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Wilkie Collins

L'HÔTEL HANTÉ

(1878)

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE I II III IV DEUXIÈME PARTIE V VI VII VIII X XI XII TROISIÈME PARTIE XIII XIV XV QUATRIÈME PARTIE XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII XXIV XXV XXVI XXVII XXVIII POST SCRIPTUM

PREMIÈRE PARTIE

I

En 1860, la réputation du docteur Wybrow, de Londres, était arrivée à son apogée. Les gens bien informés affirmaient que, de tous les médecins en renom, c'était lui qui gagnait le plus d'argent.

Un après-midi, vers la fin de l'été, le docteur venait de finir son déjeuner après une matinée d'un travail excessif. Son cabinet de consultation n'avait pas désempli et il tenait déjà à la main une longue liste de visites à faire, lorsque son domestique lui annonça qu'une dame désirait lui parler.

«Qui est-ce? demanda-t-il. Une étrangère?

—Oui, monsieur.

—Je ne reçois pas en dehors de mes heures de consultation.
Indiquez-les lui et renvoyez-la.

—Je les lui ai indiquées, monsieur.

—Eh bien?

—Elle ne veut pas s'en aller.

—Elle ne veut pas s'en aller? répéta en souriant le médecin.»

C'était une sorte d'original que le docteur Wybrow, et il y avait dans l'insistance de l'inconnue une bizarrerie qui l'amusait.

«Cette dame obstinée vous a-t-elle donné son nom?

—Non, monsieur. Elle a refusé; elle dit qu'elle ne vous retiendra pas cinq minutes, et que la chose est trop importante pour attendre jusqu'à demain. Elle est là dans le cabinet de consultation, et je ne sais comment la faire sortir.»

Le docteur Wybrow réfléchit un instant. Depuis plus de trente ans qu'il exerçait la médecine, il avait appris à connaître les femmes et les avait toutes étudiées, surtout celles qui ne savent pas la valeur du temps, et qui, usant du privilège de leur sexe, n'hésitent jamais à le faire perdre aux autres. Un coup d'oeil à sa montre lui prouva qu'il fallait bientôt commencer sa tournée chez ses malades. Il se décida donc à prendre le parti le plus sage: à fuir.

«La voiture est-elle là? demanda-t-il.

—Oui, monsieur.

—Très bien. Ouvrez la porte sans faire de bruit, et laissez la dame tranquillement en possession du cabinet de consultation. Quand elle sera fatiguée d'attendre, vous savez ce qu'il y a à lui dire. Si elle demande quand je serai rentré, dîtes que je dîne à mon cercle et que je passe la soirée au théâtre. Maintenant, doucement, Thomas! Si nos souliers craquent, je suis perdu.» Puis il prit sans bruit le chemin de l'antichambre, suivi par le domestique marchant sur la pointe des pieds.

La dame se douta-t-elle de cette fuite? Les souliers de Thomas craquèrent-ils? Peu importe; ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moment où le docteur passa devant son cabinet, la porte s'ouvrit. L'inconnue apparut sur le seuil et lui posa la main sur le bras.

«Je vous supplie, monsieur, de ne pas vous en aller sans m'écouter un instant.»

Elle prononça ces paroles à voix basse, et cependant d'un ton plein de fermeté. Elle avait un accent étranger. Ses doigts serraient doucement, mais aussi résolument, le bras du docteur.

Son geste et ses paroles n'eurent aucun effet sur le médecin, mais à la vue de la figure de celle qui le regardait, il s'arrêta net; le contraste frappant qui existait entre la pâleur mortelle du teint et les grands yeux noirs pleins de vie, brillant d'un reflet métallique, dardés sur lui, le cloua à sa place.

Ses vêtements étaient de couleur sombre et d'un goût parfait, elle semblait avoir trente ans. Ses traits: le nez, la bouche et le menton étaient d'une délicatesse de forme qu'on rencontre rarement chez les Anglaises. C'était, sans contredit, une belle personne, malgré la pâleur terrible de son teint et le défaut moins apparent d'un manque absolu de douceur dans les yeux. Le premier moment de surprise passé, le docteur se demanda s'il n'avait pas devant lui un sujet curieux à étudier. Le cas pouvait être nouveau et intéressant. Cela m'en a tout l'air, pensa-t-il, et vaut peut-être la peine d'attendre.

Elle pensa qu'elle avait produit sur lui une violente impression, et desserra la main qu'elle avait posée sur le bras du docteur.

«Vous avez consolé bien des malheureuses dans votre vie, dit-elle.
Consolez-en une de plus aujourd'hui.»

Sans attendre de réponse, elle se dirigea de nouveau vers le cabinet de consultation.

Le docteur la suivit et ferma la porte. Il la fit asseoir sur un fauteuil, en face de la fenêtre. Le soleil, ce qui est rare à Londres, était éblouissant cet après-midi-là. Une lumière éclatante l'enveloppa. Ses yeux la supportèrent avec la fixité des yeux d'un aigle. La pâleur uniforme de son visage paraissait alors plus effroyablement livide que jamais. Pour la première fois depuis bien des années, le docteur sentit son pouls battre plus fort en présence d'un malade.

Elle avait demandé qu'on l'écoutât, et maintenant elle semblait n'avoir plus rien à dire. Une torpeur étrange s'était emparée de cette femme si résolue. Forcé de parler le premier, le docteur lui demanda simplement, avec la phrase sacramentelle, ce qu'il pouvait faire pour elle. Le son de cette voix parut la réveiller; fixant toujours la lumière, elle dit tout à coup:

«J'ai une question pénible à vous faire.

—Qu'est-ce donc?»

Son regard allait doucement de la fenêtre au docteur. Sans la moindre trace d'agitation, elle posa ainsi sa pénible question:

«Je veux savoir si je suis en danger de devenir folle?»

À cette demande, les uns auraient ri, d'autres se seraient alarmés. Le docteur Wybrow, lui, n'éprouva que du désappointement. Était-ce donc là le cas extraordinaire qu'il avait espéré en se fiant légèrement aux apparences? Sa nouvelle cliente n'était-elle qu'une femme hypocondriaque dont la maladie venait d'un estomac dérangé et d'un cerveau faible?

«Pourquoi venez-vous chez moi? lui demanda-t-il brusquement.
Pourquoi ne consultez-vous pas un médecin spécial, un aliéniste?»

Elle répondit aussitôt:

«Si je ne vais pas chez un de ces médecins-là, c'est justement parce qu'il serait un spécialiste et qu'ils ont tous la funeste habitude de juger invariablement tout le monde d'après les mêmes règles et les mêmes préceptes. Je viens chez vous, parce que mon cas est en dehors de toutes les lois de la nature, parce que vous êtes fameux dans votre art pour la découverte des maladies qui ont une cause mystérieuse. Êtes-vous satisfait?»

Il était plus que satisfait. Il ne s'était donc pas trompé, sa première idée avait été la bonne, Cette femme savait bien à qui elle s'adressait. Ce qui l'avait élevé à la fortune et à la renommée lui, docteur Wybrow, c'était la sûreté de son diagnostic, la perspicacité, sans rivale parmi ses confrères, avec laquelle il prévoyait les maladies dont ceux qui venaient le consulter pouvaient être atteints dans un temps plus ou moins éloigné.

«Je suis à votre disposition, répondit-il, je vais essayer de découvrir ce que vous avez.»

Il posa quelques-unes de ces questions que les médecins ont l'habitude de faire; la patiente répondit promptement et avec clarté; sa conclusion fut que cette dame étrange était, au moral comme au physique, en parfaite santé. Il se mit ensuite à examiner les principaux organes de la vie. Ni son oreille ni son stéthoscope ne lui révélèrent rien d'anormal. Avec cette admirable patience et ce dévouement à son art qui l'avaient distingué dès le temps où il étudiait la médecine, il continua son examen, toujours sans résultat. Non seulement il n'y avait aucune prédisposition à une maladie du cerveau, mais il n'y avait même pas le plus léger trouble du système nerveux.

«Aucun de vos organes n'est atteint, dit-il; je ne peux même pas me rendre compte de votre extrême pâleur. Vous êtes pour moi une énigme.

—Ma pâleur n'est rien, répondit-elle avec un peu d'impatience. Dans ma jeunesse, j'ai failli mourir empoisonnée; depuis, mes couleurs n'ont jamais reparu, et ma peau est si délicate qu'elle ne peut supporter le fard. Mais ceci n'a aucune importance. Je voulais avoir votre opinion, je croyais en vous, et maintenant je suis toute désappointée.» Elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine.—Et c'est ainsi que tout cela finit, dit-elle en elle-même amèrement.

Le docteur parut touché; peut-être serait-il plus exact de dire que son amour-propre de médecin était un peu blessé.

«Cela peut encore se terminer comme vous le voulez, dit-il, si vous prenez la peine de m'aider un peu.»

Elle releva la tête. Ses yeux étincelaient.

«Expliquez-vous; comment puis-je vous aider?

—Avouez, madame, que vous venez chez moi un peu comme un sphinx. Vous voulez que je découvre l'énigme avec le seul secours de mon art. La science peut faire beaucoup, mais non pas tout. Voyons, quelque chose doit vous être arrivé, quelque chose qui n'a aucun rapport à votre état de santé et qui vous a effrayée; sans cela, vous ne seriez jamais venue me consulter. Est-ce la vérité?

—C'est la vérité, dit-elle vivement. Je recommence à avoir confiance en vous.

—Très bien. Vous ne devez pas supposer que je vais découvrir la cause morale qui vous a mise dans l'état où vous êtes: tout ce que je puis faire, c'est de voir qu'il n'y a aucune raison de craindre pour votre santé, et, à moins que vous ne me preniez comme confident, je ne puis rien de plus.»

Elle se leva, fit le tour de la chambre.

«Supposons que je vous dise tout, répondit-elle. Mais faites bien attention que je ne nommerai personne.

—Je ne vous demande pas de noms, les faite seuls me suffisent.

—Les faits sont de peu d'importance, reprit-elle, je n'ai que des impressions personnelles à vous révéler, et vous me prendrez probablement pour une folle imaginaire, quand vous m'aurez entendue. Qu'importe! Je vais faire mon possible pour vous contenter. Je commence par les faits, puisque vous le voulez. Mais croyez-moi, cela ne vous servira pas à grand'chose.»

Elle s'assit de nouveau et commença avec la plus grande sincérité la plus étrange et la plus bizarre de toutes les confessions qu'eût jamais entendues le docteur.

II

«Je suis veuve, monsieur, c'est un fait: je vais me remarier, c'est encore un fait».

Elle s'arrêta et sourit à quelque pensée qui lui traversa l'esprit. Ce sourire fit mauvaise impression sur le docteur Wybrow: il avait quelque chose de triste et de cruel à la fois, il se dessina lentement sur ses lèvres et disparut soudain.

Le docteur se demanda s'il avait bien fait de céder à son premier mouvement. Il songea avec un certain regret à ses malades qui l'attendaient.

La dame continua:

«Mon prochain mariage, dit-elle, se rattache à une circonstance assez délicate. Le gentleman dont je dois être la femme était engagé à une autre personne, quand le hasard fit qu'il me rencontra à l'étranger. Cette personne, faites bien attention, est de sa famille. C'est sa cousine. Je lui ai innocemment volé son fiancé, j'ai détruit toutes les espérances de sa vie. Innocemment, dis-je, parce qu'il ne m'a révélé son engagement antérieur qu'après que je lui ai eu moi-même accordé ma main. Quand nous nous revîmes en Angleterre, et quand il craignit sans doute que l'affaire ne vînt à ma connaissance, il m'avoua la vérité. Naturellement je fus indignée. Il avait une excuse toute prête: il me montra une lettre de sa cousine lui rendant sa parole. Je n'ai jamais rien lu de plus noble, d'un esprit plus élevé. J'en pleurai, moi, qui n'ai pas trouvé de larmes à verser sur mes propres douleurs! Si la lettre lui avait laissé l'espoir d'être pardonné, j'aurais positivement refusé de l'épouser. Mais la fermeté de cette lettre sans colère, sans un mot de reproche, faisant au contraire des souhaits pour son bonheur, la fermeté dont elle était empreinte ne pouvait lui laisser d'espoir. Il me supplia d'avoir pitié de lui, de ne pas oublier son amour pour moi. Vous savez ce que sont les femmes. Moi aussi j'eus le coeur tendre, je donnai mon consentement, et dans huit jours—je tremble quand j'y songe—nous serons mariés.»

Elle tremblait réellement; elle fut obligée de s'arrêter quelques instants avant de reprendre. Le docteur, attendant toujours la révélation de quelque fait important, commençait à craindre d'avoir à subir un long récit.

«Pardonnez-moi, madame, dit-il, de vous rappeler que j'ai des personnes souffrantes qui attendent _ma _visite; plus vite vous arriverez au but, mieux cela vaudra pour mes malades et pour moi».

L'étrange sourire si triste et si froid reparut sur les lèvres de l'inconnue:

«Rien de ce que je dis n'est inutile, vous le verrez vous-même dans un moment.»

Elle continua en ces termes:

«Hier,—ne craignez pas une longue histoire, monsieur,—hier même, je venais de prendre part à un de vos _lunch _anglais, lorsqu'une dame qui m'était tout à fait inconnue arriva. Elle était en retard: nous avions déjà quitté la table, nous étions dans le salon. Elle prit par hasard une chaise à côté de la mienne; on nous présenta l'une à l'autre. Je connaissais son nom, elle connaissait aussi le mien. C'était la femme à laquelle j'avais volé son fiancé, la femme qui avait écrit la lettre dont je vous ai parlé. Écoutez, maintenant! vous vous êtes montré impatient parce que je ne vous ai pas intéressé jusqu'à présent; si je vous ai donné quelques détails, c'était pour vous prouver que je n'ai jamais eu contre cette dame le moindre sentiment d'hostilité. J'avais pour elle de la sympathie, je l'admirais presque, je n'avais donc rien à me reprocher à son égard. Retenez-le bien, c'est fort important, comme vous le verrez tout à l'heure. Quant à elle, je sais que les circonstances qui ont dicté ma conduite lui ont été expliquées dans tous leurs détails, je sais qu'elle ne me blâme en aucune façon. Et maintenant que vous savez tout, expliquez-moi, si vous le pouvez, pourquoi, quand je me suis levée et que mes yeux ont rencontré les siens, pourquoi j'ai senti un manteau de glace m'envelopper, un frisson parcourir mes membres, une peur mortelle s'abattre sur moi pour la première fois de ma vie».

Le docteur commençait à s'intéresser au récit.

«Y avait-il donc, demanda-t-il, dans l'air ou dans l'attitude de cette dame quelque chose qui ait pu vous frapper?

—Rien, répondit-on brusquement. Voici son portrait: une Anglaise comme elles le sont toutes, avec des yeux bleus, froids et clairs, le teint rosé, les manières pleines de politesse et de froideur, la bouche grande et réjouie, des joues et un menton gros, et c'est tout.

—Quand vos yeux se sont rencontrés, y avait-il dans son regard une expression quelconque qui vous ait frappée?

—Je n'y ai découvert que la curiosité bien naturelle de voir la femme qui lui avait été préférée, et peut-être aussi quelque étonnement de ne pas la trouver plus belle et plus charmante: ces deux sentiments, contenus dans les limites des convenances du monde, sont les seuls que j'aie pu deviner; ils n'ont du reste fait que paraître et disparaître. En proie à une horrible agitation, toutes mes facultés se troublaient; si j'avais pu marcher, je me serais précipitée hors de la chambre, tant cette femme me faisait peur. Mais c'est à peine si je pus me lever, je tombai à la renverse sur ma chaise, regardant toujours ces yeux bleus et calmes qui me fixaient alors avec une douce expression de surprise, et cependant j'étais là comme un oiseau fasciné par un serpent. Son âme plongeait dans la mienne, l'enveloppant d'une crainte mortelle. Je vous dis mon impression telle que je l'ai ressentie, dans toute son horreur et dans toute sa folie. Cette femme, j'en suis sûre, est destinée, sans le savoir, à être le mauvais génie de ma vie. Ses yeux limpides ont découvert en moi des germes de méchanceté cachée que je ne connaissais pas moi-même jusqu'au moment où je les ai sentis tressaillir sous son regard. À partir d'aujourd'hui, si dans ma vie je commets des fautes, si je me laisse entraîner au crime, c'est elle qui m'en fera payer la peine involontairement, je le crois; mais involontairement ou non, ce sera elle. En un instant, toutes ces pensées traversèrent mon esprit et se peignirent sur mes traits. Cette bonne créature s'inquiéta de moi. «La chaleur étouffante de cette pièce vous a fait mal, voulez-vous mon flacon?» me dit-elle doucement, puis je ne me souviens plus de rien. J'étais évanouie. Quand je repris connaissance, tout le monde était parti; seule la maîtresse de la maison était avec moi. Je ne pus tout d'abord prononcer une parole; l'impression terrible que j'ai essayé de décrire me revint aussi violente que quand je la ressentis. Dès que je pus parler, je la suppliai de me dire toute la vérité sur la femme que j'avais supplantée, j'avais un faible espoir que sa bonne réputation ne fût pas réellement méritée, que sa lettre fût une adroite hypocrisie; enfin j'espérais qu'elle nourrissait contre moi une haine soigneusement cachée.

Non! La personne à qui je m'adressais avait été son amie d'enfance, elle la connaissait aussi bien que si elle eût été sa soeur, elle m'affirma qu'elle était aussi bonne, aussi douce, aussi incapable de haïr que la sainte la plus parfaite qui ait jamais été. Mon seul, mon unique espoir m'échappait donc. J'aurais voulu croire que ce que j'avais éprouvé en présence de cette femme était un avertissement de me tenir en garde contre elle, comme contre un ennemi; après ce qu'on venait de m'en dire, cela était impossible. Il me restait encore un effort à faire, je le fis. J'allai chez celui que je dois épouser lui demander de me rendre ma parole. Il refusa, Je déclarai que, malgré tout, je voulais rompre. Il me fit voir alors des lettres de ses soeurs, des lettres de ses frères et de ses meilleurs amis; toutes l'engageaient à bien réfléchir avant de faire de moi sa femme; toutes répétant les bruits qui ont couru sur moi à Paris, à Vienne et à Londres, autant de mensonges infâmes. «Si vous refusez de m'épouser, me dit-il, c'est que vous reconnaîtrez que ces bruits sont fondés. Vous avouerez que vous avez peur d'affronter le monde à mon bras.» Que pouvais-je répondre? Il n'y avait pas à discuter. Il avait pleinement raison; si je persistais dans mon refus, c'était l'entière destruction de ma réputation. Je consentis donc à ce que le mariage ait lieu, comme nous l'avions arrêté, et je le quittai. C'était hier. Je suis ici, toujours avec mon idée fixe: cette femme est appelée à avoir une influence fatale sur ma vie. Je suis ici et je pose la seule question que j'aie à faire, au seul homme qui puisse y répondre. Pour la dernière fois, monsieur, que suis-je? Un démon qui a vu l'ange vengeur ou une pauvre folle trompée par l'imagination déréglée d'un esprit en délire?»

Le docteur Wybrow se leva de sa chaise pour terminer l'entretien.

Il était fortement et péniblement impressionné par ce qu'il avait entendu.

À mesure qu'il avait écouté ce récit, la conviction qu'il était en face d'une méchante femme s'était ancrée dans son esprit. Il essaya, mais en vain, de la regarder comme une personne à_ _plaindre, comme une malheureuse femme d'une imagination sensible et maladive sentant se développer les germes du mal que nous avons tous en nous, et essayant réellement de réagir contre cette fatale influence, et d'ouvrir son coeur aux conseils du bien. Mais une mauvaise pensée lui souffla ces mots aussi distinctement que s'il l'eût entendu à son oreille: Fais attention, tu crois trop en elle.

«Je vous ai déjà donné mon opinion, dit-il; il n'y a chez vous aucun symptôme de dérangement d'esprit présent ou à venir qu'un médecin puisse découvrir; un médecin, vous m'entendez bien. Quant aux impressions que vous m'avez confiées, tout ce que je puis vous dire, c'est que vous êtes, je crois, dans un cas où l'on a plus besoin de conseils s'appliquant à l'âme qu'au corps. Soyez certaine que ce que vous m'avez dit dans ce cabinet n'en sortira pas. Votre confession restera secrète, je vous l'affirme.»

Elle l'écouta avec une sorte de résignation soumise jusqu'à la fin.

«Est-ce là tout? demanda-t-elle.

—C'est tout, répondit-il.

—Permettez-moi de vous remercier, monsieur, reprit-elle en mettant un petit rouleau d'argent sur la table». Elle se leva. Ses yeux noirs et brillants avaient une expression de désespoir si poignant et si horrible dans leur plainte silencieuse, que le docteur détourna la tête, incapable d'en supporter la vue. L'idée de garder non seulement de l'argent, mais même une chose qui lui eût appartenu, ou à laquelle elle eût touché, lui était insupportable. Soudain, toujours sans la regarder, il lui tendit le rouleau en disant:

«Reprenez-le, je ne veux pas être payé.»

Elle, sans faire attention, sans entendre, les yeux toujours levés au ciel se parlant à elle-même, s'écria:

«Attendons la fin, car j'ai fini avec la lutte; je me soumets.»

Elle rabattit son voile sur son visage, salua le docteur et quitta le cabinet.

Il sonna, la reconduisit jusqu'à l'antichambre, et, comme le domestique refermait la porte derrière elle, un éclair de curiosité indigne de lui et en même temps irrésistible traversa l'esprit du docteur. C'est en rougissant qu'il dit à son domestique:

«Suivez-la chez elle, et sachez son nom.»

Pendant un instant le serviteur regarda le maître, se demandant s'il en croirait ses oreilles. Le docteur Wybrow le fixa en silence. Le domestique comprit ce que ce silence signifiait, il prit son chapeau et s'élança dans la rue. Le docteur rentra dans son cabinet. À peine y fut-il qu'un changement subit se fit en lui. Cette femme avait-elle donc apporté chez lui une épidémie de mauvais sentiments. Y avait-il déjà succombé?

Quel besoin avait-il de se rabaisser aux yeux de son propre domestique? Sa conduite était indigne d'un honnête homme; d'un homme qui l'avait fidèlement servi depuis des années, il venait de faire un espion!

Irrité à cette seule pensée, il courut à l'antichambre et en ouvrit la porte. Le domestique avait disparu; il était trop tard pour le rappeler. Il ne lui restait qu'un moyen d'oublier le mépris qu'il se sentait pour lui-même: le travail. Il monta en voiture et fit ses visites à ses malades.

Si ce fameux médecin avait pu détruire sa réputation, il l'aurait fait cet après-midi même. Jamais encore il ne s'était montré si peu soigneux de ses malades. Jamais encore il n'avait remis au lendemain l'ordonnance qui aurait dû être écrite à l'instant même, le diagnostic qui aurait dû être donné instantanément. Il rentra chez lui de meilleure heure que de coutume, fort mécontent.

Le domestique était de retour. Le docteur Wybrow n'osait plus le questionner; mais avant d'être interrogé, il rendit compte du résultat de sa mission.

«La dame s'appelle la comtesse Narona. Elle demeure à…»

Sans en entendre davantage, le docteur fit un signe de tête comme pour remercier et entra dans son cabinet. L'argent qu'il avait refusé était encore sur la table, dans son petit rouleau de papier blanc. Il le mit sous une enveloppe qu'il cacheta: il le destinait au tronc pour les pauvres du bureau de police voisin; puis, appelant le domestique, il lui donna l'ordre de le porter au magistrat dès le lendemain matin. Fidèle à ses devoirs, le domestique fit la question accoutumée:

«Monsieur dîne-t-il chez lui aujourd'hui?»

Après un moment d'hésitation, le docteur dit:

«Non, je vais dîner au cercle.»

De toutes les qualités morales, celle qui se perd le plus facilement est sans contredit la conscience. L'esprit humain, dans certains cas, n'a pas de juge plus sévère qu'elle; dans d'autres, au contraire, l'esprit et la conscience sont au mieux ensemble et vivent en harmonie comme deux complices. Quand le docteur Wybrow sortit de chez lui pour la seconde fois, il ne chercha même pas à se cacher à lui-même que la seule raison pour dîner au cercle était de chercher à savoir ce que le monde disait de la comtesse Narona.

III

Il fut un temps où l'homme, à l'affût de toutes les médisances recherchait la société des femmes. Maintenant l'homme fait mieux: il va à son cercle et entre dans le fumoir.

Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui: ses semblables étaient réunis en conclave. La salle était pleine, mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demandé si quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut répondu par une sorte de _tolle _général indiquant l'étonnement. Jamais, telle était du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore fait une question aussi absurde! Tout le monde, au moins toute personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la société, connaissait la comtesse Narona. Une aventurière à la réputation européenne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel fut en trois mots le portrait de cette femme au teint pâle et aux yeux étincelants. Puis, passant aux détails, chaque membre du cercle ajouta un souvenir scandaleux à la liste de ceux qu'on attribuait à la comtesse. Il était douteux qu'elle fût réellement ce qu'elle prétendait être, une grande dame dalmatienne. Il était douteux qu'elle eût jamais été mariée au comte dont elle prétendait être la veuve. Il était douteux que l'homme qui l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en qualité de frère, fût véritablement son frère. On prétendait que le baron était un joueur connu dans tous les tapis verts du continent. On prétendait que sa soi-disant soeur avait été mêlée à une cause célèbre relative à un empoisonnement, à Vienne;— qu'elle était connue à Milan comme une espionne de l'Autriche;— que son appartement à Paris avait été dénoncé à la police comme un véritable tripot, et que son apparition récente en Angleterre était le résultat naturel de cette dernière découverte. Un seul membre de l'assemblée des fumeurs prit la défense de cette femme si gravement outragée, et déclara que sa réputation avait été cruellement et injustement noircie. Mais cet homme était un avocat, son intervention ne servit à rien; on l'attribua naturellement à l'amour de la contradiction qu'éprouvent tous les gens de son métier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait des circonstances à la suite desquelles la comtesse en était arrivée à promettre sa main; il répondit d'une manière très caractéristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les deux personnes qui y étaient intéressées, et qu'il regardait le futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri d'étonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse allait épouser.

Tous ses amis du fumoir déclarèrent à l'unanimité que_ _le célèbre médecin devait être un frère de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il venait à peine de se réveiller d'une léthargie de vingt ans. C'était parfait de dire qu'il était tout à sa profession et qu'il n'avait ni le temps ni le goût de ramasser dans les dîners ou dans les bals les bouts de conversations qui arrivaient à ses oreilles; mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait emprunté de l'argent à Hombourg à lord Montbarry, et l'avait ensuite amené à lui faire une proposition de mariage, n'avait probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry lui-même. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie, envoyèrent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse et lurent pour le docteur, à haute voix, la généalogie de la personne en question, l'agrémentant de commentaires variés qu'ils y intercalaient à l'usage du docteur.

_Herbert John Westwick. _Premier baron Montbarry, de Montbarry, comté du roi en Irlande. Créé pair pour des services militaires distingués dans les Indes. Né en 1812. «Âgé de quarante-huit ans, docteur.» En ce moment non marié. «Sera marié la semaine prochaine, docteur, à la délicieuse créature dont nous avons parlé.» Héritier présomptif: le frère cadet de Sa Seigneurie, Stephen Robert, marié à Ella, la plus jeune fille du révérend Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage. Les plus jeunes frères de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non mariés. Soeurs de Sa Seigneurie, lady Barville, mariée à sir Théodore Barville, Bart; et Anne, veuve de feu Peter Narbury, esq., de Narbury Cross. «Retenez bien, docteur, la famille de sa Seigneurie. Trois frères Westwick, Stephen, Francis et Henry; et deux soeurs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera présent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera tout son possible pour l'empêcher, si la comtesse en donne le moindre prétexte. Ajoutez à ces membres hostiles de la famille une autre parente offensée qui n'est pas mentionnée dans le dictionnaire, une jeune demoiselle.»

Un cri soudain de protestation partant de tous les côtés de la salle arrêta la révélation qui allait suivre et délivra le docteur d'une plus longue persécution.

«Ne dites pas le nom de la pauvre fille; c'est de fort mauvais goût de plaisanter sur ce qui lui est arrivé; elle s'est conduite fort bien, malgré les honteuses provocations auxquelles elle a été en butte; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry: il est fou ou imbécile.»

C'est en ces termes ou à peu près que chacun s'exprima. En causant intimement avec son plus proche voisin, le docteur découvrit que la dame de laquelle on causait lui était déjà connue par la confession de la comtesse: c'était la personne abandonnée par lord Montbarry. Son nom était Agnès Lockwood. On disait qu'elle était de beaucoup supérieure à la comtesse et qu'elle était en outre de quelques années moins âgée. Faisant d'ailleurs toutes les réserves possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de Montbarry semblait des plus blâmables. Sur ce point, chacun était d'accord, y compris l'avocat.

Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux exemples qu'il y a de l'influence irrésistible que certaines femmes ont sur les hommes, en dépit de leur laideur. Les membres du cercle qui s'étonnaient le plus du choix de Montbarry étaient justement ceux que la comtesse, malgré son défaut de beauté, eût très aisément fascinés si elle eût voulu s'en donner la peine.

Pendant que le mariage de la comtesse était encore le pivot de la conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son apparition fit faire aussitôt un silence absolu. Le voisin du docteur Wybrow lui dit tout bas:

«Le frère de Montbarry, Henry Westwick?»

Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant amèrement:

«Vous parlez de mon frère? dit-il. Ne faites pas attention à moi. Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de mépris que je n'en ai moi-même. Continuez, messieurs, continuez!»

Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'était l'avocat qui avait déjà tenté la défense de la comtesse.

«Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte de la répéter devant qui que ce soit. Je considère la comtesse Narona comme fort injustement soupçonnée. Pourquoi ne deviendrait-elle pas la femme de lord Montbarry? Qui de nous peut dire qu'elle fait une spéculation, par exemple, en l'épousant?»

Le frère de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui venait de parler:

«Moi je le dis!» répliqua-t-il.

La réponse aurait pu désarçonner certaines gens, mais l'avocat resta impassible et continua à défendre le terrain qu'il avait choisi.

«Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir à ses besoins sa vie durant; j'ajoute que c'est un revenu provenant presque entièrement de propriétés en terres situées en Irlande et dont chaque arpent est substitué».

Le frère de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point.

«Si Sa Seigneurie décède en premier, continua l'avocat, on m'a dit que le seul legs qu'il peut faire à sa veuve consiste en fermages sur la propriété, ne s'élevant pas à plus de 400 livres par an. Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'éteignent avec lui.

«Quatre cents livres par an, voilà donc tout ce qu'il peut donner à la comtesse, s'il la laisse veuve.

—Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon frère a assuré sa vie pour 10, 000 livres qu'il a léguées à la comtesse au cas où il mourrait avant elle.»

Cette déclaration produisit un certain effet. Chacun se regarda en répétant ces trois mots:—Dix mille livres! Poussé au pied du mur, le notaire fit un dernier effort pour défendre sa position.

«Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition du mariage? dit-il; ce n'est sûrement pas la comtesse elle-même?

—C'est le frère de la comtesse, ce qui revient absolument au même, répondit Henry Westwick.»

Après cela, il n'y avait plus à discuter, au moins tant que le frère de Montbarry serait présent. La conversation changea donc, et le médecin rentra chez lui.

Mais sa curiosité malsaine sur la comtesse n'était pas encore satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait à la famille de lord Montbarry et se demandait si elle réussirait en définitive à empêcher le mariage. Chaque jour il se prenait à désirer connaître le malheureux à qui on avait ainsi tourné la tête. Chaque jour, durant le court espace de temps qui devait s'écouler avant le mariage, Il se rendit au cercle pour tâcher d'apprendre quelques nouvelles. Rien ne s'était passé, c'est tout ce que l'on savait au cercle. La position de la comtesse était toujours inébranlable: lord Montbarry voulait plus que jamais épouser cette femme. Tous deux étaient catholiques, le mariage devait être célébré à la chapelle de la place d'Espagne. Voilà tout ce que le docteur apprit de nouveau.

Le jour de la cérémonie, après avoir lutté quelques instants avec lui-même, il se décida à sacrifier pour un jour ses malades et leurs guinées, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle. Sur la fin de sa vie, il entrait en colère quand quelqu'un lui rappelait sa conduite ce jour-là!

Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture fermée attendait à la porte de l'église; quelques personnes appartenant pour la plupart à la basse classe, et presque toutes de vieilles femmes, étaient éparpillées dans l'intérieur de l'église. Le docteur aperçut cependant quelques rares visages de quelques-uns des membres du cercle, attirés comme lui par la curiosité. Quatre personnes seulement étaient devant l'autel: la mariée, le marié et leurs deux témoins. Un de ces derniers était une vieille femme, qui pouvait passer pour la camériste ou la dame de compagnie de la comtesse; l'autre était sans aucun doute son frère, le baron Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la mariée elle-même, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord Montbarry était un homme d'âge moyen, au type militaire, n'ayant rien de remarquable ni dans la démarche, ni dans la physionomie. Le baron Rivar, lui, était la personnification d'un autre type bien connu. On rencontre à Paris presque à chaque pas, sur les boulevards, ces moustaches cirées en pointes, ces yeux hardis, ces cheveux noirs frisés et épais, en un mot cette tête portée arrogamment; il ne ressemblait en rien à sa soeur.

Le prêtre qui officiait était un pauvre bon vieillard remplissant les devoirs de son ministère avec une sorte de résignation et ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il était obligé de s'agenouiller.

La personne sur qui aurait dû se concentrer toute la curiosité des assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la cérémonie; mais sa robe, d'une extrême simplicité, n'appelait pas longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins intéressant et plus bourgeois que celui-là. De temps en temps le docteur jetait un coup d'oeil vers la porte, comme s'il attendait la subite intervention de quelqu'un qui viendrait révéler un terrible secret et s'opposer à la continuation de la cérémonie. Rien de semblable n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique.

Étroitement liés l'un à l'autre par un éternel serment, les deux époux disparurent suivis de leurs témoins, pour aller signer sur le registre à la sacristie; cependant le docteur attendait toujours et continuait à nourrir l'espoir obstiné qu'un événement inattendu et important devait certainement arriver.

Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'église, se dirigeant cette fois vers la porte.

Le docteur, afin de n'être pas vu, essaya de se cacher; à sa grande surprise, la comtesse l'aperçut. Il l'entendit dire à son mari:

«Un moment, je vous prie, je vois un ami,»

Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avança alors vers le docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands yeux noirs, pleins d'éclat, brillaient à travers son voile.

«Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin!» lui dit-elle; puis elle retourna auprès de son mari.

Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady Montbarry étaient dans leur voiture et les chevaux marchaient déjà.

À la porte de l'église étaient trois ou quatre membres du cercle qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assisté à la cérémonie que par curiosité. Près d'eux se tenait le frère de la mariée, attendant seul. Son intention évidente était de voir l'homme à qui sa soeur avait parlé. Son regard insolent fixait le docteur d'un air étonné, mais cela ne dura qu'un instant; le regard s'éclaircit soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua l'ami de sa soeur et s'en alla.

Les membres du cercle formèrent un petit groupe sur les marches de l'église et commencèrent à causer: du baron d'abord.

«Quel coquin de mauvaise mine!»

Ils passèrent à Montbarry.

«Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande? Certainement non! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils savent tous l'histoire d'Agnès Lockwood.

—Eh bien, où ira-t-il?

—En Écosse.

—Aimera-t-elle ce pays-là?

—Oh! Pour une quinzaine seulement; ils reviendront ensuite à
Londres et partiront à l'étranger.

—Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre:

—Qui sait?

—Avez-vous vu comme elle a regardé Montbarry au commencement de la cérémonie quand elle a été obligée de soulever son_ _voile? À sa place je me serais sauvé. L'avez-vous vu, docteur?»

Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du baron Rivar et s'en alla.

—Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se répétait-il à lui-même en rentrant chez lui. Quelle fin?

IV

Le jour du mariage, Agnès Lockwood était assise seule dans le petit salon de son appartement de Londres, brûlant les lettres qui lui avaient été écrites autrefois par Montbarry.

Dans le portrait si minutieux que la comtesse avait tracé d'elle au docteur Wybrow, elle avait passé sous silence un des charmes les plus grands d'Agnès: l'expression de bonté et de pureté de ses yeux, qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Elle semblait beaucoup plus jeune qu'elle n'était réellement. Avec son teint clair et ses manières timides, on était tenté de parler d'elle comme d'une petite fille, bien qu'elle approchât de la trentaine. Elle vivait seule avec une vieille nourrice qui lui était toute dévouée, d'un modeste revenu, suffisant à peine à leur entretien à toutes deux. Pendant qu'elle déchirait lentement les lettres du parjure, qu'elle jetait ensuite au feu, son visage ne montrait aucun signe de douleur. C'était une de ces natures qui souffrent trop profondément pour trouver un soulagement dans les larmes. Pâle et tranquille, en apparence, les mains froides et tremblantes, elle anéantit toutes les lettres une à une sans oser les relire. Elle venait de déchirer la dernière et se demandait s'il fallait la jeter au feu comme les autres, quand la vieille nourrice entra lui demander si elle voulait recevoir M. Henry; elle nommait ainsi le plus jeune frère de la famille Westwick, qui avait si publiquement déclaré, dans le fumoir du cercle, son mépris pour son frère aîné.

Agnès hésitait. Une légère rougeur colora son visage.

C'est qu'il y avait eu un temps, bien éloigné maintenant, où Henry Westwick avait dit qu'il l'aimait. Elle lui avait fait sa confession bien sincère, lui avait dit que son coeur appartenait à son frère aîné, et Henry s'était soumis. Depuis, ils avaient été de véritables amis, des parents dévoués l'un à l'autre; depuis, chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés, la situation n'avait jamais été embarrassante pour eux.

Mais aujourd'hui, le jour du mariage de son frère avec une autre femme, le jour où la trahison était consommée, elle éprouvait une certaine répulsion à le revoir. Son hésitation n'échappa pas à la vieille nourrice qui, se souvenant de les avoir vus tous deux au berceau et se sentant, bien entendu, plus de sympathie pour l'homme, dit timidement un mot en faveur d'Henry.

«Il parait qu'il va partir, ma chérie; il veut seulement vous donner la main et vous dire adieu.»

Cette simple explication fit son effet. Agnès se décida à recevoir son cousin.

Il entra si vite dans la chambre, qu'il la surprit, jetant dans les flammes les morceaux de la dernière lettre de Montbarry. Elle se mit aussitôt à parler la première, pour dissimuler son embarras.

«Tous quittez Londres bien soudainement, Henry. Est-ce pour affaires ou pour votre plaisir?»

Au lieu de répondre, il montra de la main les lettres qui flambaient encore et les cendres noircies de papier brûlé qui formaient un léger amas autour du foyer.

«Vous brûlez des lettres?

—Oui.

-Ses lettres?

—Oui».

Il lui prit doucement la main.

«Je ne me doutais pas que je vous importunais ainsi, à un moment où vous désiriez sans doute être seule. Pardonnez-moi, Agnès, je vous verrai à mon retour.»

Elle sourit tristement et lui fit signe de s'asseoir.

«Nous nous connaissons depuis notre enfance, dit-elle. Pourquoi aurais-je des secrets pour vous? J'ai renvoyé à votre frère, depuis quelque temps déjà, tous les cadeaux qu'il m'avait faits. J'ai voulu faire plus encore et ne rien garder qui pût me rappeler son souvenir. J'ai tenu à brûler ses lettres. J'ai suivi mon inspiration; mais j'avoue que j'hésitais un peu à détruire la dernière. Non pas parce que c'était la dernière, mais parce qu'elle contenait ceci. Elle ouvrit sa main, et lui fit voir une mèche des cheveux de Montbarry attachée par une petite tresse d'or. Allons! qu'elle disparaisse comme le reste!»

Elle la laissa tomber dans le feu. Pendant un moment, elle resta le dos tourné à Henry, appuyée sur le marbre de la cheminée et regardant les flammes. Henry prit la chaise qu'elle lui avait désignée; son visage exprimait deux sentiments bien contraires: son front tout plissé indiquait la colère et il avait les larmes aux yeux. Il s'assit en murmurant entre ses lèvres ce mot:

—Misérable!

Elle fit un effort sur elle-même, et le regardant bien fixement, lui dit: «Voyons, Henry, pourquoi partez-vous?

—Je m'ennuie, Agnès, et j'ai besoin de changement.» Elle s'arrêta un instant avant de reprendre. Les yeux d'Henry disaient clairement qu'il pensait à elle en faisant cette réponse. Agnès lui en était reconnaissante, mais elle songeait toujours à celui qui l'avait abandonnée, sans penser à Henry.

«Est-ce vrai, demanda-t-elle après un long silence, qu'ils se sont mariés aujourd'hui?»

Il répondit presque avec brusquerie par ce seul mot:

«Oui.

—Êtes-vous allé à l'église?»

Il écouta cette question avec un air de surprise indignée.

«Aller à l'église? répéta-t-il. J'aimerais autant aller au…

Il s'arrêta là,—Comment pouvez-vous demander cela? ajouta-t-il plus bas.

—Je n'ai jamais parlé à Montbarry, je ne l'ai même pas vu depuis qu'il a agi avec vous comme un misérable et un imbécile qu'il est.»

Elle le regarda soudain, sans dire un mot. Il la comprit et lui demanda pardon. Mais il n'était pas encore redevenu maître de lui.

«Le jour de l'expiation arrive pour certains hommes, dit-il, même dans ce monde. Il vivra assez pour maudire le jour où il épousa cette femme».

Agnès prit une chaise à côté de lui et le regarda avec une douce surprise.

«Est-ce bien raisonnable d'être prévenu contre cette femme, parce que votre frère me l'a préférée».

Henry lui répondit brusquement:

—Est-ce que vous défendez la comtesse? Vous seriez la seule au monde.

—Pourquoi pas, reprit Agnès. Je ne sais rien contre elle. La seule fois où nous nous sommes rencontrées, elle m'a paru une personne singulièrement timide et nerveuse, et de plus, fort malade, si malade qu'elle s'est évanouie, parce qu'il faisait un peu trop chaud dans la pièce où nous étions. Pourquoi serions-nous injustes? Nous savons qu'elle n'est nullement coupable, qu'elle n'a pas voulu me faire du mal, qu'elle ne savait pas la parole que nous avions échangée avec votre frère.»

Henry leva la main avec impatience et l'arrêta.

«Il ne faut pas être non plus trop juste et trop prête à pardonner, reprit-il. Je ne peux pas souffrir vous entendre parler de cette façon résignée, après la manière scandaleuse et cruelle dont vous avez été traitée de les oublier tous deux, Agnès, je désire que Dieu me permette de vous y aider!» Agnès lui mit la main sur le bras. «Vous êtes bon pour moi, Henry; mais vous ne me comprenez pas tout à_ _fait. Quand vous êtes entré, je pensais à mes souffrances, mais non pas avec les idées que vous avez. Je me demandais s'il était possible que mes sentiments pour votre frère, qui emplissaient entièrement mon coeur et qui avaient si complètement absorbé mon être avaient pu disparaître comme s'ils n'avaient jamais existé. J'ai détruit les derniers souvenirs qui me le rappelaient: je ne le reverrai plus en ce monde; mais le lien qui nous a jadis unis est-il absolument brisé? Suis-je aussi désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais aimés? Qu'en pensez-vous, Henry? Moi, je ne le crois pas.

—Si vous pouviez lui faire porter la peine de sa conduite, répondit sévèrement Henry Westwick, je pourrais être de votre opinion.»

Au moment ou il faisait cette réponse, la vieille nourrice reparut à la porte, annonçant une autre visite.

«Je regrette de vous déranger, ma chérie. Mais il y a la petite Mme Ferraris qui veut savoir quand elle pourra vous dire un mot.» Agnès se tourna vers Henry avant de répondre. «Vous vous souvenez d'Émilie Bidwell, ma petite élève favorite, il y a bien des années, à l'école du village, qui est ensuite devenue ma femme de chambre? Elle m'a quittée pour épouser un courrier italien nommé Ferraris, et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas heureuse. Cela ne vous gêne-t-il pas que je la fasse entrer une ou deux minutes.»

Henry se leva pour prendre congé.

«Je serais heureux de revoir Émilie à un autre moment, dit-il, mais il est préférable que je m'en aille. Je n'ai pas tout à fait l'esprit à moi, Agnès, et si je restais ici plus longtemps, je pourrais vous dire des choses qu'il vaut mieux ne pas dire maintenant. Je vais traverser la Manche ce soir et voir ce que me feront quelques semaines de voyage. Il lui prit la main. Y a-t-il quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?» demanda-t-il vivement.

Elle le remercia et essaya de retirer sa main, mais Henry résista par une douce étreinte.

«Dieu vous bénisse, Agnès!» dit-il avec un tremblement dans la voix, les yeux fixés à terre.

Le visage d'Agnès se colora d'une soudaine rougeur, puis aussitôt devint plus pâle que jamais; elle connaissait ses sentiments aussi bien qu'il les connaissait lui-même, mais elle était trop troublée pour parler. Il porta la main qu'il tenait à ses lèvres et l'embrassa de toute son âme; puis, sans la regarder, quitta la chambre. La nourrice courut après lui en haut de l'escalier: elle n'avait pas oublié le temps où le plus jeune frère avait été le rival malheureux de l'aîné.

«Ne soyez pas triste, M. Henry, dit tout bas la vieille femme, avec ce gros bon sens des gens du peuple. Essayez encore, quand vous reviendrez!»

Laissée seule pendant quelques instants, Agnès fit le tour de la chambre, cherchant à se calmer. Elle s'arrêta devant une petite aquarelle suspendue au mur et qui avait appartenu à sa mère; c'était son portrait quand elle était enfant. Comme nous serions heureux, pensa-t-elle tristement, si nous ne grandissions jamais!

On fit entrer la femme du courrier: une petite femme douce et mélancolique, avec des cils blonds et des yeux clairs, qui salua avec déférence en toussant d'une petite toux chronique. Agnès lui tendit affectueusement la main.

«Eh bien, Émilie, que puis-je pour vous?»

La femme du courrier fit une réponse assez étrange:

«J'ai peur de vous le dire, mademoiselle.

—La faveur est-elle si difficile à obtenir? Asseyez-vous et dites-moi d'abord comment vous allez. Peut-être que la demande viendra toute seule pendant que nous causerons. Comment votre mari se conduit-il avec vous?»

Les yeux gris-clair d'Émilie devinrent plus clairs encore. Elle secoua sa tête et dit avec un soupir de résignation:

«Je n'ai pas à me plaindre positivement de lui, mademoiselle, mais je crains bien qu'il ne m'aime guère; son intérieur ne lui plaît pas: on dirait qu'il est déjà fatigué de la vie de ménage. Il vaudrait mieux pour tous deux, mademoiselle, qu'il voyageât pendant quelque temps, à tous les points de vue, sans compter que le besoin d'argent commence à se faire joliment sentir.»

Elle porta son mouchoir à ses yeux et soupira encore avec plus de résignation que jamais.

«Je ne comprends pas bien, dit Agnès; je croyais que votre mari avait un engagement pour mener des dames en Suisse et en Italie?

—Oui, mademoiselle, malheureusement; car voici ce qui est arrivé: une de ces dames est tombée malade et les autres n'ont pas voulu partir sans elle. Elles ont donné un mois de gage comme compensation; mais elles avaient pris pour l'automne et l'hiver, et la perte est sérieuse.

—C'est bien fâcheux pour vous, Émilie; mais il faut espérer qu'il y aura bientôt une autre occasion.

—Ce n'est plus son tour, mademoiselle, à être proposé, quand les prochaines demandes viendront au bureau de placement des courriers. Il y en a tant sans travail dans ce moment! S'il pouvait être particulièrement recommandé…»

Elle s'arrêta et laissa la phrase inachevée parler pour elle.

Agnès comprit sur-le-champ.

«Vous voulez ma recommandation, répondit-elle; pourquoi ne pas le dire de suite?»

Émilie rougit.

«Ce serait une si bonne recommandation pour mon mari, répondit-elle toute confuse. Une lettre demandant un bon courrier pour un engagement de six mois, mademoiselle, est justement arrivée au bureau ce matin. C'est le tour d'un autre à être placé, et le secrétaire va le_ _recommander. Si mon mari pouvait seulement envoyer ses certificats aujourd'hui même, avec un simple mot de vous, mademoiselle, cela pèserait dans la balance, comme l'on dit. Une recommandation particulière, entre gens de condition, cela fait tant d'effet.» Elle s'arrêta encore une fois, et soupira de nouveau en regardant le tapis comme si elle avait quelque raison secrète d'être honteuse d'elle-même.

Agnès commençait à se fatiguer du ton persistant de mystère avec lequel son ancienne femme de chambre lui parlait.

«Si vous voulez un mot de moi pour un de mes amis, lui dit-elle, pourquoi ne pas m'en dire le nom?»

La femme du courrier se mit à pleurer.

«Je suis honteuse de vous le dire, mademoiselle.»

Agnès, irritée, lui parla sévèrement pour la première fois.

«Vous êtes absurde, Émilie. Dites-moi le nom immédiatement ou n'en parlons plus. Qu'est-ce que vous préférez?»

Émilie fit un dernier effort. Elle tordit son mouchoir sur ses genoux, et lança le nom comme si elle avait fait partir un fusil chargé:

«Lord Montbarry!»

Agnès se leva et la regarda.

«Vous me surprenez, répondit-elle tranquillement, mais avec un regard que la femme du courrier ne lui avait jamais vu auparavant.

—Sachant ce que vous savez, vous deviez bien penser qu'il m'est impossible d'écrire à lord Montbarry. Je supposais que vous aviez quelque délicatesse de sentiments. Je suis fâchée de voir que je m'étais trompée.»

Toute simple qu'elle était, Émilie n'en comprit pas moins fort bien la réprimande. Elle se dirigea sans bruit vers la porte, et avec ses petites manières pleines de douceur:

«Je vous demande pardon, mademoiselle, je ne suis pas si mauvaise que vous croyez. Mais je vous demande pardon tout de même,» dit-elle.

Elle ouvrit la porte. Agnès la rappela.

Il y avait quelque chose dans l'excuse de cette femme qui frappa la nature juste et généreuse de son ancienne maîtresse.

«Venez, lui dit-elle, il ne faut pas nous quitter comme cela. Faites-vous bien comprendre. Qu'est-ce que vous voulez que je fasse?»

Émilie fut assez sage pour répondre cette fois-ci sans réticence.

«Mon mari va envoyer ses certificats, mademoiselle, à lord Montbarry, en Écosse. Je voulais seulement que vous lui permettiez de dire dans sa lettre que sa femme est connue de vous depuis son enfance, et que vous vous intéressez un peu à lui à cause d'elle. Je ne le demande plus maintenant, mademoiselle, puisque vous m'avez fait comprendre que j'avais tort.»

Avait-elle réellement tort? Les souvenirs du passé, aussi bien que les chagrins du présent, plaidèrent puissamment auprès d'Agnès pour la femme du courrier, «Ce n'est pas une bien grosse faveur que vous me demandez là, dit-elle, se laissant aller à un sentiment de bonté qui prévalait dans toutes les actions de sa vie. Mais je ne sais si je dois permettre que mon nom soit mentionné dans la lettre de votre mari. Redites-moi encore exactement ce qu'il désire écrire.»

Émilie répéta sa demande et fit une proposition qui lui sembla fort importante, comme à toutes les personnes qui n'ont pas l'habitude de tenir une plume.

«Supposons que vous écriviez vous-même, mademoiselle, pour voir ce que cela donnera une fois sur le papier?»

Quoique enfantine, l'idée fut mise à exécution par Agnès.

«Si je vous laisse prononcer mon nom, dit-elle, il faut en effet que nous décidions au moins ce que vous direz.»

Elle écrivit donc une phrase la plus brève et la plus simple qu'elle put trouver:

«J'ose dire que ma femme est connue depuis son enfance par Mlle Agnès Lockwood, qui, par cette raison, porte quelque intérêt à ma réussite en cette circonstance.»

Réduite à cette seule phrase, il n'y avait sûrement rien dans la mention de son nom qui pût signifier qu'Agnès eût donné une autorisation quelconque ou même qu'elle en eût eu connaissance. Elle hésita cependant encore un peu et tendit le papier à Émilie.

«Il faut que votre mari le copie exactement sans rien y changer, dit-elle. À cette condition, je consens à ce que vous voulez.»

Émilie n'était pas seulement reconnaissante, elle était réellement touchée. Agnès congédia vivement la petite femme.

«Ne me donnez pas le temps de me repentir et de le reprendre,» dit-elle.

Émilie disparut.

«Le lien qui nous a jadis unis est-il complètement brisé? Suis-je aussi désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais aimés?»

Agnès regarda la pendule. Il n'y avait pas dix minutes qu'elle s'était posé ces questions, et elle était presque honteuse en songeant à la réponse qu'elle venait d'y faire.

Le courrier de cette nuit la rappellerait une fois de plus au souvenir de Montbarry, et à quel propos? À propos du choix d'un domestique.

Deux jours après, elle reçut quelques lignes pleines de reconnaissance d'Émilie. Son mari avait obtenu la place. Ferraris était engagé pour six mois en qualité de courrier de lord Montbarry.

DEUXIÈME PARTIE

V

Après une semaine de voyage en Écosse, milord et milady revinrent subitement à Londres. Sa visite aux montagnes et aux lacs écossais n'avait point donné à milady le désir de faire plus ample connaissance avec eux. Quand on lui en demanda la raison, elle répondit laconiquement:

«J'ai déjà vu la Suisse.»

Pendant une semaine encore, les nouveaux mariés restèrent à Londres, vivant en véritables reclus. Un jour, la vieille nourrice qui revenait de faire une commission dont Agnès l'avait chargée rentra dans un état d'excitation difficile à décrire. En passant devant la porte d'un dentiste à la mode, elle avait rencontré lord Montbarry qui en sortait. La bonne femme dépeignit cette rencontre avec un malin plaisir, représentant lord Montbarry comme affreusement malade.

«Ses joues se creusent, ma chérie, sa barbe est grise. J'espère que le dentiste lui aura fait beaucoup de mal!»

Sachant que sa vieille et fidèle servante haïssait de tout son son coeur l'homme qui l'avait abandonnée, Agnès fit la part d'une grande exagération dans le récit qu'elle venait d'entendre, et néanmoins sa première impression fut celle d'un véritable malaise. Elle risquait, en effet, elle aussi, de rencontrer dans la rue lord Montbarry: il était même possible qu'elle se trouvât face à face avec lui la première fois qu'elle sortirait. Elle resta deux jours entiers chez elle, honteuse de cette crainte ridicule. Le troisième jour, les nouvelles du monde, dans les journaux, annoncèrent le départ pour Paris de lord Montbarry se rendant en Italie.

Mme Ferraris vint le même soir prévenir Agnès que son mari l'avait quittée en lui donnant quelques preuves de tendresse conjugale; la seule perspective d'aller à l'étranger l'avait rendu plus aimable. Un seul domestique accompagnait les voyageurs, la femme de chambre de lady Montbarry, une silencieuse et revêche créature, avait-on dit à Émilie. Le frère de madame, le baron Rivar, était déjà sur le continent. Il avait été entendu qu'il retrouverait à Rome sa soeur et son mari. Les semaines se succédaient tristement pour Agnès. Elle montrait dans sa position un courage admirable, voyant ses amis, s'occupant à ses heures de loisir à lire ou à dessiner, essayant de tout enfin pour détourner son esprit des tristes souvenirs du passé. Mais elle avait trop aimé, avait été trop profondément blessée pour que les remèdes moraux qu'elle employait eussent une influence quelconque sur elle, Les personnes qui se trouvaient avec elle dans les relations ordinaires de la vie, trompées par l'apparente sérénité de ses manières, étaient d'accord pour dire que miss Lockwood paraissait oublier ses malheurs. Mais une vieille amie à elle, une amie de pension qui la vit pendant un petit voyage à Londres, fut très vivement alarmée par le changement qu'elle remarqua chez Agnès. Cette amie était Mme Westwick, femme de ce frère cadet de lord Montbarry, que le dictionnaire nobiliaire indiquait comme héritier présomptif du titre. Il était en Amérique, surveillant les propriétés minières qu'il y possédait. Mme Westwick insista pour emmener Agnès chez elle en Irlande.

«Venez me tenir compagnie pendant que mon mari est absent. Mes trois petites filles vous feront une société; la seule étrangère que vous verrez est la gouvernante, et je réponds d'avance que vous l'aimerez. Faites vos paquets, et je viendrai vous prendre demain pour aller à la gare.»

Agnès ne pouvait qu'accepter une aussi aimable invitation. Pendant trois mois, elle vécut heureuse sous le toit de son amie. Les petites filles en larmes s'accrochèrent à ses vêtements lors de son départ, la plus jeune voulait absolument partir à Londres avec Agnès. Moitié plaisantant, moitié sérieusement, elle dit à Mme Westwick en se séparant:

«Si votre gouvernante vous quitte, gardez-moi sa place.»

Mme Westwick sourit. Les enfants prirent gravement la chose au sérieux et promirent à Agnès de la prévenir.

Le jour même où Agnès Lockwood revint à Londres, le passé se rappela à son souvenir. Elle qui tenait tant à l'oublier! Après les premiers embrassements et les premiers compliments, la vieille nourrice, qui était restée pour garder l'appartement, eut des nouvelles importantes à donner de la femme du courrier.

«La petite Mme Ferraris est venue, ma chérie, dans un état affreux, demandant quand vous serez de retour. Son mari a quitté lord Montbarry sans prévenir et personne ne sait ce qu'il est devenu.»

Agnès la regarda avec étonnement:

«Êtes-vous sûre de ce que vous dites?»

La nourrice répandit qu'elle en était absolument sûre.

«Mais, mon Dieu, mademoiselle, ajouta-t-elle, la nouvelle vient du bureau des courriers dans Golden square, du secrétaire, mademoiselle Agnès, du secrétaire lui-même!»

À cette nouvelle affirmation, Agnès, surprise et inquiète, envoya sur-le-champ—la soirée n'était pas encore très avancée—prévenir Mme Ferraris qu'elle était de retour.

Une heure après, la femme du courrier arriva, dans un état d'agitation incroyable; quand elle put parler, elle confirma en tous points ce qu'avait dit la nourrice.

Après avoir reçu avec assez de régularité des lettres de son mari, datées de Paris, de Rome et de Venise, Émilie lui avait écrit deux fois sans recevoir de réponse.

Fort inquiète, elle était allée au bureau, à Golden square, demander si on avait des nouvelles de son mari. La poste du matin avait apporté au secrétaire une lettre d'un courrier qui était à Venise. Elle contenait des renseignements sur Ferraris; on avait laissé sa femme en prendre une copie qu'elle apportait à lire à Agnès.

Celui qui écrivait disait qu'il était tout récemment arrivé à Venise, et que sachant que son ami Ferraris était avec lord et lady Montbarry, logé dans un vieux palais vénitien qu'on avait loué à bail, il y était allé pour le voir. Après avoir sonné à une porte ouvrant sur le canal, sans pouvoir se faire entendre, il était allé de l'autre côté donnant dans une étroite allée comme la plupart des rues de la ville. Il trouva sur le seuil de la porte, comme si elle se fût attendue à ce qu'il vînt ensuite par là, une femme pâle avec de magnifiques yeux noirs, qui n'était autre que lady Montbarry.

Elle lui demanda en italien ce qu'il voulait. Il répondit qu'il désirait voir le courrier Ferraris, si cela était possible. Aussitôt elle lui dit que Ferraris avait quitté le palais, sans donner aucune explication, et sans même laisser une adresse à laquelle on pût lui faire parvenir les gages du mois courant qui lui étaient dus.

Tout étonné, le courrier demanda si quelqu'un avait fait de vifs reproches à Ferraris, ou si l'on s'était disputé avec lui.

Voici la réponse même de la dame:

«À ma connaissance, on n'a rien dit à Ferraris et il n'a eu de dispute avec personne. «Je suis lady Montbarry et je puis vous assurer que Ferraris a été traité chez nous avec la plus grande bonté. Nous sommes aussi étonnés que vous de sa disparition extraordinaire. Si vous entendez parler de lui, je vous prie de nous le faire savoir, afin que nous puissions au moins lui payer ce qui lui est dû.»

Après une ou deux questions auxquelles on répondit encore, sur la date et l'heure à laquelle Ferraris avait quitté le palais, le courrier s'éloigna.

Sur-le-champ il commença les recherches nécessaires sans le moindre résultat. D'ailleurs personne n'avait vu Ferraris. Il n'avait fait de confidences à personne; en un mot, nul ne savait quoi que ce fût d'important, pas même sur lord et lady Montbarry. Le bruit courait bien que la servante anglaise de madame l'avait quittée avant la disparition de Ferraris pour retourner auprès de sa famille, dans son pays, et que lady Montbarry n'avait pas cherché à la remplacer. On parlait de milord, comme d'un homme d'une santé faible. Il vivait dans la plus absolue solitude; personne n'était admis à le voir pas même ses compatriotes. On avait découvert une vieille femme imbécile qui faisait le ménage; elle arrivait le matin et s'en allait le soir; mais elle n'avait jamais vu le courrier; elle n'avait même pas aperçu lord Montbarry, qui restait alors confiné dans sa chambre. Madame, une bien bonne et bien charmante maîtresse, prodiguait des soins assidus à son mari. Il n'y avait pas d'autres domestiques dans la maison, du moins la bonne femme n'en connaissait pas d'autres qu'elle. On faisait venir les repas du restaurant; milord, disait-on, n'aimait pas les étrangers. Le beau-frère de milord, le baron, était généralement enfermé dans un endroit retiré du palais, occupé, disait l'excellente maîtresse, à des expériences de chimie. Ces expériences répandaient quelquefois une mauvaise odeur. Un médecin avait été appelé récemment pour voir Sa Seigneurie, un médecin italien, résidant depuis longtemps à Venise. On lui fit quelques questions; c'était un médecin de talent et un homme d'une réputation fort honorable; il n'avait pas vu Ferraris, ayant été mandé au palais, comme il le fit voir par son agenda, à une date postérieure à la disparition du courrier. Le médecin donna quelques détails sur la maladie de lord Montbarry: c'était une bronchite. Il n'y avait encore aucune crainte à avoir, bien que la maladie fût aiguë. Si des symptômes alarmants venaient à se produire, il était entendu avec madame qu'on appellerait un autre médecin. Il était impossible de dire trop de bien de milady; nuit et jour elle veillait au chevet de son mari.

Voilà tout ce que révéla l'enquête faite par le courrier, ami de
Ferraris. La police était à la recherche de l'homme disparu.
C'était le seul espoir qui restât à la femme de Ferraris.

«Qu'en pensez-vous, mademoiselle, demanda avec vivacité la pauvre femme; que me conseillez-vous de faire?»

Agnès ne savait que lui répondre; elle avait réellement souffert en écoutant Émilie. Ce qui se rapportait à Montbarry dans la lettre du courrier, la nouvelle de sa maladie, la triste peinture de la vie retirée qu'il menait, avait rouvert l'ancienne blessure. Elle ne pensait même pas à la disparition de Ferraris; son esprit était à Venise auprès du malade.

«Pensez-vous que cela vous donnerait une idée, mademoiselle, si vous lisiez les lettres que mon mari m'a écrites? Il n'y en a que trois, ce ne sera pas long.»

Agnès, par bonté, se mit à lire les lettres. Elles n'étaient pas des plus tendres.

Chère Émilie et _Votre affectionné _étaient, bien que conventionnels, les seuls mots aimables qu'elles continssent. Dans la première lettre, on ne parlait pas très favorablement de lord Montbarry:

«Nous quittons Paris demain. Je n'aime pas beaucoup milord. Il est fier et froid, et, entre nous, fort avare de son argent. J'ai eu avec lui des discussions pour des riens, pour quelques centimes sur une note d'hôtel; et deux fois déjà il y a eu des mots piquants entre les nouveaux mariés à cause de la facilité avec laquelle madame a acheté toutes les jolies choses qui l'ont tentée dans les magasins de Paris.

» Mes moyens ne me le permettent pas; il faut que vous ne dépensiez pas plus que ce que je vous donne. Il le lui a dit très ferme. Quant à moi, j'aime madame. Elle a les façons gracieuses et aimables des étrangères, elle me parle comme si j'étais son égal.»

La seconde lettre était datée de Rome:

«Les caprices de milord, écrivait Ferraris, ne nous laissent pas un instant de repos. Il devient d'une humeur intolérable. Je pense qu'il est tourmenté par des souvenirs pénibles. Je le vois constamment lire de vieilles lettres quand sa femme n'est pas là. Nous devions rester à Gênes, mais il nous l'a fait quitter à la hâte, de même que Florence.

» Ici, à Rome, milady insiste pour se reposer. Son frère est venu nous retrouver. Il y a déjà eu une dispute, à ce que m'a dit la femme de chambre, entre milord et le baron. Ce dernier voulait emprunter de l'argent à monsieur Milord a refusé sur un ton qui a offensé le baron Rivar. Milady les a remis d'accord et leur a fait échanger une poignée de main.»

La troisième et dernière lettre était de Venise: «Encore des économies de milord! Au lieu de rester à l'hôtel, nous avons loué un vieux palais humide, moisi et désert. Milady insiste pour avoir les meilleures chambres partout où nous allons, mais le palais coûte bien moins cher que l'hôtel, et nous l'avons pour deux mois.

» Milord a essayé de l'avoir pour plus longtemps; il prétend que la tranquillité de Venise lui fait du bien. Mais un spéculateur étranger a acheté le palais et va le transformer en hôtel. Le baron est toujours avec nous, et il y a encore eu des ennuis pour des affaires d'argent. Je n'aime pas le baron; mes sympathies pour milady n'augmentent pas. Elle était bien plus aimable avant que le baron nous eût rejoints. Milord paie très exactement, c'est un point d'honneur chez lui. Il n'aime pas à se séparer de son argent, mais il s'y décide, parce qu'il a donné sa parole. Je reçois mon salaire régulièrement à la fin de chaque mois. Pas un franc de plus, par exemple, bien que j'aie fait une foule de choses qui n'entrent pas dans le service d'un courrier. Figurez-vous le baron essayant de m'emprunter de l'argent à moi! C'est un joueur endurci. Je ne l'avais pas cru quand la femme de chambre de milady me l'avait dit, mais j'en ai vu assez depuis pour me convaincre. J'ai vu en outre d'autres choses qui… eh bien! Qui n'augmentent pas mon respect pour milady et le baron. La femme de chambre a l'intention de s'en aller. C'est une Anglaise rigide qui ne prend pas les choses tout à fait aussi bien que moi. La vie est bien triste ici On ne va nulle part, pas une âme ne vient à la maison; personne ne fait de visite à milord, pas même le consul; son banquier non plus. Quand il sort, il sort seul, et généralement vers la tombée de la nuit. À la maison, il s'enferme dans sa chambre avec ses livres, et voit aussi peu sa femme et le baron que possible. Je crois que nous ne sommes pas loin d'une crise. Quand les soupçons de milord seront une fois éveillés, les conséquences seront terribles. Dans certains cas, je crois lord Montbarry homme à ne s'arrêter devant rien. Néanmoins, mes gains sont bons et mes moyens ne me permettent pas de quitter la place comme la femme de chambre de milady.»

Agnès, avec un sentiment de honte et de chagrin qui n'en faisait pas une bonne conseillère pour la malheureuse femme qui implorait ses avis, rendit les lettres qui venaient de lui apprendre les peines qu'avait déjà supportées, par sa faute, l'homme qui l'avait abandonnée.