Note du transcripteur.
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Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 7
Henri IV (2e partie)
Henri V
Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1863
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HENRI IV
TRAGÉDIE
DEUXIÈME PARTIE
NOTICE
SUR LA DEUXIÈME PARTIE
DE HENRI IV
Henri V est le véritable héros de la seconde partie; son avénement au trône et le grand changement qui en résulte sont l'événement du drame. La défaite de l'archevêque d'York et celle de Northumberland ne sont que le complément des faits contenus dans la première partie. Hotspur n'est plus là pour donner à ces faits une vie qui leur appartienne, et l'horrible trahison de Westmoreland n'est pas de nature à fonder un intérêt dramatique. Henri IV mourant ne se montre que pour préparer le règne de son fils, et toute l'attention se porte déjà sur un successeur également important par les craintes et par les espérances qu'il fait naître.
Ce n'est pas tout à fait à l'histoire que Shakspeare a emprunté le tableau de ces divers sentiments. L'avénement de Henri V fut généralement un sujet de joie: Hollinshed rapporte que, dans les trois jours qui suivirent la mort de son père, il reçut de plusieurs «nobles hommes et honorables personnages,» des hommages et serments de fidélité tels que n'en avait reçu aucun des rois ses prédécesseurs [1], «tant grande espérance et bonne attente avait-on des heureuses suites qui par cet homme devaient advenir.» L'inconstante ardeur des esprits, entretenue par de fréquents bouleversements, faisait nécessairement d'un nouveau règne un sujet d'espérances; et les troubles qui avaient agité le règne de Henri IV, les cruautés qui en avaient été la suite, les continuelles méfiances qui devraient en résulter, portaient naturellement la nation à tourner les yeux vers un jeune prince dont, en ce temps de désordre, les déréglements choquaient beaucoup moins que ses qualités généreuses n'inspiraient de confiance. On attribuait d'ailleurs une partie de ces déréglements à la méfiance jalouse de son père, qui, en le tenant écarté des affaires auxquelles il se portait avec une grande ardeur, en lui ôtant même l'occasion de faire éclater ses talents militaires, avait jeté cet esprit impétueux dans des voies de désordre où les moeurs du temps ne permettaient guère qu'on s'arrêtât sans avoir atteint les derniers excès. Hollinshed attribue à la malveillance de ceux qui entouraient le roi Henri IV, non-seulement les soupçons qu'il était disposé à concevoir contre son fils, mais encore les bruits odieux répandus sur la conduite de ce prince. Il rapporte une occasion où le prince, ayant à se défendre contre certaines insinuations qui avaient mis la mésintelligence entre son père et lui, se rendit à la cour avec une suite dont l'éclat et le nombre n'étaient pas faits pour diminuer les soupçons du roi, et dans un costume assez singulier pour que le chroniqueur ait cru devoir en faire mention. C'était «une robe (a gowne, probablement un long manteau) de satin bleu remplie de petits trous en façon d'oeillets, et à chaque trou pendait à un fil de soie l'aiguille avec laquelle il avait été cousu.» Quoi qu'on puisse penser de la gêne des mouvements d'un homme vêtu d'une manière si inquiétante, le prince se jeta aux pieds de son père, et, après avoir protesté de sa fidélité, lui présenta son poignard, afin qu'il se délivrât de ses soupçons en le tuant, «et en présence de ces lords, ajouta-t-il, et devant Dieu au jour du jugement, je jure ma foi de vous le pardonner hautement.» Le roi attendri, jeta le poignard, embrassa son fils les larmes aux yeux, lui avoua ses soupçons, et déclara en même temps qu'ils étaient effacés. Le prince demanda la punition de ses accusateurs; le roi répondit que la prudence exigeait quelques délais, et ne punit point. Mais il paraît que l'opinion générale vengeait suffisamment le jeune prince; et sans croire précisément avec Hollinshed, qui d'ailleurs se contredit sur ce point, que Henri ait toujours eu soin «de contenir ses affections dans le sentier de la vertu», on est porté à supposer quelque exagération dans le récit des déportements de sa jeunesse rendus plus remarquables par la révolution subite qui les a terminés, et par l'éclat de gloire qui les a suivis.
Note 1:[ (retour) ] Chroniques de Hollinshed, t. II, p. 543.
Shakspeare devait naturellement adopter la tradition la plus favorable à l'effet dramatique; il a senti aussi combien le rôle d'un roi et d'un père mourant, inquiet sur l'avenir de son fils et de ses sujets, était plus propre à produire sur la scène un tableau touchant et pathétique; et de même qu'il a inventé pour la beauté de son dénoûment l'épisode de Gascoygne, il a ajouté, à la scène de la mort de Henri IV, des développements qui la rendent infiniment plus intéressante. Hollinshed rapporte simplement que le roi s'apercevant qu'on avait ôté sa couronne de dessus son chevet, et apprenant que c'était le prince qui l'avait emportée, le fit venir et lui demanda raison de cette conduite: «Sur quoi le prince, avec un bon courage, lui répondit:--Sire, à mon jugement et à celui de tout le monde, vous paraissiez mort. Donc, comme votre plus proche héritier connu, j'ai pris cette couronne comme mienne et non comme vôtre.--Bien, mon fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit j'y avais, Dieu le sait!--Bien, dit le prince, si vous mourez roi, j'aurai la couronne, et je me fie de la garder avec mon épée contre tous mes ennemis, comme vous avez fait.--Étant ainsi, dit le roi, je remets tout à Dieu et souvenez-vous de bien faire. Ce que disant, il se tourna dans son lit, et bientôt après s'en alla à Dieu.» Peut-être la réponse du jeune prince, rendue comme un poëte l'eût su rendre, aurait-elle été préférable au discours étudié que lui prête Shakspeare; cependant il en a conservé une partie dans la dernière réplique du prince de Galles, et le reste de la scène offre de grandes beautés, ainsi que celles qui suivent entre Gascoygne et les princes. En tout, Shakspeare paraît avoir voulu racheter par des beautés de détail la froideur nécessaire de la partie tragique; elle en offre beaucoup, et le style en est généralement plus soigné et plus exempt de bizarrerie que celui de la plupart de ses autres pièces historiques.
La partie comique, très-importante et très-considérable dans cette seconde partie de Henri IV, n'est cependant pas égale en mérite à ce qu'offre, dans le même genre, la première partie. Falstaff est parvenu, il a une pension, des grades; ses rapports avec le prince sont moins fréquents; son esprit ne lui sert donc plus aussi fréquemment à se tirer de ces embarras qui le rendaient si comique; et la comédie est obligée de descendre d'un étage pour le représenter dans sa propre nature, livré à ses goûts véritables et au milieu des misérables dont il fait sa société, ou des imbéciles qu'il a encore besoin de duper. Ces tableaux sont sans doute d'une vérité frappante et abondent en traits comiques, mais la vérité n'est pas toujours assez loin du dégoût pour que le comique nous trouve alors disposés à toute la joie qu'il inspire; et les personnages sur qui tombe le ridicule ne nous paraissent pas toujours valoir la peine qu'on en rie. Cependant le caractère de Falstaff est parfaitement soutenu, et se retrouvera tout entier quand on le verra reparaître ailleurs.
La seconde partie de Henri IV a paru, à ce qu'on croit, en 1598; avant cette époque, on représentait sur la scène anglaise une pièce intitulée les Fameuses Victoires de Henri V, sorte de farce tragi-comique dépourvue de tout mérite. Rien ne pourrait mieux faire comprendre que ce vieux drame la merveilleuse transformation qu'opéra Shakspeare dans les représentations théâtrales du siècle d'Elisabeth.
HENRI IV
TRAGÉDIE
DEUXIÈME PARTIE
PERSONNAGES
LE ROI HENRI IV.
HENRI, prince de Galles, )
ensuite roi sous le nom de )
Henri V. )
THOMAS, duc de Clarence. )
LE PRINCE JEAN de Lancastre, ) ses fils
ensuite duc de Bedford. )
LE PRINCE HUMPHROY )
de Glocester, ensuite duc )
de Glocester. )
LE COMTE DE WARWICK. )
LE COMTE DE WESTMORELAND. ) partisans
GOWER. ) du roi
HARCOURT. )
Le GRAND JUGE du banc du roi.
UN GENTILHOMME attaché au grand juge.
LE COMTE DE NORTHUMBERLAND. )
SCROOP, archevêque d'York. )
LORD MOWBRAY. ) ennemis
LORD HASTINGS. ) du roi.
LORD BARDOLPH. )
SIR JOHN COLEVILLE. )
TRAVERS. ) domestiques de Northumberland.
MORTON. )
FALSTAFF.
BARDOLPH.
PISTOL.
UN PAGE.
POINS. )
PETO. ) attachés au prince Henri.
SHALLOW. )
SILENCE. ) juges de comtés.
DAVY, domestique de Shallow.
MOULDY. )
SHADOW. )
WART. ) recrues.
FEEBLE. )
BULLCALF. )
FANG. )
SNARE. ) officiers du shérif.
LA RENOMMÉE.
UN PORTIER.
UN DANSEUR qui prononce l'épilogue.
LADY NORTHUMBERLAND.
LADY PERCY.
L'HÔTESSE QUICKLY.
DOLL TEAR-SHEET.
LORDS ET AUTRES PERSONNAGES DE SUITE,
OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS,
GARÇONS DE CABARET, SERGENTS, PIQUEURS,
ETC.
PROLOGUE
À Warkworth. Devant le château de Northumberland.
Entre LA RENOMMÉE, son vêtement parsemé de langues peintes.
LA RENOMMÉE.--Ouvrez les oreilles: et qui de vous, lorsque la bruyante Renommée se fait entendre, voudra fermer les routes de l'ouïe? C'est moi qui, depuis l'Orient jusqu'aux lieux où s'abaisse l'Occident, faisant du vent mon cheval de voyage, divulgue sans cesse les entreprises commencées sur ce globe de la terre. Sur mes langues court sans cesse le scandale que je répands dans tous les idiomes, remplissant de bruits mensongers les oreilles des hommes. Je parle de paix, tandis que, cachée sous le sourire de la tranquillité, la haine déchire le monde. Et quel autre que la Renommée, quel autre que moi produit le terrible appareil des armées, et les préparatifs de défense, lorsque, gonflée d'autres maux, l'année monstrueuse paraît prête à donner des fils au féroce tyran de la guerre?--La Renommée est une flûte où soufflent les soupçons, les inquiétudes, les conjectures, et dont la touche est si simple et si facile qu'elle peut être jouée par le monstre stupide aux têtes innombrables, l'inconstante et factieuse multitude. Mais qu'ai-je besoin d'anatomiser ma personne ici, au milieu de ma propre famille? Pourquoi la Renommée se trouve-t-elle en ce lieu? Je cours devant la victoire du roi Henri qui, dans les plaines sanglantes de Shrewsbury, a terrassé le jeune Hotspur et ses guerriers, éteignant le flambeau de l'audacieuse révolte dans le sang même des rebelles. Mais à quoi pensai-je de débuter par dire ici la vérité! Mon rôle est plutôt de répandre au loin que Henri Monmouth a succombé sous la colère du noble Hotspur, que le roi lui-même a baissé, aussi bas que le tombeau, sa tête sacrée devant la rage de Douglas. Voilà les bruits que j'ai semés au travers des villes rustiques situées entre ces plaines royales de Shrewsbury, et cette masse de pierres inégales, repaire vermoulu où le père de Hotspur, le vieux Northumberland, contrefait le malade. Les messagers arrivent épuisés, et pas un d'eux n'apporte d'autres nouvelles que celles qu'ils ont apprises de moi. Ils reçoivent des langues de la Renommée, de flatteurs et consolants mensonges, pires que le récit des maux véritables.
(Elle sort.)
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Au même endroit.
LE PORTIER est devant la porte. Entre lord BARDOLPH.
BARDOLPH.--Qui garde la porte ici? Holà!--Où est le comte?
LE PORTIER.--Sous quel nom vous annoncerai-je?
BARDOLPH.--Dis au comte que le lord Bardolph l'attend ici.
LE PORTIER.--Sa Seigneurie est allée se promener dans le verger. Que Votre Honneur veuille bien prendre la peine de frapper seulement à la porte, et il va vous répondre lui-même.
(Entre Northumberland.)
BARDOLPH.--Voilà le comte.
NORTHUMBERLAND.--Quelles nouvelles, lord Bardolph? Chaque minute aujourd'hui devrait enfanter quelque nouveau fait. Les temps sont désordonnés, et la Discorde, comme un coursier échauffé par une trop forte nourriture, a brisé son frein avec fureur et renverse tout sur son passage.
BARDOLPH.--Noble comte, je vous apporte des nouvelles sûres de Shrewsbury.
NORTHUMBERLAND.--Bonnes, s'il plaît à Dieu!
BARDOLPH.--Aussi bonnes que le coeur les peut désirer.--Le roi est blessé presque à mort; et de la main de milord votre fils, le prince Henri tué roide; les deux Blount tués par Douglas; le jeune prince Jean, Westmoreland et Stafford ont fui du champ de bataille; et le cochon de Henri Monmouth, le lourd sir Jean est prisonnier de votre fils. Oh! jamais depuis les jours de bonheur de César, aucun temps n'a été illustré d'une pareille journée si bien défendue, si bien conduite, et si complétement gagnée.
NORTHUMBERLAND.--D'où tenez-vous ces nouvelles? Avez-vous vu le champ de bataille? Venez-vous de Shrewsbury?
BARDOLPH.--J'ai parlé, milord, à quelqu'un qui en venait, un gentilhomme de bonne race et d'un nom recommandable, qui m'a de lui-même raconté ces nouvelles comme véritables.
NORTHUMBERLAND.--J'aperçois Travers, mon domestique, que j'avais envoyé mardi dernier pour tâcher d'apprendre quelques nouvelles.
BARDOLPH.--Milord, je l'ai dépassé sur la route; il ne sait rien de certain que ce qu'il peut avoir appris de moi.
(Entre Travers.)
NORTHUMBERLAND.--Eh bien, Travers, quelles bonnes nouvelles nous apportez-vous?
TRAVERS.--Milord, sir Jean Umfreville m'a fait retourner sur mes pas avec de joyeuses nouvelles. Comme il était mieux monté que moi, il m'a devancé. Après lui j'ai vu venir, piquant avec ardeur, un cavalier presque épuisé de la rapidité de sa course, qui s'est arrêté près de moi pour laisser souffler son cheval tout ensanglanté: il s'est informé du chemin de Chester; et je lui ai demandé des nouvelles de Shrewsbury. Il m'a dit que la cause des rebelles n'avait pas été heureuse, et que l'éperon du jeune Henri Percy était refroidi. En disant ces mots, il abandonne la bride à son cheval courageux, et, courbé en avant, il enfonce ses éperons tout entiers dans les flancs haletants de la pauvre bête, et partant d'un élan, sans attendre d'autres questions, il semblait dans sa course dévorer le chemin.
NORTHUMBERLAND.--Ah!--Répète.--Il t'a dit que l'éperon du jeune Percy était refroidi? Qu'Hotspur était sans vigueur? Que les rebelles avaient été malheureux?
BARDOLPH.--Milord, je n'ai que cela à vous dire. Si le jeune lord votre fils n'a pas l'avantage, sur mon honneur je consens à donner ma baronnie pour un lacet de soie; n'en parlons plus.
NORTHUMBERLAND.--Eh pourquoi donc le cavalier qui a rencontré Travers lui aurait-il donné les indices d'une défaite?
BARDOLPH.--Qui? Lui? Bon, c'était quelque misérable qui avait volé le cheval qu'il montait, et qui, sur ma vie, a parlé au hasard: mais, tenez, voici encore des nouvelles.
(Entre Morton.)
NORTHUMBERLAND.--Mais quoi, le front de cet homme, semblable à la couverture d'un livre, annonce un volume du genre tragique. Tel est l'aspect du rivage lorsqu'il porte encore la trace de la tyrannique invasion des flots. Parle, Morton, viens-tu de Shrewsbury?
MORTON.--Mon noble lord, je fuis de Shrewsbury, où la mort détestée a revêtu ses traits les plus hideux pour porter l'effroi dans notre parti.
NORTHUMBERLAND.--Comment se portent mon fils et mon frère?--Tu trembles, et la pâleur de tes joues est plus prompte que ta langue à me révéler ton message. Tel, et ainsi que toi défaillant, inanimé, sombre, la mort dans les yeux, vaincu par le malheur, parut celui qui dans la profondeur de la nuit ouvrant le rideau de Priam, essaya de lui dire que la moitié de la ville de Troie était consumée; Priam vit la flamme avant que son serviteur eût pu retrouver la voix. Et moi, je vois la mort de mon cher Percy avant que tu me l'annonces. Je vois que tu voudrais me dire: «Votre fils a fait ceci et ceci; votre frère cela; ainsi a combattu le noble Douglas:» tu voudrais arrêter mon oreille avide sur le récit de leurs vaillantes prouesses, mais l'arrêtant en effet tout à coup, un soupir gardé pour la fin va dissiper d'un souffle toutes ces louanges, et terminer tout par ces mots: «Frère, fils, tous sont morts.»
MORTON.--Douglas est vivant et votre frère aussi, mais pour milord votre fils....
NORTHUMBERLAND.--Quoi, il est mort! Vois combien la crainte est prompte! Celui qui ne fait que redouter encore ce qu'il voudrait ne pas apprendre sait par instinct démêler dans les yeux d'autrui que ce qu'il redoute est arrivé.--Cependant parle, Morton; dis à ton maître que sa prescience lui a menti, et je recevrai cela comme un affront qui m'est cher; et je t'enrichirai pour récompense de cette injure.
MORTON.--Vous êtes trop grand pour que je vous contredise. Votre pressentiment n'est que trop vrai, et vos craintes que trop fondées.
NORTHUMBERLAND.--Malgré tout, cela ne dit pas que Percy soit mort. Je vois un cruel aveu dans tes regards; tu secoues la tête, et tiens pour dangereux ou criminel de dire la vérité. S'il est tué, dis-le; ce ne sera point une faute que d'annoncer sa mort: c'en est une que de mentir sur une mort véritable, mais non pas de dire que le mort ne vit plus.
MORTON.--Cependant celui qui le premier apporte une fâcheuse nouvelle est chargé d'un office où tout est perte pour lui. De ce moment sa voix prend le son d'une cloche funèbre qu'on se rappelle toujours accompagnant de son tintement la mort d'un ami.
BARDOLPH.--Non, milord, je ne puis croire que votre fils soit mort.
MORTON.--Je suis bien affligé d'être obligé de vous forcer à croire ce que je demanderais au ciel de n'avoir pas vu. Mais mes propres yeux l'ont vu, sanglant, épuisé hors d'haleine, et ne répondant plus que par de faibles coups à ceux d'Henri Monmouth, dont la rapide fureur a renversé Percy, jusqu'alors invincible, sur la poussière, d'où il ne s'est plus depuis relevé vivant. La mort de ce héros, dont l'ardeur enflammait le plus stupide manant de son camp, une fois ébruitée, a glacé l'ardeur du plus brillant courage de son armée: car c'était de la trempe de son âme que son parti empruntait la fermeté de l'acier; une fois qu'elle a été détruite en lui, tout le reste s'est affaissé sur soi-même, comme un plomb inerte et lourd; et de même qu'une masse pesante de sa nature vole avec d'autant plus de vitesse qu'elle est lancée par une force supérieure; ainsi, lorsque la perte de Hotspur eut appesanti nos soldats, ce poids reçut de la peur une telle rapidité, que la flèche volant vers son but ne surpasse pas en légèreté nos soldats voulant chercher leur salut loin du champ de bataille. Alors le noble Worcester fut trop tôt fait prisonnier; et ce fougueux Écossais, le sanglant Douglas, dont l'active et laborieuse épée avait tué jusqu'à trois fois la ressemblance du roi, commença à mollir et perdre coeur, et honora de son exemple la honte de ceux qui tournaient le dos! La frayeur le fit trébucher en fuyant, et il fut pris. Enfin, le résumé de tout ceci, c'est que le roi a la victoire; et il a envoyé un détachement avec ordre de marcher à grands pas contre vous, milord, sous la conduite du jeune Lancastre et de Westmoreland. Voilà toutes les nouvelles.
NORTHUMBERLAND.--J'aurai assez de temps pour pleurer ce malheur. Dans le poison se trouve le remède. Cette nouvelle, si j'eusse joui de la santé, m'aurait rendu malade; me trouvant malade, elle m'a en quelque sorte guéri. Ainsi qu'un malheureux dont les nerfs affaiblis par la fièvre fléchissent, comme des gonds sans force, sous le poids de la vie, et qui dans l'impatience de son accès s'élance, semblable à la flamme, des bras de son gardien; ainsi mes membres, affaiblis par la douleur, trouvent dans la rage de la douleur une force triple de leur vigueur naturelle. Loin d'ici, faible béquille; maintenant c'est un gantelet écailleux avec des charnières d'acier qui doit revêtir cette main. Loin de moi aussi, bonnet de malade, trop incertaine sauvegarde d'une tête que des princes fortifiés par la conquête aspirent à frapper. Ceignez de fer mon front. Vienne l'heure la plus effroyable qu'osent annoncer la haine et les circonstances; qu'elle menace de ses regards Northumberland au désespoir; que le ciel et la terre se confondent; que la main de la nature ne contienne plus l'impétuosité des flots; que l'ordre périsse; et que ce monde cesse d'être un théâtre où la discorde se nourrit de languissantes querelles; que l'esprit de Caïn le premier-né s'empare de tous les coeurs; que, toutes les âmes se précipitant dans une sanglante carrière, cette terrible scène finisse en laissant aux ténèbres le soin d'ensevelir les morts.
TRAVERS.--Ce violent transport aggrave votre mal, milord.
BARDOLPH.--Cher comte, ne faites pas divorce avec votre prudence.
MORTON.--La vie de tous vos confédérés qui vous aiment repose sur votre santé; si vous vous abandonnez ainsi à des passions orageuses, elle doit nécessairement dépérir. Mon noble lord, vous vous êtes déterminé à risquer les chances de la guerre, et avant de dire: rassemblons une armée, vous avez calculé la somme de tous ses hasards. Vous avez supposé d'avance que dans la dispensation des coups votre fils pouvait périr; vous saviez qu'il marchait sur les périls, sur un bord escarpé où la chute était plus vraisemblable que le salut; vous étiez bien averti que sa chair était susceptible de blessures et de plaies, et que son ardent courage le lancerait toujours aux lieux où serait plus actif le commerce des dangers; et cependant vous lui avez dit: marche. Nulle de ces considérations, bien que vivement présentes à votre imagination, n'a pu vous détourner de cette entreprise obstinément résolue dans votre âme. Qu'est-il donc arrivé? ou qu'a produit cette entreprise audacieuse, sinon l'événement qui devait probablement advenir?
BARDOLPH.--Nous tous qui sommes intéressés dans cette perte, nous savions que nous nous hasardions sur une mer si dangereuse qu'il y avait dix contre un à parier que nous y laisserions la vie. Cependant nous en avons couru les risques. Pour conquérir l'avantage que nous nous proposions, nous avons étouffé la considération du péril presque évident que nous avions à redouter. Puisque nous avons fait naufrage, hasardons encore. Venez; nous mettrons tout dehors, corps et biens.
MORTON.--Il en est plus que temps; et, mon noble et digne lord, j'ai appris avec certitude, et ce que je vous dis ici est véritable, que le noble archevêque d'York était en marche à la tête d'une armée bien disciplinée. C'est un homme qui attache à lui ses partisans par un double lien. Votre fils, milord, n'avait que les corps, des ombres, des simulacres de soldats. Ce mot de rébellion séparait leurs âmes de l'action de leurs corps. Ils ne combattaient qu'avec répugnance et contrainte, comme on avale une médecine. Leurs armes semblaient seules de notre parti; car pour leur courage et leurs âmes, ce mot de rébellion les avait congelés comme le poisson dans un étang glacé. Mais aujourd'hui l'archevêque tourne l'insurrection en entreprise religieuse: regardé comme un homme de pures et saintes pensées, il est suivi à la fois des corps et des âmes; sa puissance s'élève fortifiée par le sang du beau roi Richard versé sur les pierres de Pomfret. Il fait descendre du ciel sa querelle et sa cause; il annonce à tous qu'il veut délivrer une terre ensanglantée, respirant à peine sous le puissant Bolingbroke; grands et petits s'assemblent par troupeaux pour le suivre.
NORTHUMBERLAND.--Je le savais auparavant; mais je l'avoue, cette douleur présente l'avait effacé de ma mémoire. Entrez avec moi, et que chacun donne son avis sur les moyens les plus favorables à notre sûreté et à notre vengeance. Faisons partir des courriers et des lettres; hâtons-nous de nous faire des amis: jamais on n'en eut si peu, et jamais on eut tant de besoin d'en avoir.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une rue de Londres.
Entre SIR JEAN FALSTAFF, suivi de son page qui porte son épée et son bouclier.
FALSTAFF.--Eh bien, page, grand colosse, que dit le docteur, que dit-il de mon urine?
LE PAGE.--Monsieur, il a dit que l'urine en elle-même était bonne et bien saine; mais que la personne dont elle sortait avait l'air d'être attaquée de plus de maladies qu'elle ne s'imaginait.
FALSTAFF.--Enfin les gens de toute espèce se font une gloire de tirer sur moi. La cervelle de cette argile si ridiculement pétrie, qu'on appelle homme, n'est pas capable de rien inventer de plus plaisant et de plus risible, que ce que j'invente moi-même, ou ce qui s'invente sur mon compte. Non-seulement je suis facétieux, moi, mais c'est encore moi qui suis la cause de tout l'esprit que peuvent avoir les autres. Je ressemble, en marchant devant toi, à une laie qui a étouffé toute sa portée hors un seul petit. Si le prince, en te mettant à mon service, a eu quelque autre intention que celle de me faire ressortir, je veux bien n'avoir pas le sens commun. Petit-maître de mandragore [2] que tu es, tu serais plus propre à figurer sur mon chapeau qu'à courir sur mes talons. Ma foi, je n'avais pas encore fait usage d'une agate [3]; je ne te ferai monter pourtant ni en or, ni en argent, mais je t'empaqueterai dans de mauvais haillons pour te renvoyer à ton maître, en manière de bijou; oui, à ce jouvenceau, le prince ton maître, dont le menton n'est pas encore emplumé: j'aurai de la barbe dans la paume de ma main avant qu'il en ait sur les joues. Cependant il ne fera pas difficulté de vous dire que sa face est une face royale. Je ne sais quand il plaira au bon Dieu d'y donner le dernier coup. Elle n'a pas encore perdu un poil [4], et il est bien sûr de la garder toujours face royale, car jamais un barbier n'en tirera six pence [5]; et cependant il veut faire le coq, comme s'il avait brevet d'homme dès le temps où son père était garçon. Ma foi, qu'il conserve tant qu'il voudra sa grâce, je puis bien l'assurer qu'il n'est plus dans la mienne.--Eh bien! que dit Dumbleton au sujet du satin que je lui ai demandé pour me faire un manteau court et des chausses à la matelote?
Note 2:[ (retour) ] On supposait que la mandragore représentait en petit la figure d'un homme.
Note 3:[ (retour) ] I was never manned with an agate till now. Il paraît que l'agate au doigt était le signe de dignité d'un alderman. Le peu d'épaisseur de la pierre, et les figures qu'elle représente, en font assez souvent dans Shakspeare un objet de comparaison pour des figures minces et petites. Manned signifie servi, pourvu d'un valet (man). Selon toute apparence, il signifiait aussi du temps de Shakspeare, qui a la main garnie; man dans le sens de main, est encore en anglais la racine de plusieurs mots; dans cette supposition manned produirait ici un jeu de mots, ce qui est toujours probable.
Note 4:[ (retour) ] Ceci fait probablement allusion à la tonte du drap, qui est une des dernières opérations de sa fabrication.
Note 5:[ (retour) ] He may keep it still as ou (selon les anciennes éditions) at a face-royal, for a barber shall never earn six pence out of it. Face-royal signifie certainement ici autre chose que royal face. C'était, selon toute apparence, le nom d'une pièce de monnaie, d'une valeur assez considérable, et le sens de la plaisanterie de Falstaff serait alors que le prince la conservera dans toute sa valeur, car un barbier ne gagnera jamais six pence dessus. Voilà ce qu'on y peut voir de plus clair; on trouvera souvent dans le cours de cette pièce des allusions aux usages du temps qu'il est impossible de traduire littéralement, et même d'expliquer tout à fait clairement.
LE PAGE.--Il dit, monsieur, qu'il faut que vous lui donniez une meilleure caution que Bardolph: il ne veut point de votre billet ni du sien, il ne s'est point soucié de pareilles sûretés.
FALSTAFF.--Qu'il soit damné comme le riche glouton [6], et la langue encore plus chaude! Le matin d'Achitophel! Un misérable, un vrai maraud, qui vous tient un gentilhomme le bec dans l'eau, et va chicaner sur des sûretés! Ces canailles à têtes chauves ne portent plus que des souliers à talons hauts et de gros paquets de clefs à leur ceinture; et, si l'on veut entrer avec eux dans quelque honnête marché à crédit, ils vous arrêtent sur les sûretés. J'aimerais autant qu'ils me missent de la mort aux rats dans la bouche, que de venir me la fermer avec leurs sûretés. Je m'attendais qu'il allait m'envoyer vingt-deux aunes de satin: sur mon Dieu, comme je suis loyal chevalier, j'y comptais; et ce misérable-là m'envoie des sûretés! Eh bien, il n'a qu'à dormir en sûreté; car il porte la corne d'abondance, et l'on voit les légèretés [7] de sa femme briller au travers, et lui n'en voit rien, malgré la lanterne qu'il porte pour s'éclairer.--Où est Bardolph?
Note 6:[ (retour) ] Le mauvais riche.
Note 7:[ (retour) ] The lightness, légèreté et clarté.
LE PAGE.--Il est allé à Smithfield pour acheter un cheval à votre seigneurie.
FALSTAFF.--Je l'ai acheté à Saint-Paul [8], lui, et il va m'acheter un cheval à Smithfield! Si je pouvais seulement raccrocher une femme dans la rue, il ne me faudrait plus que cela pour être servi, monté et marié de la même manière.
(Entre le lord grand juge, et un huissier.)
LE PAGE.--Monsieur, voilà le lord juge qui a envoyé le prince en prison, pour l'avoir frappé à l'occasion de Bardolph [9].
Note 8:[ (retour) ] Saint-Paul passait pour le rendez-vous des escrocs et des mauvais sujets.
Note 9:[ (retour) ] La tradition commune, suivie ici par Shakspeare, c'est que le lord grand juge Gascoygne, dont il est ici question, ayant fait arrêter pour félonie un des domestiques du jeune Henri, prince de Galles, celui-ci se rendit au tribunal pour demander qu'on le remît en liberté, et sur le refus du grand juge, se mit en devoir de le délivrer par force, et qu'alors le grand juge lui ayant commandé de se retirer, Henri s'emporta jusqu'à le frapper sur son tribunal. Cependant sir Thomas Elyot, qui écrivait sous Henri VI, dit simplement, en rapportant ce fait, que le prince s'avança vers le grand juge dans une telle fureur qu'on crut qu'il allait le tuer, ou lui faire quelque outrage; mais que le juge, sans se déranger de son siége, avec une contenance pleine de majesté, l'arrêta par les paroles suivantes:
«Monsieur, souvenez-vous que je tiens ici la place du roi, votre souverain seigneur et père, à qui vous devez une double obéissance. Je vous ordonne donc en son nom de vous désister sur-le-champ de votre entreprise téméraire et illégale, et de donner désormais bon exemple à ceux qui seront un jour vos sujets; quant à présent, pour votre désobéissance et mépris de la loi, vous vous rendrez à la prison du banc du roi, où je vous constitue prisonnier, et vous y demeurerez jusqu'à ce que le roi votre père ait fait connaître sa volonté.»
Sur quoi, le prince, frappé de respect, déposant aussitôt son épée, se rendit en prison. Shakspeare a suivi la version de Hollinshed, qui, d'après Hall, rapporte que le prince frappa le grand juge. Il suppose aussi, d'après le même écrivain, qu'à cette occasion Henri perdit sa place au conseil, où il fut remplacé par son frère Jean de Lancastre (voy. la 1re partie d'Henri IV, acte III, scène II.) Mais ce fait paraîtrait en contradiction avec les paroles que prononça, dit-on, le roi à cette occasion, et que Shakspeare lui-même rapporte à la fin de la seconde partie d'Henri IV, dans le discours qu'il prête à Henri V devenu roi: au surplus, ce discours et la circonstance qui y donne occasion, sont, autant qu'on en peut juger, une invention du poëte. Il paraît constant que le grand juge Gascoygne mourut avant Henri IV, vers la fin de 1412. Hume rapporte comme Shakspeare la conduite de Henri V avec Gascoygne. On serait tenté de croire qu'il n'a eu sur ce point d'autre autorité que le poëte dont il emprunte à peu près les expressions.
FALSTAFF.--Suis-moi promptement; je ne veux pas le voir.
LE JUGE.--Quel est cet homme qui s'en va là-bas?
L'HUISSIER.--C'est Falstaff, sous le bon plaisir de votre seigneurie.
LE JUGE.--Celui qui était impliqué dans l'affaire du vol?
L'HUISSIER.--Oui, milord, c'est lui-même: mais depuis ce temps-là il a bien servi à Shrewsbury; et, à ce que j'entends dire, il va partir chargé de quelque commission pour Son Altesse Royale de Lancastre.
LE JUGE.--Quoi! il part pour York? Rappelez-le.
L'HUISSIER.--Sir Jean Falstaff?
FALSTAFF, au page.--Mon garçon, dis-lui que je suis sourd.
LE PAGE.--Parlez plus haut: mon maître est sourd.
LE JUGE.--Je suis bien sûr qu'il est sourd à tout ce qu'on peut lui dire de bon. Allez, tirez-le par le coude. Il faut absolument que je lui parle.
L'HUISSIER.--Sir Jean?
FALSTAFF.--Qu'est-ce qu'il y a? Comment, maraud, jeune comme tu l'es, mendier! N'y a-t-il pas une guerre? N'y a-t-il pas de l'emploi? Le roi n'a-t-il pas besoin de sujets? Les rebelles, de soldats? Quoiqu'il n'y ait qu'un seul parti qu'on puisse suivre avec honneur, il est encore plus honteux de mendier que de suivre le plus mauvais, fût-il même encore cent fois plus odieux que le nom de rébellion ne peut le faire.
L'HUISSIER.--Monsieur, vous me prenez pour un autre.
FALSTAFF.--Eh quoi! monsieur? Est-ce que je vous ai dit que vous étiez un honnête homme? Sauf le respect que je dois à ma qualité de chevalier et à mon état militaire, j'en aurais menti par la gorge, si je l'avais dit.
L'HUISSIER.--Eh bien, je vous en prie, monsieur, mettez donc votre qualité de chevalier et votre état militaire de côté, et permettez-moi de vous dire que vous en avez menti par la gorge, si vous osez dire que je suis autre chose qu'un honnête homme.
FALSTAFF.--Moi, que je te permette de me parler ainsi? Que je mette de côté ce qui tient à mon existence? Si tu obtiens jamais cette permission-là de moi, je veux bien que tu me pendes; et si tu la prends, il vaudrait mieux pour toi que tu fusses pendu, infâme happe-chair; veux-tu courir, gredin?
L'HUISSIER.--Monsieur, milord voudrait vous parler.
LE JUGE.--Sir Jean Falstaff, je voudrais vous dire un mot.
FALSTAFF.--Ah! mon cher lord, je souhaite bien le bonjour à votre seigneurie: je suis enchanté de voir votre seigneurie sortie; on m'avait dit que votre seigneurie était malade; j'espère sans doute que c'est par avis de médecin que votre seigneurie prend l'air. Quoique votre seigneurie ne soit pas encore tout à fait hors de la jeunesse, cependant elle ne laisse pas d'avoir déjà un avant-goût de maturité et de se ressentir un peu des amertumes de l'âge: permettez donc que je supplie en grâce votre seigneurie d'avoir le soin le plus attentif de sa santé.
LE JUGE.--Sir Jean, je vous avais fait demander avant votre expédition de Shrewsbury.
FALSTAFF.--Avec votre permission, on dit que Sa Majesté est revenue du pays de Galles avec quelques chagrins.
LE JUGE.--Je ne parle pas de Sa Majesté. Vous ne vous êtes pas soucié de venir, lorsque je vous ai envoyé chercher.
FALSTAFF.--Et on dit même que Sa Majesté a eu une nouvelle attaque de cette coquine d'apoplexie.
LE JUGE.--Eh bien, que Dieu veuille la guérir! mais écoutez ce que j'ai à vous dire.
FALSTAFF.--Cette apoplexie est, à ce que je m'imagine, une espèce de léthargie; n'est-ce pas, milord? comme qui dirait un assoupissement du sang, un coquin de tintement dans les oreilles.
LE JUGE.--Qu'est-ce que vous me contez là? Qu'elle soit ce qu'elle voudra.
FALSTAFF.--Cela vient de beaucoup de chagrin, de l'étude et des tourments d'esprit. J'ai lu la cause de ses effets dans Galien; c'est une espèce de surdité.
LE JUGE.--Je crois, ma foi, que vous tenez aussi un peu de cette surdité-là; car vous n'entendez rien de ce que je vous dis.
FALSTAFF.--Fort bien dit, milord, fort bien: ou plutôt, avec votre permission, c'est la maladie de ne pas écouter, l'infirmité de ne pas faire attention, dont je suis attaqué.
LE JUGE.--Une correction par les talons pourrait guérir le défaut d'attention de vos oreilles. C'est ce qui ne m'embarrassera guère si je deviens votre médecin.
FALSTAFF.--Je suis bien aussi pauvre que Job, milord, mais pas tout à fait si patient que lui. Dans le premier cas, votre seigneurie peut bien, si cela lui plaît, m'administrer la recette de l'emprisonnement à cause de ma pauvreté: mais jusqu'à quel point votre patient consentirait-il à suivre vos ordonnances, c'est en quoi les savants pourraient bien admettre quelques parties de scrupule, et peut-être même un scrupule tout entier.
LE JUGE.--Je vous ai envoyé chercher, pour me parler sur des choses où il n'allait pas moins que de votre vie.
FALSTAFF.--Et comme j'ai été conseillé par mon avocat, qui est très-versé dans les lois de ce pays, je ne me suis pas rendu chez vous.
LE JUGE.--Fort bien; mais le fait est, sir Jean, que vous vivez dans une grande infamie.
FALSTAFF.--Je défie quiconque pourra se serrer dans mon ceinturon de vivre à moins.
LE JUGE.--Vos moyens sont très-minimes, et vous faites grosse dépense.
FALSTAFF.--Je voudrais qu'il en fût autrement. J'aimerais bien mieux avoir des moyens plus grands, et dépenser moins gros [10].
LE JUGE.--Vous avez perverti le jeune prince.
FALSTAFF.--C'est le jeune prince qui m'a perverti. Je suis l'homme au gros ventre, et lui mon chien [11].
Note 10:[ (retour) ] Le grand juge a dit à Falstaff your waste (consommation) is great. Falstaff répond I would... my waist (taille) slenderer. Jeu de mots impossible à rendre littéralement.
Note 11:[ (retour) ] I am the fellow the great belly, and he my dog. Probablement on voyait dans les rues, du temps de Shakspeare, un homme que son gros ventre empêchait tellement de voir devant lui qu'il se faisait conduire par un chien.
LE JUGE.--Enfin, je ne veux pas rouvrir une plaie récemment guérie: votre service à la journée de Shrewsbury a un peu replâtré vos exploits de nuit à Gadshill. Vous avez à remercier les troubles d'aujourd'hui, de ce que vous avez vu se passer sans trouble une pareille affaire.
FALSTAFF.--Milord?
LE JUGE.--Mais puisque tout est raccommodé, ayez soin que les choses restent comme elles sont, et n'éveillez pas le loup qui dort.
FALSTAFF.--Réveiller un loup est aussi fâcheux que de sentir un renard.
LE JUGE.--Songez que vous êtes comme une chandelle, le meilleur en est usé.
FALSTAFF.--Comme un gros cierge, milord, et tout de suif, et quand j'aurais dit de cire, cela ne conviendrait pas mal à la gravité de ma personne [12].
LE JUGE.--Il n'y a pas un poil blanc sur toute votre figure qui ne dût produire en vous sa portion de gravité.
FALSTAFF.--Qui ne dût produire sa part de jus, jus, jus [13].
Note 12:[ (retour) ] If I did say of wax, my growth would approve the truth. Wax signifie cire et croître, croissance. Si l'on veut prendre le jeu de mots sur cire (sire), en compensation du jeu de mots anglais impossible à rendre, on en a toute liberté.
Note 13:[ (retour) ] Le juge a dit gravity (gravité). Falstaff répond gravy (jus).
LE JUGE.--Vous suivez le jeune prince partout comme son mauvais ange.
FALSTAFF.--Vous vous trompez, milord, un mauvais ange n'est pas de poids [14]; au lieu que quiconque me regardera seulement me prendra bien, j'espère, sans me peser: et cependant, je l'avoue, à quelques égards, je ne serais pas de cours. La vertu a si peu de prix dans ces vils siècles de négoce, que le véritable courage se fait meneur d'ours, la vivacité d'esprit servante de cabaret, et elle est obligée d'employer toute la promptitude de ses reparties à présenter des comptes et dépenses: et tous les autres dons qui appartiennent à l'homme, à la manière dont la méchanceté du siècle les accommode, ne valent pas un grain de groseille. Vous qui êtes vieux, vous ne nous tenez pas compte de nos facultés à nous autres qui sommes jeunes; vous jugez de la chaleur de notre foie suivant l'amertume de votre bile; et nous qui sommes dans la fougue de la jeunesse, j'avoue que nous sommes aussi un peu crânes parfois.
Note 14:[ (retour) ] Angel, ange, angelot, nom d'une monnaie.
LE JUGE.--Osez-vous encore placer votre nom dans la liste des jeunes gens, vous sur qui la main du temps a écrit en toutes lettres que vous êtes vieux? N'avez-vous pas l'oeil larmoyant, la main sèche, le visage jaune, la barbe blanche, une jambe qui diminue et un ventre qui grossit? N'avez-vous pas la voix cassée, l'haleine courte, le menton épais et l'esprit mince? Enfin tout n'est-il pas chez vous ravagé par la vieillesse? Et vous vous traitez encore de jeune homme? Fi, fi, fi, sir Jean!
FALSTAFF.--Milord, je suis né à trois heures de l'après-dînée, ayant la tête blanche et le ventre déjà un peu rond. Quant à ma voix, je l'ai perdue à force de crier après mes soldats et de chanter des antiennes. Vous donner d'autres preuves encore de ma jeunesse, c'est ce que je ne ferai point. La vérité est que je ne suis vieux que d'esprit et de conception; et quiconque voudra gagner mille guinées avec moi à qui fera le meilleur entrechat n'a qu'à m'avancer l'enjeu, et je suis son homme. Pour le soufflet que le prince vous a donné, il vous l'a donné en homme brutal, et vous, vous l'avez reçu en seigneur sensé. Je l'ai réprimandé dans le temps pour cela; et le jeune lion en fait pénitence aujourd'hui, non pas à la vérité dans la cendre et le cilice, mais avec des habits de soie neufs et de vieux vin d'Espagne.
LE JUGE.--Allons; Dieu veuille donner au prince un meilleur compagnon!
FALSTAFF.--Dieu veuille donner au compagnon un meilleur prince! car je ne saurais me dépêtrer de lui.
LE JUGE.--Eh bien! le roi vous a séparé du prince Henri, car on m'a dit que vous partiez avec le prince de Lancastre qui marche contre l'archevêque et le comte de Northumberland.
FALSTAFF.--Oui, et j'en rends grâces à votre aimable et charmante imagination; mais songez donc à prier, vous autres qui restez à la maison à caresser milady la Paix, que nos deux armées ne se joignent pas dans une journée chaude: car, ma foi, je n'emporte que deux chemises avec moi, et je ne prétends pas suer extraordinairement. Si la journée est chaude, je veux ne jamais cracher blanc de ma vie, si je brandis autre chose que la bouteille. Il ne lui passe pas par la tête une entreprise dangereuse qu'il ne me fourre dedans. A la bonne heure, mais je ne peux pas toujours durer.--Ç'a toujours été notre tic à nous autres Anglais, quand nous avons quelque chose de bon, nous le mettons à toutes sauces. S'il vous convient de me trouver si vieux, vous devriez bien me donner un peu de repos. Plût à Dieu que mon nom ne fût pas aussi terrible à l'ennemi qu'il l'est! J'aimerais mieux mille fois être mangé de la rouille jusqu'aux os, que de me voir fondu et réduit à rien par un mouvement perpétuel.
LE JUGE.--Allons, soyez honnête homme, soyez honnête homme. Et que Dieu bénisse votre expédition!
FALSTAFF.--Votre seigneurie voudrait-elle me prêter seulement un millier de guinées pour monter mon équipage?
LE JUGE.--Pas un penny, pas un penny. Vous êtes trop vif à vouloir vous charger de croix [15]. Adieu, faites bien mes compliments à mon cousin de Westmoreland.
(Il sort avec l'huissier.)
FALSTAFF.--Si j'en fais rien, je veux bien qu'on me berne sur la couverture d'un coffre [16]. L'homme ne peut pas plus séparer la vieillesse de l'avarice, qu'il ne peut chasser la luxure d'un jeune corps. Mais aussi l'un est pris de la goutte, et l'autre prend..... [17] Ce qui fait que je n'ai plus rien à leur souhaiter.--Page!
Note 15:[ (retour) ] Crosses, nom d'une pièce de monnaie.
Note 16:[ (retour) ] Filliss me with a three-man bretle to filliss. Fillissing est le nom d'une espèce de jeu, qui consiste à placer un crapaud sur le bout d'une bascule dont on frappe l'autre bout avec un maillet, ce qui fait sauter le crapaud en l'air. Le three-man bretle est un instrument mis en mouvement par trois hommes, pour enfoncer des pieux. Ces deux allusions étant impossibles à rendre, on a choisi ce qui a paru exprimer le mieux la même idée.
Note 17:[ (retour) ] The poe.
LE PAGE.--Monsieur!
FALSTAFF.--Combien y a-t-il dans ma bourse?
LE PAGE.--Sept groats et deux pence.
FALSTAFF.--Je ne sais aucun remède contre cette consomption de la bourse. Emprunter ne sert qu'à la faire traîner, et traîner jusqu'à la fin; mais le mal reste incurable. Tiens; va porter cette lettre à milord de Lancastre, celle-ci au prince, cette autre au comte de Westmoreland, celle-ci, c'est pour la vieille mistriss Ursule, à qui je promets toutes les semaines de l'épouser, depuis que j'ai aperçu le premier poil blanc à mon menton. A propos de cela, vous savez où me rejoindre. (Le page sort.) La peste soit de cette goutte [18] ou que la goutte soit de l'autre! Car je ne sais de la goutte ou de l'autre lequel fait le diable autour de mon gros orteil. Il n'y a pas grand mal, si je fais un peu de halte; je donnerai mes guerres pour cause de mes souffrances, et ma pension en paraîtra d'autant plus juste; avec de l'esprit, on tire parti de tout: je ferai servir mes infirmités à mon bien-être.
(Ils sortent.)
Note 18:[ (retour) ] A poe of this gout! on a gout of this poe! Il a fallu ôter au langage de Falstaff beaucoup de son naturel pour rendre ce passage supportable en français.
SCÈNE III
York.--Appartement dans le palais de l'archevêque.
Entrent L'ARCHEVÊQUE D'YORK, les lords HASTINGS, MOWBRAY et BARDOLPH.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Vous venez d'entendre nos motifs, et vous connaissez nos ressources; à présent, mes nobles et dignes amis, je vous prie tous de déclarer franchement ce que vous pensez de nos espérances; et d'abord, vous, lord maréchal, qu'en dites-vous?
MOWBRAY.--Je conviens qu'il y a lieu à prendre les armes; mais je voudrais voir un peu mieux comment, avec ce que nous avons de forces, nous pourrons parvenir à faire tête, avec quelque confiance et quelque sûreté, aux troupes et à la puissance du roi.
HASTINGS.--Le nombre actuel de nos troupes, d'après la dernière revue, monte à vingt-cinq mille hommes d'élite, et derrière nous de vastes ressources reposent sur l'espérance des secours du puissant Northumberland, dont le coeur brûle d'une flamme allumée par les injures.
BARDOLPH.--Ainsi, lord Hastings, voici donc l'état de la question; pouvons-nous, avec les vingt-cinq mille hommes que nous avons actuellement, tenir tête au roi, sans Northumberland?
HASTINGS.--Avec lui, ils peuvent suffire.
BARDOLPH.--Eh! oui, sans doute, avec lui. Mais si, sans lui, nous nous croyons trop faibles, mon avis est que nous ne devons pas nous avancer trop loin, avant d'avoir reçu son renfort. Car, dans une affaire d'un aspect aussi sanglant que celle-ci, les conjectures, les vaines attentes, et la perspective des secours incertains ne doivent pas être admis dans nos calculs.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Rien n'est plus vrai, lord Bardolph; car c'est là précisément le cas où s'est trouvé le jeune Hotspur à Shrewsbury.
BARDOLPH.--Précisément, milord. Soutenu par l'espérance, il vécut d'air, attendant les renforts promis, et se flattant de la perspective d'un secours qui se trouva bien au-dessous de la plus petite de ses idées; ainsi, par la force de son imagination, ce qui est le propre des fous, il conduisit ses troupes à la mort, et s'élança les yeux fermés dans l'abîme de la destruction.
HASTINGS.--Mais avec votre permission, il n'y a jamais eu d'inconvénient à calculer les probabilités et les motifs d'espérance.
BARDOLPH.--Il y en a dans une guerre de la nature de la nôtre. Dans une entreprise commencée, l'action du moment s'enrichit d'espérances, de même qu'un printemps hâtif nous montre les boutons qui commencent à poindre; mais l'espoir qu'ils se changeront en fruits s'appuie sur de bien moindres certitudes que la crainte de les voir mordus de la gelée. Quand nous voulons bâtir, nous commençons par examiner le projet, ensuite nous traçons le plan; et, lorsque nous avons le dessin de la maison sous nos yeux, il faut ensuite faire le calcul des frais de construction. Si nous trouvons qu'ils excèdent nos facultés, que faisons-nous alors? nous traçons un plan nouveau où les appartements sont rétrécis; ou bien, nous renonçons à bâtir. A plus forte raison dans cette grande entreprise, où il s'agit presque de renverser un royaume et d'en élever un autre, devons-nous examiner d'abord l'état des choses, considérer le plan, tomber d'accord d'une base sûre, consulter les ouvriers en chef, connaître nos propres facultés, considérer quelles sont nos forces pour entreprendre un pareil ouvrage et les peser contre celles de notre ennemi. Autrement, nous nous composerons des armées sur le papier et en peinture, nous prendrons des noms d'hommes pour les hommes mêmes, et nous serons dans le cas de celui qui trace un modèle d'édifice au-dessus des ressources qu'il a pour le construire; puis il abandonne l'ouvrage à moitié fait, laissant la portion qu'il a élevée à grands frais, exposée sans défense comme pour servir d'objet aux pleurs des nuages, et de victime à la tyrannie du cruel hiver.
HASTINGS.--Supposez que nos espérances, malgré leur belle apparence, avortent en naissant, et que nous possédions en ce moment jusqu'au dernier des soldats que nous pouvons attendre, je crois encore que, dans cet état même, nous formons un corps assez puissant pour balancer les forces du roi.
BARDOLPH.--Quoi! le roi n'a-t-il que vingt-cinq mille hommes?
HASTINGS.--Contre nous, pas davantage; pas même tant, lord Bardolph; car, pour répondre aux divers points où la guerre menace, il a coupé son armée en trois corps. L'un marche contre les Français [19]: le second contre Glendower, et il est forcé de nous opposer le troisième. Ainsi, ce roi mal assuré est obligé de se partager en trois, et ses coffres ne rendent plus que le son creux du vide et de la pauvreté.
Note 19:[ (retour) ] Débarqués dans le pays de Galles pour soutenir Glendower.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Qu'il puisse rassembler ses forces divisées, et qu'il vienne fondre sur nous avec toute sa puissance, c'est ce qui n'est nullement à craindre.
HASTINGS.--Il faudrait pour cela, qu'il laissât ses derrières sans défense contre les Français et les Gallois continuellement sur ses talons: ne craignez pas qu'il en fasse rien.
BARDOLPH.--Qui doit, suivant les apparences, commander l'armée destinée contre nous?
HASTINGS.--Le duc de Lancastre et Westmoreland. Contre les Gallois, c'est lui-même avec Henri Monmouth; mais quel est le chef qu'on oppose aux Français, c'est ce dont je n'ai aucune certitude.
L'ARCHEVÊQUE D'YORK.--Marchons en avant, et publions les motifs qui nous mettent les armes à la main. Le peuple est las de son propre choix. Son trop avide amour s'est fatigué de ses propres excès. C'est une demeure mobile et incertaine que celle qui se bâtit sur le coeur du vulgaire! O multitude imbécile, avec quelles bruyantes acclamations n'as-tu pas fatigué le ciel de tes bénédictions sur Bolingbroke, avant qu'il fût ce que tu souhaitais qu'il devînt! Et aujourd'hui que tes voeux se trouvent accomplis, animal vorace, tu es si rassasié de lui, que tu t'excites toi-même à le rejeter.... Ce fut ainsi, chien sans pudeur, que de ton estomac glouton tu vomis l'auguste Richard; et maintenant tu voudrais revenir à ton vomissement [20], et tu hurles pour le retrouver. Quelle confiance fonder sur des temps comme les nôtres? Ceux qui, lorsque Richard vivait, le souhaitaient mort, sont maintenant amoureux de son tombeau!... Toi qui jetais de la poussière sur sa tête sacrée, lorsqu'au travers de la superbe Londres il marchait en soupirant derrière les admirés de Bolingbroke, tu cries aujourd'hui: O terre, rends-nous ce roi, et prends celui-ci. Maudites soient les pensées des hommes! Le passé et l'avenir sont toujours préférés, et le présent est toujours le pire.
Note 20:[ (retour) ] Expression de l'Ecriture.
MOWBRAY.--Irons-nous rassembler nos troupes, et nous mettrons-nous en campagne?
HASTINGS.--Nous sommes les sujets du temps, et le temps nous ordonne de partir.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Une rue de Londres.
Entrent L'HÔTESSE avec FANG et son valet, SNARE [21] quelques instants après.
Note 21:[ (retour) ] Fang, serre; snare, piége. La plupart des noms comiques de cette pièce sont significatifs.
L'HÔTESSE.--Eh bien, monsieur Fang, avez-vous dressé ma plainte?
FANG.--Oui, elle est dressée.
L'HÔTESSE.--Où est votre recors? Est-ce un homme robuste? tiendra-t-il ferme?
FANG.--Garçon, où est Snare?
L'HÔTESSE.--Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare.
SNARE.--Me voilà, me voilà.
FANG.--Snare, il faut arrêter sir Jean Falstaff.
L'HÔTESSE.--Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait faire ma plainte et tout.
SNARE.--Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu'un de nous dans cette affaire-là: il jouera du poignard.
L'HÔTESSE.--Hélas! mon Dieu, prenez bien garde à lui: il m'a poignardée moi-même dans ma propre maison, et cela le plus brutalement du monde. Il ne s'embarrasse pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il fourrage partout comme un démon, et n'épargne ni homme, ni femme, ni enfant.
FANG.--Ah! si je peux le joindre et l'empoigner une fois, je ne m'embarrasse pas de ses coups.
L'HÔTESSE.--Oh! ni moi non plus. Je serai près de vous, je vous prêterai la main.
FANG.--Si je l'empoigne une fois! qu'il vienne seulement dans mes pinces.
L'HÔTESSE.--Je suis ruinée par son départ; je puis vous assurer qu'il n'en finit pas sur mon livre de compte. Mon bon monsieur Fang, tenez-le bien ferme! Mon bon monsieur Snare, ne le laissez pas échapper. Il vient continuellement à Pye-Corner pour acheter, sous votre respect, une selle; et il est encore invité à dîner rue des Lombards, à la Tête-du-Léopard, chez M. Smooth, marchand de soie. Oh! je vous en prie, puisque ma plainte est dressée, et que mon histoire est ouvertement connue de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire. Cent marcs! c'est une grande chose à porter pour une pauvre femme toute seule. Et j'ai pourtant supporté, supporté, supporté! J'ai été renvoyée, renvoyée, renvoyée d'un jour à l'autre; que cela fait honte, quand on y pense. Ce n'est pas en agir honnêtement, à moins qu'on ne regarde une femme comme un âne, une bête faite pour supporter tous les torts que voudra lui faire le premier coquin.
(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.)
L'HÔTESSE.--Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez enluminé de malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui. Faites votre devoir, faites votre devoir, monsieur Fang; et vous aussi, monsieur Snare: oui, faites-moi, faites-moi, faites-moi bien votre devoir.
FALSTAFF.--Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son âne ici? de quoi s'agit-il?
FANG.--Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistriss Quickly.
FALSTAFF.--Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph.--Coupe-moi la tête à ce maraud-là. Flanque-moi la princesse dans le ruisseau.
L'HÔTESSE.--Me jeter dans le ruisseau! C'est moi qui vais t'y jeter. Veux-tu, veux-tu, coquin de bâtard que tu es? Au meurtre! Au meurtre! Chien d'assassineur que tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu et du roi? Coquin d'armicide que tu es. Tu es un vrai armicide, un bourreau d'hommes et un bourreau de femmes.
FALSTAFF.--Écarte-moi ces canailles-là, Bardolph.
FANG.--Main-forte! main-forte!
L'HÔTESSE.--Bons amis, prêtez-nous la main, un ou deux de vous. Veux-tu bien? Quoi! tu ne veux pas? Ne veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc, coquin!... Va donc, gibier de potence!
FALSTAFF.--Au diable, marmiton, manant, puant: je vous chatouillerai votre catastrophe [22].
Note 22:[ (retour) ] Catastrophe, dans l'argot du temps, signifiait, à ce qu'il paraît, une partie du corps; on ne sait pas bien laquelle.
(Entre le lord grand juge.)
LE JUGE.--De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix ici: holà!
L'HÔTESSE.--Mon bon seigneur, soyez-moi favorable; je vous en prie, soyez pour moi.
LE JUGE.--Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous êtes ici à faire tapage? Cela sied-il à votre place, aux circonstances présentes et à votre emploi? Vous devriez déjà être en chemin pour York. Lâche-le, toi, l'ami: pourquoi te suspends-tu à lui de la sorte?
L'HÔTESSE.--O mon très-honoré lord! Plaise à votre grandeur; je suis une pauvre veuve d'Eastcheap, et il est arrêté à ma requête.
LE JUGE.--Pour quelle somme? [23]
Note 23:[ (retour) ] For what sum? (pour quelle somme?) demande le juge. It is more than for some (c'est plus que pour quelque chose), répond l'hôtesse; jeu de mots intraduisible.
L'HÔTESSE.--Ce n'est pas seulement pour une somme, milord, c'est pour le tout, tout ce que j'ai; il m'a mangé maison et tout: il a fourré tout ce que j'avais dans son gros ventre: mais j'en retirerai quelque chose, si je peux; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le cauchemar.
FALSTAFF.--Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fût moi, si j'avais l'avantage du terrain.
LE JUGE.--Qu'est-ce que tout cela veut dire, sir Jean? Fi donc; quel homme ayant un peu de coeur voudrait s'exposer à cet orage de criailleries! N'avez-vous pas honte d'obliger une pauvre veuve d'en venir à ces extrémités, pour arracher son dû?
FALSTAFF.--Quelle est donc la grosse somme que je te dois?
L'HÔTESSE.--Jarni! si tu étais un honnête homme, tu me dois ta personne et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas juré sur un gobelet à figures dorées, comme tu étais assis dans ma chambre du dauphin à la table ronde, auprès d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la Pentecôte, le jour que le prince te cassa la tête pour avoir comparé le roi son père à un chanteur de Windsor; ne m'as-tu pas juré alors, comme j'étais à te laver ta plaie, que tu m'épouserais, et que tu me ferais milady ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m'a appelée comme cela: Commère Quickly; et qui venait m'emprunter un carafon de vinaigre, en disant qu'elle avait un bon plat de crevettes, même à telles enseignes que tu voulais en manger; et moi, que je te dis à telles enseignes que ça ne valait rien pour une blessure fraîche. Et ne m'as-tu pas recommandé, dès qu'elle a été descendue en bas, de ne plus avoir tant de familiarités avec ces petites gens-là, disant qu'avant peu ils m'appelleraient madame: et ne m'as-tu pas alors embrassée et priée de t'aller chercher trente schellings? Là! je te mets à ton serment sur l'Évangile: nie-le, si tu peux.
FALSTAFF.--Milord, cette pauvre créature est folle; elle va, disant de côté et d'autre par la ville que son fils aîné vous ressemble. Elle s'est vue assez bien autrefois; et le fait est que la misère lui tourne la tête: mais quant à ces imbéciles de sergents, je vous en prie, faites-m'en justice.
LE JUGE.--Sir Jean, sir Jean! il y a longtemps que je suis informé de la manière dont vous savez donner une entorse à la bonne cause pour la faire paraître mauvaise. Ce n'est pas un front armé d'audace, ni tout ce flux de paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence plus qu'imprudente, qui pourront m'empêcher de rendre justice à qui il appartient. Je vois que vous avez su profiter de la faiblesse d'esprit de cette femme.
L'HÔTESSE.--Oh! oui; cela est bien vrai, milord.
LE JUGE.--Je t'en prie, tais-toi.--Payez-lui ce que vous lui devez, et réparez le tort que vous lui avez fait. L'un, vous pouvez le faire avec de bonne monnaie sterling, et l'autre, avec la pénitence d'usage.
FALSTAFF.--Milord, ces reproches ne passeront pas sans réplique. Ce qui n'est chez moi qu'une honorable hardiesse, vous l'appelez une imprudente insolence. Qu'on vous fasse la révérence sans rien dire, et l'on sera un homme de bien. Non, milord; avec tout le respect que je vous dois, je ne serai point un de vos courtisans; et je vous dis nettement que je demande à être délivré de ces huissiers, attendu que je suis chargé de messages pressés pour les affaires du roi.
LE JUGE.--Vous parlez bien comme un homme autorisé à mal faire: mais moi je vous dis, commencez, pour votre honneur, par satisfaire cette pauvre femme.
FALSTAFF, prenant l'hôtesse à part.--Écoute ici, hôtesse?
(Entre Gower.)
LE JUGE.--Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles?
GOWER.--Le roi, milord, et Henri le prince de Galles, sont près d'arriver. Ce papier vous dira le reste.
FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!
L'HÔTESSE.--C'est comme cela que vous me l'avez déjà dit.
FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!--Allons, n'en parlons plus.
L'HÔTESSE.--Par cette terre de Dieu sur laquelle je marche, j'en suis presque à vendre mon argenterie et les tapisseries de mes salles à manger.
FALSTAFF.--Bon! bon! des verres, des verres, c'est tout autant qu'il en faut pour boire: et quant à tes murailles, une petite drôlerie de rien, comme l'histoire de l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en détrempe vaut cent mille fois mieux que tous ces rideaux de lit et ces mauvaises tapisseries mangées de vers.--Fais-en dix guinées si tu peux. Tiens, si ce n'étaient ces moments de mauvaise humeur, il n'y a pas de meilleure créature que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la figure, et retire ta plainte. Allons, tu ne dois pas prendre ces humeurs-là avec moi: est-ce que tu ne me connais pas? Tiens, je suis sûr qu'on t'a poussée à cela.
L'HÔTESSE.--Sir Jean, je t'en prie, n'exige de moi que vingt nobles; je me sens de la répugnance à mettre mon argenterie en gage; là, en vérité.
FALSTAFF.--N'en parlons plus: tout est dit, je chercherai ailleurs comme je pourrai.--Vous serez une folle toute votre vie.
L'HÔTESSE.--Eh bien, vous l'aurez, quand je devrais mettre ma robe en gage. J'espère que vous viendrez souper.--Vous me payerez tout cela ensemble?
FALSTAFF.--Est-ce que je suis mort? (A Bardolph.) Suis-la, suis-la; accroche, accroche.
L'HÔTESSE.--Voulez-vous que je fasse venir Doll Tear-Sheet pour souper avec vous?
FALSTAFF.--C'est dit, qu'elle vienne.
(L'hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.)
LE JUGE.--J'ai appris de meilleures nouvelles.
FALSTAFF.--Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher lord?
LE JUGE, à Gower.--Où le roi a-t-il couché cette nuit?
GOWER.--A Basingstoke, milord.
FALSTAFF.--J'espère, milord, que tout va bien: quelles nouvelles y a-t-il, milord?
LE JUGE.--Ramène-t-il avec lui toute l'armée?
GOWER.--Non: il y a quinze cents hommes d'infanterie, et cinq cents de cavalerie qui sont partis pour rejoindre monseigneur de Lancastre, contre Northumberland et l'archevêque.
FALSTAFF.--Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon très-honoré lord?
LE JUGE.--Je vais vous donner mes dépêches tout de suite; allons, suivez-moi, mon cher monsieur Gower.
FALSTAFF.--Milord?
LE JUGE.--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
FALSTAFF.--Monsieur Gower, puis-je vous inviter à dîner avec moi?
GOWER.--Il faut que je me rende chez milord que voici: je vous remercie, mon cher sir Jean.
LE JUGE.--Vous traînez ici trop longtemps, ayant, comme vous savez, à ramasser, chemin faisant, des soldats dans les pays que vous traverserez.
FALSTAFF.--Voulez-vous souper avec moi, monsieur Gower?
LE JUGE.--Quel est donc le sot maître qui vous a enseigné ces manières d'agir, sir Jean?
FALSTAFF.--Monsieur Gower, si elles ne me conviennent pas, celui qui me les a enseignées était un sot. Voilà ce qui s'appelle faire des armes, milord, botte pour botte, partant quitte.
LE JUGE.--Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand vaurien.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une autre rue de Londres.
Entrent LE PRINCE HENRI et POINS.
HENRI.--Sur ma parole, je suis excessivement las.
POINS.--Est-il bien vrai? J'aurais cru que la lassitude n'aurait pas osé s'attacher à une personne d'un si haut parage.
HENRI.--Cela est pourtant vrai, quelque peu de dignité qu'il y ait à en convenir. N'est-ce pas aussi quelque chose qui me rabaisse singulièrement que cette envie que j'ai de boire de la petite bière?
POINS.--Vraiment, un prince comme vous ne devrait pas avoir la faiblesse de se ressouvenir d'une aussi pauvre drogue que celle-là.
HENRI.--Apparemment que mon goût n'a pas été formé en goût de prince, car en honneur il m'arrive en ce moment de me ressouvenir assez tendrement de cette pauvre malheureuse petite bière; mais au fait ces humbles attachements me mettent assez mal avec ma grandeur. Quelle honte pour moi de me souvenir de ton nom! ou de pouvoir demain reconnaître ta figure, de savoir le compte de tes bas de soie, savoir: ceux-ci, et les autres qui furent jadis couleur de pêche; ou de tenir inventaire de tes chemises, comme qui dirait une de superflu et une sur ton corps. Mais quant à cela le maître de paume le sait mieux que moi: car il faut que tu sois bien bas sur l'article du linge, quand tu ne prends pas là une raquette, comme tu en es privé depuis longtemps, parce que tes Pays-Bas se sont séparés de la Hollande en faveur d'un cotillon [24]. Eh bien! Dieu sait si ceux qui proclament la ruine de ton linge sont les héritiers de ton trône; mais les sages-femmes disent que rien ne manquera faute d'enfants, au moyen de quoi le monde s'augmente, et les parentés se fortifient merveilleusement.
Note 24:[ (retour) ] The rest of thy low countries have made a shift to eat up thy holland.
POINS.--Comme cela jure, après vous avoir vu travailler si ferme, de vous entendre babiller si inutilement! Dites-moi, je vous prie, ce que feraient beaucoup de jeunes princes, si leur père était aussi malade que l'est maintenant le vôtre?
HENRI.--Te dirai-je une seule chose, Poins?
POINS.--Oui, mais que ce soit donc quelque chose de bien excellemment bon.
HENRI.--Cela sera toujours assez bon pour un esprit de ton espèce.
POINS.--Allons, dites: j'attends de pied ferme cette seule chose que vous allez dire.
HENRI.--Eh bien! je te dis qu'il ne convient pas que je sois triste, à présent que mon père est malade, quoique je puisse te dire aussi (comme à un homme que, faute d'un meilleur, il me plaît d'appeler mon ami) que j'ai de quoi être triste, et très-triste.
POINS.--Probablement pas pour cela....
HENRI.--Mais tu me crois donc inscrit dans le livre du diable en lettres aussi noires que toi et Falstaff, en fait d'endurcissement et de perversité? Que la fin mette l'homme à l'épreuve. Eh bien! moi, je te dis que mon coeur saigne intérieurement de savoir mon père malade; mais vivant en aussi mauvaise compagnie que toi, il me faut bien écarter tout signe extérieur de chagrin.
POINS.--La raison?
HENRI.--Et que penserais-tu de moi si tu me voyais pleurer?
POINS.--Je te regarderais comme le prince des hypocrites.
HENRI.--Tout le monde en penserait autant; et tu es un drôle fait exprès pour penser comme tout le monde: il n'y a pas d'homme au monde dont l'esprit suive plus fidèlement que le tien le grand chemin des vaches. Oui, en effet, chacun me regarderait comme un hypocrite. Et quelle est la raison qui engage votre sublime génie à penser ainsi?
POINS.--Ma foi, c'est que vous avez toujours paru si libertin, et si inséparable de Falstaff....
HENRI.--Et de toi.
POINS.--Par le jour qui luit sur nous, on parle bien de moi. Je peux entendre de mes deux oreilles ce qu'on en dit. Le pis qu'on puisse dire, c'est que je suis un cadet de famille, et que je suis l'oeuvre de mes mains; et pour ces deux articles-là, je l'avoue, je n'y saurais que faire.--Par la messe, voilà Bardolph.
HENRI.--Et le petit page que j'ai donné à Falstaff!--Je le lui avais donné chrétien, et voyez si ce vilain n'en a pas fait un vrai singe.
(Entrent Bardolph et le page.)
BARDOLPH.--Dieu garde Votre Grâce!
HENRI.--Et la vôtre aussi, très-noble Bardolph.
BARDOLPH, au petit page.--Avancez ici, vous, âne de sagesse, timide benêt; est-ce qu'il faut rougir comme cela? Qu'est-ce qui vous fait ainsi monter la couleur au visage? Quelle jeune fille êtes-vous donc, pour un homme d'armes? Est-ce une si grande affaire que la défaite [25] d'une cruche de trois ou quatre pintes?
Note 25:[ (retour) ] To get a pottle pot's maidenhead.
LE PAGE, au prince.--Tout à l'heure, milord, il m'appelait au travers d'une jalousie rouge, et je ne pouvais pas discerner la moindre partie de son visage enluminé, d'avec la fenêtre. A la fin, j'ai aperçu ses yeux, et j'ai cru qu'il avait fait deux trous dans le cotillon neuf de la marchande de bière, et qu'il regardait au travers.
HENRI.--Ce petit garçon n'a-t-il pas bien profité?