WERNER SCHEFF
LA DÉBACLE IMPÉRIALE
JUAN
FERNANDEZ
ROMAN
ADAPTÉ DE L’ALLEMAND
———PAR———
CHARLES SCHACHER
=====PARIS=====
J. FERENCZI, ÉDITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN, 9
=====1922=====
3e mille
Harry SCHEFF
—————
La Débâcle Impériale
————
Juan Fernandez
Adapté de l’Allemand par SCHACHER
PARIS
J. FERENCZI, ÉDITEUR
9, RUE ANTOINE-CHANTIN (XIVe)
TABLE
[CHAPITRE PREMIER, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX]
Juan Fernandez
Les Possibilités sont sans bornes pour l’homme, mais les impossibilités aussi, bien que ce semble être là une contradiction. Entre ces deux Infinis, l’un qui lui appartient l’autre qui lui échappe, s’étend sa Patrie!
EMILE SIMMEL.
CHAPITRE PREMIER
Le soir tombe sur la terre allemande.
Dans le rapide qui l’emporte, Thor de Tornten embrasse de tous ses regards le paysage familier: la Patrie.
Une tiédeur vient du dehors, mais sur l’esprit du jeune officier de marine pèse toujours l’accablante ardeur des heures qu’il vient de vivre.
Sous ses yeux, les couleurs s’estompent, se fondent en un gris monotone que troue, par endroits, l’éclat de signaux lumineux.
Dans son esprit, il fait clair, comme au matin limpide d’un beau jour de printemps.
Depuis qu’il a franchi la frontière hollandaise, il se répète les dernières paroles du kaiser déchu, au moment des adieux:
—Et, Tornten, saluez pour moi la Patrie!
Il comprend, maintenant, l’aspiration passionnée que révèle ce cri, il conçoit le frémissement qui a fait trembler cette voix d’empereur jadis si ferme, si sûre d’elle.
Le lieutenant de vaisseau soupire; ses pensées prennent un tour plus profond. Par bonheur, depuis des heures, il est seul dans son coupé et personne n’est venu troubler sa méditation.
Le souvenir d’Amerongen lui fait sentir plus pénibles les tristesses de l’exil.
Après tout, il a femme et enfant et son cœur d’Allemand bat d’un ardent désir de revoir le pays.
Mais voici que le rapide entre en gare de Hanovre. C’en est fini de la rêverie solitaire.
Comme Thor redressait sa haute taille de géant blond, s’intéressant au mouvement de la gare, un employé ouvrit brusquement la portière, déposa dans un des coins une somptueuse valise de peau claire, tandis que, pénétrant dans le compartiment, un petit personnage barbu prit place en face du jeune marin.
A l’instant même, comme pour échapper au commencement d’involontaire examen auquel allait se livrer son vis-à-vis, le nouveau venu déploya devant ses yeux le dernier numéro du Vorwaerts.
Cependant, avant même que le train ait repris sa marche, il parut se rappeler qu’au moins officiellement la révolution n’avait rien modifié aux règles de la bienséance.
Il laissa, en effet, retomber son journal et s’inclina légèrement devant son compagnon de voyage dont les formes minces et raides évoquaient le souvenir récent de l’uniforme impérial. Mais les quelques paroles de politesse dont il allait accompagner son salut ne dépassèrent pas ses lèvres.
Stupéfait, il regarda son voisin, secoua sa tête expressive et fine, puis s’exclama, tout joyeux:
—Tornten!
—Grotthauser! s’écria le lieutenant de vaisseau, répondant à cette soudaine reconnaissance.
Et les deux amis échangeaient avec une chaleureuse poignée de main les congratulations que comportait le hasard heureux auquel ils devaient leur rencontre.
—Quelle surprise de te retrouver, Tornten! opina le petit homme, dont tout le fin visage riait dans sa barbe d’or, tandis qu’il repliait et déposait près de lui son journal. Il y a bien six ans que nous nous sommes vus.
—Exactement, fit Thor. C’était à Berlin. Heureux temps! Et toi, qu’es-tu devenu depuis? Que viens-tu faire à Hanovre?
—Que de questions! Mais, sais-tu bien que c’est plutôt à moi de me renseigner sur les événements auxquels tu as pris part dans ces dernières années!
«Moi, je suis resté à l’arrière, une vieille blessure à la jambe m’ayant fait classer dans les inaptes. Mais toi, tu as acquis un nom glorieux au sein des batailles!...
—Qu’importe, si elles n’ont pu éviter le désastre! riposta Thor avec un amer ricanement.
—Ce n’est point ta faute, objecta Jacob, qui parut un peu gêné et haussa légèrement les épaules.
«Nous sommes abattus! cela n’enlève rien au mérite de nos soldats. Au reste, pour que rien ne vienne, par la suite, interrompre le récit de tes exploits, je vais commencer par te mettre brièvement au courant de ma vie.
«J’ai pris la direction de notre usine de Hanovre... Une fabrique de caoutchouc.
«Tu le savais déjà?
«Mon père est mort subitement, il y a deux ans et j’ai dû prendre sa place. Je me suis marié aussi!
Elevant la main gauche, il fit briller son alliance d’or aux yeux de l’ami retrouvé. Ce dernier fit le même geste et tous deux se prirent à rire.
—J’ai même un fils de quatre ans, ajouta le lieutenant de vaisseau.
—Moi, une fille qui va en avoir deux.
—Naturellement, tu es très heureux; on voit la joie éclater dans tes yeux.
—Naturellement!... Et toi?
Thor de Tornten eut, avant de répondre, une courte hésitation. Ce ne fut qu’un éclair, mais qui n’échappa point à son sagace interlocuteur, bien que l’officier se fût aussitôt repris pour répliquer vivement, à son tour:
—Evidemment, moi aussi!
Jacob Grotthauser fit habilement dévier la conversation et n’insista pas sur ce petit incident.
Avec beaucoup de verve, il raconta sa vie, pendant la tourmente. Mais son regard discrètement interrogateur, se posait sur son ami, quêtant une réponse.
Pourquoi Thor de Tornten resta-t-il insensible à cette muette curiosité, se complaisant à écouter le récit des joies que son interlocuteur avait trouvées dans la possession d’une jolie femme et la venue d’une gracieuse fillette?
Pourquoi demeura-t-il silencieux alors que ses actions d’éclat, publiées par toute l’Allemagne, lui donnaient le droit de les conter.
L’usinier était un vieil ami du lieutenant de vaisseau. Tout jeunes, dans le Schleswig, où les biens de leurs pères se touchaient, ils avaient vécu ensemble le temps heureux des escapades de jeunesse perpétrées en commun et n’avaient été séparés que beaucoup plus tard, par la vie qui leur assigna des voies différentes.
Thor était entré dans la marine. Riche de la fortune de son père, Grotthauser s’adonna, d’abord aux études historiques pour entrer ensuite dans la firme paternelle dont les importantes fabriques de caoutchouc rayonnaient par tout l’empire, assurant au fils unique de Johann Grotthauser la sécurité durable d’un bien-être matériel.
Le petit homme aux traits rusés et fins n’ignorait pas que ce même bien-être n’avait pas dû s’asseoir sans luttes au foyer de son ami, si même...
Les Tornten étaient une vieille famille de hobereaux ruinés. Servant la patrie depuis de nombreuses générations, c’est à peine s’ils avaient pu glaner dans l’accomplissement de ce devoir, la maigre pitance d’une très modeste existence.
Le père de Thor était, à cette époque, un tout jeune officier et s’était battu vaillamment à Königgrätz: blessé dans cette rencontre, il avait été réduit à prendre, comme invalide, une retraite prématurée. Un hasard heureux lui avait fait connaître et aimer, à l’hôpital où on l’avait transporté, la fille d’un propriétaire du Schleswig. Il l’avait épousée, était retourné au pays natal pour s’y retirer et finir en campagnard, une existence qu’il avait rêvé de consacrer à de plus glorieuses destinées.
Thor naquit au bout de huit années seulement de cette union. Il grandit sur le bien paternel et perdit de bonne heure et son père et sa mère. Ses tuteurs décidèrent de son avenir dans le sens de l’ardente vocation que manifestait le jeune orphelin et il entra dans la flotte.
Pendant les années qui précèdent la guerre, Grotthauser ne rencontre qu’incidemment son ami d’enfance et n’entend jamais parler de lui.
Mais tout change aussitôt que la grande tourmente s’est déchaînée sur les peuples.
Thor de Tornten devient une célébrité. D’abord, il est, dans la mer du Nord, le chef anonyme d’un de ces sous-marins qui, désignés par un U et un chiffre font tant parler d’eux.
Et le peuple allemand enthousiasmé d’une fatale confiance dans le succès de la guerre navale, associe le nom du jeune marin à la gloire de leurs exploits.
Lui, les a accomplis avec l’espoir farouche d’assurer la victoire à sa patrie, trompé en cela comme les millions d’Allemands qui l’acclament.
Bientôt, il faut à son ardeur des horizons plus vastes. Soudain il apparaît avec son bâtiment, aux Dardanelles, y signale son passage en coulant de puissantes unités, une française, une anglaise. Mais il ne s’attarde pas dans ces parages. Rappelé par l’amirauté, il promène son invincibilité active dans les eaux irlandaises jusqu’au jour où il se classe parmi ces héros qui, par delà l’océan, sur les côtes d’Amérique, vont ouvrir la guerre contre ce que les puissances alliées appellent le droit des gens.
Pendant tout ce laps de temps, Grotthauser n’a pas trouvé l’occasion de rencontrer ou de s’entretenir avec son ami d’enfance.
L’idée lui est venue, parfois, de se mettre en relations avec Thor. Mais l’opinion qu’il professe pour les actes que le lieutenant de vaisseau accomplit avec le zèle passif d’un soldat obéissant, la conception personnelle qu’il s’est faite de la conduite de la guerre, l’ont détourné de rechercher une rencontre avec l’héroïque marin.
Il souffre de savoir que cet homme d’élite, comme il se plaît à le nommer, joue son existence pour la destruction de richesses qui, dans l’avenir, feront défaut non seulement aux ennemis, mais encore à la patrie.
Aussi a-t-il voulu tout ignorer des événements auxquels Thor s’est trouvé mêlé depuis le cataclysme et n’a-t-il même pas eu connaissance du mariage de son joyeux compagnon de jeunesse.
Cependant ce dernier éprouve le sentiment qu’il devait à son ami, sur son existence intime quelques détails, un peu plus d’expansion que n’en comportait sa courte et réticente réponse de tout à l’heure.
Grotthauser, au surplus, avait marqué par une pause dans son récit qu’il attendait à son tour des confidences.
Thor prit donc la parole:
—Je me suis marié aussitôt après notre première rencontre. Ma femme est une baronne Ballendorf. J’avais fait sa connaissance à Ostende.
«Le début de la guerre marqua, comme pour tant d’autres, le terme de notre bonheur, car je dus laisser derrière moi, à Berlin, ma femme et le fils qui venait de me naître. Depuis, je n’ai pu les revoir que pendant de courtes apparitions.
«Ilse est demeurée trop souvent seule et le bambin a parcouru les premières années de son existence sans presque avoir connu son père.
—Triste, opina Grotthauser.
—D’autant plus triste que mon Otto courait le risque de perdre tout à fait son père. J’ai peut-être été parfois criminel en courant, comme je l’ai fait, au-devant des dangers, insoucieux, l’esprit libre, sans une pensée pour mon fils.
—Tu as dû en voir d’effroyants!
—De sévères, riposta le lieutenant de vaisseau, les yeux brillants. En même temps, il s’animait, comme s’il éprouvait un soulagement de n’avoir plus à parler de son ménage.
—Oh! tes exploits me sont connus, fit Jacob Grotthauser souriant. Les journaux en ont assez parlé pour forcer mon admiration. Mais où je ne sais plus rien de toi, c’est depuis que le malheur s’est abattu sur l’Allemagne.
—Tu veux dire depuis la débâcle?
—Oui.
—Eh bien! quelques semaines avant l’écroulement, je fus mandé au Quartier Général. Le kaiser m’avait connu à l’occasion d’une revue qu’il passa des équipages de sous-marins.
«Je crois pouvoir dire non sans orgueil qu’il m’avait en très haute considération et voulait me retenir auprès de lui pour me consulter en certaines occurrences.
«Oh! si cela s’était produit en d’autres circonstances, j’aurais pu aller loin!
«Mais, en ce temps-là, l’heure était venue pour le seigneur de la guerre d’abandonner son pays, son armée, afin d’éviter le déchaînement de la guerre civile qui, déjà grondait derrière lui.
«Je fus parmi les rares fidèles qui l’accompagnèrent à Amerongen.
«J’en arrive aujourd’hui, retournant à Berlin.
—D’Amerongen?
Thor inclina la tête avec un rire silencieux et répéta:
—D’Amerongen!
—Mais alors, mon cher garçon, tu es l’un des personnages les plus intéressants que je puisse rencontrer sur mon chemin.
—D’accord! Mais je suis aussi et surtout un des hommes les plus malheureux que tu puisses voir... Retrouver ainsi sa Patrie!...
—Comment l’entends-tu?
—Sans maître! proclama le colosse blond, qui se redressa tout d’une pièce. Oui, sans maître, sans droits, sans espoirs!
—Tu pousses le tableau trop au noir... Nous ne sommes pas sans maître, puisque nous sommes devenus nos propres maîtres. Nous ne resterons pas privés de droits, car bientôt une justice s’établira que nul n’aura le pouvoir de violer et qui sera le véritable droit des gens; enfin tu ne peux pas dire que nous sommes sans espoirs, car elles vivent encore dans le peuple allemand, cette antique force et cette valeur qui prépareront notre relèvement.
Mais Thor secoua sa tête blonde. Son visage imberbe, aux traits énergiquement taillés, demeura grave:
—Hélas! nous ne sommes pas encore mûrs pour nous gouverner nous-mêmes; il n’existe point sur cette terre de droit fondé sur l’équité et, quant à nous relever jamais, on saura bien nous en empêcher.
—Je crains que tu ne reviennes de là-bas l’esprit faussé, hasarda Grotthauser. Tu as beaucoup à apprendre parmi nous, Thor!
«Nous sommes loin, ici, de penser comme toi. Certes, pour le moment, cela ne va pas bien. Nous traversons, aujourd’hui, les humiliations pénibles et les vicissitudes qui, jamais, ne furent épargnées aux vaincus.
«Pense à ce que nous perdons.
«Mais un peuple ne doit pas en arriver à douter ou à tomber dans les moyens extrêmes qui n’ont jamais amélioré une situation.
«Nous souffrons de la faim, de la misère, nous attendons les décisions du vainqueur.
«Des faibles peuvent croire qu’il existe une solution brutale à cet état de choses. Mais les forts et les avisés savent bien qu’il nous reste une seule issue, le travail de tous dans le pouvoir qui est à tous. Et, grâce à Dieu, ce sont ceux-là qui sont au gouvernail.
—Dieu veuille que tu aies raison, douta le lieutenant de vaisseau. Mon plus profond désir est de voir les événements confirmer ta prophétie.
«En tous cas, il eût été plus simple, à mon avis, de ne pas chasser d’abord un gouvernement pour en reconstituer ensuite un nouveau, au prix de quelles peines et de quelles souffrances.»
Grotthauser riait:
—Nous y voilà! admira-t-il. Naturellement, c’est au kaiser que tu penses.
—Bien entendu!
—Es-tu donc aveugle, Thor, pour ne pas voir que lui et son entourage portent la responsabilité de tous nos malheurs?
—Pas lui, et pas son entourage seulement. En ce qui concerne sa personne, je ne croirai jamais qu’il ait quoi que ce soit à se reprocher pouvant le rendre responsable des malheurs du peuple allemand.
«Vois-tu, Jacob—et la voix de Tornten devenait plus âpre, animée de l’ardente conviction d’une plaidoirie passionnée—vois-tu, vous tous, ses amis aussi bien que ses ennemis, il vous manque, pour le juger, lui et ses actes, une conception qui a, cependant, la plus grande importance.
«Vous oubliez que c’est un homme, celui que vous devez condamner ou acquitter, rien qu’un homme seulement!... un surhomme, devrais-je dire.
«Supposez n’importe qui d’autre à sa place.
«Avant la guerre, pendant la guerre, maintenant même que le dénouement est survenu, nul autre n’aurait agi différemment de lui.
«C’est un homme, dis-je, avec toutes les faiblesses et toutes les supériorités d’un homme. Il a prêté l’oreille aussi volontiers aux bons conseils qu’aux mauvais, hélas! Je ne conteste pas que beaucoup de mal ait été commis en son nom, mais en son nom seulement et jamais de par sa volonté.
«Il n’a pas laissé faire le mal consciemment ni dans le dessein de le faire.
«Mais ce que vous ne voulez plus vous rappeler c’est qu’au nom de ce même kaiser, aujourd’hui malheureux, proscrit, il a été fait aussi beaucoup de bien à ce pays.»
Le petit homme plissa son fin visage et devint pensif.
—Il y a du vrai, un peu de vrai dans tes paroles, accorda-t-il. Il m’est arrivé souvent de me demander comment se serait conduit un autre occupant ce poste suprême où l’avait élevé l’ignorance d’un peuple et la sottise d’une tradition séculaire. Mais cette ignorance, cette sottise traditionnelle, ce sont là précisément nos fautes.
«On ne confie pas la décision sur les destinées d’un Etat, pour le mieux et pour le pire, entre les mains d’un seul homme.
«C’est la communauté qui doit y concourir.
—Tu es démocrate?
—Pis encore... Social-démocrate!
—Toi, un industriel?
—Et, qu’est-ce que ceci peut bien faire à cela? Dès que les circonstances le permettront ou que l’accomplissement des événements semblera favorable, mes exploitations seront socialisées aussi bien que les autres entreprises.
«Cela ne m’empêchera pas de vivre.
«Mais ce ne sera pas une catastrophe financière qui m’arrachera mes convictions. Les travailleurs possèdent un droit primordial sur le produit de leur travail.»
Il y avait déjà un moment que le rapide avait quitté Hanovre, poursuivant sa route vers l’est.
Thor de Tornten ne pensait plus maintenant à laisser ses regards errer le long de la campagne prussienne.
Son entretien avec son ami d’enfance l’empoignait à présent. Pendant des heures, les deux hommes auraient échangé leurs vues sur les destinées présentes ou futures de leur nation.
Ils représentaient deux conceptions de l’univers tout à fait divergentes, rarement appelées à se rencontrer en un semblable tournoi. D’un côté, l’aîné, élevé dans l’Empire, mais possédant la supériorité d’un coup d’œil éclairé de philanthrope, assez dégagé des mesquineries de son éducation pour ne pas borner son ambition à la poursuite de ses avantages personnels et sachant concevoir au delà quelque chose de plus grand, le salut de l’humanité, Johann Grotthauser, fils de l’industriel, qui s’attache plus encore au bien-être des masses agissantes qu’à son propre intérêt.
De l’autre côté, en contradiction avec ces vues désintéressées, une volonté plus noble encore, à laquelle cependant il manque ce qui fait la force de l’usinier, la liberté de voir et de juger. Grandi dans la croyance à l’inaccessible pouvoir divin d’une Majesté qu’il reconnaît encore maintenant bien qu’elle ait perdu son éclat et son élévation, Thor sait, à chaque accusation de son ami, visant le solitaire d’Amerongen, opposer une réplique, un argument, une justification.
Et, quand il ne trouve pas d’autre excuse, sa contentant de dire: «C’est un homme», il est conscient de ce que, devant cette objection, son amical contradicteur faiblit et, parfois, doit céder.
Mais, entre eux, aucune conclusion n’est possible, encore moins une entente; le fossé est trop profond qui se creuse entre leurs deux convictions.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En arrivant à Berlin, ils avaient épuisé dans leur entretien tous les sujets qui, à l’heure présente, passionnent des millions d’Allemands: les causes et les origines de la guerre; la responsabilité des fautes commises dans la conduite de celle-ci; la paix impitoyable que l’Allemagne vient de signer, il y a quelques semaines à peine; l’avenir de l’Empire et, ce qui touche Thor de Tornten au plus profond de son être, la prétention exprimée par l’ennemi de juger le kaiser et ses conseillers responsables.
Devant la gare, les deux hommes se séparèrent.
Grotthauser était un étranger dans la capitale, un provincial, comme il disait plaisamment. Il était descendu dans un hôtel de l’avenue Sous les Tilleuls, où il se fit conduire immédiatement.
Thor avait, de son côté, la désagréable surprise de constater que ni sa femme, Ilse, ni même son valet de chambre n’étaient venus à sa rencontre et c’est sous l’influence de cette contrariété qu’il serra la main de son ami.
—Nous nous reverrons bientôt, cria l’industriel en tournant la poignée de la lourde voiture de l’hôtel. Je suis à Berlin pour trois semaines... à ta disposition. Ne m’oublie pas, Thor!
«Nous avons abordé bien des sujets, mais il en reste beaucoup d’autres que nous avons laissé de côté.
—Nous y aviserons, concéda le lieutenant de vaisseau avec un rire embarrassé.
Resté seul, il siffla une auto de place et fit charger sa malle. Il était de mauvaise humeur et assista, sans s’y intéresser, à la course par les rues brillamment éclairées de Berlin.
Peu à peu, cependant, il se ressaisit, éprouva plus nettement la sensation du retour au centre même de l’Empire et se laissa reprendre au charme de la capitale que, malgré toutes les erreurs, toutes les fautes de ces dernières années, il aimait comme on aime une mère. Il conçut le rôle qu’elle tenait et comme, en elle, attaquée, injuriée, s’incarnait le reste de puissance qui demeurait à la patrie.
Et ces réflexions lui firent oublier la singulière méconnaissance de ses devoirs, qui avait détourné sa femme de venir à sa rencontre, lui souhaiter la bienvenue après une séparation de plus d’une année, ou, tout au moins, en cas d’empêchement, d’y envoyer ce maroufle de Toman, son valet de chambre.
L’appartement de Thor occupait le rez-de-chaussée d’un élégant immeuble dans l’avenue du Grand-Electeur.
C’était la demeure d’un homme fortuné, car, ce que le lieutenant de vaisseau avait oublié de dire à son ami, c’est qu’en conduisant à l’autel Ilse de Ballendorf, il n’avait pas précisément épousé une bergère, mais qu’il était devenu le maître envié d’une multimillionnaire. Elle était fille d’un grand propriétaire du nord qui, pouvant faire pour elle tous les sacrifices, considérait comme le moindre de la pourvoir royalement, à l’occasion de son mariage avec le jeune officier de marine.
Aussi, pendant les séjours qu’il faisait à Berlin, auprès de sa femme et de son fils, Thor vivait-il dans une large aisance, à l’abri de tout souci matériel.
En quittant l’automobile qui l’avait amené pour se diriger vers sa maison, le lieutenant de vaisseau constata que seules deux fenêtres de son appartement étaient éclairées. Il eut tôt fait de sonner le portier et de lui faire prendre sa malle. Lui-même pénétra dans la maison et se trouva bientôt dans l’antichambre de son appartement, où Toman, en bras de chemise, l’accueillit avec une stupéfaction non déguisée.
—Vous, monsieur le commandant! s’exclama le domestique, avec l’expression de la plus sincère surprise. Vous ici!
—N’a-t-on donc pas reçu ma dépêche? interrogea Thor pendant que le valet au large torse enlevait le léger pardessus qui couvrait les épaules de son maître. J’ai cependant télégraphié mon arrivée. Où est madame, ajouta-t-il, tandis que Toman secouait sa tête aux cheveux ras.
—Madame est partie aujourd’hui même à Kolberg.
—A Kolberg? Ah! sans doute pour l’enfant.
—Pardon, monsieur le commandant, l’enfant est resté à la maison.
Thor dressa l’oreille, mais se garda de trahir devant le domestique ses sentiments secrets.
—Quand madame doit-elle rentrer?
—Dans deux ou trois jours.
—Et qui s’occupe de l’enfant?
—Miss Bolton.
—Ah! oui, l’Anglaise, pensa Thor. Ilse lui avait écrit, en effet, qu’elle avait trouvé à engager pour le jeune Otto une institutrice anglaise. Thor désirait que son fils apprît la langue des anciens ennemis de l’Allemagne comme la sienne propre.
L’officier franchit la porte que Toman ouvrait devant lui. Le valet de chambre le suivit dans le cabinet de travail où il s’empressa de tourner le commutateur et fit jaillir la lumière sur le bureau.
—Mon commandant désire-t-il souper?
—Inutile, Toman. Dites-moi plutôt ce qu’il y a de nouveau.
—Rien de saillant que je sache.
—Madame et M. Otto sont-ils en bonne santé?
—Parfaitement, monsieur le commandant. Toman était le modèle des valets de chambre, à condition de n’exiger ni cet attachement durable, ni cette fidélité qui liaient les anciens domestiques à leurs maîtres. Il était assez négligent; incapable d’ailleurs d’une mauvaise action.
Thor l’avait engagé peu après son mariage et Toman s’était toujours montré le même. Il faisait son travail mais rien de plus.
—M. Otto est-il encore debout, demanda Thor en s’approchant au coffret à cigares qu’il ouvrit. Je voudrais bien le voir.
—Dois-je prévenir Mlle Bulton?
—Si c’est possible, je voudrais bien aussi voir mademoiselle.
Toman s’empressa. Thor choisit un cigare dans le coffret et l’alluma.
Puis, se laissant tomber dans le confortable fauteuil de cuir installé près de son bureau, il se prit à songer, tout en chassant devant lui un nuage de fumée.
Comme il l’avait rêvé différent, ce retour au foyer! Sot qu’il était! Arrive-t-il jamais rien dans l’existence tel qu’on l’a espéré?
Mais ce qu’il ne comprenait pas, c’était le motif qui avait pu déterminer Ilse à quitter ainsi Berlin précisément le jour fixé par son mari pour rentrer après une si longue absence. Elle avait dû recevoir la dépêche; donc elle était au courant de sa venue.
Thor de Tornten se sentit retomber dans cette mauvaise humeur qui l’avait pris à la gare et qu’il avait eu tant de peine à secouer.
Ne trouverait-il jamais dans son ménage ce calme reposant qu’il souhaitait si ardemment en épousant Ilse?
Ne rencontrerait-il auprès de cette femme, rien autre, comme pendant les années de guerre, que de tièdes sentiments en surface, sans véritable affection?
Certes, il n’était pas mari heureux et avait conscience qu’Ilse n’était pas heureuse non plus.
La guerre, pensait-il, avait détruit l’harmonie de son ménage. Pendant toute cette longue période, il n’était venu que cinq fois chez lui, toujours pour de courtes apparitions, avec l’angoissante certitude que rien n’en pouvait prolonger la durée.
Cette hantise et la perspective plus cruelle encore de ne jamais se revoir avaient empêché la tendresse de s’installer entre les deux époux.
Le peu d’amour qui avait survécu aux premières années de leur existence commune s’était promptement consumé dans cette fièvre.
Et si de son côté le mari faisait de louables efforts pour reprendre auprès de sa femme dont il avait chéri la grâce exquise, la place qu’il avait conquise naguère, Ilse se montrait récalcitrante. Elle demeurait ironique et froide.
Parfois, des accès de colère prenaient au jeune officier lorsqu’au cours de ses permissions, il l’entendait parler, la voyait agir, si indifférente auprès de lui, si changée de ce qu’elle était.
Il alla jusqu’à se demander si, au moins, elle était bonne mère pour leur enfant.
Qu’elle ne l’aimât plus lui-même, qu’elle eût réussi à refroidir son propre amour, il n’en doutait plus; mais ce lien restait entre eux, cet enfant que la nature leur avait donné.
Ilse était une femme du monde qui ne voyait rien au delà de ses désirs et de ses soucis.
Jadis, à Ostende, elle avait accueilli la cour de Tornten parce qu’il lui plaisait de s’attacher ce prestigieux marin dont toutes les femmes raffolaient, où qu’il parût.
Mais elle avait bien vite senti combien il était différent d’elle.
Dès le début, il aurait aimé se retirer dans la solitude de son domaine, y vivre en paysan, loin du monde. Elle, au contraire, n’existait que pour ce monde, n’aspirait qu’à lui.
De même que leurs goûts, leurs sentiments s’étaient heurtés. La guerre faisant le reste avait complètement désuni leurs cœurs.
Thor en était là de ses tristes pensées lorsqu’une porte s’ouvrit laissant passer une mince silhouette de jeune femme.
L’officier se leva et s’inclina pour un léger salut qui lui fut aussitôt rendu.
—Miss Bolton?
—Oui, monsieur le capitaine.
La blonde gouvernante plaça doucement sa main dans celle que lui tendait le géant. Près de lui, sans être petite, elle paraissait une enfant. Thor observa que l’embarras avait fait monter le rouge là son gracieux visage.
—Asseyez-vous, je vous prie, miss Bolton, insista-t-il poliment.
Mais elle resta debout, attendant pour s’asseoir que lui-même eût pris un siège. Puis, les mains croisées sur les genoux comme une écolière, elle attendit discrètement qu’il lui adressât la parole.
Cependant, l’officier ne se pressait pas de parler et l’examinait longuement.
La lumière inondait sa figure et Thor remarqua, pour la première fois, combien son visage était attrayant.
Il sut immédiatement gré de sa beauté à la jeune Anglaise, la trouvant ravissante et ne pouvant s’empêcher de l’admirer.
Carry Bolton, elle, avait tourné ses regards vers le sol, mais non sans avoir dévisagé attentivement, et avec quelque surprise, le maître de la maison et, dans cette attitude modeste, elle attendait qu’il commençât à lui parler.
—Ma femme vous a confié notre fils, débuta enfin le lieutenant de vaisseau, et vous devez penser, miss Bolton, tout ce que cela peut signifier pour moi.
«Un jeune enfant conserve toute sa vie l’empreinte des premières mains qui ont la charge de le modeler. C’est pourquoi je dois vous prier de me dire d’abord qui vous êtes et quel hasard vous a amenée à Berlin, précisément en ce moment, après la guerre.
—Je ne suis, à vraiment dire, pas une pure Anglaise, répliqua-t-elle en souriant.
«Je suis Allemande. Mon père était, au commencement de la guerre, employé à Hoppegarten. Ma mère, qui est morte depuis plusieurs années, était gouvernante allemande. Père vient de quitter Ruhleben, où il est resté si longtemps interné et est allé en Angleterre chercher une place.
«Moi, je ne l’ai pas suivi, parce que... parce que je ne voulais pas lui être à charge.
—C’est triste, miss Bolton, d’être obligé de quitter ceux qu’on aime. Au moins, êtes-vous satisfaite de votre emploi dans ma maison?
—Certes, monsieur le capitaine, je ne pouvais trouver mieux. Et puis... j’aime tellement votre fils que je ne pourrais plus me séparer de cet enfant.
—Cela me fait plaisir de vous entendre parler ainsi. Et le petit vous rend-il cette affection?
—C’est ce dont vous pourriez vous assurer immédiatement, monsieur le capitaine. Otto est encore éveillé. C’est un enfant joueur et vivace, qui n’aime pas le lit et s’endort difficilement.
Elle voulut se lever, mais Thor lui fit signe de rester.
—Voulez-vous me répondre encore à une question? demanda-t-il.
—Comme vous voudrez, monsieur le capitaine, fit-elle modestement.
Tornten hésitait. C’était pour lui une indicible souffrance de parler à Carry Bolton de choses qui lui poignaient le cœur. Il ne pouvait oublier qu’elle n’était pour lui qu’une inconnue peu de minutes avant cet instant. Cependant, elle était plus à son niveau que Toman.
—Savez-vous si ma femme avait reçu, avant son départ, la dépêche annonçant mon arrivée, miss Bolton? s’informa-t-il en cherchant à prendre un ton dégagé.
La blonde Anglaise réfléchit un instant.
—Un facteur est certainement venu ce matin apporter un télégramme. Ce qu’il y avait dans la dépêche, je ne l’ai pas su. Madame ne m’en ayant pas parlé. Mais elle avait déjà projeté hier son voyage à Kolberg et est partie d’ici exactement à quatre heures.
Thor se mordit les lèvres. Ainsi, Ilse savait qu’il rentrait et cependant elle n’avait pas hésité à quitter sa maison pour aller aux bains de mer rejoindre quelque amie! Les courtes apparitions à Berlin du jeune officier l’avaient accoutumé à bien des mécomptes, mais cette fois, vraiment, l’indifférence de sa femme passait les bornes.
Cela semblait être une offensive voulue.
Et devant la petite institutrice, il se sentit gagner par un mouvement d’humiliation, car elle avait dû, comme Toman sans doute, remarquer de quelle manière on traitait son maître.
Tout de suite il se leva:
—Voulez-vous me conduire auprès de l’enfant, miss Bolton?
—Avec plaisir!
Carry le précéda dans la chambrette où le garçonnet commençait maintenant à s’assoupir. Mais à l’approche de l’institutrice, le petit s’éveilla, se souleva derrière le rideau de son petit lit et l’appela.
Dans ce mouvement, il reconnut son père et lui fit fête.
Thor s’empressa, tira le rideau de la couchette et, passant le bras autour de ce tendre corps d’enfant, il s’assit sur le bord du lit pour mieux embrasser le petit homme qui tenait tant de place en son cœur.
Discrètement, miss Bolton était allée à l’une des fenêtres, laissant le père et le fils aux joies de leurs épanchements. Il y avait cependant, dans l’attitude de la jeune Anglaise, tant de grâce aimable et de charme élégant que Thor ne put longtemps se détourner d’elle. Après quelques minutes consacrées à son fils, dont la tendresse et les caresses lui faisaient tant de bien et le consolaient de l’absence, insolite à ce moment, de celle qui était sa femme, il reprit:
—Il est superbe, miss Bolton!
La jeune fille se détourna de la fenêtre et approcha:
—Mais aussi, c’est que nous avons été passer deux mois dans le Riesengebirg, explique-t-elle, souriante d’orgueil aux compliments de Thor.
—Papa, s’écria le petit, viens-tu de chez le kaiser? Mlle Bolton m’a dit que tu habitais avec le kaiser!
Thor posa la main sur la frêle tête aux cheveux blonds, contempla, pensif, le frais visage qui reflétait si exactement ses propres traits:
—J’ai vécu auprès de celui qui fut notre kaiser, mon petit, mais il ne l’est plus.
—Cela peut-il donc arriver qu’un kaiser ne soit plus un kaiser?
L’enfant ravivait la blessure encore béante de Thor, qui ne savait comment répondre. Mais Otto continuait son babillage.
—Maman m’a raconté un jour l’histoire d’un kaiser qui avait été déchu. Mais le nôtre était né sur le trône.
—Ne pense pas à cela, fit Thor en se relevant doucement et en câlinant encore une fois la chevelure courte et drue de son fils.
«Qui sait ce que les peuples penseront à ce sujet quand tu seras devenu plus vieux... si vieux que tu pourras répondre toi-même à de semblables questions?
«Et maintenant, bonsoir, Otto.»
Il embrassa le petit un peu déçu et tendit la main à Carry Bolton.
—Je suppose que votre présence est encore indispensable ici pour un moment, miss Bolton?
—Il faut que je reste auprès d’Otto, répliqua-t-elle, jusqu’à ce qu’il soit endormi.
—Je vous remercie donc encore une fois de tout ce que vous faites pour mon enfant et vous souhaite une bonne nuit.
—Bonsoir, monsieur le capitaine.
Dans le couloir qui conduisait aux appartements antérieurs, Toman accourait au-devant de son maître.
—Monsieur le commandant, s’écria-t-il on vous demande au téléphone.
—A cette heure de la nuit? Qui donc cela peut-il être?
—J’ai oublié de dire à mon commandant qu’on a déjà demandé aujourd’hui trois fois après lui, ajouta Toman tandis que Thor se hâtait vers son cabinet de travail.
Au téléphone, il eut tout de suite l’explication. Son ami Rittersdorf lui souhaitait la bienvenue à Berlin. Thor reconnut la voix de son camarade dès qu’il porta le récepteur à son oreille.
—Bonsoir, Tornten, transmit l’appareil. Quelle joie de vous saluer de nouveau parmi nous!
—Merci, Rittersdorf. Vous avez donc reçu mon télégramme?
—Avant midi. J’ai déjà cherché plusieurs fois à obtenir la communication avec vous, car je ne savais pas exactement par quel train vous arriviez. Je ne voulais d’ailleurs pas aller troubler à la gare les embrassements qui doivent rester le privilège de votre femme et de votre fils.
Thor garda le silence, laissant son camarade continuer.
—Avez-vous fait bon voyage, Tornten?
—Merci, excellent! Depuis Hanovre, j’ai eu la compagnie d’un ami d’enfance.
—Non, un civil, tout ce qu’il y a de plus civil, et un rouge encore!
—Ah! fit-on à l’autre bout du fil. Vous me raconterez cela. Dommage que vous ne soyez pas arrivé vingt-quatre heures plus tôt.
—Pourquoi?
—Je vous téléphone du restaurant de Schwanbach. Nous sommes réunis ici six camarades de notre arme, qui méditons sur les jours passés et sur des jours meilleurs.
Thor tressaillit. Un désir lui venait.
—Qui y a-t-il avec vous? demanda-t-il en jetant un rapide coup d’œil à sa montre.
—Kammitz, Rieth, Sellenkamp et les deux Walding, sans parler de votre serviteur. Nous avons décidé de nous rencontrer le premier dimanche de chaque mois, au Schwanbach, chaque fois que nous nous trouverons à Berlin. Nous échangeons des souvenirs, Tornten, et nous voyons aussi comment chacun se comporte sous la pression des événements. Ah! c’est vraiment triste!
Pendant un instant le lieutenant de vaisseau hésita; mais le besoin lui venait de faire cesser, ne fût-ce que pendant quelques heures passées au milieu de ses camarades, l’isolement qui lui pesait.
—Ecoutez, Rittersdorf. Je n’ai pas prévenu ma femme de mon retour et, par suite, je ne l’ai pas trouvée à la maison. Voilà ce que c’est que de vouloir faire des surprises. Il n’est qu’onze heures. Si je trouve encore une auto je cours vous rejoindre au Schwanbach.
—Parfait! Voilà qui serait chic!
—Et maintenant, allez, je me sauve. Annoncez-moi aux camarades. Dans quelques minutes, j’arrive.
—Avec les dernières nouvelles d’Amerongen?
—Autant qu’il y ait là-bas quelque chose de nouveau... La suite de vive voix!...
—Au revoir, Tornten!
—A tout à l’heure.
Thor reposa le récepteur sur l’appareil et, pendant une minute, resta pensif devant son bureau. Il s’en écarta soudain, appela Toman et lui commanda de courir dans la rue arrêter la première auto qui passerait.
Resté seul, le lieutenant de vaisseau se rendit dans sa chambre, échangea rapidement son costume de voyage contre un smoking.
Toman rentrait à ce moment. Tout de suite, suivant les instructions de son maître, il avait trouvé un chauffeur qui consentait à mener Thor à Schwanbach.
II
En quittant le téléphone, le baron de Rittersdorf faillit renverser un garçon qui, un plat au bout du poing, sortait des cuisines. Mais, en dépit de son exubérance joyeuse, l’officier eut assez de présence d’esprit pour esquiver le choc, et l’incident se borna à un peu de sauce répandue.
L’officier se hâta de rentrer dans le cabinet particulier, où, devant les camarades assemblés, Sellenkamp se livrait précisément à l’incontrôlable fantaisie de ses histoires de guerre.
Celle du moment relatait le cas extraordinaire d’un torpilleur qu’il avait coulé corps et biens après avoir réussi à l’approcher sous les apparences d’une baleine. La pompe à feu du bord et un camouflage habile avaient servi au succès de l’entreprise.
La plupart des assistants entendaient au moins pour la dixième fois le récit de cette aventure. Ils souriaient et haussaient légèrement les épaules; mais comme le plus jeune des Walding se permettait de tousser et hasardait une timide objection en demandant ce qu’il était advenu, pendant la manœuvre, de la superstructure du navire, le narrateur l’arrêtait d’un regard dédaigneux et d’un bref:
C’est à ce moment que Rittersdorf annonça, dans l’atmosphère embuée d’un épais nuage de fumée bleuâtre:
—Messieurs, notre cercle va s’augmenter d’un ami!
Tous les regards s’étaient tournés vers lui; même Arno de la Rieth, qui rêvait, suivant sa coutume, les yeux plongés dans son verre, avait levé la tête.