes, dont même on a retenu des vers. Mort en 1666.
Gomberville (Marin Le Roi de), né à Paris, en 1600, l’un des premiers académiciens. Il écrivit de grands romans avant le temps du bon goût, et sa réputation mourut avec lui. Mort en 1674.
Gondi (Jean-François-Paul de), cardinal de Retz[177], né en 1613, qui vécut en Catilina dans sa jeunesse, et en Atticus dans sa vieillesse. Plusieurs endroits de ses Mémoires sont dignes de Salluste; mais tout n’est pas égal. Mort en 1679.
Gourville, valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, devenu son ami et même celui du grand Condé; dans le même temps pendu à Paris en effigie, et envoyé du roi en Allemagne; ensuite proposé pour succéder au grand Colbert dans le ministère. Nous avons de lui des Mémoires de sa vie, écrits avec naïveté, dans lesquels il parle de sa naissance et de sa fortune avec indifférence. Il y a des anecdotes vraies et curieuses. Né en 1625, mort en 1703.
Grécourt, chanoine de Tours. Son poëme de Philotanus eut un succès prodigieux. Le mérite de ces sortes d’ouvrages n’est d’ordinaire que dans le choix du sujet, et dans la malignité humaine. Ce n’est pas qu’il n’y ait quelques vers bien faits dans ce poëme. Le commencement en est très heureux; mais la suite n’y répond pas. Le diable n’y parle pas aussi plaisamment qu’il est amené. Le style est bas, uniforme, sans dialogue, sans graces, sans finesse, sans pureté de style, sans imagination dans l’expression; et ce n’est enfin qu’une histoire satirique de la bulle Unigenitus en vers burlesques, parmi lesquels il s’en trouve de très plaisants. Mort en 1743.
Gueret (Gabriel), né à Paris en 1641, connu dans son temps par son Parnasse réformé, et par la Guerre des auteurs. Il avait du goût; mais son discours, Si l’empire de l’éloquence est plus grand que celui de l’amour, ne prouverait pas qu’il en eût. Il a fait le Journal du palais, conjointement avec Blondeau: ce journal du palais est un recueil des arrêts des parlements de France, jugements souvent différents dans des causes semblables. Rien ne fait mieux voir combien la jurisprudence a besoin d’être réformée, que cette nécessité où l’on est de recueillir des arrêts. Mort en 1688.
Hamilton (Antoine, comte d’), né à Caen[178]. On a de lui quelques jolies poésies, et il est le premier qui ait fait des romans dans un goût plaisant, qui n’est pas le burlesque de Scarron. Ses Mémoires du comte de Grammont, son beau-frère, sont de tous les livres celui où le fond le plus mince est paré du style le plus gai, le plus vif, et le plus agréable. C’est le modèle d’une conversation enjouée, plus que le modèle d’un livre. Son héros n’a guère d’autres rôles dans ses mémoires que celui de friponner ses amis au jeu, d’être volé par son valet de chambre, et de dire quelques prétendus bons mots sur les aventures des autres.
Hardouin (Jean), jésuite, né à Quimper en 1646, profond dans l’histoire et chimérique dans les sentiments. Il faut s’enquérir, dit Montaigne, non quel est le plus savant, mais le mieux savant. Hardouin poussa la bizarrerie jusqu’à prétendre que l’Énéide et les Odes d’Horace ont été composées par des moines du treizième siècle: il veut qu’Énée soit Jésus-Christ, et Lalagé, la maîtresse d’Horace, la religion chrétienne. Le même discernement qui fesait voir au père Hardouin le Messie dans Énée, lui découvrait des athées dans les pères Thomassin, Quesnel, Malebranche, dans Arnauld, dans Nicole, et Pascal[179]. Sa folie ôta à sa calomnie toute son atrocité; mais tous ceux qui renouvellent cette accusation d’athéisme contre des sages ne sont pas toujours reconnus pour fous, et sont souvent très dangereux. On a vu des hommes abuser de leur ministère, en employant ces armes contre lesquelles il n’y a point de bouclier, pour perdre, sans ressource, des personnes respectables auprès des princes trop peu instruits. Mort en 1729.
Hecquet (Philippe), médecin[180], mit au jour, en 1722, le système raisonné de la Trituration, idée ingénieuse qui n’explique pas la manière dont se fait la digestion. Les autres médecins y ont joint le suc gastrique, et la chaleur des viscères; mais nul n’a pu découvrir le secret de la nature, qui se cache dans toutes ses opérations.
Helvétius (Jean-Claude-Adrien), fameux médecin, qui a très bien écrit sur l’économie animale et sur la fièvre. Mort en 1755. Il était père d’un vrai philosophe qui renonça à la place de fermier-général pour cultiver les lettres, et qui a eu le sort de plusieurs philosophes; persécuté pour un livre et pour sa vertu[181].
Hénault (Charles-Jean-François), président aux enquêtes du parlement, surintendant de la maison de la reine, de l’académie française, né à Paris le 8 février 1685. Nous avons déjà parlé de son livre utile de l’Abrégé de l’Histoire de la France. Les recherches pénibles qu’une telle étude doit avoir coûtées ne l’ont pas empêché de sacrifier aux graces, et il a été du très petit nombre de savants qui ont joint aux travaux utiles les agréments de la société qui ne s’acquièrent point. Il a été dans l’histoire ce que Fontenelle a été dans la philosophie. Il l’a rendue familière; aussi lui avons-nous rendu, comme à Fontenelle, justice de son vivant[182]. Mort en 1770.
Hesnault (Jean), connu par le sonnet de l’Avorton, par d’autres pièces, et qui aurait une très grande réputation si les trois premiers chants de sa traduction de Lucrèce, qui furent perdus, avaient paru et avaient été écrits comme ce qui nous est resté du commencement de cet ouvrage. Mort en 1682. Au reste, la postérité ne le confondra pas avec un homme du même nom, et d’un mérite supérieur, à qui nous devons la plus courte et la meilleure histoire de France, et peut-être la seule manière dont il faudra désormais écrire toutes les grandes histoires; car la multiplicité des faits et des écrits devient si grande qu’il faudra bientôt tout réduire aux extraits et aux dictionnaires: mais il sera difficile d’imiter l’auteur de l’Abrégé chronologique, d’approfondir tant de choses, en paraissant les effleurer.
Herbelot (Barthélemi d’), né à Paris en 1625, le premier parmi les Français qui connut bien les langues et les histoires orientales: peu célèbre d’abord dans sa patrie; reçu par le grand-duc de Toscane, Ferdinand II, avec une distinction qui apprit à la France à connaître son mérite; rappelé ensuite et encouragé par Colbert qui encourageait tout. Sa Bibliothèque orientale est aussi curieuse que profonde. Mort en 1695.
Hermant (Godefroi), né à Beauvais en 1616. Il n’a fait que des ouvrages polémiques qui s’anéantissent avec la dispute. Mort en 1690.
Hermant (Jean), né à Caen en 1650, auteur de l’Histoire des conciles, des ordres religieux, des hérésies. Cette Histoire des hérésies ne vaut pas celle de M. Pluquet[183]. Mort en 1725.
Huet (Pierre-Daniel), né à Caen en 1630, savant universel, et qui conserva la même ardeur pour l’étude jusqu’à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Appelé auprès de la reine Christine, à Stockholm, il fut ensuite un des hommes illustres qui contribuèrent à l’éducation du dauphin. Jamais prince n’eut de pareils maîtres. Huet se fit prêtre à quarante ans; il eut l’évêché d’Avranches, qu’il abdiqua ensuite pour se livrer tout entier à l’étude dans la retraite. De tous ses livres, le Commerce et la Navigation des anciens, et l’Origine des Romans, sont le plus d’usage. Son Traité sur la Faiblesse de l’esprit humain a fait beaucoup de bruit, et a paru démentir sa Démonstration évangélique. Mort en 1721.
Jacquelot (Isaac), né en Champagne en 1647, calviniste, pasteur à La Haye, et ensuite à Berlin. Il a fait quelques ouvrages sur la religion. Mort en 1708.
Joli (Gui), conseiller au châtelet, secrétaire du cardinal de Retz, a laissé des Mémoires qui sont à ceux du cardinal ce qu’est le domestique au maître; mais il y a des particularités curieuses.
Jouvenci (Joseph), jésuite, né à Paris en 1643. C’est encore un homme qui a eu le mérite obscur d’écrire en latin aussi bien qu’on le puisse de nos jours. Son livre De ratione discendi et docendi est un des meilleurs qu’on ait en ce genre, et des moins connus depuis Quintilien. Il publia en 1710, à Rome, une partie de l’histoire de son ordre. Il l’écrivit en jésuite, et en homme qui était à Rome[184]. Le parlement de Paris, qui pense tout différemment de Rome et des jésuites, condamna ce livre, dans lequel on justifiait le P. Guignard, condamné à être pendu par ce même parlement, pour l’assassinat commis sur la personne de Henri IV par l’écolier Châtel. Il est vrai que Guignard n’était nullement complice, et qu’on le jugea à la rigueur: mais il n’est pas moins vrai que cette rigueur était nécessaire dans ces temps malheureux, où une partie de l’Europe, aveuglée par le plus horrible fanatisme, regardait comme un acte de religion de poignarder le meilleur des rois et le meilleur des hommes. Mort en 1719.
Labadie, voyez Abadie.
Labbe (Philippe), né à Bourges en 1607, jésuite. Il a rendu de grands services à l’histoire. On a de lui soixante et seize ouvrages. Mort en 1667.
La Bruyère (Jean de), né à Dourdan en 1644. Il est certain qu’il peignit dans ses Caractères des personnes connues et considérables. Son livre a fait beaucoup de mauvais imitateurs. Ce qu’il dit à la fin contre les athées est estimé; mais quand il se mêle de théologie, il est au-dessous même des théologiens. Mort en 1696.
La Chambre (Marin Cureau de), né au Mans en 1594. L’un des premiers membres de l’académie française, et ensuite de celle des sciences: mort en 1669. Lui, et son fils, curé de Saint-Barthélemi, et académicien, ont eu de la réputation.
La Chapelle (Jean de), receveur général des finances, auteur de quelques tragédies qui eurent du succès en leur temps. Il était un de ceux qui tâchaient d’imiter Racine; car Racine forma, sans le vouloir, une école comme les grands peintres. Ce fut un Raphaël qui ne fit point de Jules Romain: mais au moins ses premiers disciples écrivirent avec quelque pureté de langage; et, dans la décadence qui a suivi, on a vu de nos jours des tragédies entières où il n’y a pas douze vers de suite dans lesquels il n’y ait des fautes grossières. Voilà d’où l’on est tombé, et à quels excès on est parvenu après avoir eu de si grands modèles. Mort en 1723.
La Chaussée, voyez Nivelle.
La Croze (Mathurin Veissière de), né à Nantes en 1661, bénédictin à Paris. Sa liberté de penser, et un prieur contraire à cette liberté, lui firent quitter son ordre et sa religion. C’était une bibliothèque vivante, et sa mémoire était un prodige. Outre les choses utiles et agréables qu’il savait, il en avait étudié d’autres qu’on ne peut savoir, comme l’ancienne langue égyptienne. Il y a de lui un ouvrage estimé, c’est le Christianisme des Indes. Ce qu’on y trouve de plus curieux, c’est que les bramins croient l’unité d’un Dieu, en laissant les idoles aux peuples. La fureur d’écrire est telle, qu’on a écrit la vie de cet homme en un volume aussi gros que la Vie d’Alexandre. Ce petit extrait, encore trop long, aurait suffi[185]. Mort à Berlin en 1739.
La Fare (Charles-Auguste, marquis de), connu par ses Mémoires et par quelques vers agréables. Son talent pour la poésie ne se développa qu’à l’âge de près de soixante ans. Ce fut madame de Caylus[186], l’une des plus aimables personnes de ce siècle par sa beauté et par son esprit, pour laquelle il fit ses premiers vers, et peut-être les plus délicats qu’on ait de lui:
M’abandonnant un jour à la tristesse,
Sans espérance et même sans désirs,
Je regrettais les sensibles plaisirs
Dont la douceur enchanta ma jeunesse.
Sont-ils perdus, disais-je, sans retour?
Et n’es-tu pas cruel, Amour!
Toi que je fis, dès mon enfance,
Le maître de mes plus beaux jours,
D’en laisser terminer le cours
A l’ennuyeuse indifférence?
Alors j’aperçus dans les airs
L’enfant maître de l’univers,
Qui, plein d’une joie inhumaine,
Me dit en souriant: Tircis, ne te plains plus,
Je vais mettre fin à ta peine,
Je te promets un regard de Caylus.
Né en 1644, mort le 22 mai 1712.
La Fayette (Marie-Magdeleine Pioche de La Vergne, comtesse de). Sa Princesse de Clèves et sa Zaïde furent les premiers romans où l’on vit les mœurs des honnêtes gens, et des aventures naturelles décrites avec grace. Avant elle on écrivait d’un style ampoulé des choses peu vraisemblables. Morte en 1693.
La Fontaine (Jean), né à Château-Thierri en 1621; le plus simple des hommes, mais admirable dans son genre, quoique négligé et inégal. Il fut le seul des grands hommes de son temps qui n’eut point de part aux bienfaits de Louis XIV. Il y avait droit par son mérite et par sa pauvreté. Dans la plupart de ses fables, il est infiniment au-dessus de tous ceux qui ont écrit avant et après lui, en quelque langue que ce puisse être. Dans les contes qu’il a imités de l’Arioste, il n’a pas son élégance et sa pureté; il n’est pas, à beaucoup près, si grand peintre, et c’est ce que Boileau n’a pas aperçu dans sa Dissertation sur Joconde, parceque Despréaux ne savait presque pas l’italien: mais dans les contes puisés chez Boccace, La Fontaine lui est bien supérieur, parcequ’il a beaucoup plus d’esprit, de graces, de finesse. Boccace n’a d’autre mérite que la naïveté, la clarté et l’exactitude dans le langage. Il a fixé sa langue, et La Fontaine a souvent corrompu la sienne. Mort en 1695.
Il faut que les jeunes gens, et surtout ceux qui dirigent leurs lectures, prennent bien garde à ne pas confondre avec son beau naturel, le familier, le bas, le négligé, le trivial; défauts dans lesquels il tombe trop souvent. Il commence par dire au Dauphin dans son prologue:
Et si de t’agréer je n’emporte le prix,
J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris.
On sent assez qu’il n’y aurait nul honneur à ne pas emporter le prix d’agréer. La pensée est aussi fausse que l’expression est mauvaise.
Vous chantiez! j’en suis fort aise;
Hé bien! dansez maintenant.
Livre Iᵉʳ, fable 1ʳᵉ.
Comment une fourmi peut-elle dire ce proverbe du peuple à une cigale?
Sp j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire!
Tout cela c’est la mer à boire.
Livre VIII, 25.
Il faut avouer que Phèdre écrit avec une pureté qui n’a rien de cette bassesse.
Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux,
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.
Livre II, 19.
Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
Le héron au long bec emmanché d’un long cou;
Livre VII, 4.
Et le renard qui a cent tours dans son sac; et le chat qui n’en a qu’un dans son bissac[187].
Distinguons bien ces négligences, ces puérilités, qui sont en très grand nombre, des traits admirables de ce charmant auteur, qui sont en plus grand nombre encore.
Quel est donc le pouvoir naturel des vers naturels, puisque, par ce seul charme, La Fontaine, avec de grandes négligences, a une réputation si universelle et si méritée, sans avoir jamais rien inventé! mais aussi quel mérite dans les anciens Asiatiques, inventeurs de ces fables connues dans toute la terre habitable!
La Fosse (Antoine de), né en 1653. Manlius est sa meilleure pièce de théâtre. Mort en 1708.
La Hire (Philippe de), né à Paris, en 1640, fils d’un bon peintre. Il a été un savant mathématicien, et a beaucoup contribué à la fameuse Méridienne de France. Mort en 1718.
Lainé ou Lainez (Alexandre), né dans le Hainaut, en 1650, poëte singulier, dont on a recueilli un petit nombre de vers heureux. Un homme[188] qui s’est donné la peine de faire élever à grands frais un Parnasse en bronze, couvert de figures en relief de tous les poëtes et musiciens dont il s’est avisé, a mis ce Lainez au rang des plus illustres. Les seuls vers délicats qu’on ait de lui sont ceux qu’il fit pour madame Martel:
Le tendre Apelle un jour, dans ces jeux si vantés
Qu’Athènes sur ses bords consacrait à Neptune,
Vit au sortir de l’onde éclater cent beautés;
Et, prenant un trait de chacune,
Il fit de sa Vénus le portrait immortel.
Hélas! s’il avait vu l’adorable Martel,
Il n’en aurait employé qu’une.
On ne sait pas que ces vers sont une traduction un peu longue de ce beau morceau de l’Arioste:
«Non avea da torre altra, che costei,
Che tutte le bellezze erano in lei.»
C. XI, Ott. LXXI.
Mort en 1710.
Lainet ou Lenet (Pierre), conseiller d’état, natif de Dijon, attaché au grand Condé, a laissé des Mémoires sur la guerre civile. Tous les Mémoires de ce temps sont éclaircis et justifiés les uns par les autres. Ils mettent la vérité de l’histoire dans le plus grand jour. Ceux de Lenet[189] ont une anecdote très remarquable. Une dame de qualité, de Franche-Comté, se trouvant à Paris, grosse de huit mois, en 1664, son mari, absent depuis un an, arrive: elle craint qu’il ne la tue; elle s’adresse à Lenet, sans le connaître. Celui-ci consulte l’ambassadeur d’Espagne; tous deux imaginent de faire enfermer le mari, par lettre de cachet, à la Bastille, jusqu’à ce que la femme soit relevée de couche. Ils s’adressent à la reine. Le roi, en riant, fait et signe la lettre de cachet lui-même; il sauve la vie de la femme et de l’enfant; ensuite il demande pardon au mari, et lui fait un présent[190].
La Loubère (Simon de), né à Toulouse en 1642, et envoyé à Siam en 1687. On a de lui des Mémoires de ce pays, meilleurs que ses sonnets et ses odes. Mort en 1729.
Il y a un jésuite du même pays et du même nom[191], savant mathématicien, mais qui n’est plus connu que pour avoir voulu partager avec Pascal la gloire d’avoir résolu les problèmes sur la cicloïde.
La Mare (Nicolas de), né à Paris, en 1641[192], commissaire au châtelet. Il a fait un ouvrage qui était de son ressort, l’Histoire de la police. Il n’est bon que pour les Parisiens, et meilleur à consulter qu’à lire. Il eut pour récompense une part sur le produit de la Comédie, dont il ne jouit jamais; il aurait autant valu assigner aux comédiens une pension sur les gages du guet.
Lambert (Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de), née en 1647, dame de beaucoup d’esprit, a laissé quelques écrits d’une morale utile et d’un style agréable. Son traité De l’Amitié fait voir qu’elle méritait d’avoir des amis. Le nombre des dames qui ont illustré ce beau siècle est une des grandes preuves des progrès de l’esprit humain:
«Le donne son venute in eccellenza
Di ciascun’arte ove hanno posto cura.»
Orl. fur., c. XX, ott. II.
Morte à Paris, en 1733.
Lami (Bernard), né au Mans, en 1645, de l’Oratoire, savant dans plus d’un genre. Il composa ses Éléments de Mathématiques dans un voyage qu’il fit à pied de Grenoble à Paris. Mort en 1715.
La Monnoye (Bernard de), né à Dijon, en 1641, excellent littérateur. Il fut le premier qui remporta le prix de poésie à l’académie française; et même son poëme du Duel aboli, qui remporta ce prix, est à peu de chose près un des meilleurs ouvrages de poésie qu’on ait faits en France. Mort en 1728. Je ne sais pourquoi le docteur de Sorbonne Ladvocat, dans son Dictionnaire, dit que les Noëls de La Monnoye, en patois bourguignon, sont ce qu’il a fait de mieux: est-ce parceque la Sorbonne, qui ne sait pas le patois bourguignon, a fait un décret contre ce livre sans l’entendre?
La Mothe Le Vayer (François de), né à Paris[193], en 1588. Précepteur de Monsieur, frère de Louis XIV, et qui enseigna le roi un an; historiographe de France, conseiller d’état, grand pyrrhonien, et connu pour tel. Son pyrrhonisme n’empêcha pas qu’on ne lui confiât une éducation si précieuse. On trouve beaucoup de science et de raison dans ses ouvrages trop diffus. Il combattit le premier avec succès cette opinion qui nous sied si mal, que notre morale vaut mieux que celle de l’antiquité.
Son traité de la Vertu des païens est estimé des sages. Sa devise était,
«De las cosas más seguras
«La más segura es dudar.»
comme celle de Montaigne était, Que sais-je? Mort en 1672.
La Motte-Houdar[194] (Antoine de), né à Paris, en 1672, célèbre par sa tragédie d’Inès de Castro, l’une des plus intéressantes qui soient restées au théâtre, par de très jolis opéra, et surtout par quelques odes qui lui firent d’abord une grande réputation; il y a presque autant de choses que de vers; il est philosophe et poëte. Sa prose est encore très estimée. Il fit les Discours du marquis de Mimeure et du cardinal Dubois, lorsqu’ils furent reçus à l’académie française; le Manifeste de la guerre de 1718; le Discours que prononça le cardinal de Tencin au petit concile d’Embrun. Ce fait est mémorable: un archevêque condamne un évêque[195]; et c’est un auteur d’opéra et de comédies qui fait le sermon de l’archevêque. Il avait beaucoup d’amis, c’est-à-dire qu’il y avait beaucoup de gens qui se plaisaient dans sa société. Je l’ai vu mourir, sans qu’il eût personne auprès de son lit, en 1731[196]. L’abbé Trublet dit qu’il y avait du monde; apparemment il y vint à d’autres heures que moi[197]. [198] L’intérêt seul de la vérité oblige à passer ici les bornes ordinaires de ces articles.
Cet homme de mœurs si douces, et de qui jamais personne n’eut à se plaindre, a été accusé après sa mort, presque juridiquement, d’un crime énorme, d’avoir composé les horribles couplets qui perdirent Rousseau en 1710, et d’avoir conduit plusieurs années toute la manœuvre qui fit condamner un innocent. Cette accusation a d’autant plus de poids qu’elle est faite par un homme très instruit de cette affaire, et faite comme une espèce de testament de mort. Nicolas Boindin, procureur du roi des trésoriers de France, en mourant en 1751, laisse un Mémoire très circonstancié, dans lequel il charge, après plus de quarante années, La Motte-Houdar, de l’académie française, Joseph Saurin, de l’académie des sciences, et Malafer, marchand bijoutier, d’avoir ourdi toute cette trame; et le châtelet et le parlement d’avoir rendu consécutivement les jugements les plus injustes.
1º Si N. Boindin était en effet persuadé de l’innocence de Rousseau, pourquoi tant tarder à la faire connaître? pourquoi ne pas la manifester au moins immédiatement après la mort de ses ennemis? pourquoi ne pas donner ce mémoire écrit il y a plus de vingt années?
2º Qui ne voit clairement que le Mémoire de Boindin est un libelle diffamatoire, et que cet homme haïssait également tous ceux dont il parle dans cette dénonciation faite à la postérité?
3º Il commence par des faits dont on connaît toute la fausseté. Il prétend que le comte de Nocé[199] et N. Melon[200], secrétaire du régent, étaient les associés de Malafer, petit marchand joaillier. Tous ceux qui les ont fréquentés savent que c’est une insigne calomnie. Ensuite il confond N. La Faye[201], secrétaire du cabinet du roi, avec son frère le capitaine aux gardes. Enfin comment peut-on imputer à un joaillier d’avoir eu part à toute cette manœuvre des couplets?
4º Boindin[202] prétend que ce joaillier et Saurin le géomètre s’unirent avec La Motte pour empêcher Rousseau d’obtenir la pension de Boileau, qui vivait encore en 1710. Serait-il possible que trois personnes de professions si différentes se fussent unies et eussent médité ensemble une manœuvre si réfléchie, si infâme, et si difficile, pour priver un citoyen, alors obscur, d’une pension qui ne vaquait pas, que Rousseau n’aurait pas eue, et à laquelle aucun de ces trois associés ne pouvait prétendre?
5º Après être convenu que Rousseau avait fait les cinq premiers couplets, suivis de ceux qui lui attirèrent sa disgrace, il fait tomber sur La Motte-Houdar le soupçon d’une douzaine d’autres dans le même goût; et, pour unique preuve de cette accusation, il dit que ces douze couplets contre une douzaine de personnes qui devaient s’assembler chez N. de Villiers furent apportés par La Motte-Houdar lui-même chez le sieur de Villiers, une heure après que Rousseau avait été informé que les intéressés devaient s’assembler dans cette maison. Or, dit-il, Rousseau n’avait pu en une heure de temps composer et transcrire ces vers diffamatoires. C’est La Motte qui les apporta; donc La Motte en est l’auteur. Au contraire, c’est, ce me semble, parcequ’il a la bonne foi de les apporter, qu’il ne doit pas être soupçonné de la scélératesse de les avoir faits. On les a jetés à sa porte, ainsi qu’à la porte de quelques autres particuliers. Il a ouvert le paquet; il a trouvé des injures atroces contre tous ses amis et contre lui-même; il vient en rendre compte: rien n’a plus l’air de l’innocence.
6º Ceux qui s’intéressent à l’histoire de ce mystère d’iniquité doivent savoir que l’on s’assemblait depuis un mois chez N. de Villiers, et que ceux qui s’y assemblaient étaient, pour la plupart, les mêmes que Rousseau avait déjà outragés dans cinq couplets qu’il avait imprudemment récités à quelques personnes. Le premier même de ces douze nouveaux couplets marquait assez que les intéressés s’assemblaient tantôt au café[203], tantôt chez Villiers.
Sots assemblés chez de Villiers,
Parmi les sots troupe d’élite,
D’un vil café dignes piliers,
Craignez la fureur qui m’irrite.
Je vais vous poursuivre en tous lieux,
Vous noircir, vous rendre odieux;
Je veux que partout on vous chante;
Vous percer et rire à vos yeux
Est une douceur qui m’enchante.
7º Il est très faux que les cinq premiers couplets, reconnus pour être de Rousseau, ne fissent qu’effleurer le ridicule de cinq ou six particuliers, comme le dit le Mémoire; on y voit les mêmes horreurs que dans les autres.
Que le bourreau, par son valet,
Fasse un jour serrer le sifflet
De Bérin et de sa séquelle;
Que Pécourt[204], qui fait le ballet,
Ait le fouet au pied de l’échelle.
C’est là le style des cinq premiers couplets avoués par Rousseau. Certainement ce n’est pas là de la fine plaisanterie. C’est le même style que celui de tous les couplets qui suivirent.
8º Quant aux derniers couplets sur le même air, qui furent, en 1710, la matière du procès intenté à Saurin, de l’académie des sciences, le Mémoire ne dit rien que ce que les pièces du procès ont appris depuis long-temps. Il prétend seulement que le malheureux[205] qui fut condamné au bannissement, pour avoir été suborné par Rousseau, devait être condamné aux galères, si en effet il avait été faux témoin. C’est en quoi le sieur Boindin se trompe; car, en premier lieu, il eût été d’une injustice ridicule de condamner aux galères le suborné, quand on ne décernait que la peine du bannissement au suborneur; en second lieu, ce malheureux ne s’était pas porté accusateur contre Saurin. Il n’avait pu être entièrement suborné. Il avait fait plusieurs déclarations contradictoires; la nature de sa faute et la faiblesse de son esprit ne comportaient pas une peine exemplaire.
9º N. Boindin fait entendre expressément dans son Mémoire que la maison de Noailles et les jésuites servirent à perdre Rousseau dans cette affaire, et que Saurin fit agir le crédit et la faveur. Je sais avec certitude, et plusieurs personnes vivantes encore le savent comme moi, que ni la maison de Noailles ni les jésuites ne sollicitèrent. La faveur fut d’abord tout entière pour Rousseau; car, quoique le cri public s’élevât contre lui, il avait gagné deux secrétaires d’état, M. de Pontchartrain et M. Voisin, que ce cri public n’épouvantait pas. Ce fut sur leurs ordres, en forme de sollicitations, que le lieutenant-criminel Lecomte décréta et emprisonna Saurin[206], l’interrogea, le confronta, le récola, le tout en moins de vingt-quatre heures, par une procédure précipitée. Le chancelier réprimanda le lieutenant-criminel sur cette procédure violente et inusitée.
Quant aux jésuites, il est si faux qu’ils se fussent déclarés contre Rousseau, qu’immédiatement après la sentence contradictoire du châtelet, par laquelle il fut unanimement condamné, il fit une retraite au noviciat des jésuites, sous la direction du P. Sanadon, dans le temps qu’il appelait au parlement. Cette retraite chez les jésuites prouve deux choses: la première, qu’ils n’étaient pas ses ennemis; la seconde, qu’il voulait opposer les pratiques de la religion aux accusations de libertinage que d’ailleurs on lui suscitait. Il avait déjà fait ses meilleurs psaumes, en même temps que ses épigrammes licencieuses, qu’il appelait les gloria patri de ses psaumes, et Danchet lui avait adressé ces vers:
A te masquer habile,
Traduis tour à tour
Pétrone à la ville,
David à la cour, etc.
Il ne serait donc pas étonnant qu’ayant pris le manteau de la religion, comme tant d’autres, tandis qu’il portait celui de cynique, il eût depuis conservé le premier, qui lui était devenu absolument nécessaire. On ne veut tirer aucune conséquence de cette induction; il n’y a que Dieu qui connaisse le cœur de l’homme.
10º Il est important d’observer que pendant plus de trente années que La Motte-Houdar, Saurin, et Malafer, ont survécu à ce procès, aucun d’eux n’a été soupçonné ni de la moindre mauvaise manœuvre, ni de la plus légère satire. La Motte-Houdar n’a jamais même répondu à ces invectives atroces, connues sous le nom de Calottes, et sous d’autres titres, dont un ou deux hommes, qui étaient en horreur à tout le monde, l’accablèrent si long-temps. Il ne déshonora jamais son talent par la satire, et même, lorsqu’en 1709, outragé continuellement par Rousseau, il fit cette belle ode,
On ne se choisit point son père;
Par un reproche populaire
Le sage n’est point abattu.
Oui, quoi que le vulgaire pense,
Rousseau, la plus vile naissance
Donne du lustre à la vertu, etc.
quand, dis-je, il fit cet ouvrage, ce fut bien plutôt une leçon de morale et de philosophie qu’une satire. Il exhortait Rousseau, qui reniait son père, à ne point rougir de sa naissance. Il l’exhortait à dompter l’esprit d’envie et de satire. Rien ne ressemble moins à la rage qui respire dans les couplets dont on l’accuse.
Mais Rousseau, après une condamnation qui devait le rendre sage, soit qu’il fût innocent ou coupable, ne put dompter son penchant. Il outragea souvent, par des épigrammes, les mêmes personnes attaquées dans les couplets, La Faye, Danchet, La Motte-Houdar, etc. Il fit des vers contre ses anciens et nouveaux protecteurs. On en retrouve quelques uns dans des lettres, peu dignes d’être connues, qu’on a imprimées; et la plupart de ces vers sont du style de ces couplets pour lesquels le parlement l’avait condamné; témoin ceux-ci contre l’illustre musicien Rameau:
Distillateurs d’accords baroques,
Dont tant d’idiots sont férus,
Chez les Thraces et les Iroques
Portez vos opéra bourrus, etc.
On en retrouve du même goût dans le recueil intitulé Portefeuille de Rousseau[207], contre l’abbé D’Olivet, qui avait formé un projet de le faire revenir en France. Enfin, lorsque, sur la fin de sa vie, il vint se cacher quelque temps à Paris, affichant la dévotion, il ne put s’empêcher de faire encore des épigrammes violentes. Il est vrai que l’âge avait gâté son style, mais il ne réforma point son caractère, soit que par un mélange bizarre, mais ordinaire chez les hommes, il joignît cette atrocité à la dévotion, soit que, par une méchanceté non moins ordinaire, cette dévotion fût hypocrisie.
11º Si Saurin, La Motte, et Malafer, avaient comploté le crime dont on les accuse, ces trois hommes ayant été depuis assez mal ensemble, il est bien difficile qu’il n’eût rien transpiré de leur crime. Cette réflexion n’est pas une preuve; mais, jointe aux autres, elle est d’un grand poids.
12º Si un garçon aussi simple et aussi grossier que le nommé Guillaume Arnoult, condamné comme témoin suborné par Rousseau, n’avait point été en effet coupable, il l’aurait dit, il l’aurait crié toute sa vie à tout le monde. Je l’ai connu. Sa mère aidait dans la cuisine de mon père, ainsi qu’il est dit dans le factum de Saurin; et sa mère et lui ont dit plusieurs fois à toute ma famille, en ma présence, qu’il avait été justement condamné.
Pourquoi donc, au bout de quarante-deux ans, N. Boindin a-t-il voulu laisser, en mourant, cette accusation authentique contre trois hommes qui ne sont plus? C’est que le Mémoire était composé il y a plus de vingt ans; c’est que Boindin les haïssait tous trois; c’est qu’il ne pouvait pardonner à La Motte de n’avoir pas sollicité pour lui une place à l’académie française, et de lui avoir avoué que ses ennemis, qui l’accusaient d’athéisme, lui donneraient l’exclusion. Il s’était brouillé avec Saurin, qui était, comme lui, un esprit altier et inflexible. Il s’était brouillé de même avec Malafer, homme dur et impoli. Il était devenu l’ennemi de Lériget de La Faye, qui avait fait contre lui cette épigramme:
Oui, Vadius, on connaît votre esprit;
Savoir s’y joint; et quand le cas arrive
Qu’œuvre paraît par quelque coin fautive,
Plus aigrement qui jamais la reprit?
Mais on ne voit qu’en vous aussi se montre
L’art de louer le beau qui s’y rencontre,
Dont cependant maints beaux esprits font cas.
De vos pareils que voulez-vous qu’on pense?
Eh quoi! qu’ils sont connaisseurs délicats?
Pas n’en voudrais tirer la conséquence;
Mais bien qu’ils sont gens à fuir de cent pas.
C’était là en effet le caractère de Boindin, et c’est lui qui est peint dans le Temple du goût, sous le nom de Bardou. Il fut dans son Mémoire la dupe de sa haine, incapable de dire ce qu’il ne croyait pas, et incapable de changer d’avis sur ce que son humeur lui inspirait. Ses mœurs étaient irréprochables; il vécut toujours en philosophe rigide; il fit des actions de générosité; mais cette humeur dure et insociable lui donnait des préventions dont il ne revenait jamais.
Toute cette funeste affaire, qui a eu de si longues suites, et dont il n’y a guère d’hommes plus instruits que moi, dut son origine au plaisir innocent que prenaient plusieurs personnes de mérite de s’assembler dans un café. On n’y respectait pas assez la première loi de la société, de se ménager les uns les autres. On se critiquait durement, et de simples impolitesses donnèrent lieu à des haines durables et à des crimes. C’est au lecteur à juger si dans cette affaire il y a eu trois criminels ou un seul. [208] On a dit qu’il se pourrait à toute force que Saurin eût été l’auteur des derniers couplets attribués à Rousseau. Il se pourrait que Rousseau ayant été reconnu coupable des cinq premiers, qui étaient de la même atrocité, Saurin eût fait les derniers pour le perdre, quoiqu’il n’y eût aucune rivalité entre ces deux hommes, quoique Saurin fût alors plongé dans les calculs de l’algèbre, quoique lui-même fût cruellement outragé dans ces derniers couplets, quoique tous les offensés les imputassent unanimement à Rousseau, enfin quoiqu’un jugement solennel ait déclaré Saurin innocent. Mais, si la chose est physiquement dans l’ordre des possibles, elle n’est nullement vraisemblable. Rousseau l’en accusa toute sa vie: il le chargea de ce crime par son testament; mais le professeur Rollin, auquel Rousseau montra ce testament quand il vint clandestinement à Paris, l’obligea de rayer cette accusation. Rousseau se contenta de protester de son innocence à l’article de la mort; mais il n’osa jamais accuser La Motte, ni pendant le cours du procès, ni durant le reste de sa vie, ni à ses derniers moments. Il se contenta de faire toujours des vers contre lui. (Voyez l’article Joseph Saurin[209].)
Lancelot (Claude), né à Paris, en 1616. Il eut part à des ouvrages très utiles, que firent les solitaires de Port-Royal pour l’éducation de la jeunesse. Mort en 1695.
Laplacette (Jean de), de Béarn, né en 1639, ministre protestant à Copenhague et en Hollande; estimé pour ses divers ouvrages. Mort à Utrecht, en 1718.
La Porte[210] (Pierre de), premier valet de chambre de la reine-mère, et quelque temps de Louis XIV; mis en prison par le cardinal de Richelieu, et menacé de la mort pour le forcer à trahir les secrets de sa maîtresse, qu’il ne trahit point. Dans la foule des mémoires qui développent l’histoire de cet âge, ceux de La Porte ne sont pas à mépriser; ils sont d’un honnête homme, ennemi de l’intrigue et de la flatterie, sévère jusqu’au pédantisme. Il avoue qu’il avertissait la reine que sa familiarité avec le cardinal Mazarin diminuait le respect des grands et des peuples pour elle. Il y a dans ses Mémoires une anecdote sur l’enfance de Louis XIV, qui rendrait la mémoire du cardinal Mazarin exécrable, s’il avait été coupable du crime honteux que La Porte semble lui imputer. Il paraît que La Porte fut trop scrupuleux et trop mauvais physicien; il ne savait pas qu’il y a des tempéraments fort avancés. Il devait surtout se taire; il se perdit pour avoir parlé, et pour avoir attribué à la débauche un accident fort naturel. Mort à Paris, vers la fin de 1680.
La Quintinie (Jean de), né près de Poitiers, en 1626[211]. Il a créé l’art de la culture des arbres, et celui de les transplanter. Ses préceptes ont été suivis de toute l’Europe, et ses talents récompensés magnifiquement par Louis XIV. Mort vers 1700.
Rochefoucauld (François, duc de La), né en 1613. Ses Mémoires sont lus, et on sait par cœur ses Pensées. Mort en 1680.
Larrey (Isaac de), né en Normandie, en 1638. Son Histoire d’Angleterre fut estimée avant celle de Rapin de Thoiras, et son Histoire de Louis XIV ne le fut jamais. Mort à Berlin, en 1719.
La Rue (Charles de), né en 1643, jésuite, poëte latin, poëte français, et prédicateur, l’un de ceux qui travaillèrent à ces livres nommés Dauphins, pour l’éducation de Monseigneur. Virgile lui tomba en partage. Il a fait plusieurs tragédies et comédies; sa tragédie de Sylla fut présentée aux comédiens, et refusée. Il a fait encore celle de Lysimachus. On croit qu’il a beaucoup travaillé à l’Andrienne. Il était très lié avec le comédien Baron, dont il apprit à déclamer. Il y avait deux sermons de lui qui étaient fort en vogue; l’un était le Pécheur mourant, et l’autre le Pécheur mort; on les affichait quand il devait les prononcer. Mort en 1725.
Launay (François de), né à Angers, en 1612, jurisconsulte et homme de lettres. Il fut le premier qui enseigna le droit français à Paris. Mort en 1693.
Launoy (Jean de), né en Normandie en 1603, docteur en théologie, savant laborieux, et critique intrépide. Il détrompa de plusieurs erreurs, et surtout de l’existence de plusieurs saints. On sait qu’un curé de Saint-Eustache disait: «Je lui fais toujours de profondes révérences, de peur qu’il ne m’ôte mon saint Eustache.» Mort en 1678.
Laurière (Eusèbe-Jacob de), né à Paris, en 1659, avocat. Personne n’a plus approfondi la jurisprudence et l’origine des lois. C’est lui qui dressa le plan du Recueil des ordonnances, ouvrage immense qui signale le règne de Louis XIV. C’est un monument de l’inconstance des choses humaines. Un recueil d’ordonnances n’est que l’histoire des variations. Mort en 1728.
Lebœuf (L’abbé), né en 1687, l’un des plus savants hommes dans les détails de l’histoire de France. Il aurait été employé par un Colbert, mais il vint trop tard. Mort en 1760.
Lebossu (Réné), né à Paris, en 1631, chanoine régulier de Sainte-Geneviève. Il voulut concilier Aristote avec Descartes; il ne savait pas qu’il fallait les abandonner l’un et l’autre. Son Traité sur le poëme épique a beaucoup de réputation, mais il ne fera jamais de poëtes. Mort en 1680.
Lebrun (Pierre), né à Aix, en 1661, de l’Oratoire. Son livre critique des Pratiques superstitieuses a été recherché; mais c’est un médecin qui ne parle que de très peu de maladies, et qui est lui-même malade. Mort en 1729.
Le Clerc (Jean), né à Genève, en 1657, mais originaire de Beauvais. Il n’était pas le seul savant de sa famille, mais il était le plus savant. Sa Bibliothèque universelle, dans laquelle il imita la République des lettres de Bayle, est son meilleur ouvrage. Son plus grand mérite est d’avoir alors approché de Bayle, qu’il a combattu souvent. Il a beaucoup plus écrit que ce grand homme; mais il n’a pas connu comme lui l’art de plaire et d’instruire qui est si au-dessus de la science. Mort à Amsterdam, en 1736.
Lecointe (Charles), né à Troyes, en 1611; de l’Oratoire. Ses Annales ecclésiastiques, imprimées au Louvre par ordre du roi, sont un monument utile. Mort en 1681.
Lefèvre (Tannegui), né à Caen, en 1615, calviniste, professeur à Saumur, méprisant ceux de sa secte, et demeurant parmi eux; plus philosophe que huguenot, écrivant aussi bien en latin qu’on puisse écrire dans une langue morte, fesant des vers grecs qui doivent avoir eu peu de lecteurs. La plus grande obligation que lui aient les lettres est d’avoir produit madame Dacier. Mort en 1672.
Lefèvre (Anne). Voyez madame Dacier.
Legendre (Louis), né à Rouen, en 1659, a fait une Histoire de France. Pour bien faire cette histoire, il faudrait la plume et la liberté du président de Thou; et il serait encore très difficile de rendre les premiers siècles intéressants. Mort en 1733.
Legrand (Joachim), né en Normandie, en 1653, élève du P. Lecointe. Il a été l’un des hommes les plus profonds dans l’histoire. Mort en 1733.
Le Laboureur (Jean), né à Montmorenci, en 1623, gentilhomme servant de Louis XIV, et ensuite son aumônier. Sa relation du voyage de Pologne, qu’il fit avec madame la maréchale de Guébriant, la seule femme qui ait jamais eu le titre et fait les fonctions d’ambassadrice plénipotentiaire, est assez curieuse. Les commentaires historiques dont il a enrichi les Mémoires de Castelnau ont répandu beaucoup de jour sur l’histoire de France. Le mauvais poëme de Charlemagne n’est pas de lui, mais de son frère. Mort en 1675.
Le Long (Jacques), né à Paris, en 1665; de l’Oratoire. Sa Bibliothèque historique de la France[212] est d’une grande recherche et d’une grande utilité, à quelques fautes près. Mort en 1721.
Lémery (Nicolas), né à Rouen, en 1645, fut le premier chimiste raisonnable, et le premier qui ait donné une Pharmacopée universelle. Mort en 1715.
Le Moine (Pierre), jésuite, né en 1602. Sa Dévotion aisée le rendit ridicule; mais il eût pu se faire un grand nom par sa Louisiade[213]. Il avait une prodigieuse imagination. Pourquoi donc ne réussit-il pas? C’est qu’il n’avait ni goût, ni connaissance du génie de sa langue, ni des amis sévères. Mort en 1671.
Lenain de Tillemont (Louis-Sébastien), fils de Jean Lenain, maître des requêtes, né à Paris, en 1637, élève de Nicole, et l’un des plus savants écrivains de Port-Royal. Son Histoire des empereurs, et ses seize volumes de l’Histoire ecclésiastique, sont écrits avec autant de vérité que peuvent l’être des compilations d’anciens historiens; car l’histoire, avant l’invention de l’imprimerie, étant peu contredite, était peu exacte. Mort en 1698.
Lenfant (Jacques), né en Beauce, en 1661, pasteur calviniste à Berlin. Il contribua plus que personne à répandre les graces et la force de la langue française aux extrémités de l’Allemagne. Son Histoire du concile de Constance, bien faite et bien écrite, sera, jusqu’à la dernière postérité, un témoignage du bien et du mal qui peuvent résulter de ces grandes assemblées, et que du sein des passions, de l’intérêt, et de la cruauté même, il peut encore sortir de bonnes lois. Mort en 1728.
Le Quien (Michel), né en 1661, dominicain; homme très savant. Il a beaucoup travaillé sur les Églises d’Orient et sur celle d’Angleterre. Il a surtout écrit contre Le Courayer sur la validité des évêques anglicans: mais les Anglais ne font pas plus de cas de ces disputes, que les Turcs n’en font des dissertations sur l’Église grecque. Mort en 1733.
Le Sage, né à Vannes[214], en Basse-Bretagne, en 1667. Son roman de Gil Blas est demeuré, parcequ’il y a du naturel; il est entièrement pris[215] du roman espagnol intitulé: La Vida del escudero don Marcos de Obrego. Mort en 1747.
Le Tourneux (Nicolas), né en 1640. Son Année chrétienne est dans beaucoup de mains, quoique mise à Rome à l’index des livres prohibés, ou plutôt parcequ’elle y est mise. Mort en 1686.
Levassor (Michel), de l’Oratoire, réfugié en Angleterre. Son Histoire de Louis XIII[216], diffuse, pesante, et satirique, a été recherchée pour beaucoup de faits singuliers qui s’y trouvent; mais c’est un déclamateur odieux, qui, dans l’Histoire de Louis XIII, ne cherche qu’à décrier Louis XIV, qui attaque les morts et les vivants; il ne se trompe que sur peu de faits, et passe pour s’être trompé dans tous ses jugements. Mort en 1718.
L’Hospital (François, marquis de), né en 1661, le premier qui ait écrit en France sur le calcul inventé par Newton, qu’il appela les infiniment petits; c’était alors un prodige. Mort en 1704.
Longepierre (Hilaire-Bernard de Requeleyne, baron de), né en Bourgogne en 1658. Il possédait toutes les beautés de la langue grecque, mérite très rare en ce temps-là; on a de lui des traductions en vers d’Anacréon, Sapho, Bion, et Moschus. Sa tragédie de Médée, quoique inégale et trop remplie de déclamations, est fort supérieure à celle de Pierre Corneille: mais la Médée de Corneille n’était pas de son bon temps. Longepierre fit beaucoup d’autres tragédies d’après les poëtes grecs, et il les imita en ne mêlant point l’amour à ces sujets sévères et terribles; mais aussi il les imita dans la prolixité des lieux communs, et dans le vide d’action et d’intrigue, et ne les égala point, dans la beauté de l’élocution, qui fait le grand mérite des poëtes. Il n’a donné au théâtre que Médée et Électre[217]. Mort en 1721.
Longuerue (Louis Dufour de), né à Charleville en 1652. Abbé du Jard. Il savait, outre les langues savantes, toutes celles de l’Europe. Apprendre plusieurs langues médiocrement, c’est le fruit du travail de quelques années; parler purement et éloquemment la sienne, le travail de toute la vie. Il savait l’histoire universelle; et on prétend qu’il composa de mémoire la description historique et géographique de la France ancienne et moderne. Mort vers l’an 1733.
Longueval (Jacques), né en 1680, jésuite. Il a fait huit volumes de l’Histoire de l’Église gallicane, continuée par le P. Fontenay[218]. Mort en 1735.
Mabillon (Jean), né en Champagne en 1632, bénédictin. C’est lui qui, étant chargé de montrer le trésor de Saint-Denys, demanda à quitter cet emploi, parcequ’il n’aimait pas à mêler la fable avec la vérité. Il a fait de profondes recherches. Colbert l’employa à rechercher les anciens titres.
Maignan (Emmanuel), né à Toulouse en 1601, minime. L’un de ceux qui ont appris les mathématiques sans maître. Professeur de mathématiques à Rome, où il y a toujours eu depuis un professeur minime français. Mort à Toulouse, en 1676.
Maillet (Benoît de), consul au Grand-Caire. On a de lui des lettres instructives sur l’Égypte, et des ouvrages manuscrits d’une philosophie hardie. L’ouvrage intitulé Telliamed est de lui, ou du moins a été fait d’après ses idées. On y trouve l’opinion que la terre a été toute couverte d’eau, opinion adoptée par M. de Buffon, qui l’a fortifiée de preuves nouvelles; mais ce n’est et ce ne sera long-temps qu’une opinion. Il est même certain qu’il existe de grands espaces où l’on ne trouve aucun vestige du séjour des eaux; d’autres où l’on n’aperçoit que des dépôts laissés par les eaux terrestres. Mort en 1738.
Maimbourg (Louis), jésuite, né en 1610. Il y a encore quelques unes de ses histoires qu’on ne lit pas sans plaisir. Il eut d’abord trop de vogue, et on l’a trop négligé ensuite. Ce qui est singulier, c’est qu’il fut obligé de quitter les jésuites, pour avoir écrit en faveur du clergé de France. Mort à Saint-Victor, en 1686.
Maintenon[219] (Françoise d’Aubigné Scarron, marquise de). Elle est auteur, comme madame de Sévigné, parcequ’on a imprimé ses Lettres[220] après sa mort. Les unes et les autres sont écrites avec beaucoup d’esprit, mais avec un esprit différent. Le cœur et l’imagination ont dicté celles de madame de Sévigné; elles ont plus de gaîté, plus de liberté: celles de madame de Maintenon sont plus contraintes; il semble qu’elle ait toujours prévu qu’elles seraient un jour publiques. Madame de Sévigné, en écrivant à sa fille, n’écrivait que pour sa fille. On trouve quelques anecdotes dans les unes et dans les autres. On voit par celles de madame de Maintenon, qu’elle avait épousé Louis XIV, qu’elle influait dans les affaires d’état, mais qu’elle ne les gouvernait pas; qu’elle ne pressa point la révocation de l’Édit de Nantes et ses suites, mais qu’elle ne s’y opposa point; qu’elle prit le parti des molinistes, parceque Louis XIV l’avait pris, et qu’ensuite elle s’attacha à ce parti; que Louis XIV, sur la fin de sa vie, portait des reliques; et beaucoup d’autres particularités. Mais les connaissances qu’on peut puiser dans ce recueil sont trop achetées par la quantité de lettres inutiles qu’il renferme; défaut commun à tous ces recueils. Si l’on n’imprimait que l’utile, il y aurait cent fois moins de livres. Morte à Saint-Cyr, en 1719.
[221]Un nommé La Beaumelle, qui a été précepteur à Genève, a fait imprimer des Mémoires de Maintenon remplis de faussetés[222].
Malebranche (Nicolas), né à Paris en 1638, de l’Oratoire, l’un des plus profonds méditatifs qui aient jamais écrit. Animé de cette imagination forte qui fait plus de disciples que la vérité, il en eut: de son temps il y avait des malebranchistes. Il a montré admirablement les erreurs des sens et de l’imagination; et quand il a voulu sonder la nature de l’ame, il s’est perdu dans cet abîme comme les autres. Il est, ainsi que Descartes, un grand homme, avec lequel on apprend bien peu de chose; et il n’était pas un grand géomètre comme Descartes. Mort en 1715.
Malezieu (Nicolas), né à Paris en 1650. Les Éléments de géométrie du duc de Bourgogne sont les leçons qu’il donna à ce prince. Il se fit une réputation par sa profonde littérature. Madame la duchesse du Maine fit sa fortune. Mort en 1727.
Malleville (Claude de), l’un des premiers académiciens. Le seul sonnet de la Belle matineuse en fit un homme célèbre. On ne parlerait pas aujourd’hui d’un tel ouvrage; mais le bon en tout genre était alors aussi rare qu’il est devenu commun depuis. Mort en 1647.
Marca (Pierre de), né en 1594. Étant veuf et ayant plusieurs enfants, il entra dans l’Église, et fut nommé à l’archevêché de Paris. Son livre de la Concorde de l’empire et du sacerdoce est estimé. Mort en 1662.
Marolles (Michel de), né en Touraine en 1600, fils du célèbre Claude de Marolles, capitaine des cent suisses, connu par son combat singulier, à la tête de l’armée de Henri IV, contre Marivault[223]. Michel, abbé de Villeloin, composa soixante-neuf ouvrages[224], dont plusieurs étaient des traductions très utiles dans leur temps. Mort en 1681.
Marsollier (Jacques), né à Paris en 1647, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, connu par plusieurs histoires bien écrites. Mort en 1724.
Martignac (Étienne Algai de), né en 1628, le premier qui donna une traduction supportable en prose de Virgile, d’Horace, etc. Je doute qu’on les traduise jamais heureusement en vers. Ce ne serait pas assez d’avoir leur génie: la différence des langues est un obstacle presque invincible. Mort en 1698.
Mascaron (Jules), de Marseille, né en 1634, évêque de Tulles, et puis d’Agen. Ses Oraisons funèbres balancèrent d’abord celles de Bossuet; mais aujourd’hui elles ne servent qu’à faire voir combien Bossuet était un grand homme. Mort en 1703.
Massillon (Jean-Baptiste), né à Hières, en Provence, en 1633, de l’Oratoire, évêque de Clermont. Le prédicateur qui a le mieux connu le monde; plus fleuri que Bourdaloue, plus agréable, et dont l’éloquence sent l’homme de cour, l’académicien, et l’homme d’esprit; de plus, philosophe modéré et tolérant. Mort en 1742.
Maucroix (François de), né à Noyon en 1619, historien, poëte, et littérateur. On a retenu quelques uns de ses vers, tels que ceux-ci, qu’il fit à l’âge de plus de quatre-vingts ans:
Chaque jour est un bien que du ciel je reçoi;
Jouissons aujourd’hui de celui qu’il nous donne.
Il n’appartient pas plus aux jeunes gens qu’à moi,
Et celui de demain n’appartient à personne.
Mort en 1708.
Maynard (François), président d’Aurillac, né à Toulouse vers 1582. On peut le compter parmi ceux qui ont annoncé le siècle de Louis XIV. Il reste de lui un assez grand nombre de vers heureux purement écrits. C’est un des auteurs qui s’est plaint le plus de la mauvaise fortune attachée aux talents. Il ignorait que le succès d’un bon ouvrage est la seule récompense digne d’un artiste; que, si les princes et les ministres veulent se faire honneur en récompensant cette espèce de mérite, il y a plus d’honneur encore d’attendre ces faveurs sans les demander; et que, si un bon écrivain ambitionne la fortune, il doit la faire soi-même.
Rien n’est plus connu que son beau sonnet[225] pour le cardinal de Richelieu; et cette réponse dure du ministre, ce mot cruel, rien. Le président Maynard, retiré enfin à Aurillac, fit ces vers[226], qui méritent autant d’être connus que son sonnet:
Par votre humeur le monde est gouverné;
Vos volontés font le calme et l’orage;
Vous vous riez de me voir confiné
Loin de la cour dans mon petit ménage:
Mais n’est-ce rien que d’être tout à soi,
De n’avoir point le fardeau d’un emploi,
D’avoir dompté la crainte et l’espérance?
Ah! si le ciel, qui me traite si bien,
Avait pitié de vous et de la France,
Votre bonheur serait égal au mien.
Depuis la mort du cardinal, il dit dans d’autres vers que le tyran est mort, et qu’il n’en est pas plus heureux. Si le cardinal lui avait fait du bien, ce ministre eût été un dieu pour lui: il n’est un tyran que parcequ’il ne lui donna rien. C’est trop ressembler à ces mendiants qui appellent les passants monseigneur, et qui les maudissent s’ils n’en reçoivent point d’aumône. Les vers de Maynard étaient fort beaux. Il eût été plus beau de passer sa vie sans demander et sans murmurer. L’épitaphe qu’il fit pour lui-même est dans la bouche de tout le monde:
Las d’espérer et de me plaindre
Des muses, des grands, et du sort,
C’est ici que j’attends la mort,
Sans la desirer ni la craindre.
Les deux derniers vers sont la traduction de cet ancien vers latin:
«Summum nec metuas diem, nec optes.»
Mart., lib. X, ep. 47.
La plupart des beaux vers de morale sont des traductions. Il est bien commun de ne pas desirer la mort; il est bien rare de ne pas la craindre, et il eût été grand de ne pas seulement songer s’il y a des grands au monde. Mort en 1646.
Ménage (Gilles), d’Angers, né en 1613. Il a prouvé qu’il est plus aisé de faire des vers en italien qu’en français. Ses vers italiens sont estimés, même en Italie; et notre langue doit beaucoup à ses recherches. Il était savant en plus d’un genre. Sa Requête des dictionnaires l’empêcha d’entrer à l’académie. Il adressa au cardinal Mazarin, sur son retour en France, une pièce latine, où l’on trouve ce vers:
«Et puto tam viles despicis ipse togas[227].»
Le parlement, qui, après avoir mis à prix la tête du cardinal, l’avait complimenté, se crut désigné par ce vers, et voulait sévir contre l’auteur; mais Ménage prouva au parlement que toga signifiait un habit de cour. Mort en 1692. La Monnoye a augmenté et rectifié le Menagiana.
Ménestrier (Claude-François), né en 1631, a beaucoup servi à la science du blason, des emblèmes, et des devises. Mort en 1705.
Méry (Jean), né en Berri, en 1645, l’un de ceux qui ont le plus illustré la chirurgie. Il a laissé des observations utiles. Mort en 1722.
Mézerai (François-Eudes de), né à Argentan[228], en Normandie, en 1610. Son Histoire de France est très connue; ses autres écrits le sont moins. Il perdit ses pensions, pour avoir dit ce qu’il croyait la vérité. D’ailleurs plus hardi qu’exact, et inégal dans son style. Son nom de famille était Eudes; il était frère du P. Eudes, fondateur de la congrégation très répandue et très peu connue des eudistes. Mort en 1683.
Mimeure[229] (Le marquis de), menin de Monseigneur, fils de Louis XIV. On a de lui quelques morceaux de poésies qui ne sont pas inférieures à celles de Racan et de Maynard: mais comme ils parurent dans un temps où le bon était très rare, et le marquis de Mimeure dans un temps où l’art était perfectionné, ils eurent beaucoup de réputation, et à peine fut-il connu. Son Ode à Vénus, imitée d’Horace, n’est pas indigne de l’original[230].
Molière (Jean-Baptiste Poquelin de), né à Paris[231], en 1620, le meilleur des poëtes comiques de toutes les nations. Cet article a engagé à relire les poëtes comiques de l’antiquité. Il faut avouer que si l’on compare l’art et la régularité de notre théâtre avec ces scènes décousues des anciens, ces intrigues faibles, cet usage grossier de faire annoncer par des acteurs, dans des monologues froids et sans vraisemblance, ce qu’ils ont fait, et ce qu’ils veulent faire; il faut avouer, dis-je, que Molière a tiré la comédie du chaos, ainsi que Corneille en a tiré la tragédie; et que les Français ont été supérieurs en ce point à tous les peuples de la terre. Molière avait d’ailleurs une autre sorte de mérite, que ni Corneille, ni Racine, ni Boileau, ni La Fontaine, n’avaient pas. Il était philosophe, et il l’était dans la théorie et dans la pratique. C’est à ce philosophe que l’archevêque de Paris, Harlai, si décrié pour ses mœurs[232], refusa les vains honneurs de la sépulture: il fallut que le roi engageât ce prélat à souffrir que Molière fût enterré secrètement dans le cimetière de la petite chapelle de Saint-Joseph, rue Montmartre. Mort en 1673.
On s’est piqué à l’envi dans quelques dictionnaires nouveaux de décrier les vers de Molière, en faveur de sa prose, sur la parole de l’archevêque de Cambrai, Fénélon, qui semble en effet donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui avait ses raisons pour n’aimer que la prose poétique; mais Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir qu’à quelques négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière est plein de vers admirables, qui s’impriment facilement dans la mémoire. Le Misanthrope, les Femmes savantes, le Tartufe, sont écrits comme les satires de Boileau. L’Amphitryon est un recueil d’épigrammes et de madrigaux, faits avec un art qu’on n’a point imité depuis. La bonne poésie est à la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble, ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs d’un tableau sont à des dessins au crayon. De là vient que les Grecs et les Romains n’ont jamais eu de comédie en prose.
Mongault[233] (L’abbé de). La meilleure traduction qu’on ait faite des Lettres de Cicéron est de lui. Elle est enrichie de notes judicieuses et utiles. Il avait été précepteur du fils du duc d’Orléans, régent du royaume, et mourut, dit-on, de chagrin de n’avoir pu faire auprès de son élève la même fortune que l’abbé Dubois. Il ignorait apparemment que c’est par le caractère, et non par l’esprit, que l’on fait fortune.
Montesquieu (Charles de Secondat, baron de La Brède et de), président au parlement de Bordeaux, né en 1689, donna à l’âge de trente-deux ans les Lettres persanes, ouvrage de plaisanterie, plein de traits qui annoncent un esprit plus solide que son livre. C’est une imitation du Siamois de Dufresni et de l’Espion Turc[234]; mais imitation qui fait voir comment ces originaux devaient être écrits. Ces ouvrages d’ordinaire ne réussissent qu’à la faveur de l’air étranger; on met avec succès dans la bouche d’un Asiatique la satire de notre pays, qui serait bien moins accueillie dans la bouche d’un compatriote: ce qui est commun par soi-même devient alors singulier. Le génie qui règne dans les Lettres persanes ouvrit au président de Montesquieu les portes de l’académie française, quoique l’académie fût maltraitée dans son livre; mais en même temps la liberté avec laquelle il parle du gouvernement, et des abus de la religion, lui attira une exclusion de la part du cardinal de Fleury. Il prit un tour très adroit pour mettre le ministre dans ses intérêts; il fit faire en peu de jours une nouvelle édition de son livre[235], dans laquelle on retrancha ou on adoucit tout ce qui pouvait être condamné par un cardinal et par un ministre. M. de Montesquieu porta lui-même l’ouvrage au cardinal, qui ne lisait guère, et qui en lut une partie. Cet air de confiance, soutenu par l’empressement de quelques personnes de crédit, ramena le cardinal, et Montesquieu entra dans l’académie.
Il donna ensuite le traité sur la Grandeur et la Décadence des Romains, matière usée, qu’il rendit neuve par des réflexions très fines et des peintures très fortes: c’est une histoire politique de l’empire romain. Enfin on vit son Esprit des lois. On a trouvé dans ce livre beaucoup plus de génie que dans Grotius et dans Puffendorf. On se fait quelque violence pour lire ces auteurs; on lit l’Esprit des lois autant pour son plaisir que pour son instruction. Ce livre est écrit avec autant de liberté que les Lettres persanes; et cette liberté n’a pas peu servi au succès: elle lui attira des ennemis qui augmentèrent sa réputation, par la haine qu’ils inspiraient contre eux: ce sont ces hommes nourris dans les factions obscures des querelles ecclésiastiques, qui regardent leurs opinions comme sacrées, et ceux qui les méprisent comme sacriléges. Ils écrivirent violemment contre le président de Montesquieu; ils engagèrent la Sorbonne à examiner son livre, mais le mépris dont ils furent couverts arrêta la Sorbonne. Le principal mérite de l’Esprit des lois[236] est l’amour des lois qui règne dans cet ouvrage; et cet amour des lois est fondé sur l’amour du genre humain. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que l’éloge qu’il fait du gouvernement anglais est ce qui a plu davantage en France. La vive et piquante ironie qu’on y trouve contre l’inquisition a charmé tout le monde, hors les inquisiteurs. Ses réflexions, presque toujours profondes, sont appuyées d’exemples tirés de l’histoire de toutes les nations. Il est vrai qu’on lui a reproché de prendre trop souvent des exemples dans de petites nations sauvages et presque inconnues, sur les relations trop suspectes des voyageurs. Il ne cite pas toujours avec beaucoup d’exactitude; il fait dire, par exemple, à l’auteur du Testament politique attribué au cardinal de Richelieu, «que s’il se trouve dans le peuple quelque malheureux honnête homme, il ne faut pas s’en servir.» Le Testament politique dit seulement, à l’endroit cité, qu’il vaut mieux se servir des hommes riches et bien élevés, parcequ’ils sont moins corruptibles. Montesquieu s’est trompé dans d’autres citations, jusqu’à dire que François Iᵉʳ (qui n’était pas né lorsque Christophe Colomb découvrit l’Amérique) avait refusé les offres de Christophe Colomb[237]. Le défaut continuel de méthode dans cet ouvrage, la singulière affectation de ne mettre souvent que trois ou quatre lignes dans un chapitre, et encore de ne faire de ces quatre lignes qu’une plaisanterie, ont indisposé beaucoup de lecteurs; on s’est plaint de trouver trop souvent des saillies où l’on attendait des raisonnements; on a reproché à l’auteur d’avoir trop donné d’idées douteuses pour des idées certaines: mais, s’il n’instruit pas toujours son lecteur, il le fait toujours penser; et c’est là un très grand mérite. Ses expressions vives et ingénieuses, dans lesquelles on trouve l’imagination de Montaigne, son compatriote, ont contribué surtout à la grande réputation de l’Esprit des lois; les mêmes choses dites par un homme savant, et même plus savant que lui, n’auraient pas été lues. Enfin, il n’y a guère d’ouvrages où il y ait plus d’esprit, plus d’idées profondes, plus de choses hardies, et où l’on trouve plus à s’instruire, soit en approuvant ses opinions, soit en les combattant. On doit le mettre au rang des livres originaux qui ont illustré le siècle de Louis XIV[238], et qui n’ont aucun modèle dans l’antiquité.
Il est mort en 1755, en philosophe[239], comme il avait vécu.
Montfaucon (Bernard de), né en 1655, bénédictin, l’un des plus savants antiquaires de l’Europe. Mort en 1741.
Montfaucon de Villars (l’abbé), né en 1635, célèbre par le Comte de Gabalis. C’est une partie de l’ancienne mythologie des Perses. L’auteur fut tué, en 1675, d’un coup de pistolet. On dit que les sylphes l’avaient assassiné pour avoir révélé leurs mystères.
Montpensier (Anne-Marie-Louise d’Orléans), connue sous le nom de Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans, née à Paris, en 1627. Ses Mémoires sont plus d’une femme occupée d’elle, que d’une princesse témoin de grands événements; mais il s’y trouve des choses très curieuses; on a aussi quelques petits romans d’elle, qu’on ne lit guère. Les princes, dans leurs écrits, sont au rang des autres hommes. Si Alexandre et Sémiramis avaient fait des ouvrages ennuyeux, ils seraient négligés. On trouve plus aisément des courtisans que des lecteurs. Morte en 1693.
Montreuil (Matthieu de), né à Paris, en 1621, l’un de ces écrivains agréables et faciles dont le siècle de Louis XIV a produit un grand nombre, et qui n’ont pas laissé de réussir dans le genre médiocre. Il y a peu de vrais génies; mais l’esprit du temps et l’imitation ont fait beaucoup d’auteurs agréables. Mort à Aix, en 1692[240].
Moréri (Louis), né en Provence, en 1643. On ne s’attendait pas que l’auteur du Pays d’amour, et le traducteur de Rodriguez, entreprît dans sa jeunesse le premier dictionnaire de faits qu’on eût encore vu[241]. Ce grand travail lui coûta la vie. L’ouvrage réformé et très augmenté porte encore son nom, et n’est plus de lui. C’est une ville nouvelle bâtie sur le plan ancien. Trop de généalogies suspectes ont fait tort surtout à cet ouvrage si utile. Mort en 1680. On a fait des suppléments remplis d’erreurs.
Morin (Michel-Jean-Baptiste), né en Beaujolais, en 1583, médecin, mathématicien, et, par les préjugés du temps, astrologue. Il tira l’horoscope de Louis XIV. Malgré cette charlatanerie, il était savant. Il proposa d’employer les observations de la lune à la détermination des longitudes en mer; mais cette méthode exigeait dans les tables des mouvements de cette planète ce degré d’exactitude que les travaux réunis des premiers géomètres de ce siècle ont pu à peine leur donner. Voyez l’article Cassini. Mort en 1656.
Morin (Jean), né à Blois, en 1591, très savant dans les langues orientales et dans la critique. Mort à l’Oratoire, en 1659.
Morin (Simon), né en Normandie, en 1623. On ne parle ici de lui que pour déplorer sa fatale folie et celle de Desmarets Saint-Sorlin, son accusateur[242]. Saint-Sorlin fut un fanatique qui en dénonça un autre. Morin, qui ne méritait que les Petites-Maisons, fut brûlé vif en 1663, avant que la philosophie eût fait assez de progrès pour empêcher les savants de dogmatiser, et les juges d’être si cruels.
Motteville (Françoise Bertaut[243] de), née en 1615, en Normandie. Cette dame a écrit des Mémoires qui regardent particulièrement la reine Anne, mère de Louis XIV. On y trouve beaucoup de petits faits, avec un grand air de sincérité. Morte en 1689.
Naudé (Gabriel), né à Paris, en 1600; médecin, et plus philosophe que médecin. Attaché d’abord au cardinal Barberin, à Rome, puis au cardinal de Richelieu, au cardinal Mazarin, et ensuite à la reine Christine, dont il alla quelque temps grossir la cour savante; retiré enfin à Abbeville, où il mourut dès qu’il fut libre. De tous ses livres, son Apologie des grands hommes accusés de magie est presque le seul qui soit demeuré. On ferait un plus gros livre des grands hommes accusés d’impiété depuis Socrate.
«...... Populus nam solos credit habendos
Esse Deos quos ipse colit.»
Juv., sat. XV, v. 37.
Mort en 1653.
Nemours (Marie de Longueville, duchesse de), née en 1625. On a d’elle des Mémoires où l’on trouve quelques particularités des temps malheureux de la fronde. Morte en 1707.
Nevers (Philippe-Julien Mazarin Mancini, duc de). On a de lui des pièces de poésie d’un goût très singulier. Il ne faut pas s’en rapporter au sonnet parodié par Racine et Despréaux:
Dans un palais doré, Nevers jaloux et blême
Fait des vers où jamais personne n’entend rien.
Il en fesait qu’on entendait très aisément et avec grand plaisir, comme ceux-ci contre Rancé, le fameux réformateur de la Trappe, qui avait écrit contre l’archevêque Fénélon:
Cet abbé qu’on croyait pétri de sainteté,
Vieilli dans la retraite et dans l’humilité,
Orgueilleux de ses croix, bouffi de sa souffrance,
Rompt ses sacrés statuts en rompant le silence;
Et, contre un saint prélat s’animant aujourd’hui,
Du fond de ses déserts déclame contre lui;
Et moins humble de cœur que fier de sa doctrine,
Il ose décider ce que Rome examine.
Son esprit et ses talents se sont perfectionnés dans son petit-fils[244]. Mort en 1707.
Nicéron (Jean-Pierre), barnabite, né à Paris, en 1685, auteur des Mémoires sur les hommes illustres dans les lettres. Tous ne sont pas illustres, mais il parle de chacun convenablement; il n’appelle point un orfèvre grand homme. Il mérite d’avoir place parmi les savants utiles. Mort en 1738.
Nicole (Pierre), né à Chartres, en 1625, un des meilleurs écrivains de Port-Royal. Ce qu’il a écrit contre les jésuites n’est guère lu aujourd’hui; et ses Essais de morale, qui sont utiles au genre humain, ne périront pas. Le chapitre, surtout, des moyens de conserver la paix dans la société, est un chef-d’œuvre auquel on ne trouve rien d’égal en ce genre dans l’antiquité; mais cette paix est peut-être aussi difficile à établir que celle de l’abbé de Saint-Pierre. Mort en 1695.
Nivelle de La Chaussée (Pierre-Claude). Il a fait quelques comédies dans un genre nouveau et attendrissant, qui ont eu du succès. Il est vrai que pour faire des comédies il lui manquait le génie comique. Beaucoup de personnes de goût ne peuvent souffrir des comédies où l’on ne trouve pas un trait de bonne plaisanterie; mais il y a du mérite à savoir toucher, à bien traiter la morale, à faire des vers bien tournés et purement écrits: c’est le mérite de cet auteur. Il était né sous Louis XIV[245]. On lui a reproché que ce qui approche du tragique dans ses pièces n’est pas toujours assez intéressant, et que ce qui est du ton de la comédie n’est pas plaisant. L’alliage de ces deux métaux est difficile à trouver. On croit que La Chaussée est un des premiers après ceux qui ont eu du génie. Il est mort vers l’année 1750[246].
Nodot, n’est connu que par ses fragments de Pétrone, qu’il dit avoir trouvés à Belgrade, en 1688. Les lacunes qu’il a en effet remplies ne me paraissent pas d’un aussi mauvais latin que ses adversaires le disent. Il y a des expressions, à la vérité, dont ni Cicéron, ni Virgile, ni Horace, ne se servent; mais le vrai Pétrone est plein d’expressions pareilles, que de nouvelles mœurs et de nouveaux usages avaient mises à la mode. Au reste, je ne fais cet article touchant Nodot que pour faire voir que la satire de Pétrone n’est point du tout celle que le consul Pétrone envoya, dit-on, à Néron, avant de se faire ouvrir les veines: «Flagitia principis sub nominibus exoletorum feminarumque, et novitate cujusque stupri perscripsit, atque obsignata misit Neroni[247].»
On a prétendu que le professeur Agamemnon est Sénèque; mais le style de Sénèque est précisément le contraire de celui d’Agamemnon, turgida oratio; Agamemnon est un plat déclamateur de collége.
On ose dire que Trimalcion est Néron. Comment un jeune empereur, qui après tout avait de l’esprit et des talents, peut-il être représenté par un vieux financier ridicule, qui donne à dîner à des parasites plus ridicules encore, et qui parle avec autant d’ignorance et de sottise que le Bourgeois gentilhomme de Molière?
Comment la crasseuse et idiote Fortunata, qui est fort au-dessous de madame Jourdain, pourrait-elle être la femme ou la maîtresse de Néron? quel rapport des polissons de collége, qui vivent de petits larcins dans des lieux de débauche obscurs, peuvent-ils avoir avec la cour magnifique et voluptueuse d’un empereur? Quel homme sensé, en lisant cet ouvrage licencieux, ne jugera pas qu’il est d’un homme effréné, qui a de l’esprit, mais dont le goût n’est pas encore formé; qui fait tantôt des vers très agréables, et tantôt de très mauvais; qui mêle les plus basses plaisanteries aux plus délicates, et qui est lui-même un exemple de la décadence du goût dont il se plaint?
La clef qu’on a donnée de Pétrone ressemble à celle des Caractères de La Bruyère; elle est faite au hasard.
Ozanam (Jacques), Juif d’origine, né près de Dombes, en 1642. Il apprit la géométrie sans maître, dès l’âge de quinze ans. Il est le premier qui ait fait un dictionnaire de mathématiques. Ses Récréations mathématiques et physiques ont toujours un grand débit; mais ce n’est plus l’ouvrage d’Ozanam, comme les dernières éditions de Moréri ne sont plus son ouvrage. Mort en 1717.
Pagi (Antoine), Provençal, né en 1624, franciscain. Il a corrigé Baronius, et a eu pension du clergé pour cet ouvrage. Mort en 1699.
Papin (Isaac), né à Blois en 1657, calviniste. Ayant quitté sa religion, il écrivit contre elle. Mort en 1709.
Pardies (Ignace-Gaston), jésuite, né à Pau, en 1636, connu par ses Éléments de géométrie, et par son livre sur l’Ame des bêtes[248]. Prétendre avec Descartes que les animaux sont de pures machines privées du sentiment dont ils ont les organes, c’est démentir l’expérience et insulter la nature. Avancer qu’un esprit pur les anime, c’est dire ce qu’on ne peut prouver. Reconnaître que les animaux sont doués de sensations et de mémoire, sans savoir comment cela s’opère, ce serait parler en sage qui sait que l’ignorance vaut mieux que l’erreur: car quel est l’ouvrage de la nature dont on connaisse les premiers principes? Mort en 1673.
Parent (Antoine), né à Paris, en 1666, bon mathématicien. Il est encore un de ceux qui apprirent la géométrie sans maître. Ce qu’il y a de plus singulier de lui, c’est qu’il vécut long-temps à Paris, libre et heureux, avec moins de deux cents livres de rente. Mort en 1716.
Pascal (Blaise), fils du premier intendant qu’il y eut à Rouen, né en 1623, génie prématuré. Il voulut se servir de la supériorité de ce génie comme les rois de leur puissance; il crut tout soumettre et tout abaisser par la force. Ce qui a le plus révolté certains lecteurs dans ses Pensées[249], c’est l’air despotique et méprisant dont il débute. Il ne fallait commencer que par avoir raison. Au reste, la langue et l’éloquence lui doivent beaucoup. Les ennemis de Pascal et d’Arnauld firent supprimer leurs éloges dans le livre des Hommes illustres de Perrault. Sur quoi on cita ce passage de Tacite (Ann. III, 76), «Præfulgebant Cassius atque Brutus eo ipso quod effigies eorum non visebantur.» Mort en 1662.
Patin (Gui), né à Houdan, en 1601, médecin, plus fameux par ses Lettres médisantes que par sa médecine. Son recueil de Lettres a été lu avec avidité, parcequ’elles contiennent des nouvelles et des anecdotes que tout le monde aime, et des satires qu’on aime davantage. Il sert à faire voir combien les auteurs contemporains qui écrivent précipitamment les nouvelles du jour, sont des guides infidèles pour l’histoire. Ces nouvelles se trouvent souvent fausses ou défigurées par la malignité; d’ailleurs, cette multitude de petits faits n’est guère précieuse qu’aux petits esprits. Mort en 1672.
Patin (Charles), né à Paris, en 1633, fils de Gui Patin. Ses ouvrages sont lus des savants, et les Lettres de son père le sont des gens oisifs. Charles Patin, très savant antiquaire, quitta la France, et mourut professeur en médecine à Padoue, en 1693.
Patru (Olivier), né à Paris en 1604, le premier qui ait introduit la pureté de la langue dans le barreau. Il reçut dans sa dernière maladie une gratification de Louis XIV, à qui l’on dit qu’il n’était pas riche. Mort en 1681.
Pavillon (Étienne), né à Paris, en 1632, avocat général au parlement de Metz, connu par quelques poésies écrites naturellement. Mort en 1705.
Pellisson-Fontanier (Paul), né calviniste à Béziers, en 1624; poëte médiocre, à la vérité, mais homme très savant et très éloquent; premier commis et confident du surintendant Fouquet; mis à la Bastille en 1661. Il y resta quatre ans et demi, pour avoir été fidèle à son maître. Il passa le reste de sa vie à prodiguer des éloges au roi, qui lui avait ôté sa liberté: c’est une chose qu’on ne voit que dans les monarchies. Beaucoup plus courtisan que philosophe, il changea de religion, et fit sa fortune. Maître des comptes, maître des requêtes, et abbé, il fut chargé d’employer le revenu du tiers des économats à faire quitter aux huguenots leur religion, qu’il avait quittée. Son Histoire de l’académie fut très applaudie. On a de lui beaucoup d’ouvrages, des Prières pendant la messe, un Recueil de pièces galantes, un Traité sur l’Eucharistie, beaucoup de vers amoureux à Olympe. Cette Olympe était mademoiselle Desvieux, qu’on prétend avoir épousé le célèbre Bossuet avant qu’il entrât dans l’Église[250]. Mais ce qui a fait le plus d’honneur à Pellisson, ce sont ses excellents discours pour M. Fouquet, et son Histoire de la conquête de la Franche-Comté. Les protestants ont prétendu qu’il était mort avec indifférence; les catholiques ont soutenu le contraire, et tous sont convenus qu’il mourut sans sacrements. Mort en 1693.
Perrault (Claude), né à Paris en 1613[251]. Il fut médecin, mais il n’exerça la médecine que pour ses amis. Il devint, sans aucun maître, habile dans tous les arts qui ont rapport au dessin, et dans les mécaniques. Bon physicien, grand architecte, il encouragea les arts sous la protection de Colbert, et eut de la réputation malgré Boileau. Il a publié plusieurs Mémoires sur l’anatomie comparée, dans les recueils de l’académie des sciences, et une magnifique édition de Vitruve. La traduction et les dessins qui l’embellissent sont également ses ouvrages. Mort en 1688.
Perrault (Charles), né en 1633, frère de Claude. Contrôleur-général des bâtiments sous Colbert, donna la forme aux académies de peinture, de sculpture, et d’architecture. Utile aux gens de lettres, qui le recherchèrent pendant la vie de son protecteur, et qui l’abandonnèrent ensuite. Ou lui a reproché d’avoir trouvé trop de défauts dans les anciens; mais sa grande faute est de les avoir critiqués maladroitement, et de s’être fait des ennemis de ceux même qu’il pouvait opposer aux anciens. Cette dispute a été et sera long-temps une affaire de parti, comme elle l’était du temps d’Horace. Que de gens encore en Italie qui, ne pouvant lire Homère qu’avec dégoût, et lisant tous les jours l’Arioste et le Tasse avec transport, appellent encore Homère incomparable! Mort en 1703.
N. B. Il est dit dans les Anecdotes littéraires, tome II, page 27, qu’Addison ayant fait présent de ses ouvrages à Despréaux, celui-ci lui répondit qu’il n’aurait jamais écrit contre Perrault, s’il eût vu de si excellentes pièces d’un moderne. Comment peut-on imprimer un tel mensonge? Boileau ne savait pas un mot d’anglais, aucun Français n’étudiait alors cette langue. Ce n’est que vers l’an 1730 qu’on commença à se familiariser avec elle. Et d’ailleurs, quand même Addison, qui s’est moqué de Boileau, aurait été connu de lui, pourquoi Boileau n’aurait-il pas écrit contre Perrault, en faveur des anciens dont Addison fait l’éloge dans tous ses ouvrages? Encore une fois[252], défions-nous de tous ces ana, de toutes ces petites anecdotes. Un sûr moyen de dire des sottises est de répéter au hasard ce qu’on a entendu dire.
Perrot d’Ablancourt (Nicolas), d’une ancienne famille du parlement de Paris, né à Vitri[253] en 1606, traducteur élégant, et dont on appela chaque traduction la belle infidèle: mort pauvre en 1664.
Petau (Denys), né à Orléans, en 1583, jésuite. Il a réformé la chronologie. On a de lui soixante et dix ouvrages. Mort en 1652.
Petis de La Croix (François), l’un de ceux dont le grand ministre Colbert encouragea et récompensa le mérite. Louis XIV l’envoya en Turquie et en Perse, à l’âge de seize ans, pour apprendre les langues orientales. Qui croirait qu’il a composé une partie de la vie de Louis XIV en arabe, et que ce livre est estimé dans l’Orient? On a de lui l’Histoire de Gengis-Kan[254] et de Tamerlan, tirée des anciens auteurs arabes, et plusieurs livres utiles; mais sa traduction des Mille et un jours est ce qu’on lit le plus:
L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
La Fontaine, IX, 6.
Mort en 1713.
Petit (Pierre), né à Paris, en 1617, philosophe et savant. Il n’a écrit qu’en latin. Mort en 1687.
Pezron (Paul), de l’ordre de Citeaux, né en Bretagne, en 1639, grand antiquaire, qui a travaillé sur l’origine de la langue des Celtes. Mort en 1706.
Polignac (Melchior de), cardinal, né au Puy, en Vélay, en 1661, aussi bon poëte latin qu’on peut l’être dans une langue morte; très éloquent dans la sienne; l’un de ceux qui ont prouvé qu’il est plus aisé de faire des vers latins que des vers français. Malheureusement pour lui, en combattant Lucrèce il combat Newton. Mort en 1741[255].
Pontis (Louis de). Ses Mémoires ont été tellement en vogue, qu’il est nécessaire de dire que cet homme, qui a fait tant de belles choses pour le service du roi, est le seul qui en ait jamais parlé. Aussi ses Mémoires ne sont pas de lui; ils sont de Dufossé, écrivain de Port-Royal. Il feint que son héros portait le nom de sa terre en Dauphiné. Il n’y a point en Dauphiné de seigneurie de Pontis. Il est même fort douteux que Pontis ait existé[256]. Le Dictionnaire historique portatif[257], en quatre volumes, assure que ces Mémoires sont vrais. Ils sont cependant remplis de fables, comme l’a démontré le P. d’Avrigni, dans la préface de ses Mémoires historiques.
Porée (Charles), né en Normandie[258] en 1675, jésuite; du petit nombre de professeurs qui ont eu de la célébrité chez les gens du monde; éloquent dans le goût de Sénèque; poëte, et très bel esprit. Son plus grand mérite fut de faire aimer les lettres et la vertu à ses disciples. Mort en 1741.
Puységur (Jacques de Chastenet, maréchal de). Il nous a laissé l’Art de la guerre, comme Boileau a donné l’Art poétique[259].
Quesnel (Pasquier), né en 1634, de l’Oratoire. Il a été malheureux, en ce qu’il s’est vu le sujet d’une grande division parmi ses compatriotes. D’ailleurs, il a vécu pauvre et dans l’exil. Ses mœurs étaient sévères comme celles de tous ceux qui ne sont occupés que de disputes. Trente pages changées et adoucies dans son livre auraient épargné des querelles à sa patrie; mais il eût été moins célèbre. Mort en 1719.
Quinault (Philippe), né à Paris en 1636, auditeur des comptes, célèbre par ses belles poésies lyriques, et par la douceur qu’il opposa aux satires très injustes de Boileau. Quinault était, dans son genre, très supérieur à Lulli. On le lira toujours; et Lulli, à son récitatif près, ne peut plus être chanté. Cependant on croyait, du temps de Quinault, qu’il devait à Lulli sa réputation. Le temps apprécie tout. Il eut part, comme les autres grands hommes, aux récompenses que donna Louis XIV, mais une part médiocre; les grandes graces furent pour Lulli. Mort en 1688.
N. B. Il est rapporté dans les Anecdotes littéraires[260] que Boileau, étant à la salle de l’Opéra de Versailles, dit à l’officier qui plaçait: Monsieur, mettez-moi dans un endroit où je n’entende point les paroles. J’estime fort la musique de Lulli, mais je méprise souverainement les vers de Quinault.
Il n’y a nulle apparence que Boileau ait dit cette grossièreté. S’il s’était borné à dire, mettez-moi dans un endroit où je n’entende que la musique, cela n’eût été que plaisant, mais n’eût pas été moins injuste. On a surpassé prodigieusement Lulli dans tout ce qui n’est pas récitatif; mais personne n’a jamais égalé Quinault.
Quinci (le marquis de), lieutenant-général d’artillerie, auteur de l’Histoire militaire de Louis XIV. Il entre dans de grands détails, utiles pour ceux qui veulent suivre dans leur lecture les opérations d’une campagne. Ces détails pourraient fournir des exemples, s’il y avait des cas pareils; mais il ne s’en trouve jamais, ni dans les affaires, ni dans la guerre. Les ressemblances sont toujours imparfaites, les différences toujours grandes. La conduite de la guerre est comme les jeux d’adresse, qu’on n’apprend que par l’usage; et les jours d’action sont quelquefois des jeux de hasard.
Racine (Jean), né à la Ferté-Milon en 1639, élevé à Port-Royal. Il portait encore l’habit ecclésiastique quand il fit la tragédie de Théagène, qu’il présenta à Molière, et celle des Frères ennemis, dont Molière lui donna le sujet. Il est intitulé prieur de l’Épinai dans le privilége de l’Andromaque. Louis XIV fut sensible à son extrême mérite. Il lui donna une charge de gentilhomme ordinaire, le nomma quelquefois des voyages de Marli, le fit coucher dans sa chambre, dans une de ses maladies, et le combla de gratifications. Cependant Racine mourut de chagrin ou de crainte de lui avoir déplu. Il n’était pas aussi philosophe que grand poëte. On lui a rendu justice fort tard. «Nous avons été touchés, dit Saint-Évremond, de Mariamne, de Sophonisbe, d’Alcyonée, d’Andromaque, et de Britannicus.» C’est ainsi qu’on mettait non seulement la mauvaise Sophonisbe de Corneille, mais encore les impertinentes pièces d’Alcyonée et de Mariamne[261], à côté de ces chefs-d’œuvre immortels. L’or est confondu avec la boue pendant la vie des artistes, et la mort les sépare.
Il est à remarquer que Racine ayant consulté Corneille sur sa tragédie d’Alexandre, Corneille lui conseilla de ne plus faire de tragédies, et lui dit qu’il n’avait nul talent pour ce genre d’écrire[262]. N’oublions pas qu’il écrivit contre les jansénistes, et qu’il se fit ensuite janséniste. Mort en 1699.
Racine[263] (Louis), fils de l’immortel Jean Racine, a marché sur les traces de son père, mais dans un sentier plus étroit et moins fait pour les muses. Il entendait la mécanique des vers aussi bien que son père, mais il n’en avait ni l’ame ni les graces. Il manquait d’ailleurs d’invention et d’imagination. Janséniste comme son père, il ne fit des vers que pour le jansénisme. On en trouve de très beaux dans le poëme de la Grace, et dans celui de la Religion, ouvrage trop didactique et trop monotone, copié des Pensées de Pascal, mais rempli de beaux détails, tels que ces vers du chant second, dans lequel il traduit Lucrèce pour le réfuter:
Cet esprit, ô mortels, qui vous rend si jaloux,
N’est qu’un feu qui s’allume et s’éteint avec nous.
Quand par d’affreux sillons l’implacable vieillesse
A sur un front hideux imprimé la tristesse;
Que, dans un corps courbé sous un amas de jours,
Le sang, comme à regret, semble achever son cours;
Lorsqu’en des yeux couverts d’un lugubre nuage
Il n’entre des objets qu’une infidèle image;
Qu’en débris chaque jour le corps tombe et périt:
En ruines aussi je vois tomber l’esprit.
L’ame mourante alors, flambeau sans nourriture,
Jette par intervalle une lueur obscure.
Triste destin de l’homme! il arrive au tombeau
Plus faible, plus enfant qu’il ne l’est au berceau.
La mort d’un coup fatal frappe enfin l’édifice;
Dans un dernier soupir, achevant son supplice,
Lorsque, vide de sang, le cœur reste glacé,
Son ame s’évapore, et tout l’homme est passé.
Il s’élève quelquefois dans ce poëme contre le tout est bien des lords Shaftesbury et Bolingbroke, si bien mis en vers par Pope.
Sans doute qu’à ces mots, des bords de la Tamise,
Quelque abstrait raisonneur qui ne se plaint de rien,
Dans son flegme anglican répondra: Tout est bien.
Racine, en qualité de janséniste, croyait que presque tout est mal depuis long-temps; il accuse Pope d’irréligion. Pope était fils d’un papiste, c’est ainsi qu’on appelle en Angleterre les catholiques romains. Pope, élevé dans cette religion qu’il tourne quelquefois en ridicule dans ses épîtres, ne voulut cependant pas la quitter quoiqu’il fût philosophe, où plutôt parcequ’il était assez philosophe pour croire que ce n’était pas la peine de changer. Il fut très piqué des accusations de Louis Racine. Ramsay entreprit de les concilier. C’était un Écossais du clan des Ramsay, et qui en avait pris le nom, suivant l’usage de ce pays. Il était venu en France après avoir essayé du presbytérianisme, de l’église anglicane, et du quakerisme, et s’était attaché à l’illustre Fénélon, dont il a depuis écrit la vie. C’est lui qui est l’auteur des Voyages de Cyrus, très faible imitation du Télémaque. Il imagina d’écrire à Louis Racine une lettre sous le nom de Pope, dans laquelle celui-ci semble se justifier.
J’avais vécu une année entière avec Pope; je savais qu’il était incapable d’écrire en français, qu’il ne parlait point du tout notre langue, et qu’à peine il pouvait lire nos auteurs; c’était une chose publique en Angleterre. J’avertis Louis Racine que cette lettre était de Ramsay, et non de Pope. Je voulus lui faire sentir le ridicule de cette supercherie: j’en instruisis même le public dans un chapitre sur Pope[264], qui a été imprimé plusieurs fois du vivant de Pope même. Cependant, après sa mort, l’abbé Ladvocat a imprimé cette lettre, forgée par Ramsay, et l’a imputée à Pope, dans son Dictionnaire historique portatif, où il copie plusieurs articles des premières éditions de cette liste des écrivains du siècle de Louis XIV, mais où il insère des anecdotes entièrement fausses. Il est juste de faire connaître au public la vérité.
Rancé (Armand-Jean Le Bouthillier de), né en 1626, commença par traduire Anacréon, et institua la réforme effrayante de la Trappe, en 1664. Il se dispensa, comme législateur, de la loi qui force ceux qui vivent dans ce tombeau, à ignorer ce qui se passe sur la terre. Il écrivit avec éloquence. Quelle inconstance dans l’homme! Après avoir fondé et gouverné son institut, il se démit de sa place, et voulut la reprendre. Mort en 1700[265].
Rapin (Réné), né à Tours, en 1621, jésuite, connu par le Poëme des jardins en latin, et par beaucoup d’ouvrages de littérature. Mort en 1687.
Rapin de Thoiras (Paul), né à Castres en 1661, réfugié en Angleterre, et long-temps officier. L’Angleterre lui fut long-temps redevable de la seule bonne histoire complète qu’on eût faite de ce royaume, et de la seule impartiale qu’on eût d’un pays où l’on n’écrivait que par esprit de parti; c’était même la seule histoire qu’on pût citer en Europe comme approchante de la perfection qu’on exige de ces ouvrages, jusqu’à ce qu’enfin on ait vu paraître celle du célèbre Hume, qui a su écrire l’histoire en philosophe. Mort à Vésel, en 1725.
Régis (Pierre-Silvain), né en Agenois, en 1632. Ses livres de philosophie n’ont plus de cours depuis les grandes découvertes qu’on a faites. Mort en 1707.
Regnard (Jean-François), né à Paris, en 1656[266]. Il eût été célèbre par ses seuls voyages. C’est le premier Français qui alla jusqu’en Laponie. Il grava sur un rocher ce vers:
«Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.»
Pris sur la mer de Provence par des corsaires, esclave à Alger, racheté, établi en France dans les charges de trésorier de France et de lieutenant des eaux et forêts, il vécut en voluptueux et en philosophe. Né avec un génie vif, gai, et vraiment comique, sa comédie du Joueur est mise à côté de celles de Molière. Il faut se connaître peu aux talents et au génie des auteurs pour penser qu’il ait dérobé cette pièce à Dufresni. Il dédia la comédie des Ménechmes à Despréaux, et ensuite il écrivit contre lui[267], parceque Boileau ne lui rendit pas assez de justice. Cet homme si gai mourut de chagrin[268] à cinquante-quatre ans. On prétend même qu’il avança ses jours. Mort en 1710.
Regnier Desmarets (François-Séraphin), né à Paris, en 1632. Il a rendu de grands services à la langue, et est auteur de quelques poésies françaises et italiennes. Il fit passer une de ses pièces italiennes pour être de Pétrarque. Il n’eût pas fait passer ses vers français sous le nom d’un grand poëte. Mort en 1713.
Renaudot (Théophraste), médecin, très savant en plus d’un genre, le premier auteur des gazettes en France[269]. Mort en 1658.
Renaudot (Eusèbe), né en 1646, très savant dans l’histoire, et dans les langues de l’Orient. On peut lui reprocher d’avoir empêché que le dictionnaire de Bayle ne fût imprimé en France. Mort en 1720.
Retz. Voyez Gondi.
Reynau (Charles-Réné), de l’Oratoire, de l’académie des sciences, né en 1656, auteur de l’Analyse démontrée, publiée en 1708. On l’appela l’Euclide de la haute géométrie. Mort en 1728.
Richelet (César-Pierre), né en 1631, le premier qui ait donné un dictionnaire presque tout satirique, exemple plus dangereux qu’utile. Il est aussi le premier auteur des dictionnaires de rimes, tristes ouvrages, qui font voir combien il est peu de rimes nobles et riches dans notre poésie, et qui prouvent l’extrême difficulté de faire de bons vers dans notre langue. Mort en 1698.
Richelieu[270] (Armand-Jean Duplessis, cardinal de), né à Paris, en 1585. Puisque Louis XIV naquit pendant son ministère, on doit mettre parmi les écrivains de ce siècle illustre le fondateur de l’académie française, auteur lui-même de plusieurs ouvrages. Il fit la Méthode des controverses[271] dans son exil à Avignon, après l’assassinat du maréchal d’Ancre, et de la Galigaï, ses protecteurs. Les principaux points de la Religion catholique défendus, l’Instruction du Chrétien, et la Perfection du Chrétien, sont à peu près de ce temps-là. Il est bien sûr qu’il ne composait pas la Perfection du Chrétien du temps qu’il fesait condamner à mort le maréchal de Marillac dans sa propre maison de Ruel, et qu’il était avec Marion Delorme dans un appartement, lorsque les commissaires prononcèrent l’arrêt de mort dicté par lui. On sait aussi qu’il y a beaucoup de vers de sa façon dans la tragi-comédie allégorique intitulée Europe, et dans la tragédie de Mirame. On sait qu’il donnait à cinq auteurs[272] les sujets des pièces représentées au palais-cardinal, et qu’il eût mieux fait de s’en tenir au seul Corneille, sans même lui fournir de sujet. Le plus beau de ses ouvrages est la digue de La Rochelle.
L’abbé Ladvocat, bibliothécaire de Sorbonne, prétend, dans son Dictionnaire historique, que le cardinal de Richelieu est l’auteur de ce testament[273] qui a fait tant de bruit, et qui est supposé. Il croit devoir ce respect à la mémoire du bienfaiteur de la Sorbonne; mais c’est rendre un mauvais service à sa mémoire, que de l’accuser d’avoir fait un livre où il n’y a que des erreurs et des fautes de toute espèce. Si malheureusement un ministre d’état avait pu composer un si mauvais ouvrage, tout ce qu’on en devrait conclure, c’est qu’on pourrait être un grand ministre, ou plutôt un ministre heureux, avec une grande ignorance des faits les plus communs, des erreurs grossières, et des projets ridicules. C’est donc venger la mémoire du cardinal de Richelieu, que de démontrer, comme on l’a fait, qu’il ne peut être l’auteur de ce testament qui, sans son nom, aurait été ignoré à jamais.
L’abbé Ladvocat, tout bibliothécaire qu’il était de la Sorbonne, s’est trompé en disant qu’on avait retrouvé dans cette bibliothèque un manuscrit de cet ouvrage apostillé de la main du cardinal. Le seul manuscrit apostillé ainsi est au dépôt des affaires étrangères; il n’y fut porté qu’en 1705. Ce n’est point le testament qui est apostillé, c’est une narration succincte composée par l’abbé de Bourzeis, à laquelle on avait, long-temps après, ajouté ce testament prétendu: et les notes marginales même, écrites de la main du cardinal, prouvent que cette narration succincte n’était pas de lui; elles indiquent les omissions de l’abbé de Bourzeis, et ce qu’il devait résoudre. Voyez la réponse à M. de Foncemagne[274].
On attribue encore au cardinal de Richelieu une Histoire de la mère et du fils; c’est un récit assez infidèle des malheureux démêlés de Louis XIII avec sa mère. Cette histoire faible et tronquée est probablement de Mézerai: mais dans la multitude des livres dont nous sommes accablés aujourd’hui, qu’importe de quelle main soit un ouvrage médiocre[275]? Mort en 1642.
Rohault (Jacques), né à Amiens, en 1620. Il abrégea et il exposa avec clarté et méthode la philosophie de Descartes: mais aujourd’hui cette philosophie, erronée presque en tout, n’a d’autre mérite que celui d’avoir été opposée aux erreurs anciennes. Mort en 1675.
Rollin (Charles), né à Paris, en 1661, recteur de l’université. Le premier de ce corps qui a écrit en français avec pureté et noblesse. Quoique les derniers tomes de son Histoire ancienne, faits trop à la hâte, ne répondent pas aux premiers, c’est encore la meilleure compilation qu’on ait en aucune langue, parceque les compilateurs sont rarement éloquents, et que Rollin l’était. Son livre vaudrait beaucoup mieux si l’auteur avait été philosophe. Il y a beaucoup d’histoires anciennes; il n’y en a aucune dans laquelle on aperçoive cet esprit philosophique qui distingue le faux du vrai, l’incroyable du vraisemblable, et qui sacrifie l’inutile. Mort en 1740.
Rotrou (Jean), né en 1609, le fondateur du théâtre. La première scène et une partie du quatrième acte de Venceslas sont des chefs-d’œuvre. Corneille l’appelait son père. On sait combien le père fut surpassé par le fils. Venceslas ne fut composé qu’après le Cid; il est tiré entièrement, comme le Cid, d’une tragédie espagnole. Mort en 1650.
Rousseau (Jean-Baptiste), né à Paris en 1669[276]. De beaux vers, de grandes fautes et de longs malheurs le rendirent très fameux. Il faut, ou lui imputer les couplets qui le firent bannir, couplets semblables à plusieurs qu’il avait avoués, ou flétrir deux tribunaux qui prononcèrent contre lui. Ce n’est pas que deux tribunaux, et même des corps plus nombreux, ne puissent commettre unanimement de très violentes injustices, quand l’esprit de parti domine. Il y avait un parti furieux acharné contre Rousseau. Peu d’hommes ont autant excité et senti la haine. Tout le public fut soulevé contre lui jusqu’à son bannissement, et même encore quelques années après; mais enfin les succès de La Motte, son rival, l’accueil qu’on lui fesait, sa réputation qu’on croyait usurpée, l’art qu’il avait eu de s’établir une espèce d’empire dans la littérature, révoltèrent contre lui tous les gens de lettres, et les ramenèrent à Rousseau, qu’ils ne craignaient plus. Ils lui rendirent presque tout le public. La Motte leur parut trop heureux, parcequ’il était riche et accueilli. Ils oubliaient que cet homme était aveugle et accablé de maladies. Ils voyaient dans Rousseau un banni infortuné, sans songer qu’il est plus triste d’être aveugle et malade que de vivre à Vienne et à Bruxelles. Tous deux étaient en effet très malheureux; l’un par la nature, l’autre par l’aventure funeste qui le fit condamner. Tous deux servent à faire voir combien les hommes sont injustes, combien ils varient dans leurs jugements, et qu’il y a de la folie à se tourmenter pour arracher leurs suffrages. Mort à Bruxelles, en 1740[277].
Rousseau eut rarement dans ses ouvrages de l’aménité, des graces, du sentiment, de l’invention; il savait très bien tourner une épigramme licencieuse et une stance. Ses épîtres sont écrites avec une plume de fer trempée dans le fiel le plus dégoûtant. Il appelle mesdemoiselles Louvancourt, qui étaient trois sœurs très aimables, trio de louves acharnées[278]: il appelle le conseiller d’état Rouillé tabarin mordant, caustique et rustre, après lui avoir prodigué des louanges dans une ode assez médiocre[279]. Les mots de maroufles, de bélîtres, salissent ses épîtres. Il faut, sans doute, opposer une noble fierté à ses ennemis; mais ces basses injures sans gaîté, sans agréments, sont le contraire d’une ame noble.
Quant aux couplets qui le firent bannir, voyez les articles La Motte et Saurin.
On se contentera de remarquer ici que Rousseau ayant avoué qu’il avait fait cinq de ces malheureux couplets, il était coupable de tous les autres au tribunal de tous les juges et de tous les honnêtes gens. Sa conduite après sa condamnation n’est nullement une preuve en sa faveur; on a entre les mains des lettres du sieur Médine[280] de Bruxelles, du 7 mai 1737, conçues en ces termes: «Rousseau n’avait d’autre table que la mienne, d’autre asile que chez moi; il m’avait baisé et embrassé cent fois le jour qu’il força mes créanciers à me faire arrêter.»
Qu’on joigne à cela un pélerinage fait par Rousseau à Notre-Dame de Hall, et qu’on juge s’il doit en être cru sur sa parole dans l’affaire des couplets[281].
Ruinart (Thierri), bénédictin, né en 1657, laborieux critique. Il a soutenu contre Dodwell[282] l’opinion que l’Église eut dans les premiers temps une foule prodigieuse de martyrs. Peut-être n’a-t-il pas assez distingué les martyrs et les morts ordinaires; les persécutions pour cause de religion, et les persécutions politiques. Quoi qu’il en soit, il est au nombre des savants hommes du temps. C’est principalement dans ce siècle que les bénédictins ont fait les plus profondes recherches, comme Martène[283] sur les anciens rites de l’Église. Thuillier[284] et tant d’autres ont achevé de tirer de dessous terre les décombres du moyen âge. C’est encore un genre nouveau qui n’appartient qu’au siècle de Louis XIV; et ce n’est qu’en France que les bénédictins y ont excellé. Mort en 1709.
Sablière (Antoine Rambouillet de La). Ses madrigaux sont écrits avec une finesse qui n’exclut pas le naturel. Mort en 1680.
Saci (Louis-Isaac Le Maistre de), né en 1613, l’un des bons écrivains de Port-Royal. C’est de lui qu’est la Bible de Royaumont[285], et une traduction des comédies de Térence. Mort en 1684. Son frère, Antoine Le Maistre[286], se retira comme lui à Port-Royal. Il avait été avocat; on le croyait un homme très éloquent, mais on ne le crut plus dès qu’il eut cédé à la vanité de faire imprimer ses plaidoyers. Un autre Saci[287], avocat, et de l’académie française, mais d’une autre famille, a donné une traduction estimée des Lettres de Pline, en 1701.
Saint-Aulaire (François-Joseph de Beaupoil, marquis de). C’est une chose très singulière que les plus jolis vers qu’on ait de lui aient été faits lorsqu’il était plus que nonagénaire. Il ne cultiva guère le talent de la poésie qu’à l’âge de plus de soixante ans, comme le marquis de La Fare. Dans les premiers vers qu’on connut de lui, on trouve ceux-ci qu’on attribua à La Fare:
O muse légère et facile,
Qui, sur le coteau d’Hélicon,
Vîntes offrir au vieil Anacréon
Cet art charmant, cet art utile
Qui sait rendre douce et tranquille
La plus incommode saison;
Vous qui de tant de fleurs sur le Parnasse écloses,
Orniez à ses côtés les Graces et les Ris,
Et qui cachiez ses cheveux gris
Sous tant de couronnes de roses, etc.
Ce fut sur cette pièce qu’il fut reçu à l’académie; et Boileau alléguait cette même pièce pour lui refuser son suffrage. Il est mort en 1742, à près de cent ans, d’autres disent à cent deux. Un jour, à l’âge de plus de quatre-vingt-quinze ans, il soupait avec madame la duchesse du Maine: elle l’appelait Apollon, et lui demandait je ne sais quel secret; il lui répondit:
La divinité qui s’amuse
A me demander mon secret,
Si j’étais Apollon ne serait point ma muse,
Elle serait Thétis, et le jour finirait.
Anacréon moins vieux fit de bien moins jolies choses. Si les Grecs avaient eu des écrivains tels que nos bons auteurs, ils auraient été encore plus vains; nous leur applaudirions aujourd’hui avec encore plus de raison.
Sainte-Marthe (Gaucher de). Cette famille a été pendant plus de cent années féconde en savants. Le premier Gaucher de Sainte-Marthe fut Charles, qui fut éloquent pour son temps. Mort en 1555.
Scévole, neveu de Charles, se distingua dans les lettres et dans les affaires. Ce fut lui qui réduisit Poitiers sous l’obéissance de Henri IV. Il mourut à Loudun, en 1623, et le fameux Urbain Grandier prononça son oraison funèbre.
Abel de Sainte-Marthe, son fils, cultiva les lettres comme son père, et mourut en 1652. Son fils, nommé Abel comme lui, marcha sur ses traces: mort en 1706.
Scévole et Louis de Sainte-Marthe, frères jumeaux, fils du premier Scévole, enterrés tous deux à Paris, dans le même tombeau, à Saint-Severin, furent illustres par leur savoir. Ils composèrent ensemble le Gallia christiana. Scévole, mort en 1650; Louis, mort en 1656.
Denys de Sainte-Marthe[288], leur cousin, acheva cet ouvrage[289]. Mort à Paris, en 1725.
Pierre-Scévole de Sainte-Marthe, frère aîné[290] du dernier Scévole, fut historiographe de France. Mort en 1690.
Saint-Évremond (Charles de Saint-Denys, de), né en Normandie, en 1613. Une morale voluptueuse, des lettres écrites à des gens de cour, dans un temps où ce mot de cour était prononcé avec emphase par tout le monde, des vers médiocres, qu’on appelle vers de société, faits dans des sociétés illustres, tout cela avec beaucoup d’esprit contribua à la réputation de ses ouvrages. Un nommé Des-Maizeaux les a fait imprimer, avec une vie de l’auteur, qui contient seule un gros volume; et dans ce gros volume il n’y a pas quatre pages intéressantes. Il n’est grossi que des mêmes choses qu’on trouve dans les Œuvres de Saint-Évremond[291]: c’est un artifice du libraire, un abus du métier d’éditeur. C’est par de tels artifices qu’on a trouvé le secret de multiplier les livres à l’infini, sans multiplier les connaissances. On connaît son exil, sa philosophie, et ses ouvrages. Quand on lui demanda, à sa mort, s’il voulait se réconcilier, il répondit: «Je voudrais me réconcilier avec l’appétit.» Il est enterré à Westminster, avec les rois et les hommes illustres d’Angleterre. Mort en 1703.
Saint-Pavin (Denys Sanguin de). Il était au nombre des hommes de mérite que Despréaux confondit dans ses satires avec les mauvais écrivains[292]. Le peu qu’on a de lui passe pour être d’un goût délicat. On peut connaître son mérite personnel par cette épitaphe, que fit pour lui Fieubet[293], le maître des requêtes, l’un des esprits les plus polis de ce siècle:
Sous ce tombeau gît Saint-Pavin;
Donne des larmes à sa fin.
Tu fus de ses amis peut-être?
Pleure sur ton sort et le sien:
Tu n’en fus pas? pleure le tien,
Passant, d’avoir manqué d’en être.
Mort en 1670.
Saint-Pierre (Charles-Irénée Castel, abbé de), né en 1658, gentilhomme de Normandie[294], n’ayant qu’une fortune médiocre, la partagea quelque temps avec les célèbres Varignon et Fontenelle. Il écrivit beaucoup sur la politique. La meilleure définition qu’on ait faite en général de ses ouvrages, est ce qu’en disait le cardinal Dubois, que c’étaient les rêves d’un bon citoyen. Il avait la simplicité de rebattre, dans ses livres, les vérités les plus triviales de la morale, et par une autre simplicité, il proposait presque toujours des choses impossibles comme praticables. Il ne cessa d’insister sur le projet d’une paix perpétuelle, et d’une espèce de parlement de l’Europe, qu’il appelle la diète europaine. On avait imputé une partie de ce projet chimérique au roi Henri IV, et l’abbé de Saint-Pierre, pour appuyer ses idées, prétendait que cette diète europaine avait été approuvée et rédigée par le dauphin, duc de Bourgogne, et qu’on en avait trouvé le plan dans les papiers de ce prince. Il se permettait cette fiction pour mieux faire goûter son projet. Il rapporte, avec bonne foi, la lettre par laquelle le cardinal de Fleury répondit à ses propositions: «Vous avez oublié, monsieur, pour article préliminaire, de commencer par envoyer une troupe de missionnaires pour disposer le cœur et l’esprit des princes.» Cependant l’abbé de Saint-Pierre ne laissa pas enfin d’être très utile. Il travailla beaucoup pour délivrer la France de la tyrannie de la taille arbitraire; il écrivit et il agit en homme d’état sur cette seule matière. Il fut unanimement exclu de l’académie française, pour avoir, sous la régence du duc d’Orléans, préféré un peu durement, dans sa Polisynodie, l’établissement des conseils, à la manière de gouverner de Louis XIV, protecteur de l’académie[295]. Ce fut le cardinal de Polignac qui fit une brigue pour l’exclure, et qui en vint à bout. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que, dans ce temps-là même, le cardinal de Polignac conspirait contre le régent, et que ce prince, qui donnait un logement au Palais-Royal à Saint-Pierre, et qui avait toute sa famille à son service, souffrit cette exclusion. L’abbé de Saint-Pierre ne se plaignit point. Il continua de vivre en philosophe avec ceux mêmes qui l’avaient exclu. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, son confrère, empêcha qu’à sa mort on ne prononçât son éloge à l’académie, selon la coutume. Ces vaines fleurs qu’on jette sur le tombeau d’un académicien n’ajoutent rien ni à sa réputation ni à son mérite; mais le refus fut un outrage; et les services que l’abbé de Saint-Pierre avait rendus, sa probité, et sa douceur, méritaient un autre traitement. Il mourut en 1743, âgé de quatre-vingt-six ans. Je lui demandai, quelques jours avant sa mort, comment il regardait ce passage; il me répondit: «Comme un voyage à la campagne.»
Le traité le plus singulier qu’on trouve dans ses ouvrages est l’anéantissement futur du mahométisme. Il assure qu’un temps viendra où la raison l’emportera chez les hommes sur la superstition. Les hommes comprendront, dit-il, qu’il suffit de la patience, de la politesse, et de la bienfesance, pour plaire à Dieu. Il est impossible, dit-il encore, qu’un livre où l’on trouve des propositions fausses données comme vraies, des choses absurdes opposées au sens commun, des louanges données à des actions injustes, ait été révélé par un être parfait. Il prétend que dans cinq cents ans tous les esprits, jusqu’aux plus grossiers, seront éclairés sur ce livre: que le grand muphti même et les cadis verront qu’il est de leur intérêt de détromper la multitude, et de se rendre plus nécessaires et plus respectés en rendant la religion plus simple. Ce traité est curieux[296]. Dans ses Annales de Louis XIV, il dit que l’état devrait bâtir des loges aux Petites-Maisons pour les théologiens intolérants, et qu’il serait à propos de jouer ces espèces de fous sur le théâtre. [297] C’est ici l’occasion d’observer que l’auteur du Siècle de Louis XIV n’a donné cette liste des écrivains et des artistes qui ont fleuri sous Louis XIV, qu’après avoir vu leurs ouvrages, et souvent connu leurs personnes, recherchant tous les moyens de s’instruire sur ce siècle célèbre, depuis qu’il fut nommé historiographe de France. Il ne pouvait, dans cette liste, parler des Annales politiques[298] de l’abbé de Saint-Pierre sous Louis XIV, puisque le Siècle fut imprimé en 1752 pour la première fois, et que les Annales de l’abbé de Saint-Pierre ne parurent qu’en 1758, ayant été imprimées en 1757. Ces Annales, il le faut avouer, sont une satire continuelle du gouvernement de ce monarque qui méritait plus d’estime; et cette satire n’est pas assez bien écrite pour faire pardonner son injustice. La famille de l’abbé, sentant quel dangereux effet cet ouvrage pouvait produire, engagea son auteur à le dérober au public: il ne fut imprimé qu’après sa mort. Comment donc l’abbé Sabatier, natif de Castres, qui a donné depuis la liste des écrivains de Trois siècles[299], a-t-il pu dire «que l’auteur du Siècle de Louis XIV en a puisé l’idée mal remplie dans ces Annales politiques qui offrent un tableau frappant des progrès de l’esprit chez notre nation?»
Premièrement, il est impossible que l’auteur du Siècle ait pu rien prendre des Annales de l’abbé de Saint-Pierre, qu’il ne pouvait connaître[300], et desquelles il a vengé la mémoire de Louis XIV, dès qu’il les a connues. Secondement, il est très faux que l’abbé de Saint-Pierre se soit étendu dans son livre sur les progrès de l’esprit humain chez notre nation. A peine en dit-il quelques mots; et quand il parle des beaux-arts, c’est pour les avilir.
Voici comme il s’explique, page 155: «La peinture, la sculpture, la musique, la poésie, la comédie, l’architecture, prouvent le nombre des fainéants, leur goût pour la fainéantise, qui suffit à nourrir et à entretenir d’autres espèces de fainéants, gens qui se piquent d’esprit agréable, mais non pas d’esprit utile, etc.»
Il est rare, sans doute, d’entendre un académicien dire que des arts qui exigent le travail le plus assidu sont des occupations de fainéants.
Quant à la personne de Louis XIV, il veut l’avilir aussi bien que les arts dont ce roi fut le protecteur. On ne peut rapporter qu’avec indignation ce qu’il en dit, page 265: «Louis se gouvernait à l’égard de ses voisins et de ses sujets comme s’il eût adopté la maxime d’un célèbre tyran»; qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent. «Il sacrifiait tout au plaisir de se venger, et de montrer au public qu’il était redoutable; c’est le goût des ames médiocres, de tous les enfants, et de tous les hommes du commun.»
Il traite enfin Louis XIV, en vingt endroits, de grand enfant. Et lui, qui était sans contredit un vieil enfant, finit son livre par cette formule, Paradis aux bienfesants; mais il n’ose pas dire, Paradis aux médisants.
A l’égard de l’abbé Sabatier, natif de Castres, qui est venu à Paris faire le métier de calomniateur pour quelque argent, il est difficile d’espérer pour lui le paradis. C’est même un grand effort que de le lui souhaiter[301].
Saint-Réal (César Vichard de), né à Chambéri, mais élevé en France. Son Histoire de la conjuration de Venise est un chef-d’œuvre. Sa Vie de Jésus-Christ est bien différente. Mort en 1692.
Sallo (Denys de), né en 1626, conseiller au parlement de Paris, inventeur des journaux[302]. Bayle perfectionna ce genre, déshonoré ensuite par quelques journaux que publièrent à l’envi des libraires avides, et que des écrivains obscurs remplirent d’extraits infidèles, d’inepties, et de mensonges. Enfin on est parvenu jusqu’à faire un trafic public d’éloges et de censures, surtout dans des feuilles périodiques; et la littérature a éprouvé le plus grand avilissement par ces infames manéges. Mort en 1669.
Sandras, voyez Courtilz.
Sanlecque (Louis), né à Paris en 1650[303], chanoine régulier, poëte qui a fait quelques jolis vers. C’est un des effets du siècle de Louis XIV que le nombre prodigieux de poëtes médiocres dans lesquels on trouve des vers heureux. La plupart de ces vers appartiennent au temps, et non au génie. Mort en 1714.
Sanson (Nicolas), né à Abbeville en 1600; le père de la géographie, avant Guillaume Delisle. Mort en 1667. Ses deux fils[304] héritèrent de son mérite.
Santeul (Jean-Baptiste), né à Paris en 1630. Il passe pour excellent poëte latin, si on peut l’être, et ne pouvait faire des vers français. Ses hymnes sont chantées dans l’Église. Comme je n’ai point vécu chez Mécène entre Horace et Virgile, j’ignore si ces hymnes sont aussi bonnes qu’on le dit; si, par exemple, Orbis redemptor, nunc redemptus n’est pas un jeu de mots puéril. Je me défie beaucoup des vers modernes latins. Mort en 1697.
Sarasin (Jean-François), né près de Caen[305] en 1603, a écrit agréablement en prose et en vers: mort en 1654.
Saumaise (Claude), né en Bourgogne en 1588, retiré à Leyde pour être libre, homme d’une érudition immense. On prétend que le cardinal de Richelieu lui offrit une pension de douze mille francs pour revenir en France, à condition qu’il écrirait à la gloire de ce ministre, et même qu’il écrirait sa vie; mais Saumaise aimait trop la liberté, et haïssait trop celui qu’il regardait comme le plus grand ennemi de cette même liberté, pour accepter ses offres. Le roi d’Angleterre, Charles II, l’engagea à composer le Cri du sang royal contre les parricides de Charles Iᵉʳ. Le livre[306] ne répondit pas à la réputation de l’auteur: Milton, auteur d’un poëme barbare, quelquefois sublime, sur la pomme d’Adam, et le modèle de tous les poëmes barbares tirés de l’ancien Testament, réfuta Saumaise; mais le réfuta comme une bête féroce combat un sauvage. Ces deux ouvrages, d’un pédantisme dégoûtant, sont tombés dans l’oubli[307]. Les noms des auteurs n’ont pas péri. Mort en 1653.
Saurin (Jacques), né à Nîmes en 1677. Il passa pour le meilleur prédicateur des églises réformées. Cependant on lui reproche, comme à tous ses confrères, ce qu’on appelle le style réfugié. «Il est difficile, dit-il, que ceux qui ont sacrifié leur patrie à leur religion parlent leur langue avec pureté, etc.» De son temps, cependant, le français ne s’était pas corrompu en Hollande comme il l’est aujourd’hui. Bayle n’avait point le style réfugié; il ne péchait que par une familiarité qui approche quelquefois de la bassesse. Les défauts du langage des pasteurs calvinistes venaient de ce qu’ils copiaient les phrases incorrectes des premiers réformateurs; de plus, presque tous ayant été élevés à Saumur, en Poitou, en Dauphiné ou en Languedoc, ils conservaient les manières de parler vicieuses de la province. On créa pour Saurin une place de ministre de la noblesse à La Haye. Il était savant, et homme de plaisir. Mort en 1730.
Saurin (Joseph), né près d’Orange en 1659, de l’académie des sciences. C’était un génie propre à tout; mais on n’a de lui que des extraits du Journal des savants, quelques Mémoires de mathématiques, et son fameux Factum contre Rousseau. Ce procès, si malheureusement célèbre, fit rechercher toute sa vie, et servit à susciter contre lui les plus infames accusations. Rousseau, réfugié en Suisse, et sachant que son ennemi avait été pasteur de l’église réformée à Bercher, dans le bailliage d’Yverdun, remua tout pour avoir des témoignages contre lui. Il faut savoir que Joseph Saurin, dégoûté de son ministère, livré à la philosophie et aux mathématiques, avait préféré la France sa patrie, la ville de Paris, et l’académie des sciences, au village de Bercher. Pour remplir ce dessein, il avait fallu rentrer dans le sein de l’Église romaine, et il y rentra dès l’année 1690. L’évêque de Meaux, Bossuet, crut avoir converti un ministre, et il ne fit que servir à la petite fortune d’un philosophe. Saurin retourna en Suisse plusieurs années après, pour y recueillir quelques biens de sa femme, qu’il avait persuadée de quitter aussi la religion réformée. Les magistrats le décrétèrent de prise de corps, comme un pasteur apostat qui avait fait apostasier sa femme. Cela se passait en 1712, après le fameux procès de Rousseau; et Rousseau était à Soleure précisément dans ce temps-là. Ce fut alors que les accusations les plus flétrissantes éclatèrent contre Saurin. On lui imputa d’anciens délits qui auraient mérité la corde; on produisit ensuite contre lui une ancienne lettre, dans laquelle il avait fait lui-même, disait-on, la confession de ses crimes à un pasteur de ses amis. Enfin, pour comble d’indignité, on eut la bassesse cruelle d’imprimer ces accusations et cette lettre dans plusieurs journaux, dans le supplément de Bayle[308], dans celui de Moréri; nouveau moyen malheureusement inventé pour flétrir un homme dans l’Europe. C’est étrangement avilir la littérature que de faire d’un dictionnaire un greffe criminel, et de souiller d’opprobres scandaleux des ouvrages qui ne doivent être que le dépôt des sciences; ce n’était pas, sans doute, l’intention des premiers auteurs de ces archives de la littérature, qu’on a depuis infectées de tant d’additions aussi erronées qu’odieuses. L’art d’écrire est devenu souvent un vil métier, dans lequel des libraires qui ne savent pas lire paient des mensonges et des futilités, à tant la feuille, à des écrivains mercenaires qui ont fait de la littérature la plus lâche des professions. Il n’est pas permis au moins de consigner dans un dictionnaire des accusations criminelles, et de s’ériger en délateur sans avoir des preuves juridiques. J’ai été à portée d’examiner ces accusations contre Joseph Saurin; j’ai parlé au seigneur de la terre de Bercher, dans laquelle Saurin avait été pasteur; je me suis adressé à toute la famille du seigneur de cette terre: lui et tous ses parents m’ont dit unanimement qu’ils n’avaient jamais vu l’original de la lettre imputée à Saurin: ils m’ont tous marqué la plus vive indignation contre l’abus scandaleux dont on a chargé les suppléments aux dictionnaires de Bayle et de Moréri; et cette juste indignation qu’ils m’ont témoignée doit passer dans le cœur de tous les honnêtes gens[309]. J’ai en main les attestations de trois pasteurs, qui avouent «qu’ils n’ont jamais vu l’original de cette prétendue lettre de Saurin, ni connu personne qui l’eût vue, ni ouï dire qu’elle eût été adressée à aucun pasteur du pays de Vaud, et qu’ils ne peuvent qu’improuver l’usage qu’on a fait de cette pièce[310].»
Joseph Saurin mourut en 1737[311], en philosophe intrépide qui connaissait le néant de toutes les choses de ce monde, et plein du plus profond mépris pour tous ces vains préjugés, pour toutes ces disputes, pour ces opinions erronées qui surchargent d’un nouveau poids les malheurs innombrables de la vie humaine[312].
Joseph Saurin a laissé un fils d’un vrai mérite, auteur d’une tragédie de Spartacus[313], dans laquelle il y a des traits comparables à ceux de la plus grande force de Corneille.
Sauveur (Joseph), né à La Flèche en 1663. Il apprit sans maître les éléments de la géométrie. Il est un des premiers qui aient calculé les avantages et les désavantages des jeux de hasard. Il disait que tout ce que peut un homme en mathématique, un autre le peut aussi. Cela s’entend pour ceux qui se bornent à apprendre, mais non pour les inventeurs. Il avait été muet jusqu’à l’âge de sept ans. Mort en 1716.
Savari (Jacques), né en 1622, le premier qui ait écrit sur le commerce. Il avait été long-temps négociant. Le conseil le consulta sur l’ordonnance de 1673, dans tout ce qui regarde le négoce, et il en rédigea presque tous les articles. Le Dictionnaire de commerce, qui est de lui[314] et de Philémon, son frère, chanoine de Saint-Maur, fut une entreprise aussi utile que nouvelle; mais il faut regarder ces livres à peu près comme les intérêts des princes, qui changent en moins de cinquante ans. Les objets et les canaux du commerce, les gains, les finesses, ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient du temps de Savari. Mort en 1690.
Scarron (Paul), fils d’un conseiller de la grand’chambre, né en 1610. Ses comédies sont plus burlesques que comiques. Son Virgile travesti n’est pardonnable qu’à un bouffon. Son Roman comique est presque le seul de ses ouvrages que les gens de goût aiment encore; mais ils ne l’aiment que comme un ouvrage gai, amusant, et médiocre. C’est ce que Boileau avait prédit. Louis XIV épousa sa veuve en 1685. Mort en 1660.
Scudéri (Georges de), né au Havre-de-Grace en 1601. Favorisé du cardinal de Richelieu, il balança quelque temps la réputation de Corneille. Son nom est plus connu que ses ouvrages. Mort en 1667.
Scudéri (Magdeleine), sœur de Georges, née au Havre en 1607, plus connue aujourd’hui par quelques vers agréables qui restent d’elle, que par les énormes romans de la Clélie et du Cyrus. Louis XIV lui donna une pension, et l’accueillit avec distinction. Ce fut elle qui remporta le premier prix d’éloquence fondé par l’académie. Morte en 1701.
Segrais (Jean Regnault de), né à Caen en 1625. Mademoiselle l’appelle une manière de bel esprit: mais c’était en effet un très bel esprit et un véritable homme de lettres. Il fut obligé de quitter le service de cette princesse, pour s’être opposé à son mariage avec le comte de Lauzun. Ses églogues et sa traduction de Virgile furent estimées; mais aujourd’hui on ne les lit plus. Il est remarquable qu’on a retenu des vers de la Pharsale de Brébeuf, et aucun de l’Énéide de Segrais. Cependant Boileau loue Segrais et dénigre Brébeuf. Mort en 1701.
Senault (Jean-François), né en 1601, général de l’Oratoire. Prédicateur qui fut à l’égard du P. Bourdaloue ce que Rotrou est pour Corneille, son prédécesseur et rarement son égal. Il est compté parmi les premiers restaurateurs de l’éloquence, plutôt que dans le petit nombre des hommes véritablement éloquents. Mort en 1672[315].
Sénecé (Antoine Bauderon de), né en 1643, premier valet de chambre de Marie-Thérèse; poëte d’une imagination singulière. Son conte du Kaïmac, à quelques endroits près, est un ouvrage distingué. C’est un exemple qui apprend qu’on peut très bien conter d’une autre manière que La Fontaine. On peut observer que cette pièce, la meilleure qu’il ait faite, est la seule qui ne se trouve pas dans son recueil. Il y a aussi dans ses Travaux d’Apollon des beautés singulières et neuves. Mort en 1737.
Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), femme du marquis de Sévigné, née en 1626[316]. Ses lettres, remplies d’anecdotes, écrites avec liberté, et d’un style qui peint et anime tout, sont la meilleure critique des lettres étudiées où l’on cherche l’esprit, et encore plus de ces lettres supposées dans lesquelles on veut imiter le style épistolaire, en étalant de faux sentiments et de fausses aventures à des correspondants imaginaires[317]. C’est dommage qu’elle manque absolument de goût, qu’elle ne sache pas rendre justice à Racine, qu’elle égale l’Oraison funèbre de Turenne, prononcée par Mascaron, au grand chef-d’œuvre de Fléchier[318]. Morte en 1696.
Silva (Jean-Baptiste), né à Bordeaux, très célèbre médecin à Paris, a fait un livre estimé sur la saignée; il était fort au-dessus de son livre. C’était un de ces médecins que Molière n’eût pu ni osé rendre ridicules. Né en 1684. Mort vers l’an 1746[319].
Simon (Richard), né en 1638, de l’Oratoire; excellent critique. Son Histoire de l’origine et du progrès des revenus ecclésiastiques, son Histoire critique du vieux Testament, etc. sont lues de tous les savants. Mort à Dieppe, en 1712.
Sirmond (Jacques), jésuite, né vers l’an 1559. L’un des plus savants et des plus aimables hommes de son temps. On sait à peine qu’il fut confesseur de Louis XIII, parcequ’il fit à peine parler de lui dans ce poste délicat. Il fut préféré par le pape à tous les savants d’Italie pour faire la Préface de la collection des conciles. Ses nombreux ouvrages furent très estimés, et sont très peu lus. Mort en 1651.
Sirmond (Jean), neveu du précédent. Historiographe de France, avec le brevet de conseiller d’état, qui était d’ordinaire attaché à la charge d’historiographe. L’un de ses principaux ouvrages est la Vie du cardinal d’Amboise, qu’il ne composa que pour mettre ce ministre au-dessous du cardinal de Richelieu, son protecteur. Il fut un des premiers académiciens. Mort en 1649.
Sorbière (Samuel), né en Dauphiné, en 1615. L’un de ceux qui ont porté le titre d’historiographe de France. Ami du pape Clément IX, avant son exaltation; ne recevant que de faibles marques de la générosité de ce pontife, il lui écrivit: «Saint père, vous envoyez des manchettes à celui qui n’a point de chemise.» Il effleura beaucoup de genres de science. Mort en 1670.
Suze (Henriette de Coligni[320], comtesse de La), célèbre dans son temps par son esprit et par ses élégies. C’est elle qui se fit catholique parceque son mari était huguenot, et qui s’en sépara, afin, disait la reine Christine, de ne voir son mari dans ce monde-ci ni dans l’autre. Née à Paris, en 1618. Morte dans la même ville, en 1673.
Tallemant (François), né à La Rochelle, en 1620: second traducteur[321] de Plutarque. Mort en 1693.
Tallemant (Paul), né à Paris, en 1642. Quoiqu’il fût petit-fils du riche Montauron[322], et fils d’un maître des requêtes qui avait eu deux cent mille livres de rente de notre monnaie d’aujourd’hui, il se trouva presque sans fortune. Colbert lui fit du bien comme aux autres gens de lettres. Il a eu la principale part à l’Histoire du roi par médailles. Mort en 1712.
Talon (Omer), avocat-général du parlement de Paris, a laissé des Mémoires utiles, dignes d’un bon magistrat et d’un bon citoyen; mais son éloquence n’est pas encore celle du bon temps. Mort en 1652.
Tarteron (Jérôme), jésuite. Il a traduit les satires d’Horace, de Perse, et de Juvénal, et a supprimé les obscénités grossières dont il est étrange que Juvénal, et surtout Horace, aient souillé leurs ouvrages. Il a ménagé en cela la jeunesse, pour laquelle il croyait travailler; mais sa traduction n’est pas assez littérale pour elle; le sens est rendu, mais non pas la valeur des mots. Mort en 1720.
Terrasson (l’abbé Jean), né en 1669[323], philosophe pendant sa vie et à sa mort. Il y a de beaux morceaux dans son Séthos[324]. Sa traduction de Diodore est utile: son examen d’Homère passe pour être sans goût. Mort en 1750.
Thiers (Jean-Baptiste), né à Chartres, en 1641[325]. On a de lui beaucoup de dissertations. C’est lui qui écrivit contre l’inscription du couvent des cordeliers de Reims: A Dieu et à saint François, tous deux crucifiés. Mort en 1703.
Thomassin (Louis), de l’Oratoire, né en Provence, en 1619, homme d’une érudition profonde. Il fit le premier des conférences sur les pères, sur les conciles, et sur l’histoire. Il oublia sur la fin de sa vie tout ce qu’il avait su, et ne se souvint plus d’avoir écrit. Mort en 1695.
Thoynard (Nicolas), né à Orléans, en 1629. On prétend qu’il a eu grande part au traité du cardinal Noris sur les Époques syriennes. Sa Concordance des quatre évangélistes, en grec, passe pour un ouvrage curieux. Il n’était que savant, mais il l’était profondément. Mort en 1706.
Torci (Jean-Baptiste Colbert de). Voyez Colbert.
Tourneford (Joseph Pitton de), né en Provence, en 1656, le plus grand botaniste de son temps. Il fut envoyé par Louis XIV en Espagne, en Angleterre, en Hollande, en Grèce, et en Asie, pour perfectionner l’histoire naturelle. Il rapporta treize cent trente-six nouvelles espèces de plantes, et il nous apprit à connaître les nôtres. Mort en 1708.
Tourreil (Jacques de), né à Toulouse, en 1656, célèbre par sa traduction de Démosthène. Mort en 1715[326].
Tristan (François), surnommé l’Ermite, gentilhomme de Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII. Le prodigieux et long succès qu’eut sa tragédie de Mariamne fut le fruit de l’ignorance où l’on était alors. On n’avait pas mieux; et quand la réputation de cette pièce fut établie, il fallut plus d’une tragédie de Corneille pour la faire oublier. Il y a encore des nations chez qui des ouvrages très médiocres passent pour des chefs-d’œuvre, parcequ’il ne s’est pas trouvé de génie qui les ait surpassés. On ignore communément que Tristan ait mis en vers l’office de la Vierge, et il n’est pas étrange qu’on l’ignore. Mort en 1655. Voici son épitaphe, qu’il composa:
Je fis le chien couchant auprès d’un grand seigneur;
Je me vis toujours pauvre, et tâchai de paraître:
Je vécus dans la peine, espérant le bonheur,
Et mourus sur un coffre, en attendant mon maître.
Turenne. Ce grand homme nous a laissé aussi des Mémoires qu’on trouve dans sa vie écrite par Ramsay[327]. Nous avons beaucoup de Mémoires de nos généraux; mais ils n’ont pas écrit comme Xénophon et César.
Vaillant (Jean-Foy), né à Beauvais, en 1632. Le public lui doit la science des médailles; et le roi, la moitié de son cabinet. Le ministre Colbert le fit voyager en Italie, en Grèce, en Égypte, en Turquie, en Perse. Des corsaires d’Alger le prirent en 1674, avec l’architecte Desgodets. Le roi les racheta tous deux. Jamais savant n’essuya plus de dangers. Mort en 1706.
Vaillant (Jean-François-Foy), né à Rome, en 1665, pendant les voyages de son père: antiquaire comme lui. Mort en 1708.
Valincourt (Jean-Baptiste-Henri du Trousset de), né en 1653. Une épître[328] que Despréaux lui a adressée fait sa plus grande réputation. On a de lui quelques petits ouvrages: il était bon littérateur. Il fit une assez grande fortune, qu’il n’eût pas faite s’il n’eût été qu’homme de lettres. Les lettres seules, dénuées de cette sagacité laborieuse qui rend un homme utile, ne procurent presque jamais qu’une vie malheureuse et méprisée. Un des meilleurs discours qu’on ait jamais prononcés à l’académie, est celui dans lequel M. de Valincourt tâche de guérir l’erreur de ce nombre prodigieux de jeunes gens qui, prenant leur fureur d’écrire pour du talent, vont présenter de mauvais vers à des princes, inondent le public de leurs brochures, et qui accusent l’ingratitude du siècle, parcequ’ils sont inutiles au monde et à eux-mêmes. Il les avertit que les professions qu’on croit les plus basses sont fort supérieures à celle qu’ils ont embrassée. Mort en 1730.
Valois (Adrien de), né à Paris, en 1607, historiographe de France. Ses meilleurs ouvrages sont sa Notice des Gaules, et son Histoire de la première race[329]. Mort en 1692.
Valois (Henri de), frère du précédent, né en 1603. Ses ouvrages sont moins utiles à des Français que ceux de son frère. Mort en 1676.
Varignon (Pierre), né à Caen, en 1654: mathématicien célèbre. Mort en 1722.
Varillas (Antoine), né dans la Marche, en 1624, historien plus agréable qu’exact. Mort en 1696.
Vavasseur (François), né dans le Charolais, en 1605, jésuite, grand littérateur. Il fit voir le premier que les Grecs et les Romains n’ont jamais connu le style burlesque, qui n’est qu’un reste de barbarie. Mort en 1681.
Vauban (Sébastien Le Prestre, maréchal de), né en 1633. La Dîme royale qu’on lui a imputée n’est pas de lui, mais de Boisguillebert[330]. Elle n’a pu être exécutée, et est en effet impraticable. On a de lui plusieurs Mémoires dignes d’un bon citoyen. Il contribua beaucoup par ses conseils à la construction du canal de Languedoc. Observons qu’il était très ignorant, qu’il l’avouait avec franchise, mais qu’il ne s’en vantait pas. Un grand courage, un zèle que rien ne rebutait, un talent naturel pour les sciences de combinaisons, de l’opiniâtreté dans le travail, le coup d’œil dans les occasions, qui ne se trouve pas toujours ni avec les connaissances ni avec le talent; telles furent les qualités auxquelles il dut sa réputation. Il a prouvé, par sa conduite, qu’il pouvait y avoir des citoyens dans un gouvernement absolu. Mort en 1707.
Vaugelas (Claude Favre de), né à Bourg-en-Bresse, en 1585. C’est un des premiers qui ont épuré et réglé la langue, et de ceux qui pouvaient faire des vers italiens sans en pouvoir faire de français. Il retoucha pendant trente ans sa traduction de Quinte-Curce. Tout homme qui veut bien écrire doit corriger ses ouvrages toute sa vie. Mort en 1650.
Vergier (Jacques), né à Paris, en 1657[331]. Il est, à l’égard de La Fontaine, ce que Campistron est à Racine; imitateur faible, mais naturel: mort assassiné à Paris par des voleurs, en 1720. On laisse entendre, dans le Moréri, qu’il avait fait une parodie contre un prince puissant qui le fit tuer. Ce conte est faux[332].
Vertot (Réné Auber de), né en Normandie[333], en 1655. Historien agréable et élégant. Mort en 1735.
Villars (le maréchal, Louis-Claude duc de), né en 1652. Le premier tome des Mémoires qui portent son nom est entièrement de lui[334]. Il savait par cœur les beaux endroits de Corneille, de Racine, et de Molière. Je lui ai entendu dire un jour à un homme d’état fort célèbre, qui était étonné qu’il sût tant de vers de comédie: «J’en ai moins joué que vous, mais j’en sais davantage.» Mort en 1734.
Villedieu[335] (Marie-Catherine Desjardins, plus connue sous le nom de madame de). Ses romans lui firent de la réputation. Au reste, on est bien éloigné de vouloir donner ici quelque prix à tous ces romans dont la France a été et est encore inondée; ils ont presque tous été, excepté Zaïde, des productions d’esprits faibles qui écrivent avec facilité des choses indignes d’être lues par les esprits solides: ils sont même pour la plupart dénués d’imagination; et il y en a plus dans quatre pages de l’Arioste que dans tous ces insipides écrits qui gâtent le goût des jeunes gens. Née à Alençon, vers 1640; morte en 1683.
Villiers (Pierre de), né à Coignac, en 1648, jésuite. Il cultiva les lettres, comme tous ceux qui sont sortis de cet ordre. Ses sermons, et son Poëme sur l’art de prêcher, eurent de son temps quelque réputation. Ses stances sur la solitude sont fort au-dessus de celles de Saint-Amant, qu’on avait tant vantées, mais ne sont pas encore tout-à-fait dignes d’un siècle si au-dessus de celui de Saint-Amant[336]. Mort en 1728.
Voiture (Vincent), né à Amiens, en 1598. C’est le premier qui fut en France ce qu’on appelle un bel esprit. Il n’eut guère que ce mérite dans ses écrits, sur lesquels on ne peut se former le goût[337]; mais ce mérite était alors très rare. On a de lui de très jolis vers, mais en petit nombre. Ceux qu’il fit pour la reine Anne d’Autriche, et qu’on n’imprima pas dans son recueil, sont un monument de cette liberté galante qui régnait à la cour de cette reine, dont les frondeurs lassèrent la douceur et la bonté.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je pensois si le cardinal,
J’entends celui de La Valette,
Pouvoit voir l’éclat sans égal
Dans lequel maintenant vous ête[338];
J’entends celui de la beauté;
Car auprès je n’estime guère,
Cela soit dit sans vous déplaire,
Tout l’éclat de la majesté[339].
Il fit aussi des vers italiens et espagnols avec succès. Mort en 1648.
Ce n’est pas la peine de pousser plus loin ce catalogue. On y voit un petit nombre de grands génies, un assez grand d’imitateurs, et on pourrait donner une liste beaucoup plus longue des savants. Il sera difficile désormais qu’il s’élève des génies nouveaux, à moins que d’autres mœurs, une autre sorte de gouvernement, ne donnent un tour nouveau aux esprits. Il sera impossible qu’il se forme des savants universels, parceque chaque science est devenue immense. Il faudra nécessairement que chacun se réduise à cultiver une petite partie du vaste champ que le siècle de Louis XIV a défriché.
ARTISTES CÉLÈBRES.
MUSICIENS.
La musique française, du moins la vocale, n’a été jusqu’ici du goût d’aucune autre nation. Elle ne pouvait l’être, parceque la prosodie française est différente de toutes celles de l’Europe. Nous appuyons toujours sur la dernière syllabe, et toutes les autres nations pèsent sur la pénultième ou sur l’antépénultième, ainsi que les Italiens. Notre langue est la seule qui ait des mots terminés par des e muets, et ces e, qui ne sont pas prononcés dans la déclamation ordinaire, le sont dans la déclamation notée, et le sont d’une manière uniforme gloi-reu, victoi-reu, barbari-eu, furi-eu.... Voilà ce qui rend la plupart de nos airs et notre récitatif insupportables à quiconque n’y est pas accoutumé. Le climat refuse encore aux voix la légèreté que donne celui d’Italie; nous n’avons point l’habitude qu’on a eue long-temps chez le pape et dans les autres cours italiennes, de priver les hommes de leur virilité pour leur donner une voix plus belle que celle des femmes. Tout cela, joint à la lenteur de notre chant, qui fait un étrange contraste avec la vivacité de notre nation, rendra toujours la musique française propre pour les seuls Français.
Malgré toutes ces raisons, les étrangers qui ont été long-temps en France conviennent que nos musiciens ont fait des chefs-d’œuvre en ajustant leurs airs à nos paroles, et que cette déclamation notée a souvent une expression admirable; mais elle ne l’a que pour des oreilles très accoutumées, et il faut une exécution parfaite. Il faut des acteurs: en Italie, il ne faut que des chanteurs.
La musique instrumentale s’est ressentie un peu de la monotonie et de la lenteur qu’on reproche à la vocale; mais plusieurs de nos symphonies, et surtout nos airs de danse, ont trouvé plus d’applaudissements chez les autres nations. On les exécute dans beaucoup d’opéra italiens; il n’y en a presque jamais d’autres chez un roi[340] qui entretient un des meilleurs Opéra de l’Europe, et qui, parmi ses autres talents singuliers, a cultivé avec un très grand soin celui de la musique.
Lulli (Jean-Baptiste), né à Florence, en 1633, amené en France à l’âge de quatorze ans, et ne sachant encore que jouer du violon, fut le père de la vraie musique en France. Il sut accommoder son art au génie de la langue; c’est l’unique moyen de réussir. Il est à remarquer qu’alors la musique italienne ne s’éloignait pas de la gravité et de la noble simplicité que nous admirons encore dans les récitatifs de Lulli.
Rien ne ressemble plus à ces récitatifs que le fameux motet de Luigi, chanté en Italie avec tant de succès dans le dix-septième siècle, et qui commence ainsi:
«Sunt breves mundi rosæ,
Sunt fugitivi flores;
Frondes veluti annosæ
Sunt labiles honores.»
Il faut bien observer que dans cette musique de pure déclamation, qui est la mélopée des anciens, c’est principalement la beauté naturelle des paroles qui produit la beauté du chant; on ne peut bien déclamer que ce qui mérite de l’être. C’est à quoi on se méprit beaucoup du temps de Quinault et de Lulli. Les poëtes étaient jaloux du poëte, et ne l’étaient pas du musicien. Boileau reproche à Quinault
...... ces lieux communs de morale lubrique,
Que Lulli réchauffa des sons de sa musique.
Les passions tendres, que Quinault exprimait si bien, étaient, sous sa plume, la peinture vraie du cœur humain bien plus qu’une morale lubrique. Quinault, par sa diction, échauffait encore plus la musique que l’art de Lulli n’échauffait ses paroles. Il fallait ces deux hommes et des acteurs pour faire de quelques scènes d’Atys, d’Armide, et de Roland, un spectacle tel que ni l’antiquité ni aucun peuple contemporain n’en connut. Les airs détachés, les ariettes, ne répondirent pas à la perfection de ces grandes scènes. Ces airs, ces petites chansons, étaient dans le goût de nos Noëls; ils ressemblaient aux barcarolles de Venise: c’était tout ce qu’on voulait alors. Plus cette musique était faible, plus on la retenait aisément; mais le récitatif est si beau, que Rameau n’a jamais pu l’égaler. Il me faut des chanteurs, disait-il, et à Lulli des acteurs. Rameau a enchanté les oreilles, Lulli enchantait l’ame; c’est un des grands avantages du siècle de Louis XIV, que Lulli ait rencontré un Quinault.
Après Lulli, tous les musiciens, comme Colasse, Campra, Destouches[341] et les autres, ont été ses imitateurs, jusqu’à ce qu’enfin Rameau est venu, qui s’est élevé au-dessus d’eux par la profondeur de son harmonie, et qui a fait de la musique un art nouveau.
A l’égard des musiciens de chapelle, quoiqu’il y en ait plusieurs célèbres en France, leurs ouvrages n’ont point encore été exécutés ailleurs.
PEINTRES.
Il n’en est pas de la peinture comme de la musique. Une nation peut avoir un chant qui ne plaise qu’à elle, parceque le génie de sa langue n’en admettra pas d’autres; mais les peintres doivent représenter la nature, qui est la même dans tous les pays, et qui est vue avec les mêmes yeux.
Il faut, pour qu’un peintre ait une juste réputation, que ses ouvrages aient un prix chez les étrangers. Ce n’est pas assez d’avoir un petit parti, et d’être loué dans de petits livres; il faut être acheté.
Ce qui resserre quelquefois les talents des peintres est ce qui semblerait devoir les étendre; c’est le goût académique; c’est la manière qu’ils prennent d’après ceux qui président. Les académies sont, sans doute, très utiles pour former des élèves, surtout quand les directeurs travaillent dans le grand goût: mais, si le chef a le goût petit, si sa manière est aride et léchée, si ses figures grimacent, si ses tableaux sont peints comme les éventails; les élèves, subjugués par l’imitation ou par l’envie de plaire à un mauvais maître, perdent entièrement l’idée de la belle nature. Il y a une fatalité sur les académies: aucun ouvrage qu’on appelle académique n’a été encore, en aucun genre, un ouvrage de génie. Donnez-moi un artiste tout occupé de la crainte de ne pas saisir la manière de ses confrères, ses productions seront compassées et contraintes. Donnez-moi un homme d’un esprit libre, plein de la nature qu’il copie, il réussira. Presque tous les artistes sublimes, ou ont fleuri avant les établissements des académies, ou ont travaillé dans un goût différent de celui qui régnait dans ces sociétés.
Corneille, Racine, Despréaux, Lesueur, Lemoine, non seulement prirent une route différente de leurs confrères, mais ils les avaient presque tous pour ennemis.
Poussin (Nicolas), né aux Andelis, en Normandie, en 1594, fut l’élève de son génie; il se perfectionna à Rome. On l’appelle le peintre des gens d’esprit; on pourrait aussi l’appeler celui des gens de goût. Il n’a d’autre défaut que celui d’avoir outré le sombre du coloris de l’école romaine. Il était, dans son temps, le plus grand peintre de l’Europe. Rappelé de Rome à Paris, il y céda à l’envie et aux cabales; il se retira: c’est ce qui est arrivé à plus d’un artiste. Le Poussin retourna à Rome, où il vécut pauvre, mais content. Sa philosophie le mit au-dessus de la fortune. Mort en 1665.
Lesueur (Eustache), né a Paris, en 1617, n’ayant eu que Vouët pour maître, devint cependant un peintre excellent. Il avait porté l’art de la peinture au plus haut point, lorsqu’il mourut, à l’âge de trente-huit ans, en 1655.
Bourdon et le Valentin[342] ont été célèbres. Trois des meilleurs tableaux qui ornent l’église de Saint-Pierre de Rome sont du Poussin, du Bourdon, et du Valentin.
Lebrun (Charles), né à Paris, en 1619. A peine eut-il développé son talent, que le surintendant Fouquet, l’un des plus généreux et des plus malheureux hommes qui aient jamais été, lui donna une pension de vingt-quatre mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui. Il est à remarquer que son tableau de la Famille de Darius, qui est à Versailles, n’est point effacé par le coloris du tableau de Paul Véronèse, qu’on voit à côté, et le surpasse beaucoup par le dessin, la composition, la dignité, l’expression, et la fidélité du costume. Les estampes de ses tableaux des batailles d’Alexandre sont encore plus recherchées que les batailles de Constantin, par Raphaël et par Jules Romain. Mort en 1690.
Mignard (Pierre), né à Troyes en Champagne, en 1610, fut le rival de Lebrun pendant quelque temps; mais il ne l’est pas aux yeux de la postérité. Mort en 1695.
Gelée (Claude), dit Le Lorrain. Son père, qui en voulait faire un garçon pâtissier, ne prévoyait pas qu’un jour son fils ferait des tableaux qui seraient regardés comme ceux d’un des premiers paysagistes de l’Europe. Mort à Rome, en 1678.
Cazes[343] (Pierre-Jacques). On a de lui des tableaux qui commencent à être d’un grand prix. On rend trop tard justice, en France, aux bons artistes. Leurs ouvrages médiocres y font trop de tort à leurs chefs-d’œuvre. Les Italiens, au contraire, passent chez eux le médiocre en faveur de l’excellent. Chaque nation cherche à se faire valoir. Les Français font valoir les autres nations en tout genre.
Parrocel (Joseph), né en 1648, bon peintre, et surpassé par son fils. Mort en 1704.
Jouvenet (Jean), né à Rouen en 1644[344], élève de Lebrun, inférieur à son maître, quoique bon peintre. Il a peint presque tous les objets d’une couleur un peu jaune. Il les voyait de cette couleur par une singulière conformation d’organes. Devenu paralytique du bras droit, il s’exerça à peindre de la main gauche, et on a de lui de grandes compositions exécutées de cette manière. Mort en 1717.
Santerre (Jean-Baptiste). Il y a de lui des tableaux de chevalet admirables, d’un coloris vrai et tendre. Son tableau d’Adam et d’Ève est un des plus beaux qu’il y ait en Europe. Celui de sainte Thérèse, dans la chapelle de Versailles, est un chef-d’œuvre de graces; et on ne lui a reproché que d’être trop voluptueux pour un tableau d’autel. Né en 1651. Mort en 1717.
La Fosse[345] (Charles de) s’est distingué par un mérite à peu près semblable.
Boullongne[346] (Bon), excellent peintre; la preuve en est que ses tableaux sont vendus fort cher.
Boullongne[347] (Louis). Ses tableaux, qui ne sont pas sans mérite, sont moins recherchés que ceux de son frère.
Raoux[348], peintre inégal; mais, quand il a réussi, il a égalé le Rembrandt.
Rigaud (Hyacinthe), né à Perpignan en 1663. Quoiqu’il n’ait guère de réputation que dans le portrait, le grand tableau où il a représenté le cardinal de Bouillon ouvrant l’année sainte, est un chef-d’œuvre égal aux plus beaux ouvrages de Rubens. Mort en 1743.
Detroy[349] (François) a travaillé dans le goût de Rigaud. On a de son fils des tableaux d’histoire estimés.
Watteau[350] (Antoine) a été dans le gracieux à peu près ce que Téniers a été dans le grotesque. Il a fait des disciples dont les tableaux sont recherchés.
Lemoine, né à Paris en 1688, a peut-être surpassé tous ces peintres par la composition du salon d’Hercule, à Versailles. Cette apothéose d’Hercule était une flatterie pour le cardinal Hercule de Fleury, qui n’avait rien de commun avec l’Hercule de la fable. Il eût mieux valu, dans le salon d’un roi de France, représenter l’apothéose de Henri IV. Lemoine, envié de ses confrères, et se croyant mal récompensé du cardinal, se tua de désespoir en 1737.
Quelques autres ont excellé à peindre des animaux, comme Desportes et Oudry[351]; d’autres ont réussi dans la miniature; plusieurs dans le portrait. Quelques peintres, et surtout le célèbre Vanloo[352], se sont distingués depuis dans de plus grands genres; et il est à croire que cet art ne périra pas.
SCULPTEURS, ARCHITECTES, GRAVEURS, ETC.
La sculpture a été poussée à sa perfection sous Louis XIV, et s’est soutenue dans sa force sous Louis XV.
Sarasin (Jacques), né en 1598, fit des chefs-d’œuvre à Rome pour le pape Clément VIII. Il travailla à Paris avec le même succès. Mort en 1660.
Puget (Pierre), né à Marseille en 1623, architecte, sculpteur, et peintre; célèbre par plusieurs chefs-d’œuvre qu’on voit à Marseille et à Versailles. Mort en 1694.
Legros et Théodon[353] ont embelli l’Italie de leurs ouvrages. Ils firent chacun, à Rome, deux modèles qui l’emportèrent au concours sur tous les autres, et qui sont comptés parmi les chefs-d’œuvre. Legros mourut à Rome en 1719.
Girardon (François), né en 1630, a égalé tout ce que l’antiquité a de plus beau, par les bains d’Apollon, et par le tombeau du cardinal de Richelieu. Mort en 1715[354].
Les Coisevox[355] et les Coustou[356], et beaucoup d’autres, se sont très distingués, et sont encore surpassés aujourd’hui par quatre ou cinq de nos sculpteurs modernes.
Chauveau[357], Nanteuil[358], Mellan[359], Audran[360], Edelinck[361], Le Clerc[362], les Drevet[363], Poilly[364], Picart[365], Duchange[366], suivis encore par de meilleurs artistes, ont réussi dans les tailles-douces; et leurs estampes ornent, dans l’Europe, les cabinets de ceux qui ne peuvent avoir des tableaux.
De simples orfèvres, tels que Claude Ballin et Pierre Germain[367], ont mérité d’être mis au rang des plus célèbres artistes, par la beauté de leur dessin et par l’élégance de leur exécution.
Il n’est pas aussi facile à un génie né avec le bon goût de l’architecture de faire valoir ses talents, qu’à tout autre artiste. Il ne peut élever de grands monuments que quand des princes les ordonnent. Plus d’un bon architecte a eu des talents inutiles.
Mansard[368] (François) a été un des meilleurs architectes de l’Europe. Le château ou plutôt le palais de Maisons, auprès de Saint-Germain, est un chef-d’œuvre, parcequ’il eut la liberté entière de se livrer à son génie.
Mansard[369] (Jules Hardouin), son neveu, mort en 1708, fit une fortune immense sous Louis XIV, et fut surintendant des bâtiments. La belle chapelle des Invalides est de lui. Il ne put déployer tous ses talents dans celle de Versailles, où il fut gêné par le terrain et par la disposition du petit château qu’il fallut conserver.
On reproche à la ville de Paris de n’avoir que deux fontaines dans le bon goût; l’ancienne, de Jean Goujon; et la nouvelle, de Bouchardon: encore sont-elles toutes deux mal placées[370]. On lui reproche de n’avoir d’autre théâtre magnifique que celui du Louvre, dont on ne fait point d’usage, et de ne s’assembler que dans des salles de spectacle sans goût, sans proportion, sans ornement, et aussi défectueuses dans l’emplacement que dans la construction; tandis que les villes de provinces donnent à la capitale des exemples quelle n’a pas encore suivis[371].
La France a été distinguée par d’autres ouvrages publics d’une plus grande importance: ce sont les vastes hôpitaux, les magasins, les ponts de pierre, les quais, les immenses levées qui retiennent les rivières dans leur lit, les canaux, les écluses, les ports, et surtout l’architecture militaire de tant de places frontières, où la solidité se joint à la beauté. On connaît assez les ouvrages élevés sur les dessins de Perrault, de Levau, et de Dorbay[372].
L’art des jardins a été créé et perfectionné par Le Nostre pour l’agréable, et par La Quintinie pour l’utile. Il n’est pas vrai que Le Nostre ait poussé la simplicité jusqu’à embrasser familièrement le roi et le pape[373]. Son élève Collineau m’a protesté que ces historiettes, rapportées dans tant de dictionnaires, sont fausses; et on n’a pas besoin de ce témoignage pour savoir qu’un intendant des jardins ne baise point les papes et les rois des deux côtés.
La gravure en pierres précieuses, les coins des médailles, les fontes des caractères pour l’imprimerie, tout cela s’est ressenti des progrès rapides des autres arts.
Les horlogers, qu’on peut regarder comme des physiciens de pratique, ont fait admirer leur esprit dans leur travail.
On a nuancé les étoffes, et même l’or qui les embellit, avec une intelligence et un goût si rare, que telle étoffe, qui n’a été portée que par le luxe, méritait d’être conservée comme un monument d’industrie.
Enfin le siècle passé a mis celui où nous sommes en état de rassembler en un corps, et de transmettre à la postérité le dépôt de toutes les sciences et de tous les arts, tous poussés aussi loin que l’industrie humaine a pu aller; et c’est à quoi a travaillé une société de savants remplis d’esprit et de lumières. Cet ouvrage immense et immortel semble accuser la brièveté de la vie des hommes[374]. Il a été commencé par messieurs d’Alembert et Diderot, traversé et persécuté par l’envie et par l’ignorance, ce qui est le destin de toutes les grandes entreprises. Il eût été à souhaiter que quelques mains étrangères n’eussent pas défiguré cet important ouvrage par des déclamations puériles et des lieux communs insipides, qui n’empêchent pas que le reste de l’ouvrage ne soit utile au genre humain.
SIÈCLE
DE LOUIS XIV.
CHAPITRE I.
Introduction.[375]
Ce n’est pas seulement la vie de Louis XIV qu’on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d’un seul homme, mais l’esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais.
Tous les temps ont produit des héros et des politiques: tous les peuples ont éprouvé des révolutions: toutes les histoires sont presque égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. Mais quiconque pense, et, ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siècles dans l’histoire du monde. Ces quatre âges heureux sont ceux où les arts ont été perfectionnés, et qui, servant d’époque à la grandeur de l’esprit humain, sont l’exemple de la postérité.
Le premier de ces siècles, à qui la véritable gloire est attachée, est celui de Philippe et d’Alexandre, ou celui des Périclès, des Démosthène, des Aristote, des Platon, des Apelle, des Phidias, des Praxitèle; et cet honneur a été renfermé dans les limites de la Grèce; le reste de la terre alors connue était barbare.
Le second âge est celui de César et d’Auguste, désigné encore par les noms de Lucrèce, de Cicéron, de Tite-Live, de Virgile, d’Horace, d’Ovide, de Varron, de Vitruve.
Le troisième est celui qui suivit la prise de Constantinople par Mahomet II. Le lecteur peut se souvenir qu’on vit alors en Italie une famille de simples citoyens faire ce que devaient entreprendre les rois de l’Europe. Les Médicis appelèrent à Florence les savants, que les Turcs chassaient de la Grèce: c’était le temps de la gloire de l’Italie. Les beaux-arts y avaient déjà repris une vie nouvelle; les Italiens les honorèrent du nom de vertu, comme les premiers Grecs les avaient caractérisés du nom de sagesse. Tout tendait à la perfection.
Les arts, toujours transplantés de Grèce en Italie, se trouvaient dans un terrain favorable, où ils fructifiaient tout-à-coup. La France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne, voulurent à leur tour avoir de ces fruits: mais ou ils ne vinrent point dans ces climats, ou bien ils dégénérèrent trop vite.
François Iᵉʳ encouragea des savants, mais qui ne furent que savants: il eut des architectes; mais il n’eut ni des Michel-Ange, ni des Palladio: il voulut en vain établir des écoles de peinture; les peintres italiens qu’il appela ne firent point d’élèves français. Quelques épigrammes et quelques contes libres composaient toute notre poésie. Rabelais était notre seul livre de prose à la mode, du temps de Henri II.
En un mot, les Italiens seuls avaient tout, si vous en exceptez la musique, qui n’était pas encore perfectionnée, et la philosophie expérimentale, inconnue partout également, et qu’enfin Galilée fit connaître.
Le quatrième siècle est celui qu’on nomme le siècle de Louis XIV; et c’est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. Enrichi des découvertes des trois autres, il a plus fait en certains genres que les trois ensemble. Tous les arts, à la vérité, n’ont point été poussés plus loin que sous les Médicis, sous les Auguste et les Alexandre; mais la raison humaine en général s’est perfectionnée. La saine philosophie n’a été connue que dans ce temps; et il est vrai de dire qu’à commencer depuis les dernières années du cardinal de Richelieu, jusqu’à celles qui ont suivi la mort de Louis XIV, il s’est fait dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, comme dans notre gouvernement, une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. Cette heureuse influence ne s’est pas même arrêtée en France; elle s’est étendue en Angleterre; elle a excité l’émulation dont avait alors besoin cette nation spirituelle et hardie; elle a porté le goût en Allemagne, les sciences en Russie; elle a même ranimé l’Italie qui languissait, et l’Europe a dû sa politesse et l’esprit de société à la cour de Louis XIV.
Il ne faut pas croire que ces quatre siècles aient été exempts de malheurs et de crimes. La perfection des arts cultivés par des citoyens paisibles n’empêche pas les princes d’être ambitieux; les peuples d’être séditieux, les prêtres et les moines d’être quelquefois remuants et fourbes. Tous les siècles se ressemblent par la méchanceté des hommes; mais je ne connais que ces quatre âges distingués par les grands talents.
Avant le siècle que j’appelle de Louis XIV, et qui commence à peu près à l’établissement de l’académie française[376], les Italiens appelaient tous les ultramontains du nom de barbares; il faut avouer que les Français méritaient en quelque sorte cette injure. Leurs pères joignaient la galanterie romanesque des Maures à la grossièreté gothique. Ils n’avaient presque aucun des arts aimables, ce qui prouve que les arts utiles étaient négligés; car lorsqu’on a perfectionné ce qui est nécessaire, on trouve bientôt le beau et l’agréable; et il n’est pas étonnant que la peinture, la sculpture, la poésie, l’éloquence, la philosophie, fussent presque inconnues à une nation qui, ayant des ports sur l’Océan et sur la Méditerranée, n’avait pourtant point de flotte, et qui, aimant le luxe à l’excès, avait à peine quelques manufactures grossières.
Les Juifs, les Génois, les Vénitiens, les Portugais, les Flamands, les Hollandais, les Anglais, firent tour-à-tour le commerce de la France, qui en ignorait les principes. Louis XIII, à son avènement à la couronne, n’avait pas un vaisseau: Paris ne contenait pas quatre cent mille hommes, et n’était pas décoré de quatre beaux édifices; les autres villes du royaume ressemblaient à ces bourgs qu’on voit au-delà de la Loire. Toute la noblesse, cantonnée à la campagne dans des donjons entourés de fossés, opprimait ceux qui cultivent la terre. Les grands chemins étaient presque impraticables; les villes étaient sans police, l’état sans argent, et le gouvernement presque toujours sans crédit parmi les nations étrangères.
On ne doit pas se dissimuler que, depuis la décadence de la famille de Charlemagne, la France avait langui plus ou moins dans cette faiblesse, parcequ’elle n’avait presque jamais joui d’un bon gouvernement.
Il faut, pour qu’un état soit puissant, ou que le peuple ait une liberté fondée sur les lois, ou que l’autorité souveraine soit affermie sans contradiction. En France, les peuples furent esclaves jusque vers le temps de Philippe-Auguste; les seigneurs furent tyrans jusqu’à Louis XI; et les rois, toujours occupés à soutenir leur autorité contre leurs vassaux, n’eurent jamais ni le temps de songer au bonheur de leurs sujets, ni le pouvoir de les rendre heureux.
Louis XI fit beaucoup pour la puissance royale, mais rien pour la félicité et la gloire de la nation. François Iᵉʳ fit naître le commerce, la navigation, les lettres, et tous les arts; mais il fut trop malheureux pour leur faire prendre racine en France, et tous périrent avec lui. Henri-le-Grand allait retirer la France des calamités et de la barbarie où trente ans de discorde l’avaient replongée, quand il fut assassiné dans sa capitale, au milieu du peuple dont il commençait à faire le bonheur. Le cardinal de Richelieu, occupé d’abaisser la maison d’Autriche, le calvinisme, et les grands, ne jouit point d’une puissance assez paisible pour réformer la nation; mais au moins il commença cet heureux ouvrage.
Ainsi, pendant neuf cents années, le génie des Français a été presque toujours rétréci sous un gouvernement gothique, au milieu des divisions et des guerres civiles, n’ayant ni lois ni coutumes fixes, changeant de deux siècles en deux siècles un langage toujours grossier; les nobles sans discipline, ne connaissant que la guerre et l’oisiveté; les ecclésiastiques vivant dans le désordre et dans l’ignorance; et les peuples sans industrie, croupissant dans leur misère.
Les Français n’eurent part, ni aux grandes découvertes ni aux inventions admirables des autres nations: l’imprimerie, la poudre, les glaces, les télescopes, le compas de proportion, la machine pneumatique, le vrai système de l’univers, ne leur appartiennent point; ils fesaient des tournois, pendant que les Portugais et les Espagnols découvraient et conquéraient de nouveaux mondes à l’orient et à l’occident du monde connu. Charles-Quint prodiguait déjà en Europe les trésors du Mexique, avant que quelques sujets de François Iᵉʳ eussent découvert la contrée inculte du Canada; mais par le peu même que firent les Français dans le commencement du seizième siècle, on vit de quoi ils sont capables quand ils sont conduits.
On se propose de montrer ce qu’ils ont été sous Louis XIV.