Note du transcripteur.

=================================================================

Ce document est tiré de:

OEUVRES COMPLÈTES DE

SHAKSPEARE

TRADUCTION DE

M. GUIZOT

NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE

AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE

DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES

Volume 3

Timon d'Athènes

Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.

Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.

Tout est bien qui finit bien.

PARIS

A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1862

=================================================================

LES
DEUX GENTILSHOMMES
DE VÉRONE

COMÉDIE

NOTICE
SUR LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE

Cette pièce, une des moins remarquables de Shakspeare, ressemble à beaucoup d'égards à un roman dialogué: cette idée se fortifie quand on lit, dans la Diane de Montemayor, la nouvelle où le poëte a sans doute puisé sa comédie: soit que la Diane lui eût été connue dans une traduction, soit qu'un romancier anglais l'eût imitée ou refondue dans un autre ouvrage.

Dans l'épisode de la Diane, nous voyons une bergère-amazone sauver trois nymphes de la violence de trois hommes sauvages, et leur raconter ensuite, sur la rive d'une onde au doux murmure, comment elle a été la victime des persécutions de Vénus, à qui sa mère, dans une discussion mythologique, avait eu l'indiscrétion de préférer Pallas.

La belle Félismena reçoit un billet de don Félix, qu'elle lit après avoir bien grondé sa suivante, qui a eu l'audace de le lui remettre. Elle aime don Félix et se hâte de lui en faire l'aveu; mais le père du jeune homme s'oppose à leur mariage et envoie son fils dans une cour étrangère, pour lui faire oublier l'engagement qu'il n'approuve pas. Félismena ne peut vivre en son absence; elle se procure des habits de page et va retrouver son amant; mais déjà don Félix en aime une autre, et Félismena, qui passe à son service à la faveur de son déguisement, devient le porteur de ses billets doux. Célie, sa rivale, se prend tout à coup d'une tendre passion pour le page prétendu, et don Félix ne reçoit plus de réponses favorables de sa belle que quand Félismena est son messager. Cependant ce cavalier se désole des rigueurs de Célie: son désespoir devient si grand que Félismena, craignant pour la vie de celui qu'elle aime, se jette aux genoux de sa rivale, qui croit que le page va l'implorer pour lui-même. Furieuse de l'entendre solliciter pour son maître, elle ne peut supporter la vie et meurt de douleur.

Don Félix, à cette nouvelle, part sans dire à personne où il va, et la fidèle Félismena court le monde à sa recherche.

Voilà une partie des circonstances que Shakspeare a évidemment empruntées pour les deux Véronais, mais il a su en ajouter d'autres; et le personnage comique de Launce est une idée originale qui n'appartient qu'à lui. Chaque fois que Launce paraît avec son chien, on est d'abord forcé de rire, quitte à blâmer ensuite la trivialité de quelques plaisanteries. Ces scènes sentent un peu la farce, mais elles sont marquées au coin de l'originalité.

Speed, l'autre valet, est totalement éclipsé par Launce; cependant il prouve à son maître, d'une manière piquante, qu'il est amoureux.

La coquetterie de Julie, quand elle reçoit la lettre de Protéo, est aussi une idée des plus gracieuses; mais, en général, comme Jonson le fait observer, on trouve dans cette pièce un singulier mélange d'art et de négligence qui a fait douter qu'elle fût réellement de Shakspeare. On doit peu s'arrêter à la critique de l'unité de lieu, qui n'a jamais été aussi ouvertement violée par le poëte; mais l'inconséquence du caractère de Protéo est bien plus impardonnable que toutes les fautes contre la géographie et les lois d'Aristote.

La versification des Deux Gentilshommes de Vérone est presque toujours excellente, et on y trouve une foule de détails qu'embellit la poésie la plus riche.

Malone place la composition de cette pièce dans l'année 1596. Elle appartient visiblement à la jeunesse de l'auteur.

LES
DEUX GENTILSHOMMES
DE VÉRONE

COMÉDIE

PERSONNAGES

LE DUC DE MILAN, père de Silvie.

VALENTIN,} deux gentilhommes de Vérone.

PROTÉO, }

ANTONIO, père de Protéo.

THURIO, espèce de fou, ridicule rival

de Valentin.

ÉGLAMOUR, confident de Silvie, qui

favorise son évasion.

L'HÔTE chez lequel loge Julie à Milan.

SPEED, valet bouffon de Valentin.

LAUNCE, valet de Protéo.

PANTHINO, valet d'Antonio.

JULIE, dame de Vérone aimée de Protéo.

SILVIE, fille du duc de Milan, aimée

de Valentin.

LUCETTE, suivante de Julie.

Proscrits.

Domestiques, musiciens.

La scène est tantôt à Vérone, tantôt à Milan, et sur les frontières de Mantoue.

ACTE PREMIER

SCÈNE I

VALENTIN, PROTÉO.

VALENTIN.—Cesse de vouloir me persuader, mon cher Protéo; le jeune homme qui demeure toujours dans sa patrie n'a jamais qu'un esprit borné. Si l'amour n'enchaînait pas tes jeunes années aux doux regards d'une amante digne de tes hommages, je t'engagerais à m'accompagner pour voir les merveilles du monde, plutôt que de t'engourdir ici dans une stupide indolence, et d'user ta jeunesse dans une inertie incapable de donner des formes; mais puisque tu aimes, aime toujours, et tâche d'être aussi heureux dans tes amours, que je voudrais l'être moi-même lorsque je commencerai d'aimer.

PROTÉO.—Veux-tu donc me quitter? Adieu, mon cher Valentin! Pense à ton Protéo, si par hasard tu vois dans tes voyages quelque objet remarquable et rare, désire de m'avoir avec toi pour partager ton bonheur, lorsqu'il t'arrivera quelque bonne fortune; et dans tes dangers, si jamais le danger t'environne, recommande tes malheurs à mes saintes prières, car je veux être ton intercesseur, Valentin.

VALENTIN.—Oui, et prier pour moi dans un livre d'amour.

PROTÉO.—Je prierai pour toi dans certain livre que j'aime.

VALENTIN.—C'est-à-dire dans quelque sot livre de profond amour comme l'histoire du jeune Léandre qui traversa l'Hellespont[1].

PROTÉO.—C'est une histoire profonde d'un plus profond amour; car Léandre avait de l'amour par-dessus les souliers.

VALENTIN.—Tu dis vrai, car tu as de l'amour par-dessus les bottes et tu n'as pas encore traversé l'Hellespont à la nage.

PROTÉO.—Par-dessus les bottes? Ne me porte pas de bottes[2].

VALENTIN.—Je m'en garderai bien, car ce serait à propos de bottes[3].

Note 1: [(retour) ]

La traduction de Musée, par Marlowe, était populaire et le méritait; son Héro et Léandre serait digne de Dryden.

Note 2: [(retour) ]

Give me not the boots, expression proverbiale qui signifie: «Ne te joue pas de moi,» et qui revient à l'ancienne phrase française: «Bailler foin en cornes.»

Note 3: [(retour) ]

Nous avons employé un équivalent à ces mots: it boots thee not, «cela t'est inutile.»

PROTÉO—Comment?

VALENTIN.—Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de ses gémissements que le mépris, et un timide regard pour les soupirs d'un coeur blessé! Acheter un moment de joie passagère par les ennuis et les fatigues de vingt nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez donc gagné que des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, l'amour n'est qu'une folie qu'obtient votre esprit, ou votre esprit est vaincu par une folie.

PROTÉO.—Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou?

VALENTIN.—Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu ne le deviennes.

PROTÉO.—C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas l'amour.

VALENTIN.—L'amour est ton maître, car il te maîtrise; et celui qui se laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait pas, ce me semble, être rangé parmi les sages.

PROTÉO.—Les auteurs disent cependant que l'amour habite dans les esprits les plus élevés, comme le ver dévorant s'attache au bouton de la plus belle rose.

VALENTIN.—Et les auteurs disent aussi que, comme le bouton le plus précoce est rongé intérieurement par un ver avant qu'il s'épanouisse, de même l'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils se fanent dans la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et tout le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer ici le temps à te donner des conseils, puisque tu es tout dévoué à de tendres désirs? Encore une fois, adieu! Mon père est sur le port à m'attendre pour me voir monter sur le vaisseau.

PROTÉO.—Et je veux t'y conduire, Valentin.

VALENTIN.—Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire adieu ici. Quand je serai à Milan, que tes lettres m'informent de tes succès en amour, et de tout ce qui pourra arriver ici pendant l'absence de ton ami; je te visiterai aussi par mes lettres.

PROTÉO.—Puisses-tu ne trouver à Milan que le bonheur!

VALENTIN.—Je t'en souhaite autant à Vérone. Adieu!

(Il sort.)

PROTÉO.—Il poursuit l'honneur et moi l'amour; il abandonne ses amis pour les honorer davantage; et moi j'abandonne tout, mes amis et moi-même pour l'amour. C'est toi, Julie, c'est toi qui m'as métamorphosé! Tu me fais négliger mes études, perdre mon temps, combattre les plus sages conseils et compter pour rien tout l'univers; mon esprit s'affaiblit dans les rêveries, et mon coeur est malade d'inquiétude.

(Entre Speed.)

SPEED.—Seigneur Protéo, Dieu vous garde! avez-vous vu mon maître?

PROTÉO.—Il vient de partir d'ici et va s'embarquer pour Milan.

SPEED.—Vingt contre un alors qu'il est embarqué déjà, et j'ai fait le mouton[4] en le perdant.

Note 4: [(retour) ]

J'ai fait la bête. Mouton se dit sheep en anglais et se prononce comme ship, qui veut dire vaisseau. Voilà la clef des équivoques qui suivent.

PROTÉO.—En effet, le mouton s'égare souvent, si le berger est absent quelque temps.

SPEED.—Vous concluez donc que mon maître est un berger et moi un mouton?

PROTÉO.—Oui.

SPEED.—Eh bien! alors mes cornes sont ses cornes, que je dorme ou que je veille.

PROTÉO.—Sotte réponse et digne d'un mouton.

SPEED.—Nouvelle preuve que je suis un mouton.

PROTÉO.—Oui, et ton maître un berger.

SPEED.—Et pourtant je pourrais le nier pour une certaine raison.

PROTÉO.—Cela ira bien mal, si je ne le prouve point par une autre.

SPEED.—Le berger cherche le mouton, et le mouton ne cherche pas le berger; mais moi je cherche mon maître et mon maître ne me cherche pas; je ne suis donc pas un mouton.

PROTÉO.—Le mouton suit le berger pour obtenir du fourrage, et le berger ne suit point le mouton pour un peu de nourriture; tu suis ton maître pour des gages, et ton maître ne te suit pas pour des gages. Donc tu es un mouton.

SPEED.—Encore une preuve semblable, et vous me ferez crier beh!

PROTÉO.—Mais, écoute-moi, as-tu remis ma lettre à Julie?

SPEED.—Oui, monsieur. Moi mouton perdu, j'ai remis votre lettre à Julie, mouton en corset[5], et Julie, mouton en corset, ne m'a rien donné pour ma peine à moi mouton perdu.

PROTÉO.—Voilà un bien petit pâturage pour tant de moutons.

SPEED.—Si la terre en est trop chargée, vous feriez mieux de l'attacher.

PROTÉO.—Non, tu t'égares, il vaudrait mieux te parquer[6].

SPEED.—Oh! monsieur, je me contenterai de moins d'une livre pour avoir porté votre lettre.

PROTÉO.—Tu te méprends; je veux parler d'un parc[7].

SPEED.—D'une livre à une épingle[8]? Tournez-la de tous les côtés, c'est trois fois trop peu pour porter une lettre à votre belle.

PROTÉO.—Mais qu'a-t-elle dit? a-t-elle fait un signe de tête?

SPEED fait un signe de tête.—Bête!

PROTÉO.—Qui appelles-tu bête[9]?

SPEED.—Vous vous trompez, monsieur, c'est vous qui avez dit bête, puisque vous avez pris la peine de le dire, gardez-le pour votre peine[10].

Note 5: [(retour) ]

Mutton laced était un terme tellement commun, pour désigner une courtisane, que la rue la plus fréquentée par ces femmes, à Clerkenwell, était appelée Mutton-lane.

Note 6: [(retour) ]

Équivoque intraduisible. Pound, livre sterling, et to pound, parquer.

Note 7: [(retour) ]

Speed feint toujours de prendre un mot pour l'autre.

Note 8: [(retour) ]

Pin-fold, bergerie; pin, épingle.

Note 9-10: [(retour) ]

PROTÉO. Did she nod?—SPEED. I.—PROTÉO. Nod I why! that is noddy.—SPEED. You mistook, sir.

Nod, signe de tête; to nod, faire un signe de tête; noddy, nigaud; I, je; pauvres équivoques. Le lecteur perd peu de chose si la traduction est impossible.

Selon Pope, cette scène aurait été interpolée par les comédiens.

PROTÉO.—Non, non, tu le prendras pour avoir porté la lettre.

SPEED.—Fort bien! je m'aperçois qu'il faut que je supporte avec vous.

PROTÉO.—Comment! monsieur, que supportez-vous avec moi?

SPEED.—Pardieu, monsieur, la lettre sans doute, n'ayant que le mot de bête pour ma peine.

PROTÉO.—Malepeste, tu as l'esprit vif!

SPEED.—Et pourtant il ne peut attraper votre bourse paresseuse.

PROTÉO.—Allons, allons, qu'a-t-elle dit? acquitte-toi promptement de ton message.

SPEED.—Acquittez-vous avec votre bourse, afin que nous soyons quittes tous deux.

PROTÉO.—Eh bien! voilà pour ta peine; qu'a-t-elle dit?

SPEED.—Sur ma foi, monsieur, je crois que vous ne la gagnerez pas aisément.

PROTÉO.—Quoi donc? t'en a-t-elle laissé tant voir?

SPEED.—Vraiment, monsieur, je n'ai rien vu d'elle; non, non, pas même un ducat pour lui avoir remis votre lettre; et puisqu'elle a été si dure envers moi, qui lui ai porté votre coeur, je crains qu'elle ne soit aussi dure à vous ouvrir le sien; ne lui donnez pas d'autres gages d'amour que des pierres, car elle est aussi dure que l'acier.

PROTÉO.—Comment! elle ne t'a rien dit?

SPEED.—Non pas seulement: Tenez, mon ami, prenez cela pour votre peine. Pour me prouver votre générosité vous m'avez donné un teston! Aussi en récompense vous pourrez à l'avenir porter vos lettres vous-même; et ainsi, monsieur, je vous recommanderai à mon maître.

PROTÉO.—Va, pars pour sauver du naufrage ton vaisseau, qui ne peut périr en t'ayant sur son bord; car tu es destiné à périr à terre d'une mort moins humide. Il me faut envoyer quelque autre messager, je craindrais que ma Julie ne dédaignât mes lettres, si elle les recevait d'un aussi indigne facteur.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Vérone. Jardin de la maison de Julie.

JULIE et LUCETTE.

JULIE.—Mais dis-moi donc, Lucette, à présent que nous sommes seules, est-ce que tu voudrais me conseiller de tomber amoureuse[11]?

Note 11: [(retour) ]

Devenir amoureux se dit en anglais: to fall in love, tomber en amour; voilà pourquoi Lucette répond en isolant le verbe to fall, tomber.

LUCETTE.—Oui, madame, afin de ne pas trébucher sans vous y attendre.

JULIE.—Et de toute la belle troupe de gentilshommes que tu vois tous les jours me faire la cour, lequel est à ton avis le plus digne d'amour?

LUCETTE.—S'il vous plait, répétez-moi leurs noms, je vous dirai ce que je pense suivant mes faibles lumières.

JULIE.—Que penses-tu du beau chevalier Églamour[12]?

Note 12: [(retour) ]

Il ne faut pas confondre cet innamorato insignifiant avec le chevalier Églamour, personnage que nous trouvons à Milan, et qui a juré fidélité et chasteté sur le tombeau de son épouse.

LUCETTE.—Que c'est un chevalier au doux langage, élégant et bien tourné. Mais si j'étais vous, il ne serait jamais à moi.

JULIE.—Que penses-tu du riche Mercatio?

LUCETTE.—Très-bien de sa richesse; mais de sa personne, comme ça.

JULIE.—Et que penses-tu de l'aimable Protéo?

LUCETTE.—Dieu! Dieu! comme la folie s'empare quelquefois de nous!

JULIE.—Comment donc? Et pourquoi cette exclamation à propos de son nom?

LUCETTE.—Je vous demande pardon, madame, il est honteux à moi, petite créature que je suis, de juger ainsi d'aimables cavaliers.

JULIE.—Et pourquoi ne pas traiter Protéo comme les autres?

LUCETTE.—Eh bien! alors, ils sont tous bien; mais je le trouve le plus aimable.

JULIE.—Et ta raison?

LUCETTE.—Je n'en ai pas d'autre qu'une raison de femme. Je le trouve le plus aimable, parce que je le trouve le plus aimable.

JULIE.—Et tu voudrais donc que mon amour se fixât sur lui?

LUCETTE.—Oui, si vous pensiez que c'est ne pas le mal placer.

JULIE.—Eh bien! c'est celui de tous qui a fait le moins d'impression sur moi.

LUCETTE.—Je crois cependant qu'il est celui de tous qui vous aime le plus.

JULIE.—Si peu de paroles indiquent un amour bien faible.

LUCETTE.—Le feu le mieux renfermé est celui qui brûle le plus.

JULIE.—Ils n'aiment pas, ceux qui ne montrent point leur amour.

LUCETTE.—Oh! ils aiment bien moins encore, ceux qui font connaître leur amour à tout le monde.

JULIE.—Je voudrais savoir ce qu'il pense.

LUCETTE.—Lisez cette lettre, madame.

JULIE, à Lucette.—Dis-moi de quelle part?

LUCETTE.—Vous le verrez en la lisant.

JULIE.—Dis-moi, dis qui te l'a donnée.

LUCETTE.—Le page du seigneur Valentin, qui, à ce que je pense, était envoyé par Protéo. Il voulait vous la remettre à vous-même; mais, comme il m'a trouvée par les chemins, je l'ai reçue en votre nom: pardonnez-moi ma faute, madame.

JULIE.—Vraiment, sur mon honneur, vous êtes une excellente négociatrice! Comment osez-vous vous prêter à recevoir des lettres amoureuses et à conspirer contre ma jeunesse? Croyez-moi, vous choisissez là un bel emploi, et qui vous convient à merveille! Tenez, reprenez ce papier; songez à le rendre, ou ne reparaissez jamais devant moi.

LUCETTE.—Quand on plaide pour l'amour, on mérite une autre récompense que la haine.

JULIE.—Voulez-vous sortir?

LUCETTE.—Afin de vous donner le loisir de réfléchir.

(Elle sort.)

JULIE, seule.—Et cependant je voudrais bien avoir parcouru cette lettre. Il serait honteux maintenant de la rappeler et d'aller la prier de faire une faute pour laquelle je viens de la gronder. Qu'elle est insensée! comment? Elle sait que je suis fille, et elle ne me force pas de lire cette lettre! car les filles, par pudeur[13], disent non, et voudraient que le questionneur interprétât ce non par oui. Fi donc! fi donc! que l'amour est fantasque et bizarre! il ressemble à un enfant capricieux qui égratigne sa nourrice, et qui l'instant d'après, tout humilié, baise la verge. Avec quelle brutalité j'ai chassé Lucette, lorsque j'aurais désiré qu'elle restât ici! avec quelle dureté je me suis étudiée à lui montrer un front irrité, lorsqu'une joie intérieure forçait mon coeur à sourire! allons, ma pénitence sera de rappeler Lucette et de lui demander pardon de ma folie.—Lucette! Lucette!

Note 13: [(retour) ]

Les filles disent non et le prennent. Vieux proverbe.

(Lucette rentre.)

LUCETTE.—Que désirez-vous, madame?

JULIE.—Est-il bientôt l'heure de dîner?

LUCETTE.—Je le voudrais, afin que vous pussiez passer votre mauvaise humeur[14] sur le dîner et non sur votre suivante.

Note 14: [(retour) ]

Stomach, estomac. Appétit et dépit, mauvaise humeur. Meat et maid sont aussi des mots de son presque analogue.

JULIE.—Qu'est-ce donc que vous relevez là si doucement?

LUCETTE.—Rien.

JULIE.—Pourquoi donc vous êtes-vous baissée?

LUCETTE.—Pour ramasser un papier que j'avais laissé tomber.

JULIE.—Et n'est-ce donc rien que ce papier?

LUCETTE.—Non, rien qui me regarde.

JULIE.—Alors, laissez-le à terre pour ceux qu'il regarde.

LUCETTE.—Madame, il ne peut leur en imposer, si on l'interprète bien.

JULIE.—C'est quelque amant sans doute qui vous a écrit une lettre en vers.

LUCETTE.—Pour que je puisse chanter ces vers, madame, donnez-moi un air; je vous prie; vous en savez plusieurs.

JULIE.—J'en ai le moins possible pour de telles bagatelles; il vaudrait mieux les chanter sur l'air: Lumière d'amour[15].

LUCETTE.—Ils sont trop lourds pour un air si léger.

JULIE.—Lourds! sans doute qu'ils sont chargés d'un refrain[16]?

LUCETTE.—Oui, et qui serait mélodieux si vous le chantiez.

JULIE.—Pourquoi ne le chanteriez-vous pas vous-même?

LUCETTE.—Je ne puis monter si haut.

JULIE.—Voyons votre chanson.—Eh bien! mignonne?

LUCETTE.—Continuez sur ce ton et vous la chanterez, et pourtant je n'aime pas ce ton-là.

JULIE.—Vous ne l'aimez pas?

LUCETTE.—Non madame, il est trop aigu[17].

JULIE.—Et vous, mignonne, trop impertinente.

LUCETTE.—Ah! maintenant vous êtes trop dans le mineur[18], et vous détruisez l'harmonie par une dissonance trop dure; il ne manque qu'un ténor pour accompagner votre chanson.

Note 15: [(retour) ]

Light of love, lumière d'amour ou légère d'amour.

Note 16: [(retour) ]

Burden, refrain ou fardeau.

Note 17: [(retour) ]

You are too sharp, vous êtes trop dans le dièze, équivoque sur le mot sharp

Note 18: [(retour) ]

You are too flat, vous êtes trop dans le bémol.

JULIE.—Le ténor est étouffé par votre basse continue.

LUCETTE.—A vrai dire, je fais la basse pour Protéo.

JULIE.—Ce bavardage ne m'importunera plus; voici le billet avec la protestation (Elle déchire la lettre.) Allez, allez-vous-en, et laissez là ce papier, vous voudriez le toucher pour me mettre en colère.

LUCETTE.—Elle s'y prend d'une manière étrange, mais elle serait charmée d'avoir à se fâcher pour une seconde lettre.

(Elle sort.)

JULIE, seule.—Ah! plût à Dieu que je ressentisse ce courroux contre cette lettre! O mains haïssables, d'avoir déchiré des paroles si tendres! Ingrats frelons, qui vous nourrissez du miel le plus doux et qui percez de vos dards l'abeille qui vous le donne! Pour expier ma faute, je baiserai chaque fragment de cette lettre. Ici est écrit: tendre Julie; ah! plutôt cruelle Julie! Pour te punir de ton ingratitude, je jette ton nom sur ces pierres et je foule à mes pieds ton dédain. Voyez. Ici est écrit: Protéo blessé d'amour. Pauvre nom blessé, je veux te recueillir dans mon sein comme dans un lit, jusqu'à ce que ta blessure soit bien guérie, et voilà comme je la soude avec un baiser souverain. Mais le nom de Protéo était écrit plusieurs fois.....—Retiens ton haleine, bon zéphyr, n'emporte pas un seul mot, et que je retrouve chaque syllabe de la lettre..... excepté mon nom; pour lui, qu'un tourbillon l'enlève sur la cime affreuse d'un rocher désert suspendu sur les eaux, et que de là il l'entraîne dans les flots de la mer irritée! Vois, dans une seule ligne son nom est écrit deux fois: Le pauvre malheureux Protéo, le passionné Protéo..... à la douce Julie; oui, je veux mettre ces derniers mots en pièces.—Et cependant, non. Il a si bien su les réunir à son nom infortuné, que je veux les plier ensemble. Allons, baisez-vous, embrassez-vous, disputez-vous, faites ce que vous voudrez.

(Lucette revient.)

LUCETTE.—Madame, le dîner est prêt, et votre père vous attend.....

JULIE.—Eh bien! allons.

LUCETTE.—Comment? Est-ce que ces papiers vont raconter des histoires?

JULIE.—Si vous en faites cas, il vaut mieux les relever.

LUCETTE.—Moi, l'on m'a relevée pour les avoir posés à terre; cependant il ne faut pas qu'il y restent, de peur qu'ils n'y prennent froid.

JULIE.—Je vois que vous vous souvenez de loin.

LUCETTE.—Vraiment, madame, vous pouvez dire ce que vous voyez. Je vois aussi les choses, bien que vous vous imaginiez que je ferme les yeux.

JULIE.—Allons, allons, vous plaît-il de me suivre?

(Elles sortent.)

SCÈNE III

Appartement de la maison d'Antonio.

ANTONIO ET PANTHINO.

ANTONIO.—Dites-moi, Panthino, quel est le grave discours que mon frère vous tenait dans le cloître?

PANTHINO.—Il parlait de son neveu Protéo, de votre fils.

ANTONIO.—Et qu'en a-t-il dit?

PANTHINO.—Il s'étonne que Votre Seigneurie souffre qu'il passe ici sa jeunesse, tandis que tant d'autres pères, de moindre distinction, envoient voyager leurs fils pour chercher de l'avancement, les uns à la guerre pour y tenter fortune, les autres à la découverte des îles lointaines[19], d'autres pour s'instruire dans les universités savantes. Il dit que votre fils Protéo était propre à réussir dans la plupart de ces exercices, et même dans tous; et il me conjurait de vous importuner de ne plus lui laisser perdre son temps au logis, car ce serait un grand inconvénient pour lui, dans un âge avancé, de ne pas avoir voyagé dans sa jeunesse.

Note 19: [(retour) ]

Les fils de bonne maison voyageaient fréquemment du temps> de Shakspeare, qui regardait les voyages comme propres à former le caractère et les idées.

ANTONIO.—Tu n'as pas grand besoin de m'importuner pour cela; il y a plus d'un mois que j'y rêve. J'ai bien remarqué la perte de son temps, et comment, sans l'étude et la connaissance du monde, il ne peut jamais devenir un homme parfait. L'expérience s'acquiert par l'application et se perfectionne pas le cours rapide du temps. Dis-moi donc où il serait le plus à propos de l'envoyer.

PANTHINO.—Je pense que Votre Seigneurie n'ignore pas que son ami, le jeune Valentin, est attaché à la cour royale de l'empereur[20].

Note 20: [(retour) ]

Les empereurs tenaient quelquefois leur cour à Milan; mais, à peine le poëte nous y aura-t-il conduits qu'il nous introduira, on ne sait par quel caprice, à la cour du duc.

ANTONIO.—Je le sais.

PANTHINO.—Il serait bon, ce me semble, d'y envoyer aussi votre fils; là il pourra s'exercer dans les joutes et les tournois, entendre un beau langage, converser avec des hommes d'un sang illustre, et se former à tous les exercices dignes de sa jeunesse et de la noblesse de sa naissance.

ANTONIO.—J'aime tes avis, tu m'as très-bien conseillé; et, pour montrer combien j'approuve ton projet, je veux que sur-le-champ il soit exécuté, et que mon fils parte le plus tôt possible pour la cour de l'empereur.

PANTHINO.—Demain, si cela vous convient, il peut accompagner Alphonse et quelques autres gentilshommes de bonne réputation, qui vont saluer l'empereur et lui offrir leurs services.

ANTONIO.—Bonne compagnie; demain Protéo partira avec eux; et, puisque le voici fort à propos, je vais lui déclarer net ma résolution.

(Entre Protéo.)

PROTÉO, à l'écart.—O douce amie! douces lignes! douce existence! Voilà sa main! l'interprète de son coeur! Voici ses serments d'amour, et le gage de son honneur. Ah! si nos pères pouvaient approuver nos amours, et sceller par leur consentement notre bonheur. O céleste Julie!

ANTONIO.—Comment! Quelle est donc cette lettre que vous lisez là?

PROTÉO.—Sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, ce sont deux mots d'amitié que m'envoie Valentin, et qui m'ont été remis par un ami qui arrive de Milan.

ANTONIO.—Prêtez-moi cette lettre, que je voie les nouvelles.

PROTÉO.—Il n'y a aucune nouvelle, seigneur; il m'écrit seulement combien la vie qu'il mène est heureuse, combien il est aimé par l'empereur; il me souhaite avec lui pour partager son bonheur.

ANTONIO.—Et que pensez-vous de son désir?

PROTÉO.—Je pense, seigneur, comme un fils obéissant qui dépend de son père, et non des voeux de l'amitié.

ANTONIO.—Ma volonté s'accorde parfaitement avec son désir; n'allez pas hésiter sur un parti que je vous propose si brusquement; car ce que je veux, je le veux, et tout finit là. Je suis décidé à vous envoyer passer quelque temps, avec Valentin, à la cour de l'empereur. Vous recevrez de moi une pension semblable à celle que sa famille lui donne pour sa subsistance. Soyez prêt à partir dès demain: point de prétextes. Je le veux absolument.

PROTÉO.—Mais, seigneur, je ne puis pas sitôt être pourvu de tout; je vous conjure de m'accorder un jour ou deux.

ANTONIO.—Vois-tu, tout ce dont tu auras besoin, on te l'enverra quand tu seras parti; plus de retard; il faut partir demain. Suis-moi, Panthino; tu vas t'occuper de hâter ses préparatifs.

(Antonio et Panthino sortent.)

PROTÉO, seul.—Ainsi j'ai évité le feu dans la crainte de me brûler, et je me suis jeté dans la mer où je me suis noyé. Je craignais de montrer à mon père la lettre de Julie, de peur qu'il n'eût des objections à mon amour; et c'est de mon excuse même qu'il se prévaut contre mon amour. Oh! que le printemps de l'amour ressemble bien à l'éclat incertain d'un jour d'avril, qui tantôt montre toute la beauté du soleil, et qu'à chaque instant un nuage vient obscurcir!

(Panthino revient.)

PANTHINO.—Seigneur Protéo, votre père vous demande. Il est très-pressé: ainsi, je vous prie, allez vite.

PROTÉO.—Quoi, j'en suis là! Mon coeur y consent, et mille fois cependant il me dit non.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIÈME

SCÈNE I

Milan. Appartement dans le palais du duc.

VALENTIN et SPEED.

SPEED.—Votre gant, monsieur.

VALENTIN.—Ce n'est pas le mien; j'ai mes gants.

SPEED.—Celui-ci, cependant, pourrait bien être aussi le vôtre, quoiqu'il n'y en ait qu'un[21].

Note 21: [(retour) ]

Il paraît que on et one se prononçaient jadis de même. Speed joue ici sur ces deux mots.

VALENTIN.—Laisse-moi le voir; ah! oui, donne, il est à moi! doux ornement qui pare une main divine!—Ah! Silvie, Silvie!

SPEED.—Madame Silvie! madame Silvie!

VALENTIN.—Eh bien! faquin.

SPEED.—Oh! monsieur, elle n'est pas là pour nous entendre.

VALENTIN.—Qui t'a commandé de l'appeler?

SPEED.—Vous-même, monsieur, ou je ne vous ai pas bien compris.

VALENTIN.—Je vous dis que vous êtes trop empressé.

SPEED.—Et j'ai été grondé hier d'être trop lent.

VALENTIN.—Allons, c'est bien; dis-moi si tu connais madame Silvie!

SPEED.—Celle qu'aime Votre Honneur?

VALENTIN.—Comment sais-tu que je l'aime?

SPEED.—Ma foi! par tous ces signes particuliers: d'abord, vous avez appris, à l'exemple du seigneur Protéo, à croiser vos bras comme un homme mécontent, à goûter une chanson d'amour comme un rouge-gorge, à vous promener seul comme un pestiféré, à soupirer comme un écolier qui a perdu son A b c, à pleurer comme une jeune fille qui vient d'enterrer sa grand'mère, à jeûner comme un malade qui est à la diète, à veiller les nuits comme un homme qui craint les voleurs, à parler d'un ton plaintif comme un mendiant à la Toussaint[22]. Vous aviez coutume, quand vous vous mettiez à rire, de chanter comme un coq; quand vous vous promeniez, vous aviez la démarche assurée du lion; quand vous jeûniez, ce n'était jamais qu'immédiatement après le dîner; quand vous étiez triste, c'était parce que vous manquiez d'argent; et à présent votre maîtresse a opéré en vous une si grande métamorphose que, lorsque je vous regarde, je puis à peine croire que vous soyez mon maître.

Note 22: [(retour) ]

C'est aux approches de l'hiver que les mendiants abondent.

VALENTIN.—Est-ce qu'on remarque en moi tous ces signes-là?

SPEED.—Hors de vous.

VALENTIN.—Hors de moi? ce n'est pas possible!

SPEED.—Oui, hors de vous. Et rien n'est plus vrai, car hors vous personne ne serait aussi simple. Mais vous êtes si certainement hors de vous[23], grâce à ces folies, que ces folies sont en vous et brillent au travers de vous-même, comme l'urine dans un vase, de sorte qu'aucun oeil ne vous peut voir sans faire comme un médecin et deviner votre maladie.

Note 23: [(retour) ]

Without signifie dehors et sans, hors, hormis.

VALENTIN.—Mais réponds-moi donc; connais-tu madame Silvie?

SPEED.—Celle sur qui vous fixez toujours les yeux au souper?

VALENTIN.—L'as-tu remarqué?—Eh bien! c'est elle-même.

SPEED.—Non, monsieur, je ne la connais pas.

VALENTIN.—Tu as remarqué que j'attachais mes yeux sur elle, et cependant tu ne la connais pas?

SPEED.—Elle n'est pas disgraciée, seigneur[24]?

Note 24: [(retour) ]

Hard favoured; le mot favour veut dire grâce du visage.

VALENTIN.—Non, mon garçon! elle a plus de grâce que de beauté.

SPEED.—Monsieur, je sais bien cela.

VALENTIN.—Que sais-tu?

SPEED.—Qu'elle n'est pas aussi bien dans sa personne que dans vos bonnes grâces.

VALENTIN.—Je veux dire que sa beauté est exquise, mais que ses grâces sont infinies.

SPEED.—C'est parce que l'une est peinte et que les autres sont sans mesure.

VALENTIN.—Que veux-tu dire par peinte et sans mesure[25]?

Note 25: [(retour) ]

Out of count, hors de compte.

SPEED.—Vraiment, monsieur, elle s'est tellement peinte pour se rendre belle, que personne ne se donne la peine de mesurer sa beauté.

VALENTIN.—Et pour qui me prends-tu, moi qui fais grand cas de sa beauté?