LA FOIRE AUX VANITÉS

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Henry Esmond, traduit par Léon de Wailly. 2 vol.
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Le livre des Snobs, traduit par F. Guiffrey. 1 vol.
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Coulommiers.—Typ. Paul BRODARD et Cie.


M. W. THACKERAY

LA FOIRE AUX VANITÉS

ROMAN ANGLAIS

Traduit avec l'autorisation de l'auteur

PAR GEORGES GUIFFREY

TOME SECOND

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1884

LA FOIRE AUX VANITÉS.

CHAPITRE PREMIER.

Sollicitude des parents de miss Crawley pour cette chère demoiselle.

Tandis que l'armée anglaise s'éloigne de la Belgique et se dirige vers les frontières de la France pour y livrer de nouveaux combats, nous ramènerons notre aimable lecteur vers d'autres personnages qui vivent en Angleterre au sein du calme le plus profond et ont aussi leur rôle à jouer dans le cours de notre récit.

La vieille miss Crawley était toujours à Brighton, où elle ne se tourmentait pas beaucoup des terribles combats livrés sur le continent. Briggs toujours sous l'influence des tendres paroles de Rebecca, ne manqua pas de lire à sa chère Mathilde la Gazette, où l'on parlait avec éloge de la valeur de Rawdon Crawley et de sa promotion au grade de lieutenant-colonel.

«Quel dommage, disait alors sa tante, que ce brave garçon se soit embourbé dans une pareille ornière, c'est malheureusement une sottise irréparable. Avec son rang et son mérite il aurait trouvé à épouser au moins la fille d'un marchand de bière qui lui aurait apporté une dot de 250 000 liv. sterling, comme miss Grain d'Orge, par exemple. Peut-être même aurait-il pu songer à une alliance avec quelque famille aristocratique de l'Angleterre. Un jour ou l'autre je lui aurais laissé mon argent à lui ou à ses enfants, car je ne suis pas encore fort pressée de partir, entendez-vous, miss Briggs, quoique vous soyez peut-être plus pressée d'être débarrassée de moi, et il faut que tout cela manque; et pourquoi, je vous prie? Parce qu'il lui a pris fantaisie d'épouser une mendiante de profession, une danseuse d'opéra.

—Mon excellente miss Crawley ne laissera donc pas tomber un regard de miséricorde sur ce jeune héros, dont le nom est désormais inscrit sur les tablettes de la gloire? reprenait miss Briggs, exaltée par la lecture des prodiges de Waterloo, et toujours disposée à saisir l'occasion de se livrer à ses instincts romanesques. Le capitaine, je veux dire le colonel, car désormais tel est son grade, le colonel n'a-t-il pas assuré à jamais l'illustration du nom des Crawley?

—Vous êtes une sotte, miss Briggs, répondait la douce Mathilde, le colonel Crawley a traîné dans la boue le nom de sa famille. Épouser la fille d'un maître de dessin! épouser une demoiselle de compagnie; car elle sort du même sac que vous, miss Briggs; oh! mon Dieu, je n'en fais point de différence; seulement, elle est plus jeune et possède beaucoup plus de grâce et d'astuce. Mais, par hasard, seriez-vous la complice de cette misérable qui a attiré Rawdon dans ses filets? C'est que vous avez toujours la bouche empâtée de ses louanges. J'y vois clair maintenant, j'y vois clair, vous êtes de complicité avec elle. Mais dans mon testament, vous pourrez bien trouver quelque chose qui vous fera déchanter, je vous en avertis. Vite, écrivez à M. Waxy que je désire le voir immédiatement.»

Miss Crawley écrivait alors à M. Waxy, son homme d'affaire, presque tous les jours de la semaine. Le mariage de Rawdon avait complétement bouleversé ses dispositions testamentaires, et elle était fort embarrassée pour savoir comment répartir son argent. Ces préoccupations n'étaient point causées par l'appréhension d'une mort prochaine; au contraire, la vieille demoiselle s'était parfaitement rétablie. Il était facile d'en juger à la vivacité des épigrammes dont elle accablait la pauvre Briggs. Sa malheureuse victime montrait une douceur, une apathie, une résignation où l'hypocrisie entrait pour plus encore que la générosité. En un mot, elle s'était faite à cette soumission servile, indispensable aux femmes de son caractère et de sa condition. Et quant à miss Crawley, comme toutes les personnes de son sexe, elle savait avec un art cruel retourner dans la plaie la pointe acérée du mépris.

À mesure que la convalescente reprenait des forces, il semblait qu'elle cherchât à les essayer contre miss Briggs, la seule compagne qu'elle admît dans son intimité. Les parents de miss Crawley ne perdaient pas pour cela le souvenir de cette chère demoiselle; au contraire, chacun s'efforçait à l'envi de lui témoigner par nombre de cadeaux et de messages affectueux l'énergie d'une tendresse inaltérable.

Nous citerons en première ligne son neveu Rawdon Crawley. Quelques semaines après la fameuse bataille de Waterloo, et les détails donnés par la Gazette sur ses exploits et son avancement, il arriva à Brighton, par le bateau de Dieppe, une boîte à l'adresse de miss Crawley. Cette boîte contenait des présents pour la vieille fille et une lettre de son respectueux neveu le colonel; le paquet se composait d'une paire d'épaulettes françaises, d'une croix de la Légion d'honneur et d'une poignée d'épée, précieux trophées de la bataille.

La lettre était charmante de verve et d'entrain; elle donnait tout au long l'histoire de la poignée d'épée enlevée à un officier supérieur de la garde, qui, après avoir énergiquement exprimé que la garde meurt et ne se rend pas, avait été fait prisonnier au même instant par un simple soldat. La baïonnette du fantassin avait brisé l'épée de l'officier, et Rawdon s'était saisi de ce tronçon pour l'envoyer à sa chère tante. Quant à la croix et aux épaulettes, elles avaient été prises à un colonel de cavalerie tombé dans la mêlée sous les coups de l'aide de camp. Rawdon s'empressait de déposer aux pieds de sa très-affectionnée tante ces dépouilles, cueillies dans les plaines de Mars. Il lui demandait la permission de lui continuer sa correspondance quand une fois il serait arrivé à Paris, lui promettant d'intéressantes nouvelles sur cette capitale et ses vieux amis de l'émigration, auxquels elle avait témoigné une si bienveillante sympathie pendant leurs jours d'épreuves.

Briggs fut chargée de la réponse. Elle devait adresser au colonel une lettre de félicitations et l'encourager à de nouvelles communications épistolaires. La première missive était assez spirituelle et assez piquante pour faire bien augurer des suivantes.

«Je sais très-bien, disait miss Crawley à miss Briggs, que Rawdon est aussi incapable que vous d'écrire une lettre pareille, que cette petite drôlesse de Rebecca lui a dicté jusqu'à la dernière virgule; mais je n'ai garde d'aller me priver des distractions qui peuvent me venir de ce côté; faites donc comprendre à mon neveu que sa lettre m'a mise de fort bonne humeur.»

Si miss Crawley ne se trompait pas en attribuant la lettre à Becky, elle ne savait peut-être pas aussi bien que les dépouilles opimes qu'on lui envoyait étaient également de l'invention de mistress Rawdon. Cette dernière les avait eues pour quelques francs de l'un de ces innombrables colporteurs qui, le lendemain de la bataille, se mirent à trafiquer ces tristes débris. Quoi qu'il en soit la gracieuse réponse de miss Crawley ranima les espérances de Rawdon et de sa femme, qui tirèrent les plus favorables augures de l'humeur radoucie de leur tante.

Dès que Rawdon, à la suite des armées victorieuses, eut fait son entrée dans la capitale, sa vieille tante reçut de Paris la correspondance la plus régulière et la plus divertissante.

La femme du recteur, non moins ponctuelle dans sa correspondance, était beaucoup moins goûtée par la vieille demoiselle. L'humeur impérieuse de mistress Bute lui avait fait un tort irréparable dans la maison de sa belle-sœur, non-seulement elle était détestée des subalternes, mais encore elle était à charge à miss Crawley. Si la pauvre miss Briggs avait eu la moindre malice dans l'esprit, elle eût trouvé une joie ineffable à annoncer à mistress Bute, de la part de sa chère Mathilde, que celle-ci se trouvait infiniment mieux depuis que mistress Bute n'y était plus; à la prier, toujours au nom de miss Crawley, de ne plus s'inquiéter de sa santé et de ne pas quitter sa famille pour venir la voir. Plus d'un cœur féminin eût savouré à longs traits ce petit plaisir de la vengeance; mais pour rendre justice à miss Briggs, elle ne voyait pas si loin. Son ennemie était en disgrâce; il n'en fallait pas davantage pour émouvoir sa fibre compatissante.

«J'ai été bien sotte, se disait, non sans raison, mistress Bute, j'ai été bien sotte d'annoncer mon arrivée à miss Crawley dans la lettre qui accompagnait l'envoi des canards de Barbarie. J'aurais dû me présenter à l'improviste à cette vieille radoteuse, et l'enlever à ces deux harpies Briggs et Firkin. Ah! Bute, mon ami Bute! qu'avez-vous fait en allant vous casser le cou!»

Bute avait eu le plus grand tort et ne le savait que trop!

Nous avons vu de quoi était capable mistress Bute quand elle avait le jeu pour elle; sous son autorité despotique, le règne de la terreur s'était établi dans la maison de miss Crawley, mais à la première occasion il y avait eu révolte suivie de la disgrâce la plus complète. Tous les sots du presbytère prenaient texte de là pour se poser comme les victimes de l'égoïsme le plus bas, de la trahison la plus abominable; ces sacrifices, ce dévouement pour miss Crawley n'avaient été payés que par la plus noire ingratitude.

L'avancement de Rawdon d'autre part, sa mise à l'ordre du jour avaient aussi jeté l'alarme dans ces âmes si charitables et si chrétiennes. Sa tante ne pouvait-elle pas se radoucir en le voyant colonel et chevalier du Bain? Qui pouvait jurer que l'odieuse créature qu'il appelait sa femme ne finirait pas par rentrer un jour en faveur?

La femme du ministre composa, sous l'inspiration de son juste courroux, un sermon sur la vanité de la gloire militaire et la prospérité des méchants, et son mari le lut à ses paroissiens, sans y comprendre un mot. Pitt se trouvait ce jour-là dans l'auditoire: il s'était rendu à l'église avec ses deux sœurs pour remplacer le chef de famille qui ne faisait plus, dans son banc seigneurial, que de fort rares apparitions.

Depuis le départ de Becky Sharp, ce vieux mécréant se livrait sans frein à ses instincts dépravés. Sa conduite était devenue un scandale pour le comté et un sujet de honte pour son fils. Jamais miss Horrocks n'avait étalé sur son bonnet un tel luxe de rubans. Les autres familles du voisinage avaient dû renoncer à toute espèce de relations avec le château et son propriétaire. Le baronnet allait boire chez ses fermiers, trinquait avec eux à Mudbury, et les jours de marché, il se faisait conduire à Southampton dans sa grande voiture à quatre chevaux avec miss Horrocks à sa droite.

M. Pitt, en ouvrant le journal, tremblait chaque matin d'y voir annoncé le mariage de son père avec la susdite demoiselle. L'épreuve était rude et pénible pour son amour-propre. Dans les assemblées religieuses dont il avait la présidence, et où il parlait d'ordinaire plusieurs heures de suite comment son éloquence ne se serait-elle pas glacée sur ses lèvres lorsqu'en se levant il entendait dans l'auditoire les réflexions suivantes:

«Eh! mais, ce monsieur qui se lève, c'est le fils de ce vieux réprouvé de sir Pitt qui, dans ce moment, est sans doute à boire dans quelque bouchon du voisinage.»

Une fois il parlait de la triste situation du roi de Tombouctou et de ses nombreuses épouses, plongées dans les plus épaisses ténèbres de l'idolâtrie; soudain un ivrogne, élevant la voix dans la foule:

«Combien, lui cria-t-il en compte-t-on dans le harem de Crawley?»

Sous le coup de cette apostrophe, l'auditoire resta tout ébahi, et il n'en fallut pas davantage pour faire manquer l'effet du discours de M. Pitt.

Quant aux deux héritières de Crawley-la-Reine, peu s'en manqua qu'elles ne fussent livrés sans contrôle à leurs inspirations personnelles. Sir Pitt avait juré que, sous aucun prétexte il ne laisserait rentrer de gouvernantes au château. Enfin, par bonheur pour elles et grâce à l'intervention de M. Crawley, le vieux gentilhomme se décida à les mettre en pension.

À travers les nuances diverses qui résultaient dans les actes de chacun de la différence des caractères, on pouvait néanmoins reconnaître un redoublement d'attention à l'égard de miss Crawley de la part de ses neveux et nièces; tous tenaient à lui témoigner leur affection de la manière la plus vive; tous tenaient à lui donner des gages non équivoques de leur tendresse.

Mistress Bute lui avait adressé des canards de Barbarie, des choux-fleurs d'une grosseur remarquable, une jolie bourse et une pelote faite par ses aimables filles, avec prière à leur chère tante de vouloir bien leur garder une petite place dans son cœur.

M. Pitt, plus magnifique encore dans ses envois, lui prodiguait les bourriches de pêches, de raisins et de gibier. La voiture de Southampton à Brighton apportait à miss Crawley tous ces petits cadeaux qui, sous mille formes diverses, prouvaient la tendresse de ses proches. Quelquefois même M. Pitt allait lui rendre visite; car l'humeur acariâtre et revêche de son honorable père mettait souvent sa patience à bout, et le forçait d'aller chercher au dehors l'oubli de ses soucis domestiques.

Un autre motif attirait encore M. Pitt à Brighton, c'était la présence de lady Jane de la Moutonnière. Nous avons mentionné plus haut les projets de mariage qui existaient entre les deux jeunes gens. Lady Jane habitait Brighton avec ses sœurs et sa mère la comtesse de Southdown, la femme forte de l'Évangile, avantageusement connue de toutes les personnes graves et sérieuses.

Quelques mots sont nécessaires sur cette respectable famille, mêlée aux événements de ce récit par les liens qui vont la rattacher à la famille Crawley.

La vie du chef de la famille Southdown, Clément William, quatrième comte de Southdown, n'offre aucune particularité bien remarquable. Il entra au parlement sous le patronage de M. Wilberforce; y rendit quelques services à son parti, et on ne saurait mieux faire que de le ranger dans la catégorie dite des hommes sérieux.

Les paroles auraient peine à exprimer l'étonnement et la consternation de la vertueuse comtesse de Southdown, lorsque, après le trépas de son noble époux, elle apprit que l'héritier de la famille, son fils enfin, était membre de plusieurs clubs et avait perdu de grosses sommes au jeu, chez Wattiers et au Cocotier, qu'il avait déjà mangé une partie de son héritage, qu'il était criblé de dettes, qu'il conduisait à quatre chevaux, était commissaire dans les assauts de boxe, qu'enfin il avait une loge à l'Opéra, où il paraissait au milieu de la société la plus mal famée. Son nom était toujours accueilli par un murmure réprobateur dans le cercle de la douairière. Lady Émilie comptait quelques années de plus que son frère; elle avait déjà pris une position éminente parmi les gens sérieux comme auteur de manuels de piété, d'hymnes spirituelles et de poésies religieuses. C'était une demoiselle d'un esprit mûr et rassis qui avait jeté bien loin toute idée de mariage. Son amour pour les nègres suffisait, à lui seul, à son ardente sensibilité. La rumeur publique lui attribue un magnifique poëme dont voici le début:

Guidez-nous par delà les abîmes des mers,
En ces îles que brûle un soleil implacable,
Où sourit d'un ciel pur l'azur inaltérable,
Où de pleurs éternels le noir mouille ses fers.
Etc.... etc.... etc....

Elle était en correspondance réglée avec les missionnaires des deux Indes. On parlait même de tendres sentiments qu'elle aurait éprouvés pour le révérend Silas Pousse-Grain, tatoué dans une de ses missions par les sauvages des mers du Sud.

Quant à lady Jane, pour laquelle M. Pitt, comme nous l'avons dit, brûlait d'une si belle flamme, elle était aimable et craintive, parlait peu et rougissait beaucoup. Malgré les écarts de son frère, elle continuait à l'aimer sans pouvoir s'en empêcher. De temps à autre elle lui écrivait de petites lettres à la hâte, et les jetait à la poste en cachette. Un jour, et c'était le plus terrible secret qui chargeât sa conscience, escortée de sa gouvernante, elle avait fait une visite clandestine au jeune lord, qu'elle avait trouvé—voyez à quels excès vous conduisent la débauche et le crime—en compagnie d'un cigare et d'une bouteille de curaçao! Elle admirait sa sœur, adorait sa mère, et à ses yeux l'homme le plus aimable et plus accompli était M. Crawley, après son cher Southdown toutefois. Sa mère et sa sœur, ces deux natures d'élite, se chargeaient de trancher pour elle en toutes circonstances, et la regardaient avec ce superbe dédain que toute femme qui se retire sur les hauteurs de l'intelligence dispense toujours avec usure à ceux qu'elle voit au-dessous d'elle. Sa mère commandait ses robes, ses livres, ses chapeaux, et allait même jusqu'à penser pour elle. Suivant que milady Southdown se trouvait dans telle ou telle disposition, sa fille montait à cheval, touchait du piano ou prenait tout autre exercice. Milady aurait, sans aucun doute, laissé sa fille en tabliers à manches jusqu'à ses vingt-six ans qu'elle venait d'atteindre, s'il n'avait fallu les quitter pour la présentation de lady Jane à la reine Charlotte.

Quand ces dames furent installées à Brighton, M. Crawley ne visita d'abord qu'elles seules, se contentant de mettre une carte chez sa tante et de demander tout simplement à M. Bowls ou à son camarade des nouvelles de la malade. Un jour, s'étant trouvé face à face avec miss Briggs, qui revenait du cabinet de lecture, de gros paquets de romans sous le bras, une rougeur extraordinaire couvrit la figure de M. Crawley, tandis qu'il s'avançait vers la demoiselle de compagnie, pour lui dire un bonjour plus amical. Après s'être promené quelques instants avec elle, il finit par emmener miss Briggs auprès de lady Jane de la Moutonnière, et lui dit:

«Lady Jane, permettez-moi de vous présenter la meilleure amie de ma tante et sa plus fidèle compagne, miss Briggs, que vous connaissez déjà à un autre titre, comme auteur des Harmonies du cœur, ces charmantes poésies qui font vos délices.»

Lady Jane rougit beaucoup, tendit sa petite main à miss Briggs, lui fit un compliment tout à la fois très-poli et très-inintelligible, parla de son désir d'aller voir miss Crawley, du bonheur qu'elle aurait à connaître les parents et les amis de M. Pitt; puis, avec un regard doux comme celui d'une colombe, elle prit congé de Briggs, à laquelle M. Pitt fit un salut vraiment digne de ceux qu'il adressait à la grande duchesse Poupernicle lorsqu'il était attaché comme envoyé extraordinaire à sa cour.

L'adroit diplomate avait bien profité des leçons du machiavélique Binkie. C'était lui qui avait donné à lady Jane l'exemplaire des poésies de Briggs, qu'il avait ramassé dans un coin à Crawley-la-Reine, exemplaire enrichi d'une dédicace adressée par cette huitième muse à la première femme du baronnet. Il avait apporté ce volume à sa fiancée, ayant d'abord eu le soin de le lire pendant la route et de marquer au crayon les passages dont la douce lady Jane devait se montrer le plus frappée.

M. Pitt fit briller aux yeux de lady Southdown les immenses avantages qui pourraient résulter d'une plus grande intimité de rapports avec miss Crawley; il les lui montra surtout comme alliant à la fois l'intérêt de ce monde à celui du ciel. Miss Crawley vivait désormais seule et abandonnée; ce réprouvé de Rawdon, par ses écarts monstrueux, par son mariage, s'était aliéné sans retour les affections de sa tante. La tyrannie intéressée de mistress Bute Crawley avait poussé la vieille fille à se révolter contre les prétentions envahissantes de sa cupide parente. Quant à lui, bien qu'il se fût abstenu jusqu'à ce jour par un orgueil exagéré peut-être de toute marque de déférence ou de tendresse à l'égard de miss Crawley, il pensait que le moment était venu d'arriver par tous les moyens possibles à arracher cette âme à l'ennemi du genre humain, et à assurer à sa personne l'héritage de sa chère parente, en sa qualité de chef de la maison Crawley.

Lady Southdown, la femme forte de l'Écriture, tomba d'accord sur tous ces points avec son futur gendre; et dans l'ardeur de son zèle, la conversion de miss Crawley lui semblait l'affaire d'un tour de main. Dans ses domaines de Southdown, cette géante de la vérité ne daignait-elle pas elle-même parcourir en calèche les campagnes qu'elle voulait initier à la grande lumière? N'envoyait-elle pas de tous côtés des émissaires chargés d'inonder le pays d'une pluie de ses manuels? Gros-Jean recevait ainsi l'ordre de se convertir sans délai; Petit-Pierre, de lire sa prose sans résistance ni appel au clergé régulier.

Milord Southdown, nature épileptique et obtuse, approuvait et ratifiait les faits et gestes de sa Mathilde. Les croyances de milady se transformant sans cesse, ses opinions variaient à l'infini, par suite de la multitude des docteurs dissidents admis dans son intimité. N'importe quiconque était dans sa dépendance, devait la suivre pas à pas et les yeux fermés. Qu'elle s'adressât, suivant son caprice du moment, au révérend Saunders Mac Nitre, le divin Écossais, ou au révérend Luke Waters, l'angélique Wesleyen, ou à Giles Jowis, le savetier illuminé, enfants, domestiques, fermiers, tout le monde était tenu d'aller, à la suite de milady, s'incliner devant eux et de dire Amen à chacune des professions de foi de ces différents docteurs.

Pendant les exercices de piété, milord Southdown, usant du bénéfice de son tempérament souffreteux, obtenait l'autorisation de rester dans sa chambre à boire du vin chaud, tout en écoutant lire son journal. Lady Jane était la préférée du vieux comte, mais aussi elle l'entourait des soins les plus tendres et les plus sincères. Quant à lady Émilie, auteur de la Blanchisseuse de Finchley-Common, elle peignait sous des couleurs si terribles les châtiments de l'autre monde, qu'elle jetait l'épouvante dans l'esprit craintif de son vieux père et que ses accès d'épilepsie, d'après l'avis des médecins, avaient pour principale cause les sermons de cette enthousiaste prédicante.

—Eh bien! oui, j'irai la voir, répondit lady Southdown à M. Pitt, en se rendant à la logique puissante du prétendu de sa fille. Savez-vous quel est le médecin de miss Crawley?»

M. Crawley nomma M. Creamer.

«Un praticien des plus dangereux et des plus ignorants, mon cher Pitt. La providence, dans ses adorables desseins, a permis que je lui serve d'instrument pour en purger déjà plusieurs maisons; deux ou trois fois, malheureusement, je suis arrivée trop tard; entre autres, chez ce pauvre général Glanders qui allait mourir entre les mains de cet âne fieffé. Grâce aux pilules de Podger, que je lui ai administrées, il y a eu quelques jours de mieux; mais hélas! il était trop tard pour que l'effet pût être durable; sa mort du moins a été des plus douces; et si la providence l'a retiré de ce monde, c'est sans doute pour son plus grand bien. Je reviens à Creamer, mon cher Pitt; il ne peut rester auprès de votre tante.»

Pitt se rangea tout à fait à cet avis. Lui aussi subissait, comme les autres, l'ascendant de sa noble parente et future belle-mère. Son esprit et son estomac étaient assez robustes pour supporter également bien les remèdes spirituels et temporels de milady, les prédications de Saunders Mac Nitre comme les pilules de Podger, l'élixir de Pokey et les sermons de Luke Waters. Jamais il ne sortait sans avoir soin d'emporter sur lui une provision de ces drogues théologiques et médicales préparées par l'ignorance et débitées par le charlatanisme.

«Quant au traitement spirituel, continua milady, il n'y a pas de temps à perdre; entre les mains de Creamer elle peut trépasser d'un jour à l'autre, et songez, mon cher Pitt, dans quelles tristes dispositions elle se trouve pour faire le grand voyage. Je vais lui dépêcher le docteur Irons. Vite, Jane, écrivez un mot au révérend Bartholomé Irons; à la troisième personne, entendez-vous? Vous lui direz que je l'engage à venir prendre le thé ce soir à six heures et demie. Voilà un ardent apôtre. Je suis sûr qu'il ne laissera pas miss Crawley s'endormir avant de l'avoir vue. Et vous, Émilie, ma chère, préparez-moi un paquet de brochures pour miss Crawley; vous y mettrez: Une Voix dans les flammes, la Trompette de Jéricho, la Marmite cassée, joignez-y encore l'Anthropophage converti.

—Et la blanchisseuse de Finchley-Common, dit lady Émilie, il faut marcher droit au but.

—Pardon, mesdames, dit Pitt à son tour s'inspirant de sa science diplomatique, avec toute la déférence que je dois à la chère lady Southdown, je pense qu'il faudrait attendre encore avant d'amener miss Crawley sur un terrain aussi grave et aussi sérieux. Sa santé réclame des ménagements, et, en outre, elle a bien peu médité jusqu'à ce jour, sur ce qu'elle avait à faire, pour son éternité bienheureuse.

—Raison de plus pour se hâter, mon cher Pitt, dit lady Émilie, en se levant avec son arsenal de brochures.

—Une trop grande brusquerie ne réussirait qu'à l'effaroucher. Je connais assez les dispositions mondaines de ma tante pour pouvoir vous assurer qu'en voulant ainsi la convertir d'assaut, nous n'arriverions à d'autres résultats que de la faire persister dans ses voies funestes, loin d'arracher cette âme au péril qui la menace. Pour se soustraire à l'effroi, à l'ennui que vous lui inspirerez, elle jettera vos livres par la fenêtre et nous fermera sa porte au nez.

—Pitt, Pitt, vous appartenez aux pompes de ce monde au moins autant que miss Crawley, dit lady Émilie, en remportant ses précieuses brochures.

—Inutile de vous dire, chère lady Southdown, continua Pitt à voix basse, sans s'arrêter à cette interruption, combien un manque d'égards ou de prudence pourrait causer de préjudice à nos espérances sur les biens terrestres et périssables de miss Crawley. Sa fortune atteint à un chiffre de soixante-dix mille livres sterling; pensez de plus à son grand âge, à son tempérament nerveux et délicat. Il existait un testament en faveur de mon frère le colonel Crawley; elle l'a détruit, je le sais.... Beaucoup de douceur, voilà ce qu'il faut employer pour cette âme souffrante et blessée; évitons donc par-dessus tout ce qui tendrait à l'aigrir, à l'irriter. J'espère en conséquence que vous conclurez avec moi qu'il....

—Certainement, certainement, reprit lady Southdown. Jane, mon enfant, il est inutile d'écrire ce billet au docteur Irons. Puisque la santé de miss Crawley la met hors d'état de supporter les fatigues de la discussion, nous attendrons qu'elle aille mieux. J'irai toutefois la voir demain.

—Si vous m'en croyez, belle dame, ajouta encore sir Pitt d'un ton caressant, vous n'y conduirez pas notre ardente Émilie; elle pousse trop loin le prosélytisme: je vous engage plutôt à prendre la douce et tendre lady Jane.

—Certainement, certainement, Émilie bouleverserait tous nos plans,» repartit lady Southdown reconnaissant la justesse de cette observation.

Pour cette fois donc la comtesse renonça à sa méthode ordinaire d'accabler sous le poids de ses indigestes et rebutants traités la victime que voulait frapper et réduire son ardeur convertissante, c'est ainsi que dans les batailles la canonnade précède toujours les charges de cavalerie française. Quoi qu'il en soit, et sans que nous puissions dire si ce fut par égard pour une santé chancelante et affaiblie, dans le désir de ne point compromettre la félicité éternelle d'une âme égarée, ou peut-être enfin, par suite de calculs intéressés, lady Southdown consentit à temporiser.

Le lendemain, la grande voiture de famille Southdown, portant sur ses panneaux la couronne de comte et le losange, avec des armoiries qui rappelaient les alliances avec les Binkie, s'arrêtait en grande pompe à la porte de miss Crawley. Un laquais d'une taille gigantesque, d'une mine grave et béate remit à M. Bowls, pour miss Crawley et miss Briggs, les cartes de sa maîtresse. Après cette première entrée en rapport, lady Émilie se donna, le jour même, la satisfaction d'envoyer sous bande à la demoiselle de compagnie les brochures citées plus haut, et principalement la Blanchisseuse, avec quelques autres traités à l'usage des domestiques, tels que: les Miettes de l'Office, la Poêle et le Fourneau, brochures dont le titre dit assez la haute portée!

CHAPITRE II.

Où Jim passe par la porte et sa pipe par la fenêtre.

Miss Briggs s'était sentie singulièrement flattée des prévenances de M. Crawley et du bon accueil de lady Jane. Aussi quand on apporta à Miss Crawley les cartes de la famille Southdown, les paroles élogieuses se pressèrent dans sa bouche sur le compte des visiteurs. La comtesse avait laissé une carte pour elle! Il y avait là assurément de quoi rendre bien fière cette pauvre délaissée.

«Une carte de lady Southdown pour vous, qu'est-ce que cela signifie, miss Briggs? pour ma part, je n'y comprends rien,» observa miss Crawley au nom de ses principes égalitaires.

Sa compagne lui fit humblement remarquer qu'il n'y avait aucun mal à ce qu'une dame de qualité accordât quelque attention à une honnête et pauvre fille.

Cette carte fut conservée précieusement dans sa boîte à ouvrage, parmi ses autres trésors du même genre.

Elle raconta alors à miss Crawley sa rencontre de la veille avec M. Pitt, en compagnie de sa cousine et future épouse. Elle s'étendit avec une complaisance toute particulière sur l'amabilité et la modestie de cette charmante demoiselle, sur la simplicité excessive de sa toilette, dont elle passa minutieusement en revue tous les articles, depuis le bonnet jusqu'aux brodequins.

Miss Crawley ne dit point à Briggs que son bavardage lui brisait la tête; elle la laissa parler, au contraire, tant qu'elle voulut. Dès qu'elle sentait ses forces revenir, elle se mettait à désirer les visites, et M. Creamer, son médecin, ne voulant point lui permettre de retourner à Londres pour s'y plonger de nouveau dans le tourbillon des plaisirs, elle était enchantée de trouver à Brighton des éléments de société. Elle envoya donc ses cartes le lendemain, en faisant dire à M. Pitt qu'elle serait bien aise de le voir. Il se rendit à cette invitation et amena même avec lui lady Southdown et sa fille. La comtesse douairière évita de parler de l'état déplorable dans lequel se trouvait l'âme de miss Crawley, elle causa toujours avec une discrétion exquise de la pluie et du beau temps, de la guerre, de la chute de Bonaparte; vanta surtout ses docteurs et ses drogueurs, et porta très-haut les mérites singuliers de Podger, son apothicaire de prédilection.

Dès cette première visite, Pitt Crawley frappa un coup de maître en démontrant, clair comme le jour, que si un injuste oubli n'avait pas à ses débuts arrêté sa carrière diplomatique, il n'y avait pas de raison pour qu'il ne pût prétendre aux postes les plus élevés. La comtesse douairière de Southdown ayant pris à parti celui qu'elle appelait l'aventurier Corse, ce monstre souillé de tous les crimes imaginables, ce misérable tyran indigne de voir la lumière du jour, etc., etc., etc. Pitt Crawley se mit à son tour à défendre l'homme de la destinée. Il dépeignit le premier consul tel qu'il l'avait vu à la paix d'Amiens, quand, lui Pitt Crawley, avait eu l'honneur de se lier avec M. Fox, ce grand homme d'État, devant le génie duquel disparaît toute dissidence d'opinion pour ne plus laisser place qu'à l'admiration la plus fervente, ce politique achevé qui avait toujours professé la plus haute considération pour l'empereur Napoléon; son indignation s'exhala en termes les plus violents contre la conduite déloyale des alliés à l'égard de ce monarque détrôné. L'exil le plus honteux et le plus cruel n'avait-il pas été la récompense de sa foi en la parole donnée? Et pourquoi? pour substituer à son autorité la tyrannique domination d'un papiste effréné.

Cette sainte horreur de Rome et du pape assurait à M. Pitt une haute position dans l'opinion de lady Southdown, pendant que son admiration pour Fox et Napoléon le grandissait d'autre part dans l'esprit de sa tante. L'amitié de cette dernière pour cet illustre défunt a déjà été l'objet d'une digression dans l'un des premiers chapitres de cette histoire. Whig de cœur et d'âme, miss Crawley, pendant toute la durée de la guerre, avait fait cause commune avec les membres de l'opposition, et bien que la chute de l'empereur n'ait jamais fait grande impression sur les nerfs de la vieille dame, et que les malheurs de l'exilé n'aient point troublé le sommeil de ses nuits, Pitt cependant la prenait par son faible, en louant à la fois ses deux idoles. Cette courte mais énergique protestation avait suffi pour le mettre fort avant dans les bonnes grâces de sa tante.

«Et vous, ma chère, que pensez-vous?» dit miss Crawley en se tournant vers la jeune demoiselle, dont l'air simple et modeste réveillait déjà toutes ses sympathies.

C'était, du reste, son habitude de s'enflammer toujours ainsi à première vue; mais il faut rendre cette justice à son enthousiasme, il était aussi prompt à s'en aller qu'à venir.

Lady Jane rougit beaucoup, et répondit que, n'entendant rien à la politique, elle la laissait aux esprits plus profonds que le sien. Elle trouvait une grande justesse aux arguments de sa mère, ce qui n'ôtait rien à l'excellence des raisons de M. Crawley.

Quand ces dames se retirèrent enfin pour prendre congé de miss Crawley, celle-ci leur témoigna l'espérance que lady Southdown serait assez bonne pour lui envoyer lady Jane de temps à autre, si toutefois cette dernière voulait bien venir consoler une pauvre recluse abandonnée.

La douairière s'y engagea de la meilleure grâce du monde, et l'on se quitta très-bons amis.

«Ah! Pitt, ne me ramenez plus lady Southdown, lui dit la vieille demoiselle à sa visite suivante. C'est en chair et en os la sotte prétention de toute votre lignée maternelle, dont le ciel me préserve comme de la peste. Quant à cette bonne petite lady Jane, vous pourrez me l'amener tant qu'il vous plaira.»

Pitt en fit la promesse, mais il garda pour lui ce qui concernait la comtesse Southdown. Il aurait été désolé d'ôter à cette digne matrone la conviction où elle était qu'elle avait produit sur miss Crawley l'impression la plus agréable et en même temps la plus saisissante.

Lady Jane se rendit volontiers à la demande de miss Crawley; intérieurement elle n'était peut-être pas fâchée d'échapper à quelques-unes des mortelles visites du révérend Bartholomé Irons et de tous ces charlatans qui venaient bourdonner autour de la majestueuse comtesse sa mère. Lady Jane tenait fidèle compagnie à miss Crawley, elle l'accompagnait dans ses promenades, elle lui abrégeait par sa présence la longueur des soirées. C'était une si bonne et si douce nature que Firkin elle-même n'en était point jalouse; miss Briggs aurait voulu l'avoir toujours avec elle, trouvant que son amie la ménageait beaucoup plus devant la bonne lady Jane. Et quant à miss Crawley, elle témoignait à cette jeune fille une affection et une bienveillance particulières. La vieille demoiselle lui faisait le récit de toutes ses histoires de jeunesse, mais sur un ton bien différent de celui qu'elle apportait dans ses confidences à cette petite mécréante de Rebecca. Elle eût regardé comme un manque de convenance de blesser les chastes oreilles de lady Jane par des propos un trop peu lestes: miss Crawley, au milieu de ses goûts voluptueux et mondains, conservait trop de tact pour porter atteinte à tant d'innocence et de pureté. Sa nouvelle compagne n'avait jusqu'alors reçu de témoignage d'affection que de son père, de son frère et de miss Crawley, aussi répondait-elle aux avances de cette dernière par la confiance la plus ouverte et l'amitié la plus franche.

Dans les longues soirées d'automne, alors que Rebecca tenait à Paris le sceptre dans les réunions des jeunes officiers de l'armée conquérante, que la pauvre Amélia.... hélas! qu'était devenue la pauvre Amélia, au cœur si profondément blessé? Dans les longues soirées d'automne, lady Jane, assise au piano, chantait à miss Crawley de simples cantiques, de douces romances, quand déjà les feux du soleil, s'éteignant à l'horizon, ne laissaient plus au ciel que des clartés douteuses, et que la vague gémissante se brisait en mourant sur la plage. Dès qu'elle s'arrêtait, la vieille demoiselle s'éveillait en sursaut et la priait de recommencer, et Briggs, dans son coin, versait des larmes d'une volupté ineffable, tout en paraissant fort acharnée à son tricot. Délicieusement émue, elle contemplait les splendeurs de l'Océan, qui déroulait devant elle ses sombres nuances, ces lampes suspendues sur sa tête qui commençaient à s'allumer à la voûte céleste et à répandre leur éclat vacillant. Qui pourrait dire les joies mystérieuses de cette âme méditative et sensible?

Pitt, renfermé dans la salle à manger avec quelques brochures sur les céréales ou la Revue des Missions, se livrait à ce plaisir traditionnel de tous les Anglais après dîner. Il buvait du Madère, se bâtissait des châteaux en Espagne, se comparait à Adonis, et trouvait que son amour pour Jane atteignait un degré d'intensité qu'il n'avait jamais eu depuis sept ans que durait leur flamme. Ces réflexions le conduisaient insensiblement à ronfler du meilleur de son cœur. À l'heure où M. Bowls, apportant le café, troublait par la lourdeur de sa marche le sommeil de M. Pitt, celui-ci, au milieu de l'obscurité naissante, affectait de paraître absorbé dans la gravité de sa lecture.

«Ah! que je voudrais trouver quelqu'un pour faire ma partie, disait un soir miss Crawley au moment où le domestique arrivait avec la lumière et le café; la pauvre Briggs n'est pas plus en état de jouer qu'une huître, elle est si bouchée maintenant. Cette vieille fille ne manquait jamais, devant les domestiques, d'assommer la pauvre Briggs de ses réflexions désagréables. Il me semble qu'après un cent de piquet mon sommeil en serait meilleur.»

Lady Jane se mit à rougir jusqu'à l'extrémité des oreilles et jusqu'au bout des doigts; puis quand M. Bowls fut parti, que la porte fut fermée, elle se hasarda à dire:

«Miss Crawley, je sais jouer un peu; j'ai fait quelques parties avec mon pauvre père.

—Venez m'embrasser, venez vite m'embrasser, chère petite,» s'écria miss Crawley dans son ravissement.

Lorsque Pitt, toujours sa brochure à la main, remonta dans la pièce où se tenaient les dames, il trouva sa tante et sa future appliquant toutes les facultés de leur esprit à cette édifiante occupation.

La timide lady Jane rougit beaucoup ce soir-là.

Aucune des manœuvres de M. Pitt n'échappait à l'attention de ses chers parents du rectorat de Crawley-la-Reine. L'Hampshire et le Sussex sont limitrophes, et mistress Bute tirait parti du voisinage; elle savait tout ce qui se passait dans la maison de miss Crawley et même plus encore. Pitt n'en quittait plus. Pitt était des mois entiers sans venir au château, où son abominable père se livrait sans réserve à sa passion pour le rhum et à de déplorables familiarités avec les Horrocks. Les progrès de Pitt auprès de sa tante portaient au comble de la rage ses excellents parents du presbytère. Tout en se gardant bien de convenir de ses torts, mistress Bute s'en voulait beaucoup d'avoir été si arrogante avec Briggs, si avare à l'égard de Bowls et de Firkin; si bien que de tous les gens de miss Crawley, il ne s'en trouvait plus un seul qui voulût lui donner des renseignements.

«Aussi c'est la faute à Bute, disait-elle, revenant toujours à son argument favori; qu'avait-il besoin de se casser le cou? si cela n'était point arrivé, j'aurais encore cette vieille fille à merci. Ah! monsieur Bute, je suis victime de mon devoir et de vos habitudes vagabondes et nullement orthodoxes.

—Mes habitudes vagabondes! allons donc! c'est vous qui l'avez effarouchée, Barbara, reprit l'homme de la parole sainte, je ne vous conteste pas votre adresse, mais vous avez un diable de caractère; et puis vous serrez trop bien votre argent.

—Si je ne serrais pas si bien le vôtre, monsieur Bute, vous seriez déjà serré en prison.

—Eh bien oui! chère amie, reprit le recteur d'un ton câlin, on rend justice à votre habileté, mais vous êtes trop regardante, entendez-vous.»

Le saint homme chercha au fond d'un grand verre de bière, comme un supplément d'éloquence; puis il reprit:

«Quel agrément peut-elle avoir avec une poule mouillée comme ce Pitt Crawley; un garçon qui prendrait ses jambes à son cou si une oie le regardait de travers. Quand Rawdon, un gaillard celui-là, le poursuivait à coups de fouet autour de l'écurie, Pitt se sauvait appelant papa, maman, à son secours; un de mes garçons n'aurait qu'à le toucher du doigt pour le faire tomber. Jim me disait encore dernièrement qu'à Oxford on l'avait surnommé miss Crawley. Je dis donc, Barbara.... continua le révérend après un moment de silence.

—Eh bien! quoi? dit Barbara qui se rongeait les ongles et battait la mesure sur la table.

—Je dis que nous pourrions bien envoyer Jim à Brighton, pour essayer s'il n'y a rien à faire auprès de cette vieille édentée. Le voilà bien près d'avoir pris ses grades à Oxford, et sauf ses deux échecs.... Eh! mon Dieu, j'ai bien été refusé aussi moi, son père, on peut dire que c'est un garçon lettré qui a reçu le baptême classique. Il s'est lié avec de bons diables comme lui, manie fort bien la rame et tire assez joliment le bâton; c'est un gaillard, en un mot, bon à lâcher aux trousses de la vieille, et si Pitt ne trouve pas la plaisanterie de son goût, Jim n'aura qu'à lui tordre le cou. Ha! ha! ha!

—Sans doute, Jim pourrait aller la voir, répondit mistress Bute en poussant un soupir. Si seulement nous pouvions lui faire prendre une de nos filles chez elle; mais elle ne peut pas les sentir, elle les trouve trop laides.»

Les jeunes filles en question, fort bien élevées du reste, mais fort disgraciées de la nature, entendaient toute cette conversation de la chambre voisine, où de leurs doigts noueux elles écorchaient sur le piano un morceau péniblement appris. Toute leur journée se passait ainsi au milieu des exercices musicaux, géographiques, historiques et instructifs. Mais ces talents d'agrément pouvaient-ils suffire à faire passer sur la pauvreté et la laideur, sur une taille petite et difforme? Pour leur établissement mistress Bute en était réduite à ne plus compter que sur le vicaire de son mari, et encore il n'y en avait que pour une.

Jim, sur ces entrefaites, rentra de l'écurie; une pipe courte et noire était passée au cordon graisseux de son chapeau. Il se mit à parler avec son père des paris engagés aux dernières courses, et la conversation des deux époux en resta là.

Mistress Bute n'augurait pas grand'chose de bon d'une démarche de son fils James auprès de leur vieille parente, pour elle, cette tentative n'était que le suprême effort du désespoir. Le jeune envoyé lui-même ne parut se promettre ni grand plaisir ni grand profit de la mission dont on le chargeait; mais il se consola en pensant que sa vieille parente pourrait lui faire quelque bon cadeau qui lui permettrait de payer les plus intraitables de ses créanciers.

Voilà donc Jim parti par la voiture de Southampton et débarqué le soir même à Brighton, avec son porte-manteau et Chourineur son boule-dogue favori. Il était porteur, en outre, d'une immense corbeille remplie des meilleurs produits de la ferme et du verger qu'il devait offrir à miss Crawley au nom de la famille du ministre. Jugeant que l'heure était trop avancée pour se présenter de suite chez la malade, il descendit à l'auberge, et ne se rendit le lendemain chez miss Crawley qu'assez tard dans la matinée.

Miss Crawley n'avait point vu son neveu depuis cet âge ingrat où la voix varie, du ton grave aux notes aiguës, à travers un enrouement rauque et désagréable, où les jeunes adolescents se rasent en cachette avec les ciseaux de leurs sœurs, et où la vue des personnes d'un autre sexe produit sur eux des sensations de terreurs indéfinissables; alors que de grandes mains et de grands pieds se rattachent, sans qu'on sache trop comment, à des vêtements qui semblent tous les jours se raccourcir un peu plus; alors que, dans le salon, la présence des mêmes adolescents après dîner effarouche les dames qui, à la faveur des premières ombres du crépuscule, se disent tout bas leurs secrets à l'oreille; alors qu'un certain respect pour leur innocence fort contestable, empêche entre les hommes l'échange de ces grosses plaisanteries qui ont la prétention d'être spirituelles; alors que le père ne se gêne pas encore pour dire à son fils: Allons, Jacques, mon garçon, va voir de l'autre côté si j'y suis; et que le jeune homme, à moitié content de retrouver sa liberté, à moitié blessé de ne pas être traité en homme, laisse les messieurs vider quelques bouteilles.

À cette époque, James n'avait pu encore être classé dans un genre bien défini; mais maintenant c'était un homme et un homme accompli. Grâce à son éducation classique, il possédait ce vernis inappréciable que seule peut donner la vie universitaire. Criblé de dettes et refusé à tous ses examens, rien ne manquait à sa réputation de bon enfant; c'était du reste un assez beau garçon. Lorsqu'il se rendit auprès de sa tante, sa mine rougissante, sa gaucherie même réussirent assez bien auprès de cette vieille fille aux affections volages; elle aimait ces symboles de santé et d'innocence.

Il dit à la vieille parente qu'il était venu passer un ou deux jours à Brighton pour voir un de ses camarades de collége et.... pour lui présenter ses respects, ainsi que ceux de son père et de sa mère, qui faisaient des vœux pour sa santé.

Pitt se trouvait dans la chambre de miss Crawley quand on annonça le nouveau venu; il devint tout pâle en entendant son nom. La vieille dame se sentait en veine de belle humeur; elle prit un véritable plaisir aux alarmes de M. Pitt, et s'efforça de les redoubler. Elle s'informa avec le plus grand intérêt de tous les habitants de la cure, et assura Jim que son intention était d'aller y passer quelques jours. Elle le félicita beaucoup de sa bonne mine, le trouva bien grandi, tout en regrettant que ses sœurs ne fussent pas d'une aussi belle venue que lui. Apprenant qu'il était descendu à l'hôtel, elle ne voulut pas lui permettre d'y retourner et ordonna à M. Bowls de faire apporter immédiatement chez elle les bagages de M. James Crawley.

«Et surtout, Bowls, ajouta-t-elle avec une grande amabilité, ayez soin d'acquitter la note de M. James.»

Elle lança à Pitt un regard provocateur et triomphant qui fit presque étouffer de jalousie l'infortuné diplomate. Jamais sa tante n'en avait tant fait pour lui; jamais sa tante ne lui avait offert l'hospitalité sous son toit, et à première vue elle accordait ce bon accueil à ce goujat qui sentait le fumier.

«Pardon, monsieur, dit M. Bowls en s'avançant avec un profond salut; à quel hôtel Thomas ira-t-il prendre vos bagages?

—Ah diable! dit l'adolescent en se levant tout alarmé; je vais y aller moi-même.

—Le nom de l'hôtel? dit miss Crawley.

Au veau qui tette,» répondit Jacques rougissant jusqu'au blanc des yeux.

À ce nom, miss Crawley éclata de rire; M. Bowls, profitant de ses prérogatives comme familier de la famille, ne put s'empêcher de l'imiter, en ayant soin de porter sa main devant sa bouche pour étouffer le bruit; enfin le diplomate sourit du bout des lèvres.

«C'est que.... je.... je n'en connaissais pas de meilleur, dit Jacques les yeux baissés; je ne suis jamais venu ici, et c'est le cocher qui me l'a indiqué.»

Or, voici la vérité: sur l'impériale de la voiture, maître Jim avait trouvé l'invincible Broaïcow, qui venait à Brighton faire assaut avec le terrible Gatecautt, et, enchanté de la conversation de son compagnon de route, il avait passé la soirée avec lui et sa société à l'auberge susdite.

«Je vais y aller moi-même, et payer ma note, continua Jacques, je ne voudrais pas, madame, vous laisser la charge de cette dépense.»

Cet acte de haute délicatesse accrut encore la belle humeur de sa tante.

«Allez régler ce compte, Bowls, fit-elle avec un geste impératif, et puis vous me l'apporterez.»

Pauvre chère dame, elle ne savait pas ce qui la menaçait!

«C'est que.... c'est qu'il y a aussi un petit chien, dit Jacques avec un regard profondément contrit, et à cause de lui il est nécessaire que j'y aille. Il s'en prend toujours aux jambes des laquais.»

Ce détail excita l'hilarité générale. Briggs et lady Jane, qui s'étaient jusqu'alors tenues silencieuses pendant cette entrevue, firent tout comme les autres; et Bowls sortit de la pièce sans ajouter un mot de plus.

Toujours en vue de s'amuser des tortures de son autre neveu, miss Crawley continua ses avances au jeune étudiant d'Oxford. Une fois qu'elle se mettait en train rien ne pouvait plus arrêter son amabilité et ses louanges. Pitt était invité pour ce soir-là à dîner, elle retint bien vite James pour la promenade, le fit asseoir à côté d'elle dans sa voiture et le conduisit ainsi en triomphe sur toute la plage. Pendant cette excursion elle lui débita mille compliments, elle cita des passages d'auteurs français et italiens, le traita en érudit profond, lui déclarant qu'elle était convaincue qu'il aurait la médaille d'or et prendrait un rang distingué parmi les Senior Wranglers[1].

«Oh! oh! fit avec un gros rire James, encouragé par ces compliments, des Senior Wranglers il n'y en a que dans l'autre bazar.

—Qu'appelez-vous l'autre bazar, mon cher enfant? dit la vieille dame.

—Les Senior Wranglers sont à Cambridge et non pas à Oxford,» dit l'étudiant avec un air de connaisseur.

Il se disposait à devenir plus aimable et plus communicatif encore, lorsque soudain il aperçut sur la plage, dans un char-à-banc tiré par une espèce de rosse, ses amis de l'auberge habillés en jaquettes de flanelle rouge ornées de boutons de nacre, avec une recrue de trois autres messieurs du même numéro. Ils saluèrent tous le pauvre Jim, malgré ses efforts pour se dissimuler derrière sa tante. Cet incident acheva de mettre la confusion dans l'esprit du timide jeune homme, et de tout le reste de la promenade il ne fut plus en état de répondre ni oui ni non.

En rentrant, il trouva sa chambre toute prête, ainsi que son porte-manteau. Il put remarquer l'air grave et dédaigneux de M. Bowls, en le conduisant à la pièce où il devait coucher. Mais c'était bien M. Bowls qui préoccupait sa pensée! Il maudissait sa destinée qui l'avait jeté dans une maison hantée par de vieilles femmes qui débitaient des lambeaux de français et d'italien et lui parlaient poésie.

James arriva pour le dîner, à moitié étouffé dans sa cravate blanche. Il eut l'honneur de donner la main à lady Jane pour descendre l'escalier, tandis que Crawley les suivait par derrière ayant au bras sa vieille tante, qui, sous ses couvertures, ses châles et ses coussins, avait l'air d'un ballot vivant. Briggs passa la moitié de son dîner à préparer les morceaux de la malade et à couper du poulet pour l'épagneul.

James ne fit pas grands frais d'éloquence, mais il se contenta d'offrir du vin à toutes les dames et absorba la plus grande partie d'une bouteille de Champagne qu'on avait mise sur la table en son honneur. Quand les dames se furent retirées et que les deux cousins se trouvèrent seuls, l'ex-diplomate devint très-bon compagnon. Il interrogea James sur ses occupations au collége, sur ses projets d'avenir, et lui souhaita le succès avec une touchante effusion. Le porto semblait avoir délié la langue de James; il raconta à son cousin sa vie, ses espérances, ses dettes, ses embarras, ses farces à l'université, tout en vidant avec la plus grande prestesse les bouteilles rangées devant lui et dégustant avec un plaisir égal le porto et le madère.

«Ma tante veut avant tout, dit M. Crawley, ne laissant jamais vide le verre de son cousin, que l'on se trouve ici comme chez soi. Sa maison est le temple de la liberté, James, et vous ne pouvez pas faire de plus grand plaisir à miss Crawley que d'en agir à votre fantaisie et de vous faire servir à votre goût. Je sais que vous m'en vouliez tous dans le comté parce que j'étais un tory, Miss Crawley est assez libérale dans ses idées pour respecter toutes les convictions; elle est républicaine par principe, et méprise toutes les distinctions de rang et de naissance.

—Vous n'en allez pas moins épouser la fille d'un comte? reprit James.

—Que voulez-vous, mon cher? ce n'est pas la faute de lady Jane si elle sort de bonne souche, répliqua M. Pitt avec un air de suffisance; elle aura beau faire, elle n'en sera pas moins noble, et, d'ailleurs, je suis tory, vous savez bien.

—Je m'entends, dit Jim; le bon sang est toujours le bon sang. C'est que, voyez-vous, je ne mange pas au même râtelier que tous vos révolutionnaires. Que diable! on sait ce que c'est que d'être gentilhomme. Voyez dans les courses de bateaux, voyez dans les assauts de boxe; c'est la race qui fait tout; voyez encore dans la chasse aux rats: qu'est-ce qui l'emporte? ce sont les chiens de bonne race. Passez-moi donc le porto, Bowls, mon vieux, que je dise un mot à cette bouteille. Où en étais-je?

—Je crois que vous en étiez aux chiens qui chassent les rats, fit Pitt en tendant à son cousin le carafon auquel il voulait dire un mot.

—À la chasse aux rats? Eh bien, Pitt, aimez-vous ce spectacle? Voulez-vous voir un chien qui sait s'y prendre pour tuer un rat? Vous n'aurez qu'à venir avec moi chez Tom Corduroy, et je vous montrerai.... Mais, bête que je suis! s'écria Jacques en riant de sa propre sottise, chien ou rat, peu vous importe; pour vous, ce sont des niaiseries. Le diable m'étrangle si vous êtes en état de distinguer un caniche d'un canard.

—Oh! pas du tout, continua Pitt, de plus en plus prévenant. Vous parliez du sang et des priviléges attachés à une noble origine.... Tenez, voici une nouvelle bouteille.

—Oui, le sang, dit James, en faisant disparaître la liqueur vermeille dans les profondeurs de son gosier; il n'y a rien de tel que le sang, monsieur, chez les chevaux, les chiens et les hommes. Tenez, au dernier trimestre, avant que j'aille m'installer à la campagne, un peu avant ma rougeole, si je ne me trompe, eh bien! j'étais avec Ringwood du collége du Christ, vous savez bien, Bob Ringwood, le fils de lord Cinqbars, nous prenions notre bière à la Cloche de Blenheim, le batelier de Banbury nous défia l'un ou l'autre à la lutte, en pariant un bol de punch, aux frais du battu. Je n'étais bon à rien, j'avais le bras en écharpe, j'étais obligé d'enrayer les roues, ma vieille rosse de jument m'avait jeté à bas deux jours auparavant. Ah! je me suis bien cru un moment avec le bras cassé.... J'étais donc hors d'état d'entrer en lutte avec lui; mais Bob s'en est chargé: il a mis bas son habit, et le voilà campé en face du batelier. Ce n'a pas été long: en trois minutes et en quatre tournées, il lui a donné son affaire. Comme il vous l'a arrangé! Et comment expliquez-vous cela, monsieur? Par le sang, rien que par le sang, monsieur.

—Mais vous ne buvez pas, James, continua l'ex-attaché d'ambassade; de mon temps, à Oxford, on était plus expéditif qu'on ne paraît l'être chez vous sur l'article de la bouteille.

—C'est bon, c'est bon, dit James en se grattant le nez et en tournant vers son cousin de gros yeux qui nageaient dans leurs orbites, pas de plaisanteries, l'ancien; vous voudriez essayer ma capacité, vous voudriez me faire battre la campagne, mais suffit, mon maître; in vino veritas, mon vieux. Mars, Bacchus, Apollo, virorum. Qu'en dites-vous? La tante ferait bien d'envoyer quelques bouteilles de ce vin-là à mon très-honoré père. Savez-vous qu'il est fameux!

—Vous n'avez qu'à le lui demander, continua le digne élève de Machiavel, et commencez toujours par en faire votre profit, comme dit le poëte:

«Nunc vino pellite curas,
Cras ingens iterabimus æquor.»

Après cette citation, faite avec une dignité toute parlementaire, Pitt avala à peu près un doigt de vin, ayant eu soin de trinquer son verre avec grand fracas contre celui de son cousin.

Au rectorat, lorsqu'après dîner on débouchait une bouteille de vin de Porto, on le remplaçait, pour les demoiselles, par un petit verre de cassis. Mistress Bute avait droit à un verre sur la bouteille et l'honnête James à deux pour l'ordinaire, et le père fronçait le sourcil si par hasard on cherchait à prélever une plus large contribution sur son porto. En fils soumis, James mettait un frein à ses désirs et prenait son dédommagement soit en cassis, soit en genièvre; il avait sa réserve à l'écurie, et là se remettait à boire en compagnie du cocher et de sa pipe. Ce n'était pas toujours bien bon, mais au moins il se rattrapait sur la quantité. James, trouvant à la fois chez sa tante la quantité et la qualité, montra qu'il appréciait l'une et l'autre et qu'il n'avait pas besoin des encouragements de son cousin pour se décider à mettre à sec la seconde bouteille que Bowls servit devant lui.

Lorsque le moment de prendre le café fut venu, et qu'il fallut rejoindre les dames dont il avait un si grand effroi, le jeune étudiant perdit soudain son aimable franchise et sa verve joyeuse, et retomba dans son silence et sa timidité ordinaires. Il répondit par oui et non, il fit une mine boudeuse à lady Jane, et renversa une tasse de café sur la robe de miss Briggs.

À défaut de parler, il bâilla plusieurs fois à se démettre la mâchoire. Sa présence répandit comme un air de tristesse et de gêne au milieu des distractions habituelles de cette petite société: miss Crawley et lady Jane en faisant leur piquet, miss Briggs en travaillant à son ouvrage, se sentaient mal à l'aise et contraintes sous ce regard fixe et aviné.

«Comme il est gauche et à bout de paroles! dit miss Crawley à M. Pitt.

—Avec les hommes il est beaucoup plus communicatif,» répliqua sèchement notre Machiavel, fort désappointé de voir que le vin de Porto manquait son effet.

Jim passa une partie de la matinée suivante à écrire à sa mère le récit du brillant accueil que lui avait fait miss Crawley. Mais, hélas! il ignorait les amères déceptions que lui préparait le jour dont il voyait lever l'aurore; sa faveur devait être un terrible exemple de la fragilité des choses de ce monde. Jim avait oublié dans sa relation un événement bien vulgaire, mais dont la conséquence ne devait pas en être moins fâcheuse pour lui, un événement qui avait eu lieu à l'auberge du Veau qui tette, dans la nuit qui précéda l'installation de Jim chez sa tante.

Voici le fait: James avait l'humeur très-généreuse et, comme on dit, le cœur sur la main, surtout dans ses excursions aux vignes du Seigneur. Pour charmer les longueurs de la nuit qu'il avait passée avec l'invincible Broaïcow, le terrible Gatecautt et leurs amis, il avait fait servir à ces messieurs, par deux ou trois fois différentes, de l'eau et du genièvre, ce qui, sur la note de James, présentait un total de dix-huit verres à huit sous le verre. Le mal n'était point dans la somme des huit sous multipliés par dix-huit, mais dans la quantité de liquide que ce prix n'indiquait que trop et qui montrait sous le jour le plus fâcheux les inclinations du pauvre James. Que dut penser la tante lorsque M. Bowls, d'après ses ordres, lui rapporta la note acquittée?

L'aubergiste, dans la crainte qu'on lui cherchât chicane sur l'addition, affirma que le jeune homme avait tout consommé, tout, jusqu'à la dernière goutte; Bowls paya donc et, à son retour, montra le curieux document à mistress Firkin, qui resta toute stupéfaite d'une si prodigieuse consommation de genièvre; puis porta la susdite note à miss Briggs, qui, en sa qualité d'intendante générale, crut qu'il était de son devoir de faire part à la très-haute et très-puissante miss Crawley d'un fait si extraordinaire.

Jim aurait bu douze bouteilles de Bordeaux, que la vieille fille aurait encore trouvé dans les trésors de son indulgence les moyens de lui pardonner: M. Fox et M. Sheridan buvaient du bordeaux; l'aristocratie buvait du bordeaux. Mais dix-huit verres de genièvre engloutis dans un ignoble bouchon, hanté par les boxeurs de bas étage, c'était un crime odieux, irrémissible. Bien d'autres charges allaient peser sur l'infortuné. En entrant au salon, il le remplit des parfums de l'écurie où il avait été faire sa visite à Chourineur. Dans sa promenade avec son charmant favori, il avait rencontré miss Crawley et son épagneul poussif. Chourineur avait manqué ne faire qu'une bouchée de l'infortuné quadrupède, si celui-ci, par ses cris de détresse, n'eût attiré à temps l'intervention de miss Briggs, tandis que l'inhumain propriétaire du boule-dogue se tenait les côtes à force de rire des terreurs et des cris du petit animal. Enfin, l'imprudent garçon finit, ce soir-là, par secouer tout à fait sa retenue de la veille. Au dîner, il fut d'une gaieté folle, et décocha deux ou trois épigrammes contre Pitt Crawley. Après le dessert, il but autant que le jour précédent, et, rentré au salon, débita aux dames, sans la moindre pudeur, plusieurs histoires graveleuses de l'université d'Oxford, se mit sur le chapitre des boxeurs célèbres, détailla leurs qualités musculaires, et proposa joyeusement à lady Jane de soutenir un pari pour ou contre le terrible Gatecautt, en lui laissant l'avantage du choix. Enfin, il couronna cette aimable plaisanterie en offrant à son cousin Pitt Crawley un assaut avec ou sans gants.

«On n'a rien de mieux à votre service, mon gaillard, lui dit-il avec un gros rire et en lui tapant sur l'épaule; c'est mon père qui m'a fort engagé à vous proposer la lutte, et m'a dit qu'il se mettait de moitié dans le pari. Ha! ha!»

Tout en parlant ainsi, l'aimable champion jetait une œillade significative à la pauvre Briggs, et par-dessus l'épaule faisait à sir Pitt avec le pouce un geste moitié insultant, moitié railleur.

Tout en se sentant froissé de ce ton léger à son égard, Pitt n'était pas fâché de l'aventure. Quant à Jim, sa gaieté ne connaissait plus de frein, au moment des adieux pour aller se mettre au lit, il s'empara du bougeoir de sa tante; et après avoir traversé la pièce d'un pas chancelant, lui adressa, sur le seuil de la porte, le sourire le plus agréable qu'un ivrogne trouve à sa disposition. Il rentra dans sa chambre avec la douce conviction que l'argent de sa tante était désormais assuré à ses parents et à leurs héritiers.

Sa solitude semblait devoir au moins suspendre le cours de ses bévues; mais sur cette pente fatale, rien ne devait l'arrêter, et il trouva encore le moyen d'aggraver sa situation. La lune, caressant la mer de sa douce lumière, attira James à la fenêtre pour admirer le majestueux spectacle du ciel et de l'Océan. En ami des beautés de la nature, il pensa qu'une bonne pipe ajouterait aux jouissances de ses rêveries contemplatives.

«La fenêtre ouverte, la tête penchée en avant, le grand air emportera l'odeur d'une pipe, et on ne se doutera même pas que j'ai fumé.»

Ce qui fut dit fut fait. Mais James, encore tout étourdi de ses libations prolongées, oublia de fermer sa porte. Les rafales de la brise s'engouffrant dans la chambre, établirent un courant d'air qui porta les bouffées de tabac à l'étage inférieur, contrairement aux calculs de Jim. L'odeur de la pipe envahit toute la maison, et arriva dans toute sa force chez miss Crawley et miss Briggs.

Ce fut là le coup de grâce. Les Bute Crawley ne surent jamais combien de mille livres leur coûta cette pipe fumée par Jim. Firkin descendit auprès de Bowls, qui d'une voix caverneuse et sépulcrale lisait à son second la Poêle et le Fourneau. L'air effaré de Firkin fit d'abord croire à M. Bowls et à son jeune auditeur que les voleurs étaient dans la maison, et que la femme de chambre avait aperçu pour le moins leurs pieds sous le lit de sa maîtresse. Quand il fut instruit de l'affaire, en trois bonds il franchit l'escalier et se présenta chez James, qui ne se doutait de rien.

«Monsieur James, monsieur James, lui cria-t-il d'une voix vivement émue et qui ne manquait pas de pathétique, pour l'amour de Dieu, monsieur, quittez cette pipe; ah! monsieur James, qu'avez-vous fait, continua-t-il, en jetant par la fenêtre l'objet en question, ces dames ne peuvent souffrir cette odeur.

—Eh bien! ces dames n'ont qu'à ne pas fumer,» répondit Jacques avec un rire de butor, et il pensait avoir fait une excellente plaisanterie.

Les idées de M. James se modifièrent singulièrement à ce sujet quand le lendemain le jeune subordonné de Bowls, en lui apportant ses bottes et son eau chaude pour sa barbe, lui remit, comme il était encore au lit, un billet de la main de miss Briggs, dont voici le contenu:

«Cher monsieur, y disait-on, miss Crawley a passé une très-mauvaise nuit qu'elle attribue à cette odeur révoltante de tabac, dont vous avez rempli sa maison. Miss Crawley se sentant par trop souffrante ce matin, me charge de vous exprimer ses regrets de ne pas recevoir vos adieux avant votre départ, et elle regrette de vous avoir fait quitter votre auberge, où, elle en a l'assurance, vous trouverez bien mieux que chez elle tout ce qui peut vous être agréable pendant le reste de votre séjour à Brighton.»

Ici se termina la carrière de l'honnête Jim, comme aspirant aux faveurs de sa tante. Il venait de faire sans le savoir ce dont il s'était vanté, il avait livré un assaut à son cousin Pitt, mais il sortait battu de la lutte.

Qu'était devenue pendant ce temps l'ancienne favorite de miss Crawley et la première engagée dans cette course aux écus? Becky et Rawdon s'étant retrouvés tous deux en bonne santé après la bataille de Waterloo, allèrent passer ensemble l'hiver de 1815 à Paris, au milieu de tous les raffinements du luxe et des plaisirs. Rebecca calculait à merveille, et dans ses comptes l'argent qu'elle avait soutiré au pauvre Joseph Sedley pour ses deux chevaux devait fournir pendant une année au moins aux dépenses de sa maison. Du reste, il ne se présenta pas d'acheteur pour les pistolets de combat qui avaient envoyé la mort au capitaine Marker, pour le nécessaire en or et le manteau doublé de fourrure. Becky avait transformé ce dernier en une pelisse qu'elle mettait pour aller à cheval au bois de Boulogne, où tous les promeneurs s'arrêtaient pour l'admirer.

Nous ne parlerons que pour souvenir de l'accueil enthousiaste que lui fit son mari lorsqu'après l'avoir rejoint à Cambrai, elle se mit à découdre toutes les doublures de ses robes, et qu'il en sortit pêle-mêle montres, breloques, bijoux et valeurs de toute espèce, cachés par elle dans la ouate, pour le cas où il aurait fallu fuir de Bruxelles. Tufto n'en revenait pas, Rawdon en pouffait de rire, et jurait que de sa vie il n'avait vu jouer de tours pareils. Puis c'était un feu roulant de plaisanteries sans fin sur le compte du pauvre Jos, le tout assaisonné par la verve piquante que l'on connaît à Rebecca. L'admiration du mari pour sa femme était fort voisine de la folie; sa foi en elle ne pouvait se comparer qu'à celle des soldats français en leur empereur.

À Paris, Rebecca marcha de triomphe en triomphe. Les dames françaises la trouvaient charmante; elle parlait leur langue dans la perfection; les imitait à s'y méprendre dans leurs modes, leur vivacité et leurs manières. Son mari, à la vérité, était une espèce de souche; mais n'est-ce pas là le caractère de tous les maris anglais, avec une variation du plus au moins? Et puis à Paris, comme on sait, il suffit d'un mari ridicule pour rendre une femme intéressante. Crawley n'était-il pas d'ailleurs l'héritier de la riche miss Crawley qui avait donné asile, dans sa maison, à tant de nobles émigrés français? C'était donc la moindre chose que leurs hôtels s'ouvrissent en retour à la femme du colonel.

Une grande dame, à laquelle miss Crawley avait acheté, sans marchander, ses dentelles et ses bijoux, qu'elle avait souvent reçue à sa table pendant la tempête révolutionnaire, lui écrivait les lignes suivantes:

«Que notre chère miss vienne donc voir à Paris son neveu, sa nièce, tous ceux enfin qui lui conservent une large place dans leurs tendres souvenirs. On raffole ici de la charmante femme du colonel, de cette jolie espiègle qui nous rappelle la grâce et l'esprit de notre bien-aimée miss Crawley. Le roi l'a remarquée hier aux Tuileries, et Monsieur lui a accordé une attention qui a éveillé nos jalousies. Que n'étiez-vous là, chère demoiselle, pour voir le dépit d'une certaine milady Bareacres, qui promène dans toutes nos réunions son nez crochu et sa toque à panache, lorsque madame la duchesse d'Angoulême, l'auguste fille de nos rois et la compagne de leur exil, s'est fait présenter mistress Crawley, votre nièce et chère protégée, pour la remercier, au nom de la France, de l'intérêt et des sympathies que nos malheureux amis ont trouvés auprès de vous dans leur exil. Mistress Crawley est de toutes les fêtes et de tous les bals, bien qu'elle ne prenne pas une part active à nos danses. On ne saurait vous exprimer combien excite d'intérêt cette charmante créature, entourée des hommages les plus flatteurs et sur le point de devenir mère! Rien qu'à l'entendre parler de vous, de sa seconde mère, comme elle vous appelle, le cœur le plus insensible et le plus dur verserait des larmes. C'est une affection bien profonde et bien vraie, et nous ne pouvons mieux faire que l'imiter dans sa tendresse pour l'aimable et vénérée miss Crawley!»

Il était à craindre que cette lettre de la grande dame parisienne ne fît pas grand bien aux affaires de Becky auprès de son aimable et vénérée parente. Et en effet, la fureur de la vieille demoiselle ne connut plus de bornes quand elle apprit la situation de Rebecca et cet excès d'audace à se couvrir de son nom pour s'insinuer dans les salons à la mode. La confusion de ses pensées, son affaiblissement physique ne lui laissant plus un esprit assez présent pour pouvoir répondre à ses correspondants en français, elle dicta à Briggs dans son propre idiome une lettre furibonde où elle désavouait toutes les paroles de mistress Rawdon Crawley et la dénonçait au public comme la personne la plus dangereuse par ses artifices et ses intrigues.

Mais Mme la duchesse de *** ayant passé vingt ans en Angleterre, était bien excusable de ne pas comprendre l'anglais; elle se contenta de dire à Rawdon, la première fois qu'elle le rencontra, que la chère miss lui avait écrit une charmante lettre pleine de choses aimables pour mistress Crawley. Dès lors cette dernière commença à espérer de voir tomber sous peu les ressentiments de leur vieille parente.

Quoi qu'il en soit des colères de miss Crawley à ce sujet, mistress Rawdon était de l'autre côté du détroit l'objet de tous les hommages comme la plus spirituelle des Anglaises. Ses soirées offraient l'aspect d'un petit congrès européen: Prussiens, Cosaques, Espagnols, Anglais et Français se donnaient rendez-vous chez elle; car pendant ce fameux hiver de 1815, Paris était devenu le point du réunion de tout le monde civilisé. Si le quartier aristocratique de Londres avait pu voir tous les crachats, tous les cordons qui couvraient la poitrine des nobles invités de Rebecca, il n'eût pas manqué d'en éprouver la plus violente jalousie. Les plus fameux capitaines de l'époque caracolaient autour de sa voiture au bois de Boulogne, ou se pressaient dans sa petite loge à l'Opéra. Le cœur de Rawdon débordait d'orgueil, et comme à Paris il n'avait à craindre l'importunité d'aucun créancier, chaque jour ramenait quelque partie chez Véry ou chez Beauvilliers. La moitié de sa vie se passait au jeu, et sa veine se soutenait toujours. Tufto seul ne partageait pas l'allégresse générale: mistress Tufto avait pris fantaisie de venir visiter Paris; d'autre part plus de vingt généraux faisaient cercle autour de la chaise de Becky, et elle avait à choisir entre vingt bouquets lorsqu'elle se rendait au théâtre. Lady Bareacres et tout l'état-major féminin souffraient des tortures de l'envie à voir les triomphes de cette petite parvenue, dont la langue à double tranchant laissait une plaie cuisante dans l'âme de ces chastes personnes. Mais il n'y avait rien à faire contre elle. N'avait-elle pas tous les hommes de son côté? Cette coalition féminine ne réussissait point à dérouter l'indomptable courage de cette petite femme, et la médisance mourait dans le cercle même qui la voyait naître.

L'hiver de 1815 s'écoula au milieu de ces joies et de ces plaisirs pour mistress Rawdon Crawley. Elle paraissait aussi familière à cette vie de luxe et d'élégance que si depuis des siècles sa famille n'en avait jamais connu d'autre. Du reste, son esprit, ses talents, son énergie, la désignaient pour la place d'honneur dans ce monde de mensonges et de vanités.

Aux premiers jours du printemps de 1816, on lisait les lignes suivantes dans les colonnes du Galignani's Messenger:

«Le 26 mars, mistress Crawley, femme du lieutenant-colonel Crawley, du ***e régiment des Life Guards, est accouchée d'un fils.»

Tous les journaux de Londres répétèrent cette nouvelle, et un jour, à déjeuner, miss Briggs faisant à miss Crawley la lecture de la feuille du matin, lui apprit par cette voie l'accroissement survenu dans sa famille. Tout prévu qu'il était, cet événement donna lieu à une crise terrible dans les résolutions de miss Crawley. La fureur de la vieille dame atteignit aux dernières limites; elle manda sur-le-champ son neveu M. Pitt et Lady Southdown, et exigea immédiatement la célébration de leur mariage, si longtemps projeté. Elle leur annonça son intention de constituer aux jeunes époux une rente de mille livres sterlings sa vie durant; à sa mort ses biens devaient revenir en toute propriété à son neveu et à sa chère nièce lady Jane Crawley. Waxy vint rédiger les actes, lord Southdown conduisit sa sœur à l'autel, le mariage fut célébré par un évêque, au grand désappointement du révérend Bartholomé Irons.

Après la cérémonie, Pitt aurait désiré partir avec sa jeune épouse, suivant l'usage des personnes de son rang. Mais la tendresse de la vieille fille pour lady Jane avait atteint un tel degré d'intensité, qu'elle déclara catégoriquement ne pouvoir se séparer de sa favorite. Pitt et sa femme vinrent donc s'établir sous le même toit que miss Crawley. Le pauvre Pitt n'eut pas fort à se louer de tous ces arrangements, car il se trouvait ainsi placé entre les boutades de sa tante d'une part, et de sa belle-mère de l'autre. Lady Southdown était venue fixer ses quartiers dans le voisinage et de là prétendait régenter toute la famille. Il fallait avaler sans mot dire ses drogues et ses brochures, et Creamer dut céder la place à Rodgers. Avant peu, miss Crawley avait perdu jusqu'à l'apparence de l'autorité, et elle devint craintive au point de ne plus dire de sottises à Briggs; elle s'attacha de plus en plus à sa nièce et sentit ses terreurs s'accroître de jour en jour à l'approche de la mort. Espérons toutefois que les tendres soins de lady Jane adoucirent les derniers pas de sa vieille parente dans le chemin que nous avons à parcourir ici-bas à travers la douleur et la lutte.

CHAPITRE III.

Veuve et mère.

On reçut à la fois en Angleterre la nouvelle des deux succès remportés par l'armée anglaise aux Quatre-Bras et à Waterloo. Les Trois-Royaumes tressaillirent d'orgueil et de douleur à l'annonce de ces glorieux faits d'armes, car les chants de victoire ne pouvaient faire oublier les pleurs que l'on devait aux blessés et aux morts. Dans chaque village, dans chaque chaumière, à l'arrivée des grandes nouvelles de Flandre, c'étaient des explosions de joie à côté des sanglots et des larmes, les enivrements du triomphe mêlés au deuil et à l'affliction. Pendant qu'on parcourait avec une anxieuse avidité la liste des victimes de la guerre et qu'on apprenait par elle la mort ou le salut d'un ami ou d'un parent, on passait successivement à travers les angoisses les plus accablantes, les incertitudes de l'espoir et du doute.

Cette liste sanglante se complétait chaque jour. On peut juger encore à distance du supplice cruel de ceux qui devaient attendre jusqu'au lendemain la suite de cette histoire de deuil, de l'empressement sauvage avec lequel on se disputait les feuilles encore humides de l'imprimerie. Si pour une seule bataille où nous n'avions que vingt mille hommes engagés, l'émotion était si forte dans tous les cœurs, on peut se faire une idée de l'état de l'Europe pendant vingt années de boucherie alors que chaque nation envoyait des millions d'hommes sur les champs de bataille, et que chacun d'eux, en frappant son adversaire, mettait une famille au désespoir.

Les nouvelles apportées par la Gazette tombèrent comme un coup de foudre dans la maison Osborne. Les jeunes filles ne cherchèrent point à dissimuler leur douleur. Le vieux père, déjà miné par un noir chagrin, s'affaissa davantage sous le poids de cette dernière infortune. Il tenta de se persuader que la main de Dieu avait frappé son fils, par suite de sa désobéissance. Il ne voulait pas encore reconnaître la sévérité de la sentence qu'il avait portée contre lui, il ne voulait pas avouer ses regrets du trop rapide accomplissement de ses menaces.

Parfois saisi d'une terreur subite, il frissonnait de tous ses membres, comme si une voix accusatrice lui reprochait le malheur qu'il avait appelé sur la tête de son fils. Jusqu'alors la réconciliation lui était apparue comme une vague et lointaine espérance; la femme de son fils pouvait mourir: l'enfant prodigue pouvait rentrer au foyer domestique, et dire: «Mon père, j'ai péché.» Mais maintenant plus rien. Son fils était à l'autre bord du gouffre que l'on franchit pour l'éternité.

Plus il se rappelait le terrible accès de fièvre auquel chacun avait cru que son fils ne pourrait résister, il le voyait encore sur son lit, sans voix, sans mouvements, les yeux d'une fixité effrayante. Comme il s'attachait alors aux pas du docteur, comme il interrogeait ses moindres gestes avec une navrante anxiété; et quelle joie dans son cœur, après la fin de cette terrible crise, quand son fils eut repris ses sens, quand il rouvrit les yeux pour voir son père, pour le reconnaître par un regard de tendresse. Tandis que maintenant, plus rien, pas même cette dernière espérance qui n'abandonne pas au chevet du malade condamné; plus rien qu'un corps froid et inanimé, dont il n'avait plus à attendre les paroles de soumission que réclamait son orgueil irrité, son autorité froissée et méconnue. Car, chose pénible à dire, le cœur du vieil Osborne souffrait avant tout de la pensée que son fils l'avait quitté sans implorer son pardon, et que sa vanité n'avait plus désormais d'excuses à espérer de lui.

Le malheureux vieillard succombait sous le faix de cette grande infortune, sans avoir personne à qui ouvrir son cœur. On ne l'entendit pas prononcer une seule fois le nom de son fils; il ordonna à l'aînée de ses filles de faire prendre le deuil à toute la maison. La demeure des Osborne, si joyeuse autrefois, ne devait plus de longtemps retentir des cris de fêtes et de plaisir. Il ne dit rien à son futur gendre, pour le mariage duquel on avait déjà pris jour; celui-ci avait lu dans les traits de M. Osborne qu'il n'y avait point à le questionner, ni à hâter l'époque de la cérémonie. On se contentait d'en parler tout bas dans le salon, où le père de famille ne paraissait plus, comme s'il eût craint de donner dans ces épanchements du cœur une marque de faiblesse ou d'y trouver une condamnation de sa conduite. Du reste, le deuil fut observé avec la plus rigoureuse exactitude.

Trois semaines environ après le 18 juin, un ami de la maison, sir William Dobbin, se présenta chez M. Osborne, à Russell Square. Sa figure était pâle et décomposée: il demanda à voir le père de George, et fut introduit dans le cabinet du maître de la maison. Après un échange de paroles banales et inintelligibles, le visiteur finit par tirer de son portefeuille une lettre scellée d'un grand cachet rouge.

«Mon fils le major Dobbin, dit l'alderman après quelque hésitation, m'a fait remettre une lettre par un officier du ***e arrivé d'hier. La lettre de mon fils en renfermait une pour vous, Osborne.»

L'alderman déposa le paquet sur la table et Osborne, pendant une ou deux minutes, arrêta sur lui ses yeux mornes et fixes. Cette fixité de regard porta le trouble dans l'âme du visiteur, car, après coup d'œil de compassion donné à cet infortuné, il se retira sans prononcer un mot.

La lettre était du l'écriture ferme et décidée de George. Il l'avait faite dans la matinée du 16 juin, un peu avant de prendre congé d'Amélia. Le grand cachet rouge portait les armoiries empruntées par Osborne au Dictionnaire de la Pairie; on y lisait pour devise: Pax in bello. Tout cela appartenait à la maison ducale avec laquelle le vieillard s'efforçait d'établir ses liens de parenté. La main qui avait signé cette lettre ne devait plus désormais tenir ni la plume ni l'épée. Le lendemain de la bataille, ce cachet dont la cire portait l'empreinte avait été dérobé au cadavre de George. Le père l'ignorait, et cependant il contemplait cette lettre avec des yeux hagards et consternés, et lorsqu'il voulut l'ouvrir, il crut un moment qu'il n'en pourrait venir à bout.

La lettre du pauvre George n'était pas bien longue. Un sentiment de fierté ne lui avait pas permis de s'abandonner aux doux épanchements du cœur. Il disait seulement qu'il n'avait point voulu partir pour la bataille sans faire ses adieux à son père, sans lui recommander, dans ce moment solennel, la femme et le fils qu'il laissait derrière lui. Il exprimait son repentir d'avoir déjà, par ses folles dépenses, fait une si large brèche à son héritage maternel. Il remerciait son père de tout ce qu'il avait fait pour lui, et lui promettait, quel que fût le sort que lui réservait la destinée, de se montrer toujours digne du nom qu'il portait.

Un sentiment d'orgueil, ou peut-être un faux respect humain, l'avait empêché d'en dire plus long; et puis, d'ailleurs, son père pouvait-il voir les baisers dont il avait couvert l'adresse? L'âme partagée entre d'amers regrets et des désirs de vengeance, M. Osborne laissa échapper la lettre de ses mains; il aimait toujours son fils, mais il ne lui avait point pardonné.

Deux mois environ après la réception de cette lettre, les demoiselles Osborne ayant accompagné leur père à l'église, le virent se mettre à une autre stalle que celle qu'il occupait d'ordinaire pendant le service divin; de cette place, il tenait ses yeux constamment fixés sur la partie du mur qui s'étendait au-dessus de leur tête. Les yeux des jeunes filles prirent aussitôt la même direction, et elles aperçurent un bas-relief scellé dans la muraille, où l'on voyait la Grande-Bretagne en pleurs appuyée sur une urne; une épée brisée, un lion couché indiquaient assez que c'était quelque monument commémoratif consacré au souvenir d'un guerrier frappé au champ d'honneur. Les marbriers fabriquaient, à cette époque, quantité de ces emblèmes funèbres qu'on peut voir, pour la plupart, sur les murs de Saint-Paul, où l'orgueil humain étale jusque dans la mort l'orgueil de sa vanité.

Au-dessous du marbre funéraire on voyait sculptées les armes des Osborne, et une inscription ainsi conçue:

À LA MÉMOIRE
DE GEORGE OSBORNE, ESQUIRE
CAPITAINE AU ***e RÉGIMENT D'INFANTERIE
DE SA MAJESTÉ,
MORT À L'ÂGE DE VINGT-HUIT ANS,
EN COMBATTANT POUR SON ROI ET SON PAYS,
DANS LA FAMEUSE JOURNÉE DE WATERLOO,
LE 18 JUIN 1815.

Dulce et decorum est pro patria mori.

À cette vue, les deux jeunes sœurs éprouvèrent une telle émotion que miss Maria fut obligée de quitter l'église. Les assistants s'écartèrent respectueusement pour donner passage à ces deux jeunes filles en noir dont les sanglots n'excitaient pas moins la compassion que la douleur muette de leur vieux père, immobile à sa place devant le monument élevé à la mémoire de son fils.

«Peut-être songe-t-il à pardonner à mistress George, se dirent les deux filles après le premier débordement de la douleur.»

Les amis de la famille Osborne, qui s'étaient d'abord entretenus de la brouille entre le père et le fils, par suite du mariage de ce dernier, s'entretinrent alors des chances d'une réconciliation entre le père de George et la jeune veuve. Il y eut même des paris engagés à ce sujet dans Russell-Square et jusque dans la Cité.

Si les deux sœurs redoutaient de voir la maison de leur père se rouvrir à la femme de George, leurs craintes à ce sujet durent s'accroître encore lorsqu'à la fin de l'automne leur père annonça qu'il allait partir pour un voyage sur le continent. Il ne s'expliquait point sur le but de son départ, mais elles savaient qu'il devait tourner ses pas du côté de la Belgique, et elles n'ignoraient pas non plus que la veuve de George se trouvait toujours à Bruxelles. Lady Dobbin et ses filles leur avaient donné des nouvelles fort détaillées sur la pauvre Amélia. L'honnête capitaine avait remplacé le second major du régiment resté sur le champ de bataille, et le brave O'Dowd, qui, suivant son habitude, s'était distingué par son sang-froid et son courage, fut nommé colonel et chevalier du Bain.

Plus d'un brave soldat du ***e, si cruellement éprouvé dans les deux journées meurtrières de Waterloo et des Quatre-Bras, passa l'automne à Bruxelles pour s'y remettre de ses blessures. Plusieurs mois après ces terribles luttes, la ville présentait encore l'aspect d'un hôpital militaire. À mesure que les blessures se refermaient, les jardins et les endroits publics se remplissaient de héros estropiés qui, échappés une fois de plus à la mort, jouaient, riaient et faisaient l'amour tout comme si de rien n'était. Dans le nombre, M. Osborne en retrouva plusieurs du ***e; leur uniforme les lui fit reconnaître. Il savait en outre les promotions et les changements comme s'il eût fait partie du régiment. Tout ce qui tenait à ce corps, à ses officiers, éveillait son plus vif intérêt. Le lendemain de son arrivée à Bruxelles, en sortant de son hôtel, il aperçut un soldat revêtu du susdit uniforme et assis sur un banc de pierre: M. Osborne s'approcha et s'assit tout ému à côté du convalescent.

«Étiez-vous dans la compagnie du capitaine Osborne? demanda-t-il à cet homme; puis il ajouta, après une pause: C'était mon fils, monsieur.»

Ce brave soldat était d'une autre compagnie; mais il fit au malheureux vieillard qui lui adressait cette question un salut empreint de tristesse et de respect.

«C'était un de nos plus beaux et de nos plus vaillants officiers que le capitaine George, dit ensuite le soldat.»

Un sergent de la compagnie du capitaine se trouvait maintenant à la ville, et achevait de guérir d'un coup de feu reçu à l'épaule. Ce sergent ne manquerait pas de lui donner tous les renseignements qu'il pourrait désirer sur.... sur le régiment. Mais il avait vu sans doute le major Dobbin, l'ami intime du brave capitaine, et mistress Osborne, qui se trouvait aussi à Bruxelles et dans un bien pitoyable état, à ce qu'on disait. On racontait que, pendant plus de six semaines, la pauvre femme avait été comme folle. Mais pardon, fit en terminant le soldat, monsieur doit savoir tous ces détails.

Osborne mit une guinée dans la main de cet homme et lui en promit une seconde dès qu'il lui aurait amené, à l'hôtel du Parc, le sergent dont il lui avait parlé. Grâce à cette promesse, M. Osborne ne tarda pas à voir le sous-officier qu'il demandait. Quant à l'autre soldat, il alla trouver un ou deux camarades, leur conta sa rencontre avec le père du capitaine Osborne, et la générosité de ce dernier, et ils se mirent à boire ensemble et à se réjouir avec les guinées qu'ils devaient à la fastueuse libéralité de cette affliction plus orgueilleuse encore que sincère.

En compagnie du sergent dont la blessure était presque cicatrisée, Osborne partit pour Waterloo et les Quatre-Bras. Les Anglais s'y rendaient alors par caravanes; M. Osborne fit monter le sergent dans sa voiture et parcourut le théâtre du combat en recueillant de sa bouche les détails de ces sanglantes journées. Il vit l'endroit où, le 16, le ***e régiment était venu se mettre en ligne de bataille, l'éminence d'où il avait arrêté la cavalerie française qui chassait devant elle les Belges en déroute. Ici c'était la place où le brave capitaine avait abattu l'officier français qui voulait arracher le drapeau aux mains du jeune enseigne, au moment où les sergents préposés à la garde du drapeau venaient de tomber à ses côtés. Le jour suivant on avait fait un mouvement rétrograde, et on était venu bivouaquer derrière une éminence, où une pluie battante avait fort tourmenté l'armée pendant toute la nuit du 17. À la pointe du jour on avait fait un mouvement en avant, et l'on avait passé de longues heures à se reformer, au milieu des charges continuelles de la cavalerie ennemie et sous le feu terrible des batteries françaises. Le soir, toute la ligne anglaise avait reçu l'ordre de s'ébranler, au moment où l'ennemi battait en retraite, après avoir donné une dernière fois. C'était alors que le capitaine Osborne, excitant ses soldats du geste et de la voix, et agitant son épée avec un noble enthousiasme, avait été mortellement blessé.

«Le major Dobbin a fait transporter à Bruxelles le corps du capitaine, dit le sergent à demi-voix, et lui a fait rendre les derniers honneurs, comme Votre Seigneurie doit le savoir.»

Tandis que le soldat faisait ce récit, des paysans du voisinage, des juifs, des colporteurs se pressaient autour d'eux et leur offraient des tronçons d'armes recueillis sur le champ de bataille, des croix, des épaulettes, des cuirasses brisées, des aigles mutilés, etc....

Après ce douloureux pèlerinage sur le théâtre des derniers exploits du capitaine, M. Osborne paya généreusement son guide. Le malheureux père avait déjà vu le lieu de la sépulture de son fils; il s'y était rendu tout d'abord dès son arrivée à Bruxelles. Le corps de George reposait dans le petit cimetière de Laken, tout près de la ville.

Un jour, le capitaine étant allé en partie de plaisir dans les environs de Bruxelles, avait dit, sans pressentir, hélas! une si prochaine réalisation de ses vœux, qu'il choisissait cet endroit pour s'y faire enterrer, et le capitaine Dobbin, conservant dans son cœur le désir exprimé par son ami, avait transporté le corps du jeune officier dans le lieu de repos qu'il avait désigné lui-même.

Au retour du champ de bataille de Waterloo, comme la voiture de M. Osborne approchait des portes de la ville, elle se croisa avec une calèche découverte où étaient assis deux femmes et un homme, et à la portière de laquelle caracolait un officier à cheval. Osborne se renfonça le plus qu'il put comme pour éviter une vue désagréable. Le sergent assis à ses côtés le regarda d'un air surpris, tout en saluant l'officier qui lui rendit machinalement son salut. Dans cette voiture se trouvaient Amélia avec le jeune enseigne à côté d'elle, et la fidèle mistress O'Dowd vis-à-vis. Oui, Amélia elle-même, mais non plus fraîche et jolie comme l'avait connue M. Osborne; sa figure était pâle et maigre, ses beaux cheveux châtains se cachaient sous le bonnet noir du veuvage; pauvre petite! elle avait le regard fixe, et ses yeux cependant ne s'arrêtaient sur aucun objet; ils se portèrent sur la figure d'Osborne lorsque les voitures se croisèrent, et pourtant elle ne le reconnut point! Il ne l'avait pas reconnue, lui non plus, jusqu'au moment où il avait aperçu Dobbin à la portière. Oh! alors, jamais son cœur n'avait autant senti l'étendue de sa haine pour cette femme. La voiture une fois passée, il tourna ses regards vers le sergent, et d'un œil soupçonneux et courroucé sembla lui dire:

«Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vous ne savez donc pas que je la déteste, que je l'abhorre? vous ne savez donc pas que c'est elle qui a ruiné mes espérances, réduit en fumée tous mes rêves d'orgueil?»

Puis ensuite, se penchant vers le laquais placé sur le siége, il lui cria avec un gros juron:

«Dites donc à ce damné postillon de ne point s'endormir sur ses chevaux!»

Un instant après on entendit sur le pavé le galop d'un cheval: c'était Dobbin qui courait après la voiture de M. Osborne. Revenant de la distraction où il était plongé lorsque les voitures se croisèrent, il songea alors que la figure qu'il venait d'entrevoir dans cette voiture était celle du père de George; il se pencha alors vers Amélia pour juger de l'impression qu'avait faite sur elle la rencontre de son beau-père. La pauvre enfant n'avait rien vu. Alors William tira sa montre, et, prétextant un rendez-vous qu'il avait oublié, fit rebrousser chemin à sa monture. Cependant, d'ordinaire, il ne la quittait point ainsi au milieu de la promenade. Mais elle ne s'aperçut de rien; elle était tout absorbée dans la contemplation du magnifique paysage, couronné à l'horizon par une verdoyante forêt; ses yeux restaient fixés dans la direction où elle avait vu disparaître George avec son régiment.

«Monsieur Osborne! monsieur Osborne!» criait Dobbin poussant son cheval vers sa voiture et tendant la main au père de son ami.

Osborne ne bougea pas, mais il cria plus fort, et avec un juron plus énergique, de presser les chevaux.

Dobbin posa sa main sur la portière de la voiture.

«Il faut absolument que je vous voie, monsieur, lui dit-il; j'ai un message à vous remettre.

—De la part de cette femme? fit Osborne d'un air méprisant.

—Non, répliqua Dobbin; de la part de votre fils.»

Osborne retomba accablé dans le fond de sa voiture. Dobbin laissa passer ce moment de douleur, et, se plaçant derrière la calèche, traversa ainsi la ville jusqu'à l'hôtel de M. Osborne, sans chercher à lui parler davantage. Une fois arrivé à l'hôtel, il suivit M. Osborne dans son appartement. C'était le même qu'avaient occupé les Crawley pendant leur séjour à Bruxelles. Que de soirées George avait passées dans ces mêmes pièces!

«Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine Dobbin.... ah! je me trompe, j'aurais dû dire major Dobbin.... Quand les bons s'en vont, on trouve toujours assez de gens disposés à se disputer leurs chausses, dit M. Osborne de ce ton bourru qu'il aimait à prendre par moments.

—En effet, répliqua Dobbin, beaucoup de braves gens sont morts, et c'est précisément de l'un d'eux que j'ai à vous entretenir.

—Faites vite, monsieur, dit l'autre avec un juron et un froncement de sourcil.

—Je viens vous trouver en ma qualité de son ami le plus intime, comme l'exécuteur de ses dernières volontés. Avant de marcher au combat, il a fait son testament. Vous savez combien ses ressources étaient modiques, mais vous ignorez peut-être la déplorable situation de sa veuve.

—Je n'ai rien à démêler avec sa veuve, monsieur, reprit Osborne. Qu'elle aille retrouver son père.»

Mais il avait un interlocuteur bien résolu à ne point se fâcher, et Dobbin poursuivit sans tenir compte de sa réflexion déplacée.

«Connaissez-vous, monsieur, la situation de mistress Osborne? Le terrible coup qui l'a frappée a porté atteinte à la fois à sa santé et à sa raison; et il est fort douteux qu'elle puisse jamais se remettre. Cependant, il y a encore une chance de la voir se rattacher à la vie. Bientôt elle va devenir mère. Voulez-vous faire peser sur l'enfant la réprobation dont vous avez frappé le père? Non, non, pour l'amour de George vous pardonnerez à cette innocente créature.»

Osborne éclata alors en mille imprécations contre son fils, tout en ayant soin de justifier sa conduite. Pour mieux se disculper de ses rigueurs auprès de sa conscience, il s'efforçait d'exagérer la désobéissance de son fils. On ne pouvait citer, dans les Trois-Royaumes, un père qui ait usé d'une si grande patience contre son fils rebelle et coupable, qui, avant de mourir, n'avait pas même voulu avouer ses torts. Les conséquences de son insoumission et de sa folie devaient avoir leur cours. Quant à lui, M. Osborne, il n'avait qu'une parole et s'y tenait. Il avait juré de ne jamais parler à cette femme, de ne jamais la reconnaître comme épouse de son fils.

«Et je vous autorise à lui répéter cela, dit-il en insistant sur ces derniers mots; c'est une résolution dans laquelle je resterai inébranlable jusqu'à mon dernier soupir.»

Il fallait donc, de ce côté, renoncer à tout espoir. La veuve de George n'avait plus à compter que sur ses faibles ressources et l'assistance qui pourrait lui venir de Jos.

«Il n'y a pas à lui cacher ce triste résultat, pensa Dobbin avec un serrement de cœur; car maintenant elle est indifférente à tout.»

En effet, cette pauvre femme restait anéantie sous le poids de son malheur: le chagrin l'avait, pour ainsi dire, privée de sentiment; le bien ne la touchait pas plus que le mal; et, quant aux marques de bienveillance et d'amitié qu'on s'efforçait de lui prodiguer autour d'elle, elle ne pouvait triompher de cette espèce d'assoupissement moral où l'avait plongé l'excès de sa douleur.

Après avoir déjà surpris et raconté quelques-unes des poignantes émotions qui déchirent ce tendre cœur, tirons le voile sur ce triste spectacle. Éloignons-nous avec précaution de cette couche d'amertume où repose cette âme affligée. Fermons doucement la porte de cette chambre confidente de ses amères souffrances; laissons-la aux soins de ces êtres dévoués qui veillèrent au chevet de la pauvre femme jusqu'au moment où le ciel lui envoya ses consolations.

Il vint enfin ce jour où la veuve affligée put, dans sa joie mêlée de regrets, serrer contre son sein un enfant, un enfant dans lequel revivaient tous les traits de George, un fils beau comme un chérubin. Son premier cri fit sur elle l'effet d'une résurrection! elle rit et pleura de joie. L'amour, l'espérance, la prière vinrent ranimer le cœur sur lequel reposait l'enfant. Amélia était sauvée! Les médecins qui la soignaient et avaient déclaré sa vie, ou tout au moins sa raison en danger, virent dans cette crise, attendue au milieu de tant de craintes, comme le gage de son rétablissement. Ses amis furent bien récompensés de leurs inquiétudes et de leurs soins lorsque ses yeux, reprenant leur ancien éclat, purent leur témoigner dans un langage muet sa reconnaissance de leur sollicitude.

L'âme de Dobbin ne pouvait contenir les transports de sa joie. Ce fut lui qui ramena en Angleterre mistress Osborne sous le toit maternel, lorsque mistress O'Dowd, pour se rendre aux pressantes exhortations du colonel, quitta sa chère malade. Il y avait de quoi charmer tous les cœurs honnêtes, à voir Dobbin avec l'enfant sur les bras et la mère reconnaissante de bonheur devant les prouesses de son petit nourrisson. William fut parrain du nouveau-né. Le bon major, dont nous connaissons l'excellent cœur, apporta dès lors, chaque jour, à son petit filleul quelque cuiller, timbale, biberon ou collier de corail.

Le nourrir, le soigner, vivre pour lui, allait désormais devenir l'unique et seule pensée de sa mère. Pour tout au monde elle n'aurait point consenti à confier son enfant à une nourrice, à le livrer à des mains étrangères. La plus grande faveur qu'elle pouvait accorder au major Dobbin, en sa qualité de parrain, c'était, de temps à autre, de bercer l'enfant pour l'endormir. Pour elle, cet enfant était sa vie; son bonheur devait consister désormais à lui prodiguer ses plus tendres caresses. Toutes ses affections, tout son amour se reportaient sur cette frêle et innocente créature. Avec quels transports de joie elle présentait à son nourrisson ce sein où il venait puiser la vie. Dans la nuit, sur sa couche solitaire, elle avait de ces enthousiasmes maternels que la Providence divine, avec un soin merveilleux, a réservé pour le cœur des femmes. Joies à la fois sublimes et trop humbles pour que la raison soit capable d'y rien entendre, dévouements admirables et aveugles, dont les femmes ont seules le secret.

William Dobbin se bornait à épier le cœur d'Amélia, à en suivre tous les mouvements. Si son amour lui donnait assez de pénétration pour en deviner les sentiments, il ne voyait, hélas! qu'avec trop d'évidence qu'il ne s'y trouvait point encore de place pour lui; son âme douce et patiente acceptait son sort tel qu'il lui était fait, et pour beaucoup il n'aurait pas voulu le changer.

Quant aux parents d'Amélia, ils pénétraient déjà sans doute les intentions du major, et paraissaient assez disposés en sa faveur. Tous les jours Dobbin allait les voir, et là passait des heures entières avec eux, avec Amélia, avec l'honnête M. Clapp et sa famille. Sous un prétexte ou un autre, il apportait des présents à chacun d'eux, et cela presque tous les jours. Il avait su se concilier les bonnes grâces de la petite fille de M. Clapp, grande favorite d'Amélia, et qui appelait Dobbin le major Sucrecandi. D'ordinaire cette petite fille remplissait les fonctions de maître des cérémonies, et introduisait notre ami auprès de mistress Osborne. Un jour celle-ci ne put s'empêcher de rire en voyant le major Sucrecandi arriver à Fulham et descendre de son cabriolet avec un cheval de bois, un tambour, une trompette et autres joujoux non moins guerriers, à la destination du petit George, à peine âgé de six mois. Ces présents étaient au moins anticipés.

L'enfant dormait.

«Chut!» fit Amélia, craignant qu'il ne se réveillât au bruit que faisaient les bottes du major; elle souriait en même temps de voir Dobbin trop embarrassé de ses jouets pour prendre la main qu'elle lui tendait.

«Descendez, petite Marie, dit-il alors à l'enfant; j'ai à parler à mistress Osborne.»

Celle-ci leva sur lui des yeux tout étonnés, puis aussitôt les reporta sur le berceau de son fils.

«Je suis venu vous faire mes adieux, Amélia, lui dit-il en lui prenant sa main blanche et délicate.

—Vos adieux! vous allez donc partir? reprit-elle en souriant.

—Vous n'aurez qu'à remettre vos lettres à mes correspondants, continua-t-il, ils me les feront passer; car vous m'écrirez, n'est-ce pas? je vais m'absenter pour bien longtemps.

—Je vous donnerai des nouvelles de George, mon cher William, car vous êtes bien bon pour lui et pour moi. Regardez cette gentille figure, ne dirait-on pas celle d'un ange?»

Les petites mains roses de l'enfant se serrèrent machinalement autour du doigt de l'honnête soldat, et les yeux d'Amélia brillèrent de tout l'éclat de l'orgueil maternel. Ce coup d'œil, empreint de la tendresse la plus vive et la plus ardente, porta le désespoir dans le cœur du pauvre major. Il resta quelques minutes penché vers l'enfant dans une muette contemplation; enfin, par un suprême effort, il put trouver assez d'énergie pour dire d'une voix éteinte:

«Mon Dieu! veillez sur lui.

—Dieu vous protége aussi, mon cher Dobbin, lui dit Amélia en relevant la tête après avoir embrassé son fils. Mais, silence! ajouta-t-elle effrayée du bruit que faisait Dobbin pour regagner la porte. Silence! vous pourriez éveiller George!»

Bientôt le cabriolet s'éloigna, bientôt ses roues retentirent sur le pavé; mais Amélia n'entendit rien; rien ne pouvait distraire sa rêverie de l'enfant qui souriait dans son sommeil.

CHAPITRE IV.

Le moyen de mener grand train sans un sou de revenu.

Quel est l'homme assez peu observateur des faits qui s'accomplissent autour de lui pour n'avoir pas médité plus d'une fois sur les affaires de son prochain, et ne pas s'être demandé comment ce même prochain parvient, à la fin de l'année, à rejoindre les deux bouts ensemble. Ainsi, par exemple, je rencontre au Parc M. un tel se promenant en équipage à deux chevaux, avec chasseur derrière; dans ses splendides dîners, trois laquais en livrée s'empressent autour des convives (par égard pour une maison où mon couvert est mis deux fois la semaine, je tairai le nom); mais je sais que cette voiture et ces chevaux ont été achetés d'occasion, et que cette valetaille est payée à prix débattu. Les deux garçons sont à Eton; les demoiselles reçoivent des leçons des premiers maîtres; on voyage tous les ans pendant la belle saison, et pendant la saison d'hiver on donne un bal de fondation, accompagné d'un souper des plus fins. Qu'est donc pourtant M. un tel?—Un petit employé, aux appointements de douze cents livres sterling par an.—Mais sa femme a donc de la fortune de son chef?—Peuh! c'est la fille d'un petit seigneur du comté de Buckingham. Pour une dinde dont sa famille lui fait cadeau à Noël, elle loge et nourrit ses trois sœurs pendant trois mois de l'année, et ses frères descendent toujours chez elle quand ils viennent à la ville.—Mais comment donc ce brave M. un tel réussit-il à mettre l'équilibre entre son passif et son actif?—Je suis son ami, et à ce titre vous me dispenserez de vous dire combien je suis étonné qu'il n'ait pas encore été exécuté à la Bourse. Dans le public, on se demande comment, dès l'année dernière, il n'a pas été faire un tour à l'étranger.

Parmi les gens de notre connaissance, il s'en trouve toujours plus ou moins dont on chercherait vainement à s'expliquer les moyens d'existence. Qui de nous n'a pas eu mainte fois l'occasion de se demander en trinquant avec son hôte, comment il pouvait payer ce vin qu'il nous faisait boire?

En présence de la vie confortable que, trois ou quatre ans après leur retour de Paris, Rawdon et sa femme menaient dans un élégant hôtel de Curzon-Street, dans May-fair, il n'était pas un des convives admis à leur table qui ne se posât à leur sujet les questions que nous venons d'indiquer. Le nouvelliste sait tout par état, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et, usant de ce privilége, nous pourrions bien apprendre au public comment Crawley et sa femme trouvaient les moyens de vivre sans posséder cependant aucun revenu. Mais, connaissant les habitudes de la presse périodique qui taille à droite et à gauche et livre ensuite à ses lecteurs le fruit de ses pillages et de ses rapines, je la prie dès à présent de ne point publier mes calculs sur ce sujet, désirant, en ma qualité d'inventeur, m'en réserver la propriété exclusive et tous les bénéfices. Mon lecteur pourra, du reste, par un commerce journalier avec des personnes de la même trempe, apprendre la méthode de se donner beaucoup de bien-être sans disposer d'un sou de revenu. Toujours est-il plus sûr de ne point trop approcher les gens de cette espèce et de recevoir à ce sujet les données de seconde main, comme pour les logarithmes, où s'il fallait faire soi-même le travail, ce serait une science achetée bien cher.

Nous nous bornerons à donner un court aperçu des années que Crawley et sa femme vécurent à Paris au milieu de toutes les jouissances du luxe sans avoir un sou de revenu. Ce fut vers cette époque que Rawdon quitta les gardes et vendit son brevet de colonel. Dès lors les seuls vestiges qui trahissaient en lui son ancienne profession furent les moustaches qui ombrageaient sa lèvre et le titre de colonel qui se lisait sur ses cartes.

Nous avons déjà dit que Rebecca, une fois à Paris, n'avait pas tardé à devenir la reine du grand monde et des salons de la capitale; quelques-uns même des hôtels les plus renommés du faubourg Saint-Germain ne dédaignaient point de lui ouvrir leur sanctuaire. Les Anglais du plus haut rang lui prodiguaient leurs hommages avec un empressement qui révoltait leurs nobles épouses; elles suffoquaient de voir triompher ainsi cette petite parvenue. Mistress Crawley, adulée dans les salons aristocratiques et accueillie avec faveur à la nouvelle cour, passa ainsi plusieurs mois au milieu de l'enivrement de ses succès, se montrant fort disposée à regarder du haut de sa grandeur les jeunes et braves officiers que son mari aimait à fréquenter.

Le colonel bâillait à faire pitié au milieu des duchesses et des grandes dames de la cour. Les vieilles femmes qui jouaient avec lui à l'écarté l'étourdissaient tellement de leurs jérémiades lorsque par hasard il leur gagnait une pièce de cinq francs, que le colonel Crawley avait fini par trouver indigne de lui de s'asseoir à une table de jeu. De plus, l'esprit de leur conversation était du bien perdu pour lui, car il ne comprenait rien au français, et il se demandait parfois quel plaisir ou quel profit pouvait trouver sa femme à passer ainsi la nuit à faire la courbette devant des princesses? En conséquence, il laissa Rebecca parfaitement libre d'aller à ces réceptions, où elle trouvait tant de charmes, et il reprit de son côté les distractions qui allaient à ses goûts avec les amis de son choix.

Lorsqu'on dit de certaines personnes qu'elles vivent en princes sans posséder un sou de revenu, ces mots sans un sou signifient que leurs moyens d'existence sont problématiques et qu'on ne sait pas comment elles réussissent à subvenir aux dépenses de leur maison. Notre ami le colonel, par exemple, avait reçu de la nature une vocation particulière pour tous les jeux de hasard; on le voyait sans cesse manier les cartes, le cornet ou la queue de billard; une pratique aussi régulière lui avait bien vite donné, dans ces divers exercices, une supériorité marquée sur tous ceux qui n'y voient d'ordinaire qu'une distraction d'un moment. La queue de billard, tout comme le pinceau, le violon ou le fleuret, réclame une étude spéciale et approfondie. Ces talents ne vous viennent point par inspiration, et pour exceller dans l'une ou l'autre chose, il faut y apporter une application persévérante et soutenue. Crawley était plus qu'un amateur, il était passé maître et maître consommé au billard; comme un général qui sent son génie grandir avec le danger, il savait, lorsqu'une veine malheureuse le poursuivait, que les parieurs se déclaraient contre lui, il savait, disons-nous, rétablir par les ressources de son adresse et de son audace l'égalité des chances, et par des coups imprévus appeler de son côté la victoire, au grand étonnement de tous ceux qui le voyaient pour la première fois. Quant à ceux qui savaient déjà à quoi s'en tenir, ils y regardaient à deux fois avant de risquer leur argent contre un adversaire qui disposait de ressources aussi brillantes et aussi irrésistibles.

Son habileté aux cartes n'était pas moins grande. Bien souvent la soirée commençait pour lui par des pertes successives, et il faisait si peu d'attention à son jeu, et commettait de telles bévues, que les nouveaux venus ne se faisaient pas une bien haute idée de ses talents; mais à mesure qu'il s'échauffait au jeu, rendu plus attentif par ses revers, il se tenait davantage sur ses gardes, et alors la partie prenait une tournure toute différente. Avant la fin de la nuit, il avait fait rendre gorge à ses adversaires; et le fait est qu'on aurait eu peine à en citer beaucoup qui pussent se vanter d'avoir gagné contre lui.

Un bonheur si opiniâtre finit, comme on devait le prévoir, par provoquer l'envie et les mauvais propos des vaincus. Le duc de Wellington, ce vainqueur infatigable, qui, au dire des Français, ne devait cette continuité de victoires qu'à un enchaînement surprenant d'heureux succès, était accusé par eux d'avoir triché à Waterloo, afin de s'assurer le gain de cette grande et décisive partie. Il n'est donc pas étonnant que pour expliquer la fidélité de la fortune à l'égard du colonel Crawley, on élevât quelques soupçons sur sa bonne foi et sa loyauté.

On mettait une telle fureur à rechercher à Paris les émotions enivrantes du tapis vert, que les maisons de jeu ne suffisaient plus à la fièvre générale, et que l'on se donnait encore rendez-vous dans les salons particuliers, comme si les moyens manquaient ailleurs pour assouvir cette aveugle passion. Dans les délicieuses réunions du colonel, on se livrait d'ordinaire à ce déplorable amusement, au grand désespoir de cette excellente mistress Crawley. Elle ne parlait qu'avec le plus profond chagrin de l'amour de son mari pour les dés; c'étaient des plaintes à n'en plus finir auprès de tous ceux qui venaient chez elle. Elle conjurait les jeunes gens de ne jamais toucher ni cartes ni cornet. Le jeune Green, du régiment des tirailleurs, ayant perdu au jeu une somme considérable, Rebecca, au dire de sa femme de chambre en aurait pleuré toute la nuit; toujours d'après la même source, elle aurait supplié son mari à genoux de ne point exiger cet argent et de brûler la reconnaissance. Mais comment aurait-il pu le faire? Il venait de perdre lui-même la même somme contre Blackstone des hussards, et le comte Punter de la cavalerie de Hanovre. Green aurait tous les délais nécessaires pour payer, mais quant à payer, il fallait qu'il s'y résignât; demander qu'on brûlât la reconnaissance, c'était tenir un langage d'enfant.

Beaucoup d'officiers fort jeunes, pour la plupart, car la beauté de mistress Crawley lui attirait un cercle de jeunes adorateurs, se retiraient à la fin de la soirée après avoir payé au fatal tapis leur part de tribut plus ou moins lourde. Une réputation assez fâcheuse commença à planer sur cette maison. Les vétérans avertissaient les conscrits du danger qui les menaçait. Sir Michel O'Dowd, colonel du ***, l'un des régiments de l'armée d'occupation ayant prévenu le lieutenant Spooney, officier du même corps, de se tenir sur ses gardes, une scène des plus violentes eut lieu au Café de Paris entre le colonel O'Dowd qui dînait avec sa femme et le colonel Crawley et mistress Crawley qui s'y trouvaient aussi à une autre table. C'était des dames qu'était parti le signal de la lutte, mistress O'Dowd avait fait un signe de mépris à mistress Crawley et traité son mari d'escroc. Le colonel Crawley envoya un cartel au colonel O'Dowd, chevalier du Bain. Le bruit de cette querelle étant arrivé jusqu'aux oreilles du commandant en chef, il appela devant lui le colonel Crawley qui préparait déjà ses pistolets si funestes au capitaine Marker, et lui tint un langage qui arrêta tout court les suites de cette affaire. Si Rebecca n'avait été se jeter aux pieds du général Tufto, Crawley recevait immédiatement un ordre de départ pour l'Angleterre. Cette aventure, du reste, le força, pendant plusieurs semaines, à chercher des adversaires en dehors de l'armée.

En dépit de l'habileté de Rawdon, de ses succès non interrompus, Rebecca voyait, par suite de ces très-fâcheux démêlés, leur position empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de se trouver réduit à zéro.

«Le jeu, mon cher, disait-elle à son mari, est fort bon pour accroître le revenu; mais par lui-même il ne donne pas un revenu suffisant, et puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous restera-t-il alors?»

Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques nuits ses invités avaient l'air d'être las de jouer avec lui, et les charmes de Rebecca avaient à peine le pouvoir de les attirer encore.

L'existence que menait à Paris cet aimable couple était fort agréable sans doute, mais ce n'était pas un avenir que ce délicieux enchaînement de plaisirs et d'oisiveté. Rebecca calcula que, dans son pays, elle aurait plus de chance d'établir la fortune de Rawdon sur de solides et durables fondements. Peut-être pourrait-elle réussir à le faire nommer à quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux colonies. Elle résolut, en conséquence, de se replier sur l'Angleterre dès que les voies lui seraient ouvertes de ce côté. Dans ce but, elle commença par faire vendre à Crawley son brevet d'officier aux gardes et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du général Tufto, avait cessé depuis longtemps, aussi Rebecca s'amusait-elle maintenant, dans le monde, à rire aux dépens de cet officier, de son toupet, de son corset, de son râtelier, de ses prétentions séductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les femmes devenaient folles d'amour pour lui à première vue. C'était maintenant à mistress Brent, aux sourcils noirs et arqués, que le général accordait toutes ses attentions. Elle était devenue l'idole au pied de laquelle il venait déposer désormais ses bouquets, ses loges à l'Opéra, ses dîners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.

La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagné; elle continuait à passer ses longues soirées toute seule avec ses filles, tandis que le général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l'on pouvait l'apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se disputant à l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle n'avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les loges à l'Opéra, les dîners au restaurant n'avaient plus pour elle aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d'une année à l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs brodés, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de plus positif.

Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles qui répandirent l'allégresse et la joie parmi les créanciers du colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune était depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin était à toute extrémité, et le colonel n'avait tout juste que le temps d'aller recevoir son dernier soupir; sauf à revenir ensuite chercher sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire qu'il se dirigea de là sur Douvres; point du tout, il prit la diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de prédilection. C'est qu'en réalité il devait encore plus d'argent à Londres qu'à Paris, et préférait tout naturellement la paisible capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.

Miss Crawley ayant quitté ce monde, mistress Crawley alla commander pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus sévère. Elle répétait partout et bien haut que le colonel s'occupait à arranger les affaires de succession. Rien désormais ne l'empêchait plus de prendre le premier à la place du petit entre-sol qu'elle occupait dans l'hôtel. Aidé des conseils du propriétaire de l'hôtel, elle arrêta les tentures qu'il faudrait mettre dans l'appartement. Elle eut avec lui une discussion tout à l'amiable, à l'occasion des tapis. Enfin on tomba d'accord sur tout, excepté sur le prix. Après ces dispositions prises, mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que le maître d'hôtel voulut bien lui prêter. L'hôte et l'hôtesse lui envoyèrent un sourire d'adieu au moment où elle franchissait le seuil de leur maison. Le général Tufto devint furieux en apprenant son départ, et mistress Brent devint furieuse de la fureur du général. Le lieutenant Spooney en ressentit un coup qui lui porta au cœur, et le maître d'hôtel prépara ses plus beaux appartements pour le retour de cette petite enchanteresse et de son mari. Il mit de côté avec le plus grand soin les malles qu'elle avait confiées à sa garde. Mme Crawley les lui avait recommandées d'une façon toute spéciale: elles ne renfermaient cependant rien de bien précieux, ainsi qu'il put s'en convaincre en les ouvrant quelque temps après.

Mais avant d'aller rejoindre son mari en Belgique, mistress Crawley fit une petite campagne en Angleterre, laissant son fils sur le continent, aux mains de la bonne française.

La séparation de Rebecca et du petit Rawdon ne fut pénible ni pour l'une ni pour l'autre. Depuis sa naissance le jeune héritier du colonel n'avait pas été un sujet de grandes préoccupations pour sa mère. Suivant l'usage commode adopté parmi les mères françaises, elle avait placé son nourrisson chez une femme de la campagne, dans les environs de Paris. C'est là que le petit Rawdon, au milieu d'une nombreuse famille de frères de lait en sabots, avait passé d'une manière assez agréable les premiers mois de son existence. Son père dirigeait presque toujours ses promenades à cheval de ce côté, et le cœur sensible de Rawdon s'épanouissait en voyant l'espoir de sa race, rose et crasseux, criant à étourdir tous ceux qui l'approchaient et faisant des pâtés de boue sous la surveillance de la femme du vigneron, sa nourrice.

Rebecca ne montrait pas grand empressement à aller voir la chair de sa chair et le sang de son sang. Le petit bandit lui avait une fois taché une pelisse couleur gorge pigeon: et pour sa part, il aimait mieux les caresses de sa nourrice que celles de sa maman. Aussi lorsqu'il fallut quitter cette brave et joyeuse villageoise en qui il avait presque trouvé une seconde mère, il poussa pendant plusieurs heures des hurlements terribles. Sa mère ne parvint à l'apaiser qu'en lui promettant de le faire ramener le lendemain auprès de sa nourrice. On avait également dit à la villageoise, pour qu'elle ne se désolât point trop du départ de l'enfant, que bientôt on lui rendrait son nourrisson, et cette brave femme l'attendit pendant quelque temps avec la plus vive anxiété.

Les Rawdon étaient, pour ainsi dire, les précurseurs de cette race de hardis aventuriers anglais qui bientôt envahirent tout le continent, et signalèrent leur passage à travers les capitales de l'Europe par une suite d'escroqueries non interrompues. Dans ces années fortunées de 1817 et 1818, on avait encore la plus grande confiance dans la solvabilité et la délicatesse des sujets de la Grande-Bretagne, les grandes cités de l'Europe n'ayant pas encore servi de théâtre aux opérations de ces chevaliers d'industrie. Maintenant, au contraire, il n'est pas rare de voir dans une ville de France ou d'Italie quelqu'un de ces nobles compatriotes se présenter avec une tournure insolente et dégagée, cachet distinctif qu'ils portent partout avec eux. C'est à qui d'entre eux mettra le plus au pillage les hôtels où ils descendent, tirera le plus de faux billets sur des banquiers imaginaires, volera aux carrossiers leurs voitures, aux orfévres leurs bijoux, aux voyageurs leur argent, et jusqu'aux bibliothèques publiques leurs livres précieux et leurs manuscrits. Il y a trente ans, un milord anglais n'avait qu'à se présenter pour trouver du crédit partout, et le noble étranger, au lieu d'être dupeur, était dupé. Que ces temps sont loin de nous!

Ce fut seulement quelques semaines après le départ des Crawley, que le maître de l'hôtel où ils avaient logé pendant leur séjour à Paris, comprit l'étendue des pertes qu'il allait réaliser à cause d'eux. En vain alors Mme Marabou, la marchande de modes, se présenta plusieurs fois pour réclamer le prix de ses fournitures à Mme Crawley; en vain M. Didelot, de la Boule-d'Or au Palais-Royal, vint demander à plusieurs reprises si cette charmante milady, à laquelle il avait vendu ses montres et ses bracelets, était enfin de retour. La pauvre femme du vigneron ne fut payée non plus que des six premiers mois pour tout le lait qu'elle avait fourni de son propre sein au vigoureux petit Rawdon. Cette pauvre femme ne reçut jamais ce qui lui restait dû: les Crawley avaient en tête bien d'autres préoccupations que de pareilles bagatelles. Quant au maître d'hôtel, pendant tout le reste de sa vie, il saisit toutes les occasions qui s'offraient à lui pour accabler de ses malédictions tous les Anglais de la terre. Il demandait à tous ses voyageurs s'ils ne connaissaient pas un certain colonel lord Crawley, voyageant avec sa femme, une petite dame très spirituelle; et il ajoutait d'un ton mélancolique à fendre le cœur: Ah! monsieur, ils m'ont affreusement volé!

Le voyage de Rebecca en Angleterre avait pour but d'arracher le plus de concessions possibles aux créanciers de son mari; elle leur offrait 40 pour 100, à la condition que leur débiteur pourrait rentrer à Londres à l'abri de toute espèce de poursuites. Nous n'avons point l'intention d'entrer ici dans les détails de cette difficile transaction; qu'il nous suffise de constater que Rebecca réussit à leur démontrer que la somme qu'elle était autorisée à leur offrir était tout le capital disponible de son mari, et à les convaincre que le colonel aimerait mieux passer le reste de ses jours sur le continent que de venir s'exposer à des réclamations importunes; qu'il n'y avait aucune chance de lui voir refaire sa fortune ni d'obtenir jamais une plus large répartition que celle qui leur était offerte. À l'aide d'une si puissante logique elle décida les créanciers du colonel à accepter les offres qu'elle leur faisait. Pour quinze cents livres d'argent comptant elle racheta un total de dettes montant à plus de vingt fois cette valeur.

Mistress Crawley n'eut recours à l'intervention d'aucun homme de loi. L'affaire était si simple, c'était à prendre ou à laisser, ainsi qu'elle le faisait remarquer aux créanciers avec tant de justesse et d'à-propos; bref, le marché fut conclu. M. Lévi, au nom de M. David, et M. Moïse, en celui de M. Manassé, principaux créanciers du colonel, félicitèrent sa femme de la manière expéditive dont elle savait régler les affaires et déclarèrent que les gens mêmes du métier n'avaient rien à lui apprendre.

Rebecca accepta ces compliments avec la plus parfaite modestie. Elle fit venir, dans la mauvaise petite auberge où elle était descendue pendant la durée de ses négociations, du xérès et des gâteaux, afin de faire politesse aux agens de ses adversaires. Et enfin, on se sépara après force poignées de main et les meilleurs amis du monde. Rebecca, sans perdre de temps, repassa le détroit pour rejoindre son mari et son fils, et apprendre au colonel l'heureuse nouvelle de son entière libération.

En ce qui concerne le petit garçon, nous avons dit que Mlle Geneviève n'y avait pas fait grande attention en l'absence de sa mère. Un soldat de la garnison de Calais lui ayant inspiré un tendre attachement, ce militaire l'avait fort distrait des devoirs de sa charge, et le petit Rawdon avait failli, un beau jour, se noyer sur la plage de Calais, où il s'était égaré faute de surveillance de la part de Mlle Geneviève.

Après quelque temps de séjour à Bruxelles, où les deux époux vécurent au milieu du luxe et de l'abondance, ayant chevaux et voitures, et donnant des dîners très-fins à leur hôtel, le colonel et sa femme quittèrent cette ville pour fuir la calomnie qui s'y acharnait contre eux comme à Paris, et ils y laissèrent, à ce que dit la chronique, pour une somme assez considérable de dettes. Telle est donc la méthode que les gens sans un sou de revenu ont à leur service pour réunir les deux bouts à la fin de l'année.

De Bruxelles, le colonel se rendit à Londres avec sa femme. Ce fut là surtout, dans leur maison de Curzon-Street, à May-fair, qu'ils donnèrent le plus de preuves de leur habileté à mettre en pratique les ressources ci-dessus mentionnées.

CHAPITRE V.

Continuation du même sujet.