Note du transcripteur.
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Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 7
Henri IV (2e partie)
Henri V
Henri VI (1re, 2e et 3e partie)
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1863
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HENRI VI
TRAGÉDIE
TROISIÈME PARTIE
PERSONNAGES
LE ROI HENRI VI.
EDOUARD, prince de Galles, son fils.
LOUIS XI, roi de France.
LE DUC DE SOMERSET. }
LE DUC D'EXETER, }
LE COMTE DE NORTHUMBERLAND,}lords du parti du roi.
LE COMTE D'OXFORD }
LE COMTE DE WESTMORELAND, }
LE LORD CLIFFORD, }
RICHARD PLANTAGENET, duc d'York.
ÉDOUARD, comte des }
Marches, depuis le roi }
Édouard IV, }
GEORGE, depuis duc de }
Clarence, }
RICHARD, depuis duc } fils du duc
de Glocester, } d'York.
EDMOND, comte de Rutland,}
LE DUC DE NORFOLK, }
LE MARQUIS MONTAIGU, }
LE COMTE DE WARWICK, }
LE COMTE DE SALISBURY,} partisans du
LE COMTE DE PEMBROKE, } duc d'York.
LE LORD HASTINGS, }
LE LORD STAFFORD, }
SIR JEAN MORTIMER, } oncles du
SIR HUGUES MORTIMER, } duc d'York.
SIR GUILLAUME STANLEY.
LORD RIVERS, frère de lady Grey.
SIR JEAN DE MONTGOMERY.
SIR JEAN SOMERVILLE.
LE GOUVERNEUR DE RUTLAND.
LE MAIRE D'YORK.
LE LIEUTENANT DE LA TOUR.
UN NOBLE.
DEUX GARDES-CHASSE.
UN FILS qui a tué son père.--UN PÈRE qui a tué son fils.--LA REINE
MARGUERITE.--LA PRINCESSE BONNE, soeur du roi de France.--LADY
GREY, depuis reine et femme d'Édouard IV.--SOLDATS ET SUITE DU
ROI HENRI ET DU ROI ÉDOUARD, MESSAGERS, HOMMES DU GUET.
Dans une partie du troisième acte la scène se passe en France; et dans tout le reste de la pièce elle est en Angleterre.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
A Londres, dans la salle du parlement.
Tambours. Quelques soldats du parti de York se précipitent dans la salle; entrent ensuite LE DUC D'YORK, ÉDOUARD, RICHARD, NORFOLK, MONTAIGU, WARWICK et autres, avec des roses blanches à leurs chapeaux.
WARWICK.--Je ne conçois pas comment le roi nous est échappé.
YORK.--Tandis que nous poursuivions la cavalerie du Nord, il s'est évadé adroitement, abandonnant son infanterie; et cependant le grand Northumberland, dont l'oreille guerrière ne put jamais souffrir le son de la retraite, animait encore son armée découragée: et lui-même avec les lords Clifford et Stafford, tous unis et de front, ont chargé notre corps de bataille, mais en l'enfonçant ils ont péri sous l'épée de nos soldats.
ÉDOUARD.--Le père de lord Stafford, le duc de Buckingham, est ou tué ou dangereusement blessé, j'ai fendu son casque d'un coup vigoureux; cela est vrai, mon père, voilà son sang.
(Montrant son épée sanglante.)
MONTAIGU, montrant la sienne.--Et voilà, mon frère, celui du comte de Wiltshire, que j'ai joint dès le commencement de la mêlée.
RICHARD, jetant sur le théâtre la tête de Somerset.--Et toi, parle pour moi, et dis ce que j'ai fait.
YORK.--Richard a surpassé tous mes autres enfants! C'est à lui que je dois le plus. Quoi, Votre Grâce, vous êtes mort? lord de Somerset!
NORFOLK.--Puisse toute la postérité de Jean de Gaunt avoir pareille espérance!
RICHARD.--J'espère abattre de même la tête du roi Henri!
WARWICK.--Je l'espère aussi. Victorieux prince d'York, je jure par le ciel de ne point fermer les yeux que je ne t'aie vu assis sur le trône qu'usurpe aujourd'hui la maison de Lancastre. Voici le palais de ce roi timide; voilà son trône royal. Possède-le, York; car il est à toi, et non pas aux héritiers de Henri.
YORK.--Seconde-moi donc, cher Warwick, et j'en vais prendre possession; car nous ne sommes entrés ici que par la force.
NORFOLK.--Nous vous seconderons tous.--Périsse le premier qui recule!
YORK.--Je vous remercie, noble Norfolk!--Ne vous éloignez point, milords.--Et vous, soldats, demeurez, et passez ici la nuit.
WARWICK.--Quand le roi paraîtra, ne lui faites aucune violence, à moins qu'il n'essaye de vous chasser par la force.
(Les soldats se retirent.)
YORK.--La reine doit tenir ici aujourd'hui son parlement: elle ne s'attend guère à nous voir de son conseil: par les paroles ou par les coups, il faut ici même faire reconnaître nos droits.
RICHARD.--Occupons, armés comme nous le sommes, l'intérieur du palais.
WARWICK.--Ce parlement s'appellera le parlement de sang, à moins que Plantagenet, duc d'York, ne soit roi; et ce timide Henri, dont la lâcheté nous a rendus le jouet de nos ennemis, sera déposé.
YORK.--Ne me quittez donc pas, milords. De la résolution, et je prétends prendre possession de mes droits.
WARWICK.--Ni le roi, ni son plus zélé partisan, ni le plus fier de tous ceux qui tiennent pour la maison de Lancastre, n'osera plus battre de l'aile aussitôt que Warwick agitera ses sonnettes [1]. Je veux planter ici Plantagenet; l'en déracine qui l'osera.--Prends ton parti, Richard: revendique la couronne d'Angleterre.
Note 1:[ (retour) ] If Warwick shake his bells.
Allusion aux sonnettes que portaient à la patte les faucons dressés pour la chasse.
(Warwick conduit au trône York, qui s'y assied.)
(Fanfares. Entrent le roi Henri, Clifford, Northumberland, Westmoreland, Exeter et autres, avec des roses rouges à leurs chapeaux.)
LE ROI.--Voyez, milords, où s'est assis cet audacieux rebelle; sur le trône de l'État! Sans doute qu'appuyé des forces de Warwick, ce perfide pair, il ose aspirer à la couronne, et prétend régner en souverain.--Comte de Northumberland, il a tué ton père; et le tien aussi, lord Clifford; et vous avez fait voeu de venger leur mort sur lui, sur ses enfants, ses favoris et ses partisans.
NORTHUMBERLAND.--Et si je ne l'exécute pas, ciel, que ta vengeance tombe sur moi!
CLIFFORD.--C'est dans cet espoir que Clifford porte son deuil en acier.
WESTMORELAND.--Eh quoi! souffrirons-nous cela?--Jetons-le à bas: mon coeur est bouillant de colère; je n'y puis tenir.
LE ROI.--De la patience, cher comte de Westmoreland.
CLIFFORD.--La patience est pour les poltrons, pour ses pareils: il n'aurait pas osé s'y asseoir, si votre père eût été vivant.--Mon gracieux seigneur, ici, dans le parlement, laissez-nous fondre sur la maison d'York.
NORTHUMBERLAND.--C'est bien dit, cousin: qu'il en soit fait ainsi.
LE ROI.--Eh! ne savez-vous pas que le peuple est pour eux, et qu'ils ont derrière eux une bande de soldats!
EXETER.--Le duc d'York tué, ils fuiront bientôt.
LE ROI.--Loin du coeur de Henri la pensée de faire du parlement une boucherie!--Cousin Exeter, la sévérité du maintien, les paroles, les menaces sont les seules armes que Henri veuille employer contre eux. (Ils s'avancent vers le duc d'York.) Séditieux duc d'York, descends de mon trône; et tombe à mes pieds, pour implorer ma clémence et ta grâce; je suis ton souverain.
YORK.--Tu te trompes; c'est moi qui suis le tien.
EXETER.--Si tu as quelque honte, descends, c'est lui qui t'a fait duc d'York.
YORK.--C'était mon patrimoine, tout aussi bien que le titre de comte [2].
Note 2:[ (retour) ] As the earldom was.
Probablement le titre de comte des Marches, comme héritier du comte des Marches, de qui il tenait son droit à la couronne.
EXETER.--Ton père fut un traître à la couronne.
WARWICK.--C'est toi, Exeter, qui es un traître à la couronne, en suivant cet usurpateur Henri.
CLIFFORD.--Qui doit-il suivre que son roi légitime?
WARWICK.--Sans doute, Clifford: qu'il suive donc Richard, duc d'York.
LE ROI.--Et resterai-je debout, tandis que toi tu seras assis sur mon trône?
YORK.--Il le faut bien, et cela sera: prends-en ton parti.
WARWICK.--Sois duc de Lancastre, et laisse-le être roi.
WESTMORELAND.--Henri est duc de Lancastre et roi, et le lord de Westmoreland est là pour le soutenir.
WARWICK.--Et Warwick pour le contredire.--Vous oubliez, je le vois, que nous vous avons chassés du champ de bataille, que nous avons tué vos pères, et marché enseignes déployées, au travers de Londres, jusqu'aux portes du palais.
NORTHUMBERLAND.--Je m'en souviens, Warwick, à ma grande douleur; et, par son âme, toi et ta maison, vous vous en repentirez.
WESTMORELAND.--Plantagenet, et toi et tes enfants, et tes parents et tes amis, vous me payerez plus de vies qu'il n'y avait de gouttes de sang dans les veines de mon père.
CLIFFORD.--Ne m'en parle pas davantage, Warwick, de peur qu'au lieu de paroles, je ne t'envoie un messager qui vengera sa mort avant que je sorte d'ici.
WARWICK.--Pauvre Clifford! Combien je méprise ses impuissantes menaces!
YORK.--Voulez-vous que nous établissions ici nos droits à la couronne? Autrement nos épées les soutiendront sur le champ de bataille.
LE ROI.--Quel titre as-tu, traître, à la couronne? Ton père était, ainsi que toi, duc d'York [3]; ton aïeul était Roger Mortimer, comte des Marches. Je suis le fils de Henri V, qui soumit le dauphin et les Français, et conquit leurs villes et leurs provinces.
Note 3:[ (retour) ] Richard, duc d'York, était fils du comte de Cambridge, et neveu seulement du duc d'York.
WARWICK.--Ne parle point de la France, toi qui l'as perdue tout entière.
LE ROI.--C'est le lord protecteur qui l'a perdue, et non pas moi. Lorsque je fus couronné, je n'avais que neuf mois.
RICHARD.--Vous êtes assez âgé maintenant, et cependant il me semble que vous continuez à perdre. Mon père, arrachez la couronne de la tête de l'usurpateur.
ÉDOUARD.--Arrachez-la, mon bon père, mettez-la sur votre tête.
MONTAIGU, au duc d'York.--Mon frère, si tu aimes et honores le courage guerrier, décidons le fait par un combat au lieu de demeurer ici à nous disputer.
RICHARD.--Faites résonner les tambours et les trompettes, le roi va fuir.
YORK.--Taisez-vous, mes enfants.
LE ROI.--Tais-toi toi-même, et laisse parler le roi Henri.
WARWICK.--Plantagenet parlera le premier.--Lords, écoutez-le, et demeurez attentifs et en silence; car quiconque l'interrompra, c'est fait de sa vie.
LE ROI.--Espères-tu que j'abandonnerai ainsi mon trône royal, où se sont assis mon aïeul et mon père? Non, auparavant la guerre dépeuplera ce royaume. Oui, et ces étendards si souvent déployés dans la France, et qui le sont aujourd'hui dans l'Angleterre, au grand chagrin de notre coeur, me serviront de drap funéraire.--Pourquoi faiblissez-vous, milords? Mon titre est bon, et beaucoup meilleur que le sien.
WARWICK.--Prouve-le, Henri, et tu seras roi.
LE ROI.--Mon aïeul Henri IV a conquis la couronne.
YORK.--Par une révolte contre son roi.
LE ROI.--Je ne sais que répondre: mon titre est défectueux. Répondez-moi, un roi ne peut-il se choisir un héritier?
YORK.--Que s'ensuit-il?
LE ROI.--S'il le peut, je suis roi légitime; car Richard, en présence d'un grand nombre de lords, résigna sa couronne à Henri IV, dont mon père fut l'héritier comme je suis le sien.
YORK.--Il se révolta contre Richard son souverain, et l'obligea par force à lui résigner la couronne.
WARWICK.--Et supposez, milords, qu'il l'eût fait volontairement, pensez-vous que cela pût nuire aux droits héréditaires de la couronne?
EXETER.--Non, il ne pouvait résigner sa couronne que sauf le droit de l'héritier présomptif à succéder et à régner.
LE ROI.--Es-tu contre nous, duc d'Exeter?
EXETER.--Le droit est pour lui. Veuillez donc me pardonner.
YORK.--Pourquoi parlez-vous bas, milords, au lieu de répondre?
EXETER.--Ma conscience me dit qu'il est roi légitime.
LE ROI.--Tous vont m'abandonner et passer de son côté.
NORTHUMBERLAND.--Plantagenet, quelles que soient tes prétentions, ne pense pas que Henri puisse être déposé ainsi.
WARWICK.--Il sera déposé en dépit de vous tous.
NORTHUMBERLAND.--Tu te trompes. Ce n'est pas, malgré la présomption qu'elle t'inspire, la puissance que te donnent dans le midi tes comtés d'Essex, de Suffolk, de Norfolk et de Kent, qui peut élever le duc au trône malgré moi.
CLIFFORD.--Roi Henri, que ton titre soit légitime ou défectueux, lord Clifford jure de combattre pour ta défense. Puisse s'entr'ouvrir et m'engloutir tout vivant le sol où je fléchirai le genou devant celui qui a tué mon père!
LE ROI.--O Clifford! combien tes paroles raniment mon coeur!
YORK.--Henri de Lancastre, cède-moi ta couronne. Que murmurez-vous, lords, ou que concertez-vous ensemble?
WARWICK.--Rendez justice au royal duc d'York, ou je vais remplir cette salle de soldats armés, et, sur ce trône où il est assis, écrire son titre avec le sang de l'usurpateur.
(Il frappe du pied, et les soldats se montrent.)
LE ROI.--Milord de Warwick, écoutez seulement un mot.--Laissez-moi régner tant que je vivrai.
YORK.--Assure la couronne à moi et à mes enfants, et tu régneras en paix le reste de tes jours.
LE ROI.--Je suis satisfait. Richard Plantagenet, jouis du royaume après ma mort.
CLIFFORD.--Quel tort cela fera au prince votre fils!
WARWICK.--Quel bien pour l'Angleterre et pour lui-même!
WESTMORELAND.--Vil, faible et lâche Henri!
CLIFFORD.--Quel tort tu te fais à toi-même, et à nous aussi!
WESTMORELAND.--Je ne puis rester pour entendre ces conditions.
NORTHUMBERLAND.--Ni moi.
CLIFFORD.--Venez, cousin; allons porter ces nouvelles à la reine.
WESTMORELAND.--Adieu, roi sans courage et dégénéré; ton sang glacé ne renferme pas une étincelle d'honneur.
NORTHUMBERLAND.--Deviens la proie de la maison d'York, et meurs dans les chaînes pour cette indigne action.
CLIFFORD.--Puisses-tu périr vaincu dans une guerre terrible, ou finir tranquillement dans l'abandon et le mépris!
(Sortent Northumberland, Clifford et Westmoreland.)
WARWICK.--Tourne-toi par ici, Henri, ne fais pas attention à eux.
EXETER.--Ce qu'ils veulent, c'est la vengeance: voilà pourquoi ils ne cèdent pas.
LE ROI.--Ah! Exeter!
WARWICK.--Pourquoi ce soupir, mon prince?
LE ROI.--Ce n'est pas pour moi que je gémis, lord Warwick: c'est pour mon fils que je déshérite en père dénaturé; mais qu'il en soit ce qui pourra. Je te substitue ici la couronne à toi et à tes héritiers à perpétuité, à condition que tu feras serment ici d'éteindre cette guerre civile, et de me respecter, tant que je vivrai, comme ton roi et ton souverain, et de ne jamais chercher, par aucune trahison ni violence, à me renverser du trône et à régner toi-même.
YORK.--Je fais volontiers ce serment, et je l'accomplirai.
(Il descend du trône.)
WARWICK.--Vive le roi Henri!--Plantagenet, embrasse-le.
LE ROI.--Puisses-tu vivre longtemps, ainsi que tes bouillants enfants!
YORK.--De ce moment, York et Lancastre sont réconciliés.
EXETER.--Maudit soit celui qui cherchera à les rendre ennemis! (Morceau de musique; les lords s'avancent.)
YORK.--Adieu, mon gracieux seigneur: je vais me rendre dans mon château.
WARWICK.--Et moi, je vais garder Londres avec mes soldats.
NORFOLK.--Moi, je retourne à Norfolk avec les miens.
MONTAIGU.--Moi, sur la mer, d'où je suis venu.
(Sortent York et ses fils, Warwick, Norfolk et Montaigu, les soldats et la suite.)
LE ROI.--Et moi, rempli de tristesse et de douleur, je vais regagner mon palais.
EXETER.--Voici la reine, ses regards décèlent sa colère: je veux me dérober à sa présence.
LE ROI.--Et moi aussi, cher Exeter. (Il veut sortir.)
MARGUERITE.--Ne t'éloigne pas de moi, je te suivrai.
LE ROI.--Sois patiente, chère reine, et je resterai.
MARGUERITE.--Et qui peut être patiente dans de pareilles extrémités?--Ah! malheureux que tu es! plût au ciel que je fusse morte fille, que je ne t'eusse jamais vu, que je ne t'eusse pas donné un fils, puisque tu devais être un père si dénaturé! A-t-il mérité d'être dépouillé des droits de sa naissance? Ah! si tu l'avais aimé seulement la moitié autant que je l'aime, ou qu'il t'eût fait souffrir ce que j'ai souffert une fois pour lui, que tu l'eusses nourri, comme moi, de ton sang, tu aurais ici versé le plus précieux sang de ton coeur, plutôt que de faire ce sauvage duc ton héritier, et de déshériter ton propre fils.
LE JEUNE PRINCE.--Mon père, vous ne pouvez pas me déshériter: si vous êtes roi, pourquoi ne vous succéderais-je pas?
LE ROI.--Pardonne-moi, Marguerite.--Pardonne-moi, cher enfant: le comte de Warwick et le duc m'y ont forcé.
MARGUERITE.--T'y ont forcé! Tu es roi, et l'on t'a forcé! Je rougis de t'entendre parler. Ah! malheureux lâche! tu nous as tous perdus, toi, ton fils et moi; tu t'es rendu tellement dépendant de la maison d'York, que tu ne régneras plus qu'avec sa permission. Qu'as-tu fait en transmettant la couronne à lui et à ses héritiers? tu as creusé toi-même ton tombeau, et tu t'y traîneras longtemps avant ton heure naturelle. Warwick est chancelier de l'État, et maître de Calais. Le sévère Faulconbridge commande le détroit. Le duc est fait protecteur du royaume, et tu crois être en sûreté! C'est la sûreté de l'agneau tremblant, quand il est au milieu des loups. Si j'eusse été là, moi, qui ne suis qu'une simple femme, leurs soldats m'auraient ballottée sur leurs lances avant que j'eusse consenti à un pareil acte. Mais tu préfères ta vie à ton honneur; et puisqu'il en est ainsi, je me sépare, Henri, de ta table et de ton lit, jusqu'à ce que je voie révoquer cet acte du parlement qui déshérite mon fils. Les lords du nord, qui ont abandonné tes drapeaux, suivront les miens dès qu'ils les verront déployés; et ils se déploieront, à ta grande honte, et pour la ruine entière de la maison d'York: c'est ainsi que je te quitte.--Viens, mon fils. Notre armée est prête: suis-moi, nous allons la joindre.
LE ROI.--Arrête, chère Marguerite, et écoute-moi.
MARGUERITE.--Tu n'as déjà que trop parlé, laisse-moi.
LE ROI.--Mon cher fils Édouard, tu resteras avec moi.
MARGUERITE.--Oui, pour être égorgé par ses ennemis!
LE JEUNE PRINCE.--Quand je reviendrai vainqueur du champ de bataille, je reverrai Votre Grâce. Jusque-là je vais avec elle.
MARGUERITE.--Viens, mon fils; partons, nous n'avons pas de moments à perdre.
(La reine et le prince sortent.)
LE ROI.--- Pauvre reine! Comme sa tendresse pour moi et pour son fils l'a poussée à s'emporter aux expressions de la fureur! Puisse-t-elle être vengée de ce duc orgueilleux, dont l'esprit hautain va sur les ailes du désir tourner autour de ma couronne, et, comme un aigle affamé, se nourrir de la chair de mon fils et de la mienne.--La désertion de ces trois lords tourmente mon âme. Je veux leur écrire, et tâcher de les apaiser par de bonnes paroles.--Venez, cousin; vous vous chargerez du message.
EXETER.--Et j'espère les ramener tous à vous.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un appartement dans le château de Sandal près de Wakefield, dans la province d'York.
Les fils du duc d'York, RICHARD, ÉDOUARD, paraissent avec MONTAIGU.
RICHARD.--Mon frère, quoique je sois le plus jeune, permettez-moi de parler....
ÉDOUARD.--Non: je serai meilleur orateur que toi.
MONTAIGU.--Mais j'ai des raisons fortes et entraînantes.
(Entre York.)
YORK.--Quoi! qu'y a-t-il donc? Mes enfants, mon frère, vous voilà en dispute? Quelle est votre querelle? comment a-t-elle commencé?
ÉDOUARD.--Ce n'est point une querelle, c'est un léger débat.
YORK.--Sur quoi?
RICHARD.--Sur un point qui intéresse Votre Grâce et nous aussi; sur la couronne d'Angleterre, mon père, qui vous appartient.
YORK.--A moi, mon fils? Non pas tant que Henri vivra.
RICHARD.--Votre droit ne dépend point de sa vie ou de sa mort.
ÉDOUARD.--Vous en êtes l'héritier dès à présent: jouissez donc de votre héritage. Si vous donnez à la maison de Lancastre le temps de respirer, à la fin elle vous devancera, mon père.
YORK.--Je me suis engagé, par serment, à le laisser régner en paix.
ÉDOUARD.--On peut violer son serment pour un royaume. J'en violerais mille, moi, pour régner un an.
RICHARD.--Non. Que le ciel préserve Votre Grâce de devenir parjure!
YORK.--Je le serai, si j'emploie la guerre ouverte.
RICHARD.--Je vous prouverai le contraire, si vous voulez m'écouter.
YORK.--Tu ne le prouveras pas, mon fils; cela est impossible.
RICHARD.--Un serment est nul dès qu'il n'est pas fait devant un vrai et légitime magistrat, qui ait autorité sur celui qui jure. Henri n'en avait aucune, son titre était usurpé; et puisque c'est lui qui vous a fait jurer de renoncer à vos droits, votre serment, milord, est vain et frivole. Ainsi, aux armes! et songez seulement, mon père, combien c'est une douce chose que de porter une couronne. Son cercle enferme tout le bonheur de l'Élysée, et tout ce que les poëtes ont imaginé de jouissances et de félicités. Pourquoi tardons-nous si longtemps? Je n'aurai point de repos que je ne voie la rose blanche que je porte, teinte du sang tiède tiré du coeur de Henri.
YORK.--Richard, il suffit: je veux régner ou mourir. Mon frère, pars pour Londres à l'instant, et anime Warwick à cette entreprise.--Toi, Richard, va trouver le duc de Norfolk, et instruis-le secrètement de nos intentions.--Vous, Édouard, vous vous rendrez auprès de milord Cobham, qui s'armera de bon coeur avec tout le comté de Kent: c'est sur les gens de Kent que je compte le plus; car ils sont avisés, courtois, généreux et pleins d'ardeur.--Tandis que vous agirez ainsi, que me restera-t-il à faire que de chercher l'occasion de prendre les armes, sans que le roi ni personne de la maison de Lancastre pénètre mes desseins? (Entre un messager.) Mais, arrêtez donc.--Quelles nouvelles? Pourquoi arrives-tu si précipitamment?
LE MESSAGER.--La reine, soutenue des comtes et des barons du nord, se prépare à vous assiéger ici dans votre château. Elle est tout près d'ici à la tête de vingt mille hommes: songez donc, milord, à fortifier votre château.
YORK.--Oui, avec mon épée. Quoi! penses-tu qu'ils nous fassent peur?--Édouard, et vous, Richard, vous resterez près de moi.--Mon frère Montaigu va se rendre à Londres, pour avertir le noble Warwick, Cobham et nos autres amis, que nous avons laissés à titre de protecteurs auprès du roi, d'employer toute leur habileté à fortifier leur pouvoir, et de ne plus se lier au faible Henri et à ses serments.
MONTAIGU.--Mon frère, je pars. Je les déciderai, n'en doutez pas; et je prends humblement congé de vous.
(Il sort.)
(Entrent sir John et sir Hugues Mortimer.)
YORK.--Mes oncles sir John et sir Hugues Mortimer, vous arrivez bien à propos à Sandal: l'armée de la reine se propose de nous y assiéger.
SIR JEAN.--Elle n'en aura pas besoin: nous irons la joindre dans la plaine.
YORK.--Quoi! avec cinq mille hommes?
RICHARD.--Oui, mon père; et avec cinq cents, s'il le faut. Leur général est une femme! Qu'avons-nous à craindre?
(Une marche dans l'éloignement.)
ÉDOUARD.--J'entends déjà leurs tambours: rangeons nos gens et sortons à l'instant pour aller leur offrir le combat.
YORK.--Cinq hommes contre vingt!--Malgré cette énorme inégalité, cher oncle, je ne doute pas de notre victoire. J'ai gagné en France plus d'une bataille où les ennemis étaient dix contre un. Pourquoi n'aurais-je pas aujourd'hui le même succès?
(Une alarme, ils sortent.)
SCÈNE III
Plaine près du château de Sandal.
Alarme; excursions. Entrent RUTLAND et son GOUVERNEUR.
RUTLAND.--Ah! où fuirai-je? Où me sauverai-je de leurs mains? Ah! mon gouverneur, voyez, le sanguinaire Clifford vient à nous.
(Entrent Clifford et des soldats.)
CLIFFORD.--Fuis, chapelain; ton état de prêtre te sauve la vie.--Mais pour le rejeton de ce maudit duc, dont le père a tué mon père, il mourra.
LE GOUVERNEUR.--Et moi, milord, je lui tiendrai compagnie.
CLIFFORD.--Soldats, emmenez-le.
LE GOUVERNEUR.--Ah! Clifford, ne l'assassine pas, de peur que tu ne sois haï de Dieu et des hommes.
(Les soldats l'entraînent de force. L'enfant reste pâmé de frayeur.)
CLIFFORD.--Allons.--Quoi! est-il déjà mort? ou est-ce la peur qui lui fait ainsi fermer les yeux?--Oh! je vais te les faire ouvrir.
RUTLAND.--C'est ainsi que le lion affamé regarde le malheureux qui tremble sous ses griffes avides, c'est ainsi qu'il se promène insultant à sa proie, et c'est ainsi qu'il s'approche pour déchirer ses membres.--Ah! bon Clifford, tue-moi avec ton épée, mais non pas avec ce regard cruel et menaçant. Bon Clifford, écoute-moi avant que je meure: je suis trop peu de chose pour être l'objet de ta colère: venge-toi sur des hommes, et laisse-moi vivre.
CLIFFORD.--Tu parles en vain, pauvre enfant. Le sang de mon père a fermé le passage par où tes paroles pourraient pénétrer.
RUTLAND.--Eh bien! c'est au sang de mon père à le rouvrir: c'est un homme, Clifford, mesure-toi avec lui.
CLIFFORD.--Eussé-je ici tous tes frères, leur vie et la tienne ne suffiraient pas pour assouvir ma vengeance. Non, quand je creuserais encore les tombeaux de tes pères, et que j'aurais pendu à des chaînes leurs cercueils pourris, ma fureur n'en serait pas ralentie, ni mon coeur soulagé. La vue de tout ce qui appartient à la maison d'York est une furie qui tourmente mon âme; et jusqu'à ce que j'aie extirpé leur race maudite, sans en laisser un seul au monde, je vis en enfer.--Ainsi donc....
(Levant le bras.)
RUTLAND.--Oh! laisse-moi prier un moment avant de recevoir la mort!--Ah! c'est toi que je prie, bon Clifford; aie pitié de moi.
CLIFFORD.--Toute la pitié que peut t'accorder la pointe de mon épée.
RUTLAND.--Jamais je ne t'ai fait aucun mal, pourquoi veux-tu me tuer?
CLIFFORD.--Ton père m'a fait du mal.
RUTLAND.--Mais avant que je fusse né.--Tu as un fils, Clifford; pour l'amour de lui, aie pitié de moi, de crainte qu'en vengeance de ma mort, comme Dieu est juste, il ne soit aussi misérablement égorgé que moi. Ah! laisse-moi passer ma vie en prison; et à la première offense, tu pourras me faire mourir; mais à présent tu n'en as aucun motif.
CLIFFORD.--Aucun motif? ton père a tué mon père: c'est pourquoi, meurs.
(Il le poignarde.)
RUTLAND.--Dii faciant, laudis summa sit ista tuæ [4].
(Il meurt.)
Note 4:[ (retour) ] Hall dit seulement que le jeune Rutland, alors âgé tout au plus de douze ans, ayant été trouvé par Clifford, dans une maison où il s'était caché, se jeta à ses pieds, et implora sa miséricorde, en levant vers lui ses mains jointes, car la frayeur lui avait ôté la parole. Le jeune comte de Rutland avait alors, non pas douze ans, mais dix-sept.
CLIFFORD.--Plantagenet! Plantagenet! j'arrive; et ce sang de ton fils, attaché à mon épée va s'y rouiller jusqu'à ce que ton sang figé avec celui-ci me détermine à les en faire disparaître tous deux.
(Il sort.)
SCÈNE IV
Alarme. Entre YORK.
YORK.--L'armée de la reine a vaincu; mes deux oncles ont été tués en défendant ma vie, et tous mes partisans tournent le dos à l'ennemi acharné, et fuient comme les vaisseaux devant les vents, ou comme des agneaux que poursuivent des loups affamés.--Mes fils!... Dieu sait ce qu'ils sont devenus. Mais je sais bien que, vivants ou morts, ils se sont comportés en homme nés pour la gloire. Trois fois Richard s'est ouvert un passage jusqu'à moi, en me criant: Courage! mon père, combattons jusqu'à la fin. Et trois fois aussi Édouard m'a joint, son épée toute rouge, teinte jusqu'à la garde du sang de ceux qui l'avaient combattu, et lorsque les plus intrépides guerriers se retiraient, Richard criait: Chargez, ne lâchez pas un pied de terrain; il criait encore: Une couronne ou un glorieux tombeau! un sceptre, ou un sépulcre en ce monde! C'est alors que nous avons chargé de nouveau: mais, hélas! nous avons encore reculé;--comme j'ai vu un cygne s'efforcer inutilement de nager contre le courant, et s'épuiser à combattre les flots qui le maîtrisaient.--Mais qu'entends-je! (Courte alarme derrière le théâtre.) Écoutons! nos terribles vainqueurs continuent la poursuite; et je suis trop affaibli, et je ne peux fuir leur fureur; et eussé-je encore toutes mes forces, je ne leur échapperais pas. Le sable qui mesurait ma vie a été compté: il faut rester ici; c'est ici que ma vie doit finir. (Entrent la reine Marguerite, Clifford, Northumberland, soldats.) Viens, sanguinaire Clifford.--Farouche Northumberland! me voilà pour servir de but à vos coups; je les attends de pied ferme.
NORTHUMBERLAND.--Rends-toi à notre merci, orgueilleux Plantagenet.
CLIFFORD.--Oui, et tu auras merci tout juste comme ton bras sans pitié l'a faite à mon père. Enfin Phaéton est tombé de son char, et le soir est arrivé à l'heure de midi.
YORK.--De mes cendres comme de celles du phénix peut sortir l'oiseau qui me vengera sur vous tous. Dans cet espoir, je lève les yeux vers le ciel, et je brave tous les maux que vous pourrez me faire subir. Eh bien! que n'avancez-vous? Quoi! vous êtes une multitude et vous avez peur!
CLIFFORD.--C'est ainsi que les lâches commencent à combattre, quand ils ne peuvent plus fuir: ainsi la colombe attaque de son bec les serres du faucon qui la déchire: ainsi les voleurs sans ressource, et désespérant de leur vie, accablent le prévôt de leurs invectives.
YORK.--O Clifford, recueille-toi un moment, et dans ta pensée rappelle ma vie entière; et alors, si tu le peux, regarde-moi pour rougir de tes paroles, et mords cette langue qui accuse de lâcheté celui dont l'aspect menaçant t'a fait jusqu'ici trembler et fuir.
CLIFFORD.--Je ne m'amuserai pas à disputer avec toi de paroles: mais nous allons jouter de coups, quatre pour un!
(Il tire son épée.)
MARGUERITE.--Arrête, vaillant Clifford! Pour mille raisons, je veux prolonger encore un peu la vie de ce traître.--La rage le rend sourd.--Parle-lui, Northumberland.
NORTHUMBERLAND.--Arrête, Clifford: ne lui fais pas l'honneur de t'exposer à avoir le doigt piqué, pour lui percer le coeur. Quand un roquet montre les dents, quelle valeur y a-t-il à mettre la main dans sa gueule, lorsqu'on pourrait le repousser avec le pied? Le droit de la guerre est d'user de tous ses avantages; et ce n'est point faire brèche à l'honneur que de se mettre dix contre un.
(Ils se jettent sur York, qui se débat.)
CLIFFORD.--Oui, oui, c'est ainsi que se débat l'oiseau dans le lacet.
NORTHUMBERLAND.--C'est ainsi que s'agite le lapin dans le piége.
(York est fait prisonnier.)
YORK.--Ainsi triomphent les brigands sur la proie qu'ils ont conquise; ainsi succombe l'honnête homme attaqué en nombre inégal par des voleurs.
NORTHUMBERLAND.--Maintenant, madame, qu'ordonnez-vous de lui?
MARGUERITE.--Braves guerriers, Clifford, Northumberland, il faut le placer sur ce tertre de terre, lui qui les bras étendus voulait atteindre les montagnes, et n'a fait avec sa main que traverser leur ombre.--Quoi, c'était donc vous qui vouliez être roi d'Angleterre? C'était donc vous qui triomphiez dans notre parlement, et nous faisiez entendre un discours sur votre naissance? Où est maintenant votre potée d'enfants, pour vous soutenir? Votre pétulant Édouard et votre robuste George? Où est-il, ce vaillant miracle des bossus, votre petit Dicky, dont la voix toujours grondante animait son papa à la révolte? Où est-il aussi votre bien-aimé Rutland? Voyez, York, j'ai teint ce mouchoir dans le sang que le brave Clifford a fait sortir avec la pointe de son épée du sein de cet enfant; et si vos yeux peuvent pleurer sa mort, tenez, je vous le présente, pour en essuyer vos larmes. Hélas! pauvre York! si je ne vous haïssais pas mortellement, je plaindrais l'état misérable où je vous vois! Je t'en prie, York, afflige-toi pour me réjouir. Frappe du pied, enrage, désespère-toi, que je puisse chanter et danser. Quoi! le feu de ton coeur a-t-il tellement desséché tes entrailles, qu'il ne puisse couler une larme pour la mort de Rutland? D'où te vient ce calme? Tu devrais être furieux, et c'est pour te rendre furieux que je t'insulte ainsi. Mais je le vois; tu veux que je te paye pour me divertir: York ne sait parler que quand il porte une couronne.--Une couronne pour York.--Et vous, lords, inclinez-vous bien bas devant lui.--Tenez-lui les mains, tandis que je vais le couronner. (Elle lui place sur la tête une couronne du papier [5]). Mais, vraiment, à présent il a l'air d'un roi. Oui, voilà celui qui s'est emparé du trône de Henri; voilà celui qui s'était fait adopter par lui pour son héritier.--Mais comment se fait-il donc que le grand Plantagenet soit couronné sitôt, au mépris de son serment solennel? Je croyais, moi, que tu ne devais être roi qu'après que notre roi Henri aurait serré la main à la mort; et vous voulez ceindre votre tête de la gloire de Henri, et ravir à son front le diadème dès à présent, pendant sa vie, et contre votre serment sacré! Oh! c'est aussi un crime trop impardonnable! Allons, faites tomber cette couronne, et avec elle sa tête, et qu'il suffise d'un clin d'oeil pour le mettre à mort.
Note 5:[ (retour) ] Ces détails, dont le fond est rapporté par Hollinshed, d'après quelques chroniques, et en particulier celle de Whetamstede, ne sont pas dans Hall qui dit que la couronne de papier ne fut placée sur la tête d'York qu'après sa mort. Quant à la circonstance du mouchoir trempé dans le sang de Rutland, elle paraît être une invention de l'auteur de la pièce originale, quel qu'il soit.
CLIFFORD.--Cet office me regarde, en mémoire de mon père.
MARGUERITE.--Non, arrête encore: écoutons-le pérorer.
YORK.--Louve de France, mais pire que les loups de France; toi dont la langue est plus envenimée que la dent de la vipère, qu'il sied mal à ton sexe de triompher, comme une amazone effrontée, des malheurs de ceux qu'enchaîne la fortune! Si ton visage n'était pas immobile comme un masque, et accoutumé à l'impudence par l'habitude des mauvaises actions, j'essayerais de te faire rougir, reine présomptueuse: te dire seulement d'où tu viens, de qui tu sors, c'en serait assez pour te couvrir de honte, s'il te restait quelque sentiment de honte. Ton père, qui se pare des titres de roi de Naples, des Deux-Siciles et de Jérusalem, n'a pas le revenu d'un métayer anglais. Est-ce donc ce monarque indigent qui t'a appris à insulter? Cela est bien inutile et ne te convient pas, reine insolente! à moins qu'il ne te faille vérifier le proverbe, qu'un mendiant sur un cheval le pousse jusqu'à ce qu'il crève. C'est la beauté qui souvent fait l'orgueil des femmes. Mais Dieu sait que ta part en est petite. C'est la vertu qui les fait le plus admirer. Le contraire t'a rendue un objet d'étonnement. C'est par la décence et la douceur qu'elles deviennent comme divines; et c'est par l'absence de ces qualités que tu es abominable. Tu es l'opposé de tout bien, comme les antipodes le sont du lieu que nous habitons, comme le sud l'est du septentrion. Oh! coeur de tigresse, caché sous la forme d'une femme! Comment, après avoir teint ce linge du sang vital d'un enfant pour en essuyer les larmes de son père, peux-tu porter encore la figure d'une femme? Les femmes sont douces, sensibles, pitoyables et d'un coeur facile à fléchir; et toi, tu es féroce, implacable, dure comme la roche, inflexible et sans remords. Tu m'excitais à la fureur; eh bien! tu as ce que tu désirais. Tu voulais me voir pleurer; eh bien! tu as ce que tu voulais; car la fureur des vents amasse d'interminables ondées, et, dès qu'elle se ralentit, commence la pluie. Ces pleurs sont les obsèques de mon cher Rutland; et chaque larme crie vengeance sur sa mort... contre toi, barbare Clifford... et toi, perfide Française.
NORTHUMBERLAND.--Je m'en veux; mais ses douleurs m'émeuvent au point que j'ai de la peine à retenir mes larmes.
YORK.--Des cannibales affamés eussent craint de toucher à un visage comme celui de mon fils, et n'eussent pas voulu le souiller de sang; mais vous êtes plus inhumains, plus inexorables; oh! dix fois plus que les tigres de l'Hyrcanie. Vois, reine impitoyable; vois les larmes d'un malheureux père: ce linge que tu as trempé dans le sang de mon cher enfant, vois, j'en lave le sang avec mes larmes; tiens, reprends-le, et va te vanter de ce que tu as fait. (Il lui rend le mouchoir.) Si tu racontes, comme elle est, cette histoire, sur mon âme, ceux qui l'entendront lui donneront des larmes: oui, mes ennemis même verseront des larmes abondantes, et diront: Hélas! ce fut un lamentable événement.--Allons, reprends ta couronne, et ma malédiction avec elle; et puisses-tu, quand tu en auras besoin, trouver la consolation que je reçois de ta cruelle main! Barbare Clifford! ôte-moi du monde! Que mon âme s'envole aux cieux, et que mon sang retombe sur vos têtes!
NORTHUMBERLAND.--Il aurait massacré toute ma famille, que je ne pourrais pas, dût-il m'en coûter la vie, m'empêcher de pleurer avec lui, en voyant combien la douleur domine profondément son âme.
MARGUERITE.--Quoi! tu en viens aux larmes, milord Northumberland?--Songe seulement aux maux qu'il nous a faits à tous, et cette pensée séchera bientôt tes tendres pleurs.
CLIFFORD.--Voilà pour accomplir mon serment, voilà pour la mort de mon père.
(Le perçant de son épée.)
MARGUERITE, lui portant aussi un coup d'épée.--Et voilà pour venger le droit de notre bon roi.
YORK.--Ouvre-moi les portes de ta miséricorde, Dieu de clémence! Mon âme s'envole par ces blessures pour aller vers toi.
(Il meurt.)
MARGUERITE.--Abattez sa tête, et placez-la sur les portes d'York: de cette manière York dominera sa ville d'York.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Plaine voisine de la Croix de Mortimer dans le comté d'Hereford.
Tambours; entrent ÉDOUARD ET RICHARD en marche avec leurs troupes.
ÉDOUARD.--J'ignore comment notre auguste père aura pu échapper, et même s'il aura pu échapper ou non à la poursuite de Clifford et de Northumberland. S'il avait été pris, nous en aurions appris la nouvelle; s'il avait été tué, le bruit nous en serait aussi parvenu; mais s'il avait échappé, il me semble aussi que nous aurions dû recevoir le consolant avis de son heureuse fuite. Comment se trouve mon frère? pourquoi est-il si triste?
RICHARD.--Je n'aurai point de joie que je ne sache ce qu'est devenu notre très-valeureux père. Je l'ai vu dans la bataille renversant tout sur son passage; j'ai observé comme il cherchait à écarter Clifford, et à l'attirer seul. Il m'a paru se conduire au plus fort de la mêlée, comme un lion au milieu d'un troupeau de boeufs, ou un ours entouré de chiens qui, lorsque quelques-uns d'entre eux atteints de sa griffe ont poussé des cris de douleur, se tiennent éloignés, aboyant contre lui. Tel était notre père au milieu de ses ennemis: ainsi les ennemis fuyaient mon redoutable père. C'est, à mon avis, gagner assez de gloire que d'être ses fils.--Vois comme l'aurore ouvre ses portes d'or et prend congé du soleil radieux. Comme elle ressemble au printemps de la jeunesse! au jeune homme qui s'avance gaiement vers celle qu'il aime!
ÉDOUARD.--Mes yeux sont-ils éblouis, ou vois-je en effet trois soleils?
RICHARD.--Ce sont trois soleils brillants, trois soleils bien entiers: non pas un soleil coupé par les nuages, car, distincts l'un de l'autre, ils brillent dans un ciel clair et blanchâtre. Voyez, voyez, ils s'unissent, se confondent et semblent s'embrasser, comme s'ils juraient ensemble une ligue inviolable: à présent ils ne forment plus qu'un seul astre, qu'un seul flambeau, qu'un seul soleil.--Sûrement le ciel nous veut représenter par là quelque événement.
ÉDOUARD.--C'est bien étrange: jamais on n'ouït parler d'une telle chose. Je pense qu'il nous appelle, mon frère, au champ de bataille: afin que nous, enfants du brave Plantagenet, déjà brillants séparément par notre mérite, nous unissions nos splendeurs pour luire sur la terre, comme ce soleil sur le monde. Quel que soit ce présage, je veux désormais porter sur mon bouclier trois soleils radieux.
RICHARD.--Portez-y plutôt trois filles, car, avec votre permission, vous aimez mieux les femelles que les mâles. (Entre un messager.) Qui es-tu, toi, dont les sombres regards annoncent quelques tristes récits suspendus au bout de ta langue?
LE MESSAGER.--Ah! je viens d'être le triste témoin du meurtre du noble duc d'York, votre auguste père, et mon excellent maître.
ÉDOUARD.--Oh! n'en dis pas davantage: j'en ai trop entendu.
RICHARD.--Raconte-moi comment il est mort: je veux tout entendre.
LE MESSAGER.--Environné d'un grand nombre d'ennemis, il leur faisait face à tous; semblable au héros, espoir de Troie, s'opposant aux Grecs qui voulaient entrer dans la ville. Mais Hercule même doit succomber sous le nombre; et plusieurs coups redoublés de la plus petite cognée tranchent et abattent le chêne le plus dur et le plus vigoureux. Saisi par une foule de mains, votre père a été dompté; mais il n'a été percé que par le bras furieux de l'impitoyable Clifford, et par la reine. Elle lui a mis par grande dérision une couronne sur la tête: elle l'a insulté de ses rires; et lorsque de douleur il s'est mis à pleurer, cette reine barbare lui a offert, pour essuyer son visage, un mouchoir trempé dans le sang innocent de l'aimable et jeune Rutland, égorgé par l'affreux Clifford. Enfin, après une multitude d'outrages et d'affronts odieux, ils lui ont tranché la tête, et l'ont placée sur les portes d'York, où elle offre le plus affligeant spectacle que j'aie jamais vu.
ÉDOUARD.--Cher duc d'York, appui sur qui nous nous reposions, à présent que tu nous es enlevé, nous n'avons plus de soutien ni d'appui.--O Clifford! insolent Clifford, tu as détruit la fleur des chevaliers de l'Europe! et ce n'est que par trahison que tu l'as abattu: seul contre toi seul, il t'aurait vaincu.--Ah! maintenant la demeure de mon âme lui est devenue une prison; oh! qu'elle voudrait s'en affranchir avant que ce corps pût, enfermé sous la terre, y trouver le repos! jamais, à compter de ce moment, je ne puis plus goûter aucune joie; jamais, jamais je ne connaîtrai plus la joie.
RICHARD.--Je ne puis pleurer. Tout ce que mon corps contient d'humidité peut à peine suffire à calmer le brasier qui brûle mon coeur, et ma langue ne le peut délivrer du poids qui le surcharge, car le souffle qui pousserait mes paroles au dehors est employé à exciter les charbons qui embrasent mon sein et le dévorent de flammes qu'éteindraient les larmes. Pleurer, c'est diminuer la profondeur de la douleur: aux enfants donc les pleurs; et à moi le fer et la vengeance!--Richard, je porte ton nom, je vengerai ta mort, ou je mourrai environné de gloire pour l'avoir tenté.
ÉDOUARD.--Ce vaillant duc t'a laissé son nom: il me laisse à moi sa place et son duché.
RICHARD.--Allons, si tu es vraiment l'enfant de cet aigle royal, prouve ta race en regardant fixement le soleil. Au lieu de sa place et de son duché, dis le trône et le royaume: ils sont à toi, ou tu n'es pas son fils.
(Une marche. Entrent Warwick, Montaigu, suivis de leur armée.)
WARWICK.--Eh bien, mes beaux seigneurs, où en êtes-vous? Quelles nouvelles avez-vous reçues?
RICHARD.--Illustre Warwick, s'il fallait vous redire nos funestes nouvelles, et recevoir à chaque mot un coup de poignard dans notre coeur, jusqu'à la fin du récit, nous souffririons moins de ces blessures que de ces cruelles paroles. O valeureux lord, le duc d'York est tué!
ÉDOUARD.--O Warwick! Warwick! ce Plantagenet qui t'aimait aussi chèrement que le salut de son âme a été mis à mort par le cruel lord Clifford!
WARWICK.--Il y a déjà dix jours que j'ai noyé de mes larmes cette douloureuse nouvelle; et aujourd'hui, pour mettre le comble à vos malheurs, je viens vous instruire des événements qui l'ont suivie. Après le sanglant combat livré à Wakefield, où votre brave père a rendu son dernier soupir, des nouvelles apportées avec toute la promptitude des plus rapides courriers m'instruisirent de votre perte et de sa mort. J'étais alors à Londres, tenant le roi sous ma garde: j'ai mis mes soldats sur pied, j'ai rassemblé une foule d'amis; et me trouvant en forces, à ce que j'imaginais, j'ai marché vers Saint-Albans pour intercepter la reine, me couvrant toujours de la présence du roi que je conduisais avec moi: car des espions m'avaient averti que la reine venait avec la résolution d'anéantir le dernier décret que nous avons fait arrêter en parlement, relativement au serment du roi Henri et à votre succession.--Pour abréger; nous nous sommes rencontrés à Saint-Albans: nos deux armées se sont jointes, et l'on a opiniâtrement combattu des deux côtés.... Mais soit que la froideur du roi, qui regardait sans nulle colère sa belliqueuse épouse, ait éteint la vindicative fureur de mes soldats; soit que ce fût en effet la nouvelle du succès récent de la reine, ou l'extraordinaire effroi que leur causait la cruauté de Clifford, qui foudroie ses prisonniers des mots de sang et de mort; c'est ce que je ne peux juger: mais la vérité, en un mot, c'est que les armes de nos ennemis allaient et venaient comme l'éclair, et que celles de nos soldats, semblables au vol indolent de l'oiseau de nuit, ou au fléau d'un batteur paresseux, tombaient avec mollesse, comme si elles eussent frappé des amis. J'ai essayé de les ranimer par la justice de notre cause, par la promesse d'une haute paye et de grandes récompenses, mais en vain. Ils n'avaient pas le coeur au combat, et ne nous offraient aucune espérance de gagner la victoire; nous avons fui, le roi auprès de la reine, et nous, le lord George, votre frère, Norfolk et moi, nous sommes accourus en toute hâte et ventre à terre, pour vous rejoindre, car on nous avait appris que vous étiez ici sur les frontières, occupés à rassembler une autre armée pour livrer un nouveau combat.
ÉDOUARD.--Cher Warwick, où est le duc de Norfolk? Apprenez-nous encore quand mon frère est revenu de Bourgogne en Angleterre.
WARWICK.--Le duc est à six milles d'ici environ, avec ses troupes.--Quant à votre frère, la duchesse de Bourgogne, votre bonne tante, l'a renvoyé ces jours derniers avec un renfort de soldats, bien nécessaire dans cette guerre.
RICHARD.--Il fallait que la partie fût bien inégale, lorsque le vaillant Warwick a fui. Je lui ai souvent entendu attribuer la gloire d'avoir poursuivi l'ennemi; mais jamais, jusqu'à aujourd'hui, le scandale d'une retraite.
WARWICK.--Et tu n'auras point par moi de scandale, Richard; tu apprendras que mon bras si vigoureux peut enlever le diadème de la tête du faible Henri, et arracher de sa main le sceptre du pouvoir imposant, fût-il aussi intrépide, aussi renommé dans la guerre, qu'il est connu par sa faiblesse, et son amour pour la paix et la prière.
RICHARD.--Je le sais bien: Warwick, ne t'offense pas; c'est l'amour que je porte à ta gloire qui m'a fait parler ainsi. Mais, dans ces temps de crise, quel parti prendre? Faut-il jeter de côté cette armure de fer, pour nous envelopper dans de noirs manteaux de deuil, et compter des ave Maria sur nos chapelets? Ou bien, chargerons-nous nos armes vengeresses de dire notre dévotion aux casques de nos ennemis? Si vous êtes pour ce dernier parti, dites oui, et partons, milords.
WARWICK.--C'est pour cela que Warwick est venu vous chercher, et c'est pour cela que vient mon frère Montaigu. Suivez-moi, lords. Cette reine hautaine et insultante, aidée de Clifford et du superbe Northumberland, et de plusieurs autres fiers oiseaux du même plumage, a manié comme la cire ce roi flexible et docile. Il vous a, avec serment, acceptés pour ses successeurs; son serment est enregistré dans les dépôts du parlement; et dans ce moment toute la bande est allée à Londres, pour annuler son engagement, et tout ce qui pourrait faire un titre contre la maison de Lancastre. Leur armée, je pense, est forte de trente mille hommes. Eh bien, si le secours qu'amène Norfolk, avec ma troupe, et tous les amis que tu pourras nous procurer, brave comte des Marches, parmi les fidèles Gallois, monte seulement à vingt-cinq mille hommes, alors, en route! nous marchons vigoureusement sur Londres; et remontés sur nos coursiers écumants, nous crierons encore une fois: Chargez l'ennemi; mais jamais on ne nous reverra tourner le dos et fuir.
RICHARD.--Oui, maintenant je puis le croire, c'est le grand Warwick que j'entends. Qu'il ne vive pas un jour de plus, celui qui criera Retraite, lorsque Warwick lui ordonnera de tenir ferme!
ÉDOUARD.--Lord Warwick, je veux m'appuyer sur ton épaule; et si tu viens à tomber (Dieu ne permette pas que nous voyions arriver une pareille heure!), il faudra qu'Édouard tombe aussi, danger dont me préserve le Ciel!
WARWICK.--Tu n'es plus comte des Marches, mais duc d'York. Après ce titre, le premier est celui de souverain de l'Angleterre. Tu seras proclamé roi d'Angleterre dans tous les bourgs que nous traverserons; et quiconque ne jettera pas son chaperon en l'air en signe de joie payera de sa tête son offense.--Roi Édouard,--vaillant Richard,--Montaigu, ne restons pas ici plus longtemps à rêver la gloire; que les trompettes sonnent, et courons à notre tâche.
RICHARD.--Ton coeur, Clifford, fût-il aussi dur que l'acier (et tes actions ont assez montré qu'il était de fer), je cours le percer, ou te livrer le mien.
ÉDOUARD.--Allons, battez, tambours. Dieu et saint George avec nous!
(Entre un messager.)
WARWICK.--Eh bien, quelles nouvelles?
LE MESSAGER.--Le duc de Norfolk m'envoie pour vous annoncer que la reine s'avance avec une puissante armée: il désire votre présence pour prendre promptement ensemble une résolution.
WARWICK.--Tout va donc à souhait! Braves guerriers, marchons.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Devant York.
Entrent LE ROI HENRI, LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE DE GALLES; CLIFFORD, NORTHUMBERLAND, suivis de soldats.
MARGUERITE.--Soyez le bienvenu, mon seigneur, dans cette belle ville d'York. Là-bas est la tête de ce mortel ennemi qui cherchait à se parer de votre couronne. Cet objet ne réjouit-il pas votre coeur?
LE ROI.--Comme la vue des rochers réjouit celui qui craint d'y échouer.--Cet aspect soulève mon âme. Retiens ta vengeance, ô Dieu juste! Je n'en suis point coupable, et je n'ai pas consenti à violer mon serment.
CLIFFORD.--Mon gracieux souverain, il faut mettre de côté cette excessive douceur, cette dangereuse pitié. A qui le lion jette-t-il de doux regards? ce n'est pas à l'animal qui veut usurper son antre. Quelle est la main que lèche l'ours des forêts? ce n'est pas celle du ravisseur qui lui enlève ses petits sous ses yeux. Qui échappe au dard homicide du serpent caché sous l'herbe? ce n'est pas celui qui le foule sous ses pieds; le plus vil reptile se retourne contre le pied qui l'écrase, et la colombe se sert de son bec pour défendre sa couvée. L'ambitieux York aspirait à ta couronne, et tu conservais ton visage bienveillant, tandis qu'il fronçait un sourcil irrité! Lui, qui n'était que duc, voulait faire son fils roi, et en père tendre agrandir la fortune de ses enfants; et toi qui es roi, que le Ciel a béni d'un fils riche en mérite, tu consentis à le déshériter! ce qui faisait voir en toi un père sans tendresse. Les créatures privées de raison nourrissent leurs enfants; et malgré la terreur que leur imprime l'aspect de l'homme, qui ne les a vus, pour protéger leurs tendres petits, employer jusqu'aux ailes qui souvent ont servi à leur fuite, pour combattre l'ennemi qui escaladait leur nid, exposant leur propre vie pour la défense de leurs enfants? Pour votre honneur, mon souverain, prenez exemple d'eux. Ne serait-ce pas une chose déplorable, que ce noble enfant perdit les droits de sa naissance par la faute de son père, et pût dire dans la suite à son propre fils: «Ce que mon bisaïeul et mon aïeul avaient acquis, mon insensible père l'a sottement abandonné à un étranger.» Ah! quelle honte ce serait! Jette les yeux sur cet enfant; et que ce mâle visage, où se lit la promesse d'une heureuse fortune, arme ton âme trop molle de la force nécessaire pour retenir ton bien, et laisser à ton fils ce qui t'appartient.
LE ROI.--Clifford s'est montré très-bon orateur, et ses arguments sont pleins de force. Mais, Clifford, réponds, n'as-tu jamais ouï dire que le bien mal acquis ne pouvait prospérer? ont-ils toujours été heureux les fils dont le père est allé aux enfers pour avoir amassé des trésors [6]? Je laisserai pour héritage à mon fils mes bonnes actions; et plût à Dieu que mon père ne m'en eût pas laissé d'autre, car la possession de tout le reste est à si haut prix, qu'il en coûte mille fois plus de peine pour le conserver, que sa possession ne donne de plaisir. Ah! cousin York, je voudrais que tes amis connussent combien mon coeur est navré de voir là ta tête.
Note 6:[ (retour) ] Allusion au proverbe anglais: Heureux l'enfant dont le père est allé au diable.
MARGUERITE.--Mon seigneur, ranimez votre courage: nos ennemis sont à deux pas, et cette mollesse décourage vos partisans.--Vous avez promis la chevalerie à votre brave fils; tirez votre épée, et armez-le sur-le-champ.--Édouard, à genoux.
LE ROI.--Édouard Plantagenet, lève-toi chevalier, et retiens cette leçon: Tire ton épée pour la justice.
LE JEUNE PRINCE.--Mon gracieux père, avec votre royale permission, je la tirerai en héritier présomptif de la couronne, et l'emploierai dans cette querelle jusqu'à la mort.
CLIFFORD.--C'est parler en prince bien appris.
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Augustes commandants, tenez-vous prêts; Warwick s'avance à la tête d'une armée de trente mille hommes, et il est accompagné du duc d'York, qu'il proclame roi dans toutes les villes qu'il traverse: on court en foule se joindre à lui. Rangez votre armée, car ils sont tout près.
CLIFFORD.--Je désirerais que Votre Altesse voulût bien quitter le champ de bataille; la reine est plus sûre de vaincre en votre absence.
MARGUERITE.--Oui, mon bon seigneur, laissez-nous à notre fortune.
LE ROI.--Quoi! votre fortune est aussi la mienne: je veux rester.
NORTHUMBERLAND.--Restez donc avec la résolution de combattre.