LOUIS FRÉCHETTE
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UNE RENCONTRE
ROMAN DE DEUX TOURISTES
SUR LE SAINT-LAURENT ET LE SAGUENAY
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TRADUCTION DE
A C H A N C E A C Q U A I N T A N C E
-DE-
W. D. H O W E L L S
MONTREAL
Société des Publications Françaises, 25 rue St-Gabriel.
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1893
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UNE RENCONTRE
ROMAN DE DEUX TOURISTES SUR LE
SAINT-LAURENT ET LE SAGUENAY.
I
En Remontant le Saguenay
Sur le gaillard d’avant du bateau à vapeur qui devait quitter Québec le mardi, à sept heures du matin, Mlle Kitty Ellison attendait le moment joyeux du départ, tranquillement assise, et sans manifester trop d’impatience; car, en réalité, si l’image du Saguenay n’eût brillé devant elle avec toutes ses promesses attrayantes, elle aurait trouvé le plus grand des bonheurs à contempler simplement le Saint-Laurent et Québec.
Le soleil versait une lumière chaude et dorée sur la haute-ville ceinturée de murs grisâtres, et sur le pavillon de la citadelle endormi le long de son mât, tout en lustrant d’un rayon plein de caresses les toits en fer-blanc de la basse-ville.
Au sud, à l’est et à l’ouest s’échelonnaient des monts à teinte violette et des plaines parsemées de maisons blanches, avec des effets d’ombres et de rayonnements humides à réjouir le cœur le plus morose.
En face, le fleuve berçait mille embarcations de toute sorte, et se perdait mystérieusement, dans le lointain, sous des couches de vapeurs argentées.
De légers souffles brumeux, ainsi que des flammes aériennes et incolores, s’élevaient de la surface de l’eau, dont les profondeurs mêmes semblaient tout imprégnées de lueurs chatoyantes.
Non loin, un gros navire noir levait son ancre en déployant ses voiles, et la voix des matelots arrivait douce et triste—et pourtant pleine d’un charme étrange—aux oreilles de la jeune fille pensive, dont le rêve suivait par anticipation le vaisseau dans sa course autour du globe, et revenait instantanément sur le pont du vapeur qui devait la conduire au Saguenay.
Elle était un peu penchée en avant, les mains tombantes sur ses genoux; et ses pensées vagabondes voltigeaient, suivant leur caprice, de souvenirs en espérances, autour d’une idée principale: la conscience d’être la plus heureuse des jeunes filles, favorisée au-delà de ses désirs et de son mérite.
Être partie, comme elle, pour une simple promenade d’une journée à Niagara, et avoir pu, grâce à la garde-robe d’une cousine, s’aventurer jusqu’à Montréal et Québec; être sur le point de voir le Saguenay, avec la perspective de revenir par Boston et New-York; c’était là, à ses yeux, plus qu’un simple mortel pût désirer; et, ainsi qu’elle l’avait écrit à ses cousines, elle aurait voulu faire partager son bonheur à toute la population d’Eriécreek.
Elle était bien reconnaissante au colonel Ellison et à Fanny pour toutes ces belles choses. Mais comme ceux-ci étaient en ce moment hors de vue, à la recherche de cabines, elle n’associait point leur pensée au plaisir que lui faisait éprouver cette scène matinale.
Elle regrettait plutôt l’absence d’une certaine jeune dame, leur compagne de voyage depuis Niagara, et à qui elle aurait voulu en ce moment communiquer ses impressions.
Cette personne était Mme Basil March. Et, bien que ce voyage fût son tour de noces, et qu’elle eût dû être plus absorbée par la présence de son mari, elle et Mlle Kitty s’étaient juré une amitié de sœurs, et promis de se revoir bientôt à Boston, chez Mme March elle-même.
En son absence, maintenant, Kitty songeait à l’amabilité de son amie, et se demandait si tous les habitants de Boston étaient réellement comme elle, affables, affectueux et charmants.
Dans sa lettre, elle avait prié ses cousines de dire à l’oncle Jack qu’il n’avait aucunement surfait le mérite de la population de Boston, à en juger par M. et Mme March, et que ceux-ci l’aideraient certainement à remplir ses instructions, aussitôt qu’elle serait arrivée dans cette ville.
Ces instructions sembleraient sans doute hétéroclites à qui ne saurait rien de plus concernant cet oncle Jack. Mais elles paraîtront certainement plus naturelles quand nous connaîtrons un peu mieux le personnage en question.
La famille Ellison, originaire de la Virginie occidentale, était venue se fixer dans le nord-ouest de l’Etat de New-York, le docteur Ellison—que Kitty appelait sans façon l’oncle Jack—étant trop abolitioniste pour vivre avec sûreté pour lui-même et tranquillité pour ses voisins dans un Etat où florissait l’esclavage.
Dans sa nouvelle demeure, le docteur avait vu grandir trois garçons et deux filles, auxquels, plus tard, était venue se joindre Kitty, l’unique enfant d’un frère, établi d’abord dans l’Illinois, et puis—grâce à la déveine ordinaire aux journalistes de la campagne—au Kansas, où, comme membre du Free State Party (parti de l’affranchissement) il était tombé mortellement frappé dans une bagarre de frontière.
La mère était morte quelque temps après, et le cœur du docteur Ellison s’était incliné avec tendresse sur le berceau de l’orpheline.
Elle lui était plus que chère, elle lui était sacrée comme l’enfant d’un martyr de la plus sainte des causes; et toute la famille l’entoura de son amour.
L’un des garçons l’avait ramenée toute petite du Kansas; et elle avait grandi au milieu d’eux comme leur plus jeune sœur.
Pourtant le docteur, ne voulant pas, par un tendre scrupule, usurper, dans la pensée de l’enfant, une place qui ne lui appartenait pas, ne lui avait point permis de l’appeler son père. Et pour obéir à la règle qu’elle imposa bientôt à leur affection, tous les membres de la famille finirent par l’appeler comme elle, l’oncle Jack.
Cependant la famille Ellison, tout en chérissant la petite, ne la gâtait pas inutilement,—pas plus le docteur que ses fils plus âgés, qu’elle appelait les garçons, et que ses cousines, qu’elle appelait les filles, bien qu’elles fussent déjà de grandes personnes à son arrivée dans la maison.
L’oncle en avait fait sa favorite, et c’était sa meilleure amie. Elle l’accompagnait si souvent dans ses visites professionnelles, qu’elle devint bientôt, aux yeux des gens, une partie aussi intégrante de l’équipage du docteur que son cheval lui-même.
Il l’instruisait dans les idées extrêmes, tempérées de bonne humeur, qui formaient le fond de son caractère et celui de sa famille.
Tous aimaient Kitty, et jouaient avec elle, mais aussi la plaisantaient à l’occasion. Ils trouvaient moyen de s’amuser même des sujets sur lesquels leur père n’entendaient pas badinage.
Il n’y avait pas jusqu’à la cause de l’affranchissement qui ne fût parfois présentée sous un aspect comique. Ils avaient plus d’une fois affronté le danger et souffert au service de cette cause, mais nul des adversaires de celle-ci ne s’était plus qu’eux amusé aux dépens du fétiche.
Leur maison était l’un des principaux refuges des fugitifs noirs; et à chaque instant ils en aidaient quelques-uns à franchir la frontière. Mais les garçons revenaient rarement du Canada sans avoir un recueil d’aventures à tenir toute la famille en hilarité durant une semaine.
Le côté plaisant de leurs protégés était pour eux un sujet d’études particulières, et plus d’un de ces derniers resta vivant dans les souvenirs de la famille, par quelque trait grotesque de caractère ou de physique.
Ils avaient entre eux des sobriquets assez irrévérencieux pour chacun de ces orateurs abolitionistes trop sérieux, qui ne manquaient jamais de loger chez le docteur, dans leurs tournées. Et ces “frères et sœurs,” comme on les appelait, payaient par tout ce qu’il y avait de risible en eux, les faveurs substantielles qu’ils savaient se faire accorder.
Kitty, ayant les mêmes dispositions naturelles, commença dès l’enfance à prendre part à ces innocentes représailles, et à envisager la vie à travers le même prisme de gaieté.
Cependant elle se rappelait un certain visiteur abolitioniste sur qui personne n’avait jamais osé plaisanter, mais que tout le monde, au contraire, traitait avec déférence et respect.
C’était un vieillard au front haut, étroit et orné d’une touffe de cheveux gris, rude et épaisse, qui la regardait par-dessous ses sourcils en broussailles avec une flamme bleue dans le regard, qui l’avait prise un soir sur ses genoux, et lui avait chanté: Sonnez, trompettes, sonnez!
L’oncle et lui avaient parlé d’un certain endroit mystérieux et très-éloigné, qu’ils appelaient Boston, en tels termes que l’imagination de l’enfant se représenta ce lieu, comme étant à bien peu de chose près, aussi sacré que Jérusalem, et comme la patrie de tout ce qu’il y avait d’hommes nobles et bons, en dehors de la Palestine.
Le fait est que Boston avait toujours été le faible du docteur Ellison.
Au début du grand mouvement anti-esclavagiste, il avait échangé des lettres—correspondu, suivant son expression—avec John Quincy Adams, au sujet du meurtre de Lovejoy. Puis il avait rencontré plusieurs Bostoniens à la convention du Sol Libre, tenue à Buffalo, en 1848.
—Un peu formalistes, un peu réservés, disait il, mais d’excellents hommes polis, et certainement de principes irréprochables.
Cela faisait rire les garçons et les filles, à mesure qu’ils vieillissaient, et souvent provoquait chez eux certaines parodies, fort chargées, de ces formalités bostoniennes à l’adresse de leur père.
Les années s’écoulèrent.
Les garçons partirent pour l’Ouest; et lorsque la guerre de Sécession se déclara, ils prirent du service dans les régiments de l’Iowa et du Wisconsin.
Un beau jour, la proclamation du Président, affranchissant les esclaves, arriva à Eriécreek.
Dick et Bob s’y trouvaient en congé d’absence.
Après avoir laissé le docteur Ellison donner libre cours à sa joie, Bob s’écria:
—Eh bien, voilà un terrible coup pour le docteur! Qu’allez-vous faire maintenant, père? L’esclavage, les esclaves fugitifs et tous leurs charmes envolés pour jamais, tout vous est arraché d’un seul coup. Voilà qui est rude, n’est-ce pas? Plus d’hommes ni de frères! Plus d’oligarchie sans âme! Triste perspective, père!
—Oh! non, insinua l’une des jeunes filles, il reste encore Boston.
—Mais, en effet, s’écria Dick, le Président n’a pas aboli Boston. Vivez pour Boston!
Et depuis lors le docteur vécut en réalité pour un Boston idéal—du moins en autant qu’il s’agit d’un projet jamais abandonné, jamais accompli, de faire quelque jour une visite à la métropole du Massachusetts.
Mais en attendant, il y avait autre chose. Et comme la proclamation lui avait donné une patrie enfin digne de lui, il voulait faire honneur à celle-ci en en étudiant les antiquités.
Dans sa jeunesse, avant que son esprit se tournât si énergiquement vers la question de l’esclavage, il avait déjà un goût assez prononcé pour les mystérieuses constructions préhistoriques de l’Ohio. Et chacun de ses garçons retourna au camp avec instruction de prendre note de chaque particularité pouvant jeter quelque lumière sur cet intéressant sujet.
Ils auraient d’amples loisirs pour leurs recherches, puisque la proclamation, insistait le docteur Ellison, mettait virtuellement fin à la guerre.
Ces hautes antiquités n’étaient qu’un point de départ pour le docteur. Il arrivait de là, par degrés, jusqu’aux temps historiques; et le hasard voulut que, lorsque le colonel Ellison et son épouse, en route pour l’Est, s’arrêtèrent, en 1870, à Eriécreek, ils le trouvassent plongé dans l’histoire de la vieille guerre française.
Le colonel n’avait pas encore décidé de prendre la route canadienne; autrement il n’aurait pas échappé aux recommandations d’avoir à explorer tous les endroits intéressants de Montréal et de Québec, ayant quelque rapport avec cette ancienne lutte.
Ils partirent, emmenant Kitty avec eux aux chutes de Niagara—qu’elle n’avait jamais visitées, sans doute parce qu’elles étaient tout près.
Mais aussitôt que le docteur Ellison reçut la dépêche lui annonçant que Kitty devait descendre le Saint-Laurent jusqu’à Québec, et qu’elle reviendrait par la voie de Boston, il se mit à son pupitre et lui écrivit une lettre des plus explicites.
Pour ce qui concernait le Canada, il ne visait qu’aux points historiques; mais quand il en vint à Boston, son esprit fut étrangement réabolitionisé; et sa passion pour les antiquités de l’endroit n’empêcha pas son vieil amour pour la prééminence humanitaire de cette ville de s’enflammer de plus belle.
Il voulait qu’elle visitât Faneuil Hall, à cause des souvenirs de la révolution, mais aussi parce que c’était là que Wendell Phillips avait prononcé son premier discours contre l’esclavage.
Elle devait voir les collections de la société Historique du Massachusetts, et, si la chose était possible, certains endroits intéressants de la vieille Colonie, dont il donnait les noms.
Mais à tous hasards elle devait absolument un coup d’œil de près ou de loin à l’auteur de Biglow Papers, au sénateur Sumner, à M. Whittier, au docteur Howe, au colonel Higgenson, et enfin à M. Garrison.
Tous ces personnages étaient aux yeux du docteur Ellison, des Bostoniens dans l’acception la plus idéale du mot, et il ne pouvait pas se les figurer l’un sans les autres.
Peut-être était-il pour lui plus probable que Kitty les verrait tous ensemble, que séparément.
Peut-être même étaient-ils moins à ses yeux des contemporains en chair et en os, que les différentes figures d’un grand tableau historique.
“Enfin, je veux que tu te rappelles, ma chère enfant, écrivait-il, que dans Boston, tu es non seulement au berceau de la liberté américaine, mais dans l’endroit encore plus sacré de sa résurrection. Là a pris naissance tout ce qu’il y a de noble, de grand, de libéral et d’éclairé dans notre vie nationale. Et je suis sûr que tu y trouveras le caractère général de la population marqué au cachet de la plus magnanime démocratie. Si je pouvais t’envier quelque chose, ma chère enfant, je t’envierais certainement l’avantage que tu as de visiter une ville où l’homme n’est apprécié qu’à sa valeur personnelle, où la couleur, la richesse, la famille, la profession et autres vulgaires et fausses distinctions sociales, sont complètement effacées par le mérite individuel.”
Kitty reçut la lettre de son oncle la veille de son départ pour le Saguenay, et trop tard pour exécuter ses recommandations concernant Québec. Mais, en ce qui regardait Boston, elle était bien résolue de se rendre aux désirs du vieillard jusqu’aux dernières limites du possible.
Elle savait du reste que l’aimable M. March devait être en connaissance avec quelques-uns de ces personnages.
Kitty avait la lettre de son oncle dans sa poche, et se disposait à l’en tirer pour la relire, lorsque autre chose attira son attention.
Le bateau devait partir à sept heures et il était déjà sept heures et demie. Trois voyageurs anglais arpentaient le pont en face de Kitty, avec une certaine impatience, car on savait, grâce au subtil procédé par lequel toute matière d’intérêt général transpire toujours dans ces sortes d’endroits, que le déjeuner ne serait pas servi avant le départ du vapeur, et ces braves Anglais paraissaient munis de l’appétit qui accompagne toujours les admirables facultés digestives de leur nation.
Mais ils avaient aussi une bonne humeur qui ne s’allie pas si généralement avec l’appétit de ces insulaires.
L’homme, qui portait une élégante casquette de Glengarry ainsi qu’un complet gris assez commun, donnait l’un de ses bras à une dame d’un extérieur gai et sans façon, qui paraissait être sa femme, et l’autre à une aimable et jolie jeune fille qui lui ressemblait assez pour être sa sœur.
Il marchait rapidement de long en large, disant qu’il voulait s’ouvrir l’appétit pour le déjeuner.
Cela faisait rire les deux dames à tel point que la plus âgée, perdant l’équilibre, brisa l’un de ses hauts talons de bottines, qu’elle jeta prestement par dessus bord.
Puis elle s’assit, et bientôt l’attention de nos trois voyageurs se concentra sur le steamer de Liverpool, qui venait d’entrer en rade, et se dirigeait vers son quai, avec tout un peuple de passagers massé sur son gaillard d’arrière.
—Il arrive d’Angleterre, dit le mari, d’un ton expressif.
—C’est pourtant vrai! fit la jeune femme. Passe-moi la lorgnette, Jenny.
Puis, après avoir longtemps examiné le vaisseau:
—Dire qu’il est parti d’Angleterre! ajouta-t-elle.
Ils regardèrent encore durant deux ou trois minutes, puis la pensée de la femme se reporta sur le retard de leur propre vaisseau, ainsi que sur le déjeuner:
—Et nous, nous ne partons pas à sept heures, vous savez, dit-elle avec cet air d’avoir trouvé quelque chose de neuf, que les Anglais prennent généralement pour débiter leurs lieux communs.
—Non, répondit la jeune fille, nous attendons le bateau de Montréal.
—Songez donc qu’il vient d’Angleterre! reprit l’autre, dont les regards étaient retournés au steamer de Liverpool.
—Le voici, le steamer de Montréal, s’écria le mari; il double la pointe là-bas. Voyez-vous la fumée?
Il indiquait quelque chose dans le lointain avec sa lorgnette, et tâchait de percer le brouillard qui flottait à l’horizon.
—Non, pardieu! c’est une scierie mécanique qu’on aperçoit sur la rive.
—Oh Harry! exclamèrent les deux femmes avec un accent de reproche.
—Ma foi, que voulez-vous? reprit-il; je n’ai point changé le bateau en scierie. Il faut croire que ça toujours été une scierie.
Une demi-heure plus tard, lorsque le vapeur de Montréal apparut en réalité, les deux femmes persistèrent à le prendre pour une scierie mécanique, jusqu’à ce qu’il se montrât tout entier en plein chenal.
Leur propre embarcation remonta le courant au devant de lui.
Les deux masses flottantes se touchèrent. Il y eut quelque frottement; puis on jeta une passerelle entre les deux.
Un jeune homme, mis avec élégance, se tenait prêt à monter sur le bateau du Saguenay, ayant à ses côtés un porte-faix chargé d’une lourde malle. Il paraissait être la seule personne à s’embarquer.
Nos trois Anglais, penchés sur le plat-bord, regardèrent un instant le nouveau venu d’un air de mécontentement non dissimulé.
—Sur ma parole! s’écria la plus âgée des deux femmes, avons-nous attendu si longtemps pour un seul homme?
—Chut, Edith! interrompit la plus jeune, c’est un Anglais!
Et tous trois reconnurent tacitement le droit d’un Anglais, non seulement de faire attendre un vaisseau, mais d’arrêter tout le système solaire au besoin, s’il possède un billet de passage pour n’importe quelle planète du firmament; et cela, pendant que M. Miles Arbuton, de Boston, Etat de Massachusetts, passait commodément d’un vapeur à l’autre.
Il avait plus d’une fois été pris pour un Anglais, et l’erreur de ces bonnes gens, s’il l’eût connue, ne l’aurait aucunement surpris.
Peut-être même aurait-elle eu pour effet d’adoucir un peu le jugement qu’il porta sur eux, quand il les aperçut en face de lui, à la table du déjeuner. Mais il n’en savait rien, et il reconnut en eux des Anglais assez vulgaires, avec certains airs de cabotins ou de chanteurs de profession.
Au lieu d’une toilette de voyage, la jeune fille portait une robe d’un bleu vif et clair; et, au-dessus de ses yeux bleu-ciel et de ses joues brillantes de fraîcheur, une couronne de cheveux couleur d’épis mûrs se déroulait en boucles et en tresses abondantes.
C’était magnifique, à distance; mais de près, c’était un peu fauve.
M. Arbuton laissa tomber son regard, de la figure à la robe bleu-clair, laquelle n’était ni neuve ni très fraîche; et, avec une légère expression de froide indifférence, il concentra son attention sur son médiocre déjeuner de voyageur.
Au même instant, il se trouvait être lui-même un objet d’intérêt pour une autre jeune personne placée à côté de nos Anglais, et dont les yeux d’un gris tendre jetaient de temps en temps vers lui un regard où l’on découvrait un vague sentiment d’impressionnabilité.
Il était pour elle ce mystérieux et divin peut-être que tout jeune homme est toujours pour une jeune fille.
De plus, il s’entourait pour elle d’une espèce de nimbe romanesque, car elle reconnaissait en lui ce même jeune homme à moustache blonde qu’elle avait entrevu à Niagara, la semaine précédente, sur le pont de l’île aux Chèvres.
La jolie dame assise à côté le trouvait aussi bien beau, beau comme un jeune homme peut l’être aux yeux d’une femme mariée, mais sans en aucune manière faire tort au mari, ce monsieur d’âge mûr et de belle humeur qui venait d’ajouter une saucisse aux œufs et au jambon qu’il avait déjà sur son assiette.
C’était un bel homme, lui aussi; mais sa barbe, qu’il laissait croître, était rousse, tandis que les moustaches d’Arbuton étaient blondes.
Et puis sa toilette n’avait pas cette scrupuleuse élégance qui distinguait celle du Bostonien. Il y avait dans toute sa personne un certain air de négligence s’accordant assez avec quelques-uns de ses mouvements dégagés et vifs qui révélaient un ancien militaire.
—Voilà un jeune John Bull de belle apparence, se dit-il en apercevant Arbuton.
Et il n’y pensa plus, ne se sentant pas plus déprécié en présence du prétendu Anglais que si celui-ci eût été français ou espagnol.
De son côté, si Arbuton avait rencontré un Anglais aussi bien mis qu’il l’était lui-même, il se serait au contraire interrogé de suite pour se rendre compte de la différence individuelle et nationale qui pouvait exister entre eux.
A son tour il jeta un coup d’œil sur ses nouveaux compagnons de voyage, et jugea qu’il ne devait avoir rien de commun avec eux, malgré les yeux gris, voilés de longs cils, dont nous avons parlé.
Ce n’est pas qu’on eût fait la moindre avance de nature à provoquer une accointance, ou qu’Arbuton crût avoir le choix d’entrer ou non en communication avec eux; mais il avait l’habitude de se protéger ainsi lui-même contre les hasards de la vie, et se faisait un devoir d’éviter toute liaison que, plus tard, des raisons sociales pouvaient le forcer de rompre.
C’était quelquefois un sacrifice, car il n’avait pas encore passé l’âge où l’on prend un vif intérêt à toute nouvelle connaissance, quelle qu’elle soit.
Après avoir déjeuné, lorsqu’il eut fait le tour du bateau et passé en revue tous ses compagnons de route, il se dit qu’il ne pouvait avoir que peu de rapports avec aucun d’eux, et que, probablement, il lui faudrait faire appel à tout l’esprit de tolérance dont il avait dû s’armer pour faire un bout de voyage sur son propre continent, pendant la belle saison.
La brise provoquée par la marche du steamer était froide et crue; et le gaillard d’avant était presque abandonné à nos Anglais, qui avaient repris leur promenade rapide d’un travers du pont à l’autre, riant et plaisantant comme toujours, tandis que le vent fouettait les joues roses de la jeune fille avec les boucles dorées de ses cheveux flottants, et dessinait ses gracieuses formes sous les plis serrés de sa toilette bleu-clair.
Un moment hors d’haleine, ils allèrent s’asseoir auprès d’une grosse dame américaine dont les incisives laissaient voir de l’or dans tous leurs interstices, puis se levèrent de nouveau et se mirent à courir à qui mieux mieux d’un bout à l’autre du steamer.
M. Arbuton tourna les talons d’un air mécontent.
Sur la poupe il trouva une plus nombreuse compagnie.
La plupart sommeillaient sur des romans ou des revues qu’ils s’étaient procurés chez le libraire du bord; trois dames écoutaient un monsieur qui lisait tout haut dans un journal le récit d’un terrible naufrage, d’autres dames et messieurs voyageaient sans cesse entre leurs cabines et le pont, suivant l’habitude de certains voyageurs; d’autres restaient assis les yeux fermés, comme si, étant venu pour visiter le Saguenay, ils avaient fait vœu de ne rien voir du Saint Laurent, afin de conserver pour les merveilles de son affluent toute la virginité de leurs impressions et de leur admiration.
Cependant le Saint-Laurent méritait d’être regardé, ainsi que l’admettait M. Arbuton lui-même, qui n’aimait pas les paysages américains—contrairement à ses compatriotes, qui les exaltent comme les plus pittoresques du monde.
En quittant Québec avec son rocher couronné de murailles, et en suivant le cours majestueux du fleuve, vous apercevez d’abord la cataracte neigeuse du Montmorency, qui, dans un enfoncement bleuâtre, précipite son éternelle avalanche dans l’abîme.
En face de vous, la magnifique île d’Orléans étend ses rives basses, qui, avec leurs terres cultivées et leurs bouquets de pins et de chênes, sont encore aussi belles que le jour où la vigne sauvage, festonnant la forêt primitive, excita la facile admiration du vieux Jacques Cartier, et lui fit donner à ce charmant séjour le nom d’île de Bacchus.
A deux heures de marche en aval, les deux rives du fleuve se couvrent de populeux villages groupés autour de leur église à la flèche élancée, soit au fond de quelque anse creusée par les eaux, soit plus pittoresquement penchés sur quelque gracieuse colline.
Les côtes, nulle part abruptes et escarpées, semblent taillées pour un de ces fleuves majestueux des pays méridionaux, larges et dormants, reflétant l’azur du ciel, toute la longueur du jour jusqu’au coucher du soleil. Mais nul palmier ne fait miroiter sa brillante silhouette sur ces bords d’un vert clair et uniforme: le pâle bouleau, svelte et délicat, mire seul dans les eaux la blancheur hibernale de son feuillage.
C’est le grand fleuve désolé des terribles pays du Nord!
A mesure que le jour avançait, les montagnes qui, d’un côté, s’éloignaient d’abord presque hors de vue, et que, de l’autre, le lointain estompait d’une teinte de violet sombre, se rapprochaient graduellement du rivage, et à certain endroit, du côté nord, s’avançaient même jusqu’au bord de l’eau. Le fleuve s’étendait devant elles comme un lac.
Sur leurs penchants quelques chaumières, et à mi-côte, au milieu des pins rabougris, un hôtel ceinturé de vérandas annonçait un lieu de villégiature en vogue, au cœur de ce qu’on aurait pris d’abord pour une solitude.
Des huttes d’Indiens construites en écorce de bouleau nichaient au pied des rochers, et brillaient par leurs teintes oranges et pourprées.
Du sommet de ces huttes s’échappait une spirale de fumée bleuâtre; et à l’entrée de l’une d’elles se tenait une sauvagesse en jupon rouge feu.
D’autres, en châles éclatants, étaient accroupies parmi les quartiers de roches, chacune d’elles entourée de chiens et de petits sauvages.
Mais tous ces tons chauds, ne servaient, comme au coucher du soleil d’hiver, qu’à faire ressortir le caractère glacial et désolé de la scène.
Les toilettes légères des dames que l’on apercevait sur la véranda frappaient l’œil froidement; et, sur la figure des habitants oisifs qui flânaient le long de la jetée, le voyageur croyait découvrir je ne sais quelle détermination triste de retenir leurs larmes, lorsque notre bateau les quitterait pour continuer sa route.
L’on mit à terre deux ou trois vieilles villageoises qui furent accueillies sur le quai comme si elles arrivaient d’un long voyage.
Puis les hommes de l’équipage déchargèrent une quantité énorme d’oignons, le seul bagage que ces bonnes vieilles eussent rapporté de Québec. Bottes après bottes de la piquante bulbeuse furent débarquées avec soin par les matelots, et comptées par les propriétaires.
Enfin l’ordre était donné de retirer la passerelle, lorsque l’une des paysannes jette un cri de désespoir en tendant des bras suppliants vers le bateau. Une botte d’oignons avait été oubliée à bord.
L’un des matelots s’empare du précieux article, le porte en toute hâte à terre, et s’en revient poursuivi par les bénédictions de la brave femme.
Les joyeux touristes de séjour à la Malbaie refoulèrent leur chagrin; et, au moment où Arbuton leur tournait le dos, le vapeur, reprenant le large, les laissa seuls en proie à leur ennui fashionable.
On mit le cap sur la rive sud pour débarquer des passagers à Cacouna, petite ville d’eau plus considérable que la Malbaie.
A Québec, la marée, qui s’élève de quinze pieds, n’est produite que par l’impulsion donnée par la mer; l’eau n’y est pas salée. Mais à Cacouna il n’en est pas de même; il ne manque là aux bains de mer que le ressac.
On y voit accourir en grand nombre les Canadiens qui s’échappent de leurs villes pendant l’été court, mais brûlant, des pays du Nord.
Ni le village ni l’hôtel ne sont à portée de vue du débarcadère; mais, ainsi qu’à la Malbaie, toute la société en villégiature encombrait le quai, comme si l’arrivée du steamer eût été pour eux le grand événement de la journée. Cette fois, on y était venu en nombre, les uns à pied, les autres en omnibus ou en cabriolet.
Tout à coup les rangs s’ouvrirent pour laisser passer une procession étrange qui se dirigeait vers le vapeur, musique en tête.
—C’est une noce de sauvages, dit l’un des officiers du bord au monsieur à l’air militaire qui se tenait à côté de lui, près du bastingage.
Et, les musiciens s’étant écartés, Arbuton, qui l’avait entendu, put apercevoir le marié et la mariée.
Le premier était un sauvage ordinaire, à figure impassible; mais sa jeune compagne était jolie et presque blanche, avec une certaine attitude pleine de modestie et de douceur.
Devant eux marchait un jeune Américain coiffé d’un béret de forme écossaise, la figure empreinte de la gravité convenable au maître de cette cérémonie, dont il était probablement l’organisateur.
Bras dessus bras dessous il s’avançait avec un chef indien à forte corpulence vêtu en gros drap noir, la poitrine curieusement ornée de deux rangées de disques argentés.
Derrière les mariés venait tout le village, deux par deux, hommes, femmes et enfants de tout âge, sans en excepter les bébés à la mamelle; le tout en toilettes éclatantes et d’une allure indescriptiblement sérieuse.
Ils étaient accouplés en quelque sorte par rang d’âge et de taille.
Les derniers étaient deux jeunes gens qui paraissaient être, de plus, dans un degré d’ivresse absolument identique.
Ils s’avancèrent en décrivant des zigzags le long de la jetée, et lorsque le reste de la noce voulut couronner la journée par une visite à bord du bateau, ils s’aventurèrent en titubant sur la passerelle.
A moitié chemin, ils prirent une embardée.
Les spectateurs poussèrent un cri; mais nos deux gaillards avaient heureusement biaisé dans une autre direction.
Ils se tenaient fortement grippés l’un à l’autre, et une nouvelle embardée les avait victorieusement jetés à bord comme deux colis.
A peine avaient-ils disparu, que les autres gens de la noce—comme s’ils eussent eu instantanément satisfait leur curiosité à l’endroit du vaisseau—retournèrent à terre dans le même ordre.
Arbuton attendit avec une certaine anxiété pour voir si les deux pochards pourraient répéter leur manœuvre avec succès sur un plan incliné de bas en haut.
Or ceux-ci venaient justement d’apparaître, lorsqu’il sentit une main se glisser sans gêne et pour ainsi dire d’une façon inconsciente sous son bras, et au même instant il entendit une voix qui lui disait:
—Ceux-ci sont deux amoureux désappointés, probablement.
Il se retourna, et aperçut la jeune fille avec la société de qui il s’était promis de n’avoir rien à démêler, une main appuyée sur le plat-bord, et l’autre posée sur son bras, à lui, pendant qu’elle donnait toute son attention à ce qui se passait en bas.
L’espèce de militaire en retraite, le chef de la famille, et tout probablement son parent, s’était éloigné à l’improviste, et elle avait sans s’en apercevoir saisi le bras d’Arbuton.
Cela paraissait clair au jeune homme, mais ce qui lui restait à faire ne l’était pas autant.
Il ne lui appartenait guère, pensait-il, d’avertir la jeune fille de son erreur; et cependant il était peu généreux de n’en rien faire.
Laisser les choses où elles en étaient lui parut toutefois le plus simple, le plus sûr et le plus agréable parti à prendre, car la pression de la jolie personne, légèrement penchée sur son bras, avait quelque chose de confiant qui n’était pas sans charme.
Il attendit donc le moment où la jeune fille s’étant retournée pour avoir une réponse, et découvrant son erreur, retira précipitamment sa main, avec une expression de physionomie où se mêlaient la stupéfaction et l’envie de rire. Mais même alors il ne sut que dire.
Faire des compliments au sujet de cette méprise eût été inconvenant; une explication était inutile; aux excuses que la jeune fille lui balbutiait, il ne sut répondre que par un salut silencieux.
Elle se sauva dans sa cabine, et Arbuton s’éloigna, laissant nos deux sauvages regagner terre comme ils le pourraient.
Son bras croyait soutenir encore le même poids élastique; une voix semblait murmurer encore dans son oreille: “Ceux-ci sont deux amoureux désappointés, probablement.”
Enfin il trouvait le rôle qu’il avait joué dans cette affaire de plus en plus gauche et stupide; bien qu’il ne fût pas très loin de songer vaguement à la méprise de la jeune fille comme à une espèce d’empiètement sur sa personne.
La nuit tombait lorsque le bateau à vapeur toucha Tadoussac, et entra dans une anse abritée par des hauteurs sur lesquelles perchait un gracieux village s’éparpillant sur une grande route en élégantes maisonnettes d’été.
Au-dessus s’élevaient de hauts escarpements de roc et de sable nus, dont les flancs stériles laissaient percer çà et là quelques pins rachitiques et mourants.
Il avait fait froid et cru toute la journée, le bateau ayant toujours eu le cap au nord-est.
Le fleuve avait pris presque les proportions d’une mer, avec un aspect de plus en plus désolé, quelques îlots brisant par-ci par-là la monotonie de son parcours, et les rives s’abaissant de plus en plus, jusqu’aux environs de Tadoussac, où elles s’élèvent en plateaux couverts d’un épais fourré d’arbres résineux et rabougris.
Là, dans la vaste largeur légèrement encaissée du Saint-Laurent, se décharge un sombre et puissant cours d’eau, étroitement flanqué de hauts mamelons de calcaire, et dont la source se perd dans les tristes régions et les éternelles solitudes du Nord.
C’est le Saguenay.
Et, aux lueurs froides du soir, lorsque le voyageur arrive à cette embouchure, nul paysage ne semble plus abandonné que celui de Tadoussac, où, au commencement du seizième siècle, les commerçants français établirent leur premier poste, et où se voit encore la première église construite au nord de la Floride.
Le steamer fait ici une relâche de cinq heures.
Aussitôt le repas du soir terminé, les voyageurs descendirent à terre, dans l’ombre qui s’épaississait.
Arbuton, seul comme à l’ordinaire, descendit à son tour, surpris de se sentir porté à céder à l’impulsion générale.
Il n’était pas sans désirer voir la vieille église, se demandant presque avec pitié qu’elle pouvait être l’apparence de cette pièce d’antiquité américaine. Et puis il s’était aperçu, depuis l’incident de Cacouna, qu’il était devenu un sujet d’embarras pour la jeune fille qui en avait été la cause.
Il ne l’avait plus revue jusqu’au souper, mais elle avait pris son repas avec un air d’indifférence à son endroit tellement étudié, qu’elle était évidemment hantée par le souvenir de sa méprise.
—Soit, je vais lui laisser toute liberté à bord, tant que nous serons ici, pensa Arbuton en mettant pied à terre.
Il n’avait pas la moindre idée où le chemin pouvait conduire; mais il le suivit, comme les autres, jusqu’au village, à travers les maisonnettes qui paraissaient pour la plupart inhabitées, et enfin jusqu’au bord d’un sombre ravin, au fond duquel, loin au-dessous d’un pont rustique et chevrotant, il entendit les mystérieuses rumeurs et la chute d’un torrent invisible. Devant lui de noires montagnes se dressaient comme des tours dans le ciel nuageux.
Il frissonna sous une impression de tristesse et d’isolement, en proie au vague désir d’avoir auprès de lui quelqu’un de mêmes traditions et conditions sociales, à qui il pût faire partager ce qu’il éprouvait en présence de ce spectacle.
Au même instant, cette pression délicate, ce poids léger qui avait si doucement pesé sur son bras lui revinrent à la mémoire.
Il tressaillit, et se remit à suivre le chemin qui, par un détour brusque, le conduisit droit en face d’un hôtel, d’où sortait un bruit de jeu de boules mêlé au caquetage et aux éclats de rire d’un groupe de jeunes filles.
Et il se demanda un peu dédaigneusement qui pouvait passer l’été dans un pareil endroit.
Une anse de la rivière fermée abruptement par d’âpres rochers se creusait devant lui, et sur la rive, juste au-dessus de la ligne de haute marée, s’élevait ce que l’ombre d’un passant lui dit être la vieille église de Tadoussac.
Les fenêtres se teintaient sous une vague lueur rougeoyante, comme celle d’un lampion qui aurait brûlé à l’intérieur. Et si tout cela n’eût été trop simple et trop nu pour un homme habitué aux splendeurs de l’ancien monde, Arbuton n’aurait pas manqué de se sentir ému devant cette veilleuse que l’humble sanctuaire garde depuis trois cents ans dans les profondeurs dans cette solitude.
Il y songeait un peu, lorsqu’il entendit la voix de quelqu’un parlant dans l’obscurité, près de la porte de la chapelle, qu’on paraissait avoir tenté d’ouvrir.
—C’est fâcheux que nous ne puissions visiter l’intérieur, n’est-ce pas?
—En effet; mais je suis toujours charmé de ce que j’en vois. Dire que cette construction date du dix-septième siècle!
—L’oncle Jack serait enchanté de regarder cela, n’est-il pas vrai?
—Oh oui, pauvre oncle Jack! il me semble que c’est un plaisir que je lui vole. Il devrait être ici à ma place. Mais en réalité, j’aime cela; et, mon cher Dick je ne sais pas ce que je pourrai jamais dire ou faire pour vous remercier de m’avoir amenée ici.
—Eh bien, Kitty, remettez la chose jusqu’à ce que vous ayez trouvé. Rien ne presse.
Arbuton entendit comme une secousse à la porte—probablement un dernier effort pour l’ouvrir avant de partir—puis les voix s’éteignirent vaguement dans l’obscurité.
Ces voix, il les avait bien reconnues; c’était celle de la jeune fille qui avait pris son bras, et celle de l’homme qui paraissait être son parent.
Il se blâma non seulement d’avoir prêté l’oreille à leur conversation, mais encore d’avoir désiré en entendre davantage, et résolut de les suivre, jusqu’au bateau, à une distance respectueuse. Mais eux s’arrêtèrent si fréquemment, ou lui-même avait-il tellement hâté le pas à son insu, qu’il les rejoignit à l’entrée de la ruelle ménagée entre les maisonnettes de la route. Et il ne put s’empêcher d’entendre de nouveau:
—Oui, cela peut être ancien, Kitty; mais je ne trouve pas cela fort réjouissant.
—Ce n’est pas précisément la gaieté même, je dois l’avouer.
—C’est le plus mortel endroit que j’aie vu de ma vie. N’est-ce pas une escarpolette que je vois là, en face de cette maison? Non, c’est un gibet. Tiens, il y en a partout! Je suppose que c’est pour les locataires d’été, à la fin de la saison. Quelle course au clocher pour y arriver, si par hasard le bateau partait sans les passagers!
Arbuton trouva ce genre de plaisanterie un peu trivial, et s’affermit dans sa résolution d’éviter ces gens-là.
Ils arrivèrent en vue du steamer qui, au fond de la petite baie, brillait de mille feux, laissant échapper de toutes ses portes, fenêtres et autres ouvertures, des gerbes de lumière rougeâtre.
Cet éclat contrastait vivement avec la torpeur obscure du rivage, où quelques faibles lumières perçaient çà et là, aux croisées des chaumières, ou sous le porche du magasin de village, où quelques flâneurs moroses—français ou métis—s’associaient pour tuer leurs misérables loisirs.
Au-delà du steamer bâillait le vide immense du grand fleuve, où le Saguenay s’en allait noyer son cours mélancolique.
—Je n’aime pas beaucoup à remonter à bord, dit la jeune fille. Pensez-vous qu’il y soit retourné? Je tremble de le rencontrer.
—Ne faites pas attention à lui, Kitty. Il pense sans doute que vous avez fait cela sans le vouloir. En tout cas, moi, je suis sûr que vous n’auriez jamais pris son bras si vous n’aviez pas été sous l’impression que c’était le mien.
Elle ne répondit pas, trop préoccupée par le véritable côté de la question, pour s’arrêter à cette fausse manière de l’envisager.
Arbuton, en les suivant à bord, sentit qu’il jouait le rôle odieux de trouble-fête, rôle qu’il aurait voulu éviter par tous les moyens compatibles avec sa dignité.
Il paraissait condamné à priver cette jeune fille du plaisir qu’elle devait attendre d’un voyage assez rare pour elle, suivant toute apparence.
Il aurait désiré qu’elle pensât du bien et non du mal de lui.
Et puis, au fond de tout cela, il éprouvait un certain sentiment de supériorité qu’il aurait pu traduire par ces mots: noblesse oblige. En gentilhomme, il sentait qu’il avait un devoir à remplir.
La jeune fille se mit à la recherche de sa cousine, et laissa son compagnon à la porte du salon, roulant un cigare dans ses doigts, d’une main, et de l’autre cherchant une allumette quelque part.
Il allait tourner les talons en frappant sur la poche de son gilet qu’il avait trouvée vide, lorsque Arbuton lui offrit son propre cigare en disant:
—Puis-je vous être utile, Monsieur?
—Oh! oui, merci! répondit l’autre en acceptant cordialement.
Et, tout en balbutiant d’un ton satisfait, il alluma son cigare, et rendit celui d’Arbuton, avec un rapide salut à moitié militaire.
Arbuton fixa un moment les yeux sur lui.
—Je crains, dit-il tout à coup, d’avoir eu le malheur de causer du désagrément à une dame de votre compagnie. Ce n’est rien qui demande des excuses cependant, et je ne sais trop comment lui exprimer mon espoir qu’elle oubliera cet incident, si elle ne l’a pas oublié déjà.
En même temps, obéissant à une impulsion qu’il lui aurait été bien difficile d’expliquer, il offrit sa carte.
Ce procédé eut l’effet habituel de la franchise, et son interlocuteur y vit de la cordialité. Il s’approcha de la lampe, et lut le nom et l’adresse.
—Tiens, dit-il, de Boston! Mon nom, à moi, est Ellison; je suis de Milwaukee, dans le Wisconsin.
Et il se mit à rire de ce rire franc et loyal du bon camarade.
—Oui, en effet, reprit-il, ma cousine s’est cassé la tête toute l’après-midi au sujet de sa méprise; mais, cela ne peut avoir aucune conséquence, vous savez. Après tout, que diable! c’était la chose la plus naturelle du monde. Etes-vous allé à terre? Tadoussac est bien tranquille à cette saison; mais ce doit être gai en hiver! Quel coup d’œil réjouissant on doit avoir de ces cottages ou de cet hôtel là haut! Nous sommes allés voir si nous pouvions entrer dans la vieille chapelle; le commis du bateau m’a dit qu’il y a là des tablettes en plomb que les matelots de Jacques Cartier y ont laissées, vous savez, et qui sont enfouies quelque part. Je n’en crois rien, et je ne suis pas trop désappointé de n’avoir pas pu entrer. J’ai fait mon devoir à l’égard des antiquités de l’endroit; et maintenant nous pouvons partir quand il plaira au patron.
Le colonel Ellison, dans sa bonté de cœur, faisait des efforts pour détourner le sujet de la conversation entamée par le jeune homme, s’imaginant—ce qui n’aurait flatté celui-ci qu’à demi—que son interlocuteur en était fort embarrassé.
Sa bonne nature alla plus loin; et lorsque sa cousine revint avec Mme Ellison, il leur présenta M. Arbuton.
Et puis, tout songeur, il s’en alla se promener sur le pont avec sa femme, sous prétexte de donner à celle-ci l’exercice qu’elle n’avait pu prendre à terre, mais en réalité pour permettre aux deux jeunes gens de vider ensemble leur petit différend.
—Je suis bien fâché, miss Ellison, dit le jeune homme, d’avoir été pour vous la cause d’une méprise, aujourd’hui.
—Et j’ai bien rougi de vous avoir rendu victime de ma maladresse, répondit la jeune fille en baissant les yeux.
Il y eut un instant de silence. Puis, comme si elle eût pu tout à coup se faire étrangère au sujet, et dégager sa personnalité de cette absurdité inextricable, elle se mit à rire presque aussi cordialement que son cousin, en disant:
—Mais c’est une des choses les plus impossibles dont j’aie entendu parler. Qu’y faire? je n’en sais rien.
—En effet, c’est embarrassant, et je ne sais trop que dire moi-même. J’aime mieux attendre, pour me fixer là-dessus, que la chose soit arrivée de nouveau.
Arbuton avait à peine laissé échapper cette phrase—assez bien tournée suivant lui—qu’il se la reprochait, tant il était loin de songer à s’aventurer dans une intrigue amoureuse.
Mais l’obscurité, l’entourage, la beauté de la jeune fille, la confiante et candide sympathie qu’elle lui manifestait par sa franchise, tout cela le troublait.
Il tâcha de se retrancher encore dans sa froideur habituelle, et finit par quelques lieux communs sur le paysage, qui devenait en réalité bien solitaire et bien sauvage, depuis que le bateau à vapeur remontait le Saguenay, laissant s’éteindre dans le lointain les quelques lumières de Tadoussac.
Par une étrange impression, il se sentait pour ainsi dire seul au monde, là, avec cette jeune fille; et il se permit de jouir un peu de ce sentiment, assurément exempt de tout danger.
Mlle Ellison et lui venaient de Niagara, paraît-il.
Ils causèrent de cet endroit, se gardant bien, quant à elle, de révéler qu’elle avait, là, remarqué Arbuton pour la première fois.
Tous deux ils avaient descendu les rapides du Saint-Laurent, et tous deux ils avaient passé une journée à Montréal.
Ces coïncidences contribuaient à les intéresser l’un à l’autre d’une façon toute particulière; et cet intérêt s’accrut encore quand ils apprirent que leur commune expérience s’arrêtait là,—elle ayant passé trois jours à Québec, et lui, comme on le sait, étant venu directement de Montréal.
—Avez-vous beaucoup admiré Québec, miss Ellison?
—Oh! oui, vraiment! C’est une ancienne ville magnifique, et remplie d’une foule de choses, que je connaissais par la lecture, mais que je n’espérais jamais voir. Vous savez que c’est une place forte?
—Oui. Mais j’avoue que je l’avais oublié jusqu’à ce matin. Y avez-vous trouvé tout ce que vous vous étiez imaginé d’une forteresse?
—Plus, si c’est possible. Nous avions avec nous des gens de Boston qui nous ont dit que c’était exactement comme en Europe. Ils en soupiraient, car cela leur rappelait bien des souvenirs de l’ancien continent. Ils venaient de se marier.
—Est-ce là ce qui leur faisait trouver une ressemblance entre Québec et l’Europe?
—Non, mais je suppose que cela contribuait à leur faire voir les choses par le côté le plus agréable. Mme March—March est le nom du jeune couple—ne voulait pas me permettre de dire que je trouvais Québec beau, attendu que, n’ayant jamais visité l’Europe, je ne pouvais pas bien apprécier Québec. “Vous croyez l’admirer, disait-elle souvent, mais ce n’est que l’effet de votre imagination.” Malgré tout, je tiens à mon illusion. Je ne sais trop, cependant, si j’admirais plus Québec que les charmants villages qui l’environnent. Tout le paysage semble un rêve d’Evangeline.
—Vraiment! J’arrêterai certainement à Québec à mon retour. Il me tarde de voir un paysage américain qui me fasse songer à quelque chose. En attendant, qu’est-ce que votre imagination peut faire du présent point de vue?
—Je ne crois pas avoir besoin de l’aider, répondit la jeune fille un peu piquée par le ton de supériorité que prenait son compagnon.
Elle se retourna et plongea ses regards sur la rivière triste et solitaire.
La lune montrait un peu sa face voilée dans les profondeurs du ciel gris, laissant tomber sur les flots noirs les vagues reflets d’une lumière mélancolique.
De chaque côté, la rive inhabitable étalait sa grandiose désolation; les rochers inhospitalliers se couvraient de maigres touffes de pins dont les obscures silhouettes se découpaient le long des crêtes, ou plongeaient dans des gorges et des ravins.
Le cri de quelque oiseau sauvage rompait brusquement le silence dont le murmure monotone du steamer semblait faire partie, réveillant à peine un écho lointain.
Les premières notes d’une romance se firent entendre du salon; et Mlle Ellison précéda son nouvel ami à l’intérieur, où la plupart des autres passagers étaient groupés autour du piano.
La jeune Anglaise aux cheveux couleur de maïs était assise près de l’instrument dans une pose ravissante, et l’homme à l’air peu distingué et son épouse à la tournure commune chantaient ensemble avec des accents d’une douceur angélique.
—C’est beau, n’est-ce pas? dit Mlle Ellison. Comme ce doit être charmant de pouvoir s’amuser ainsi!
—Oui? vous pensez? C’est pourtant un peu trop en public, répondit son compagnon.
Quand les Anglais eurent fini, un vieux monsieur se mit au piano pour faire entendre ce qu’il appelait une chanson comique, et réussit à envoyer tout le monde se coucher de désespoir.
—Eh bien, Kitty? s’écria Mme Ellison, s’enfermant un instant avec la jeune fille dans la cabine de celle-ci.
—Eh bien, Fanny?
—Il est beau, n’est-ce pas?
—Ma foi, oui.
—Est-il gentil?
—Je n’en sais rien.
—De la crème à la glace, répondit Kitty en se laissant donner sur la joue un bonsoir enthousiaste.
Avant de s’endormir, Mme Ellison voulut faire une question à son mari.
—Qu’est-ce que c’est?
—Cela vous plairait-il que Kitty épousât un Bostonien? On dit que les Bostoniens sont si froids.
—Où est le Bostonien qui a demandé Kitty en mariage?
—Comme vous êtes méchant! je ne dis pas qu’on l’ait demandée; mais si cela arrivait?
—Alors ce serait le moment d’y songer. Vous avez marié Kitty à droite et à gauche avec tous ceux qui l’ont regardée, depuis que nous avons quitté Niagara, et je me suis morfondu à prendre des renseignements sur le compte de ses nombreux maris. Maintenant je n’en ferai rien, jusqu’à ce qu’elle ait reçu quelque offre sérieuse.
—C’est cela; dépréciez votre propre cousine si vous le voulez. Je sais ce que je ferai, moi; je lui ferai porter mes plus belles toilettes. Comme c’est heureux, Richard, que nous soyons toutes deux de même taille! Je suis si contente d’avoir emmené Kitty avec nous! Si elle se mariait et s’établissait à Boston.... Mais non, j’espère qu’elle trouvera un mari pour résider à New-York.
—Allez, allez-y, ma chère! grommela le colonel Ellison, désespéré. Kitty a causé de steamboats et d’hôtels avec ce jeune homme durant vingt-cinq minutes, et naturellement il viendra demain demander mon consentement pour l’épouser, aussitôt que l’on pourra mettre la main sur un juge de paix. Mes cheveux blanchissent, et je serai chauve avant le temps; mais peu importe, pourvu que vous trouviez plaisir à vos petites hallucinations. Continuez!
II
Les petites manœuvres de Mme Ellison
Le lendemain matin, nos touristes se réveillèrent en rade dans la baie des Ha-Ha, à la limite des eaux navigables aux grands bateaux à vapeur.
La longue chaîne de montagnes revêches s’était abaissée, et le soleil du matin versait de chauds rayons sur ce qui, sous un climat plus hospitalier, aurait pu passer pour un très joli paysage.
La baie formait un ovale irrégulier, avec des rives hardies mais peu élevées, d’un côté, et de l’autre une plaine étroite, où deux villages, dressant chacun son mince clocher en fer-blanc reluisant au soleil, s’échelonnaient le long du chemin qui longeait le rivage recourbé en forme de croissant.
L’entrée de la baie était flanquée d’un mamelon élevé, et sur la rive on apercevait çà et là des masses de rochers gaiement colorés de lichens, et tachetés de teintes métalliques oranges et écarlates.
La sempiternelle frondaison de pins nains était la seule forêt visible bien que la baie des Ha-Ha soit un port considérable pour le commerce de bois. Quelques goélettes étaient là occupées à recevoir leur cargaison de planches de pin odorant.
Le quai où le bateau se trouvait accosté était tout animé de travailleurs et d’oisifs.
On embarquait du bois que l’on transportait à bord dans des brouettes conduites par des paysans.
Ceux-ci, arrivés au haut de la passerelle, arcboutaient leurs larges pieds sur la pente unie et glissante, puis, entraînés par leur charge, se précipitaient à bord plus ou moins la tête la première.
Au milieu de la confusion qu’occasionnaient ces tours de force, une procession d’autres paysans s’introduisait à l’intérieur, chacun portant sous son bras une espèce de coffret en forme de cercueil.
Le colonel Ellison commençait à craindre que ces boîtes ne renfermassent tout la marmaille de la baie des Ha-Ha. Mais la réflexion qu’une région aussi froide n’aurait pu en produire une aussi énorme quantité le remit un peu, et l’employé comptable le rassura pleinement en lui affirmant que ces boîtes ne contenaient que des bleuets[A], et qu’on pouvait en acheter tant qu’on en désirait pour dix-huit sous le boisseau.
Cela lui donna une poignante idée de la pauvreté de l’endroit, et il acheta, des petits garçons qui venaient à bord, une telle quantité de framboises sauvages dans des cassots, cornets ou cornes d’abondance en écorce de bouleau, qu’il fut obligé d’en faire cadeau à ces mêmes petits vendeurs dont il avait épuisé l’assortiment.
Il était au moment d’entrer en arrangement avec un petit idiot superbe, qui avait une bosse dans le dos et une loupe sur le côté de la tête, et qui était enchanté d’accepter par charité les fruits sauvages de son propre pays, lorsque la foule pressée aux alentours s’écarta doucement pour laisser passer un individu qui, après un salut élégant adressé au colonel, lui dit d’un air enjoué:
—Bonjour, Monsieur, bonjour!
—Comment vous portez-vous, demanda le colonel Ellison?
Mais l’autre, qui ne songeait qu’aux affaires, lui répondit:
—Je suis, Monsieur, le seul homme qui parle anglais dans la baie des Ha-Ha, et je viens vous offrir mon cheval et ma voiture, si vous désirez faire une promenade sur la montagne avant le déjeuner. Vous y serez aussi longtemps que vous voudrez pour la somme de trente-six sous. Je vous montrerai tout ce qui en vaut la peine dans la localité, et en particulier la magnifique vue de la baie qu’on a du haut de la montagne. C’est très beau, Monsieur, je vous assure.
L’individu débitait son anglais si couramment; il avait une paire de moustaches si triomphantes et si largement développées; il clignait l’œil gauche d’une façon si insoucieuse avec sa paupière lourde et tombante, qu’il gagnait naturellement les cœurs.
Le colonel Ellison consentit à la promenade proposée, pour lui-même et les dames de sa compagnie, et se mit tout joyeux à la recherche de celle-ci.
Il les rejoignit sur le gaillard d’arrière, en train d’admirer le paysage rustique, et
Fraîches comme un matin de la saison nouvelle.
Ce n’était pas un observateur bien particulier que le colonel; et puis il ne connaissait guère la garde-robe de sa femme, comme tout bon mari, qui, le quart d’heure de Rabelais passé, oublie immédiatement ce que sa moitié peut avoir acheté. Mais il ne put s’empêcher de s’apercevoir que certains brillants détails de costume qui s’associaient vaguement dans son souvenir avec la personne de sa femme, rehaussaient maintenant la jolie figure et les charmantes formes de sa cousine.