Note du transcripteur.

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Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 5

Le roi Lear.—Cymbeline.—

La méchante femme mise à la raison.

Peines d'amour perdues.—Pérclès.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1862

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LA
MÉCHANTE FEMME
MISE A LA RAISON

COMÉDIE

NOTICE SUR LA MÉCHANTE FEMME
MISE A LA RAISON.

Nous avons ici deux pièces en une, et, malgré son titre modeste de Prologue, la première n'est pas celle qui nous plaît le moins. Christophe Sly est un des caractères les plus naturels de Shakspeare; il a toute la physionomie de Sancho Pança, et nous devons regretter qu'à partir du second acte ses commentaires sur la comédie qu'on représente devant lui ne soient pas parvenus jusqu'à nous. Chaque fois qu'une scène paraît digne de remarque, on est tenté de se demander ce que le poëte a dû faire observer à ce personnage pour qui sont tous les honneurs de la fête. Cette idée d'un paysan ivre, qu'un prince s'amuse à métamorphoser en grand seigneur, n'est plus neuve aujourd'hui; bien des conteurs et des auteurs dramatiques s'en sont emparés; mais nous ne connaissons aucune pièce qu'on puisse comparer à celle où Christophe Sly joue un rôle si comique et si vrai.

Nous ne citerons pas tous les auteurs de nouvelles, de ballades, etc., qui pourraient se disputer l'honneur d'avoir fourni cette idée à Shakspeare; l'un veut que ce soit à un conte oriental qu'il l'ait empruntée, et l'autre à une anecdote véritable racontée par Goulard dans son Thrésor d'histoires admirables et merveilleuses.

La pièce offre deux intrigues distinctes, mais liées et fondues ensemble avec beaucoup d'art, de manière à former un tout. L'amour de Lucentio et de Bianca se retrouve dans une comédie de l'Arioste, Gli Suppositi, traduite en anglais, en 1566, par Georges Gascoigne, et mise au théâtre la même année. Le jeune homme et son valet changent d'habits et de rôle pour supplanter un vieux rival, et emploient, comme Lucentio et Tranio, un étranger venu de Sienne, qu'ils déterminent à son déguisement de père, en lui faisant croire qu'il y va de la vie pour lui d'être reconnu à Ferrare. Le rôle brillant de la Méchante Femme est celui de Petruchio; nous ne pouvons nous empêcher de donner quelquefois tort à son obstination, à ses caprices bizarres et à l'extravagance qu'il affecte pour dompter la pauvre Catherine; car elle devient à la fin si malheureuse qu'on est tenté de la plaindre. En général, toutes les scènes entre elle et Petruchio sont divertissantes, et ne manquent pas de poésie, quoique les inventions de Petruchio aient quelquefois une espèce de grossièreté qui répugne à l'élégance de nos moeurs modernes. La Méchante Femme mise à la raison nous semble plutôt faite pour plaire aux maris du peuple qu'à ceux de la bonne compagnie.

La Méchante Femme mise à la raison (The Taming of the Shrew), fut imprimée pour la première fois dans la collection in-folio des pièces de Shakspeare en 1623. Dès 1594, on vendait à Londres un petit volume intitulé: A pleasant conceited Historie called the Taming of a Shrew. On pense généralement que cette comédie anonyme fut jouée avant the Taming of the Shrew de Shakspeare. Il y a entre les deux pièces bien plus qu'une analogie de titre. Malgré la supériorité de la seconde sur la première, on trouve entre elles de telles ressemblances que l'on est obligé de supposer, ou qu'elles sont toutes les deux de Shakspeare, ou qu'il s'est borné à remanier la comédie anonyme de 1594.

PERSONNAGES

UN LORD}
CHRISTOPHE SLY, chaudronnier ivre } Personnages
UNE HOTESSE, UN PAGE, COMÉDIENS } du
et autres gens de la suite du lord. } prologue.
BAPTISTA, riche gentilhomme de Padoue.
VINCENTIO, vieux gentilhomme de Pise.
LUCENTIO, fils de Vincentio, amoureux de Bianca.
PETRUCHIO, gentilhomme de Vérone faisant la cour à Catherine.
GREMIO, } prétendants à la main
HORTENSIO, } de Bianca.
TRANIO, } domestiques de Lucentio.
BIONDELLO, }
GRUMIO, } domestiques de Petruchio.
CURTIS, }
PÉDANT, vieux original déguisé pour contrefaire Vincentio.
CATHERINE la méchante femme, } filles de Baptista.
BIANCA, sa soeur. }
UNE VEUVE.
TAILLEUR, PETIT MERCIER, DOMESTIQUES DE BAPTISTA ET DE PETRUCHIO.

La scène est tantôt à Padoue, et tantôt dans la maison de campagne de Petruchio.

PROLOGUE

SCÈNE I

La scène est devant un cabaret, sur une bruyère.

L'HOTESSE ET SLY.

SLY.--Je vous donnerai une peignée[1], sur ma foi.

L'HOTESSE.--Une paire de menottes, coquin!

SLY.--Vous êtes une drôlesse: apprenez que les Sly ne sont pas des coquins; lisez plutôt les chroniques, nous sommes venus en Angleterre avec Richard le Conquérant. Ainsi, paucas pallabris[2], laissez glisser le monde sur ses roulettes. Sessa[3]!

Note 1: I will pheese you, littéralement «Je vous peignerai;» expression populaire pour dire: je vous battrai.

Note 2: Pocas palabras, terme espagnol que Sly estropie, soyez bref.

Note 3: Sessa, mot espagnol: soyez tranquille.

L'HOTESSE.--Comment! vous ne payerez pas les verres que vous avez cassés!

SLY.--Non pas un denier...--Par saint Jéronyme, va-t'en. Va te réchauffer dans ton lit froid[4].

L'HOTESSE.--Je sais un bon moyen; je vais quérir le quartenier[5].

SLY.--Quartenier ou tiercenier ou cintenier[6], peu m'importe; je saurai bien lui répondre en forme; je ne bougerai pas d'un pouce; mon enfant, allons; qu'il vienne et de la douceur.

Note 4: Phrases ridicules d'une vieille pièce intitulée: Hieronymo, ou la tragédie espagnole, dont se moquaient souvent les poëtes du temps.

Note 5: Third borough. Officier qui a les mêmes fonctions que le constable, excepté dans les endroits où le constable existe; alors le third borough n'est que son coadjuteur.

Note 6: Third, or fourth, or fifth borough.

(Il s'étend par terre et s'endort.)

(On entend des cors. Paraît un lord revenant de la chasse avec sa suite.)

LE LORD.--Piqueur, je te recommande d'avoir bien soin de mes chiens.--Braque Merriman!--le pauvre animal, il a toutes les articulations enflées! Accouple Clowder avec la braque à la large gueule. N'as-tu pas vu, mon garçon, comme Silver a bien relevé le défaut au coin de la haie? Je ne voudrais pas perdre ce chien pour vingt livres sterling.

PREMIER PIQUEUR.--Belman le vaut bien, milord: il aboyait sur la voie quand les autres avaient bel et bien perdu, et deux fois aujourd'hui il a retrouvé la piste la moins vive; croyez-moi, je le regarde comme le meilleur chien.

LE LORD.--Tu es un sot: si Écho était aussi vite à la course, il en vaudrait douze comme Belman, mais donne-leur bien à souper et prends bien soin d'eux tous. Demain je veux chasser encore.

PREMIER PIQUEUR.--J'en aurai bien soin, milord.

LE LORD.--Qu'est-ce cela? Un homme mort, ou ivre? Vois; respire-t-il?

SECOND PIQUEUR.--Il respire, milord; si l'ale ne lui tenait pas chaud, ce serait là un lit bien froid pour y dormir si profondément.

LE LORD.--O la monstrueuse bête! le voilà étendu comme un vrai porc! O hideuse mort! que ton image est affreuse et dégoûtante!--Messieurs, je veux me divertir de cet ivrogne.--Qu'en pensez-vous? Si on le transportait dans un lit, avec les draps les plus fins, des bagues à ses doigts, un banquet délicieux devant son lit, et de beaux domestiques prêts à le servir à son réveil; le pauvre diable ne s'oublierait-il pas lui-même?

PREMIER PIQUEUR.--Croyez-moi, milord; il est impossible qu'il ne se méconnaisse pas.

SECOND PIQUEUR.--Il serait bien surpris quand il se réveillerait.

LE LORD.--Comme s'il sortait d'un songe flatteur ou d'une vaine illusion.--Allons, qu'on le relève, et arrangez bien la plaisanterie; portez-le doucement dans mon plus bel appartement; suspendez autour de lui tous mes tableaux les plus gracieux; parfumez sa tête crasseuse d'eaux de senteur, et brûlez des bois odorants pour embaumer l'appartement; préparez-moi, pour le moment de son réveil, une musique qui l'enchante des accords les plus doux et les plus célestes; et si par hasard il parle, tenez-vous prêts, et avec le respect le plus profond et le plus soumis; dites: Quels sont les ordres de monseigneur? Qu'un de vous lui présente un bassin d'argent rempli d'eau de rose et de fleurs; qu'un autre apporte une aiguière, un troisième un linge damassé, et dites: Votre Grandeur voudrait-elle se rafraîchir les mains? Que quelqu'un se tienne prêt, avec plusieurs riches habillements, et lui demande quelle parure il préfère aujourd'hui. Qu'un autre lui parle de ses chiens et de son cheval, et lui dise que milady est très-affligée de sa maladie. Persuadez-lui qu'il a eu un accès de folie; et lorsqu'il voudra vous dire qu'il n'est qu'un... interrompez-le en lui disant qu'il rêve, et qu'il n'est rien qu'un puissant seigneur. Faites bien cela, mes amis, et jouez naturellement votre rôle; ce sera le plus plaisant divertissement du monde, si l'on sait se contenir.

PREMIER PIQUEUR.--Milord, je vous réponds que nous nous acquitterons bien de notre rôle, et que tout sera si bien ménagé, qu'il faudra qu'il se croie réellement ce que nous lui dirons qu'il est.

LE LORD.--Soulevez-le doucement, allez le mettre au lit, et que chacun soit à son poste lorsqu'il se réveillera. (Quelques-uns de ses gens emportent Sly. On entend une trompette.) Maraud, va voir quelle est cette trompette qu'on entend. (Un valet sort.) Apparemment quelque noble gentilhomme, qui, étant en voyage, se propose de séjourner ici. (Le valet revient.) Eh bien! qu'est-ce que c'est?

LE VALET.--Sous le bon plaisir de milord, ce sont des comédiens qui offrent leurs services à Votre Seigneurie.

LE LORD.--Dis-leur de s'approcher. (Entrent les comédiens.) Camarades, vous êtes les bienvenus.

PREMIER COMÉDIEN.--Nous rendons grâces à Votre Honneur.

LE LORD.--Vous proposez-vous de rester avec moi ce soir?

SECOND COMÉDIEN.--Oui, s'il plaît à Votre Seigneurie d'agréer nos services.

LE LORD.--De tout mon coeur. (Montrant l'un des comédiens.) Je crois me rappeler cet homme-là, et l'avoir vu une fois faire le fils aîné d'un fermier. C'était dans une pièce où vous faisiez si bien votre cour à la demoiselle... J'ai oublié votre nom;... mais, certainement ce rôle fut bien joué, et avec bien du naturel.

PREMIER COMÉDIEN, montrant un de ses camarades.--Je crois que c'est de Soto que Votre Honneur veut parler.

LE LORD.--Précisément; tu étais excellent.--Allons, vous êtes venus ici au bon moment; d'autant plus à propos, que j'ai en tête certain divertissement où vos talents me seront d'un grand secours. Il y a ici un lord qui veut vous voir jouer ce soir; mais je doute de votre retenue, je crains qu'en venant à remarquer son bizarre maintien vous ne vous échappiez à rire aux éclats, et que vous ne l'offensiez, car je vous déclare que s'il vous arrive de rire il se mettra en colère.

PREMIER COMÉDIEN.--N'ayez aucune crainte, milord; nous savons nous contenir, fût-il le personnage le plus risible du monde.

LE LORD.--Allons, mon garçon, conduis-les à l'office, et aie soin que chacun d'eux soit bien traité; qu'ils ne manquent de rien de ce qu'il y a dans mon château. (Un domestique sort avec les comédiens.) Toi, mon garçon, va trouver mon page Barthélémy, et fais-le habiller en dame des pieds à la tête: cela fait, conduis-le à la chambre où est l'ivrogne, et appelle-le madame avec un grand respect, dis-lui de ma part que, s'il veut gagner mes bonnes grâces, il prenne l'air et le maintien noble et décent qu'il a vu observer par les nobles dames envers leurs maris; qu'il se comporte de même envers l'ivrogne, avec un doux accent de voix, et une humble politesse, et qu'il lui dise: «Qu'ordonne Votre Honneur? En quoi votre femme, votre humble épouse peut-elle vous montrer son zèle respectueux, et manifester son amour?» Et qu'alors, le serrant dans ses bras, le baisant amoureusement, et penchant sa tête sur son sein, qu'il verse des larmes de joie en voyant la santé rendue à son noble époux qui, depuis sept ans, croyait n'être plus qu'un dégoûtant mendiant. Et si mon page n'a pas le don des femmes pour répandre à flots des larmes de commande, un oignon en fera l'affaire; qu'il en tienne un enveloppé dans son mouchoir; il faudra bien que les pleurs coulent de ses yeux. Vois à arranger cela avec tout le soin dont tu es capable: tout à l'heure je te donnerai encore d'autres instructions. (Le domestique sort.) Je sais que le jeune drôle se donnera à merveille les grâces, le ton, la démarche et le maintien d'une dame de qualité; il me tarde de l'entendre appeler l'ivrogne son époux, et de voir comment feront mes gens pour s'empêcher de rire, lorsqu'ils rendront leurs hommages à ce simple paysan. Je vais entrer pour leur faire la leçon; peut-être que ma personne pourra leur imposer et tenir leur joie en respect, autrement elle éclaterait à ne pas finir.

(Il sort.)

SCÈNE II

Chambre à coucher dans la maison du lord.

SLY revêtu d'une belle robe de chambre et entouré de VALETS, les uns habillés richement, d'autres avec un bassin, une aiguière, etc.

Entre LE LORD, vêtu comme un domestique.

SLY.--Au nom de Dieu, un pot de bière!

PREMIER SERVITEUR.--Plairait-il à Votre Seigneurie de boire un verre de vin des Canaries?

SECOND SERVITEUR.--Votre Honneur voudrait-elle goûter de ces confitures?

TROISIÈME SERVITEUR.--Quel costume Votre Honneur veut-elle mettre aujourd'hui?

SLY.--Je suis Christophe Sly: ne m'appelez ni Votre Honneur, ni Votre Seigneurie: je n'ai jamais bu de vin des Canaries de ma vie; et si vous voulez me donner des confitures, donnez-moi des confitures de boeuf. Ne me demandez jamais quel habit je veux mettre: je n'ai pas plus de pourpoints que de dos; je n'ai pas plus de bas que de jambes, pas plus de souliers que de pieds, et souvent même plus de pieds que de souliers, encore mes orteils regardent-ils souvent à travers l'empeigne.

LE LORD.--Le ciel veuille guérir Votre Seigneurie de ces folles et bizarres idées! Oh! c'est une chose déplorable qu'un homme de votre rang, de votre naissance, possesseur de si riches domaines, et jouissant d'une si haute considération, soit imbu de sentiments si bas.

SLY.--Quoi! voudriez-vous me faire extravaguer? Ne suis-je pas Christophe Sly, le fils du vieux Sly de Burton-Heath, porte-balle de naissance, cardier par éducation, par métamorphose meneur d'ours, et aujourd'hui chaudronnier de mon état? Demandez à Marianne Hacket, la grosse cabaretière de Wincot, si elle ne me connaît pas bien: si elle dit que je ne suis pas marqué sur son compte pour quatorze sous de petite bière, tenez-moi pour le plus fieffé menteur de la chrétienté. Je ne suis pas timbré...

PREMIER SERVITEUR.--Oh! voilà ce qui fait gémir sans cesse votre noble épouse.

SECOND SERVITEUR.--Voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin.

LE LORD.--Voilà ce qui est cause que vos parents fuient votre château; ils en ont été chassés par les égarements étranges de votre folie. Allons, noble lord, souvenez-vous de votre naissance; rappelez dans votre âme vos anciens sentiments que vous avez bannis, et bannissez-en ces rêves abjects. Voyez comme vos gens s'empressent autour de vous; chacun dans son office est prêt à vous obéir au premier signal. Souhaitez-vous de la musique? Écoutez; Apollon joue (on entend de la musique), et vingt rossignols chantent dans leurs cages.--Voulez-vous reposer? nous vous porterons dans une couche plus molle et plus douce que le lit voluptueux qui fut dressé exprès pour Sémiramis.--Voulez-vous vous promener? nous répandrons des fleurs sur la terre.--Ou bien, voulez-vous monter à cheval? on va apprêter vos chevaux, et les couvrir de leurs harnais tout parsemés d'or et de perles.--Aimeriez-vous mieux la chasse à l'oiseau? vous avez des faucons dont le vol s'élève bien au-dessus de l'alouette matinale.--Ou bien, voulez-vous chasser à la bête? vos chiens feront retentir la voûte des cieux et réveilleront l'aigre voix des échos dans le sein de la terre.

PREMIER SERVITEUR.--Dites seulement que vous voulez chasser à courre, vos lévriers sont aussi rapides qu'un cerf en haleine; oui, plus légers que la chevrette.

SECOND SERVITEUR.--Aimez-vous les tableaux? Nous allons sur-le-champ vous apporter un Adonis couché près d'un ruisseau fugitif, et une Vénus cachée dans les roseaux, qui semblent s'agiter et folâtrer sous son haleine, de même que les roseaux flexibles jouent au souffle du vent.

LE LORD.--Nous vous montrerons Io, alors que vierge encore elle fut séduite et surprise, dans un tableau d'une peinture aussi vivante que l'action même.

TROISIÈME SERVITEUR.--Ou Daphné, errant à travers un fourré d'épines qui déchirent ses jambes; le sang et les larmes sont peints avec tant d'art qu'on jurerait que le sang coule et que le triste Apollon pleure avec naturel et vérité.

LE LORD.--Vous êtes un lord, et rien qu'un lord; vous avez une épouse plus belle qu'aucune femme de ce siècle dégénéré.

PREMIER SERVITEUR.--Avant que les larmes qu'elle a versées pour vous eussent inondé son séduisant visage comme des torrents ennemis, c'était la plus belle créature de l'univers; et même encore elle ne le cède en beauté à aucune de son sexe.

SLY.--Suis-je un lord? Est-il vrai que je possède une telle femme? ou bien est-ce un rêve que je fais? ou ai-je rêvé jusqu'à ce jour? Je ne dors pas; je vois, j'entends, je parle; je sens ces suaves odeurs, et mes mains sont sensibles à la douceur de ce toucher.--Sur ma vie, je suis un lord en effet, et non pas un chaudronnier, ni Christophe Sly.--Allons amenez-nous notre femme, que nous la voyions; et encore un coup, un pot de petite bière.

SECOND SERVITEUR.--Plairait-il à Votre Grandeur de se laver les mains? (Les valets lui présentent une aiguière, un bassin et une serviette.) Oh! que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue! Oh! puissiez-vous reconnaître de nouveau ce que vous êtes! Voilà quinze ans que vous êtes plongé dans un songe continuel; ou, quand vous vous éveilliez, votre veille ressemblait à votre sommeil.

SLY.--Quinze ans! Par ma foi, c'est là une bonne méridienne. Mais, n'ai-je jamais parlé pendant tout ce temps?

PREMIER SERVITEUR.--Oui, milord; mais des mots vagues et dénués de sens: car, quoique vous fussiez couché ici dans ce bel appartement, vous disiez toujours qu'on vous avait mis à la porte, et vous vous querelliez avec l'hôtesse du logis; et vous disiez que vous la citeriez à la cour de justice, parce qu'elle vous avait apporté des cruches de grès au lieu de bouteilles bouchées. Quelquefois vous appeliez Cécile Hacket.

SLY.--Oui, la servante de la cabaretière.

TROISIÈME SERVITEUR.--Allons donc, milord; vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes que vous nommiez,--comme Étienne Sly, et le vieux Jean Naps de Grèce, et Pierre Turf, et Henri Pimprenel, et vingt autres noms de cette sorte qui n'ont jamais existé et qu'on n'a jamais vus.

SLY.--Allons, que Dieu soit loué de mon heureux rétablissement!

TOUS.--Ainsi soit-il!

SLY.--Je t'en remercie; va, tu n'y perdras rien.

(Entre le page déguisé en femme avec une suite.)

LE PAGE.--Comment va mon noble lord?

SLY.--Ma foi, je me porte à merveille, car voilà assez de bonne chère. Où est ma femme?

LE PAGE.--Me voici, noble lord: que désirez-vous d'elle?

SLY.--Vous êtes ma femme, et vous ne m'appelez pas... votre mari? mes gens ont beau m'appeler milord, je suis votre bonhomme.

LE PAGE.--Mon mari et mon lord, mon lord et mon mari; je suis votre épouse, prête à vous obéir en tout.

SLY.--Je le sais bien.--Comment faut-il que je l'appelle?

LE LORD.--Madame.

SLY.--Madame Lison, ou madame Jeanneton?

LE LORD.--Madame tout court: c'est le nom que les lords donnent à leurs épouses.

SLY.--Madame ma femme, ils disent que j'ai rêvé et dormi plus de quinze ans entiers.

LE PAGE.--Hélas! oui, et ce temps m'a paru trente ans à moi, ayant été tout ce temps éloignée de votre lit.

SLY.--C'est beaucoup.--Mes gens, laissez-moi seul avec elle.--Madame, déshabillez-vous, et venez tout à l'heure vous coucher.

LE PAGE.--Très-noble lord, souffrez que je vous supplie de m'excuser encore pour une ou deux nuits, ou du moins jusqu'à ce que le soleil soit couché. Vos médecins m'ont expressément recommandé de m'absenter encore de votre lit, si je ne veux m'exposer au danger de vous faire retomber dans votre maladie: j'espère que cette raison me servira d'excuse auprès de vous.

SLY.--Allons, dans l'état où je suis il me sera difficile d'attendre si longtemps, mais d'un autre côté je ne voudrais pas retomber dans mes premiers rêves: ainsi, j'attendrai donc, en dépit de la chair et du sang.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.--Les comédiens de Votre Honneur ayant été informés de votre rétablissement sont venus pour vous régaler d'une fort jolie comédie, car nos docteurs sont d'avis que ce divertissement est très-bon à votre santé, voyant que c'était un amas de mélancolie qui avait épaissi votre sang, et la mélancolie est mère de la frénésie: ainsi ils vous conseillent d'assister à la représentation d'une pièce, et d'accoutumer votre âme à la gaieté et au plaisir; remède qui prévient mille maux et prolonge la vie.

SLY.--Diantre, je le veux bien; une comerdie[7], n'est-ce pas une danse de Noël, ou des cabrioles?

LE PAGE.--Non, mon bon seigneur, c'est d'une étoffe[8] plus agréable.

Note 7: Commonty, pour comedy.

Note 8: Stuff est employé ici dans un sens général et indéterminé.

SLY.--Quoi! d'une étoffe de ménage?

LE PAGE.--C'est une espèce d'histoire.

SLY.--Allons, nous la verrons. Venez, madame ma femme; asseyez-vous à mes côtés, et laissez rouler le monde; nous ne serons jamais plus jeunes.

(Ils s'asseyent.)

FIN DU PROLOGUE.

ACTE PREMIER

SCÈNE I

Padoue.--Place publique.

LUCENTIO ET TRANIO.

LUCENTIO.--Tranio, conduit par le violent désir que j'avais de voir la superbe Padoue, berceau des arts, me voici arrivé dans la fertile Lombardie, le riant jardin de la grande Italie; grâce à l'affection et à la complaisance de mon père, je suis armé de son bon vouloir et de ta bonne compagnie, ô mon loyal serviteur dont l'honnêteté est à toute épreuve; respirons donc ici, et commençons heureusement un cours de sciences et d'études littéraires. Pise, renommée par ses graves citoyens, m'a donné la naissance, et Vincentio, mon père, négociant qui fait un grand commerce dans le monde, descend des Bentivolio. Il convient que le fils de Vincentio, élevé à Florence pour remplir toutes les espérances qu'on a conçues de lui, orne sa fortune d'actions vertueuses. Ainsi, Tranio, pendant le temps que je consacrerai aux études, je veux m'appliquer à la recherche de la vertu, et de cette partie de la philosophie qui traite du bonheur que la vertu donne. Déclare-moi ta pensée, car j'ai quitté Pise, et je suis venu à Padoue comme un homme altéré qui quitte une mare peu profonde pour se plonger dans de profondes eaux et étancher sa soif.

TRANIO.--Mi perdonate[9], mon aimable maître; je partage vos sentiments en tout; je suis ravi de vous voir persévérer dans votre résolution de savourer les douceurs de la douce philosophie. Seulement, mon cher maître, tout en admirant la vertu et cette discipline morale, ne devenons pas des stoïques, ni des sots, je vous en prie; ne soyons pas si dévoués aux durs préceptes d'Aristote, qu'Ovide soit entièrement mis de côté. Parlez logique avec les connaissances que vous avez, et pratiquez la rhétorique dans vos conversations journalières; usez de la musique et de la poésie pour ranimer vos esprits; livrez-vous aux mathématiques et à la métaphysique, selon ce que votre estomac pourra supporter; il n'y a point de fruit dans l'étude où il n'y a point de plaisir; en un mot, mon maître, suivez le genre d'étude qui vous plaira davantage.

Note 9: Mi perdonate, excusez-moi.

LUCENTIO.--Grand merci, Tranio; tes avis sont fort sages.--Ah! Biondello, si tu étais arrivé sur ce rivage, nous pourrions faire ensemble nos préparatifs, et prendre un logement propre à recevoir les amis que le temps nous procurera dans Pise.--Mais, un moment, quelle est cette compagnie?

TRANIO.--Mon maître, c'est sans doute quelque cérémonie pour nous recevoir dans la ville.

(Entre Baptista avec Catherine et Bianca, Gremio et Hortensio.)

(Lucentio et Tranio se tiennent à l'écart.)

BAPTISTA.--Messieurs, ne m'importunez pas davantage; vous savez combien ma résolution est ferme et invariable: c'est de ne point donner ma cadette avant que j'aie trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous deux aime Catherine, comme je vous connais bien et que j'ai de l'amitié pour vous, je vous donne la liberté de la courtiser à votre gré.

GREMIO.--Plutôt la mettre sur une charrette[10],.... elle est trop rude pour moi. Eh bien! Hortensio, voulez-vous une femme?

Note 10: To cart her rather. Baptista vient de dire: To court her. Gremio joue sur le mot.

CATHERINE, à son père.--Je vous prie, mon père, est-ce votre volonté de me jeter à la tête de ces épouseurs?

HORTENSIO.--Épouseurs, ma belle? Comment l'entendez-vous? Oh! point d'épouseurs pour vous, à moins que vous ne deveniez d'une trempe plus aimable et plus douce.

CATHERINE.--En vérité, monsieur, vous n'avez que faire de craindre: je sais bien qu'on n'est pas encore à mi-chemin du coeur de Catherine. Mais, si l'on en était là, son premier soin serait de vous peigner la tête avec un banc à trois pieds, et de vous colorer la face de façon à vous travestir en fou.

HORTENSIO.--De pareilles diablesses, bon Dieu, préserve-nous!

GREMIO.--Et moi aussi, bon Dieu!

TRANIO, à l'écart.--Silence, mon maître: voici une scène propre à nous divertir. Cette fille est une vraie folle, ou incroyablement revêche.

LUCENTIO.--Mais je vois dans le silence de l'autre la douce réserve et la modestie d'une jeune fille. Taisons-nous, Tranio.

TRANIO.--Bien dit, mon maître; silence, et regardez tout votre soûl.

BAPTISTA.--Messieurs, pour commencer à exécuter la parole que je vous ai donnée... Bianca, rentre dans la maison, et que cela ne te fâche pas, ma bonne Bianca; car je ne t'en aime pas moins, ma mignonne.

CATHERINE.--La jolie petite!--Vous feriez bien mieux de lui enfoncer le doigt dans l'oeil; elle saurait pourquoi.

BIANCA.--Ma soeur, contentez-vous de la peine qu'on me fait.--(A son père.) Mon père, je souscris humblement à votre volonté; mes livres et mes instruments seront ma compagnie; je les étudierai et m'exercerai seule avec eux.

LUCENTIO, à part.--Écoute, Tranio, on croirait entendre parler Minerve.

HORTENSIO.--Seigneur Baptista, voulez-vous donc être si bizarre? Je suis bien fâché que l'honnêteté de nos intentions soit une occasion de chagrin pour Bianca.

GREMIO.--Comment? Voulez-vous donc la tenir en charte privée pour l'amour de cette furie d'enfer, et la punir de la méchante langue de sa soeur?

BAPTISTA.--Messieurs, arrangez-vous; ma résolution est prise.--Rentrez, Bianca. (Bianca sort.) Et comme je sais qu'elle prend beaucoup de plaisir à la musique, aux instruments et à la poésie, je veux faire venir chez moi des maîtres en état d'instruire sa jeunesse.--Si vous, Hortensio, ou vous, seigneur Gremio, en connaissez quelqu'un, amenez-le moi; car, j'accueillerai toujours les hommes de talent, et je ne veux rien épargner pour donner une bonne éducation à mes enfants. Adieu!--Catherine, vous pouvez rester; j'ai à causer avec Bianca.

(Il sort.)

CATHERINE.--Comment? mais je crois que je peux m'en aller aussi: ne le puis-je pas à mon gré? Quoi! on me fixera des heures? comme si, vraiment, je ne savais pas bien moi-même ce qu'il convient de prendre, ou de laisser. Ah!

(Elle sort.)

GREMIO.--Tu peux aller trouver la femme du diable; tes qualités sont si précieuses que personne ne veut de toi. L'amour qu'elles inspirent n'est pas si ardent que nous ne puissions souffler ensemble dans nos doigts, Hortensio, et le rendre nul par l'abstinence; notre gâteau est à moitié cuit des deux côtés. Adieu! Cependant, pour l'amour que je porte à ma douce Bianca, si je peux, par quelque moyen, rencontrer l'homme qui convient pour lui montrer les arts qu'elle chérit, je le recommanderai à son père.

HORTENSIO.--Et moi aussi, seigneur Gremio. Mais un mot, je vous prie. Quoique la nature de notre querelle n'ait jamais souffert les longs entretiens, apprenez aujourd'hui, sur bonne réflexion, que c'est à nous, dans la vue de pouvoir encore trouver accès auprès de notre belle maîtresse, et d'être heureux rivaux dans notre amour pour Bianca, à donner tous nos soins à une chose surtout...

GREMIO.--Qu'est-ce que c'est, je vous prie?

HORTENSIO.--Ce que c'est? C'est de trouver un mari à sa soeur aînée.

GREMIO.--Un mari? Un démon plutôt.

HORTENSIO.--Je dis, moi, un mari.

GREMIO.--Et moi, je dis un démon. Penses-tu, Hortensio, que, malgré toute l'opulence de son père, il y ait un homme assez fou pour épouser l'enfer?

HORTENSIO.--Tout beau, Gremio. Quoiqu'il soit au-dessus de votre patience et de la mienne d'endurer ses importunes clameurs, il est, ami, dans le monde, de bons compagnons, si l'on pouvait mettre la main dessus, qui la prendraient avec tous ses défauts, et assez d'argent.

GREMIO.--Je ne sais qu'en dire; mais j'aimerais mieux, moi, prendre la dot sans elle, à condition que je serais fouetté tous les matins à la grande croix du carrefour.

HORTENSIO.--Ma foi, comme vous dites; il n'y a guère à choisir entre des pommes gâtées.--Mais, allons: puisque cet obstacle commun nous rend amis, notre amitié durera jusqu'au moment où, en trouvant un mari à la fille aînée de Baptista, nous procurerons à sa jeune soeur la liberté d'en recevoir un; et alors, libre à nous de recommencer la querelle.--Chère Bianca!--Que le plus heureux l'emporte! Celui qui court le plus vite, gagne la bague: qu'en dites-vous, seigneur Gremio?

GREMIO.--J'en conviens, et je voudrais lui avoir déjà procuré le meilleur étalon de Padoue, pour venir lui faire sa cour, la conquérir, l'épouser, coucher avec elle, et en débarrasser la maison.--Allons, sortons.

(Gremio et Hortensio sortent.)

(Tranio s'avance.)

TRANIO.--Je vous en prie, monsieur, dites-moi une chose.--Est-il possible que l'amour prenne si fort en un instant?

LUCENTIO.--Oh! Tranio, jusqu'à ce que j'en eusse fait l'expérience, je ne l'avais cru ni possible, ni vraisemblable: mais vois! tandis que j'étais là oisif à regarder, l'amour m'a surpris dans mon insouciance, et maintenant j'en ferai l'aveu avec franchise, à toi, mon confident, qui m'es aussi cher et qui es aussi discret que l'était Anne pour la reine de Carthage: Tranio, je brûle, je languis, je péris, Tranio, si je ne viens pas à bout de posséder cette jeune et modeste fille. Conseille-moi, Tranio, car je sais que tu le peux: assiste-moi, Tranio, car je sais que tu le veux.

TRANIO.--Maître, il n'est plus temps maintenant de vous gronder; on ne déracine pas l'affection du coeur: si l'amour vous a blessé, il ne reste plus que ceci: Redime te captum quam queas minimo[11].

Note 11: Rachetez-vous d'esclavage au meilleur marché possible.

LUCENTIO.--Mille grâces, mon ami, poursuis: ce que tu m'as déjà dit me satisfait: le reste ne peut que me consoler; car tes avis sont sages.

TRANIO.--Maître, vous qui avez si longtemps considéré la jeune personne, vous n'avez peut-être pas remarqué le plus important de la chose?

LUCENTIO.--Oh! très-bien; j'ai vu la beauté dans ses traits, égale à celle de la fille d'Agénor[12], qui fit humilier le grand Jupiter, lorsqu'au signe de sa main il baisa de ses genoux les rivages de Crète.

Note 12: Europe, pour qui Jupiter se métamorphosa en taureau.

TRANIO.--N'avez-vous vu que cela? N'avez-vous pas remarqué comme sa soeur a commencé à s'emporter, comme elle a soulevé une si violente tempête, que des oreilles humaines avaient bien de la peine à endurer son vacarme?

LUCENTIO.--Ah! Tranio, j'ai vu remuer ses lèvres de corail, et son haleine a parfumé l'air; tout ce que j'ai vu dans sa personne était doux et sacré.

TRANIO.--Allons, il est temps de le tirer de son extase.--Je vous en prie, monsieur, réveillez-vous; si vous aimez cette jeune fille, appliquez vos pensées et votre esprit aux moyens de l'obtenir. Voici l'état des choses.--Sa soeur aînée est si maudite et si méchante que, jusqu'à ce que son père soit débarrassé d'elle, il faut, mon maître, que votre amour reste fille au logis; aussi son père l'a resserrée étroitement, afin qu'elle ne soit pas importunée de soupirants.

LUCENTIO.--Ah! Tranio, quel père cruel! Mais, n'as-tu pas remarqué le soin qu'il prend pour lui procurer d'habiles maîtres, en état de l'instruire?

TRANIO.--Oui, vraiment, monsieur; et j'ai même comploté là-dessus...

LUCENTIO.--Oh! j'ai un plan aussi, Tranio.

TRANIO.--En vérité, mon maître, je jure par ma main que nos deux stratagèmes se ressemblent, et se confondent en un seul.

LUCENTIO.--Dis-moi le tien, d'abord.

TRANIO.--Vous serez le maître, et vous vous chargerez d'instruire la jeune personne: voilà quel est votre plan?

LUCENTIO.--Oui. Cela peut-il se faire?

TRANIO.--Impossible: car, qui vous remplacera, et sera ici dans Padoue le fils de Vincentio? Qui tiendra maison, étudiera ses livres, recevra ses amis, visitera ses compatriotes et leur donnera des fêtes?

LUCENTIO.--Basta[13]! tranquillise-toi, tout cela est arrangé: nous n'avons encore paru dans aucune maison: personne ne peut nous reconnaître à nos physionomies, ni distinguer le maître du valet. D'après cela, voici la suite:--Tu seras le maître, Tranio, à ma place; tu tiendras la maison, tu en prendras les airs, commanderas les domestiques, comme je ferais moi-même; moi, je serai quelqu'autre, un Florentin, un Napolitain, ou quelque jeune homme peu considérable de Pise. Le projet est éclos, et il s'exécutera.--Tranio, déshabille-toi tout de suite; prends mon manteau et mon chapeau de couleur: quand Biondello viendra, il sera à ta suite; mais je veux auparavant lui apprendre à tenir sa langue.

(Ils échangent leurs habits.)

Note 13: Basta, c'est assez.

TRANIO.--Vous auriez besoin de le faire.--Bref, mon maître, puisque c'est votre plaisir, et que je suis lié à vous obéir (car votre père me l'a recommandé au moment du départ: rends tous les services à mon fils, m'a-t-il dit; quoique, à mon avis, il l'entendît dans un autre sens), je veux bien être Lucentio, parce que j'aime tendrement Lucentio.

LUCENTIO.--Tranio, sois-le, parce que Lucentio aime, et laisse-moi faire le personnage d'un esclave, pour conquérir cette jeune beauté, dont la soudaine vue a enchaîné mes yeux blessés. (Entre Biondello.) Voici le fripon.--Eh bien! coquin, où as-tu donc été?

BIONDELLO.--Où j'ai été?... Eh mais! vous, où êtes-vous vous-même à présent? Mon maître, est-ce que mon camarade Tranio vous aurait volé vos habits? ou si c'est vous qui lui avez pris les siens? ou vous êtes-vous volés réciproquement? Je vous prie, parlez, quoi de nouveau?

LUCENTIO.--Drôle, approche ici; il n'est pas temps de plaisanter: ainsi songe à te conformer aux circonstances. Ton camarade que voilà, Tranio, pour me sauver la vie, prend mon rôle et mes habits; et moi, pour échapper au malheur, je mets les siens; car depuis que j'ai abordé ici, j'ai, dans une querelle, tué un homme, et je crains d'être découvert: mets-toi à ses ordres et à sa suite, je te l'ordonne, et sers-le comme il convient, tandis que moi je vais m'échapper pour mettre ma vie en sûreté: tu m'entends?

BIONDELLO.--Oui, monsieur, pas le plus petit mot.

LUCENTIO.--Et pas un mot de Tranio dans ta bouche. Tranio est changé en Lucentio.

BIONDELLO.--Tant mieux pour lui; je voudrais bien l'être aussi, moi.

TRANIO.--Et moi, foi de valet, je voudrais bien, pour former le second souhait, que Lucentio eût la plus jeune fille de Baptista.--Mais, monsieur le drôle..... pas pour moi, mais pour l'amour de votre maître, je vous avertis de vous conduire avec discrétion dans toute espèce de compagnie; quand je serai seul, je serai Tranio pour vous; mais partout ailleurs votre maître Lucentio.

LUCENTIO.--Tranio, allons nous-en.--Il reste encore un point que je te charge, toi, d'exécuter:--c'est de te placer au nombre des prétendants.--Si tu m'en demandes la raison.... il suffit.... Mes raisons sont bonnes et convaincantes.

(Ils sortent.)

(Personnages du prologue.)

PREMIER SERVITEUR.--«Milord, vous sommeillez, vous n'écoutez pas la pièce.

SLY.--«Si, par sainte Anne, je l'écoute. Une bonne drôlerie, vraiment! Y en a-t-il encore à venir?

LE PAGE.--«Milord, elle ne fait que commencer.

SLY.--«C'est vraiment une excellente pièce d'ouvrage, madame Lady; je voudrais être à la fin.»

SCÈNE II

Devant la maison d'Hortensio.

PETRUCHIO, GRUMIO

PETRUCHIO.--Vérone, je prends congé de toi pour quelque temps; je veux voir mes amis de Padoue: mais avant tout, Hortensio, le plus cher et le plus fidèle de mes amis.--Eh! je crois que voici sa maison.--Ici, drôle, allons, frappe, te dis-je.

GRUMIO.--Frapper, monsieur! qui frapperais-je? quelqu'un vous a-t-il offensé?

PETRUCHIO.--Allons, maraud, frappe-moi ici comme il faut, te dis-je.

GRUMIO.--Vous frapper ici, monsieur? Comment donc, monsieur? Qui suis-je, monsieur, pour oser vous frapper ici, monsieur?

PETRUCHIO.--Coquin, frappe-moi à cette porte, et fort, te dis-je, ou je cognerai ta tête de fripon.

GRUMIO.--Mon maître est devenu querelleur. Je vous frapperais le premier: mais je sais qui en porterait la peine.

PETRUCHIO.--Tu t'obstines: je te jure, coquin, que si tu ne frappes pas, je frapperai, moi, et je verrai comment tu sauras dire et chanter sol, fa...

(Il tire les oreilles à Grumio.)

GRUMIO.--Au secours! au secours! mon maître est fou!

PETRUCHIO.--Allons, frappe, quand je te l'ordonne, drôle, coquin!

(Entre Hortensio.)

HORTENSIO.--Comment donc? de quoi s'agit-il, mon vieux ami Grumio, et mon cher Petruchio? Comment vous portez-vous tous à Vérone?

PETRUCHIO.--Signor Hortensio, venez-vous terminer la bataille?--Con tutto il core bene trovato, puis-je dire.

HORTENSIO.

Alla nostra casa bene venuto

Molto honorato signor mio Petruchio.

Lève-toi, Grumio, lève-toi; nous arrangerons cette querelle.

GRUMIO.--Peu m'importe ce qu'il allègue en latin,--si ce n'est pas pour moi un motif légitime de quitter mon service.--Voyez-vous, monsieur, il me disait de le frapper et de le frotter comme il faut, monsieur; eh bien! était-il convenable qu'un serviteur traitât son maître ainsi, ayant sur moi d'ailleurs, autant que je puis voir, l'avantage de trente-deux contre un! Plût à Dieu que je l'eusse frappé d'abord. Grumio n'aurait pas eu tous les coups.

PETRUCHIO.--Un stupide coquin!--Cher Hortensio, je dis à ce drôle de frapper à votre porte, et je n'ai jamais pu obtenir cela de lui.

GRUMIO.--Frapper à la porte?--O ciel! ne m'avez-vous pas dit en propres termes: Coquin, frappe-moi ici, frappe-moi bien, frappe-moi comme il faut? et vous venez maintenant me parler de frapper à la porte.

PETRUCHIO.--Drôle, va-t'en, je te le conseille.

HORTENSIO.--Patience, Petruchio; je suis la caution de Grumio; vraiment la chance est trop inégale entre vous et lui; c'est votre ancien, fidèle et aimable serviteur Grumio. Allons, dites-moi donc, mon cher ami, quel heureux vent vous a conduit de l'antique Vérone ici, à Padoue?

PETRUCHIO.--Le vent qui disperse les jeunes gens dans le monde, et les envoie tenter fortune hors de leur pays natal, où l'on n'acquiert que bien peu d'expérience. En peu de mots, seigneur Hortensio, voici mon histoire: Antonio, mon père, est décédé, et je me suis hasardé à faire ce voyage pour me marier richement et vivre du mieux qu'il me sera possible; j'ai des écus dans ma bourse, des terres dans mon pays, et je suis venu voir le monde.

HORTENSIO.--Petruchio, te parlerai-je sans détour et te souhaiterai-je une laide et méchante femme? Tu ne me remercierais guère de l'avis, et cependant je te garantis qu'elle sera riche, et très-riche; mais tu es trop mon ami, et je ne te la souhaiterai pas pour épouse.

PETRUCHIO.--Seigneur Hortensio, entre amis comme nous, il n'y a que deux mots: ainsi, si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de Petruchio (comme la fortune est le refrain de ma chanson d'amour[14], fût-elle aussi laide que l'était l'amante de Florent[15], aussi vieille que la Sibylle, et aussi acariâtre, aussi méchante que la Xantippe de Socrate, ou pire encore, cela n'émeut, ni ne rebute mon goût, fût-elle aussi rude que les flots irrités de l'Adriatique. Je viens pour me marier richement à Padoue: si je me marie richement, je me trouverai marié heureusement à Padoue.

Note 14: Wooing dance.

Note 15: Florent est le nom du chevalier qui s'était engagé à épouser une vieille sorcière, à condition qu'elle lui donnerait la solution d'une énigme dont sa vie dépendait. (Conte de Gower.) C'est sans doute là que Voltaire a pris le sujet de ce qui Plaît aux dames.

GRUMIO.--Vous le voyez, monsieur; il vous dit sa pensée tout platement: oui, donnez-lui assez d'or, et mariez-le à une poupée, à une poupée, à une petite figure d'aiguillette[16], ou bien à une vieille octogénaire à qui il ne reste pas une dent dans la bouche, eût-elle autant d'infirmités que cinquante-deux chevaux, tout sera à merveille si l'argent s'y trouve.

Note 16: Aglet gaby. Tête de lacet de forme bizarre.

HORTENSIO.--Petruchio, puisque nous nous sommes avancés si loin, je veux poursuivre sérieusement l'idée que je t'avais jetée d'abord par pure plaisanterie. Je suis en état, Petruchio, de te procurer une femme assez bien pourvue de la fortune, jeune et belle, élevée comme la fille la mieux née; tout son défaut, et c'est un assez grand défaut, c'est qu'elle est intolérablement méchante, acariâtre, bourrue, à un point si terrible que, ma fortune fût-elle bien plus délabrée qu'elle ne l'est, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.

PETRUCHIO.--Silence, Hortensio: tu ne connais pas l'effet et la vertu de l'or.--Dis-moi le nom de son père, et cela suffit; car je prétends l'attaquer, quand ses clameurs surmonteraient les éclats du tonnerre, lorsque les nuages crèvent en automne.

HORTENSIO.--Son père est Baptista Minola, gentilhomme affable et courtois, et son nom Catherine Minola, fameuse dans Padoue par sa langue grondeuse.

PETRUCHIO.--Oh! je connais son père, quoique je ne la connaisse pas, elle; et il connut beaucoup feu mon père.--Je ne dormirai pas, Hortensio, que je ne la voie; ainsi, permettez que j'en use assez librement avec vous, pour vous quitter brusquement dans cette première entrevue, si vous ne voulez pas m'accompagner jusqu'à sa demeure.

GRUMIO.--Je vous en prie, monsieur, laissez-le suivre son entreprise, tandis qu'il est en humeur. Sur ma parole, si elle le connaissait aussi bien que je le connais, elle jugerait bientôt que les criailleries feraient peu de chose sur lui; elle pourra bien, peut-être, le traiter dix fois de coquin ou autres épithètes semblables. Eh bien! tout cela n'est rien; s'il s'y met une fois, il s'en moquera avec ses réponses adroites. Voulez-vous que je vous dise, monsieur: pour peu qu'elle lui résiste, il lui jettera une figure[17] sur la face, et vous la défigurera si bien qu'elle n'aura pas plus d'yeux pour y voir clair qu'un chat[18]; vous ne le connaissez pas, monsieur.

Note 17: Un soufflet, un moule de gant.

Note 18: A qui une lumière soudaine fait contracter excessivement la prunelle; un chat ébloui.

HORTENSIO.--Attendez-moi, Petruchio; il faut que je vous accompagne; car mon trésor est enfermé sous la clef de Baptista; il tient entre ses mains le joyau de ma vie, sa fille cadette, la belle Bianca, et il la dérobe à mes regards et aux poursuites de plusieurs autres aspirants, qui sont mes rivaux en amour. En supposant qu'il soit impossible (à cause des défauts que je vous ai exposés) que Catherine soit jamais épousée, Baptista a résolu que jamais homme n'aurait accès auprès de Bianca, que Catherine la méchante n'eût trouvé un mari.

GRUMIO.--Catherine la méchante! c'est, pour une jeune fille, le pire de tous les titres.

HORTENSIO.--Il faut maintenant que mon ami Petruchio me rende un service; c'est de me présenter déguisé sous un costume sévère au vieux Baptista, comme un maître versé dans la musique, et en état de bien l'enseigner à Bianca, afin que, par cette ruse, je puisse au moins avoir la liberté et la commodité de lui faire ma cour, et de l'entretenir elle-même de ma tendresse, sans donner aucun ombrage.

(Entre Gremio, avec lui est Lucentio déguisé avec des livres sous le bras.)

GRUMIO.--Ce ne sont pas là des friponneries? non!--Voyez comme, pour attraper les vieillards, les jeunes gens mettent leur tête sous un bonnet! Maître! maître, regardez autour de vous, qui passe là, hein?

HORTENSIO.--Silence, Grumio, c'est mon rival.--Petruchio, tenons-nous un moment à l'écart.

GRUMIO.--Un joli jeune homme, et un bel amoureux.

(Il se retire.)

GREMIO, répondant à Lucentio.--Oh! très-bien: j'ai bien lu la note.--Écoutez bien, monsieur; je les veux superbement reliés: tous livres d'amour, songez-y bien, et ne lui faites aucune autre lecture. Vous m'entendez? En outre, par-dessus les libéralités que vous fera le seigneur Baptista, j'y ajouterai encore un présent.--Prenez aussi vos papiers, et qu'ils soient bien parfumés, car celle à qui ils sont destinés est plus douce que les parfums mêmes.--Que lui lirez-vous?

LUCENTIO.--Quelque lecture que je lui fasse, je plaiderai votre cause comme pour mon patron (soyez-en bien assuré) et avec autant de chaleur que si vous-même étiez à ma place; oui, et peut-être avec des termes plus éloquents et plus persuasifs que vous, monsieur, à moins que vous ne fussiez un savant.

GREMIO.--Oh! cette science! ce que c'est!

GRUMIO.--Oh! cet oison, quel imbécile c'est!

PETRUCHIO.--Paix, maraud.

HORTENSIO.--Grumio, motus!--Dieu vous garde, seigneur Gremio.

GREMIO.--Ah! charmé de vous rencontrer, seigneur Hortensio. Savez-vous où je vais de ce pas?--Chez Baptista Minola! Je lui ai promis de lui chercher avec soin un maître pour la belle Bianca, et le hasard a voulu que je tombasse sur ce jeune homme; par sa science et ses manières, il est ce qui convient à Bianca, très-instruit dans la poésie, et autres livres; et des bons, je vous le garantis.

HORTENSIO.--C'est à merveille; et moi j'ai rencontré un honnête homme qui m'a promis de m'en procurer un autre, un charmant musicien, pour instruire notre maîtresse: ainsi je ne demeurerai pas en arrière dans ce que je dois à la belle Bianca, qui m'est si chère, à moi.

GREMIO.--Oui, qui m'est si chère:--Et cela, ma conduite le prouvera.

GRUMIO, à part.--Et cela, ses sacs le prouveront.

HORTENSIO.--Gremio, ce n'est pas ici le moment d'éventer notre amour. Écoutez-moi; et si vous êtes honnête avec moi, je vous dirai des nouvelles assez bonnes pour tous deux. Voici un honnête homme que le hasard m'a fait rencontrer, qui, favorisé par nous dans ses goûts, entreprendra de courtiser la méchante Catherine. Oui, et même de l'épouser si sa dot lui convient.

GREMIO.--Soit dit et fait; c'est à merveille.--Hortensio, lui avez-vous révélé tous ses défauts?

PETRUCHIO.--Je sais que c'est une méchante femme qui crie et tempête sans cesse; si c'est là tout, messieurs, je ne vois point de mal à cela.

GREMIO.--Non, dites-vous, ami?--De quel pays est ce cavalier?

PETRUCHIO.--Je suis né à Vérone, le fils du vieillard Antonio; mon père étant mort, ma fortune commence à vivre pour moi, et j'espère voir de longs et heureux jours.

GREMIO.--Oh! monsieur, ce serait une chose bien étrange qu'une pareille vie avec une pareille femme! Mais si vous vous sentez ce courage, allons vite à l'oeuvre, au nom de Dieu! Vous pouvez compter sur mon secours en tout. Mais sérieusement, est-ce que vous voulez faire votre cour à ce chat sauvage?

PETRUCHIO.--Veux-je vivre?

GRUMIO, à part.--S'il veut lui faire sa cour? oui, ou elle ira au diable.

PETRUCHIO.--Et pourquoi suis-je venu ici, si ce n'est dans cette résolution? Croyez-vous que mes oreilles s'épouvantent de quelque bruit? N'ai-je pas entendu dans ma vie des lions rugir? N'ai-je pas vu la mer battue des vents courroucés comme un sanglier écumant et suant de rage? N'ai-je pas entendu une batterie de canons dans la plaine, et l'artillerie des cieux tonner sous leur voûte? N'ai-je pas, dans une bataille rangée, entendu les clameurs confuses, les coursiers hennissants, les trompettes éclatantes? Et vous venez me parler de la langue d'une femme qui ne peut jamais faire dans l'oreille le bruit d'une châtaigne qui éclate dans la cheminée d'un fermier? Bah, bah! c'est aux enfants qu'il faut faire peur des fantômes.

GRUMIO, à part.--Oh! il n'en craint aucun.

GREMIO.--Hortensio, écoutez: ce gentilhomme est heureusement arrivé, à ce que me dit mon pressentiment, pour son avantage et pour le nôtre.

HORTENSIO.--J'ai promis de l'aider de nos services et de porter une partie du fardeau de ses avances, quoi qu'il en soit.

GREMIO.--Et j'y consens aussi, moi, bien volontiers, pourvu qu'il vienne à bout de l'obtenir.

GRUMIO, à part.--Je voudrais être aussi sûr d'un bon dîner. (Entrent Tranio, richement vêtu, et Biondello.)

TRANIO.--Salut, messieurs. Si vous le permettez, dites-moi, je vous en conjure, quel est le chemin le plus court pour se rendre à la maison du seigneur Baptista Minola?

GREMIO.--Celui qui a deux filles si belles? (A part, à Tranio.) Est-ce lui que vous demandez?

TRANIO.--Lui-même.--Biondello!

GREMIO.--Écoutez-moi, monsieur; vous ne demandez pas celle...

TRANIO.--Peut-être lui et elle; que vous importe?

PETRUCHIO.--Non pas celle qui est si querelleuse, monsieur, je vous en prie, en aucune façon.

TRANIO.--Je n'aime pas les querelleurs, monsieur.--Biondello, marchons.

LUCENTIO, à part.--Fort bien débuté, Tranio.

HORTENSIO.--Monsieur, un mot avant de nous quitter.--Êtes-vous un prétendant à la fille dont vous parlez, oui ou non?

TRANIO.--Et si cela était, monsieur, vous en offenseriez-vous?

GREMIO.--Non, pourvu que sans une parole de plus vous prissiez le large.

TRANIO.--Comment, monsieur! Est-ce que les rues ne sont pas ouvertes pour moi comme pour vous?

GREMIO.--Mais non pas elle.

TRANIO.--Et pour quelle raison, je vous prie?

GREMIO.--Pour la raison, si vous voulez le savoir, qu'elle est choisie par le seigneur Gremio.

HORTENSIO.--Et parce qu'elle est choisie par le seigneur Hortensio.

TRANIO.--Doucement, messieurs. Si vous êtes d'honnêtes gentilshommes, faites-moi la grâce de m'écouter avec patience. Baptista est un noble citoyen à qui mon père n'est pas tout à fait inconnu, et si sa fille était plus belle qu'elle n'est, elle pourrait avoir plus d'amants encore, sans que je dusse renoncer à être du nombre. La fille de la belle Léda eut mille soupirants: la charmante Bianca peut bien en avoir un de plus, et elle l'aura aussi. Lucentio se mettra sur les rangs, quand Pâris viendrait se présenter avec l'espoir d'être seul à faire sa cour.

GREMIO.--Quoi! ce jeune homme nous fermera la bouche à tous?

LUCENTIO.--Monsieur, lâchez-lui la bride; je sais qu'il n'ira pas bien loin.

PETRUCHIO.--Hortensio, à quoi bon tant de paroles?