Note du transcripteur.

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Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 2

Jules César.

Cléopâtre.—Macbeth.—Les Méprises.

Beaucoup de bruit pour rien.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1864

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LA COMÉDIE
DES MÉPRISES

NOTICE
SUR LA COMÉDIE DES MÉPRISES

Il est peu de comédies qui aient été aussi souvent et aussi diversement reproduites sur la scène que les Ménechmes de Plaute; c'est la seule dette que Shakspeare ait contractée envers les auteurs dramatiques de l'antiquité. Mais il a su enrichir l'idée du poëte latin par l'apparence nouvelle qu'il lui donne et les incidents qu'il a multipliés. Les Méprises sont un vrai modèle d'intrigue. Tout le comique des situations résulte, il est vrai, d'une invraisemblance exagérée encore par Shakspeare; car les deux frères jumeaux ont deux esclaves jumeaux comme eux, et qui portent le même nom. Mais, ainsi que l'observe très-bien M. Schlegel, il n'y a pas de degrés dans l'incroyable; si l'on accorde une des ressemblances, on aura tort de faire des difficultés pour l'autre; et si les spectateurs s'amusent des méprises, elles ne pourront jamais se croiser et se combiner trop diversement. La variété des événements et des rencontres imprévues des quatre frères; le danger que court celui qui se voit arrêté pour dettes, et qui est ensuite enfermé comme fou, tandis que l'autre, voyant sa vie attaquée, est obligé de se réfugier dans une abbaye; deux scènes d'amour et de jalousie sauvent la pièce de l'ennui que pourrait amener l'éclaircissement trop longtemps différé. Malgré toutes les intrigues qui s'entre-croisent, tout est lié dans la fiction, tout s'y développe de la manière la plus heureuse, et le dénoûment a quelque chose de solennel par la reconnaissance qui a lieu devant un tribunal auquel préside le prince.

Shakspeare a eu l'art de motiver son exposition; dans les Ménechmes de Plaute, elle est faite au moyen d'un prologue; mais ici elle consiste dans le grave récit des douleurs d'un père à qui la constance de ses regrets va coûter la vie.

Peut-être devons-nous être fâchés que Shakspeare n'ait pas conservé le personnage du parasite de Plaute; mais Shakspeare ne connaissait tout au plus Plaute que par une traduction anglaise, et son génie indépendant et capricieux ne pouvait s'astreindre à imiter servilement un modèle. Comme Regnard, de nos jours, il a su introduire dans le cadre de l'auteur latin la peinture de son siècle, en conservant des noms classiques à ses personnages. Il serait plutôt à désirer que, moins entraîné par le vice de son sujet, il eût évité l'écueil des trivialités et quelques plaisanteries grossières, qui cependant sont toujours empreintes de ce cachet d'originalité dont Shakspeare marque ses défauts comme ses beautés.

L'aventure de Dromio avec la Maritome d'Antipholus de Syracuse rappelle naturellement les scènes si comiques de Cléanthis et de Sosie dans Amphitryon.

Le reproche de liberté, adressé par quelques critiques à Molière, qui cependant écrivait pour une cour jalouse des convenances jusqu'à la pruderie, prouve combien il était difficile de conserver le décorum dans un sujet aussi épineux; et Shakspeare, favori de la cour, était encore plus le poëte du peuple.

Si cette comédie, moins intéressante par la peinture des caractères que par la variété des surprises où conduit la ressemblance des jumeaux, est inférieure aux autres comédies de Shakspeare, il faut autant l'attribuer au vice du sujet qu'à la jeunesse de l'auteur; car ce fut une de ses premières pièces. Plusieurs critiques ont même prétendu qu'elle n'avait été que retouchée par lui. Mais il suffirait, pour y reconnaître Shakspeare, de quelques traits de morale qui attestent sa profonde connaissance du coeur humain. Avec quelle adresse l'abbesse qu'Adriana va consulter arrache à sa jalousie l'aveu de ses torts! quels sages avis pour toutes les femmes!

Selon Malone, cette comédie aurait été écrite en 1593; et selon Chalmers, en 159l.—La traduction anglaise des Ménechmes de Plaute, par W. Warner, ne fut imprimée qu'en 1595; mais dans Hall et Hollingshed il est fait mention d'une jolie comédie de Plaute, qu'on dit avoir été jouée dès l'an 1520, et quelques-uns prétendent que c'étaient les Ménechmes.

En Allemagne, ce sujet a été traité aussi dès l'origine du théâtre; mais c'est surtout en Italie que ce canevas a été souvent employé.

Nous citerons parmi les imitations françaises celles de Rotrou et de Regnard.

Donner l'analyse de la pièce de Rotrou, c'est donner en même temps l'extrait de celle de Plaute; sa comédie est plutôt une traduction qu'une imitation.

Ménechme Sosicle arrive à Épidamne, lieu de la résidence de son frère, sans savoir qu'il y est établi. Il est émerveillé de s'y voir connu et nommé par tout le monde, accablé des reproches d'une femme qui veut être la sienne, et des caresses d'une autre qui se contente d'un titre plus doux.

Rotrou a un peu adouci le personnage de la courtisane Érotie, dont il fait une jeune veuve qui met de la pruderie dans ses épanchements, et qui permet que Ménechme lui fasse la cour, pourvu, lui dit-elle,

Qu'elle demeure aux termes de l'honneur,

Que mon honnêteté ne soit point offensée,

Et qu'un but vertueux borne votre pensée.

Elle n'ignore pas cependant que Ménechme est marié. Shakspeare a été plus fidèle aux vraisemblances en conservant à ce personnage le caractère de courtisane que lui donne le poëte latin.

Regnard a imaginé une autre fable. Ses Ménechmes ne sont point mariés, tous deux veulent l'être et sont rivaux. L'un est un provincial grossier et brutal, qui vient à Paris recueillir la succession d'un oncle. Il a été institué légataire universel, parce que le défunt ignorait la destinée du second de ses neveux, qui avait quitté dès l'enfance la maison paternelle.

Cependant le chevalier Ménechme est à Paris, aux prises avec la mauvaise fortune; une vieille douairière se sent toute portée à changer son sort en l'épousant, et le chevalier ne fait pas le difficile, lorsque son amour pour Isabelle, la propre nièce d'Araminte, lui ouvre les jeux sur l'âge de sa tante. C'est cette même Isabelle que son frère doit épouser, et que Démophon son père a promise à Ménechme, en considération de la succession qu'il vient recueillir. Le hasard instruit le chevalier de cette aventure, et il ne songe plus qu'à souffler à son frère sa maîtresse et son héritage. Peut-être n'est-ce pas là une intention très-morale, et le chevalier nous semble friser un peu les chevaliers des brelans, quoiqu'il se donne, lors de la reconnaissance, un air de générosité en partageant la fortune de l'oncle avec Ménéchme, et en lui cédant une de ses deux maîtresses.

On a aussi reproché à Regnard d'être trivial et bas; reproche peu fondé, son comique nous semble au niveau de son sujet; en voulant s'élever, il risquait, comme ses devanciers, de devenir froid et de cesser d'être plaisant. La comédie des Ménechmes est une de celles qui servent de fondement à sa réputation.

Nous ne citerons pas la comédie des Deux Arlequins de Le Noble, ni les Deux Jumeaux de Bergame. Les personnages de nos Arlequins nous semblent fort heureusement choisis pour donner un air de vérité à ces sortes de pièces, à cause du masque qui fait indispensablement partie de leur costume, et de ce costume lui-même, qui prête à l'illusion plus que tout autre.

LA COMÉDIE
DES MÉPRISES

PERSONNAGES

SOLINUS, duc d'Éphèse.

ÆGÉON, marchand de Syracuse.

ANTIPHOLUS d'Éphèse,

ANTIPHOLUS de Syracuse, frères jumeaux et fils d'Ægéon et d'Emilie, mais inconnus l'un à l'autre.

DROMIO d'Éphèse,

DROMIO de Syracuse, frères jumeaux et esclaves des deux Antipholus.

BALTASAR, marchand.

ANGÉLO, orfèvre.

UN COMMERÇANT, ami d'Antipholus de Syracuse.

PINCH, maître d'école et magicien.

ÉMILIE, femme d'Ægéon, abbesse d'une communauté d'Éphèse.

ADRIANA, femme d'Antipholus d'Éphèse.

LUCIANA, soeur d'Adriana.

LUCE, SUIVANTE DE LUCIANA.

UNE COURTISANE.

UN GEOLIER.

OFFICIERS DE JUSTICE ET AUTRES.

La scène est à Éphèse.

ACTE PREMIER

SCÈNE I

Salle dans le palais du duc.

LE DUC D'ÉPHÈSE, ÆGÉON, UN GEOLIER, des officiers et autres gens de la suite du duc.

ÆGÉON—Poursuivez, Solinus; accomplissez ma perte, et par votre arrêt de mort, terminez mes malheurs et ma vie.

LE DUC.—Marchand de Syracuse, cesse de plaider ta cause; je ne suis pas assez partial pour enfreindre nos lois. La haine et la discorde, récemment excitées par l'outrage barbare que votre duc a fait à ces marchands, nos honnêtes compatriotes, qui, faute d'or pour racheter leurs vies, ont scellé de leur sang ses décrets rigoureux, défendent toute pitié à nos regards menaçants; car depuis les querelles intestines et mortelles élevées entre tes séditieux compatriotes et nous, il a été arrêté dans des conseils solennels, par nous et par les Syracusains, de ne permettre aucune espèce de négoce entre nos villes ennemies. Bien plus, si un homme, né dans Éphèse, est rencontré dans les marchés et les foires de Syracuse; ou si un homme, né dans Syracuse, aborde à la baie d'Éphèse, il meurt, et ses marchandises sont confisquées à la disposition du duc, à moins qu'il ne trouve une somme de mille marcs pour acquitter la peine et lui servir de rançon. Tes denrées, estimées au plus haut prix, ne peuvent monter à cent marcs; ainsi la loi te condamne à mourir.

ÆGÉON.—Eh bien! ce qui me console, c'est que, par l'exécution de votre sentence, mes maux finiront avec le soleil couchant.

LE DUC.—Allons, Syracusain, dis-nous brièvement pourquoi tu as quitté ta ville natale, et quel sujet t'a amené dans Éphèse.

ÆGÉON.—On ne pouvait m'imposer une tâche plus cruelle que de m'enjoindre de raconter des maux indicibles. Cependant, afin, que le monde sache que ma mort doit être attribuée à la nature et non à un crime honteux[1], je dirai tout ce que la douleur me permettra de dire.—Je suis né dans Syracuse, et j'épousai une femme qui eût été heureuse sans moi, et par moi aussi sans notre mauvaise destinée. Je vivais content avec elle; notre fortune s'augmentait par les fructueux voyages que je faisais souvent à Épidaure, jusqu'à la mort de mon homme d'affaires. Sa perte, ayant laissé le soin de grands biens à l'abandon, me força de m'arracher aux tendres embrassements de mon épouse. A peine six mois d'absence s'étaient écoulés, que prête à succomber sous le doux fardeau que portent les femmes, elle fit ses préparatifs pour me suivre, et arriva en sûreté aux lieux où j'étais. Bientôt après son arrivée elle devint l'heureuse mère de deux beaux garçons; et, ce qu'il y a d'étrange, tous deux si pareils l'un à l'autre, qu'on ne pouvait les distinguer que par leurs noms. A la même heure et dans la même hôtellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un semblable fardeau, et mit au monde deux jumeaux mâles qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai ces deux enfants de leurs parents, qui étaient dans l'extrême indigence, et je les élevai pour servir mes fils. Ma femme, qui n'était pas peu fière de ces deux garçons, me pressait chaque jour de retourner dans notre patrie: j'y consentis à regret, trop tôt, hélas! Nous nous embarquâmes.—Nous étions déjà éloignés d'une lieue d'Épidaure avant que la mer, esclave soumise aux vents, nous eût menacés d'aucun accident tragique; mais nous ne conservâmes pas plus longtemps grande espérance. Le peu de clarté que nous prêtait le ciel obscurci ne servait qu'à montrer à nos âmes effrayées le gage douteux d'une mort immédiate: pour moi, je l'aurais embrassée avec joie, si les larmes incessantes de ma femme, qui pleurait d'avance le malheur qu'elle voyait venir, et les gémissements plaintifs des deux petits enfants qui pleuraient par imitation, dans l'ignorance de ce qu'il fallait craindre, ne m'eussent forcé de chercher à reculer l'instant fatal pour eux et pour moi; et voici quelle était notre ressource,—il n'en restait point d'autre:—les matelots cherchèrent leur salut dans notre chaloupe, et nous abandonnèrent, à nous, le vaisseau qui allait s'abîmer. Ma femme, plus attentive à veiller sur son dernier né, l'avait attaché au petit mât de réserve dont se munissent les marins pour les tempêtes; avec lui était lié un des jumeaux esclaves; et moi j'avais eu le même soin des deux autres enfants. Cela fait, ma femme et moi, les yeux fixés sur les objets chers à nos coeurs, nous nous attachâmes à chacune des extrémités du mât; et flottant aussitôt au gré des vagues, nous fûmes portés par elles vers Corinthe, à ce que nous jugeâmes. A la fin, le soleil, se montrant à la terre, dissipa les vapeurs qui avaient causé nos maux; sous l'influence bienfaisante de sa lumière désirée, les mers se calmèrent par degrés, et nous découvrîmes au loin deux vaisseaux qui cinglaient sur nous, l'un de Corinthe, l'autre d'Épidaure. Mais avant qu'ils nous eussent atteints...... Oh! ne me forcez pas de vous dire le reste; devinez ce qui suivit par ce que vous venez d'entendre.

Niote 1:[ (retour) ]

C'était jadis une superstition universelle de croire qu'un grand revers inattendu était l'effet de la vengeance céleste qui punissait l'homme d'un crime caché. Ægéon veut persuader à ceux qui l'entendent que son malheur n'est ici l'effet que de la destinée humaine, et non la peine d'un crime. WARBURTON.

D'après cette note, Letourneur traduit:

That my end

Was wrought by nature and not by vile offense,

par cette phrase: Ma perte est l'ouvrage de la nature et non la peine d'un crime honteux et caché. Nous avons adopté une explication plus simple de ce mot nature. Nature est ici pour affection naturelle... Ægéon est victime de son amour paternel; c'est ce sentiment qui le conduit à Éphèse et qui cause sa mort.

LE DUC.—Poursuis, vieillard: n'interromps point ton récit: nous pouvons du moins te plaindre si nous ne pouvons te pardonner.

ÆGÉON.—Oh! si les dieux nous avaient témoigné cette pitié, je ne les aurais pas nommés à si juste titre impitoyables envers nous! Avant que les deux vaisseaux se fussent avancés à dix lieues de nous, nous donnâmes sur un grand rocher; poussé avec violence sur cet écueil, notre navire secourable fut fendu par le milieu; de sorte que, dans cet injuste divorce, la fortune nous laissa à tous deux de quoi nous réjouir et de quoi pleurer. La moitié qui la portait, la pauvre infortunée, et qui paraissait chargée d'un moindre poids, mais non d'une moindre douleur, fut poussée avec plus de vitesse devant les vents: et ils furent recueillis tous trois à notre vue par des pêcheurs de Corinthe, à ce qu'il nous sembla. A la fin, un autre navire s'était emparé de nous; les gens de l'équipage, venant à connaître ceux que le sort les avait amenés à sauver, accueillirent avec bienveillance leurs hôtes naufragés: et ils seraient parvenus à enlever aux pêcheurs leur proie, si leur vaisseau n'avait pas été mauvais voilier; ils furent donc obligés de diriger leur route vers leur patrie.—Vous avez entendu comment j'ai été séparé de mon bonheur, et comment, par malheur, ma vie a été prolongée pour vous faire les tristes récits de mes douleurs.

LE DUC.—Et au nom de ceux que tu pleures, accorde-moi la faveur de me dire en détail ce qu'il vous est arrivé, à eux et à toi, jusqu'à ce jour.

ÆGÉON.—Mon plus jeune fils, et l'aîné dans ma tendresse, parvenu à l'âge de dix-huit ans, s'est montré empressé de faire la recherche de son frère: et il m'a prié, avec importunité, de permettre que son jeune esclave (car les deux enfants avaient partagé le même sort: et celui-ci, séparé de son frère, en avait conservé le nom,) pût l'accompagner dans cette recherche. Pour tenter de retrouver un des objets de ma tendresse, je hasardai de perdre l'autre. J'ai parcouru pendant cinq étés les extrémités les plus reculées de la Grèce, errant jusque près des côtes de l'Asie; et revenant vers ma patrie, j'ai abordé à Éphèse, sans espoir de les trouver, mais répugnant à passer sans parcourir ce lieu ou tout autre, où habitent des hommes. C'est ici enfin que doit se terminer l'histoire de ma vie; et je serais heureux de cette mort propice, si tous mes voyages avaient pu m'apprendre du moins que mes enfants vivent.

LE DUC.—Infortuné Ægéon, que les destins ont marqué pour éprouver le comble du malheur, crois-moi, si je le pouvais sans violer nos lois, sans offenser ma couronne, mon serment et ma dignité, que les princes ne peuvent annuler, quand ils le voudraient, mon âme plaiderait ta cause. Mais, quoique tu sois dévoué à la mort, et que la sentence prononcée ne puisse se révoquer qu'en faisant grand tort à notre honneur, cependant je te favoriserai tant que je le pourrai. Ainsi, marchand, je t'accorderai ce jour pour chercher ton salut dans un secours bienfaisant: emploie tous les amis que tu as dans Éphèse; mendie ou emprunte, pour recueillir la somme, et vis; sinon ta mort est inévitable.—Geôlier, prends-le sous ta garde.

LE GEOLIER.—Oui, seigneur.

(Le duc sort avec sa suite.)

ÆGÉON.—Ægéon se retire sans espoir et sans secours et sa mort n'est que différée.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Place publique.

ANTIPHOLUS ET DROMIO de Syracuse; UN MARCHAND.

LE MARCHAND.—Ayez donc soin de répandre que vous êtes d'Épidaure, si vous ne voulez pas voir tous vos biens confisqués. Ce jour même, un marchand de Syracuse vient d'être arrêté, pour avoir abordé ici, et, n'étant pas en état de racheter sa vie, il doit périr, d'après les statuts de la ville, avant que le soleil fatigué se couche à l'occident.—Voilà votre argent, que j'avais en dépôt.

ANTIPHOLUS, à Dromio.—Va le porter au Centaure, où nous logeons, Dromio, et tu attendras là que j'aille t'y rejoindre. Dans une heure il sera temps de dîner: jusque-là, je vais jeter un coup d'oeil sur les coutumes de la ville, parcourir les marchands, considérer les édifices; après quoi je retournerai prendre quelque repos dans mon hôtellerie: car je suis las et excédé de ce long voyage. Va-t'en.

DROMIO.—Plus d'un homme vous prendrait volontiers au mot, et s'en irait en effet, en ayant un si bon moyen de partir.

(Dromio sort.)

ANTIPHOLUS, au marchand.—C'est un valet de confiance, monsieur, qui souvent, lorsque je suis accablé par l'inquiétude et la mélancolie, égaye mon humeur par ses propos plaisants.—Allons, voulez-vous vous promener avec moi dans la ville, et venir ensuite à mon auberge dîner avec moi?

LE MARCHAND.—Je suis invité, monsieur, chez certains négociants, dont j'espère de grands bénéfices. Je vous prie de m'excuser.—Mais bientôt, si vous voulez, à cinq heures, je vous rejoindrai sur la place du marché, et de ce moment je vous tiendrai fidèle compagnie jusqu'à l'heure du coucher: mes affaires pour cet instant m'appellent loin de vous.

ANTIPHOLUS.—Adieu donc, jusqu'à tantôt.—Moi, je vais aller me perdre, et errer çà et là pour voir la ville.

LE MARCHAND.—Monsieur, je vous souhaite beaucoup de satisfaction.

(Le marchand sort.)

ANTIPHOLUS seul.—Celui qui me souhaite la satisfaction me souhaite ce que je ne puis obtenir. Je suis dans le monde comme une goutte d'eau qui cherche dans l'Océan une autre goutte; et qui, ne pouvant y retrouver sa compagne, se perd elle-même errante et inaperçue. C'est ainsi que moi, infortuné, pour trouver une mère et un frère, je me perds moi-même en les cherchant.

(Entre Dromio d'Éphèse.)

ANTIPHOLUS, apercevant Dromio.—Voici l'almanach de mes dates—Comment? par quel hasard es-tu de retour si tôt?

DROMIO d'Éphèse.—De retour si tôt, dites-vous? je viens plutôt trop tard. Le chapon brûle, le cochon de lait tombe de la broche: l'horloge a déjà sonné douze coups: et ma maîtresse a fait sonner une heure sur ma joue, tant elle est enflammée de colère, parce que le dîner refroidit. Le dîner refroidit parce que vous n'arrivez point au logis; vous n'arrivez point au logis, parce que vous n'avez point d'appétit; vous n'avez point d'appétit, parce que vous avez bien déjeuné: mais nous autres, qui savons ce que c'est que de jeûner et de prier, nous faisons pénitence aujourd'hui de votre faute.

ANTIPHOLUS.—Gardez votre souffle, monsieur, et répondez à ceci, je vous prie: où avez-vous laissé l'argent que je vous ai remis?

DROMIO.—Oh!—Quoi? les six sous que j'ai eus mercredi dernier, pour payer au sellier la croupière de ma maîtresse?—C'est le sellier qui les a eus, monsieur; je ne les ai pas gardés.

ANTIPHOLUS.—Je ne suis pas en ce moment d'humeur à plaisanter: dis-moi, et sans tergiverser, où est l'argent? Nous sommes étrangers ici; comment oses-tu te fier à d'autres qu'à toi, pour garder une si grosse somme?

DROMIO.—Je vous en prie, monsieur, plaisantez quand vous serez assis à table pour dîner: j'accours en poste vous chercher de la part de ma maîtresse: si je retourne sans vous, je serai un vrai poteau de boutique[2]: car elle m'écrira votre faute sur le museau.—Il me semble que votre estomac devrait, comme le mien, vous tenir lieu d'horloge, et vous rappeler au logis, sans autre messager.

Niote 2:[ (retour) ]

I come in post,

I retour, I shall be in post indeed.

L'équivoque roule sur le mot post, qui veut dire poste dans le premier vers et poteau dans le second. Avant que l'écriture fût un talent universel, il y avait, dans les boutiques, un poteau sur lequel on notait avec de la craie les marchandises débitées. La manière dont les boulangers comptent encore le pain qu'ils fournissent a quelque chose d'analogue à cet ancien usage.

ANTIPHOLUS.—Allons, allons, Dromio, ces plaisanteries sont hors de raison. Garde-les pour une heure plus gaie que celle-ci: où est l'or que j'ai confié à ta garde?

DROMIO.—A moi, monsieur? mais vous ne m'avez point donné d'or!

ANTIPHOLUS.—Allons, monsieur le coquin, laissez-là vos folies, et dites-moi comment vous avez disposé de ce dont je vous ai chargé?

DROMIO.—Tout ce dont je suis chargé, monsieur, c'est de vous ramener du marché chez vous, au Phénix, pour dîner: ma maîtresse et sa soeur vous attendent.

ANTIPHOLUS.—Aussi vrai que je suis un chrétien, veux-tu me répondre et me dire en quel lieu de sûreté tu as déposé mon argent, ou je vais briser ta tête folle, qui s'obstine au badinage, quand je n'y suis pas disposé, où sont les mille marcs, que tu as reçus de moi?

DROMIO.—J'ai reçu de vous quelques marques[3] sur ma tête, quelques autres de ma maîtresse sur mes épaules; mais pas mille marques entre vous deux.—Et si je les rendais à Votre Seigneurie, peut-être que vous ne les supporteriez pas patiemment.

Niote 3:[ (retour) ] Mark, marc et marque. Le calembour est plus exact en anglais.

ANTIPHOLUS.—Les marcs de ta maîtresse! et quelle maîtresse as-tu, esclave?

DROMIO.—La femme de Votre Seigneurie, ma maîtresse, qui est au Phénix; celle qui jeûne jusqu'à ce que vous veniez dîner, et qui vous prie de revenir au plus tôt pour dîner.

ANTIPHOLUS.—Comment! tu veux ainsi me railler en face, après que je te l'ai défendu?..... Tiens, prends cela, monsieur le coquin.

DROMIO.—Eh! que voulez-vous dire, monsieur? Au nom de Dieu, tenez vos mains tranquilles; ou, si vous ne le voulez pas, moi, je vais avoir recours à mes jambes.

(Dromio s'enfuit.)

ANTIPHOLUS.—Sur ma vie, par un tour ou un autre, ce coquin se sera laissé escamoter tout mon argent. On dit que cette ville est remplie[4] de fripons, d'escamoteurs adroits, qui abusent les yeux; de sorciers travaillant dans l'ombre, qui changent l'esprit; de sorcières assassines de l'âme, qui déforment le corps; de trompeurs déguisés, de charlatans babillards, et de mille autres crimes autorisés. Si cela est ainsi, je n'en partirai que plus tôt. Je vais aller au Centaure, pour chercher cet esclave: je crains bien que mon argent ne soit pas en sûreté.

(Il sort.)

Niote 4:[ (retour) ] C'était le reproche que les anciens faisaient à cette ville, qu'ils appelaient proverbialement (Greek: Ephesia alexipharmaka.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Place publique.

ADRIANA ET LUCIANA entrent

ADRIANA.—Ni mon mari ni l'esclave que j'avais chargé de ramener promptement son maître ne sont revenus. Sûrement, Luciana, il est deux heures.

LUCIANA.—Peut-être que quelque commerçant l'aura invité, et il sera allé du marché dîner quelque part. Chère soeur, dînons, et ne vous agitez pas. Les hommes sont maîtres de leur liberté. Il n'y a que le temps qui soit leur maître; et, quand ils voient le temps, ils s'en vont ou ils viennent. Ainsi, prenez patience, ma chère soeur.

ADRIANA.—Eh! pourquoi leur liberté serait-elle plus étendue que la nôtre?

LUCIANA.—Parce que leurs affaires sont toujours hors du logis.

ADRIANA.—Et voyez, lorsque je lui en fais autant, il le prend mal.

LUCIANA.—Oh! sachez qu'il est la bride de votre volonté.

ADRIANA.—Il n'y a que des ânes qui se laissent brider ainsi.

LUCIANA.—Une liberté récalcitrante est frappée par le malheur.—Il n'est rien sous l'oeil des cieux, sur la terre, dans la mer et dans le firmament, qui n'ait ses bornes.—Les animaux, les poissons et les oiseaux ailés sont soumis à leurs mâles et sujets à leur autorité; les hommes, plus près de la divinité, maîtres de toutes les créatures, souverains du vaste monde et de l'humide empire des mers, doués d'âmes et d'intelligences, d'un rang bien au-dessus des poissons et des oiseaux, sont les maîtres de leurs femmes et leurs seigneurs: que votre volonté soit donc soumise à leur convenance.

ADRIANA.—C'est cette servitude qui vous empêche de vous marier?

LUCIANA.—Non pas cela, mais les embarras du lit conjugal.

ADRIANA.—Mais, si vous étiez mariée, il faudrait supporter l'autorité.

LUCIANA.—Avant que j'apprenne à aimer, je veux m'exercer à obéir.

ADRIANA.—Et si votre mari allait faire quelque incartade ailleurs?

LUCIANA.—Jusqu'à ce qu'il fût revenu à moi, je prendrais patience.

ADRIANA.—Tant que la patience n'est pas troublée, il n'est pas étonnant qu'elle reste calme. Il est aisé d'être doux quand rien ne contrarie. Une âme est-elle malheureuse, écrasée sous l'adversité, nous lui conseillons d'être tranquille, quand nous l'entendons gémir. Mais si nous étions chargés du même fardeau de douleur, nous nous plaindrions nous-mêmes tout autant, ou plus encore. Ainsi, vous qui n'avez point de méchant mari qui vous chagrine, vous prétendez me consoler en me recommandant une patience qui ne donne aucun secours; mais si vous vivez assez pour vous voir traitée comme moi, vous mettrez bientôt de côté cette absurde patience.

LUCIANA.—Allons, je veux me marier un jour, ne fût-ce que pour en essayer.—Mais voilà votre esclave qui revient; votre mari n'est pas loin.

(Entre Dromio d'Éphèse.)

ADRIANA.—Eh bien! ton maître tardif est-il sous la main[5]?

DROMIO.—Vraiment, il est sous deux mains avec moi. C'est ce que peuvent attester mes deux oreilles.

Niote 5:[ (retour) ] At hand, c'est-à-dire sur tes pas.

ADRIANA.—Dis-moi, lui as-tu parlé? sais-tu son intention?

DROMIO.—Oui, oui; il a expliqué son intention sur mon oreille. Maudite soit sa main; j'ai eu peine à la comprendre!

LUCIANA.—A-t-il donc parle d'une manière si équivoque, que tu n'aies pu sentir sa pensée?

DROMIO.—Oh! il a parlé si clair, que je n'ai senti que trop bien ses coups; et malgré cela si confusément, que je les ai à peine compris[6].

Niote 6:[ (retour) ] Stand et under stand. Stand under, être dessous et comprendre.

ADRIANA.—Mais, dis-moi, je te prie, est-il en chemin pour revenir au logis? Il paraît qu'il se soucie bien de plaire à sa femme!

DROMIO.—Tenez, ma maîtresse, mon maître est sûrement de l'ordre du croissant.

ADRIANA.—De l'ordre du croissant, coquin!

DROMIO.—Je ne veux pas dire qu'il soit déshonoré; mais, certes, il est tout à fait lunatique[7].—Quand je l'ai pressé de venir dîner, il m'a redemandé mille marcs d'or.—Il est temps de dîner, lui ai-je dit.—Mon or, a-t-il répondu.—Vos viandes brûlent, ai-je dit.—Mon or, a-t-il dit.—Allez-vous venir? ai-je dit.—Mon or, a-t-il dit, où sont les mille marcs que je t'ai donnés, scélérat?—Le cochon de lait, ai-je dit, est tout brûlé.—Mon or, dit-il.—Ma maîtresse, monsieur, ai-je dit.—Qu'elle aille se pendre ta maîtresse! je ne connais point ta maîtresse! au diable ta maîtresse!

Niote 7:[ (retour) ]

Nous avons traduit horn mad par: être de l'ordre du croissant, pour donner le sens de ce jeu de mots dont voici le texte:

DROM. My master is horn mad, ADR. Horn mad, thou villain! DROM. I mean not cuckhold mad, but sure he is stark mad.

LUCIANA.—Qui a dit cela?

DROMIO.—C'est mon maître qui l'a dit. Je ne connais, dit-il, ni maison, ni femme, ni maîtresse.—En sorte que, grâce à lui, je vous rapporte sur mes épaules le message dont ma langue devait naturellement être chargée; car, pour conclure, il m'a battu sur la place.

ADRIANA.—Retourne vers lui, misérable, et ramène-le au logis.

DROMIO.—Oui, retourne vers lui, pour te faire renvoyer encore au logis avec des coups! Au nom de Dieu! envoyez-y quelque autre messager.

ADRIANA.—Retourne, esclave, ou je vais te fendre la tête en quatre[8].

Niote 8:[ (retour) ]

I will break thy pate a cross,

DROM. And he will bless that cross with other beating.

DROMIO.—Et lui bénira cette croix avec d'autres coups; entre vous deux j'aurai une tête bien sainte.

ADRIANA.—Va-t'en, rustre babillard; ramène ton maître à la maison.

DROMIO.—Suis-je aussi rond avec vous que vous l'êtes avec moi, pour que vous me repoussiez comme une balle de paume? Vous me repoussez vers lui et lui me repoussera de nouveau vers vous. Si je continue longtemps ce service, vous ferez bien de me recouvrir de cuir[9].

(Il sort.)

Niote 9:[ (retour) ] On comprend que rond est ici synonyme de sphérique.

LUCIANA.—Fi! comme l'impatience rembrunit votre visage!

ADRIANA.—Il faut donc qu'il gratifie de sa compagnie ses favorites, tandis que moi je languis au logis après un sourire. Le temps importun a-t-il ravi la beauté séduisante de mon pauvre visage? Alors, c'est lui qui l'a flétri. Ma conversation est-elle ennuyeuse, mon esprit stérile? Si je n'ai plus une conversation vive et piquante, c'est sa dureté pire que celle du marbre qui l'a émoussée. Leur brillante parure attire-t-elle ses affections? Ce n'est pas ma faute: il est le maître de mes biens. Quels ravages y a-t-il en moi qu'il n'ait causés? Oui, c'est lui seul qui a altéré mes traits.—Un regard joyeux ranimerait bientôt ma beauté; mais, cerf indomptable, il franchit les palissades et va chercher pâture loin de ses foyers. Pauvre infortunée, je ne suis plus pour lui qu'une vieille surannée.

LUCIANA.—Jalousie qui se déchire elle-même! Fi donc! chassez-la d'ici.

ADRIANA.—Des folles insensibles peuvent seules supporter de pareils torts. Je sais que ses yeux portent ailleurs leur hommage; autrement, quelle cause l'empêcherait d'être ici? Ma soeur, vous le savez, il m'a promis une chaîne.—Plût à Dieu que ce fût la seule chose qu'il me refusât! il ne déserterait pas alors sa couche légitime. Je vois que le bijou le mieux émaillé perd son lustre; que si l'or résiste longtemps au frottement, à la fin il s'use sous le toucher; de même, il n'est point d'homme, ayant un nom, que la fausseté et la corruption ne déshonorent. Puisque ma beauté n'a plus de charme à ses yeux, j'userai dans les larmes ce qui m'en reste, et je mourrai dans les pleurs.

LUCIANA.—Que d'amantes insensées se dévouent à la jalousie furieuse!

SCÈNE II

Place publique.

Entre ANTIPHOLUS de Syracuse.

ANTIPHOLUS.—L'or que j'ai remis à Dromio est déposé en sûreté au Centaure, et mon esclave soigneux est allé errer dans la ville à la quête de son maître... D'après mon calcul et le rapport de l'hôte, je n'ai pu parler à Dromio depuis que je l'ai envoyé du marché... Mais, le voilà qui vient. (Entre Dromio de Syracuse.) Eh bien! monsieur, avez-vous perdu votre belle humeur? Si vous aimez les coups, vous n'avez qu'à recommencer votre badinage avec moi. Vous ne connaissiez pas le Centaure? vous n'aviez pas reçu d'argent? votre maîtresse vous avait envoyé me chercher pour diner? mon logement était au Phénix?—Aviez-vous donc perdu la raison pour me faire des réponses si extravagantes?

DROMIO.—Quelles réponses, monsieur? Quand vous ai-je parlé ainsi?

ANTIPHOLUS.—Il n'y a qu'un moment, ici même; il n'y a pas une demi-heure.

DROMIO.—Je ne vous ai pas revu depuis que vous m'avez envoyé d'ici au Centaure, avec l'or que vous m'aviez confié.

ANTIPHOLUS.—Coquin, tu m'as nié avoir reçu ce dépôt, et tu m'as parlé d'une maîtresse et d'un dîner, ce qui me déplaisait fort, comme tu l'as senti, j'espère.

DROMIO.—Je suis fort aise de vous voir dans cette veine de bonne humeur: mais que veut dire cette plaisanterie? Je vous en prie, mon maître, expliquez-vous.

ANTIPHOLUS.—Quoi! veux-tu me railler encore, et me braver en face? Penses-tu que je plaisante? Tiens, prends ceci et cela.

(Il le frappe.)

DROMIO.—Arrêtez, monsieur, au nom de Dieu! votre badinage devient un jeu sérieux. Quelle est votre raison pour me frapper ainsi?

ANTIPHOLUS.—Parce que je te prends quelquefois pour mon bouffon, et que je cause familièrement avec toi, ton insolence se moquera de mon affection, et interrompra sans façon mes heures sérieuses! Quand le soleil brille, que les moucherons folâtrent; mais dès qu'il cache ses rayons, qu'ils se glissent dans les crevasses des murs. Quand tu voudras plaisanter avec moi, étudie mon visage, et conforme tes manières à ma physionomie, ou bien je te ferai entrer à force de coups cette méthode dans ta calotte.

DROMIO.—Dans ma calotte, dites-vous? Si vous cessez votre batterie, je préfère que ce soit une tête; mais si vous faites durer longtemps ces coups, il faudra me procurer une calotte pour ma tête, et la mettre à l'abri, sans quoi il me faudra chercher mon esprit dans mes épaules.—Mais, de grâce, monsieur, pourquoi me battez-vous?

ANTIPHOLUS.—Ne le sais-tu pas?

DROMIO.—Je ne sais rien, monsieur, si ce n'est que je suis battu.

ANTIPHOLUS.—Te dirai-je pourquoi?

DROMIO.—Oui, monsieur, et le parce que. Car on dit que tout pourquoi a son parce que.

ANTIPHOLUS.—D'abord, pour avoir osé me railler; et pourquoi encore?—Pour venir me railler une seconde fois.

DROMIO.—A-t-on jamais battu un homme si mal à propos, quand dans le pourquoi et le parce que, il n'y a ni rime ni raison?—Allons, monsieur, je vous rends grâces.

ANTIPHOLUS.—Tu me remercies, et pourquoi?

DROMIO.—Eh! mais, monsieur, pour quelque chose que vous m'avez donné pour rien[10].

Niote 10:[ (retour) ] Il veut parler des coups qu'il a reçus sans raison.

ANTIPHOLUS.—Je te payerai bientôt cela, en te donnant rien pour quelque chose.—Mais, dis-moi, est-ce l'heure de dîner?

DROMIO.—Non, monsieur; je crois que le dîner manque de ce que j'ai.....

ANTIPHOLUS.—Voyons, qu'est-ce?...

DROMIO.—De sauce[11].

Niote 11:[ (retour) ] Basting, du verbe baste, arroser et rosser.

ANTIPHOLUS.—Eh bien! alors, il sera sec.

DROMIO.—Si cela est, Monsieur, je vous prie de n'y pas goûter.

ANTIPHOLUS.—Et la raison?

DROMIO.—De peur qu'il ne vous mette en colère, et ne me vaille une autre sauce de coups de bâtons[12].

Niote 12:[ (retour) ] C'est toujours le mot basting qui fournit l'équivoque.

ANTIPHOLUS.—Allons, apprends à plaisanter à propos; il est un temps pour toute chose.

DROMIO.—J'aurais nié cela, avant que vous fussiez devenu si colère.

ANTIPHOLUS.—D'après quelle règle?

DROMIO.—Diable, monsieur! d'après une règle aussi simple que la tête chauve du vieux père le Temps lui-même.

ANTIPHOLUS.—Voyons-la.

DROMIO.—Il n'y a point de temps pour recouvrer ses cheveux, quand l'homme devient naturellement chauve.

ANTIPHOLUS.—Ne peut-il pas les recouvrer par amende et recouvrement?

DROMIO.—Oui, en payant une amende pour porter perruque, et en recouvrant les cheveux qu'a perdus un autre homme.

ANTIPHOLUS.—Pourquoi le temps est-il si pauvre en cheveux, puisque c'est une sécrétion si abondante?

DROMIO.—Parce que c'est un don qu'il prodigue aux animaux; et ce qu'il ôte aux hommes en cheveux il le leur rend en esprit.

ANTIPHOLUS.—Comment! mais il y a bien des hommes qui ont plus de cheveux que d'esprit.

DROMIO.—Aucun de ces hommes-là qui n'ait l'esprit de perdre les cheveux.

ANTIPHOLUS.—Quoi donc! tu as dit tout à l'heure que les hommes dont les cheveux sont abondants sont de bonnes gens sans esprit.

DROMIO.—Plus un homme est simple, plus il perd vite. Toutefois il perd avec une sorte de gaieté.

ANTIPHOLUS.—Pour quelle raison?

DROMIO.—Pour deux raisons, et deux bonnes.

ANTIPHOLUS.—Non, ne dis pas bonnes, je t'en prie.

DROMIO.—Alors, pour deux raisons sûres.

ANTIPHOLUS.—Non, pas sûres dans une chose fausse.

DROMIO.—Alors, pour des raisons certaines.

ANTIPHOLUS.—Nomme-les.

DROMIO.—L'une pour épargner l'argent que lui coûterait sa frisure; l'autre, afin qu'à dîner ses cheveux ne tombent pas dans sa soupe.

ANTIPHOLUS.—Tu cherches à prouver, n'est-ce pas, qu'il n'y a pas de temps pour tout?

DROMIO.—Malepeste! Et ne l'ai-je pas fait, monsieur? et surtout n'ai-je pas prouvé qu'il n'y a pas de temps pour recouvrer les cheveux qu'on a perdus naturellement?

ANTIPHOLUS.—Mais tu n'as pas donné une raison solide, pour prouver qu'il n'y a aucun temps pour les recouvrer.

DROMIO.—Je vais y remédier. Le Temps lui-même est chauve; ainsi donc, jusqu'à la fin du monde, il aura un cortège d'hommes chauves.

ANTIPHOLUS.—Je savais que la conclusion serait chauve. Mais, doucement, qui nous fait signe là-bas?...

(Entrent Adriana, Luciana.)

ADRIANA.—Oui, oui, Antipholus; prends un air étonné et mécontent: tu réserves tes doux regards pour quelque autre maîtresse: je ne suis plus ton Adriana, ton épouse. Il fut un temps où, de toi-même, tu faisais serment qu'il n'était point de musique aussi agréable à ton oreille que le son de ma voix; point d'objet aussi charmant à tes yeux que mes regards; point de toucher aussi flatteur pour ta main que lorsqu'elle touchait la mienne; point de mets délicieux qui te plût que ceux que je te servais. Comment arrive-t-il aujourd'hui, mon époux, oh! comment arrive-t-il que tu te sois ainsi éloigné de toi-même? Oui, je dis éloigné de toi-même, l'étant de moi qui, étant incorporée avec toi, inséparable de toi, suis plus que la meilleure partie de toi-même. Ah! ne te sépare pas violemment de moi; car sois sûr, mon bien-aimé, qu'il te serait aussi aisé de laisser tomber une goutte d'eau dans l'océan, et de la puiser ensuite sans mélange, sans addition ni diminution quelconque, qu'il te l'est de te séparer de moi, sans m'entraîner aussi. Oh! combien ton coeur serait blessé au vif, si tu entendais seulement dire que je suis infidèle, et que ce corps, qui t'est consacré, est souillé par une grossière volupté. Ne me cracherais-tu pas au visage? ne me repousserais-tu pas? ne me jetterais-tu pas le nom de mari à la face? ne déchirerais-tu pas la peau peinte de mon front de courtisane? n'arracherais-tu pas l'anneau nuptial à ma main perfide? et ne le briserais-tu pas avec le serment du divorce? Je sais que tu le peux: eh bien! fais-le donc dès ce moment..... Je suis couverte d'une tache adultère; mon sang est souillé du crime de l'impudicité; car si nous deux ne formons qu'une seule chair, et que tu sois infidèle, je reçois le poison mêlé dans tes veines, et je suis prostituée par ta contagion.—Sois constant et fidèle à ta couche légitime, alors je vis sans souillure, et toi sans déshonneur.

ANTIPHOLUS.—Est-ce à moi que vous parlez, belle dame? Je ne vous connais pas. Il n'y a pas deux heures que je suis dans Éphèse, aussi étranger à votre ville qu'à vos discours; et j'ai beau employer tout mon esprit pour étudier chacune de vos paroles, je ne puis comprendre un seul mot de ce que vous me dites.

LUCIANA.—Fi! mon frère; comme le monde est changé pour vous! Quand donc avez-vous jamais traité ainsi ma soeur? Elle vous a envoyé chercher par Dromio pour dîner.

ANTIPHOLUS.—Par Dromio?

DROMIO.—Par moi?

ADRIANA.—Par toi. Et voici la réponse que tu m'as rapportée, qu'il t'avait souffleté et qu'en te battant il avait renié ma maison pour la sienne, et moi pour sa femme.

ANTIPHOLUS, à Dromio.—Avez-vous parlé à cette dame? Quel est donc le noeud et le but de cette intrigue?

DROMIO.—Moi, monsieur! je ne l'ai jamais vue jusqu'à ce moment.

ANTIPHOLUS.—Coquin, tu mens: car tu m'as répété sur la place les propres paroles qu'elle vient de dire.

DROMIO.—Jamais je ne lui ai parlé de ma vie.

ANTIPHOLUS.—Comment se fait-il donc qu'elle nous appelle ainsi par nos noms, à moins que ce ne soit par inspiration?

ADRIANA.—Qu'il sied mal à votre gravité de feindre si grossièrement, de concert avec votre esclave, et de l'exciter à me contrarier! Je veux bien que vous ayez le droit de me négliger; mais n'aggravez pas cet outrage par le mépris.—Allons, je vais m'attacher à ton bras: tu es l'ormeau, mon mari, et moi je suis la vigne[13], dont la faiblesse mariée à ta force partage ta vigueur: si quelque objet te détache de moi, ce ne peut être qu'une vile plante, un lierre usurpateur, ou une mousse inutile, qui, faute d'être élaguée, pénètre dans ta sève, l'infecte et vit aux dépens de ton honneur.

Niote 13:[ (retour) ]

Lenta qui velut asoitas,
Vitis implicat arbores,
Implicabitur in tuum
Complexum
.....
CATULLE.

ANTIPHOLUS.—C'est à moi qu'elle parle! elle me prend pour le sujet de ses discours. Quoi! l'aurais-je épousée en songe? ou suis-je endormi en ce moment, et m'imaginai-je entendre tout ceci? Quelle erreur trompe nos oreilles et nos yeux?—Jusqu'à ce que je sois éclairci de cette incertitude, je veux entretenir l'erreur qui m'est offerte.

LUCIANA.—Dromio, va dire aux domestiques de servir le dîner.

DROMIO.—Oh! si j'avais mon chapelet! Je me signe comme un pécheur. C'est ici le pays des fées. O malice des malices! Nous parlons à des fantômes, à des hiboux, à des esprits fantasques. Si nous ne leur obéissons pas, voici ce qui en arrivera: ils nous suceront le sang ou nous pinceront jusqu'à nous faire des bleus et des noirs.

LUCIANA.—Que marmottes-tu là en toi-même, au lieu de répondre, Dromio, frelon, limaçon, fainéant, sot que tu es?

DROMIO.—Je suis métamorphosé, mon maître; n'est-ce pas?

ANTIPHOLUS.—Je crois que tu l'es, dans ton âme, et je le suis aussi.

DROMIO.—Ma foi, mon maître, tout, l'âme et le corps.

ANTIPHOLUS.—Tu conserves ta forme ordinaire.

DROMIO.—-Non; je suis un singe.

LUCIANA.—Si tu es changé en quelque chose, c'est en âne.

DROMIO.—Cela est vrai: elle me mène par le licou, et j'aspire à paître le gazon.—C'est vrai, je suis un âne; autrement pourrait-il se faire que je ne la connusse pas aussi bien qu'elle me connaît?

ADRIANA.—Allons, allons, je ne veux plus être si folle que de me mettre le doigt dans l'oeil et de pleurer, tandis que le valet et le maître se moquent de mes maux en riant.—Allons, monsieur, venez dîner: Dromio, songe à garder la porte.—Mon mari, je dînerai en haut avec vous aujourd'hui, et je vous forcerai à faire la confession de tous vos tours.—Toi, drôle, si quelqu'un vient demander ton maître, dis qu'il dîne dehors, et ne laisse entrer âme qui vive.—Venez, ma soeur.—Dromio, fais bien ton devoir de portier.

ANTIPHOLUS.—Suis-je sur la terre, ou dans le ciel, ou dans l'enfer? Suis-je endormi ou éveillé? fou ou dans mon bon sens? Connu de celles-ci, et déguisé pour moi-même, je dirai comme elles, je le soutiendrai avec persévérance, et me laisserai aller à l'aventure dans ce brouillard.

DROMIO.—Mon maître, ferai-je le portier à la porte?

ANTIPHOLUS.—Oui, ne laisse entrer personne, si tu ne veux que je te casse la tête.

LUCIANA.—Allons, venez, Antipholus. Nous dînons trop tard.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

On voit la rue qui passe devant la maison d'Antipholus d'Éphèse.

ANTIPHOLUS d'Éphèse, DROMIO d'Éphèse, ANGELO
ET BALTASAR.

ANTIPHOLUS d'Éphèse.—Honnête seigneur Angelo, il faut que vous nous excusiez tous: ma femme est de mauvaise humeur, quand je ne suis pas exact. Dites que je me suis amusé dans votre boutique à voir travailler à sa chaîne, et que demain vous l'apporterez à la maison.—Mais voici un maraud qui voudrait me soutenir en face qu'il m'a joint sur la place et que je l'ai battu, que je l'ai chargé de mille marcs en or, et que j'ai renié ma maison et ma femme.—Ivrogne que tu es, que voulais-tu dire par là?

DROMIO d'Éphèse.—Vous direz ce que voudrez, monsieur; mais je sais ce que je sais. J'ai les marques de votre main pour prouver que vous m'avez battu sur la place. Si ma peau était un parchemin et vos coups de l'encre, votre propre écriture attesterait ce que je pense.

ANTIPHOLUS d'Éphèse.—Moi, je pense que tu es un âne.

DROMIO.—Peste! il y paraît aux mauvais traitements que j'essuie et aux coups que je supporte. Je devrais répondre à un coup de pied par un coup de pied, et à ce compte vous vous tiendriez à l'abri de mes talons, et vous prendriez garde à l'âne.

ANTIPHOLUS.—Vous êtes triste, seigneur Baltasar. Je prie Dieu que notre bonne chère réponde à ma bonne volonté et au bon accueil que vous recevrez ici.

BALTASAR.—Je fais peu de cas de votre bonne chère, monsieur, et beaucoup de votre bon accueil.

ANTIPHOLUS.—Oh! seigneur Baltasar, chair ou poisson, une table pleine de bon accueil vaut à peine un bon plat.

BALTASAR.—La bonne chère est commune, monsieur; on la trouve chez tous les rustres.

ANTIPHOLUS.—Et un bon accueil l'est encore plus; car, enfin, ce ne sont là que des mots.

BALTASAR.—Petite chère et bon accueil font un joyeux festin.

ANTIPHOLUS.—Oui, pour un hôte avare et un convive encore plus ladre. Mais, quoique mes provisions soient minces, acceptez-les de bonne grâce: vous pouvez trouver meilleure chère, mais non offerte de meilleur coeur. —Mais, doucement; ma porte est fermée. (A Dromio.) Va dire qu'on nous ouvre.

DROMIO appelant.—Holà. Madeleine, Brigite, Marianne, Cécile, Gillette, Jenny.

DROMIO de Syracuse, en dedans.—Momon[14], cheval de moulin, chapon, faquin, idiot, fou, ou éloigne-toi de la porte, ou assieds-toi sur le seuil. Veux-tu évoquer des filles que tu en appelles une telle quantité à la fois, quand une seule est déjà une de trop? Allons, va-t'en de cette porte.

Niote 14:[ (retour) ] Dans l'anglais mome. Ce mot doit son origine au mot français momon, nom d'un jeu de dés dont la règle est d'observer un silence absolu; d'où vient aussi le mot anglais mum, silence.

DROMIO d'Éphèse.—Quel bélître a-t-on fait notre portier?—Mon maître attend dans la rue.

DROMIO de Syracuse.—Qu'il retourne là d'où il vient, de peur qu'il ne prenne froid aux pieds.

ANTIPHOLUS d'Éphèse.—Qui donc parle là dedans?—Holà! ouvrez la porte.

DROMIO de Syracuse.—Fort bien, monsieur; je vous dirai quand je pourrai vous ouvrir, si vous voulez me dire pourquoi!

ANTIPHOLUS d'Éphèse.—Pourquoi? pour me faire dîner; je n'ai pas dîné aujourd'hui.

DROMIO de Syracuse.—Et vous ne dînerez pas ici aujourd'hui: revenez quand vous pourrez.

ANTIPHOLUS.—Qui es-tu donc pour me fermer la porte de ma maison?

DROMIO de Syracuse.—Je suis portier pour le moment, monsieur, et mon nom est Dromio.

DROMIO d'Éphèse.—Ah! fripon, tu m'as volé à la fois mon nom et mon emploi. L'un ne m'a jamais fait honneur, et l'autre m'a attiré beaucoup de reproches. Si tu avais été Dromio aujourd'hui, et que tu eusses été à ma place, tu aurais volontiers changé ta face pour un nom, ou ton nom pour celui d'un âne.

LUCE, de l'intérieur de la maison.—Quel est donc ce vacarme que j'entends là? Dromio, qui sont ces gens à la porte?

DROMIO d'Éphèse.—Fais donc entrer mon maître, Luce.

LUCE.—Non, certes: il vient trop tard; tu peux le dire à ton maître.

DROMIO d'Éphèse.—O seigneur! il faut que je rie.—À vous le proverbe. Dois-je placer mon bâton[15]?

Niote 15:[ (retour) ]

Have at you with a proverb! shall I set my staff, Luce, Have at you with another, that is—when? can you tell?

Il paraît que ceci fait allusion à quelque jeu de proverbe. Les commentateurs se taisent sur cet incompréhensible passage.

LUCE.—En voici un autre; c'est-à-dire, quand?—pouvez-vous le dire?

DROMIO de Syracuse.—Si ton nom est Luce, Luce, tu lui as bien répondu.

ANTIPHOLUS d'Éphèse.—Entendez-vous, petite sotte? vous nous laisserez entrer, j'espère?

LUCE.—Je pensais à vous le demander.

DROMIO de Syracuse.—Et vous avez dit non.

DROMIO d'Éphèse.—Allons, c'est bien, bien frappé; c'est coup pour coup.

ANTIPHOLUS d'Éphèse.—Allons, drôlesse, laisse-moi entrer.

LUCE.—Pourriez-vous dire au nom de qui?