Note du transcripteur.
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Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 5
Le roi Lear.—Cymbeline.—
La méchante femme mise à la raison.
Peines d'amour perdues.—Pérclès.
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1862
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PÉRICLÈS
TRAGÉDIE
NOTICE SUR PÉRICLÈS
Si cette étrange tragédie doit être rangée parmi les productions de Shakspeare[1], il est incontestable qu'elle appartient, et à la jeunesse du poëte, et à l'enfance de l'art. Malone ne croit pas qu'il existe en anglais une pièce plus incorrecte, plus défectueuse, et par la versification, et par l'invraisemblance du plan général. Le héros, vrai coureur d'aventures, voyage continuellement. Un acte entier se passe dans un mauvais lieu, etc., etc.; il est même une scène qui indigne tellement un commentateur (je crois que c'est Steevens), qu'il déclare qu'un des personnages mériterait le fouet, et que l'autre, tout roi qu'il est, devrait être renvoyé dans les coulisses à coups de pied. Il est nécessaire cependant pour l'histoire de l'art de faire connaître ses premiers efforts, et, pour l'histoire du goût, d'apprécier ces ébauches informes qui étaient applaudies chaque soir, dans leur temps, et imprimées in-4°, comme Périclès, avec le titre d'admirable tragédie. On se demandera peut-être aussi comment, dans ces époques arriérées où une grange servait souvent de salle, on pouvait représenter des pièces d'une exécution aussi difficile que Périclès, dont la plus grande partie du dernier acte se passe en pleine mer et sur des vaisseaux. Les machinistes de notre opéra moderne seraient peut-être eux-mêmes embarrassés pour figurer la scène où le développement de l'action transporte ses personnages. Il faut croire que l'imagination complaisante du spectateur se prêtait à la licence du poëte, et voyait sur le théâtre ce qui n'y existait pas: mer, vaisseaux, palais, forêts, etc.
Note 1: Le docteur Malone, qui avait d'abord été d'un avis contraire, avoue que M. Steevens a eu raison de maintenir que Périclès a été seulement revu et corrigé par Shakspeare. Plusieurs scènes entières sont évidemment de lui.
L'histoire sur laquelle est fondée la tragédie de Périclès, dit Malone, auquel nous empruntons ces détails, est d'une antiquité reculée; on la trouve dans un livre jadis très-populaire, intitulé Gesta Romanorum, écrit, à ce qu'on suppose, il y a plus de cinq cents ans; elle est également racontée par le vieux Gower, dans sa Confessio amantis, livre VIII. Il existe en français un ancien roman sur le même sujet, intitulé le roi Apollyn de Thyr, par Robert Copland. Mais puisque l'auteur de Périclès a introduit Gower dans sa pièce, il est tout naturel de penser qu'il a suivi surtout l'ouvrage de ce poëte dont il a même évidemment emprunté plusieurs expressions.
Steevens cite plusieurs autres histoires de Périclès, tantôt appelé roi, tantôt prince, et plus souvent Apollonius que Périclès: nous ne donnerons que les titres de trois traductions françaises, en faisant observer qu'une histoire si populaire se recommandait d'elle-même aux poëtes dramatiques.
1° La chronique d'Apollyn, roy de Thyr, in-4°. Genève, sans date.
2° Plaisante et agréable histoire d'Apollonius, prince de Tyr, en Afrique, et roi d'Antioche, traduit par Gilles Corozet, in-8°, Paris, 1530.
3° Dans le septième volume des Histoires tragiques de François Belleforêt: Accidents divers advenus à Apollonie, roy des Tyriens; ses malheurs sur mer, ses pertes de femme et fille, et la fin heureuse de tous ensemble.
PERSONNAGES
ANTIOCHUS, roi d'Antioche.
PÉRICLÈS, prince de Tyr.
HÉLICANUS, | seigneurs de Tyr.
ESCANÈS, |
SIMONIDE, roi de Pentapolis[2].
CLÉON, gouverneur de Tharse.
LYSIMAQUE, gouverneur de Mitylène.
CÉRIMON, seigneur d'Éphèse.
THALIARD, seigneur d'Antioche.
PHILÉMON, valet de Cérimon.
LÉONIN, valet de Dionysa.
UN MARÉCHAL.
UN ENTREMETTEUR et SA FEMME.
BOULT, leur valet.
GOWER, personnage du choeur.
LA FILLE D'ANTIOCHUS.
THAISA, fille de Simonide.
DIONYSA, femme de Cléon.
MARINA, fille de Périclès et de Thaïsa.
LYCHORIDA, nourrice de Marina.
DIANA.
Seigneurs, dames, chevaliers, gentilshommes, marins, pirates, pêcheurs, messagers, etc.
La scène se passe dans diverses contrées.
ACTE PREMIER
Devant le palais d'Antiochus.--Des têtes sont disposées sur les remparts.
Entre GOWER.
GOWER.--Le vieux Gower renaît de ses cendres pour répéter une ancienne histoire; se soumettant de nouveau aux infirmités de l'homme pour charmer vos oreilles, et amuser vos yeux. Ce sujet fut jadis chanté la veille des fêtes: des seigneurs et des dames le lisaient alors comme récréation: son but est de rendre le monde plus vertueux; et quo antiquius eo metius. Si vous, qui êtes nés dans ces temps modernes où l'esprit est plus cultivé, vous acceptiez mes vers, si le chant d'un vieillard pouvait vous donner quelque plaisir, je désirerais jouir encore de la vie pour la consumer pour vous, comme la flamme d'une torche.
La ville que vous voyez fut bâtie par Antiochus le Grand, pour être sa capitale; c'est la plus belle cité de la Syrie. (Je répète ce que dit mon auteur.) Ce monarque prit une épouse qui en mourant laissa une fille si aimable, si gracieuse, et si belle, qu'il semblait que le ciel l'eût comblée de tous ses dons. Le père conçut de l'amour pour elle, et la provoqua à l'inceste. Père coupable! engager son enfant à faire le mal, c'est ce que nul ne devrait faire. La longue habitude leur persuada que ce qu'ils avaient commencé n'était pas un péché. La beauté de cette fille criminelle fit accourir plusieurs princes pour la demander en mariage et jouir de ses charmes. Pour la garder et éloigner d'elle les autres hommes, le père déclara, par une loi, que celui qui la voudrait pour sa femme devinerait une énigme sous peine de la vie. Plusieurs prétendants moururent pour elle, comme l'attestent les têtes exposées à vos regards: ce qui suit va être soumis au jugement de vos yeux, et je leur demande de l'indulgence pour ce spectacle.
(Il sort.)
SCÈNE I
Antioche.--Appartement du palais.
ANTIOCHUS entre avec PÉRICLÈS et sa suite.
ANTIOCHUS.--Jeune prince de Tyr, vous êtes instruit du danger de ce que vous osez entreprendre.
PÉRICLÈS.--Oui, Antiochus, et mon âme, enhardie par la gloire qui l'attend, compte pour rien la mort que je risque.
(Musique.)
ANTIOCHUS.--Amenez notre fille, parée comme une fiancée, et digne des embrassements de Jupiter lui-même. A sa naissance (où présida Lucine), la nature la combla de ses dons; et toutes les planètes s'assemblèrent pour réunir en elle leurs différentes perfections.
(Entre la fille d'Antiochus.)
PÉRICLÈS.--Voyez-la venir, parée comme le printemps. Les grâces sont ses sujettes, et sa pensée, reine des vertus, dispense la gloire aux mortels. Son visage est le livre des louanges, où l'on ne lit que de rares plaisirs, comme si le chagrin en était expulsé pour toujours, et que la colère farouche ne pût jamais être la compagne de sa douceur. O vous, dieux qui me créâtes homme et sujet de l'amour, vous qui avez allumé dans mon sein le désir de goûter le fruit de cet arbre céleste ou de mourir dans l'aventure, soyez mes soutiens; fils et serviteur de vos volontés, que je puisse obtenir cette félicité infinie.
ANTIOCHUS.--Prince Périclès....
PÉRICLÈS.--Qui voudrais être fils du grand Antiochus.
ANTIOCHUS.--Devant toi est cette belle Hespéride avec ses fruits d'or qu'il est dangereux de toucher, car des dragons qui donnent la mort sont là pour t'effrayer. Son visage, comme le ciel, t'invite à contempler une gloire inestimable à laquelle le mérite seul peut prétendre, tandis que tout ton corps doit mourir par l'imprudence de ton oeil, si le mérite te manque. Ces princes jadis fameux, amenés ici comme toi par la renommée, et rendus hardis par le désir, avec leur langue muette et leurs pâles visages qui n'ont d'autres linceuls que ce champ d'étoiles, t'avertissent qu'ils ont péri martyrs dans la guerre de Cupidon. Leurs joues mortes te dissuadent de te jeter dans le piège inévitable de la mort.
PÉRICLÈS.--Antiochus, je te remercie: tu as appris à ma nature mortelle à se connaître et tu prépares mon corps à ce qu'il sera un jour, par la vue de ces objets hideux. Car le souvenir de la mort devrait être comme un miroir qui nous fait voir que la vie n'est qu'un souffle: s'y fier est une erreur. Je ferai donc mon testament; et comme font ces malades qui connaissent le monde, voient le ciel, mais qui, sentant la douleur, ne tiennent plus comme autrefois aux plaisirs de ce monde. Je te lègue donc une heureuse paix à toi et à tous les hommes vertueux, comme devraient l'être tous les princes: je laisse mes richesses à la terre d'où elles sont sorties.--Et à vous (à la fille d'Antiochus) la pure flamme de mon amour.--Ainsi préparé au voyage de la vie ou de la mort, j'attends le coup fatal, Antiochus, et je méprise tous tes avis.
ANTIOCHUS.--Lis donc cette énigme: si tu ne l'expliques pas, la loi veut que tu périsses comme ceux qui sont devant toi.
LA FILLE D'ANTIOCHUS.--En tout, sauf en cela, puisses-tu être heureux! En tout, sauf en cela, je te souhaite du bonheur.
PÉRICLÈS.--Comme un vaillant champion, j'entre dans la lice, et je ne demande conseil qu'à ma fidélité et à mon courage.
(Il lit l'énigme.)
Je ne suis pas une vipère, et cependant je me nourris
De la chair de la mère qui m'engendra:
Je cherchai un époux, et dans ma recherche
Je le trouvai dans un père.
Il est père, fils et tendre époux;
Moi, je suis mère, femme, et cependant sa fille.
Comment toutes ces choses peuvent-elles être en deux personnes?
Si tu veux vivre, devine-le.
Triste alternative de cette dernière ligne! Mais, ô vous, puissances qui avez donné au ciel d'innombrables yeux pour voir les actions des hommes, pourquoi n'obscurcissent-ils pas sans cesse leurs regards, si ce que je viens de lire en pâlissant est véritable? (Il prend la main de la princesse.) Beau cristal de lumière, je vous aimais et vous aimerais encore si cette noble cassette ne contenait pas le crime; mais je dois vous dire....--Ah! mes pensées se révoltent, car il n'est pas honnête homme celui qui, sachant que le crime est en dedans, touche la porte. Vous êtes une belle viole, et vos sens en sont les cordes. Touchée par une main légitime, votre harmonie ferait abaisser les cieux et rendrait les dieux attentifs. Mais touchée avant votre temps, c'est l'enfer seul que vos sons discordants réjouissent.--En bonne conscience... je renonce à vous.
ANTIOCHUS.--Prince Périclès, ne la touchez pas, sous peine de perdre la vie. C'est un point aussi dangereux pour vous que le reste. D'après notre loi, votre temps est expiré: ou devinez, ou subissez votre sentence.
PÉRICLÈS.--Grand roi, peu de personnes aiment à entendre citer les crimes qu'ils aiment à commettre; ce serait vous outrager que de m'expliquer davantage. Celui qui a le registre de tout ce que font les monarques agit plus sûrement en le tenant fermé qu'ouvert. Là, le vice qu'on dénonce est comme le vent errant, qui, pour se répandre au loin, jette de la poussière aux yeux des hommes, et la fin de cela c'est que le vent passe, et que la vue malade s'éclaircit. Arrêter le vent leur serait funeste. La taupe aveugle pousse des monticules arrondis vers le ciel, pour dire que la terre est opprimée par les crimes de l'homme; le pauvre animal est puni de mort pour cela. Les rois sont les dieux de la terre. Dans le vice, leur volonté est leur loi. Si Jupiter s'égare, qui osera dire que Jupiter fait le mal? Il suffit que vous sachiez... Et il convient d'étouffer ce qui deviendrait pire encore, si on le connaissait. Chacun aime le sein qui le nourrit; permettez à ma langue d'aimer ma tête.
ANTIOCHUS, à part.--Que n'ai-je sa tête en mon pouvoir? Il a trouvé le sens de l'énigme.--Mais je vais user de ruse avec lui. (Haut.) Jeune prince de Tyr, quoique, par la teneur de notre édit sévère, votre explication étant fausse, nous puissions procéder à votre supplice, cependant l'espérance que nous inspire votre belle jeunesse nous fait prendre une autre résolution. Nous vous accordons encore quarante jours de répit. Si au bout de ce terme notre secret est connu, cette clémence prouvera le plaisir que nous aurons à vous agréer pour notre fils. Jusqu'alors vous serez traité comme il convient à notre honneur et à votre mérite.
(Antiochus sort avec sa fille et sa suite.)
PÉRICLÈS.--Comme la courtoisie voudrait déguiser le crime! Tout ce que je vois n'est que l'acte d'un hypocrite qui n'a de bon que ce qu'il laisse voir au dehors. S'il était vrai que j'eusse mal interprété l'énigme, tu ne serais pas assez coupable pour te livrer à l'inceste: tandis que tu es à la fois un père et un fils par ton coupable commerce avec ton enfant qui devait faire la joie d'un époux et non d'un père, ta fille ne serait pas condamnée à dévorer la chair de sa mère, en souillant la couche maternelle. Ils sont comme deux serpents qui, en se nourrissant des plus douces fleurs, n'en retirent que venin. Antiochus, adieu! La sagesse me dit que ceux qui ne rougissent pas d'actions plus noires que la nuit ne négligeront rien pour les dérober à la lumière! Un crime, je le sais, en provoque un autre. Le meurtre suit de près la luxure, comme la flamme la fumée. Le crime tient dans sa main la trahison, le poison et un bouclier pour écarter la honte. De peur que ma vie ne soit sacrifiée à votre honneur, je veux éviter le danger par la fuite.
(Il sort.)
(Antiochus rentre.)
ANTIOCHUS.--Il a trouvé le mot de l'énigme, il trouvera la mort. Il ne faut pas le laisser vivre pour proclamer mon infamie et pour dire au monde le crime révoltant qu'a commis Antiochus. Que ce prince meure donc, et que sa mort sauve mon honneur. Holà! quelqu'un!
(Thaliard entre.)
THALIARD.--Votre Majesté m'appelle-t-elle?
ANTIOCHUS.--Thaliard, tu es de ma maison et le confident des secrets de mon coeur: ta fidélité fera ton avancement.--Thaliard, voici du poison et voici de l'or; nous haïssons le prince de Tyr, et tu dois le tuer. Il ne t'appartient pas de demander le motif de cet ordre. Dis-moi, cela suffit-il?
THALIARD.--Sire, cela suffit.
(Entre un messager.)
ANTIOCHUS.--Un instant! reprends haleine, et dis-nous pourquoi tu te hâtes tant.
LE MESSAGER.--Sire, le prince Périclès a pris la fuite.
(Il sort.)
ANTIOCHUS.--Si tu veux vivre, vole après lui, et, comme un trait lancé par un archer habile, atteins le but que ton oeil a visé. Ne reviens que pour nous dire: Le prince Périclès est mort.
THALIARD.--Seigneur, si je puis le voir seulement à la portée de mon pistolet, je le tiens pour mort. Adieu donc.
(Il sort.)
ANTIOCHUS.--Thaliard, adieu; jusqu'à ce que Périclès soit mort, mon coeur ne pourra secourir ma tête.
(Il sort.)
SCÈNE II
Tyr.--Un appartement du palais.
PÉRICLÈS, HÉLICANUS et autres seigneurs.
PÉRICLÈS.--Que personne ne nous interrompe. Pourquoi ce poids accablant de pensées? Triste compagne, la sombre mélancolie est chez moi une chose si habituelle qu'il n'est aucune heure du glorieux jour ou de la nuit paisible (tombe où devrait dormir tout chagrin) qui puisse m'apporter le repos. Ici les plaisirs courtisent mes yeux, et mes yeux les évitent, et le danger que je craignais est près d'Antiochus dont le bras semble trop court pour m'atteindre ici. Ni le plaisir ne peut ici charmer mon âme, ni l'éloignement du péril ne peut me consoler. Telles sont ces passions qui, nées d'une fatale terreur, sont entretenues par l'inquiétude. Ce qui n'était jadis qu'une crainte de ce qui pouvait arriver s'est changé en précaution contre ce qui peut arriver encore. Voilà ma position. Le grand Antiochus (contre lequel je ne puis lutter, puisque vouloir et agir sont pour lui même chose) croira que je parlerai lors même que je lui jurerai de garder le silence. Il ne me servira guère de lui dire que je l'honore, s'il soupçonne que je puis le déshonorer; il fera tout pour étouffer la voix qui pourrait le faire rougir; il couvrira la contrée de troupes ennemies et déploiera un si terrible appareil de guerre que mes États perdront tout courage; mes soldats seront vaincus avant de combattre, et mes sujets punis d'une offense qu'ils n'ont pas commise. C'est mon inquiétude pour eux et non une crainte égoïste (je ne suis que comme la cime des arbres qui protège les racines qui l'avoisinent), qui fait languir mon corps et mon âme. Je suis puni même avant qu'Antiochus m'ait attaqué.
PREMIER SEIGNEUR.--Que la joie et le bonheur consolent votre auguste coeur.
SECOND SEIGNEUR.--Conservez la paix dans votre coeur jusqu'à votre retour.
HÉLICANUS.--Silence, silence, seigneurs, et laissez parler l'expérience. Ils abusent le roi, ceux qui le flattent. La flatterie est le soufflet qui enfle le crime. Celui qu'on flatte n'est qu'une étincelle à laquelle le souffle de la flatterie donne la chaleur et la flamme, tandis que les remontrances respectueuses conviennent aux rois; car ils sont hommes, et peuvent se tromper. Quand le seigneur Câlin vous annonce la paix il vous flatte, et déclare la guerre à votre roi. Prince, pardonnez-moi, ou flattez-moi si vous voulez, mais je ne puis me mettre beaucoup plus bas que mes genoux.
PÉRICLÈS.--Laissez-nous tous; mais allez visiter le port pour examiner nos vaisseaux et nos munitions, et puis revenez. (Les seigneurs sortent.)--Hélicanus, toi, tu m'as ému. Que vois-tu sur mon front?
HÉLICANUS.--Un air chagrin, seigneur redoutable.
PÉRICLÈS.--Si le front courroucé des princes est si redouté, comment as-tu osé allumer la colère sur le mien?
HÉLICANUS.--Comment les plantes osent-elles regarder le ciel qui les nourrit?
PÉRICLÈS.--Tu sais que je suis maître de ta vie.
HÉLICANUS, fléchissant le genou.--J'ai moi-même aiguisé la hache, vous n'avez plus qu'à frapper.
PÉRICLÈS.--Lève-toi; je t'en prie, lève-toi; assieds-toi. Tu n'es pas un flatteur, je t'en remercie; et que le ciel préserve les rois de fermer l'oreille à ceux qui leur révèlent leurs fautes. Digne conseiller et serviteur d'un prince, toi qui, par ta sagesse, rends le prince sujet, que veux-tu que je fasse?
HÉLICANUS.--Supportez avec patience les maux que vous vous attirez vous-même.
PÉRICLÈS.--Tu parles comme un médecin. Hélicanus, tu me donnes une potion que tu tremblerais de recevoir toi-même. Écoute-moi donc: je fus à Antioche, où, comme tu sais, au péril de ma vie, je cherchais une beauté célèbre qui pût me donner une postérité, cette arme des princes qui fait la joie des sujets. Son visage fut pour mes yeux au-dessus de toutes les merveilles; le reste, écoute bien, était aussi noir que l'inceste. Je découvris le sens d'une énigme qui faisait la honte du père coupable; mais celui-ci feignit de me flatter au lieu de me menacer. Tu sais qu'il est temps de craindre quand les tyrans semblent vous caresser. Cette crainte m'assaillit tellement que je pris la fuite à la faveur du manteau de la nuit qui me protégea. Arrivé ici, je songeais à ce qui s'était passé, à ce qui pourrait s'ensuivre. Je connaissais Antiochus pour un tyran; et les craintes des tyrans, au lieu de diminuer, augmentent plus vite que leurs années. Et s'il venait à soupçonner (ce qu'il soupçonne sans doute) que je puis apprendre au monde combien de nobles princes ont péri pour le secret de son lit incestueux, afin de se débarrasser de ce soupçon, Antiochus couvrirait cette contrée de soldats, sous prétexte de l'outrage que je lui ai fait; et tous mes sujets, victimes de mon offense, si c'en est une, éprouveraient les coups de la guerre qui n'épargne pas l'innocence: cette tendresse pour tous les miens (et tu es du nombre, toi qui me blâmes)....
HÉLICANUS.--Hélas! seigneur.
PÉRICLÈS.--Voilà ce qui bannit le sommeil de mes yeux, le sang de mon visage; voilà ce qui remplit mon coeur d'inquiétudes, quand je pense aux moyens d'arrêter cette tempête avant qu'elle éclate. Ayant peu d'espoir de prévenir ces malheurs, je croyais que le coeur d'un prince devait les pleurer.
HÉLICANUS.--Eh bien! seigneur, puisque vous m'avez permis de parler, je vous parlerai franchement. Vous craignez Antiochus, et vous n'avez pas tort; on peut craindre un tyran qui, soit par une guerre ouverte ou une trahison cachée, attentera à votre vie. C'est pourquoi, seigneur, voyagez pendant quelque temps, jusqu'à ce que sa rage et sa colère soient oubliées, ou que le destin ait tranché le fil de ses jours. Laissez-nous vos ordres: si vous m'en donnez, le jour ne sert pas plus fidèlement la lumière que je vous servirai.
PÉRICLÈS.--Je ne doute pas de ta foi; mais s'il voulait empiéter sur mes droits en mon absence?
HÉLICANUS.--Nous verserons notre sang sur la terre qui nous donna naissance.
PÉRICLÈS.--Tyr, adieu donc; et je me rends à Tharse, j'y recevrai de tes nouvelles et je me conduirai d'après tes lettres. Je te confie le soin que j'ai toujours eu et que j'ai encore de mes sujets: ta sagesse est assez puissante pour t'en charger, je compte sur ta parole, je ne te demande pas un serment. Celui qui ne craint pas d'en violer un en violera bientôt deux. Mais, dans nos différentes sphères, nous vivrons avec tant de sincérité, que le temps ne donnera par nous aucune preuve nouvelle de cette double vérité. Tu t'es montré sujet loyal, et moi bon prince.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Tyr.--Un vestibule du palais.
Entre THALIARD.
THALIARD.--Voici donc Tyr et la cour. C'est ici qu'il me faut tuer le roi Périclès; et si j'y manque, je suis sûr d'être tué à mon retour. C'est dangereux. Allons, je m'aperçois qu'il fut sage et prudent, celui qui, invité à demander ce qu'il voudrait à un roi, lui demanda de n'être admis à la confidence d'aucun de ses secrets. Je vois bien qu'il avait raison; car si un roi dit à un homme d'être un coquin, il est obligé de l'être par son serment. Silence. Voici les seigneurs de Tyr.
(Hélicanus entre avec Escanès et autres seigneurs.)
HÉLICANUS.--Vous n'avez pas le choix, mes pairs de Tyr, de faire d'autres questions sur le départ de votre roi. Cette commission, marquée de son sceau, qu'il m'a laissée, dit assez qu'il est parti pour un voyage.
THALIARD, à part.--Quoi! le roi est parti?
HÉLICANUS.--Si vous voulez en savoir davantage, comme il est parti sans prendre congé de vous, je vous donnerai quelques éclaircissements. Étant à Antioche...
THALIARD, à part.--Que dit-il d'Antioche?
HÉLICANUS.--Le roi Antiochus (j'ignore pourquoi) prit de l'ombrage contre lui, ou du moins Périclès le crut; et, craignant de s'être trompé ou d'avoir commis quelque faute, il a voulu montrer ses regrets en se punissant lui-même, et il s'est mis sur un vaisseau où sa vie est menacée à chaque minute.
THALIARD, à part.--Allons, je vois que je ne serai pas pendu, quand je le voudrais; mais, puisqu'il est parti, le roi sera charmé qu'il ait échappé aux dangers de la terre pour périr sur mer.--Présentons-nous.--Salut aux seigneurs de Tyr.
HÉLICANUS.--Le seigneur Thaliard est le bienvenu de la part d'Antiochus.
THALIARD.--Je suis chargé par lui d'un message pour le prince Périclès; mais depuis mon arrivée, ayant appris que votre maître est parti pour de lointains voyages, mon message doit retourner là d'où il est venu.
HÉLICANUS.--Nous n'avons aucune raison pour vous le demander, puisqu'il est adressé à notre maître et non à nous; cependant, avant de vous laisser partir, nous désirons vous fêter à Tyr, comme ami d'Antiochus.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Tharse.--Appartement dans la maison du gouverneur.
CLÉON entre avec DIONYSA et une suite.
CLÉON.--Ma Dionysa, nous reposerons-nous ici pour essayer, par le récit des malheurs des autres, d'oublier les nôtres?
DIONYSA.--Ce serait souffler le feu dans l'espoir de l'éteindre; car celui qui abat les collines trop hautes ne fait qu'en élever de plus hautes encore. O mon malheureux père! telles sont nos douleurs: ici, nous ne ferons que les sentir et les voir avec des yeux humides; semblables à des arbres, si on les émonde, elles croissent davantage.
CLÉON.--O Dionysa! quel est celui qui a besoin de nourriture, et qui ne le dit pas? Peut-on cacher sa faim jusqu'à ce qu'on en meure? Nos langues et nos chagrins font retentir notre douleur jusque dans les airs, nos yeux pleurent jusqu'à ce que nos poumons fassent entendre un son plus bruyant encore, afin que, si les cieux dorment pendant que leurs créatures sont dans la peine, ils puissent être appelés à leur secours. Je parlerai donc de nos anciennes infortunes; et quand les paroles me manqueront, aide-moi de tes larmes.
DIONYSA.--Je ferai de mon mieux, ô mon père!
CLÉON.--Tharse, que je gouverne, cette cité sur laquelle l'abondance versait tous ses dons; cette cité, dont les richesses se répandaient par les rues, dont les tours allaient embrasser les nuages; cette cité, l'étonnement continuel des étrangers, dont les habitants étaient si parés de bijoux, qu'ils pouvaient se servir de miroir les uns aux autres; car leurs tables étaient servies moins pour satisfaire la faim que le coup d'oeil, toute pauvreté était méprisée, et l'orgueil si grand que le nom d'aumône était devenu odieux...
DIONYSA.--Cela est trop vrai.
CLÉON.--Mais voyez ce que peuvent les dieux! Ces palais délicats, que naguère la terre, la mer et l'air ne pouvaient contenter malgré l'abondance de leurs dons, sont maintenant privés de tout; ces palais, qui, il y a deux printemps, avaient besoin d'inventions pour charmer leur goût, seraient aujourd'hui heureux d'obtenir le morceau de pain qu'ils mendient. Ces mères, qui, pour amuser leurs enfants, ne croyaient pas qu'il y eût rien d'assez rare, sont prêtes maintenant à dévorer ces petits êtres chéris qu'elles aimaient. Les dents de la faim sont si cruelles, que l'homme et la femme tirent au sort pour savoir qui des deux mourra le premier pour prolonger la vie de l'autre. Ici pleure un époux, et là sa compagne; on voit tomber des foules entières, sans avoir la force de leur creuser un tombeau. N'est-ce pas la vérité?
DIONYSA.--Notre pâleur et nos yeux enfoncés l'attestent.
CLÉON.--Que les villes qui se désaltèrent à la coupe de l'abondance, et à qui elle prodigue les prospérités, écoutent nos plaintes au milieu de leurs banquets! le malheur de Tharse peut être un jour leur partage.
(Un seigneur entre.)
LE SEIGNEUR.--Où est le gouverneur?
CLÉON.--Ici. Déclare-nous les chagrins qui t'amènent ici avec tant de hâte; car l'espérance est trop loin pour que ce soit elle que nous attendions.
LE SEIGNEUR.--Nous avons signalé sur la plage voisine une flotte qui fait voile ici.
CLÉON.--Je m'en doutais: un malheur ne vient jamais sans amener un héritier prêt à lui succéder. Quelque nation voisine, prenant avantage de notre misère, a armé ces vaisseaux pour nous vaincre, abattus comme déjà nous le sommes, et faire de nous sa conquête sans se soucier du peu de gloire qu'elle en recueillera.
LE SEIGNEUR.--Ce n'est pas ce qu'il faut craindre; car leurs pavillons blancs déployés annoncent la paix, et nous promettent plutôt des sauveurs que des ennemis.
CLÉON.--Tu parles comme quelqu'un qui ignore que l'apparence la plus flatteuse est aussi la plus trompeuse. Mais advienne que pourra; qu'avons-nous à craindre? la tombe est basse et nous en sommes à moitié chemin. Va dire au commandant de cette flotte que nous l'attendons ici pour savoir ce qu'il veut faire, d'où il vient, et ce qu'il veut.
LE SEIGNEUR.--J'y cours, seigneur.
(Il sort.)
CLÉON.--Que la paix soit la bienvenue, si c'est la paix qu'il nous apporte; si c'est la guerre, nous sommes hors d'état de résister.
(Entre Périclès avec sa suite.)
PÉRICLÈS.--Seigneur gouverneur, car c'est votre titre, nous a-t-on dit; que nos vaisseaux et nos guerriers ne soient pas comme un signal allumé qui épouvante vos yeux. Le bruit de vos malheurs est venu jusqu'à Tyr, et nous avons appris la désolation de votre ville: nous ne venons point ajouter à vos larmes, mais les tarir; et nos vaisseaux, que vous pourriez croire remplis comme le cheval de Troie, de combattants prêts à tout détruire, ne sont pleins que de blé pour vous procurer du pain, et rendre la vie à vos corps épuisés par la famine.
TOUS.--Que les dieux de la Grèce vous protègent, nous prierons pour vous.
PÉRICLÈS.--Relevez-vous, je vous prie; nous ne demandons point vos respects, mais votre amour, et un port pour nous, nos navires et notre suite.
CLÉON.--Si ce que vous demandez vous était jamais refusé, si jamais quelqu'un de nous était seulement ingrat en pensée, quand ce seraient nos femmes, nos enfants, ou nous-mêmes, que la malédiction du ciel et des hommes les punisse de leur lâcheté! mais jamais pareille chose n'aura lieu; jusque-là du moins, vous êtes le bienvenu dans notre ville et dans nos maisons.
PÉRICLÈS.--Nous acceptons ce bon accueil; passons ici quelque temps dans les fêtes jusqu'à ce que nos étoiles daignent nous sourire de nouveau.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
Entre GOWER.
GOWER.--Vous venez de voir un puissant roi entraîner sa fille à l'inceste, et un autre prince meilleur et plus vertueux se rendre respectable par ses actions et ses paroles. Tranquillisez-vous donc, jusqu'à ce qu'il ait échappé à la nécessité. Je vous montrerai comment ceux qui, supportant l'infortune, perdent un grain de sable et gagnent une montagne. Le prince vertueux, auquel je donne ma bénédiction est encore à Tharse où chacun écoute ce qu'il dit comme chose sacrée, et, pour éterniser le souvenir de ses bienfaits, lui décerne une statue d'or; mais d'autres nouveautés vont être représentées sous vos yeux: qu'ai-je besoin de parler?--(Spectacle muet.--Périclès entre par une porte, parlant à Cléon, qui est accompagné d'une suite; par une autre porte entre un messager avec une lettre pour Périclès; Périclès montre la lettre à Cléon, ensuite il donne une récompense au messager. Cléon et Périclès sortent chacun de leur côté.)--Le bon Hélicanus est resté à Tyr, ne mangeant pas le miel des autres comme un frelon. Tous ses efforts tendent à tuer les mauvais et à faire vivre les bons. Pour remplir les instructions de son prince, il l'informe de tout ce qui arrive à Tyr, et lui apprend que Thaliard était venu avec l'intention secrète de l'assassiner, et qu'il n'était pas sûr pour lui de rester plus longtemps à Tharse. Périclès s'est embarqué de nouveau sur les mers, si souvent fatales au repos de l'homme; le vent commence à souffler, le tonnerre et les flots font un tel tapage que le vaisseau qui aurait dû lui servir d'asile fait naufrage et se brise; le bon prince ayant tout perdu est porté de côte en côte par les vagues; tout l'équipage a péri, lui seul s'échappe; enfin la fortune, lasse d'être injuste, le jette sur un rivage; il aborde, heureusement le voici. Excusez le vieux Gower de n'en pas dire davantage, il a été déjà assez long.
(Il sort.)
SCÈNE I
Pentapolis.--Plaine sur le bord de la mer.
PÉRICLÈS entre tout mouillé.
PÉRICLÈS.--Apaisez votre colère, étoiles furieuses du ciel; vent, pluie et tonnerre, souvenez-vous que l'homme mortel n'est qu'une substance qui doit vous céder, et je vous obéis comme ma nature le veut. Hélas! la mer m'a jeté sur les rochers, après m'avoir transporté sur ses flots de rivage en rivage et ne me laissant d'autre pensée que celle d'une mort prochaine. Qu'il suffise à votre puissance d'avoir privé un prince de toute sa fortune; repoussé de cette tombe humide, tout ce qu'il demande c'est de mourir ici en paix.
(Entrent trois pêcheurs.)
PREMIER PÊCHEUR.--Holà! Pilch.
SECOND PÊCHEUR.--Holà! viens et apporte les filets.
PREMIER PÊCHEUR.--Moi, vieux rapetasseur, je te dis!
TROISIÈME PÊCHEUR.--Que dites-vous, maître?
PREMIER PÊCHEUR.--Prends garde à ce que tu fais; viens, ou j'irai te chercher avec un croc.
TROISIÈME PÊCHEUR.--En vérité, maître, je pensais à ces pauvres gens qui viennent de faire naufrage à nos yeux, tout à l'heure.
PREMIER PÊCHEUR.--Hélas! pauvres âmes! cela me déchirait le coeur, d'entendre les cris plaintifs qu'ils nous adressaient quand nous avions peine à nous sauver nous-mêmes.
TROISIÈME PÊCHEUR.--Eh bien! maître, ne l'avais-je pas dit en voyant ces marsouins[3] bondir. On dit qu'ils sont moitié chair et moitié poisson. Le diable les emporte! ils ne paraissent jamais que je ne pense à être noyé; maître, je ne sais pas comment font les poissons pour vivre dans la mer.
Note 3: Le docteur Malone considère ce pronostic comme une superstition des matelots; mais le capitaine Cook, dans son second voyage aux mers du Sud, dit aussi que les marsouins jouant autour du vaisseau annonçaient toujours un grand coup de vent.
PREMIER PÊCHEUR.--Eh! comme les hommes à terre: les gros mangent les petits. Je ne puis mieux comparer nos riches avares qu'à une baleine, qui se joue et chasse devant elle les pauvres fretins pour les dévorer d'une bouchée. J'ai entendu parler de semblables baleines à terre, qui ne cessent d'ouvrir la bouche qu'elles n'aient avalé toute la paroisse, église, clochers, cloches et tout.
PÉRICLÈS.--Jolie morale!
TROISIÈME PÊCHEUR.--Mais, notre maître, si j'étais le sacristain, je me tiendrais ce jour-là dans le beffroi.
SECOND PÊCHEUR.--Pourquoi, mon camarade?
TROISIÈME PÊCHEUR.--Parce qu'elles m'avaleraient aussi, et qu'une fois dans leur ventre, je branlerais si fort les cloches qu'elle finirait par tout rejeter, cloches, clochers, église et paroisse. Mais si le bon roi Simonide était de mon avis....
PÉRICLÈS.--Simonide!
TROISIÈME PÊCHEUR.--Nous purgerions la terre de ces frelons qui volent les abeilles.
PÉRICLÈS.--Comme ces pêcheurs, d'après le marécageux sujet de la mer, peignent les erreurs de l'homme et de leurs demeures humides ils passent en revue tout ce que l'homme approuve et invente.--Paix à vos travaux, honnêtes pêcheurs.
SECOND PÊCHEUR.--Honnête!... bonhomme, qu'est-ce que cela?--Si c'est un jour qui vous convienne, effacez-le du calendrier, et personne ne le cherchera.
PÉRICLÈS.--Non, voyez, la mer a jeté sur votre côte....
SECOND PÊCHEUR.--Quelle folle d'ivrogne est la mer, de te jeter sur notre chemin!
PÉRICLÈS.--Un homme que les flots et les vents, dans ce vaste jeu de paume, ont pris pour balle, vous supplie d'avoir pitié de lui; il vous supplie, lui qui n'est pas habitué à demander.
PREMIER PÊCHEUR.--Quoi donc, l'ami, ne peux-tu mendier? Il y a des gens dans notre Grèce qui gagnent plus en mendiant que nous en travaillant.
SECOND PÊCHEUR.--Sais-tu prendre des poissons?
PÉRICLÈS.--Je n'ai jamais fait ce métier.
SECOND PÊCHEUR.--Alors tu mourras de faim; car il n'y a rien à gagner aujourd'hui, à moins que tu ne le pêches.
PÉRICLÈS.--J'ai appris à oublier ce que je fus; mais le besoin me force de penser à ce que je suis, un homme transi de froid; mes veines sont glacées et n'ont guère de vie que ce qui peut suffire à donner assez de chaleur à ma langue pour implorer vos secours. Si vous me les refusez, comme je suis homme, veuillez me faire ensevelir quand je serai mort.
PREMIER PÊCHEUR.--Mourir, dis-tu? que les dieux t'en préservent. J'ai un manteau ici, viens t'en revêtir; réchauffe-toi: approche. Tu es un beau garçon; viens avec nous, tu auras de la viande les dimanches, du poisson les jours de jeûne, sans compter les poudings et des gâteaux de pomme, et tu seras le bienvenu.
PÉRICLÈS.--Je vous remercie.
SECOND PÊCHEUR.--Écoute, l'ami, tu disais que tu ne pouvais mendier?
PÉRICLÈS.--Je n'ai fait que supplier.
SECOND PÊCHEUR.--Je me ferai suppliant aussi, et j'esquiverai le fouet.
PÉRICLÈS.--Quoi! tous les mendiants sont-ils fouettés?
SECOND PÊCHEUR.--Non pas tous, l'ami; car si tous les mendiants étaient fouettés, je ne voudrais pas de meilleure place que celle de bedeau; mais notre maître, je vais tirer le filet.
(Les deux pêcheurs sortent.)
PÉRICLÈS.--Comme cette honnête gaieté convient à leurs travaux!
PREMIER PÊCHEUR.--Holà, monsieur, savez-vous où vous êtes?
PÉRICLÈS.--Pas trop.
PREMIER PÊCHEUR.--Je vais vous le dire: cette ville s'appelle Pentapolis, et notre roi est le bon Simonide.
PÉRICLÈS.--Le bon roi Simonide, avez-vous dit?
PREMIER PÊCHEUR.--Oui, et il mérite ce nom par son règne paisible et son bon gouvernement.
PÉRICLÈS.--C'est un heureux roi, puisque son gouvernement lui mérite le titre de bon. Sa cour est-elle loin de ce rivage?
PREMIER PÊCHEUR.--Oui-dà, monsieur, à une demi-journée; je vous dirai qu'il a une belle fille; c'est demain le jour de sa naissance, et il est venu des princes et des chevaliers de toutes les parties du monde, afin de jouter dans un tournois pour l'amour d'elle.
PÉRICLÈS.--Si ma fortune égalait mes désirs, je voudrais me mettre du nombre.
PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, il faut que les choses soient comme elles peuvent être. Ce qu'un homme ne peut obtenir, il peut légitimement le faire pour... l'âme de sa femme.
(Les deux pêcheurs rentrent en tirant leur filet.)
SECOND PÊCHEUR.--A l'aide, maître, à l'aide, voici un poisson qui se débat dans le filet comme le bon droit dans un procès. Il y aura de la peine à le tirer.--Ah! au diable!--Le voici enfin, et il s'est changé en armure rouillée.
PÉRICLÈS.--Une armure! mes amis, laissez-moi la voir, je vous prie. Je te remercie, fortune, après toutes mes traverses, de me rendre quelque chose pour me rétablir; je te remercie quoique cette armure m'appartienne et fasse partie de mon héritage; ce gage me fut donné par mon père avec cette stricte recommandation répétée à son lit de mort: Regarde cette armure, Périclès, elle m'a servi de bouclier contre la mort (il me montrait ce brassard); conserve-la parce qu'elle m'a sauvé; dans un danger pareil, ce dont les dieux te préservent, elle peut te défendre aussi. Je l'ai conservée avec amour jusqu'au moment où les vagues cruelles, qui n'épargnent aucun mortel, me l'arrachèrent dans leur rage; devenues plus calmes, elles me la rendent. Je te remercie; mon naufrage n'est plus un malheur, puisque je retrouve le présent de mon père.
PREMIER PÊCHEUR.--Monsieur, que voulez-vous dire?
PÉRICLÈS.--Mes bons amis, je vous demande cette armure qui fut celle d'un roi, je la reconnais à cette marque. Ce roi m'aimait tendrement, et pour l'amour de lui je veux posséder ce gage de son souvenir. Je vous prie aussi de me conduire à la cour de votre souverain où cette armure me permettra de paraître noblement, et, si ma fortune s'améliore, je reconnaîtrai votre bienveillance; jusqu'alors je suis votre débiteur.
PREMIER PÊCHEUR.--Quoi! voulez-vous combattre pour la princesse?
PÉRICLÈS.--Je montrerai mon courage exercé à la guerre.
PREMIER PÊCHEUR.--Prends donc cette armure, et que les dieux te secondent.
SECOND PÊCHEUR.--Mais, écoutez-nous, l'ami, c'est nous qui avons tiré cet habit du fond de la mer; il est certaines indemnités. Si vous prospérez, j'espère que vous vous souviendrez de ceux à qui vous le devez.
PÉRICLÈS.--Oui, crois-moi. Maintenant, grâce à vous, je suis vêtu d'acier; et, en dépit de la fureur des vagues, ce joyau a repris sa place à mon bras. Il me servira à me procurer un coursier dont le pas joyeux réjouira tous ceux qui le verront. Seulement, mon ami, il me manque encore un haut-de-chausse.
SECOND PÊCHEUR.--Nous vous en trouverons; je vous donnerai mon meilleur manteau pour vous en faire un, et je vous conduirai moi-même à la cour.
PÉRICLÈS.--Que l'honneur serve de but à ma volonté. Je me relèverai aujourd'hui, ou j'accumulerai malheur sur malheur.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Place publique, ou plate-forme conduisant aux lices. Sur un des côtés de la place est un pavillon pour la réception du roi, de la princesse, et des seigneurs.
Entrent SIMONIDE, THAISA, des seigneurs; suite.
SIMONIDE.--Les chevaliers sont-ils prêts à commencer le spectacle?
PREMIER SEIGNEUR.--Ils sont prêts, seigneur, et n'attendent que votre arrivée pour se présenter.
SIMONIDE.--Allez leur dire que nous sommes prêts, et que notre fille, en l'honneur de qui sont célébrées ces fêtes, est ici assise comme la fille de la beauté que la nature créa pour l'admiration des hommes.
(Un seigneur sort.)
THAISA.--Mon père, vous aimez à mettre ma louange au-dessus de mon mérite.
SIMONIDE.--Cela doit être; car les princes sont un modèle que les dieux font semblable à eux. Comme les bijoux perdent leur éclat si on les néglige, de même les princes perdent leur fleur si l'on cesse de leur rendre hommage. C'est maintenant un honneur qui vous regarde, ma fille, d'expliquer les vues de chaque chevalier dans sa devise.
THAISA.--C'est ce que je ferai pour conserver mon honneur.
(Entre un chevalier. Il passe sur le théâtre, et son écuyer offre son écu à la princesse.)
SIMONIDE.--Quel est ce premier qui se présente?
THAISA.--Un chevalier de Sparte, mon illustre père. Et l'emblème qu'il porte sur son bouclier est un noir Éthiopien qui regarde le soleil; la devise est: Lux tua vita mihi.
SIMONIDE.--Il vous aime bien celui qui tient la vie de vous. (Un second chevalier passe.) Quel est le second qui se présente?
THAISA.--Un prince de Macédoine, mon noble père! L'emblème de son bouclier est un chevalier armé, vaincu par une dame; la devise est en espagnol: Più per dulçura que per fuerça.
(Un troisième chevalier passe.)
SIMONIDE.--Et quel est le troisième?
THAISA.--Le troisième est d'Antioche; son emblème est une guirlande de chevalier, avec cette devise: Me pompæ provehit apex.
(Un quatrième chevalier passe.)
SIMONIDE.--Quel est le quatrième?
THAISA.--Il porte une torche brûlante renversée, avec ces mots: Quod me alit me extinguit.
SIMONIDE.--Ce qui veut dire que la beauté a le pouvoir d'enflammer et de faire périr.
(Un cinquième chevalier passe.)
THAISA.--Le cinquième a une main entourée de nuages, tenant de l'or éprouvé par une pierre de touche. La devise dit: Sic spectanda fides.
(Un sixième chevalier passe.)
SIMONIDE.--Et quel est le sixième et dernier, qui t'a présenté lui-même son bouclier avec tant de grâce?
THAISA.--Il paraît étranger; mais son emblème est une branche flétrie qui n'est verte qu'à l'extrémité, avec cette devise: In hac spe vivo.
SIMONIDE.--Charmante devise! Dans l'état de dénûment où il est, il espère que par vous sa fortune se relèvera.
PREMIER SEIGNEUR.--Il avait besoin de promettre plus qu'on ne doit attendre de son extérieur; car, à son armure rouillée, il semble avoir plus l'usage du fouet que de la lance.
SECOND SEIGNEUR.--Il peut bien être un étranger, car il vient à un noble tournoi avec un étrange appareil.
TROISIÈME SEIGNEUR.--C'est à dessein qu'il a laissé jusqu'à ce jour son armure se rouiller, pour la blanchir dans la poussière.
SIMONIDE.--C'est une folle opinion qui nous fait juger l'homme par son extérieur. Mais en voilà assez: les chevaliers s'avancent; plaçons-nous dans les galeries.
(Il sortent.--Acclamations; cris répétés de: Vive le pauvre chevalier!)
SCÈNE III
Salle d'apparat.--Banquet préparé.
SIMONIDE entre avec THAISA, les SEIGNEURS, les CHEVALIERS et suite.
SIMONIDE.--Chevaliers! vous dire que vous êtes les bienvenus, ce serait superflu; exposer tout votre mérite aux yeux comme le titre d'un livre, ce serait impossible, car vos exploits rempliraient un volume, et la valeur se loue elle-même dans ses hauts faits. Apportez ici de la gaieté, car la gaieté convient à un festin. Vous êtes mes hôtes.
THAISA.--Mais vous, mon chevalier et mon hôte, je vous remets ce laurier de victoire, et vous couronne roi de ce jour de bonheur.
PÉRICLÈS.--Princesse, je dois plus à la fortune qu'à mon mérite.
SIMONIDE.--Dites comme vous voudrez; la journée est à vous, et j'espère qu'il n'est personne ici qui en soit envieux. En formant des artistes, l'art veut qu'il y en ait de bons, mais que d'autres les surpassent tous; vous êtes son élève favori. Venez, reine de la fête (car, ma fille, vous l'êtes): prenez votre place; et que le reste des convives soient placés, selon leur mérite, par le maréchal.
LES CHEVALIERS.--Le bon Simonide nous fait beaucoup d'honneur.
SIMONIDE.--Votre présence nous réjouit: nous aimons l'honneur, car celui qui hait l'honneur hait les dieux.
LE MARÉCHAL.--Seigneur, voici votre place.
PÉRICLÈS.--Une autre me conviendrait mieux.
PREMIER CHEVALIER.--Cédez, seigneur; car nous ne savons ni dans nos coeurs, ni par nos regards envier les grands ni mépriser les petits.
PÉRICLÈS.--Vous êtes de courtois chevaliers.
SIMONIDE.--Asseyez-vous, asseyez-vous, seigneur, asseyez-vous.
PÉRICLÈS.--Par Jupiter, dieu des pensées, je m'étonne que je ne puisse pas manger un morceau sans penser à elle!
THAISA.--Par Junon, reine du mariage, tout ce que je mange est sans goût; je ne désire que lui pour me nourrir. Certainement, c'est un brave chevalier!
SIMONIDE.--Ce n'est qu'un chevalier campagnard: il n'a pas plus fait que les autres; brisé une lance ou deux.--Oubliez cela.
THAISA.--Pour moi, c'est un diamant à côté d'un morceau de cristal.
PÉRICLÈS.--Ce roi est pour moi comme le portrait de mon père, et me rappelle sa gloire. Si des princes s'étaient assis autour de son trône comme des étoiles, il en eût été respecté comme le soleil: nul ne le voyait sans soumettre sa couronne à la suprématie de son astre; tandis qu'aujourd'hui son fils est un ver luisant dans la nuit, et qui n'aurait plus de lumière dans le jour. Je vois bien que le temps est le roi des hommes; il est leur père et leur tombeau, et ne leur donne que ce qu'il veut, non ce qu'ils demandent.
SIMONIDE.--Quoi donc! vous êtes contents, chevaliers?
PREMIER CHEVALIER.--Pourrait-on être autrement en votre présence royale?
SIMONIDE.--Allons, avec une coupe remplie jusqu'au bord (vous qui aimez, il faut boire à votre maîtresse), nous vous portons cette santé.
LES CHEVALIERS.--Nous remercions Votre Altesse.
SIMONIDE.--Arrêtez un instant; ce chevalier, il me semble, est là tout mélancolique, comme si la fête que nous donnons à notre cour était au-dessous de son mérite. Ne le remarquez-vous pas, Thaïsa?
THAISA.--Qu'est-ce que cela me fait, mon père?
SIMONIDE.--Écoutez, ma fille, les princes doivent imiter les dieux qui donnent généreusement à tous ceux qui viennent les honorer. Les princes qui s'y refusent ressemblent à des cousins qui bourdonnent avec bruit, et dont la petitesse étonne quand on les a tués. Ainsi donc, pour égayer sa rêverie, vidons cette coupe à sa santé.
THAISA.--Hélas! mon père, il ne convient pas d'être si hardie avec un chevalier étranger. Il pourrait s'offenser de mes avances, car les hommes prennent les dons des femmes pour des preuves d'impudence.
SIMONIDE.--Quoi donc! faites ce que je dis, ou vous me mettrez en courroux.
THAISA, à part.--J'atteste les dieux qu'il ne pouvait m'ordonner rien de plus agréable.
SIMONIDE.--Et ajoutez que nous désirons savoir d'où il est, son nom et son lignage.
THAISA.--Seigneur, le roi mon père a porté votre santé.
PÉRICLÈS.--Je le remercie.
THAISA.--En désirant que ce qu'il a bu fût autant de sang ajouté au vôtre.
PÉRICLÈS.--Je vous remercie, lui et vous, et vous réponds cordialement.
THAISA.--Mon père désire savoir de vous d'où vous êtes, votre nom et votre lignage.
PÉRICLÈS.--Je suis un chevalier de Tyr, mon nom est Périclès, mon éducation a été celle des arts et des armes: en courant le monde pour y chercher des aventures, j'ai perdu dans les flots mes vaisseaux et mes soldats, et c'est le naufrage qui m'a jeté sur cette côte.
THAISA.--Il vous rend grâces; il s'appelle Périclès, chevalier de Tyr, qui en courant les aventures a perdu ses vaisseaux et ses soldats, et a été jeté sur cette côte par le naufrage.
SIMONIDE.--Maintenant, au nom des dieux, je plains son infortune et veux le distraire de sa mélancolie. Venez, chevalier, nous donnons trop de temps à de vains plaisirs quand d'autres fêtes nous attendent. Armé comme vous êtes, vous pouvez figurer dans une danse guerrière. Je n'admets point d'excuse; ne dites pas que cette bruyante musique étourdit les dames, elles aiment les hommes en armes autant que leurs lits. (Les chevaliers dansent.) L'exécution a répondu à mon attente. Venez, chevalier, voici une dame qui veut avoir son tour; j'ai entendu dire que vous autres chevaliers de Tyr vous excellez à faire sauter les dames, et que vous dansez plus en mesure que personne.
PÉRICLÈS.--Oui, seigneur, pour ceux qui veulent bien s'en contenter.
SIMONIDE.--Vous parlez comme si vous désiriez un refus. (Les chevaliers et les dames dansent.) Cessez, cessez, je vous remercie, chevaliers; tous ont bien dansé, mais vous (à Périclès) le mieux de tous. Pages, prenez des flambeaux pour conduire ces chevaliers à leurs appartements. Quant au vôtre, seigneur, nous avons voulu qu'il fût tout près du nôtre.
PÉRICLÈS.--Je suis aux ordres de Votre Majesté.
SIMONIDE.--Princes, il est trop tard pour parler d'amour, car je sais que c'est le but auquel vous visez. Que chacun aille goûter le repos; demain chacun fera de son mieux pour plaire.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Tyr.--Appartement dans le palais du gouverneur.
HÉLICANUS entre avec ESCANÈS.