WILLIAM M. THACKERAY

LES MÉMOIRES
D’UN
VALET DE PIED

Traduits par
WILLIAM L. HUGHES

PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15.

A. BOURDILLIAT ET Cie, ÉDITEURS

La reproduction est réservée.

1859

Paris. — Imp. de la Librairie Nouvelle, A. Bourdilliat, 15, rue Breda.

A
AUGUSTE LACAUSSADE
En souvenir
D’UNE AMITIÉ DÉJÀ ANCIENNE

Le traducteur,
WILLIAM L. HUGHES.

PRÉFACE

« Comment pourrait-on craindre que l’aristocratie vienne jamais à périr dans un pays où on adore cette admirable institution, où l’aumônier d’un lord, le précepteur qui a le bonheur d’élever un fils de lord, et jusqu’au tailleur d’un lord, sont si flattés de cette affinité temporaire, qu’ils se montrent plus aristocrates que milord lui-même ? »

Ainsi parle un écrivain anglais dans un récent volume d’agréables causeries[1]. Cette tendance de ses compatriotes à se jeter à plat ventre devant quiconque porte un titre, ne pouvait échapper à l’esprit observateur de M. Thackeray. Un pareil travers ne devait guère non plus manquer d’éveiller la verve caustique du célèbre romancier ; c’est pour le combattre qu’il a écrit les pages si amusantes et si dramatiques à la fois des Yellowplush Papers. Les Mémoires d’un Valet de pied sont, sinon le premier écrit, du moins le premier ouvrage de longue haleine de l’auteur de la Foire aux Vanités. Ils ont paru pour la première fois dans Fraser’s Magazine en 1836, et ont été réimprimés plusieurs fois depuis. Certes, les confessions de l’ami John ne sont pas un des romans les moins remarquables de M. Thackeray ; si elles n’ont pas été traduites depuis longtemps, c’est que l’auteur, sans doute par amour pour la couleur locale, a eu la bizarre idée de donner à son héros une orthographe de domestique, bien faite pour dérouter le lecteur étranger.

[1] J.-H. Boyes : Life and books. London, 1859.

Nulle part l’auteur ne s’est livré avec autant d’abandon à sa verve satirique. Et pourtant ce n’est pas une caricature qu’il a tracée. Il ne manque pas de gens en Angleterre, même en dehors de la classe si estimable des laquais de profession, pour mépriser l’honnête industrie de M. Frédéric Altamont, et pour s’incliner devant l’honorable Percy Cinqpoints ou le très-honorable comte de Crabs, qui, s’ils portaient un nom roturier, passeraient tout bonnement pour des chevaliers d’industrie. Nous nous rappelons avoir rencontré sur un champ de course anglais un petit monsieur que, dans notre ignorance, nous prenions pour un palefrenier mal élevé, bien que chacun s’empressât de le saluer : ce gentilhomme avait la réputation de tricher au jeu ; mais c’était le fils d’un lord. Un jour un boutiquier de Dublin, après s’être vanté de compter au nombre de ses pratiques le parent d’un grand seigneur, se plaignait devant nous de ne pouvoir arriver à toucher le montant de sa note. « Pourquoi lui avoir ouvert un si fort crédit ? » demanda quelqu’un. « Oh ! vous comprenez, je ne pouvais pas refuser… c’est le neveu de lord X… » répliqua le marchand.

Du reste, si de l’autre côté de la Manche le commun des mortels adore la noblesse, la noblesse s’empresse de rendre la pareille aux plus ignobles des parvenus, dès que ces derniers sont arrivés à la fortune. Voyez Jeames’ Diary, cette autre satire aristophanesque de Thackeray contre le culte du veau d’or. — Voyez l’histoire de M. Merdle, dans la Petite Dorrit de Charles Dickens. Romans que tout cela, direz-vous. Oui, mais ce sont des romans d’après nature. Thackeray et Dickens ne sont pas des conteurs ordinaires. Tous deux pourraient dire, comme Fielding, le père de Tom Jones : « La seule différence qu’il y ait entre les historiens et moi, c’est que tout ce que ceux-ci racontent est faux, hormis les dates et les noms propres, tandis que, dans mes ouvrages, tout est vrai hormis ces deux choses. » Si M. Thackeray nous montre un banquier offrant la main de sa fille aînée à un laquais enrichi par les jeux de Bourse, c’est qu’il a eu sous les yeux l’exemple d’un grand seigneur devenant le beau-père d’une espèce de sauvage millionnaire, moitié anglais, moitié indien, qu’il n’a pas tardé à vouloir enfermer dans une maison de fous, et qui est venu mourir à Paris de cette horrible maladie qu’on nomme delirium tremens. Maintenant, tous les romans du monde guériront-ils jamais un peuple du culte de l’aristocratie ou de l’adoration du veau d’or ? Renverseront-ils les abus du fameux ministère des circonlutions ? Il est permis d’en douter. Il y a longtemps que William Cowper, ce poëte que M. Sainte-Beuve a été le premier à faire connaître en France, écrivait : « Je ne sache pas qu’on ait jamais disséqué l’œil d’un noble. Je ne puis néanmoins m’empêcher de croire que si on examinait avec soin cet organe, tel qu’il existe dans la tête d’un personnage de cette classe, on trouverait qu’il diffère matériellement, dans sa construction, de l’œil d’un roturier ; — tant deux hommes, selon la position élevée ou humble qu’ils occupent, envisagent le même objet d’une façon opposée ! Ce qui nous paraît grand, sublime, beau et important, à vous et à moi, dès qu’on le soumet à milord et à Sa Grâce (et cela avec toute l’humilité possible) devient ou trop microscopique pour qu’ils puissent l’apercevoir, ou trop trivial pour qu’ils daignent s’en occuper, si par hasard ils le voient. Ma supposition ne semble donc pas tout à fait chimérique[2]. »

[2] Lettre à W. Unwin, mars 1785.

Aucun naturaliste n’a jugé à propos de se livrer à l’examen réclamé par Cowper ; mais quant au phénomène qu’il signale, il n’a pas changé.

On a reproché à Thackeray d’être un écrivain misanthrope ; mais le reproche ne nous paraît pas fondé. Nous sommes de l’avis de l’auteur de Jane Eyre, lorsqu’elle dit : « Il y a chez ce formidable Thackeray beaucoup de sentiment, qu’il cache avec soin, mais qui n’en est pas moins sincère et qui transforme en élixir purifiant ce qui autrement aurait pu devenir un poison corrosif. Si son grand cœur ne renfermait pas une profonde sympathie pour ses semblables, il se plairait à les exterminer ; loin de là il ne cherche qu’à les réformer. » En effet, il aime à démasquer l’hypocrisie, à montrer l’égoïsme qui affecte la bonté, l’orgueil prenant le masque de l’humilité, la bonhomie qui a étudié ses effets comme devant un miroir. Si les personnages de Thackeray pouvaient se reconnaître, ils ne trembleraient jamais davantage que lorsque leur biographe leur attribue ce qui ressemble à un bon sentiment — tel, par exemple, que la vertueuse indignation qu’inspirent au héros de ces Mémoires les escroqueries de son maître… lorsque ce dernier est tombé dans le besoin.

Mais nous ne songions pas le moins du monde, en prenant la plume, à entamer une dissertation sur l’utilité du roman en général ou sur la tendance morale de ceux de M. Thackeray en particulier. Peut-être les Mémoires d’un Valet de pied renfermeront-ils une leçon pour quelques lecteurs ; — mais, à coup sûr, ils n’ennuieront personne… Ils ont même amusé le traducteur durant sa tâche, et nous croyons que c’est là une recommandation assez rare pour mériter d’être signalée.

Pour terminer cette causerie (nous n’osons dire cette préface) comme nous avions l’intention de la commencer, voici une courte notice sur l’auteur de ce merle blanc des romans, — un roman qui n’a pas ennuyé le traître chargé de le faire connaître au lecteur Français.

William Makepeace Thackeray est né à Calcutta en 1811. Son père occupait une position élevée parmi les employés civils de la compagnie des Indes orientales. Après avoir terminé ses études à l’université de Cambridge, le futur romancier commença son droit ; mais la facilité avec laquelle il dessinait lui fit croire qu’il avait une vocation pour les beaux-arts et le décida à courir les musées de l’Europe. S’il n’est pas devenu un grand peintre, ainsi qu’il s’y attendait, il a conservé ou acquis un joli talent qui lui permet d’illustrer ses ouvrages de dessins qui ne jurent pas trop avec le texte. Son beau-père ayant fondé à Londres un journal intitulé The Constitutional, Thackeray débuta dans la carrière des lettres en devenant à vingt-trois ou vingt-quatre ans le correspondant parisien de cette feuille, qui ne réussit pas et absorba en grande partie la fortune de son fondateur. Le correspondant sans journal retourna à Londres. Il avait perdu de son côté une vingtaine de mille francs de rente dont il avait hérité à sa majorité. Il travailla avec courage pour les journaux et les magazines, pour le Times, pour Fraser’s, où il écrivit sous le pseudonyme de Michel-Ange Titmarsh ; pour Punch, où il signait Le gros collaborateur. Raconter ses mécomptes, ses épreuves littéraires, ce serait répéter l’histoire de la plupart de ses confrères. Çà et là quelque critique perspicace, comme John Sterling par exemple, prédisait qu’il y avait dans l’auteur du Diamant de famille l’étoffe d’un grand écrivain ; mais le futur rival de Dickens restait dans l’ombre, malgré le mérite de ses articles qui ne contribuèrent pas peu à la vogue des feuilles où ils ont paru pour la première fois. En 1846, la Foire aux Vanités, roman sans héros, fut présentée, dit-on, au directeur d’un magazine, qui eut l’adresse de refuser cet ouvrage destiné à un si grand succès. Le romancier se décida alors à imiter l’exemple de Charles Dickens et à publier son œuvre par livraisons mensuelles, avec des illustrations sur acier et sur bois par l’auteur. Longtemps avant la conclusion de l’ouvrage, le nom de Thackeray était devenu populaire et il n’a rien publié depuis qui soit de nature à diminuer une réputation si bien méritée. Comme nous n’avons pas le projet d’analyser son talent, nous nous contenterons de donner la liste chronologique de ses écrits :

The tin Trumpet, 2 vol. in-8, 1836.

Comic Tales and Sketches, 2 vol. in-8, 1840.

The Paris Sketch book, 2 vol. in-8, 1840.

The second funeral of Napoleon and the chronicle of the drum, petit in-4, 1840.

The Irish sketch book, 2 vol. in-8, 1843.

Notes of a Journey from Cornhill to Cairo, 1 vol. in-12, 1846.

Mrs Perkins’ Ball, petit in-4, 1846.

Vanity Fair, a novel without a hero, 1 vol. in-8, 1846-48.

Our Street, petit in-4, 1847.

Doctor Birch and his young friends, petit in-4, 1848.

The book of Snobs (réimpression), 1 vol. in-12, 1848.

Rebecca and Rowena, petit in-4, 1848.

History of Samuel Titmarsh and the Great Hoggarty diamond, petit in-4 (réimpression), 1849.

The history of Pendennis, 2 vol. in-8, 1849-50.

The Kickleburys on the Rhine, petit in-8, 1850.

The history of Henry Esmond, 1 vol. in-8, 1852.

Lectures on the English Humourists, 1 vol in-8, 1853.

The Newcomes, 1 vol. in-8, 1855.

The Rose and the Ring, or the history of Prince Bulbo, petit in-4, 1855.

The Virginians, 1857-59, vingt-quatre livraisons mensuelles, in-8, en cours de publication.

Presque tous ces ouvrages ont été illustrés par l’auteur. Si notre mémoire ne nous trompe pas, cette liste devrait comprendre un mélodrame représenté il y a assez longtemps déjà sur un de nos petits théâtres, mais sur lequel nous n’avons pu réussir à mettre la main. On sait que M. Thackeray, qui a fait de longues et fréquentes visites à la bonne ville de Paris, parle très-facilement notre langue. Ajoutons, en terminant, que MM. Bradbury et Evans réimpriment depuis quelques années, sous le titre de Miscellanies, les mélanges en prose et en vers dont Michel-Ange Titmarsh a enrichi la littérature anglaise. Sur la couverture jaune des volumes de cette collection on voit un enfant à grosse tête joufflue, les cheveux ébouriffés, une paire de lunettes sur le nez, assis les jambes croisées et tenant à la main un masque et une marotte. Cette tête est celle de l’auteur dessinée par lui-même. Empressons-nous d’ajouter qu’il a eu la modestie de ne pas se flatter.

Aujourd’hui M. Thackeray est rédacteur en chef d’une revue mensuelle, fondée tout récemment par MM. Bradbury et Evans. La rumeur publique lui accorde les magnifiques appointements de cinquante mille francs par an. Dame renommée a la réputation de faire la généreuse à peu de frais ; — espérons que cette fois elle n’aura rien exagéré.

W. L. H.

LES MÉMOIRES
D’UN
VALET DE PIED

PREMIÈRE PARTIE
LE MARI DE Mlle SHUM

I
UNE FAMILLE INTÉRESSANTE

Les mémoires sont à la mode. Pourquoi donc n’écrirais-je pas les miens ? Je possède toutes les qualités requises pour réussir dans ce genre de littérature : une haute opinion de mon propre mérite, et une bonne envie de médire du prochain.

Ceci dit, je commence sans autre préambule.

Je me nomme John-Herbert-Sigismond-Fitz-Roy de la Pluche. Ces noms de baptême, dont je m’enorgueillis, me furent donnés en souvenir de plusieurs gentilshommes qui avaient honoré ma mère de leur amitié. Quant à mon nom de famille, je l’ignore. Peut-être suis-je le rejeton ignoré d’une race illustre ; peut-être voyez-vous en moi le fils d’un cocher de bonne maison dont le portrait ornait la chambre à coucher de ma mère. Quoi qu’il en soit, je me console du mystère qui a présidé à ma naissance en songeant que le berceau des plus grands hommes de l’antiquité est entouré d’une obscurité non moins profonde que celle qui couvre le mien. Tout ce que l’on sait de l’état civil du divin Platon, c’est qu’il eut un père. L’histoire ne nous apprend-elle pas aussi qu’Homère est né dans sept villes différentes, fait bizarre qui n’empêche pas certains sceptiques d’affirmer que ce poëte n’a jamais existé ?

Je n’ai donc pas connu l’auteur de mes jours. Quant à ma mère, que je perdis de bonne heure, il ne me reste qu’un souvenir assez confus de la vie étrange que j’ai menée auprès d’elle, vie mélangée de rayons de soleil et de jours de pluie. Tantôt elle portait chapeau à plumes, robe de velours et bottines de satin : tantôt, une toilette fanée et des souliers éculés. Lorsqu’elle ne m’étouffait pas de caresses, elle m’accablait de coups. Un jour, nous déjeunions de perdrix arrosées de vin de Champagne ; le lendemain, notre unique repas se composait de quelques croûtes de pain rassis.

Mais jetons le voile épais de l’oubli sur cette époque bigarrée de mon existence. Un beau matin, ma mère s’avisa de mourir subitement. Je restai pendant près de deux jours dans un coin de sa chambre, osant à peine bouger, effrayé de son immobilité et de son silence, pleurant plutôt de frayeur que de froid ou de faim. J’y serais sans doute encore sans quelques voisines qui eurent pitié du petit orphelin. Permettez-moi de vous dire en passant qu’on trouve souvent plus de cœur chez une seule de ces pauvres filles que chez une douzaine de lords. Cependant, bien que je n’aie aucun reproche à adresser à mes bienfaitrices, certains souvenirs que l’éponge du temps n’a pu effacer des tablettes de ma mémoire, me donnent à croire que ma moralité aurait eu à souffrir si les protectrices de mon enfance eussent été chargées de compléter mon éducation.

Heureusement pour moi, un digne philanthrope me fit admettre comme interne à l’école gratuite de Saint-Bartholomé, admirable institution dont les élèves portaient à cette époque des blouses vert-pomme, des inexpressibles de cuir jaune, une plaque d’étain au bras gauche et une calotte microscopique. J’y passai six années. Il paraîtrait que vers la fin de mon séjour je montrai quelques dispositions musicales, car je fus chargé de tenir l’orgue que l’on jouait tous les jours à l’office du matin. Oui, pendant deux ans, j’ai fait mouvoir le soufflet de cet instrument sonore… Il y avait bien là un autre artiste qui promenait ses doigts sur le clavier ; mais le paresseux se donnait bien moins de peine que moi.

Raconterai-je les folles espiègleries de ma première jeunesse ? Dirai-je les pommes dérobées à la vieille fruitière du coin, ou le tabac répandu à pleines mains dans les livres de notre vieux professeur ? A quoi bon ? Passons sous silence cette période peu intéressante de ma biographie. Je me contenterai de vous dire qu’à l’âge de treize ans je sortis de l’école de Saint-Bartholomé pour entrer au service d’un industriel nommé Bags (il signait Bago), qui fabriquait dans les environs du marché de Smithfield des pâtes d’Italie et de l’huile d’olives. Je me suis laissé dire que cet épicier frauduleux gagnait quelque chose comme douze cents francs par an rien qu’à louer ses croisées aux jours de pendaison. Ses fenêtres donnaient juste en face de la prison de Newgate et on y pendait pas mal alors. En ce temps-là, on savait au moins faire respecter les lois et on vous accrochait un homme par le cou pour presque rien.

J’ai hâte d’ajouter que les ignobles détails du commerce de Bago ne me regardaient en rien ; j’habitais sa villa, où j’avais pour mission de nettoyer les couteaux et d’ouvrir la porte. C’est là, pour ainsi dire, que je fis mon entrée dans le monde fashionable. Je ne rougis pas d’un début si peu digne de moi ; car il est clair que ce n’est qu’à force de mérite personnel que j’ai pu m’élever d’aussi bas à la position que j’occupe aujourd’hui. Du reste, je ne restai que quelques mois chez mon premier maître, ma mine éveillée et ma tournure pleine de distinction m’ayant fait agréer par un jeune homme qui exerçait en apparence une profession libérale.

Je dis en apparence, car je ne pus découvrir quelle était l’occupation de mon maître. Tout ce que je savais, c’est que ses affaires le retenaient une grande partie de la journée dans le quartier commerçant de Londres. Comme nous habitions le faubourg de Pentonville, je le menais chaque matin à la City dans son cabriolet, où il remontait vers cinq heures et qui l’attendait toujours au même endroit.

Il me semblait assez singulier qu’un jeune homme aussi distingué que M. Frédéric Altamont n’habitât pas un quartier plus fashionable et un appartement plus commode : en effet, notre logis se composait d’un rez-de-chaussée assez mesquin, que nous sous-louait le ménage Shum, couple pauvre mais prolifique, dont la nombreuse famille occupait le reste de la maison.

Le vieux Shum se vantait d’avoir servi dans la marine, et la chose n’est pas incroyable, puisqu’il avait eu le courage d’épouser en secondes noces une veuve ornée de quatre filles. Pauvre marin ! ce fut un jour néfaste que celui où il s’aventura de nouveau sur les flots incertains de l’hyménée !

Voici la statistique de cette famille intéressante à l’époque où le hasard me mit en rapport avec elle :

1o Le lieutenant Shum ;

2o Mme Shum, veuve Buckmaster ;

3o Mlle Betsy, Mlle Fanny, Mlle Biddy, Mlle Elisa Buckmaster ;

4o Mlle Mary, seule et unique Shum du premier lit ;

5o Sept Shum du second lit, dont il est inutile d’énumérer les noms de baptême.

Toutes ces demoiselles, à l’exception de Mary, étaient laides à faire peur, et si méchantes, qu’elles se disputaient du matin au soir. Quand elles ne se battaient pas, elles faisaient de la musique ; mais elles n’étaient jamais moins d’accord que lorsqu’elles tapaient l’infernal ustensile qu’elles appelaient leur piano. Dès que les quatre demoiselles Buckmaster avaient exécuté la Bataille de Prague, les sept demoiselles Shum du second lit les remplaçaient l’une après l’autre et miaulaient leur romance favorite : « Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? » Elles ne connaissaient guère que ces deux morceaux ; mais comme chacune y mettait beaucoup du sien, on pouvait aisément se figurer qu’elles venaient de massacrer onze mélodies différentes. Mary seule épargnait nos oreilles : aussi ne tarda-t-elle pas à devenir notre favorite.

La vieille Shum faisait la grande dame, c’est-à-dire qu’elle passait sa journée, étendue sur un canapé, à boire de l’ale, à lire des romans de cabinet de lecture, à gronder et à grogner. De temps à autre, pour varier ses plaisirs, elle feignait une attaque de nerfs. Quant au mari, il employait ses loisirs à lire dix fois de suite le même numéro du Times.

Quel motif avait donc pu décider Altamont à habiter sous le même toit que ces gens-là ? Le motif saute aux yeux : il était amoureux de Mary Shum.

J’ai déjà dit que Mary formait un charmant contraste avec ses belles-sœurs. C’était une jolie petite personne, rose et blanche, craintive et modeste, avec de grands yeux bleus et de longs cheveux blond-cendré. La pression de son buste admirablement modelé menaçait de faire craquer de toutes parts le corsage des robes fanées qui oubliaient de grandir avec elle. Il eût été difficile de trouver plus de gentillesse unie à plus de douceur. Ses sœurs enrageaient de la voir si jolie et tourmentaient à qui mieux mieux la pauvre enfant, qui endurait tout avec une patience exemplaire : j’ai vu au théâtre des anges qui ne la valaient pas, malgré leurs ailes de gaze et leurs torches à esprit-de-vin.

Un jour que mon maître vaquait à ses affaires, j’étais assis au bas de l’escalier, écoutant ce qui se passait chez nos voisins. On s’y disputait comme à l’ordinaire, et le piano allait son train. Le vieux Shum ayant hasardé une remarque antimusicale, miss Betsy (l’aînée des Buckmaster) s’interrompit au milieu du plus brillant passage de la Bataille de Prague pour s’écrier :

— Oh ! papa, que vous êtes donc bête !

Les autres filles et la mère se mirent à rire : toutes, excepté Mary, que l’insulte adressée à son père avait révoltée. L’agneau insurgé témoigna son indignation par un vigoureux soufflet appliqué sur la joue de la coupable.

La vieille Shum poussa un mugissement, et je reconnus au craquement du plancher qu’elle venait de quitter le canapé. Je montai doucement et, m’approchant de la porte entr’ouverte, je vis les bras de la grosse marâtre qui retombaient comme les ailes d’un moulin sur les épaules de Mary.

Celle-ci, qui d’ordinaire pleurait pour un rien, loin de laisser échapper la moindre plainte, s’écria avec le juste orgueil d’un devoir rempli :

— Je recommencerai chaque fois que Betsy insultera papa !

— Fi donc ! miss, dit le vieux Shum. Affliger ainsi votre mère ! Lever la main sur votre aînée !

— Mais, papa, elle vous a appelé…

— Eh bien, mademoiselle, c’était à moi de la corriger, interrompit le père en cherchant à se donner un air digne.

— Me corriger ! Je voudrais bien voir cela !

Et le nez naturellement camus de Betsy se retroussa encore davantage.

Mme Shum, retombant sur le canapé comme un hippopotame essoufflé, termina la discussion en ordonnant à Mary de quitter le salon, avec défense d’y reparaître de la journée.

— Miss Mary, lui dis-je en la voyant sangloter de façon à compromettre son corsage, mon maître est sorti, entrez donc chez nous. Il y a du veau froid et des concombres.

— Merci, John ; mais je suis trop malheureuse pour avoir faim, répondit-elle en secouant tristement ses jolies boucles.

Elle entra néanmoins, et se jeta sur un fauteuil.

Au moment où je songeais le moins à lui, Altamont parut. Je tenais en ce moment la main de Mary. Je crois même que j’allais y déposer un baiser de consolation, lorsque mon maître arriva à l’improviste.

— Sortez ! me dit-il d’un ton peu rassurant.

Je m’empressai d’obéir, car l’extrémité d’une botte étrangère venait de communiquer à ma personne une impulsion irrésistible.

La conduite d’Altamont ne me laissa plus aucun doute. Il aimait Mary. C’est pour cela que tant de fois il avait souri avec indulgence en contemplant le morceau de roast-beef ou de veau de la veille, dont la dent vorace des Shum avait singulièrement diminué le volume. Il s’apercevait bien de ce communisme forcé dont il faisait tous les frais, — mais un amour désintéressé s’inquiète-t-il de quelques livres de bœuf ?

A dater de l’entrevue en question, il se montra fort attentionné pour la famille de son propriétaire. Miss Betsy encouragea ses avances et fut souvent invitée à prendre le thé chez nous. Comme les convenances lui défendaient d’y venir seule, elle se faisait accompagner par Mary, qu’elle affectait de regarder comme une enfant.

Un jour, mon maître rentra un peu plus tôt que de coutume, rapportant des billets pour le théâtre de Drury-Lane, où il offrit de conduire Betsy et Mary. Son dîner terminé, il m’adressa la question suivante :

— John, tu n’es pas dénué d’intelligence ?

Je répondis de façon à ne pas blesser la vérité ni offenser la modestie.

— Eh bien, poursuivit Altamont, il y a deux guinées pour toi, si tu exécutes adroitement mes ordres. Nous allons au spectacle. J’ai choisi exprès un jour où il pleut à verse. Tu nous attendras à la sortie avec les parapluies ; tu m’en remettras un, et de l’autre tu abriteras miss Betsy. Tu la feras tourner à gauche, au lieu de la mener à droite, c’est-à-dire à la voiture… As-tu bien compris ?

— Monsieur peut compter sur moi ; j’aurai soin de me tromper de chemin.

Le spectacle terminé, je me trouvai à mon poste. Il pleuvait toujours. Altamont parut donnant le bras à Mary, et suivi de Betsy, qui semblait fort contrariée de cette préférence. Je remis un parapluie à mon maître ; puis je jetai un grand châle sur les épaules de Betsy, sans toutefois l’étouffer complétement. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’autre couple avait disparu dans la foule.

— Soyez tranquille, dis-je à miss Betsy, la voiture est à deux pas. Elle nous attend à gauche.

Après avoir pataugé quelque temps dans la boue, je commençai à craindre de ne plus retrouver notre véhicule, et je demandai naïvement aux gens rassemblés à l’entrée du théâtre :

— Quelqu’un a-t-il vu la voiture de M. Frédéric Altamont ?

On me répondit naturellement par des plaisanteries de fort mauvais goût, par des lazzi à faire rougir un policeman.

— Que faire ? m’écriai-je d’un ton désespéré. Mon maître ne me pardonnera jamais !… Et dire que je n’ai pas un penny sur moi pour payer un fiacre !

Nous fûmes obligés de rentrer à pied, par une pluie battante, et nous n’arrivâmes chez nous qu’à deux heures du matin. Mary, qui n’avait pas trempé dans la conspiration, se jeta dans les bras de sa sœur, tandis qu’Altamont jurait et menaçait de me chasser, pour avoir tourné à gauche au lieu de prendre à droite. Ils nous avaient attendus près d’une heure avant de se décider à revenir seuls, disait-il.

J’ignore si cette aventure eut pour effet d’éclairer miss Betsy sur les véritables sentiments de mon maître. Dans tous les cas, comme notre thé était excellent et que nous avions toujours une ample provision de gâteaux ou de sandwiches, ses visites furent aussi fréquentes que par le passé.

II
QUEL EST DONC CE MYSTÈRE ?

— Quels sont les moyens d’existence de mon maître ? Quelle est sa profession ? S’il vit de ses rentes, pourquoi ces absences quotidiennes et régulières ? me demandais-je sur tous les tons.

J’avais beau m’interroger, j’avais beau l’espionner : M. Frédéric Altamont restait l’homme le plus impénétrable du monde.

Un matin, craignant qu’il ne s’enrhumât, je lui dis, avec ma politesse habituelle :

— Il va pleuvoir aujourd’hui ; monsieur veut-il que le tilbury aille le prendre à son bureau ?

Au lieu de me remercier de l’intérêt que je prenais à sa santé, il me pria de me mêler de mes affaires.

Une autre fois, — le jour même où miss Betsy avait reçu le soufflet en question, — j’entendis Mary qui demandait à mon maître :

— Cher Frédéric (ils en étaient déjà là), pourquoi ce mystère ? Pourquoi me cacher quelque chose ?

— Qu’il vous suffise de savoir que je suis un honnête homme et que je vous aime. Un secret, dont la connaissance ne servirait qu’à vous attrister, doit envelopper mon existence depuis neuf heures du matin jusqu’à six heures du soir.

Impossible d’obtenir de lui une réponse plus explicite. Au moment où j’allais me retirer, croyant la conversation terminée, l’arrivée de la vieille Shum me coupa la retraite. Avertie par une de ses filles de la rentrée d’Altamont, elle venait interrompre le tête-à-tête. Je crus de mon devoir de parler très-haut et de renverser un fauteuil sur son passage ; mais elle écarta l’obstacle et entra chez mon maître en s’écriant :

— Êtes-vous venu chez moi en qualité de serpent ou en qualité de simple locataire ? Répondez, monsieur !

— Je suis venu chez vous parce que j’aime votre fille Mary, et la preuve, c’est que je l’épouse si elle veut bien accepter ma main. Qu’elle choisisse entre vous et moi. Maintenant que je vous ai répondu, vous aurez peut-être l’obligeance de nous laisser tranquilles.

— Frédéric, je vous suivrai jusqu’au bout du monde ! dit la jeune fille en se jetant dans ses bras.

— Fort bien, mademoiselle ! reprit la marâtre furieuse (car elle espérait qu’Altamont aurait épousé Betsy) ; fort bien ! Unissez-vous à l’homme qui me foule aux pieds sous mon propre toit… où il n’y a personne pour me défendre !

Ce dernier membre de phrase fut la préface d’une attaque de nerfs. Le tapage ne tarda pas à rassembler Shum et ses onze rejetons, dont l’arrivée calma un peu les coups de pied de la belle-mère.

— Venez, monsieur Shum, s’écria-t-elle. Venez admirer la conduite de votre fille, qui a l’impudeur de s’enfermer avec un homme !… avec un homme amoureux d’elle, encore !

— Lui, amoureux de Mary ! Le monstre ! le trompeur ! et Betsy se mit à crier plus fort que sa mère.

— Silence ! commanda mon maître d’une voix qui domina les clameurs féminines… Monsieur Shum, j’aime votre fille, je suis aimé d’elle, et, comme mes moyens me permettent de la prendre sans dot, je vous demande sa main.

— Monsieur, répliqua Shum en se rengorgeant, nous allons causer de cette affaire… Mes filles, retirez-vous, et donnez des soins à votre mère.

Pour la première fois de leur vie, les enfants obéirent. Il est vrai que mon maître vint en aide à l’autorité paternelle, si souvent méconnue, en les prenant par les épaules, afin de les pousser dehors.

La timide Mary s’était enfuie dès le commencement de l’émeute.

Shum n’hésita pas à donner son consentement. Il était ravi de trouver un mari pour sa fille, qu’il aimait tendrement, bien qu’il n’eût jamais eu le courage de la défendre. Mais, chose étrange, mon maître se refusa à toute espèce d’explication quant à ses moyens d’existence.

— Je gagne environ trois cents livres sterling par an, dit-il pour toute réponse ; Mary disposera de la moitié de cette somme. Quant au reste, je me dispense de satisfaire votre curiosité.

Deux semaines plus tard, Frédéric Altamont épousait miss Mary Shum. Nous allâmes habiter une jolie petite maison que mon maître avait achetée dans le faubourg d’Islington. Le mystérieux époux continuait à visiter chaque matin le quartier commerçant de Londres, où il restait jusqu’à six heures du soir.

Que diable pouvait-il y faire ?

III
LA LUNE ROUSSE

Une félicité parfaite semblait devoir planer sur notre jeune ménage ; cependant, deux mois à peine s’étaient écoulés que déjà nous subissions l’odieuse influence de la lune rousse. De rose et rieuse, Mme Altamont devint tout à coup pâle et morose. Miss Betsy, qui n’avait rien oublié, détestait cordialement les nouveaux mariés, et cherchait à troubler leur bonheur en inspirant à ma maîtresse une foule de mauvaises pensées. La vieille Shum l’aidait de son mieux.

Il va sans dire qu’il nous arriva bientôt un amour de petit enfant ; Mary n’en fut pas plus gaie. Au contraire, elle se livrait à des accès de tristesse que rien ne pouvait dissiper. Elle passait des journées entières devant le berceau du chérubin endormi, lui adressant des discours auxquels il ne comprenait rien.

— Mon enfant, mon pauvre enfant ! disait-elle, ton père me trompe. Il a des secrets pour moi… Que deviendras-tu, lorsque ta mère aura succombé sous le poids du malheur ?

Tout cela était du cru de la vieille Shum et de miss Betsy. Altamont avait fini par leur défendre de mettre les pieds chez lui ; mais elles venaient en cachette, tandis qu’il vaquait à ses mystérieuses affaires. Depuis notre accouchement, leurs visites étaient même devenues plus fréquentes que jamais.

Un matin que Mme Altamont pleurait selon son habitude et que ses aimables parentes la consolaient à leur façon, c’est-à-dire en la faisant pleurer davantage, j’entendis…

Mais pourquoi ne reproduirais-je pas cette scène telle que je l’écrivis à l’époque où j’avais l’intention de faire un drame domestique de l’histoire que je raconte ?

PERSONNAGES

  • MADAME SHUM, berçant un enfant en bas âge.
  • MARY, assise à la croisée.
  • BETSY, au fond, mangeant n’importe quoi.
  • MOI, derrière la porte.

La scène se passe à Islington, près de Londres. — Le théâtre représente une chambre à coucher bourgeoise.

MADAME SHUM. — Do, do, l’enfant do… Bon, le voilà parti… (Elle pousse un profond soupir.) Oui, dors, pauvre enfant, fils d’une mère infortunée et d’un père anonyme quant à la profession…

MOI, à part. — Vieille folle !

MARY. — Maman, ne dites plus de mal de Frédéric, il m’adore.

MADAME SHUM, avec ironie. — Ah, c’est juste !… Il vous a donné un beau châle hier ; mais avec quel argent l’a-t-il acheté, ce châle ? voilà la question… Qui est-il ? Que fait-il ?… Plaise à Dieu que vous n’ayez pas épousé un assassin !… Mary, j’en ai l’intime conviction, votre mari est un affreux bandit.

(Tout le monde pleure, excepté l’enfant et moi.)

MARY. — Frédéric tient peut-être un magasin ; peut-être exerce-t-il une profession que sa fierté l’empêche d’avouer.

BETSY, la bouche pleine. — Lui, un magasin ? Non, non ! crois-moi, Mary, c’est un scélérat qui égorge les gens toute la journée, et qui te rapporte chaque soir le fruit de ses rapines.

(Ici l’enfant fait entendre des vagissements plaintifs, au milieu desquels il est impossible de saisir sa pensée. Mary lui ferme la bouche d’une façon qui paraît le satisfaire.)

MARY. — Comment Frédéric serait-il un assassin ?… Il est trop doux pour cela… D’ailleurs, les assassins exercent leur profession la nuit, et mon mari ne s’absente que pendant le jour.

BETSY. — Alors, c’est un faussaire !… Pourquoi passe-t-il ses journées loin de toi ? Pour fabriquer ses faux billets… Pourquoi ne se fait-il jamais conduire ailleurs que dans le quartier commerçant de Londres ? Parce qu’ailleurs il ne serait pas à même de changer lesdits billets. Pour moi, la chose est claire comme le jour.

MARY. — Allons donc ! Il me rapporte tous les soirs de vingt à trente shillings, rarement davantage. Un faux monnayeur ferait plus d’argent que cela !

L’ENFANT. — Glou… glou… glou…

MADAME SHUM, sans faire attention à cette interruption. — J’y suis ! Le monstre a deux femmes ; toi la nuit, l’autre le jour. Voilà la véritable cause de tout ce mystère.

(Sensation. — Mary se trouve mal. Au même instant, un triple coup de marteau retentit à la porte de la rue.)

J’avais reconnu le coup de marteau d’Altamont ; je m’empressai de descendre et de lui ouvrir.

— Que se passe-t-il donc ? demanda-t-il en entendant le tintamarre qui se faisait au premier étage.

— Miss Betsy et sa mère sont là-haut, et madame vient de se trouver mal.

Altamont monta l’escalier quatre à quatre, et se précipita comme une bombe dans la chambre à coucher. Sa femme était étendue sur un canapé, où Betsy l’étouffait à moitié, sous prétexte de la ranimer. L’enfant criait et se démenait sur le tapis. La vieille Shum hurlait comme un chien qui aboie à la lune.

— Me dira-t-on la cause de tout ce tapage ? demanda Altamont.

— Vous la connaissez mieux que nous, répliqua la belle-mère. C’est votre conduite qui met la pauvre enfant dans cet état.

— Comment ça, s’il vous plaît ?

— Osez-vous le demander ?… Elle sait tout, monsieur ! Elle sait que vous êtes un affreux bigame !

Altamont parut hésiter un moment ; mais bientôt, ouvrant la porte toute grande, il prit Betsy par les épaules et la poussa hors de la chambre ; puis il s’avança vers Mme Shum, afin de lui faire prendre le même chemin.

— Mon enfant ! répétait la marâtre, tandis que mon maître l’envoyait, bon gré mal gré, rejoindre miss Betsy.

— John ! me cria-t-il… (je venais, par discrétion, de me retirer au bas de l’escalier)… reconduisez ces dames, et désormais ne leur ouvrez plus la porte.

J’obéis avec empressement, et je me hâtai de remonter, devinant qu’il allait y avoir une explication orageuse.

— Mary, disait Altamont, lorsque je revins à mon poste d’observation, tu n’es plus du tout l’enfant confiante que j’ai connue à Pentonville. Ta mère et tes belles-sœurs auraient fini par te gâter. C’est pourquoi je les ai mises à la porte.

— Tu sais bien que c’est le mystère dont tu t’entoures qui me rend si malheureuse… Pourquoi me quittes-tu tous les jours pendant huit heures ?

— Pourquoi ?… Parce que je ne trouve pas sous mon oreiller l’argent dont nous avons besoin pour vivre.

La conversation continua sur ce ton pendant près d’une heure. Elle se termina pour la première fois par une belle et bonne querelle. Je m’y attendais depuis quelque temps, car il n’est pas naturel que deux époux restent onze grands mois sans se disputer. Altamont, fatigué de l’obstination de sa femme, finit par abandonner la place. Il sortit en disant que, puisqu’on faisait un enfer de sa maison, il allait s’amuser ailleurs. En effet, il s’amusa si bien qu’il ne rentra qu’à trois heures du matin, sans chapeau, gris comme un Polonais.

A dater de ce jour, tout alla de travers dans notre ménage. On s’adressait à peine la parole pendant les repas. Monsieur sortait plus tôt et rentrait plus tard. — Madame, dévorée par la jalousie et la curiosité, ne faisait rien pour le ramener.

La belle-mère, malgré la scène dont j’ai parlé, n’en continua pas moins à venir en cachette à Islington le plus souvent possible, afin d’empêcher une réconciliation. Le père Shum avait conservé ses grandes et ses petites entrées chez son gendre ; il venait nous voir trois ou quatre fois par semaine. Ces jours-là il déjeunait, goûtait, dînait et soupait avec nous. L’ex-marin avait un grand faible pour les liqueurs fortes, ce qui m’obligeait fréquemment à le reconduire chez lui. Plus d’une fois je le laissai à moitié chemin, allongé dans le ruisseau, la tête mollement appuyée sur le trottoir. Par malheur, ces leçons ne lui profitaient guère et il recommençait à la première occasion.

Or, le 10 janvier 18.. (je me rappelle la date parce que Shum me donna un écu ce jour-là), tandis que le vieux bonhomme et son gendre buvaient leur grog après dîner, mon maître dit en frappant sur l’épaule de son hôte :

— Beau-père, je vous ai vu deux fois près de la Banque ce matin.

— Tiens, voilà qui est drôle ! remarqua Shum. Comment avez-vous fait pour me voir deux fois ? Je m’y suis rendu en voiture ; je n’ai fait que descendre pour aller toucher mon argent et je suis remonté dans le fiacre une demi-heure après… Vous étiez donc près de la Banque ?

Altamont toussa ; puis, au lieu de répondre, il parla de la situation politique et d’une girouette qu’il voulait faire placer sur le toit de sa maison.

— Mais, mon ami, interrompit Mary, comment donc as-tu fait pour voir papa deux fois ? Est-ce que tu l’as attendu devant la Banque ?

Altamont chercha encore à détourner la conversation ; mais sa femme revint à la charge.

— Tu étais donc près de la Banque, mon cher Frédéric ? Que faisais-tu là ? répéta-t-elle.

Mon maître, poussé à bout, s’en fut se coucher. Shum, qui venait de vider son neuvième verre de grog, eut besoin de mon appui pour retourner à Pentonville.

— Comment diable a-t-il donc pu me voir deux fois ? se demandait-il tout le long de la route.

IV
LE POT AUX ROSES

Le lendemain, Altamont ne fut pas plus tôt dehors, que madame, au lieu de s’enfermer selon son habitude, sortit de son côté pour se rendre à Pentonville. Après une longue conférence, elle monta en voiture avec sa belle-mère et se fit descendre non loin de la Banque. Les deux femmes passèrent une partie de la journée à rôder dans les environs de cet édifice enfumé. Elles rentrèrent enfin, désespérées de n’avoir rien appris.

Ces expéditions se renouvelèrent chaque jour. Jamais Mme Shum n’avait tant fait voyager sa poussive personne, qui semblait être devenue inaccessible à la fatigue. Betsy la remplaçait quelquefois ; mais c’était toujours la Banque qui avait le privilége de les attirer ; elles s’y dirigeaient aussi naturellement que les omnibus.

Enfin la vieille Shum arriva un matin chez nous, le visage rayonnant. J’avais remarqué sa mine triomphante, et je résolus de découvrir le motif de cet air.

— Mary, où est l’argent que ton mari t’a donné hier soir ? demanda la vieille d’un ton mystérieux.

La porte était fermée, mais je regardais par le trou de la serrure.

— L’argent, maman ? répondit Mary d’un air surpris.

— Oui, la monnaie qu’il t’a remise hier.

On se rappelle qu’Altamont remettait chaque soir à sa femme une grosse poignée de pièces blanches. Mary tira sa bourse, dont elle fit tomber sur les genoux de sa belle-mère une quantité de menue monnaie d’argent.

— La voici ! la voici ! s’écria madame Shum. Victoire ! victoire !… Une pièce de douze sous du temps de la reine Anne… La marque y est.

— Quelle marque ?

— Silence pour aujourd’hui !… Viens me prendre demain matin ; tu sauras TOUT ! D’ici là, sois discrète !

Mary fut d’une discrétion exemplaire ; il est vrai qu’elle avait de fort bonnes raisons pour cela, attendu qu’elle ne savait rien. Elle se garda bien de manquer au rendez-vous. Dès que son mari eut le dos tourné, elle monta dans un fiacre et alla trouver sa belle-mère. Elles sortirent bientôt pour se diriger vers le but habituel de leurs promenades, et je les suivis à une distance respectueuse. A peine fûmes-nous arrivés en face de la Banque, que madame Altamont perdit connaissance et tomba sur le pavé boueux.

Bousculant un vieux balayeur qui s’éloignait à la hâte, je m’élançai pour relever ma maîtresse, et j’appelai un fiacre où je déposai mon précieux fardeau. La vieille Shum, ayant fait tout le mal qu’elle pouvait, entra chez un pâtissier pour se reposer en buvant quelques verres de liqueur ; quant à moi, je grimpai sur le siége et je rentrai à la maison avec ma maîtresse.

Cette nuit-là, Altamont, au lieu de rentrer tard, jugea à propos de ne pas rentrer du tout. Le lendemain, il envoya à Pentonville un commissaire-priseur, qui fit l’inventaire du mobilier, et colla sur la porte une affiche annonçant que la maison était à vendre. Je ne comprenais rien à tout cela. Ce qui m’étonnait le plus, c’est que ma maîtresse, loin de continuer à pleurer, se montrait aussi gaie qu’un pinson.

Altamont lui avait écrit ; mais la lettre ayant été remise par le commissaire-priseur en personne, il m’avait été impossible d’en prendre connaissance.

Au bout de trois jours, mon maître reparut, pâle et défait, les yeux caves, les joues creuses. La gaieté de madame sembla lui causer autant de joie que de surprise. On eût dit qu’il s’attendait à la trouver plus morose et plus larmoyante que jamais.

— Mary, dit-il tendrement, j’ai vendu ma place ; la somme qu’elle m’a rapportée, jointe à mes économies et au prix de notre maison, nous permettra de vivre confortablement à l’étranger… Mais maintenant que tu sais tout, me pardonneras-tu de t’avoir caché ma profession ?

— Bah ! puisque tu n’aimes que moi, puisqu’il n’est pas vrai que tu aies une autre femme, cela m’est bien égal que tu sois un…

Au lieu d’achever sa phrase, elle lui sauta au cou et l’embrassa à plusieurs reprises… Il n’y a que les femmes pour trouver des réticences aussi agaçantes !

Ah çà ! dira le lecteur intrigué, quel est donc ce mystère ? Apprends-nous-le, ce secret plein d’horreur !

Je frémis de l’avouer !… Je rougis d’avoir servi un pareil maître !… M. Altamont balayait un passage dans le macadam pour les piétons allant de la Banque à Cornhill et de Cornhill à la Banque !… Il se déguisait si bien que madame Shum, pour être sûre de son fait, avait eu besoin de la pièce marquée retrouvée dans la bourse de Mary.

Ai-je besoin d’ajouter que je demandai immédiatement mon compte ?

Je ne cachai pas à Altamont le motif qui m’obligeait à le quitter. Je lui dis sans détour qu’un homme qui se respecte ne saurait rester au service d’un balayeur. Eh bien, croiriez-vous qu’au lieu d’admirer ma franchise et mon noble orgueil, il se mit à rire et me congédia avec un coup de pied ? Je ne devais certes pas m’attendre à beaucoup de savoir-vivre de la part d’un individu tombé aussi bas, et pourtant son procédé me blessa plus que je ne saurais dire.

Quelques années plus tard, je rencontrai à Baden-Baden monsieur et madame Frédéric Altamont, qui passaient pour des gens comme il faut. Cela me donna à penser. Je reconnus que j’avais eu tort de les mépriser ; car le public, toujours prêt à vous aider à manger vos écus, ne s’inquiétera pas de savoir si vous les avez ramassés dans une fabrique d’eau de rose ou dans un égout.

Cependant, honteux d’un contact même involontaire avec ce grossier personnage, et, voulant me relever dans ma propre estime, je jurai de ne servir désormais que des membres de l’aristocratie.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE
UN PARFAIT GENTILHOMME

I
JE COUPE, ATOUT ET ATOUT

Je ne tardai pas à trouver un nouveau maître, et un maître que je ne rougirai jamais d’avoir servi. Ce ne fut pas sans un certain sentiment d’orgueil que je devins le valet de chambre de l’Honorable[3] Hector-Percy Cinqpoints, septième fils du comte de Crabs, pair d’Angleterre.

[3] Titre auquel ont droit les fils d’un pair d’Angleterre.

Cinqpoints était avocat, bien qu’il n’eût jamais plaidé une cause ni parcouru le plus mince dossier. Il attendait avec patience que les whigs, alors au pouvoir, voulussent bien créer à son intention quelque bonne petite sinécure. Son père avait débuté sur la scène politique dans un rôle de libéral enragé ; mais, depuis lors, il avait toujours suffi d’une crise ministérielle pour lui faire changer d’opinion. N’étant pas riche, lord Crabs se voyait forcé de voter tantôt blanc, tantôt noir, afin de pouvoir soutenir la dignité de son rang et obtenir des places lucratives pour messieurs ses fils.

— Il n’est pas facile, remarquait plaisamment cet aimable vieillard, d’être bon pair, lorsqu’on a beaucoup d’enfants et beaucoup de dettes.

Le bruit courait que le comte de Crabs nous servait une pension de dix mille francs par an. C’était fort généreux de la part d’un homme qui, tant de fois déjà, avait fait à sa famille le sacrifice de ses opinions politiques ; seulement, j’ai tout lieu de croire que mon maître, bien qu’il fût trop bon fils pour démentir cette rumeur, ne touchait que bien rarement la rente paternelle. Cependant il ne manquait jamais d’argent ; car les gens comme il faut ont mille manières de subvenir à leurs dépenses dont la vile multitude ne se doute pas.

On voyait dans son salon une longue pancarte où les noms de ses ancêtres se lisaient en lettres rouges sur les branches d’un chêne planté dans le ventre d’un homme d’armes. Il appelait cela son arbre généalogique. Je ne sais pas au juste ce que c’est que cet arbre, n’en ayant jamais vu qu’en peinture ; mais je soupçonne fort que c’est là ce qui lui permettait de vivre comme il faisait. S’il ne se fût pas appelé l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints, peut-être l’aurait-on pris pour un simple escroc, car il jouait beaucoup et ne perdait que lorsqu’il voulait bien s’en donner la peine. Pour un homme de basse extraction une pareille profession est fort dangereuse ; mais, lorsqu’un véritable gentilhomme consent à l’embrasser, il ne saurait manquer d’y gagner beaucoup d’argent. Il est vrai que le plus habile ne tarde pas à y laisser sa réputation, et alors l’état ne rapporte plus que de maigres profits, assaisonnés de soufflets et de condamnations infamantes.

Mon maître n’en était pas là. Jusqu’à ce jour, il avait eu le talent de plumer ses victimes sans les faire crier. Sachant combien les oiseaux de Thémis sont coriaces, il cultivait aussi peu la connaissance des hommes de loi que celle du code ; mais, afin d’ajouter à sa respectability en ayant l’air de s’occuper de sa profession, il habitait le quartier des avocats, et daignait parfois mettre la main sur quelque pigeon roturier qui s’aventurait dans son dangereux voisinage.

De ce nombre fut le pauvre Thomas Dakins, Esq.[4], étudiant en droit, récemment installé dans la maison que nous habitions, et dont Cinqpoints ne tarda pas à convoiter le plumage argenté. Ce jeune imprudent eût mieux fait de ne jamais venir au monde que de planer sous les serres d’un oiseleur aussi impitoyable ; car il fut bientôt complétement ruiné, grâce aux efforts combinés de mon maître et du sieur Richard Blewitt, dont le nom, gravé sur une plaque de cuivre, se lisait sur la porte d’un appartement voisin du nôtre.

[4] Le titre d’esquire, écuyer, affecté dans l’origine aux aspirants chevaliers et plus tard à certains propriétaires fonciers, se donne aujourd’hui à tout Anglais vivant de ses rentes ou exerçant une profession libérale ; en un mot, à celui que les paysans nomment un monsieur. Cette désignation s’écrit en abrégé à la suite du nom.

(Note du traducteur.)

Dakins quittait à peine l’université d’Oxford, où il avait obtenu quelques succès académiques. La mort de ses parents venait de le rendre maître d’une fortune assez ronde, lorsque sa mauvaise étoile lui inspira l’idée de s’abriter sous le même toit que son ex-camarade Blewitt.

Malgré l’espèce d’intimité qui s’était établie entre le groom de ce dernier et moi, nos maîtres ne se voyaient pas. Je n’entends pas par là qu’ils devenaient aveugles dès qu’ils se rencontraient ; je veux seulement dire qu’ils feignaient de ne pas se connaître. Cette explication s’adresse à ceux de mes lecteurs qui, moins heureux que moi, n’ont pas eu l’occasion de se familiariser avec le langage du grand monde.

Du reste, ils se ressemblaient trop peu pour se rapprocher sans un motif intéressé. Cinqpoints, aristocrate jusqu’au bout des ongles et assez joli garçon, s’habillait avec une élégante simplicité, tout en changeant de toilette trois fois par jour ; il avait des mains de femme, une voix doucereuse, une figure un peu jaune et un regard qui vous arrivait de côté. Il marchait toujours du même pas, disait rarement un mot plus haut que l’autre, et savait mêler à son affabilité une certaine dose de roideur. Blewitt, au contraire, avait le sans-gêne d’un campagnard. Il portait des vestes de chasse, mettait son chapeau de travers, hantait les tavernes, donnait des poignées de main aux jockeys, jurait comme un païen et vous frappait sur l’épaule en manière de bonjour. Bref, il avait l’air d’un gros mauvais sujet, d’un joyeux compagnon plein de franchise et d’entrain, d’un de ces viveurs incorrigibles qui s’écrient encore à quarante ans : Il faut bien que jeunesse se passe !

En général, les chevaliers d’industrie se connaissent d’instinct, sinon de réputation. D’ailleurs, Cinqpoints et Blewitt, bien que volant chacun dans une sphère différente, s’étaient rencontrés aux courses et dans quelques réunions de joueurs. Jusqu’à ce jour, mon noble maître, qui savait ce qu’il se devait à lui-même, n’avait point voulu se compromettre en fréquentant un escroc de bas étage ; mais, peu de temps après l’installation de Dakins, il commença à se montrer fort affable envers son voisin. Le motif de ce changement de conduite saute aux yeux : ayant deviné les intentions de Blewitt à l’égard du nouveau locataire, Cinqpoints voulait avoir sa part du butin.

— John, quel est donc ce voisin qui a une passion si malheureuse pour le flageolet ? me demanda-t-il un matin.

— Il se nomme Dakins, monsieur : c’est un jeune homme fort riche et un ami intime de M. Blewitt.

Cinqpoints ne poussa pas plus loin cet interrogatoire ; il en savait déjà assez. Un sourire diabolique dérida son visage, où je pus lire le raisonnement que voici :

1o Un jeune homme qui cultive le flageolet est incapable d’avoir inventé la poudre ;

2o Blewitt est un escroc ;

3o Lorsqu’un escroc et un joueur de flageolet deviennent inséparables, c’est ce dernier qui doit payer les violons.

L’Honorable Percy Cinqpoints était bien fin ; mais je voyais aussi clair que lui, malgré ma jeunesse. Les gentilshommes, fort heureusement, n’ont pas accaparé tout l’esprit dont le bon Dieu a fait ici-bas une distribution si inégale. Nous étions quatre valets dans notre escalier, et je vous assure que nous savions bien des choses dont personne ne se doutait au dehors. Dès que nos maîtres avaient le dos tourné, nous furetions partout, et nous nous communiquions nos découvertes. Nous lisions la plupart des lettres qu’ils recevaient ou qu’ils écrivaient. Nous avions des clefs pour chaque armoire et pour chaque meuble. Le lecteur croira sans doute que je me vante, car on ne rend guère justice aux domestiques ; on les accuse même de ne pas s’intéresser aux affaires de leurs maîtres. J’ignore si la livrée a dégénéré depuis l’époque où j’ai cessé d’en faire partie ; mais je puis affirmer que, de mon temps, nous n’avions rien de plus à cœur que de découvrir les secrets de monsieur ou de madame.

Je retrouve dans mes papiers deux documents qui prouvent la vérité de ce que je viens d’avancer. L’idée de dresser l’état des finances de nos maîtres respectifs nous ayant été suggérée par le valet de chambre d’un avocat célèbre, qui avait la manie de rédiger des notes à propos de tout, le document no I me fut remis par le groom de Richard Blewitt, en échange d’une copie du no II, que l’on trouvera un peu plus loin.

No I

Résumé des dépenses de Richard Blewitt, Esq., pendant l’année 18.., d’après les notes, reçus, lettres et autres papiers trouvés dans ses poches ou dans ses tiroirs.

Intérêt de diverses dettes contractées à Oxford F. 4,300
Loyer 1,600
Gages de M. son groom 600
Pension de notre cheval 1,750
Item d’une certaine dame, qui trompe monsieur comme si elle avait affaire à un honnête homme 6,000
Argent de poche, environ 2,500
Mangeaille, marchand de vin, tailleur, etc., environ 5,000
Total 21,750

En fait de revenu, Richard Blewitt ne possédait qu’une rente d’environ cinq mille francs que lui faisait son honnête homme de père ; mais nous savons qu’un gentleman adroit, qui n’est pas trop fier pour fréquenter les jockeys et les tripots, ne doit jamais se trouver embarrassé pour gagner ses quinze ou vingt mille francs par an.

Mon maître, qui voyait une meilleure société que son collègue, dépensait naturellement beaucoup plus et payait beaucoup moins. Les fournisseurs étaient trop heureux de faire crédit au fils d’un pair du royaume. Les boutiquiers anglais savent honorer l’aristocratie, et sont toujours prêts à se mettre à genoux devant un lord[5]. Ils respectent jusqu’à la livrée d’un grand seigneur. — Je parle ici, bien entendu, de la livrée proprement dite, et non de celle que le grand seigneur endosse parfois lui-même en acceptant quelque fonction bien rétribuée. Grâce au prestige de son nom, l’Honorable Percy Cinqpoints n’a pas payé un sou à qui que ce soit, du moins à ma connaissance, durant son séjour à Londres. Aussi, le total de ses dettes formait-il un chiffre assez rond, ainsi que le démontre le second document annoncé.

[5] En Angleterre, les boutiquiers n’ont pas le monopole de cette adoration. Assez récemment on a vu un membre du parlement dire, dans un petit speech adressé à un colonel de cavalerie qui a servi en Crimée : « Quoique pair d’Angleterre, vous n’avez pas hésité à obéir à vos chefs. » Il est clair qu’aux yeux roturiers de l’orateur, un pair d’Angleterre est un être supérieur au commun des mortels et que s’il daigne accepter la paye d’un colonel et remplir les devoirs de l’emploi, il a bien mérité de la patrie.

(Note du traducteur.)

No II

Situation financière de l’Honorable Percy Cinqpoints, au mois d’août 18…

Fr.  C.
Compte à notre débit au club de Crockford 68,775 »
Billets et lettres de change en circulation (nous ne les en retirions presque jamais) 124,075 »
Notes de vingt et un tailleurs 26,172 90
Item de trois marchands de chevaux 10,050 »
Item de deux carrossiers 7,836 75
Dettes oubliées à Cambridge 34,832 80
Mémoires de divers fournisseurs 12,675 35
Total 298,417 80

Le document ci-dessus m’a paru digne d’être conservé ; la plèbe, toujours avide de savoir ce qui se passe dans le grand monde, ne sera pas fâchée de connaître la somme à laquelle peuvent s’élever les dettes d’un parfait gentleman.

Mais je digresse… Il est temps de retourner à notre pigeon.

Mon maître, le jour même où je lui avais donné les renseignements en question, se trouva face à face dans l’escalier avec Blewitt qui, debout sur le pas de sa porte, était en train d’allumer un cigare et s’apprêtait sans doute à faire une visite matinale à l’infortuné amateur de flageolet. Cinqpoints, au lieu de le couper selon son habitude, s’avança avec un sourire des plus gracieux et lui tendit sa main gantée, en disant :

— Eh parbleu ! mon cher monsieur Blewitt, puisque je suis assez heureux pour vous rencontrer, j’ai bien envie de vous adresser des reproches !… Entre voisins, on ne devrait point rester aussi longtemps sans se voir.

Blewitt parut d’abord flatté, puis surpris, puis soupçonneux.

— En effet, je crois que nous aurions pu nous voir plus souvent, répondit-il d’un ton ironique.

— Si je ne me trompe, je n’ai pas eu le plaisir de me trouver avec vous depuis ce fameux dîner de sir Georges Lansquenet, reprit Cinqpoints sans se laisser intimider par cette rebuffade. La charmante soirée ! Quels vins exquis et quelles bonnes chansons surtout !… Je me rappelle encore celle que vous nous avez chantée. D’honneur, c’est la plus jolie chose de ce genre que j’aie entendue de ma vie. J’en parlais encore hier au duc de Doncastre… Vous connaissez le duc, je crois ?

— Non, répliqua Blewitt en lançant une épaisse bouffée de tabac.

— Vous m’étonnez. Je veux être pendu, Blewitt, si le duc ne sait pas par cœur tous vos bons mots.

La bouderie de Blewitt dura quelque temps encore ; mais il finit par faire le gros dos et par prendre pour pain bénit les atroces flagorneries que débitait son collègue en industrie. Lorsque ce dernier s’aperçut qu’il avait produit l’impression voulue, il s’écria :

— Ah çà, mon cher Blewitt, où donc trouvez-vous des cigares comme celui-là ? Il a un parfum qui me donne des envies, à moi qui ne suis pas fumeur. En auriez-vous un pareil à m’offrir ?

— Oui, parbleu ! Faites-moi donc le plaisir d’entrer chez moi.

Une heure après, Cinqpoints remonta chez nous beaucoup plus jaune que de coutume. J’ai vu quelques chiens malades dans le cours de mon existence, jamais je n’ai vu un animal aussi ignoblement indisposé que mon honorable maître. Malgré l’horreur que lui inspirait le tabac, il venait de fumer un cigare tout entier.

Vous devinez qu’il ne s’était pas livré pour rien à ce délassement antipathique.

Lorsque notre voisin eut fermé sa porte, le bruit de la conversation avait naturellement cessé d’arriver jusqu’à moi ; mais, grâce aux observations de mon camarade, le groom de M. Blewitt, j’ai pu renouer le fil de l’entretien.

Cinqpoints, après avoir caressé de nouveau la vanité de son confrère, s’était mis à parler de ce jeune locataire qui jouait si bien du flageolet ; puis il avait ajouté, comme en passant, que lorsqu’on demeurait porte à porte, on devait se connaître, et que d’ailleurs il serait très-heureux d’être présenté à un ami de M. Richard Blewitt.

Ce dernier aperçut alors le piége qu’on lui tendait, et, honteux de s’être laissé prendre aux compliments mielleux de Cinqpoints, refusa obstinément de donner dans le panneau.

— J’ai connu ce Dakins à l’Université, répondit-il. Entre nous, ce n’est pas une de ces connaissances que l’on tienne beaucoup à cultiver. Il m’a fait une visite, je la lui ai rendue, et je compte m’en tenir là. Son père vendait des bottes, ou du fromage, ou quelque chose de ce genre… j’ignore au juste sa spécialité ; mais il est clair que ce garçon n’est le fils de personne, et vous sentez que je ne me soucie guère de le fréquenter.

Bref, l’habileté de mon maître échoua ; il dut lever la séance, ayant fumé son cigare en pure perte.

— Peste soit du butor ! s’écria-t-il en se jetant sur un divan. C’était bien la peine de m’empoisonner avec son infernal tabac !… Ah ! il croit plumer à loisir ce jeune homme ; mais je préviendrai sa victime !

Cette menace m’amusa tellement que je manquai d’étouffer (derrière la porte, bien entendu) d’une envie de rire rentrée. Dans le langage de Cinqpoints, prévenir les gens voulait dire faire mettre un cadenas à l’écurie, après avoir volé le cheval.

Pas plus tard que le lendemain, mon maître fit connaissance avec Dakins, au moyen d’un petit stratagème qui donnera la mesure de son talent. La comédie fut improvisée et représentée le même matin.

Depuis quelque temps déjà, le droit, la poésie et le flageolet ne suffisaient plus à remplir l’existence du jeune étudiant. Le perfide Blewitt le conduisait par un chemin fleuri vers le gouffre du désordre. En termes plus clairs, il le menait chaque soir dans des tavernes où ils se livraient ensemble à des études comparées sur le porter, l’ale, le gin, et les autres spiritueux que l’on débite dans ces sortes d’établissements. Or, l’homme est pétri d’une argile qu’il ne faut pas humecter outre mesure ; pour peu qu’on passe une moitié de la nuit à l’arroser, on ressent le lendemain un certain malaise ; on a besoin, pour se remettre, d’un petit repas bien affriolant. Aussi rencontrait-on chaque matin dans notre escalier un garçon de restaurant qui apportait de quoi rafraîchir le gosier desséché du jeune Dakins.

Une circonstance aussi triviale en apparence n’eût sans doute pas frappé un esprit vulgaire, mais elle n’avait pas échappé à mon maître. Ce fut là-dessus qu’il basa son plan d’attaque. Le lendemain de son entrevue avec Blewitt, il m’envoya acheter un de ces pâtés que les Français fabriquent avec certains volatiles atteints d’une maladie de foie. Je rapportai le précieux comestible emballé dans une espèce de tambour. Savez-vous ce que Cinqpoints me fit écrire sur la boîte ?… J’aime mieux vous le dire tout de suite, car vous ne devineriez jamais… J’écrivis en toutes lettres :

A l’Honorable Percy Cinqpoints, avec les compliments empressés du prince de Talleyrand.

— Quel horrible griffonnage ! s’écria mon maître en contemplant ma calligraphie. Mais, bah ! cela n’en vaut que mieux… Tous les grands hommes écrivent comme des chats.

Ce jour-là, par le plus grand des hasards, Cinqpoints sortit de bonne heure, au moment où on montait le déjeuner de Dakins. Contre son habitude, il était gai comme un pinson, et fredonnait un air d’opéra en faisant tourner sa canne entre ses doigts. Il descendait très-vite, et (toujours par le plus grand des hasards) sa canne donna au beau milieu du plateau. Voilà les assiettes, les viandes, le vin, l’eau de Seltz qui se mettent à dégringoler de marche en marche pour ne s’arrêter qu’au bas de l’escalier. A la vue de ce malheur, Cinqpoints accabla d’injures le garçon ébahi, et se hâta de remonter.

— Voilà une fâcheuse aventure, John ! me dit-il. Tâchons de réparer ma maladresse.

Je ne devinai pas encore où il voulait en venir. Il s’assit devant son secrétaire et écrivit quelques lignes, qu’il cacheta à ses armes.

— Tiens, continua-t-il en me tendant la lettre, porte ce billet à M. Dakins avec le pâté que tu as acheté hier… Si tu as le malheur de dire d’où il vient, je promets de te casser ma canne sur les épaules.

Une pénible expérience m’ayant démontré que ces sortes de promesses étaient les seules que Cinqpoints se piquât de tenir, j’exécutai ma commission avec zèle et discrétion. Dakins me fit attendre la réponse un grand quart d’heure. Voici cette correspondance, écrite à la troisième personne, ainsi que cela se pratique dans le grand monde :

L’HONORABLE H. P. CINQPOINTS A T. DAKINS, ESQ.

« L’honorable Hector-Percy Cinqpoints, en présentant ses compliments à Monsieur Thomas Dakins, ose espérer que son voisin voudra bien lui pardonner sa maladresse de tantôt, et lui permettre de chercher à la réparer. Si Monsieur T. Dakins daigne accepter le pâté ci-joint (envoi d’un gastronome célèbre), M. Cinqpoints n’aura pas le remords d’avoir privé un voisin de son repas habituel.

» Mardi matin. »

RÉPONSE DE T. DAKINS, ESQ.

« M. Thomas Dakins a l’honneur de présenter ses compliments à l’Honorable H. P. Cinqpoints, et s’empresse de le remercier de l’aimable façon dont il vient de réparer un accident qu’il pouvait regarder comme pardonné d’avance. Cet accident, que l’Honorable H. P. Cinqpoints semble regretter, serait un des plus heureux événements de la vie de M. Thomas Dakins, si son voisin daignait mettre le comble à sa générosité en venant partager le déjeuner dont il a fait les frais.

» Mardi matin. »

J’ai ri plus d’une fois en relisant ces deux épîtres. La bourde à propos du prince de Talleyrand avait complétement réussi. Le trop jeune Dakins était devenu pourpre de plaisir en parcourant la lettre de mon maître ; il avait déchiré plusieurs brouillons avant d’être satisfait de sa réponse. Je ne sais s’il finit par être content de lui ; dans tous les cas, Cinqpoints fut enchanté, sinon du style, du moins du sens de la réplique. Inutile d’ajouter qu’il s’empressa d’accepter la gracieuse invitation de son voisin.

Le pâté entamé, une conversation amicale ne tarda pas à s’engager entre les deux convives. L’honorable invité s’extasia devant le goût exquis de Dakins, admirant ses meubles, ses connaissances classiques, la coupe de son habit et son talent sur le flageolet. Lorsqu’il offrit à son hôte de le présenter au duc de Doncastre, l’infortuné pigeon fut ensorcelé du coup. Pauvre garçon ! Si sa naïveté ne me faisait pas tant rire, je la respecterais. Je tiens de bonne source qu’il se rendit le jour même chez le tailleur à la mode, afin de commander un habillement complet pour faire son entrée dans le monde aristocratique.

La conversation commençait à languir, lorsque Richard Blewitt s’annonça en ouvrant la porte d’un grandissime coup de pied.

— Tom, mon vieux, comment va ce matin ? cria-t-il.

Au même instant il aperçut son collègue : sa mâchoire s’allongea à vue d’œil ; de rouge qu’il était il devint blême, puis écarlate.

— Eh ! bonjour donc, mon cher monsieur Blewitt ! Nous parlions justement de vous, et notre aimable voisin faisait votre éloge, dit Cinqpoints avec un sourire et un geste pleins d’affabilité.

Blewitt se laissa tomber sur un fauteuil, ne cherchant pas à cacher sa mauvaise humeur. Il s’agissait de savoir lequel des deux quitterait le premier la place ; mais Blewitt n’était pas de force à ce jeu-là contre mon maître. Inquiet, maussade, silencieux, il laissa le champ libre à son collègue, qui se montra plein de verve et d’esprit ; si bien que le nouveau venu abandonna bientôt la partie, et se leva en prétextant un mal de tête. A peine fut-il dehors, que Cinqpoints le suivit, et, lui prenant le bras, l’invita à monter chez lui. Dès qu’ils furent installés dans le salon, j’appliquai mon oreille contre la porte. Malgré la politesse exquise de mon maître, qui se déclarait enchanté d’avoir renoué connaissance avec son voisin, Blewitt ne paraissait nullement disposé à se laisser amadouer. Enfin, au moment où Cinqpoints lui débitait une histoire à propos de l’éternel duc de Doncastre, le butor éclata :

— Que le diable vous crève, vous et vos ducs ! Allons, allons, monsieur Cinqpoints, votre titre ne m’en impose pas, à moi ! Je vous connais, et je vois maintenant pourquoi il vous a plu de devenir si poli tout d’un coup… Vous voudriez plumer ce petit Dakins ? Mais, sacrebleu, je suis là pour déranger votre jeu !… Gardez vos amis, monsieur, et laissez-moi les miens.

— Je vous connais tout aussi bien que vous pouvez me connaître, répondit mon maître sans élever la voix : escroc de bas étage, vous êtes un poltron de premier ordre. Je vous conseille donc de ne pas parler trop haut : d’abord, cela est de fort mauvais ton ; ensuite, vous m’obligeriez à vous souffleter…

— Sacrebleu ! interrompit Blewitt.

— A vous souffleter en public, continua tranquillement Cinqpoints, et même à vous loger une balle dans le corps, dans le cas, peu probable, où vous jugeriez à propos de faire le méchant. Je vous avoue qu’il me serait fort pénible d’en venir à de pareilles extrémités, car j’ai pour système d’éviter autant que possible les esclandres ; mais la chose dépend de vous. Voici mes conditions : vous avez déjà gagné deux mille écus à ce jeune homme ; eh bien, je serai bon prince : je consens à oublier le passé, pourvu qu’à l’avenir nous partagions les bénéfices.

Il y eut une pause dans la conversation à la suite de ces compliments à brûle-pourpoint. Il paraît que Blewitt réfléchissait.

— Décidez-vous, reprit enfin Cinqpoints ; si vous gagnez encore un sou à Dakins sans ma permission, je le saurai, et vous aurez affaire à moi.

— Me décider, me décider, c’est facile à dire !… Sacrebleu ! je trouve vos conditions fort dures… Que diable ! puisque c’est moi qui ai levé le gibier, c’est à moi qu’il appartient.

— Monsieur Blewitt, vous prétendiez hier ne pas vouloir fréquenter ce jeune homme, et il m’a fallu inventer toute une comédie, afin de faire sa connaissance. Je voudrais bien savoir en quoi l’honneur m’oblige à vous le céder ?

L’honneur ! c’était charmant d’entendre Cinqpoints prononcer ce mot ! Je fus presque tenté de prévenir le jeune Dakins du complot qui se tramait ; mais je ne cédai pas à cette mauvaise inspiration.

— Fi donc, John ! me dis-je ; si ces deux gentilshommes ignorent ce que c’est que l’honneur, toi, tu le sais. L’honneur consiste à ne pas trahir les secrets d’un maître, avant d’avoir reçu son congé… Après, c’est autre chose, l’obligation cesse de plein droit.

Bref, le lendemain, il y eut grand dîner chez nous ; — potage à la bisque, turbot sauce homard, gigot de pré salé, coqs de bruyère, macaroni au gratin, plum-pudding, fruits, etc., le tout arrosé de vin de Champagne, de Porto et de Bordeaux. Il n’y avait que trois convives : c’est-à-dire l’Honorable H. P. Cinqpoints, Richard Blewitt et Thomas Dakins. C’était un vrai chef-d’œuvre que ce repas, et je vous réponds que nous autres messieurs de l’antichambre nous y fîmes honneur. Le jeune homme de M. Blewitt mangea tant de gibier (lorsqu’on le rapporta à la cuisine), que je crus qu’il en serait malade. Le groom de Dakins, qui n’avait guère plus de treize ans, se régala si copieusement de macaroni et de plum-pudding, qu’il se crut obligé d’avaler en guise de dessert deux des pilules digestives de son maître, qui faillirent l’achever… Mais je digresse encore : je parle de l’office, tandis que je devrais m’occuper du salon.

Le croirait-on ? Après avoir bu huit ou dix bouteilles de vin à eux trois, les convives se mirent à jouer à l’écarté. Ce jeu se joue à deux ; par conséquent, lorsqu’on est trois, le troisième reste les bras croisés à regarder les autres. On commença par jouer trois francs la fiche et vingt-cinq francs la partie, et à minuit on ne s’était pas fait grand mal. Dakins gagnait cinquante francs et Blewitt trente-six.

Après souper (je leur avais servi du champagne et des grillades), les enjeux furent plus élevés. On paria vingt-cinq francs la fiche et cent vingt-cinq francs la partie. Je songeai aux compliments que mon maître et Blewitt avaient échangés le matin, et je crus que l’heure de Dakins venait de sonner. Eh bien, pas du tout. Il continua à gagner ; Blewitt pariait pour lui, l’aidait de ses conseils et jouait de son mieux. A la fin de la soirée, qui n’arriva que vers cinq heures du matin, je rentrai dans le salon ; Cinqpoints examinait une carte sur laquelle il avait inscrit le nombre de parties et de points perdus.

— Je n’ai pas été en veine ce soir, disait-il… Blewitt, je vous dois… voyons un peu… mille vingt-cinq francs, je crois ?

— Mille vingt-cinq, ni plus ni moins, répondit Blewitt.

— Je vais vous donner un mandat sur mon banquier, continua mon honorable maître.

— Allons donc ! rien ne presse, mon cher monsieur.

— Si, les dettes de jeu se payent sur l’heure, répliqua Cinqpoints, qui prit un carnet de banque et remplit un mandat qu’il remit à son collègue. Maintenant je vais régler avec vous, mon cher monsieur Dakins. Si vous aviez su profiter de votre veine, vous m’auriez gagné une somme assez ronde… Voyons, c’est très-facile à calculer… Treize fiches à vingt-cinq francs, cela fait trois cent vingt-cinq francs.

Cinqpoints tira treize souverains de sa bourse et les jeta sur la table, où ils produisirent en tombant cette musique si agréable à l’oreille du joueur qui gagne. La joie brillait dans les yeux de Dakins, sa main tremblait en ramassant l’or ; non qu’il fût avare, mais la fièvre du jeu commençait déjà à s’emparer de lui.

— Permettez-moi de dire que j’ai rarement rencontré un joueur de votre force, bien que je me pique d’avoir une certaine expérience, ajouta mon maître.

— Vous me flattez, mon cher monsieur Cinqpoints.