WILLY
SOUVENIRS
LITTÉRAIRES
… ET AUTRES
Avec un index alphabétique des principaux noms propres cités dans l’ouvrage
ÉDITIONS MONTAIGNE
IMPASSE DE CONTI No 2
PARIS (IXe)
DU MÊME AUTEUR
OLLENDORF
- Claudine à l’école
- Claudine à Paris
- Claudine en ménage (Mercure de France)
- Claudine s’en va
ALBIN MICHEL
- La maîtresse du Prince Jean
- Un petit vieux bien propre
- Jeux de Princes
- L’implacable Siska
- Lélie fumeuse d’opium
- La virginité de Mademoiselle Thulette (avec Jeanne Marais)
- Ça finit par un mariage
ÉDITIONS PARVILLE
- Chaussettes pour dames (avec Curnonsky)
- Marc Twain
- A manger du foin
- Confidences d’une ouvreuse
DIVERS
- Le mariage de Louis XV (Plon)
- Mémoires d’un Grenadier anglais (Plon)
- Un vétéran de la Grande Armée (Delagrave)
- Le petit Roi de la Forêt (Hachette)
- Une Passade (avec Pierre Veber) (Flammarion)
- La Bayadère (Flammarion)
- Maugis en ménage (Méricant)
De cet ouvrage il a été tiré
1 exemplaire sur Japon
et 25 exemplaires sur papier pur fil Lafuma
numérotés de 2 à 26
CHAPITRE PREMIER
Enquêteurs et enquêtés : Gaston Picard, Jean-Bernard, Ajalbert, Divoire, etc. — Correspondances saphiques des journaux de modes.
Comme un vol de corbeaux hors du etc…, les enquêteurs fondent à grand bruit sur le malheureux homme de lettres, ils croassent et multiplient.
Pourquoi ne pas les écarter ?
A mon jeune ami Gaston Picard[1], idéaliste lascif, j’eus l’imprudence de déclarer, l’année dernière : « Si l’Agriculture manque de bras, la Littérature ne manque pas de pieds ». Cette vérité irréfutable ayant été reproduite par 186 gazettes départementales, je jurai, devant la facture que me présenta l’Agence découpeuse de journaux, de ne plus répondre, désormais, à aucune enquête. Malheureusement, je n’ai jamais pu tenir un serment de ma vie.
[1] J’ai silhouetté Picard sous ce pseudonyme anagrammatique « Dracip » dans la Bonne Maîtresse, roman montmartrois que, pendant la guerre, s’empressa de signaler aux rigueurs de la Censure un fielleux confrère nommé par les lecteurs du Matin « Forest » et par son acte de naissance : « Nathan ».
Un autre ami, « curieux » dans toutes les acceptions du mot, l’érudit Jean-Bernard de la Presse Associée, voulut savoir pourquoi les écrivains écrivaient.
Jean Ajalbert répondit, avec un humour à désarmer le duc de Trévise lui-même : « Je me le demande. » Divoire exprima une indécision analogue, en termes plus ésotériques : « Demandez à Monseigneur l’Hyperconscient ». L’inquiétant converti Max Jacob expliqua, non sans finesse : « Pour mieux écrire. » Pierre Mille galopa dans la voie des aveux : « Parce que je n’ai réussi dans aucune autre profession, même inavouable ».
Duo d’Eugène Montfort et de Marcelle Tinayre, chantant à la tierce. Lui : « Parce que j’ai ça dans la peau ». Elle : « Parce que c’est ma vocation, comme un pommier porte ses pommes ».
Quant à Gauthier-Villars, voici sa réponse : « J’écris pour convaincre quelques confrères des deux sexes que, malgré leur vif désir de me voir enterré, je subsiste encore ». Décidément, le père des Claudine aura du mal à devenir sérieux, qu’il signe Henry Maugis, Robert Parville, Jim Smiley, l’Ouvreuse ou Boris Zichine. Pourquoi donc tant de pseudonymes ?
Dans une biographie où il me représentait « blond et bleu, portant sans ostentation un aimable embonpoint et plusieurs ordres étrangers », Félix Fénéon (le compagnon « Elie » de cette Passade[2], sur quoi s’excite M. Edouard de Keyser, polygraphe sans génie), prétendait qu’en multipliant les faux-nez, ma modestie cherchait à dépister la renommée plus sûrement.
[2] L’héroïne de ce livre, Mina Schräder de Nysolt (alias Dupont de Nyeweldt), graphomane exaltée, manifestait autrefois l’intention de juguler Pierre Veber. Elle envoya, en outre, à moi des lettres de 30 pages et au député Lazare Weiller un coup de revolver. Il fallut l’interner (la demoiselle, pas le parlementaire).
Aussi bien, c’est une mode universellement répandue.
Le socialiste unifié « Bracke » enseigna le grec sous son nom véritable : Desrousseaux. « Jules Guesde » s’appelait, en réalité, Basile. Les registres de l’état civil n’ont jamais connu le ministre « Jules Simon », mais seulement Suisse, dont le pseudonyme était le patronyme d’un autre politicien, « Lockroy ».
Les trois-quarts des littérateurs s’affublent d’un masque : « Anatole France » dissimulait Thibaut et « Pierre Loti » l’officier de marine Julien Viaud. Les romans de « Rosny » sortent du cerveau des frères Boex (dont l’aîné a tant de talent). Le capitaine de vaisseau Bargone est inconnu des admirateurs de « Claude Farrère ». Et nombre de lecteurs, s’ils savent que « Jean Rameau » est Lebaigt et « Xanrof » Fourneau, ignorent que le spirituel « Henri Duvernois » porte le nom peu parisien, de Schwabacher.
La particule tente les bourgeois. Tandis que la comtesse de Martel, née Mirabeau, adopte un monosyllabe gamin : « Gyp », Louise Chassaigne, épouse Pourpre, se fit appeler « Liane de Pougy » (à cause de son linge, elle garda les mêmes initiales) ; le dramaturge Wiener se mue en « Francis de Croisset » et ce serin de Dupont, né Durand, écrit au-dessous des papotages dont il paie l’insertion : « Marquis de Lardillon de Laboucle de Monbissac ».
Dans la « Ruche » où bourdonnent les Abeilles butinant les Modes des Femmes de France, dans les Tablettes où stridulent moult cigales, dans les Elégances de Paris, ailleurs encore, les pseudonymes sont de rigueur. Il en est de significatifs. Si un mari autorise sa femme à correspondre avec l’une de ces affranchies qui signent leurs communiqués « Bilitis, Mlle de Maupin, La fille aux yeux d’or, Sapho », c’est qu’il n’a jamais lu Pierre Louÿs, Théophile Gautier, Balzac ni la poëtesse à qui l’amour semblait glukupikros « mêlé de douceur et de fiel » comme traduit Lamartine.
Ou bien c’est un daim.
CHAPITRE II
Les deux Willy. Octopodes autobiographiques. Mon ancêtre le Maréchal de Villars.
Le kaiser Guillaume II est né en 1859. Moi aussi.
Il a quitté sa patrie pour vivre à l’étranger. Moi aussi.
Il signe toute sa correspondance « Willy ». Moi aussi.
Mais là s’arrête la ressemblance.
Tandis que le Hohenzollern s’enorgueillit d’aïeux importants, ma naissance est modeste et mes vœux sont ceux « d’un simple bachelier » (ès-lettres).
Pourtant, à la suite d’un journal facétieux, quelques gazettes m’attribuèrent une origine illustre, il y a plus d’un quart de siècle. Le même jour, je reçus une couple de lettres envoyées l’une par un quotidien de Paris, l’autre par une revue littéraire éditée en province, toutes deux me demandant de leur expédier mon autobiographie. La publication départementale spécifiait que ce portrait devait être rédigé en vers.
Docile, je lui adressai ces renseignements que, plus tard, Alcanter de Brahm fit applaudir au Banquet des « Lettres et des Arts » présidé par Leconte, non le charmant académicien, mais Sébastien-Charles Leconte, poète somptueux et magistrat à ses moments perdus.
N’étant pas ministre, ni même sénateur, non plus que préfet, bien que j’aime le travail fait, j’ai fort peu de temps pour la flemme.
Au rebours du roi d’Yvetot, je dors fort peu, quoique sans gloire et, couché tard dans la nuit noire, le matin je me lève tôt.
D’une œuvre, une autre me repose : dans les tiroirs les plus divers j’enfourne des chansons (en vers), sans parler des romans (en prose).
C’est gai, ça l’est depuis quinze ans et, comme le vieux, je persiste. N’empêche que je serais triste, quelquefois, si j’avais le temps.
Si j’en avais le temps encore, je regarderais couler l’eau, tandis que le tremblant bouleau s’éclaire de lune ou d’aurore.
… Et dans un rêve, je me vois près de Claudine aux yeux magiques, oubliant toutes les musiques pour écouter rire sa voix. »
Quelques jours plus tard, le canard de sous-préfecture me retournait mes octopodes accompagnés de ce mot : « Mille regrets, mon cher confrère, mais nous ne pouvons publier de la prose. »
Cette expérience m’ayant dégoûté, je n’opposai qu’un froid silence à la demande du journal parisien, si bien que, vexé de mon abstention, il bouffonna : « Notre enquête démocratique ne pouvait qu’être méprisée par ce confrère de haut lignage, descendant du maréchal de Villars, le vainqueur de Malplaquet ».
Cette « victoire » de Malplaquet me surprit… On s’instruit à tout âge !
Au vrai, mon origine est infiniment plus humble. Le premier Villars de ma famille qui ait marqué était un berger, un « heureux petit berger » comme chantait dans Mireille Mlle Auguez, avant d’épouser Henri Lavedan. Au commencement du règne de Louis XVI, il gardait ses troupeaux dans le village montagneux de Champsaur (rien de commun avec Félicien).
Un brave curé de campagne, desservant de Saint-Bonnet, frappé de la précoce intelligence du gamin, lui enseigna les éléments de la botanique et puis l’envoya au lycée de Grenoble (à ses frais, s. v. p.). Là, le jeune Villars, travailleur infatigable, conquit à la pointe de la plume grades et parchemins, passa brillamment tous ses examens, devint médecin, ouvrit un cours de botanique où les étudiants venaient de tous les coins de la France, créa un Jardin des plantes, écrivit des volumes appréciés du monde savant, acquit de la notoriété, puis de la gloire, et mourut en 1831 à Strasbourg, doyen de la Faculté des Sciences.
Petite anecdote pour terminer : Au temps où il était médecin-chef à l’hôpital de Grenoble, il s’arrêta près du lit dans lequel on venait de coucher un soldat blessé qui ne donnait plus signe de vie.
— Rien à faire pour celui-là, soupira le frère Johannès, directeur de la salle ; un confesseur suffira.
— Non, non, voyons-le tout de même, insista Villars.
Il examina le pauvre diable longuement, minutieusement ; puis conclut : « Portez-le tout de suite à la salle d’opérations ».
Six semaines après, complètement guéri, le soldat rejoignait les armées victorieuses du général Bonaparte. C’était un brave. Il se nommait Bernadotte et régna sous le nom de Charles XIV.
Je suis certain que si le souverain actuel de la Suède vient à connaître cette histoire, il ne manquera pas d’envoyer une pension au descendant de Dominique Villars qui écrit ces lignes.
CHAPITRE III
Le veuf sur le toit. — Deux académiciens m’interviewent : Jules Simon et Caro. — Les bas rouges de Madame Aurel. — Dekobra et Franc-Nohain au collège.
Le trépas de Radiguet laissa son Cocteau si inconsolable, pendant près de deux mois, que les Dadaïstes collèrent au dos du dépareillé cette étiquette goguenarde : Le veuf sur le toit.
En revanche, la mort prématurée de ce « Diable au corps » n’apaisa pas certaines rancunes suscitées par son cynisme de potache à proclamer « Nous autres jeunes, ce qu’on a rigolé pendant la guerre ! »
Que le bourgeois offusqué par ces aveux impudents fasse un retour sur lui-même comme le Jourdain du Psalmiste. Il n’a pas dû, jeune, penser différemment. Rien de plus égoïste que l’enfance.
J’aimais beaucoup mes parents ; néanmoins, en 1870, pendant qu’ils mastiquaient dans Paris bombardé par les Prussiens d’insuffisants biftecks de cheval (« hippotecks » serait plus juste), je trouvais la vie belle à Châteauroux où ma mère m’avait envoyé, loin des balles, chez sa sœur ; je flânais à travers les prés fleuris que l’Indre arrose, je séchais les classes, voluptueusement. O les adorables après-midi, sous le préau du Lycée transformé en ambulance ! O les divines parties de loto avec les turcos basanés, aux dents de marbre ! Un grand diable rieur, Mohammed-ben-Kekchose, mit sur sa tête ma casquette de collégien et me coiffa de sa chéchia. Des poux l’habitaient. Sans m’en douter, je les hospitalisai. Le coiffeur, mandé en hâte, vint me couper les cheveux dans le jardin, encerclé de mes cousins qui contemplaient l’opération, avec un mélange d’horreur et d’envie : « C’est des poux d’Afrique ! » Cependant, ma pauvre tante, accablée de honte, pleurait en me promettant l’échafaud.
Rentré à Paris, je fis ma première communion, peu après les fusillades de la Commune, en août 1871. J’étais croyant autant qu’on peut l’être. Avec mon cierge, je faillis incendier les mousselines d’une fillette et comme l’abbé Delafosse m’objurguait, la sueur aux tempes : « Petit maladroit, un peu plus, tu lui mettais le feu !… » je répondis, extatique : « Elle serait allée tout droit au ciel. »
Au Lycée Fontanes, qui ne s’appelait plus Bonaparte et pas encore Condorcet, je suivis les cours, sans fiévreuse ardeur mais sans ennui ; en 1873, on me remit une médaille commémorative : « Place de premier en composition générale de version grecque » ; je l’ai retrouvée dans un grenier où elle se vertdegrisait depuis un demi-siècle. L’obtiendrais-je encore aujourd’hui, cher Thierry Sandre ?
La même année, je pus admirer Jules Simon qui inspectait les classes en qualité de ministre, sauf erreur ; pattes de lapin, petite moustache courte, l’air d’un maquignon paterne et finaud. Ce partisan convaincu de l’hydrothérapie, dont il vantait les bienfaits en toute occasion, m’interrogea, honneur dont je me serais volontiers passé.
— Que faites-vous, mon ami, quand vous vous levez ?
— M’sieur, je m’habille.
— Et avant de vous habiller ?
Il espérait la réponse « Je me débarbouille », qui lui eût permis d’étaler sa conférence sur l’utilité des ablutions complètes. Mais, très embarrassé, je me confinais dans un silence qui finit par l’impatienter :
— Voyons, mon garçon, ne restez pas là comme une souche ! Que faites-vous le matin, avant de vous habiller ?
Alors, penaud, cramoisi de confusion, je balbutiai :
— M’sieur, je fais pipi.
Beaucoup d’hommes de lettres, et de femmes aussi, ne se sont pas fripé les méninges pendant leurs années scolaires. Je le tiens de Jacques Mortane qui, honoré de leurs confidences, s’est empressé de m’en faire part, car je l’ai connu tout gosse, avant qu’il songeât à rédiger des revues sportives, avant même qu’il entrât comme secrétaire chez William Busnach, écrivaillon octogénaire, à demi dingo, qui lui donnait cent sous par jour, et des punaises.
A l’en croire, Aurel, au couvent de Saint-Mandé, scandalisait par ses jambes en bas rouges, sous des jupes très courtes, les religieuses à cent lieues de prévoir que cette petite pensionnaire, inquiétante de précocité intellectuelle, deviendrait, ardente féministe, « le berger désespéré d’un troupeau qui refuse de bêler au bonheur », pour parler comme Mme Delarue-Mardrus.
Pendant les études, sous l’œil défiant du pion qui n’encaissait pas l’élève Tessier, celui qui devait devenir le brillant « Dekobra » examinait son cœur au ralenti, son cœur incendié par une chanteuse de café-concert dont il a révélé : « Elle mettait le Pélion de ses 52 ans sur l’Ossa de mon inexpérience » (Ossa ! Pélion ! Et l’on prétend que les montagnes ne se rencontrent pas !).
Le psychologue du Petit Trott qui est très joli et des Centaures qui sont très beaux, André Lichtenberger, s’arrangeait à l’amiable avec son professeur du Lycée de Bayonne pour être malade en même temps que lui quand il faisait trop froid, ou quand il faisait trop chaud, ou quand une partie de pelote réclamait sa présence. « Cela ne m’empêcha pas, ajoute-t-il, de récolter tous les prix de la classe : nous étions un. »
Maurice Legrand, calé en lettres, s’avérait absolument décalé en matière scientifique. Dès que le prof. de math. l’appelait au tableau, ses condisciples de Janson de Sailly murmuraient : « Il va merdoyer à la planche ». Et ils ne se trompaient pas.
A son bachot de philo, on lui demanda : « Parlez-moi des os », ce qui le rendit perplexe ; après quelques minutes de réflexions infructueuses, il esquissa, des deux bras, un geste d’impuissance qui fit dire au questionneur :
— Je vois : les os ne vous inspirent pas… Ils vous intéresseraient davantage si vous étiez chien.
La réflexion n’avait rien de particulièrement génial, mais le candidat la salua d’un sourire courtisanesque, de sorte que l’examinateur, flatté, lui alloua une note suffisante pour le sacrer naturaliste, et chimiste, et physicien par-dessus le marché. Depuis ce jour, Maurice Legrand n’attribue aux diplômes qu’une valeur mystique et les blague volontiers en ses écrits, qu’il signe « Franc Nohain ».
On lit dans les Caractères de La Bruyère (édition G.-A. Masson) « Herriot a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut… »
Sur les bancs du lycée Saint-Charlemagne, il épatait déjà ses condisciples, comme il fit ses collègues (pas tous), sur les bancs de la Chambre des députés. Le biographe de Blaise Putois, boxeur, m’assure que le rhétoricien Herriot, chargé de narrer l’entrée d’Isabeau de Bavière[3] à Paris, rédigea sa composition en un « viel françois » dont s’émerveilla toute la classe où se trouvaient Léon Daudet, Camille Mauclair, Paul Claudel, Fortunat Strowski, sans oublier un stagiaire chargé de cours « barbe fleuve, yeux candides », Romain Rolland.
[3] Cette dame fut stigmatisée à l’Odéon par Paul Fort, merle tout de noir vêtu qui siffle avec le même entrain, assurent des thuriféraires, et les vieilles Chansons de France et les bouteilles de vin blanc.
Après tant de grands noms, je n’ose me nommer… Vu l’abondance des matières qu’il fallait s’assimiler, j’étudiais uniquement celles auxquelles je trouvais, à tort ou à raison, quelque attrait, que l’enseignement me fût donné au Lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet, ou au Collège Stanislas, ou à l’Ecole Monge — « une école charmante et pourtant disparue » a soupiré Maurice Renard en enterrant Léo Claretie — dont on se promettait monge et merveilles…
Un excellent professeur de rhétorique, M. Feugère, avait coutume de dire : « Quand je vois vos yeux fixés sur moi attentivement, je songe : — Attention ! Si ce fantaisiste s’intéresse à ce que je dis, c’est que, sûrement, je me suis lancé dans une digression étrangère à mon sujet… »
C’est surtout à la poésie que je m’adonnais avec passion : mes vers français, d’une élégance proprette, se garaient de toute originalité ; je réussissais mieux les vers latins, sans arriver pourtant à la maîtrise du peintre Ferdinand Humbert qui a bien voulu me donner des pièces d’une maestria à faire jaunir d’envie Sannazar et Henry Céard — évidemment cette occupation ne peut qu’exciter le mépris des lascars dont parle Kipling « qui lisent avec leurs coudes et pensent avec leurs bottes ».
Il me souvient d’un devoir développant le thème « … Tout chante dans la Nature »… (Barbe-Bleue). Les hexamètres se suivaient et se ressemblaient, musicaux pour célébrer la Musique universelle. Est et arundineis modulamen amabile ripis…
Ici le professeur sursauta ; blessé dans son misonéisme qui n’admettait rien en dehors du siècle d’Auguste, il blâma modulamen, mot de la mauvaise époque, selon lui, mot sentant son Sidoine Apollinaire. Des protestations s’élevèrent contre l’étroitesse de ce classicisme, si indignées, si convaincues, que le brave homme se mit à rire et passa condamnation.
Malgré l’irrégularité de ces études, je passai mes divers bachots sans douleur. Le précieux Caro que, plus tard, sa caricature (Bellac) du Monde où l’on s’ennuie devait rendre à jamais ridicule, Caro me posa, sur un chapitre de Kant que je connaissais mal, une question que je ne compris pas du tout ; je lui répondis par des considérations prudemment absconses dont il écouta le nébuleux développement sans m’interrompre ; quand je m’arrêtai, à bout de souffle, il prononça simplement « Soit », d’un air si résigné que j’eus du mal à ne pas éclater de rire. Ces jours-ci, en relisant Paludes, je tiquai sur ceci : « Quand un philosophe vous répond, on ne comprend plus ce qu’on avait demandé » et ce paradoxe de Gide, en me rappelant mon examen, me rendit songeur, car, j’en appelle à Jacques Rivière, que faire en lisant Gide, à moins que l’on ne songe ? Pourquoi Himly, professeur d’histoire, m’interrogea-t-il sur Guillaume Tell ? Je n’en sais rien. Je sais seulement qu’à son assertion « après Gœthe, le plus grand poète germanique est Schiller », j’opposai crânement mes préférences pour le cher Henri Heine. Il s’indigna, ce qui ne l’empêcha pas, après une chaude discussion en allemand — que j’aurais du mal à soutenir aujourd’hui — de me gratifier d’une très bonne note, avec cette absolution rehaussée d’un formidable accent alsacien : « Allez et ne bêchez plus ». Ce « bêchez » fit ma joie.
CHAPITRE IV
L’orang Tailhade, Mallarmé et autres. — Sarcey chahuté. — L’inceste au théâtre.
Dans une conférence à l’Atelier, Georges Pioch a récemment évoqué l’époque tumultueuse et si amusante des premiers vers-libristes, des chat-noiristes, des essayistes-wagnéristes, des symbolistes, des cymbalistes, l’époque où les succès de Moréas empoisonnaient cet infect Laurent Tailhade, qui décrétait, jaune d’envie : — « Ce grec est bête comme un ténor », l’époque où vaticinait Charles Morice « coutumier des grandes ambitions rarement suivies d’effets » si j’en crois la Basse-Cour d’Apollon, également dure pour Henry Bordeaux « cher aux charcutières sentimentales », pour Doumic « nullité constipée et rageuse », et pour Félicien Ch… « dont le nom évoque les harengs fumés », l’époque où la représentation d’Ubu Roi fanatisait cinquante pour cent des spectateurs et exaspérait l’autre moitié… si bien que le délicieux Jean de Tinan, partagé entre deux courants d’opinions violemment antithétiques, s’ingéniait à les concilier en applaudissant à grand fracas tout en sifflant comme un merle.
Voici l’une des cent anecdotes égrenées par Pioch :
« … A la répétition générale de La fille-aux-mains-coupées, comme Francisque Sarcey riait insolemment, aux fauteuils d’orchestre, un jeune homme de forte corpulence, le poète oublié Saint-Paul Roux, enjamba le parapet des premières galeries et, se suspendant au-dessus de la tête de l’infortuné critique, il se mit à vociférer : « Monsieur, si vous continuez de rire ainsi, je me laisse tomber sur vous… »
Enthousiasmée par cet héroïsme (sans péril), la foule cracha contre le philistin Sarcey d’effroyables malédictions qui semblaient l’amuser infiniment et auxquelles je ne pris aucune part.
Sauf erreur, Paul Roux, qui se faisait appeler Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, simplement, ne connaissait pas le martyre de l’obèse, immortalisé par Henri Béraud ; je le vois plutôt mince, ce poète de la Dame-à-la-Faux qui ne manquait pas de mérite sinon de naturel, l’air d’un pianiste sicilien, yeux noirs, cheveux noirs, pensers noirs, noir comme un dièze.
J’assistais, moi aussi, à cette générale, en mars 1891, mais je n’ai pas gardé un souvenir très précis de Sarcey menacé de recevoir sur la tête les pieds de Damoclès, je veux dire de Saint-Paul-Roux-le-Magnifique.
Au vrai, dans cette grande salle du faubourg Poissonnière, les spectateurs du Théâtre d’Art menaient un tel tapage que ce burlesque incident a pu passer inaperçu.
Les thuriféraires du temps voyaient en l’auteur de la Fille aux mains coupées, Pierre Quillard, le trait d’union « entre le talent plastique d’Ephraïm Michael et la manière rêveuse d’Henri de Régnier ». Ils avaient de bons yeux.
Porteur d’une barbe sévère, ce jeune poète possédait, en outre, un coquin de petit nez rigolo malgré lui, un immense amour pour ces Arméniens chers à Séverine, chers à Gabrielle Réval, chers à d’autres encore, mais que Claude Farrère considère comme le rebut de l’humanité ; une telle haine l’embrasait contre les Turcs, que le grec turcophobe Psichari, gendre de Renan, devant qui je l’entendis expectorer ses théories à Rosmapamon avec une naïveté sanguinaire, en parut gêné. Leur férocité simpliste, genre Ubu, m’amusa beaucoup.[4]
[4] Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel il servit de témoin quand je croisai le fer avec le poète de Les Péans et les Thrênes), Quillard m’en voulut de ne pas me ruer au secours du condamné de l’Ile du Diable que je connaissais bien, ayant été, en même temps que lui, lieutenant au 31e d’artillerie, dans la bonne ville du Mans.
Parnassien de première classe, il élaborait des vers, aujourd’hui illisibles, qui ne s’occupaient du naturel que pour le chasser au galop, mais supérieurs, en tous cas, à l’intrigue de sa pièce symbolico-médiévale, oscillant entre le ziste et l’inceste. Figurez-vous une vierge aristocratique, irritée contre son père qu’elle trouvait exagérément tendre et comme envertigé par un « simoun » de désirs coupables, un père inquiétant comme celui de Peau d’Ane (dire qu’on donne ce conte à lire aux enfants !…) ou celui de la princesse Vouzin-Boufflers chère à l’émouvant dramaturge Schopfer, dit Claude Anet, qui a connu intimement cette « fille perdue ». L’incandescent géniteur ayant déposé sur les mains filiales un baiser tendancieux, l’héroïne les faisait couper. Mais elles repoussaient bientôt (c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire), de sorte que, pour fêter sa guérison, la jeune personne décidait de se donner du bon temps avec un poète qui s’engageait
A faire vivre, par delà les étendues,
Son nom glorifié sur les cordes tendues.
Les femmes ont toujours adoré la réclame, chacun sait ça.
Le même soir, Paul Franck, qui est devenu mime en vieillissant, alors tout jeunet, tout fluet, tout coquet, jouait un drame cérébral de Rachilde, étrange et puissant, Madame la Mort, avec une artiste dont l’auteur vantait à juste titre « le visage de camélia blanc, irisé d’immenses yeux de rosée pure » et qui épousa le sympathique créateur du Théâtre populaire de Bussang, Maurice Pottecher.
Après les pièces, on récita des vers de Mallarmé. Des hurlements d’admiration s’élevèrent. Tous, sauf le poète de Thulé des Brumes qui méprisait ce brumeux « Calchas pour métèques prosternés », tous acclamaient le maître aux gestes lents de sacerdote : Catulle Mendès bouillonnant d’une exaltation bien imitée ; Léon Dierx qui répandait autour de lui une atmosphère de majestueux ennui ; le dessinateur Verlainien Cazals, si 1830, si féroce et si loyal ; le postillonneur Jean Lorrain gileté d’un arc-en-ciel ; Verhaeren à la chevelure couleur de faro ; José-Maria de Heredia, basané comme un vieux cuir de Cordoue, tous, vous dis-je.
Une souple rousse aux yeux noirs poussait de petits cris d’extase, tout en se repoudrant le nez. Son nom appartenait à l’aristocratie « spontanée » comme a dit Fernand Aubier, parrain de la « circéenne » Yveline de Montry…
Le plus emballé, celui qui transpirait le plus, était Paul-Napoléon Roinard. Le brave cœur ! A coup sûr, le talent ne l’étouffait pas, mais à toutes les manifestations de ce « Théâtre d’Art » fondé et soutenu par Paul Fort (quoique s’en prétende le créateur un insupportable raté, Jules Méry, dit « M’as-tu lu » ex-anarcho grassement appointé par la Maison de jeu de Monte-Carlo), Paul-Napoléon apportait le concours de son zèle infatigable, de ses bourdonnements bien intentionnés et de ses avis lénifiants : l’Abeille du Coche.
Comme je l’ai dit, je ne m’associai pas aux invectives lancées contre Francisque Sarcey, que conspuaient rituellement tous les artistes, ou se croyant tels, de la jeune génération. C’était devenu un sport.
Un jour que Vallès, toujours travaillé par le besoin d’épater la galerie, hurlait dans je ne sais plus quel abreuvoir littéraire : « Il me faut cent mille têtes de bourgeois », Barbey d’Aurevilly répliqua : « Celle de Sarcey me suffira », ce qui fit déborder l’enthousiasme — et les chopes.
CHAPITRE V
Le journal “Lutèce”. — Albert Delpit pleure dans les bras de ma cousine et fait pipi dans son pantalon. — Le pauvre Paul Alexis.
En ce temps-là, je logeais mes élucubrations hebdomadaires et rossardes dans une petite feuille du quartier latin Lutèce, dont Ernest Raynaud (qui était alors commissaire de police), a écrit l’histoire avec une verveuse exactitude. A côté de mes fumisteries brillait la poésie apportée par Verlaine, Moréas, Henri de Régnier, Vielé-Griffin, Gustave Kahn, toute une bande d’écrivains suspects à la bourgeoisie bien pensante.
Malgré cette collaboration étincelante, la renommée de Lutèce ne passait guère les ponts. Cependant, sur la rive droite, je comptais deux lecteurs, deux lecteurs assidus qui suivaient mes articles comme, à l’époque des vendanges, les gamins suivent les voitures chargées de raisins, espérant en chiper quelques grappes.
C’étaient deux hommes de théâtre, qui s’annexaient nombre de mes facéties et les enchâssaient dans leurs revues en les déclarant avec amabilité « impayables » ce qui les dispensa toujours de me les payer.
Un jour, Sarcey reconnut, dans une de leurs pièces, deux ou trois douzaines de mes « trouvailles » — c’est le mot qu’il employa — et les signala. A dater de ce jour, le normalien d’Adrien Hébrard me devint sacré.
Il me prit en amitié. Jamais il ne se formalisa des blagues chatnoiresques dont je lardais son abdomen — j’étais mince, alors (« sottile, sottile », chante le Falstaff de Verdi). Toujours, dans le Temps et le Matin, il traita ce qu’il appelait mes « fantaisies outrancières » avec une indulgence amusée, même quand il ne les comprenait pas. Est-ce à dire que je le tenais pour un artiste ? Point du tout. Il confectionnait ses articles au galop « sans prendre la peine de vérifier son impression fugace, sans s’astreindre à aucune réflexion » a noté Charles Maurras ; sans jamais retoucher ce que lui dictait sa Muse, incontestablement « pedestris », il écrivait (traduisons librement), « comme un pied ».
Mais ses anecdotes m’amusaient, celles, surtout, qui remontaient à 1871. C’était le temps où, pour purifier la France des hontes de l’Empire, la jeune République du 4 Septembre rêvait de tout moraliser jusqu’aux cafés-concerts.
Touché de la grâce, comme les autres, le Casino-Cadet, pince-cœur sans envergure, résolut, lui aussi, de se régénérer. Il en avait besoin. Dispensez-moi de décrire sa galerie circulaire dite « Allée de la Grande-Armée », vu les « vieilles gardes » qui s’y pressaient…
Mandé en toute hâte pour prononcer une conférence moralisatrice, Sarcey accourut dans ce local bizarre et se trouva en présence de trois demoiselles mafflues, d’allure pauvre mais déshonnête, qui, sans soupçonner les transformations salvatrices rêvées par la Direction, attendaient impatiemment l’ouverture du bal. En apercevant le nouveau venu, la plus dodue des trois grasses s’écria :
— Chouette ! C’est toi le nouveau chef d’orchestre, mon gros père ? On va rigoler !
On ne rigola pas, mais Sarcey refusa de prendre la parole et le Casino-Cadet renonça, du coup, à se régénérer.
Un autre levier du relèvement social, plus convaincu encore, était Albert Delpit, penseur truffé de bonnes intentions, cœur droit et esprit faux. Comme il écrivait mal, ce don Quichotte à la Manque, figure longue, allongée encore par une barbiche rouge ! Après je ne sais quelle discussion avec Alphonse Daudet, il lui envoya un ami porteur de ce mot : « J’ai la plus vive admiration pour votre talent, mais non pour votre caractère ». Le père du fougueux polémiste de l’Action Française sourit et répondit au commissionnaire, de sa voix musicale : « Dites-lui que moi, c’est tout le contraire ».
Delpit qui se croyait du génie parce que la « Bévue » des Deux Mondes accueillait son Fils de Coralie et autres mignardises du même tonneau, Delpit faillit en trépasser de rage.
Avant d’atteindre l’âge de raison, Delpit s’était pris de passion pour une charmante fillette, ma cousine Blanche L… (aujourd’hui grand’mère) à laquelle, avec l’entêtement inflexible des enfants, il s’obstinait à redemander, toutes les fois qu’il la rencontrait, l’histoire, toujours la même, du Petit Chaperon Rouge. Et chaque édition de l’inamovible récit arrachait régulièrement au trop sensible gamin des torrents de pleurs.
Un jour, lasse d’être mouillée, la jeune narratrice s’avisa de modifier le dénouement de Perrault — comme firent depuis Gounod et Bruneau mariant, vers minuit, leurs héroïnes de Mireille et du Rêve dont la mort chagrinait les abonnés de l’Opéra-Comique. Auréolée d’optimisme, elle conta :
« … Le loup allait s’élancer sur le Petit Chaperon Rouge, quand, heureusement, un chasseur survint qui tua la bête féroce ; la mignonne enfant fut sauvée. »
Mais le moutard tenait à son désespoir chronique ; rituellement, il éclata en sanglots et s’écria, ruisselant de larmes : « Non, Blanche, tu t’as trompée, y avait pas de chasseurs et le méchant loup a mangé le pauvre Petit Chaperon Rouge… Hu ! hu ! hu !… »
Pendant toute son existence, Delpit écrivit sans relâche et la postérité ne connaîtra de lui ni une ligne de prose, ni un vers, ni un trait d’esprit. Si, pourtant, il prononça un mot drôle à l’âge de trois ans. Aux Tuileries, un accident lui était arrivé, un accident déplorable. Et comme sa gouvernante anglaise l’emmenait, réprobatrice, passant au milieu des nourrices et des bonnes d’enfants, le pauvre Albert, déjà soucieux de l’opinion publique, murmura d’une voix angoissée, sans oser lever la tête : « Miss, est-ce que le monde a l’air de savoir que j’ai eu un malheur dans mon pantalon ? »
Bien entendu, Albert Delpit fut, lui aussi, piqué de la tarentule conférencière. Romancier miteux, il tint à prouver que, chez lui, l’écrivain l’emportait encore sur l’orateur. Il y réussit…
Du moins, il possédait une qualité : le courage. Il mettait l’épée à la main pour une discussion de jeu, pour un heurt maladroit, « pour un louis ou pour un gnon », eût dit Maugis.
Est-il besoin d’ajouter que ce malchanceux maniait l’épée aussi médiocrement que la plume ? Et les armes à feu aussi médiocrement que les armes blanches ?
Lors de son inoffensive rencontre au pistolet avec Paul Alexis, tout le monde s’amusa de la gaucherie des duellistes, sauf les quatre témoins qui appréhendaient de recevoir les balles tirées par leurs empotés de clients.
Infortuné Delpit, gouaillaient les boulevardiers : raté du théâtre, raté du roman, raté même par Paul Alexis !
A propos de ce zoliste, justement oublié, le couple Deffoux-Zavie, qui connaît le groupe de Medan comme son Pater (mieux, peut-être) m’a conté que le somnolent naturaliste vit, un vilain matin, deux policiers bourrus pénétrer dans son logis de la rue des Apennins « une chambrette tapissée de bleu comme celle d’une rosière », précisait le narrateur, presque attendri.
— Vous êtes bien le sieur Paul Alexis ?
— Parfaitement.
— Enfin, nous vous tenons ! Vous êtes condamné à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée ; suivez-nous !
Anéanti, le pauvre diable fut conduit au commissariat, puis au Dépôt, puis au Cherche-Midi, menottes aux poignets. Il fallut douze jours et vingt-quatre interrogatoires pour convaincre l’autorité que le médiocre chroniqueur du Cri du Peuple n’avait rien de commun avec son homonyme, lieutenant des « Vengeurs de la Mort », recherché depuis l’écrasement de la Commune.
Toutes les fois qu’Alexis dit « Trublot » narrait cette mésaventure, et il la narrait souvent, il ne manquait pas d’ajouter :
— Ce qui m’a le plus dégoûté, c’est qu’en me relâchant ces cochons m’ont dit : « Tâchez moyen qu’on ne vous y reprenne plus ».
CHAPITRE VI
Chabrier juge Massenet. — Mlle Madeleine de Swarte me juge dans les “Fourberies de Papa”. — Gounod juge Gustave Charpentier. — Le tragédien Silvain, navigateur et tireur à cinq. — Armand Silvestre et ses maîtresses. — Le génie de Wagner et les ridicules de Bayreuth. — “Claudine s’en va.” — Mlle Polaire et “Siegfried”. — La chemise d’un sociétaire et M. Raymond Roussel.
C’est en écrivant à Lutèce que je fis la connaissance de Sarcey ; celle, aussi, d’un compositeur dont les gens même qui craignaient la musique appréciaient certaines amusettes mélodico-zoologiques, canards qui se dandinent, gros dindons ébouriffés d’orgueil, petits cochons roses dont la ballade recèle une modulation amenée cocassement, la queue en vrille, toute une basse-cour en liesse que ne font pas oublier les récents Bestiaires, plus raffinés, de Poulenc, dans lesquels, ainsi que dans les Histoires naturelles de Ravel, le talent abonde.
Ces sujets convenaient à Chabrier, et aussi les Propos de buveurs que devait lui forger Richepin, d’après Rabelais.
Malheureusement, au lieu d’obéir à la bonne Loi naturelle, il se laissa manœuvrer par Catulle Mendès ; les conseils de ce littérateur wagnérien, ou se croyant tel, le poussèrent à barboter dans le plus artificiel lyrisme et, sous prétexte qu’il admirait les drames bayreuthiens, à forcer son talent pour peiner sur une Gwendoline que, sans être un lourdaud, il ne pouvait faire avec grâce, du moins avec unité, car les contradictions y fourmillent et les neuvièmes et les romances et toutes les antithèses lucidement signalées par Emile Cottinet : « paroxysme et langueur, extrême raffinement et presque vulgarité ». (Ce « presque » est délicieusement aimable).
Cette machine tetralogico-scandinave, où il perdit le meilleur de ses qualités, c’est elle qui me rapprocha du compositeur.
On exécutait au Cirque d’Eté le Prélude du deux de Gwendoline ; il y a 40 ans de cela et je me souviens du concert, comme s’il avait eu lieu la semaine dernière ; Van Dyck ténorisa les Adieux de Lohengrin ; la pianiste Silberberg pleyela un concerto de Tschaïkowsky plutôt vaseux (puisse M. Stravinsky me pardonner ce blasphème) ; enfin Lamoureux dirigea, avec une sécheresse brillante, la page de Chabrier ; elle me fascina. Naïvement, je le proclamai dans mon compte-rendu, indigné contre un confrère — Kerst, je crois — qui, jugeant l’œuvre luxuriante à l’excès, reprochait au compositeur de « mettre trop de choses dans chaque mesure ». Soulevé d’une juvénile indignation je ricanais : « Dirait-on pas Ali-Baba écœuré par l’abondance des richesses amoncelées dans la caverne et qui ronchonnerait : « Trop de perles, trop de diamants ! ».
Joie inespérée ! Je reçus un billet désinvolte de Chabrier félicitant « le brave petit confrère de Lutèce » de ne pas se plaindre « que la mariée soit trop belle » et le remerciant de « cogner sur les Ali… Gaga ! »
Quelques jours après, je rencontrai mon indulgent correspondant à l’Opéra où sévissait la première du Cid ; précautionneusement, ne sachant s’il goûtait cette massenetterie, « enduite d’onguent mystique » a justement noté René Brancour, j’eus soin de ne parler à Chabrier que des interprètes, le beau Rodrigue de Rezské, l’émouvante Chimène Devriez, l’infante Bosmann qui ravissait les abonnés avec un Alleluia d’opérette et, éblouissante dans ses danses espagnoles, Rosita Mauri dont je fiançai le nom à celui de mon interlocuteur dans un quatrain latino-fumiste qui amusa mes lecteurs du Quartier Latin. En ce temps-là (1885), ils n’étaient pas difficiles :
Quand Rosita Mauri dont les grâces enchantent
Revint pour saluer les gens de l’Opéra,
Chabrier, pensif murmura.
« Mauri, tu ris, tes saluts tentent. »
La franchise de Chabrier ne me laissa pas ignorer ce qu’il pensait de cette partition, l’une des moins réussies de Massenet :
— Mon bonhomme, me dit-il, c’est de la sous-merde.
Cette parole définitive me donna le goût de la critique musicale.
Dans les Fourberies de Papa, où sa piété filiale me met en scène, considérablement embelli, Mlle Madeleine de Swarte invente une très curieuse profession de foi du « six » Georges Auric, au cours de laquelle il est question de Gounod, remis à la mode par les novateurs du dernier Dancing, les polytonaux désireux de dépasser les audaces d’Albéric Magnard qui, au dernier acte de Mercœur, partition d’un noble embêtement, faisait chanter des voix en si-majeur sur un accompagnement d’orchestre en mi-bémol.
Ce passage tout pétillant d’esprit s’intéresse surtout à la « Gounodyssée », histoire touchante et ridicule du séjour que fit à l’étranger, en temps de guerre, le musicien de Faust, retenu loin de sa patrie par une Circé anglaise, à laquelle il adressait des strophes enamourées mais vaseuses :
Je veux te dédier, cœur divin, Muse austère ( !)
Ces chants où j’ai parlé notre langue à tous deux.
Prends-les et donne leur ta voix qui, sur la terre,
Est un écho des cieux…
Pauvre Gounod sentimental et sensuel ! Jamais artiste d’esprit faible et de chair forte ne fut plus habilement chambré ! Longtemps, le plus longtemps possible, Georgina Weldon, secondée à merveille par son businessman de mari, employa tous les moyens imaginables, tous, sans exception, pour garder le Maître français chez elle, en Angleterre, pendant qu’il composait Polyeucte, dont elle se voyait déjà l’interprète.
La famille du Disparu se désolait. Les semaines se passaient, les mois…
A la fin, des amis dévoués franchirent le détroit, bousculèrent les obstacles accumulés et emmenèrent de vive force, pour le reconduire chez les siens, le séquestré par persuasion.
Aussitôt libéré, Gounod, avec cette merveilleuse inconscience d’enfant qu’il conserva toute sa vie, manifesta du soulagement, de l’allégresse même, mais point de remords. Et comme ses sauveteurs, avec des hésitations trop compréhensibles, discutaient sur la meilleure façon dont devait s’effectuer le retour de l’Enfant Prodigue, il s’écria, resplendissant d’optimisme :
— Ne vous faites donc pas d’inutiles soucis, mes amis, ma chère femme sait bien qu’à travers cette absurde aventure j’ai su lui garder un cœur inaltérablement fidèle !
Il le croyait. Il le croyait presque. Et les autres, abasourdis par ce « distinguo », ne trouvèrent pas un mot à répondre.
Sa rentrée au bercail n’eut rien de banal. Très émue au penser de revoir celui dont l’absence s’était si indécemment prolongée, Mme Gounod, dans son petit boudoir mélancolique, relisait la fable des « Deux Pigeons », rêveuse… Ah ! quand elle va le voir apparaître repentant, traînant l’aile et tirant le pié…
Du bruit, au dehors ; elle tressaille ; la porte s’ouvre toute grande, le voyageur entre, gai, rieur, ses grands yeux clairs illuminés de joie. Devant elle, qui joint ses mains tremblantes, il se campe fièrement et sa voix claironne :
— Ma chère amie, je te rapporte un torse qui n’a rien à se reprocher !
Assurément, les rigoristes peuvent trouver là quelque chose à reprendre ; ce caractère, d’une complexité déroutante, faute d’en avoir étudié les nuances d’assez près, des observateurs simplistes, souvent, ont incriminé sa bonne foi. Erreur de gens tout d’une pièce. Gounod changeait d’opinion plus vite que le commun des mortels, voilà tout.
En 1893, au Châtelet, Colonne dirigeait La vie du Poète, symphonie-drame résolument montmartroise de Gustave Charpentier. Installé dans une première loge, avec Guillaume Dubufe, Gounod donnait à voix haute des appréciations dont, placé aux fauteuils de balcon, juste au-dessous de lui, je ne perdais pas un mot. Au moment où, perçant les fanfares canailles du Moulin de la Galette, on entendit les cris de femme pâmée exigés par l’auteur, le maître proféra, sourcils froncés : « C’est ignoble ! » Une minute après, pas même, ravi par la courbe séduisante d’une phrase confiée aux violoncelles, il s’écria, plein de la même vigueur : « C’est splendide ! »
Manque de conviction ? Pas du tout ! Des convictions, il en avait à revendre, des convictions qui, je le répète, se succédaient avec une rapidité essoufflante. Ecoutez plutôt…
… Pendant qu’un journaliste commence à l’interviewer, on annonce « Mme de Granval », dont le nom arrache à Gounod une sourde exclamation agacée. Elle entre, un peu intimidée, son rouleau de musique à la main :
— Maître, c’est ma dernière œuvre. Ode mystique, ce que j’ai fait de moins mauvais. Si j’osais vous la soumettre…
— Voyons ça.
Il s’assied au piano, joue le prélude de l’Ode mystique, chante l’Ode mystique, loue l’Ode mystique.
— C’est bien, c’est très bien, c’est même sublime…
— « Sublime ! » Est-il possible, maître ?
— Oh ! je voudrais avoir écrit ça ! Cette progression est d’un émouvant ! Voyez, j’en pleure, mon enfant…
En effet, il pleure. L’enfant (55 ans), pleure aussi. Ils s’embrassent. Extasiée, elle sort, la tête dans les nuages.
La porte à peine refermée sur la triomphatrice, Gounod, essuyant ses cils encore emperlés de larmes, dit au reporter :
— Hein, mon petit, quelle raseuse !
Ce spontané aux impressions cabriolantes devait être, pour la calculatrice Weldon, une proie facile.
… Pouah ! Cette insulaire aux joues de bifteck cru, son accent cockney aurait suffi à m’en dégoûter, car la prononciation de Mary Garden, auprès de celle-là, eût paru d’une pureté tourangelle.[5] D’ailleurs, Mar-Nielka est la seule Anglaise qui interprète le répertoire français sans accent étranger. (Réclame non payée).
[5] J’aime encore mieux l’accent des norvégiens qui prononcent leur sk comme notre ch. Cette particularité m’est connue depuis le jour que j’entendis à St-Moritz un aimable jeune homme de Christiania dire à Suzanne de Calhas :
— Demain, j’aimerais skier avec vous.
Peu après la guerre de 1870, lorsque Georgina Weldon chanta l’oratorio biblique de Gounod, Gallia, elle faillit compromettre le succès de la Lamentation (rosalie sur batteries à douze-huit) en clamant « Djériousélem ! Djériousélem ! Reviens vers le Saeigneur ! ». C’était d’un comique navrant.
Je me rappelle une autre chanteuse britannique de moindre talent mais affligée d’un accent plus saugrenu encore, la première femme du tragédien Silvain. Longtemps avant que le glorieux sociétaire du Théâtre Français songeât à épouser la belle Louise Hartmann, l’anglaise voulut bien me régaler d’une romance sucrée, alors en vogue, cuisinée par la baronne Willy de Rothschild. O lord ! Je me mordais la langue pour ne pas rire, tandis qu’elle psalmodiait :
Si vous havez rien à me daïre.
Pourquoi venaïr auprès de moâ !
Son morceau terminé, la dame me fit part de cette observation judicieuse :
« N’est-ce pas une curieuse chaose, en vérité ? Quand je parle français, j’ai encore une petite accent étrangère, mais quand je chante, plous du tout ».
Excellent Silvain ! Aujourd’hui grave, grave, presque burgrave, il n’abandonne jamais son allure majestueuse ni son ton verni de majesté ; sur les registres des églises, aux mariages huppés comme aux enterrements chics, il fait suivre sa signature de la mention vénérable : « Doyen du Théâtre Français ».
Et il poussa un gros soupir lorsqu’il apprit le jour des obsèques de Paul Adam, que l’irrévérencieux Dranem, en apposant son nom sur la même page, s’était permis d’ajouter : « Doyen de l’Eldorado ». Le respect s’en va…
Ils devraient bien songer à « faire la retraite » lui et cet autre vieux Silvain barytonnant qui encombre l’Opéra depuis si longtemps sous le pseudo : Delmas.
Mais, à l’époque dont je parle, un aimable bohémianisme enjolivait son existence ; il prenait des absinthes (sans sucre), dont un vieil officier de l’armée d’Afrique eût admiré le tassement ; il jouait au baccarat jusqu’à ce que l’aurore — aux doigts gris — montrât son nez aux fenêtres de la salle de jeu ; il recevait la visite d’huissiers « parlant à sa personne » ; bref, il ne possédait pas encore la respectabilité qui, aujourd’hui, l’auréole.
Et pourtant, dans le courant de la vie quotidienne, déjà cet écervelé folâtre s’affirmait parfois tragédien, j’allais dire tragique.
Au Cercle de la Presse, la Veine, ce soir-là, refusait de favoriser l’artiste, trop aimé des femmes pour avoir beau jeu. Le hideux Albert Wolff était en banque et passait, passait, plus que ne passeront, n’en déplaise à la Marquise, Racine et le café. Rasé comme un ponton, Silvain tira de la poche où elles se cachaient ses deux dernières thunes, les jeta sur le tapis vert avec une amère désinvolture, prit la main.
— Cartes ? proposa l’eunuque du Figaro.
— Voui.
Silence d’angoisse. On aurait entendu voler un nouveau riche (il y en a eu toujours). Au joueur infortuné, qui avait 5, le banquier envoya, sans pitié, un autre 5.
Alors, un rugissement sortit du sein de l’acteur ; il empoigna d’une main frémissante ses cheveux en sueur et s’écria, très Boulevard-du-Crime :
— Malédiction ! Je suis damné !
Vive sensation. Je m’enfonçais mon mouchoir dans la bouche pour ne pas pouffer ; un hideux sourire voltigea sur les traits du boche Albert Wolff, et les valets de pied eux-mêmes se tordirent.
… En ce temps-là, Silvain incarnait Mathan dans Athalie, panne classicobiblique qu’il enlevait tambour-mathan, sans négliger pour si peu ses occupations d’oiseleur subtil et de pisciculteur consommé, non plus que ses fonctions de mécanicien sur le petit vapeur qui portait sa célébrité d’amiral d’eau douce de Mantes à Nogent.
Un de ses plus assidus commensaux, Armand Silvestre, l’a noté sans rancune : « Il n’est aucun de nous, les poètes ses amis, qu’il n’ait tenté de noyer dans la Seine ».
Si ce tragédien naufrageur s’avérait, pour les porte-lyre qui fréquentaient sa maison de campagne, un redoutable metteur en Seine, il ne me jugea digne, moi, infime prosateur, que d’une immersion dans un affluent de son fleuve favori, plongeon effectué à l’aide d’un simple bateau à rames.
Date inoubliable ! C’est la veille de la première du Prince d’Aurec que ce moderne Carrier s’efforça de me rayer du nombre des vivants. « Je rame comme personne », assurait-il. Comme personne, effectivement. En quelques coups d’aviron, son canot avait la quille en l’air et moi la tête en bas, dans la Marne. On me repêcha ; on m’affubla, pendant que mes vêtements séchaient, d’une jupe et d’un corsage appartenant à la compagne (peut-être morganatique) de Silvain, la chanteuse anglaise qui sopranisait : « Si vous havez rien à me daïre ». Encarnavalé de la sorte, je promenai mes rêveries sur le bord de la rivière qui avait failli m’engloutir…
Un chuchotement de voix étouffées mit mon songe en fuite ; redescendu sur terre je m’aperçus soudain qu’une foule curieuse se pressait autour de moi, une foule d’indigènes en train de contempler avidement cette femme à barbe dont la vue ne coûtait rien. Effrayé par ce succès inattendu, je me réfugiai dans la villa de Silvain avec une hâte qui jeta ses habitants dans la jubilation. Armand Silvestre, surtout, torchonnait vigoureusement ses yeux de topaze brûlée d’où coulaient des larmes heureuses.
Pourtant, il était d’un caractère plutôt grognon, cet auteur gai ! Je me le rappelle renfrogné — un trop petit nez au retroussis populacier dans une face bourrue salie par une barbe en désordre — geignard, jaloux du succès de ses confrères, et surtout blessé au vif, inguérissablement, par le renom de « rigolo » que lui assuraient, parmi les voyageurs de commerce, les gaillardises dont il emplissait le Gil Blas.
Gaillardises ? Le mot est insuffisant. Au vrai, ces grossiers récits de « Toto Laripète », ces histoires de corps de garde prodiguées par « Lekelpudubek », finissaient par verser dans la scatologie. N’insistons pas sur ce conteur à gaz.
N’insistons pas davantage sur le goût manifesté par cet adorateur du dieu Crepitus et de la Vénus Callipyge pour les dondons ventripotentes ainsi que mégalofondamentales.
Dans sa maison d’Asnières, de quatre heures du matin à midi, sans jamais prendre un jour de repos, il entassait feuillets sur feuillets, toujours à court d’argent pour alimenter ses nombreux ménages, bien que sa basse littérature lui rapportât des sommes élevées.
A dessein de se faire pardonner par les lettrés cette prose commerciale, dont il détestait qu’on lui parlât, Armand Silvestre limait avec application des strophes d’un mysticisme malingre, « strophuleuses », si l’on peut dire, qu’il se désolait de voir bafouées par les jeunes, tous hostiles à ces bondieuseries sans conviction, religiosité en « Christocale » selon le mot de Chose… ou de Machin peut-être.
Chez Silvain, ce jour-là, je parlais à cet ex-polytechnicien (car il appartint à l’Ecole comme Sully Prud’homme, Marcel Prévost, Michel Corday, Estaunié, etc.), des préférences qu’il accordait, en ses écrits, aux grosses dames confortablement capitonnées. Je réussis à l’exaspérer. Il me cria : « Mais je place au-dessus de tout la gracilité tanagréenne ! Vous ne me croyez pas ? La preuve, c’est que ma meilleure amie est mince comme une liane, vous la connaissez ; c’est Madame A… ».
Tout à trac, il me lâcha le nom d’une chanteuse effectivement aussi maigriotte que son autre amie, Madame Cl. L… était grassouillette. Elle était mariée (Elle l’est encore). La goujaterie de cette révélation me suffoqua.
— Hé bien, fis-je pour toute réponse, vous qui prétendez toujours que Wagner était un mufle avec les femmes !
Car, en ce temps-là, wagnérien militant, j’enrageais des incessantes attaques dirigées au nom du lyrisme toulousain par ce librettiste de Joncières et de Coquard, Dioscures de la platitude, contre le Titan de Bayreuth. Debussy ne m’avait pas encore démontré l’urgence de libérer l’Art français, l’art des Couperin et des Rameau, captif de la Muse germanique, « l’écrasante matrone » stigmatisée par Aurel.
Et puis, on ignorait les cubistes musicaux dont les cuisantes trouvailles relèguent dans le domaine du pompiérisme ce que nous regardions alors comme des hardiesses, par exemple la série d’intervalles de septième réalisée par le ténor et le soprano dans le duo de Tristan. Pauvre Wagner, aujourd’hui décrété « fadasse » par ces acrobates éphémères que vont bientôt remplacer de nouveaux sauteurs, car un clown chasse l’autre.
Bah ! Laissons dire. Ils restent splendides, l’Hymne tristanesque du Désir inassouvi dont l’Ouvreuse, documentée par son vieux complice Alfred Ernst, célébrait le lyrisme lyriquement : « Des tendresses palpitent, des fièvres s’allument, une confusion de douleur et de ravissement, de désirs, d’appels, d’étreintes, grandit, lente et formidable, sous les ondes toujours renouvelées de la mélodie… »
Et les Meistersinger ! En dépit du sâr Joséphin Péladan, contempteur de cette œuvre « trop gaie » et de Camille Bellaigue qui, trop féru du joli pour aimer le beau, lui reprocha l’absence de rythme ( !) et de tonalité ( !), quel wagnérien, même converti aux doctrines modernes, resterait insensible à la rêverie de Sachs dans la nuit où flotte la senteur grisante des jasmins ? Et le finale populaire… Quand j’entendis pour la première fois, jaillissant à l’apparition du poète, cette grandiose floraison vocale qui monte, s’élargit, se balance, « Wach auf »… ah ! Dieu ! mon vieux cœur en frémit encore !
Victor Hugo prétendait admirer Shakespeare comme une brute. J’aime Wagner comme un garde républicain, oui, le garde républicain du Cirque d’Eté qui, un dimanche, au promenoir, tourneboulé par le prélude de Tristan me confia : « Monsieur, quand j’entends ça, je me fous à rêver ».
… A Bayreuth, ce n’était pas trop de toutes ces splendeurs pour faire accepter aux pèlerins l’abomination de la camelote wagnérienne entassée dans les vitrines ; Ferdinand Hérold contemplait, horrifié, des pantoufles-Parsifal où le père de Lohengrin, au point croisé, s’agenouille devant la sainte Lance ; Maurice Renaud, baryton inégalé, acheta une pipe commémorative portant, sur le fourneau, un portrait du maître entre deux mentions ; en haut : Richard Wagner ; en bas : injutable.
Plus odieuse encore, la suffisance germanique, faite d’orgueil et d’ignorance, convaincue (malgré l’affirmation contraire nettement proclamée par le maître) que des cerveaux latins, par conséquent superficiels, ne pourront jamais comprendre la profondeur de la musique allemande. Cette morgue niaise, qui sévissait dans tout le « Reich », n’épargnait pas Wahnfried, domaine de Mme Cosima Wagner — maigre visage austère, illuminé d’intelligence, grand nez en anse… ce qu’un irrespectueux fumiste (ne me demandez pas son nom) appelait « l’anse de Bülow ».
Cocasse Wahnfried ! Portier d’opérette en uniforme vert, feutre calabrais et boucles d’oreilles ; quatre cents portraits du compositeur cachant les murs ; scènes du « Ring » ignoblement peintes, orgue américain à tuyaux dorés d’un goût… chicagrotesque ; et puis, au buffet, sardines à l’huile et fraises servies sur la même assiette !
Pour une artiste de goût comme Mlle de Ahna, qu’épousa plus tard Richard Strauss, combien de chanteuses s’affublaient de costumes invraisemblables ! Je vois encore la stupeur du sympathique Jacques Durand, le grand éditeur de musique, contemplant au deux de Parsifal l’opulente Materna qui arborait, pour interpréter la magicienne Kundry, une affolante toilette de soirée à la mode d’il y a 35 ans. Le peintre Clairin ricanait : « Elle a oublié son éventail ! »
En juillet 1892, Bayreuth représentait Tannhaeuser, pour faire rougir les Français, très nombreux cette année, du crime commis par leurs pères, siffleurs de Wagner sous le Second Empire… Delicta majorum immeritus lues… A Wahnfried, une amie de la comtesse Gravina entreprit de me persuader que cette œuvre de jeunesse (1845) était aussi belle que Tristan. Je lui ris au nez. Alors, l’agaçante mélomane se rabattit sur l’exécution, prétendant que nul orchestre au monde n’en pouvait donner une aussi magistrale, aussi impeccable, aussi…
— Ce n’est pas mon avis, interrompis-je, le nez plein de moutarde. Que Grüning détonne alors que, terrassé par le repentir, il chante étendu tout de son long par terre, cela prouve seulement que la position du ténor couché n’est pas favorable à la bonne émission de la voix, mais l’orchestre, votre fameux orchestre ! Les trombones, hier, ont mugi le thème des Pèlerins si lentement que les violons, effarés, en ont saboté leur dessin descendant…
— Och ! fit-elle, c’est vrai… Mais je ne croyais pas qu’un Français cette faute remarquer pouvait !
— Sans blague ? mais dans mon pays, Madame, nous sommes tous comme ça.
Mon chauvinisme cherrait un peu.
En dépit de mes affirmations tranchantes, la France comptait un fort lot d’irréductibles (qui a dû grossir depuis la guerre), butés comme les manifestants lohengrincheux qui tapagèrent dans la rue en mai 1887 et en septembre 1891, toujours prêts, au nom d’un patriotisme fourvoyé, à dépecer le plus innocent passage du Ring, comme des bêtes cruelles, sans autre forme de procès.
Feu Henry Maugis a même composé, sur ces animaux pleins de rage, une fable dont, malheureusement pour la littérature française, je n’ai retenu que le titre : Le loup et l’anneau (du Nibelung).
Sans manifester contre la Tétralogie aucune hostilité préconçue, Mlle Amélie Bouchaut, plus connue sous le nom de Polaire, me parut toujours, en dépit de ses études musicales prolongées, au Café-Concert, réfractaire — comme une brique — à la musique de Richard Wagner.
On n’a jamais pris au sérieux le chapitre de Claudine s’en va dans lequel cette frémissante artiste, de passage à Bayreuth, opine que l’Œuvre d’Art de l’Avenir, pfutt, « Y a pas de quoi se taper le derrière par terre » et que, du reste, Van Dyck, le « gonze poilu » chargé du rôle de Parsifal lui a bel et bien chipé un jeu de scène. Cependant, les auteurs du roman n’ont guère exagéré… En tous cas, voici un souvenir personnel :
En 1902, l’Opéra annonçait Siegfried, presque inconnu en France. Comme on s’arrachait les places, Polaire me déclara que sa présence, à cette solennité artistique, s’imposait. Je l’emmenai donc dans le monument Garnier, où elle pénétrait pour la première fois de sa vie. A son entrée, toutes les jumelles convergèrent vers elle qui ne parut pas s’en apercevoir. Henri de Curzon haussa légèrement les épaules. Elle s’assit et le rideau se leva.
Un instant divertie par le rythme saccadé du chant, presque parlé, de Laffite, Mime pittoresquement cauteleux, la créatrice de Claudine aux Bouffes-Parisiens éprouva bientôt (comme les « quat’z’hommes accompagnés d’un caporal » de la chanson) les indéniables symptômes d’un embêtement général. Elle lutta vaillamment, mais pendant la scène de la Forge, elle me confia, d’une voix découragée :
— Vrai, Willy, ce que ça dure, cette histoire-là !
— C’est beau…
— Peut-être, mais il y en a trop ! La seule chose qui me console, c’est de penser à la téterre que doit faire le pauvre type qu’on chahute dans ce panier.
— Quel type ? Quel panier ?
— Là haut, tenez, au bout de mon doigt. Vous ne connaissez donc pas la pièce ? Reszké tire la ficelle pour le secouer. Et aïe donc !
— Mais, bon Dieu, ce que vous prenez pour un panier, c’est le soufflet de la forge !
— Pas possible ! Vous êtes sûr que c’est un soufflet ? Ben, fallait le dire… Vous m’espliquez jamais rien ; alors, je m’embête.
— Comment ? Vous vous embê…
— Pour sûr ! Je vais me faire la paire et rentrer vivement chez moi, sans quoi, je m’endormirais.
— Dormez, ça n’a aucun inconvénient.
— Pensez-vous ! Cette sale musique m’a enrhumée du cerveau, de sorte que la moindre des choses que je pioncerais, pan ! je serais fichue de ronfler. Ça vous ferait remarquer. Je me trotte. Bonsoir. Sans rancune. Embrassez Colette de ma part.
— Non, Polaire, non, je vous en prie, ne partez pas maintenant, il faudrait déranger vingt personnes, patientez encore un instant, l’acte va être fini… Tenez, écoutez l’orchestre, c’est superbe, ce passage-là. Vous ne trouvez pas ?
Loyalement, remplie d’une bonne volonté touchante, elle écouta les violons qui, sous la direction de Taffanel, chantaient, chantaient… Mais, après dix secondes, secouant sa tête aux courtes boucles brunes, elle dit avec un peu de dégoût, les doigts écartés, comme une petite fille qui se serait poissée de confitures (ou d’autre chose) :
— Pouah ! Ça doit être plein de dièzes !
*
* *
Le lendemain, comme elle souffrait encore d’un reste de wagnérite, je lui contai des anecdotes sur Silvain ; j’en connaissais beaucoup.
L’histoire de la pêche dissipa son reliquat de migraine, une belle histoire, mais qu’il faut entendre narrer par le « monstre » lui-même.
Il venait de pêcher une carpe si dodue que, ravi, il s’écria :
— Y a pas, faut que je l’embrasse !
Hélas ! la carpe, qui n’aimait pas ces manières-là, ferma ses lèvres pinçantes sur le nez du tragédien ; tout de suite il s’indigna :
— La rosse ! Elle m’a mordu ! Elle a osé me mordre !… Eh bien, pour la punir, je vais la ref… à l’eau.
Et il le fit.
J’ai lu, dans un conteur de fables, qu’un autre artiste du Théâtre Français apprit (forcément par une lettre d’ami intime) que sa femme le trompait avec un camarade de la Comédie. Il manda la coupable :
— Je sais tout !
— Grâce !… Grâce !…
Elle se traîne à ses genoux. Lui, les lèvres crispées d’un amer sourire, mâche ses mots avec une lenteur dégoûtée comme de la chewing-gum sentant le moisi.
— Il faut que tu aies de singuliers goûts pour t’acoquiner avec un individu si totalement démuni de talent !
— Pardon !… Pardon !…
— Tu n’as qu’un moyen pour te faire pardonner, misérable créature…
— Je l’accepte d’avance… Dis vite…
— Ecoute… Demain, tu inviteras ton complice à déjeuner.
— Ici ?
— Ici, bien entendu. Au dessert, je lui dirai devant toi qu’il est un gaillard sans aucune délicatesse et j’ajouterai que si jamais il recommence…
— Eh bien ?
— Eh bien, je ne l’inviterai plus !
Quant à l’histoire de la chemise de nuit, je me déclare incapable de l’exposer d’une façon admissible. Il n’est pas donné à tout le monde de palabrer décemment à propos de ces lingeries intimes. Comme le disait Raymond Roussel :
— Non « liquette » omnibus…
Car l’auteur des Impressions d’Afrique et de l’Etoile au front est un pense-sans-rire.
*
* *
A la Comédie-Française, on souffle peu dans les clés forées, constate l’auteur de Retours à pied. Pourtant, en janvier 1925, de violents coups de sifflet accueillirent le doyen, « ce vieillard au crâne de brique, au ventre turgescent, aux jambes molles et à la voix refoulante », comme le représente Henri Béraud en une esquisse dont je supprime quelques traits qui pourraient sembler malveillants.
CHAPITRE VII
Roueries de Degas. — Bonnat compare les critiques d’art aux cochons. — La mauvaise foi de M. Jacques Blanche. — Les Manchettes de Moréas, sa métrique, sa griserie. — Mendès, machiavel en tous genres. — Mots acides de Moreno.
Ce jour-là, le bougon Degas causait avec moi, fort aimablement, (une fois n’est pas coutume) en sortant de l’atelier du peintre Mathey, son dénicheur de dessins d’Ingres, chez qui nous nous étions rencontrés. Guillaume Apollinaire nous aperçut, descendit la rue de Rome derrière nous et, dès que je fus seul, me rejoignit pour m’entretenir longuement du Maître — ce n’est pas Mathey que je veux dire — friand de détails, en vue d’un article peut-être…
Je lui répétai une anecdote que je tenais de Louis Vauxcelles, critique d’art éclairé, à qui je reproche seulement un excès d’indulgence pour cet odieux arriviste de Jacques Blanche, peintre infecté de snobisme, littérateur ridicule et bavard fécond en commérages toxiques.
C’était à Dieppe, Degas se mit à crayonner le portrait de Walter Sickert et celui-ci, qui avait endossé son pardessus négligemment, voulut en rabaisser le col.
— Laissez, laissez, s’écria le peintre, c’est mieux ainsi.
Ludovic Halévy qui entendait ce dialogue murmura :
— Degas préfère toujours l’accident.
— Mon cher, s’écria Guillaume, épanoui, pour ce mot si intelligent, je donnerais toutes les Petites Cardinal… que je n’ai pas lues, d’ailleurs.
La lucide malveillance de Degas n’épargnait personne. A l’Hôtel des Ventes, voyant exposées des terres cuites de Carpeaux, il les bafoua sans miséricorde et comme j’essayais de plaider pour quelques bustes, louant avec timidité l’adresse du sculpteur : « oh ! renchérit le vieux peintre, on ne peut pas le nier, c’est dégoûtamment habile ! »
Devant un portrait de Carrière, il scandalisa Jean Dolent, féru de ces tendres pénombres, en ricanant : « On dirait des cervelles au beurre noir. »
Chacun sait combien les artificielles somptuosités de Gustave Moreau, chères aux littérateurs, le choquaient : « Ces olympiens cossus ont vraiment trop de chaînes de montres ! »
Mais surtout son hostilité se déchaînait contre le richissime Isaac de Camondo, qui avait réuni à grands frais les plus célèbres œuvres du maître dans son hôtel — Eau et Degas à tous les étages. — Il refusait d’aller les voir chez leur nouveau propriétaire. Il affectait de s’en désintéresser. Et pourtant…
Ce Camondo m’avait prié de visiter sa galerie de tableaux, non pour connaître mon avis dont il se souciait peu, avec raison, mais pour me recommander son amie de l’Opéra, Mme Marcy, Sieglinde plutôt faiblarde. Degas l’apprit et vint m’interviewer, sans en avoir l’air.