BIBLIOTHÈQUE
DE L’ARMÉE FRANÇAISE
PUBLIÉE PAR ORDRE
DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
SOUS LA DIRECTION
DU MINISTRE DE LA GUERRE
PAR LES SOINS DE M. CAMILLE ROUSSET
HISTORIOGRAPHE DU MINISTÈRE DE LA GUERRE

12030. — PARIS, TYPOGRAPHIE LAHURE
Rue de Fleurus, 9

BIBLIOTHÈQUE DE L’ARMÉE FRANÇAISE

XÉNOPHON

EXPÉDITION
DES DIX MILLE

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1872

AVERTISSEMENT

Xénophon a inscrit en tête de son livre le mot grec Anabasis, qui veut dire marche ascendante, marche en avant ; c’est précisément l’opposé de cet autre titre adopté généralement par les modernes : Retraite des Dix mille. En proposant d’y substituer celui d’Expédition des Dix mille, nous faisons œuvre de conciliation, puisque la marche en avant et la marche en retraite s’y trouvent également comprises. Il est vrai qu’on pourrait nous chercher chicane sur ce que le corps expéditionnaire était d’environ treize mille hommes au départ ; mais comme il n’était plus guère que de huit mille cinq cents au retour, à Cérasonte, et qu’il diminua encore depuis cet endroit-là, il nous semble que le chiffre de dix mille est une bonne moyenne.

Quoi qu’il en soit, et sous quelque titre qu’il se produise, le livre de Xénophon est justement compté parmi les classiques de la guerre ; il en est le premier dans l’ordre des temps, et peut-être à tous les points de vue. L’auteur de l’Anabase est un maître dans l’art de conduire les soldats.

Xénophon était Athénien, du bourg d’Erchios ; on ne connaît pas bien la date de sa naissance, mais on la rapporte aux environs de l’année 445 avant notre ère. Il reçut la forte éducation, physique et intellectuelle, qu’on donnait à la jeunesse de son pays et de son temps. Il suivit des cours d’art militaire, comme il s’en faisait alors dans les principales villes de la Grèce. Enfin, pour achever le développement de ses facultés morales, il eut le bonheur de rencontrer Socrate.

Vers l’âge de dix-huit ans, il commença de servir dans la milice des péripoles, qui étaient chargés de garder les environs d’Athènes. Deux ans plus tard, on le trouve dans l’armée active. Blessé au combat de Délium où les Athéniens furent battus par les troupes de Thèbes, il fut sauvé par Socrate, qui le prit sur ses épaules et l’emporta loin du champ de bataille.

La guerre du Péloponèse ayant pris fin, et Athènes ayant succombé sous les coups de Sparte, Xénophon se laissa persuader par un ami, le Béotien Proxène, d’aller chercher fortune auprès du second fils de Darius II, Cyrus le jeune, qui gouvernait la plus grande partie de l’Asie Mineure. Après la mort de Darius et l’avénement de son fils aîné, Artaxercès Mnémon, au trône de Perse, Cyrus résolut de disputer la couronne à son frère ; il leva des troupes, appela des auxiliaires grecs, et partit. Alors commença, en 401, cette expédition des Dix mille où Xénophon, d’abord simple volontaire, s’éleva bientôt au premier rang, et dont il a écrit l’histoire.

Quand il revint à Athènes, Socrate était mort ; une démocratie jalouse, inquiète, poursuivait de ses soupçons les meilleurs citoyens. Xénophon fut accusé de laconisme, c’est-à-dire de sympathie pour Sparte et d’inclination vers un gouvernement aristocratique, comme celui que Lycurgue avait fondé en Laconie ; il fut condamné à l’exil. Agésilas lui donna une généreuse hospitalité ; les liens d’une amitié solide unirent ces deux fameux hommes de guerre. Enfin, Xénophon se retira dans l’Élide, auprès d’Olympie, à Scillonte, où se termina, après quelques autres vicissitudes, sa longue carrière ; il avait plus de quatre-vingt-dix ans quand il mourut, en 354.

Xénophon a beaucoup écrit et sur beaucoup de sujets. Les Mémoires sur Socrate et l’Apologie de Socrate sont des monuments incomparables pour l’histoire du grand réformateur de la philosophie. Le Gouvernement des Lacédémoniens et le Gouvernement des Athéniens nous font bien connaître le caractère politique des deux peuples et l’antagonisme de leurs institutions. Le Commandant de la cavalerie et le traité de l’Équitation nous ramènent vers l’art militaire qui tient une si grande place dans les ouvrages historiques de Xénophon : les Helléniques ou Histoire Grecque, suite donnée par lui au chef-d’œuvre inachevé de Thucydide, l’Anabase, la Vie d’Agésilas, et jusque dans cette Cyropédie ou Éducation de Cyrus, qui est cependant, comme on l’a justement remarqué, bien plutôt une œuvre d’imagination qu’une histoire.

Nous n’avons nommé que les principaux écrits de Xénophon ; le premier de tous, le plus achevé, le plus populaire, et nous ne saurions trop le redire, le plus digne de l’être, c’est l’Expédition des Dix mille.

La traduction qu’on va lire est due à la plume exercée de M. Eugène Talbot. Vers la fin du dernier siècle, un officier général, le comte de La Luzerne, qui fut ministre de la marine sous Louis XVI, avait consacré à l’étude du livre de Xénophon la passion d’un ami des lettres anciennes et l’intelligence d’un homme du métier. M. Talbot a profité utilement de son précieux travail.

En s’appliquant à faire connaître à leurs contemporains les principales œuvres de l’antiquité Grecque et Romaine, les traducteurs du XVIIe et du XVIIIe siècle se préoccupaient plus d’être compris que d’être exacts. C’est ainsi que, pour les magistratures, les fonctions civiles et militaires chez les anciens, ils cherchaient des équivalents chez les modernes ; il paraît que des termes tels que ceux de colonel, de mestre de camp, et d’autres de même sorte, attribués aux chefs militaires d’Athènes où de Rome, ne choquaient pas alors les lecteurs. De notre temps on est plus difficile ; mais on risque de tomber dans l’excès contraire. Comme on se défie des équivalents qui ne peuvent jamais être en effet d’une exactitude parfaite, on introduit simplement dans la traduction les dénominations grecques où latines, en leur donnant tout au plus une désinence française : hoplites, peltastes, gymnètes, etc. Cela demande cependant quelque explication. Le plus souvent, pas toujours, on fait une note ; mais l’inconvénient des notes est qu’une fois données, on ne les reproduit plus d’ordinaire, tandis que les termes qui intriguent le lecteur se représentent au contraire assez fréquemment et le forcent à rechercher, non sans peine, feuillet par feuillet, l’explication unique à laquelle il a plus d’une fois besoin de recourir.

Au lieu de notes, nous avons cru devoir placer, dans cet Avertissement même, quelques éclaircissements sur un certain nombre de termes grecs laissés, par principe d’exactitude, dans cette traduction.

L’hoplite, chez les Grecs, était le fantassin armé de toutes pièces, casque, cuirasse, cnémides ou jambières, grand bouclier qui couvrait tout le corps, depuis le cou jusqu’aux pieds, longue pique ou sarisse, épée. Les hoplites composaient le fonds de l’infanterie grecque, quelque chose comme notre infanterie de ligne.

Le peltaste, ainsi nommé de son bouclier, ou pelte, beaucoup moins grand que celui de l’hoplite, était armé plus légèrement ; au lieu de cuirasse, il avait seulement une lame d’une certaine largeur, en fer ou en cuivre, autour de la taille ; point de cnémides ; au lieu de la sarisse, un javelot ou tout au plus une demi-pique. Les peltastes étaient de l’infanterie légère.

Sous les termes de psiles, de gymnètes, il faut entendre une infanterie encore plus légère, sans armure défensive, sans bouclier même, prompte à la course, faite pour escarmoucher, en un mot des tirailleurs. Les frondeurs, les archers, ce qu’on nommait en général les gens de trait, appartenaient à cette catégorie.

Les skeuophores étaient les porteurs ou conducteurs de bagages.

La formation des troupes, du moins au temps de Xénophon, se faisait d’après l’ordonnance lacédémonienne, parce que alors Lacédémone, étant victorieuse, donnait le ton militaire au reste de la Grèce. Cette ordonnance différait beaucoup de l’ordonnance macédonienne qui lui succéda, et quoiqu’on trouve les mêmes termes dans l’une et dans l’autre, on doit les entendre dans des sens différents.

Ainsi, dans l’ordonnance macédonienne, le lochos ou loche n’est qu’une file de la phalange, de huit à seize hommes au plus : dans l’ordonnance lacédémonienne, le loche est un corps de cent hommes, quelque chose comme une de nos compagnies d’infanterie ; de sorte que le lochage, ou chef de loche, qui, chez les Macédoniens, ne se trouvait être qu’un sous-officier, nous dirions volontiers un sergent, était, chez les Spartiates, comme un capitaine chez nous. On verra dans l’Expédition des Dix mille, les lochages jouer un rôle considérable.

Les hypolochages peuvent être considérés comme des lieutenants.

Le loche se partageait en deux pentécosties, ou sections de cinquante hommes, commandées par des pentécontarques, et la pentécostie, en deux énomoties, de vingt-cinq hommes chacune, sous les ordres d’un énomotarque.

Quatre loches, et quelquefois davantage, étaient réunis sous le commandement d’un stratége qui était comme un colonel. Le taxiarque était un stratége, sous un nom différent. L’hypostratége était en quelque sorte un lieutenant-colonel.

En allant au combat, les troupes grecques entonnaient le péan, qui était un chant militaire et religieux, et invoquaient Ényalius, c’est-à-dire Mars, dieu de la guerre, sous un de ses surnoms.

Dans l’armée d’Artaxercès, on voit figurer les doryphores ou porte-lances, qui formaient la garde du Grand Roi — c’était ainsi qu’on appelait le roi de Perse, — et les gerrophores qui prenaient leur nom du bouclier tressé en osier, ou gerre, qu’ils portaient.

Dans la marine, les triérites étaient les rameurs ou matelots d’une trirème, galère à trois rangs de rames, commandée par un triérarque.

Les navires à cinquante rames s’appelaient des pentécontores ; à trente rames, des triacontores.

Le terme d’épibates désignait les matelots en général.

Dans les villes auxquelles Sparte avait enlevé leur autonomie, elle envoyait un harmoste ou gouverneur, revêtu de tous les pouvoirs civils et militaires.

Un comarque était un chef de village, une sorte de maire rural.

Il y aurait peut-être quelques autres explications à donner encore, mais nous nous bornons à celles-ci, ne voulant pas fatiguer le lecteur, sous prétexte de lui être utile.

C. R.

XÉNOPHON

EXPÉDITION DES DIX MILLE.

LIVRE PREMIER

CHAPITRE PREMIER

Des causes de la guerre entre Cyrus le jeune et Artaxercès. Cyrus se prépare à la lutte.

Darius et Parysatis eurent deux fils : l’aîné, Artaxercès, le plus jeune, Cyrus. Darius étant tombé malade et sentant sa fin approcher, voulut avoir près de lui ses deux fils. L’aîné se trouvait là ; Cyrus fut mandé par son père des gouvernements dont il l’avait fait satrape, en le nommant aussi général de toutes les troupes campées dans la plaine du Castole. Cyrus vint donc, accompagné de Tissapherne, qu’il croyait son ami, et suivi de trois cents hoplites grecs que commandait Xénias de Parrhasie.

Darius meurt : Artaxercès lui succède. Alors Tissapherne accuse Cyrus auprès de son frère de tramer contre lui. Artaxercès le croit, et fait arrêter Cyrus, pour le mettre à mort. Leur mère, à force d’instances, fléchit le roi, et obtient que Cyrus soit renvoyé dans son gouvernement. Cyrus, tout ému du danger et de l’affront, s’en va et songe aux moyens de ne plus dépendre de son frère, mais, s’il peut, de régner à sa place. Parysatis, leur mère, favorisait Cyrus, qu’elle chérissait plus que le roi régnant Artaxercès. D’ailleurs, quiconque venait de chez le roi auprès de Cyrus, il le changeait si bien, qu’au départ on avait plus d’amitié pour lui que pour le roi ; et il mettait tous ses soins à ce que les Barbares qui étaient à son service devinssent de bons soldats et dévoués à sa personne.

En même temps, il lève des troupes grecques le plus secrètement possible, afin de prendre le roi tout à fait au dépourvu. Voici comment eut lieu cette levée. Dans toutes les villes où il entretenait garnison, il ordonna aux commandants d’enrôler le plus grand nombre possible des meilleurs soldats du Péloponèse, sous prétexte que Tissapherne en voulait à ses places. En effet, les villes ioniennes avaient été jadis à Tissapherne, le roi lui en ayant fait présent ; mais toutes, sauf Milet, s’étaient rangées du parti de Cyrus. Or, à Milet, Tissapherne, pressentant que les habitants avaient également l’intention de passer à Cyrus, fit mourir les uns et bannir les autres. Cyrus accueille les bannis, assemble une armée, assiége Milet par terre et par mer, et tâche d’y faire rentrer ceux qui en avaient été exilés. C’était pour lui un nouveau prétexte de lever des troupes. Puis il envoie prier le roi de lui donner ces places, à lui, son frère, plutôt qu’à Tissapherne. Leur mère appuie cette demande, en sorte qu’Artaxercès, loin de soupçonner le piége qu’on lui tend, se figure que Cyrus ne fait tous ces armements dispendieux que contre Tissapherne. Il n’est pas même fâché de les voir en guerre, Cyrus lui envoyant les tributs prélevés sur les villes que Tissapherne avait eues en son pouvoir.

Une autre armée se levait pour Cyrus dans la Chersonèse, vis-à-vis d’Abydos ; et voici comment. Cléarque était un réfugié lacédémonien. Cyrus, s’étant mis en rapport avec lui, le prit en affection, et lui donna dix mille dariques[1]. Cléarque emploie cette somme à lever des troupes, se met en campagne, sort de la Chersonèse, marche contre les Thraces qui habitent au-dessus de l’Hellespont, et rend de si grands services aux Grecs, que les villes de l’Hellespont se cotisent afin de lui envoyer des vivres pour ses armées. C’était là un second corps de troupes entretenues secrètement pour le service de Cyrus.

[1] Environ 180,500 francs.

Aristippe de Thessalie était son hôte. Persécuté dans sa patrie par les gens du parti opposé, il vient trouver Cyrus, lui demande environ deux mille mercenaires, avec trois mois de paye, pour être en état de triompher de ses adversaires politiques. Cyrus lui donne jusqu’à quatre mille hommes, avec une paye de six mois, et le prie de ne point s’accommoder avec ses adversaires, qu’ils n’en aient conféré tous deux. Ce fut un troisième corps entretenu secrètement en Thessalie.

Proxène de Béotie, son ami, reçut ordre de lui d’arriver avec le plus d’hommes possible, sous prétexte de marcher contre les Pisidiens, vu que ces Pisidiens infestaient son territoire. Sophénète de Stymphale et Socrate d’Achaïe, ses hôtes, reçoivent également l’ordre d’arriver avec le plus d’hommes possible, comme pour faire la guerre à Tissapherne avec les bannis de Milet. Tous exécutent ce qu’il a prescrit.

CHAPITRE II

Marche de Cyrus. — Tissapherne découvre au roi les projets de son frère. — Entrevue de la reine Épyaxa et de Cyrus. — Grande revue. — Suite de la marche. — Arrivée à Tarse. — Conférence de Syennésis, roi de Cilicie, et de Cyrus.

Quand il croit le moment venu de s’avancer vers les hauts pays, il prétexte qu’il veut chasser complétement les Pisidiens de son territoire ; et il rassemble, en vue de ce faux projet, toutes les troupes grecques et barbares de la contrée. Il ordonne à Cléarque de venir avec toutes ses forces ; à Aristippe, de s’arranger avec ceux de sa patrie et de renvoyer l’armée qu’il a ; à l’Arcadien Xénias, qui dans les garnisons commandait les troupes étrangères, de venir le joindre avec tous ses hommes, sauf ceux qui seraient nécessaires pour la garde des citadelles. Il rappelle de devant Milet les troupes de siége, et ordonne aux bannis de se joindre à elles, leur promettant que, s’il réussit dans l’expédition qu’il médite, il ne désarmera point qu’il ne les ait rétablis dans leur patrie. Ils obéissent avec plaisir, car ils avaient confiance en lui, prennent les armes et le joignent à Sardes. Xénias, après avoir fait sa levée dans les villes, arrive à Sardes avec près de quatre mille hoplites ; Proxène entre, suivi de quinze cents hoplites et de cinq cents gymnètes ; Sophénète de Stymphale amène mille hoplites, et Socrate d’Achaïe, cinq cents ; Pasion de Mégare, sept cents hoplites et autant de peltastes. Pasion et Socrate venaient du siége de Milet. Telles sont les troupes qui joignent Cyrus à Sardes.

Tissapherne observant cela, et jugeant ces préparatifs trop considérables pour une expédition contre les Pisidiens, va trouver le roi le plus vite possible, suivi de cinq cents cavaliers. Le roi, instruit par Tissapherne de l’armement de Cyrus, se met en état de défense.

Cependant Cyrus, à la tête des troupes que j’ai dites, part de Sardes, traverse la Lydie, fait, en trois étapes, vingt-deux parasanges[2], et arrive au fleuve Méandre. La largeur de ce cours d’eau est de deux plèthres[3] ; il était traversé par un pont de sept bateaux. Cyrus le passe, fait une étape de huit parasanges à travers la Phrygie, et arrive à Colosses, ville peuplée, riche et grande. Il y reste sept jours. Ménon, le Thessalien, l’y joint avec mille hoplites et cinq cents peltastes, Dolopes, Éniens et Olynthiens. De là, il fait en trois étapes vingt parasanges, et arrive à Célènes, ville de Phrygie, peuplée, grande et riche. Cyrus y avait un palais et un grand parc, rempli de bêtes sauvages qu’il chassait à cheval, quand il voulait s’exercer, lui et ses chevaux. Au travers du parc coule le Méandre, dont les sources se trouvent dans le palais même : il coule ensuite à travers la ville de Célènes. Il existe encore à Célènes un autre palais fortifié du grand roi, aux sources mêmes du Marsyas, sous la citadelle. Le Marsyas traverse aussi la ville et se jette dans le Méandre : sa largeur est de vingt-cinq pieds. C’est là, dit-on, qu’Apollon, vainqueur de Marsyas, qui était entré en concurrence de talent avec lui, l’écorcha vif et suspendit sa peau dans l’antre d’où sortent les sources. Voilà pourquoi le fleuve s’appelle Marsyas. Xerxès à son retour de Grèce, après sa défaite et sa fuite du combat, fit, dit-on, bâtir le palais et la citadelle de Célènes. Cyrus y séjourne trente jours. Cléarque, banni de Lacédémone, s’y rend avec mille hoplites, huit cents peltastes thraces et deux cents archers crétois. En même temps Sosias de Syracuse et Sophénite d’Arcadie arrivent, l’un avec trois cents, l’autre avec mille hoplites. Cyrus fait dans son parc la revue et le dénombrement des Grecs ; ils montaient en tout à onze mille hoplites et environ deux mille peltastes.

[2] La parasange correspond à la lieue ancienne, c’est-à-dire à quatre kilomètres.

[3] Plus de 62 mètres. Le plèthre est de plus de 30 mètres.

Reprenant sa marche, il fait en deux étapes dix parasanges, et arrive à Peltes, ville populeuse ; il y séjourne trois jours, pendant lesquels Xénias, d’Arcadie, célèbre les Lycées[4] par des sacrifices et des jeux : les prix étaient des étrilles d’or[5]. Cyrus, en personne, assiste à ces jeux. De là, en deux étapes il fait douze parasanges, jusqu’à l’Agora des Céraniens, ville bien peuplée, la dernière du territoire de la Mysie. Puis il fait trente parasanges en trois étapes, et arrive à Caystropédium, ville peuplée, où il demeure cinq jours. Il était dû plus de trois mois de paye aux soldats, qui venaient souvent réclamer à la porte de Cyrus. Celui-ci les renvoyait avec des espérances, et il était évidemment chagrin ; car il n’était pas dans sa nature de ne pas payer quand il avait de quoi. Sur ces entrefaites, Épyaxa, femme de Syennésis, roi de Cilicie, vient trouver Cyrus et lui fait, dit-on, présent de fortes sommes. Cyrus fait aussitôt payer à son armée la solde de quatre mois. Cette reine avait une garde de Ciliciens et d’Aspendiens : le bruit courut que Cyrus avait obtenu ses faveurs.

[4] Autrement les Lupercales, fêtes de Pan.

[5] C’était un meuble de bain.

Il fait ensuite en deux étapes dix parasanges, et arrive à Thymbrium, ville peuplée. On y voit une fontaine, portant le nom de Midas, roi de Phrygie, et dans laquelle on dit que Midas saisit le satyre, en y mêlant du vin[6]. De là, il fait dix parasanges en deux étapes, et arrive à Tyriéum, ville peuplée, où il demeure trois jours. On dit qu’en cet endroit la reine de Cilicie pria Cyrus de lui montrer son armée en bataille. Il y consent, et passe dans la plaine une revue des Grecs et des Barbares. Il ordonne aux Grecs de se ranger et de se tenir en bataille, selon leur usage, et aux chefs d’ordonner chacun leur troupe. On les range sur quatre de hauteur. Ménon occupe l’aile droite avec les siennes ; Cléarque, la gauche avec ses soldats ; les autres généraux, le centre. Cyrus voit d’abord défiler les Barbares, qui passent sous ses yeux par escadrons et par bataillons ; puis il passe devant la ligne des Grecs, monté sur un char, et la reine de Cilicie dans une litière. Les soldats grecs avaient tous des casques d’airain, des tuniques de pourpre, des cnémides et des boucliers bien luisants.

[6] Cette fable d’un satyre, ou de Silène même, enivré et surpris par Midas, se trouve dans Pausanias et Maxime de Tyr.

Quand Cyrus a passé devant toute la ligne, il arrête son char devant le centre de la phalange, envoie Pigrès, son interprète, auprès des généraux grecs, et leur ordonne de porter les piques en avant et de faire avancer toute la colonne. Cet ordre est transmis aux soldats. Au signal de la trompette, les piques sont portées en avant et la colonne se met en marche ; puis le pas s’accélère avec des cris, et les soldats, par un mouvement spontané, se mettent à courir vers leurs tentes. Bon nombre de Barbares sont effrayés, notamment la reine de Cilicie, qui saute à bas de sa litière ; et les vivandières, laissant là leurs denrées, prennent la fuite, tandis que les Grecs rentrent en riant dans leurs tentes. La Cilicienne, voyant la belle tenue et la discipline de l’armée, est ravie, et Cyrus enchanté de l’effroi que les troupes grecques ont causé aux Barbares.

Il fait ensuite vingt parasanges en trois étapes, et arrive à Iconium, dernière ville de la Phrygie. Il y reste trois jours. De là, il traverse la Lycaonie, parcourant trente parasanges en cinq étapes. Il permet aux Grecs de piller cette contrée, comme étant pays ennemi. Il renvoie ensuite Épyaxa en Cilicie par le chemin le plus court, lui donnant pour escorte les troupes de Ménon de Thessalie, commandées par Ménon lui-même. Cyrus, avec le reste de ses forces, traverse la Cappadoce, fait vingt-cinq parasanges en quatre étapes, et arrive à Dana, ville peuplée, grande et riche. Il y séjourne trois jours.

Là, Cyrus fait mettre à mort un Perse, Mégapherne, porte-enseigne royal, et un autre officier subalterne, accusés par lui de haute trahison. On essaye ensuite de pénétrer en Cilicie. Le chemin qui y conduit, quoique accessible aux charrois, est roide, impraticable à une armée qui trouve la moindre résistance. On disait même que Syennésis était sur les hauteurs, pour défendre le passage. Cyrus reste donc un jour dans la plaine. Le lendemain, un messager vient lui dire que Syennésis a quitté les hauteurs à la nouvelle que le corps de Ménon était entré en Cilicie après avoir passé les montagnes, et sur le bruit que des trirèmes longeaient la côte d’Ionie pour se rendre en Cilicie, sous la conduite de Tamos, chef de la flotte unie des Lacédémoniens et de Cyrus. Cyrus donc monte sur les hauteurs sans obstacle, et s’empare des tentes sous lesquelles campaient les Ciliciens. De là, il descend dans une plaine, grande, belle, bien arrosée, pleine d’arbres de toute espèce et de vignes ; elle produit beaucoup de sésame, de méline, de millet, de froment et d’orge. Elle est fortifiée par une ceinture de montagnes élevées, qui s’étendent de la mer à la mer.

CHAPITRE III

Mutinerie des soldats de Cyrus. — Discours de Cléarque. — Cyrus augmente la paye.

Cyrus descend, traverse cette plaine, fait en quatre étapes vingt-cinq parasanges, et arrive à Tarse, ville de Cilicie, grande et riche. Là se trouvait le palais de Syennésis, roi des Ciliciens. Au travers de la ville coule un fleuve, nommé Cydnus, large de deux plèthres. Les habitants de la ville s’enfuient avec Syennésis, dans un lieu fortifié, sur les montagnes, excepté les hôteliers. Il reste aussi les gens de la côte, habitants de Soli et d’Issus. Épyaxa, femme de Syennésis, était arrivée à Tarse, cinq jours avant Cyrus. Dans le trajet des montagnes qui conduisent à la plaine, deux des loches de Ménon avaient péri. Les uns disaient que, s’étant mis à piller, ils furent taillés en pièces par les Ciliciens ; et d’autres que, restés en arrière et ne pouvant retrouver ni le corps d’armée, ni les routes, ils s’étaient égarés et avaient péri. Ces loches étaient de cent hoplites. Les autres, arrivés à Tarse, pillèrent la ville, furieux de la perte de leurs compagnons, et n’épargnèrent point le palais. Cyrus, à peine entré dans la ville, mande à lui Syennésis. Celui-ci répond qu’il ne s’est jamais remis entre les mains de plus fort que lui, et il ne consent à se rendre auprès de Cyrus que sur les instances de sa femme et après avoir reçu des sûretés. Après quoi, les deux princes étant entrés en conférence, Syennésis fournit à Cyrus de grandes sommes d’argent pour ses troupes, et Cyrus lui fait les présents d’honneur qu’offrent les rois de Perse : un cheval ayant un frein d’or, un collier, des bracelets de même métal, un cimeterre à poignée d’or et une robe perse. Il lui promet aussi que son pays ne sera plus pillé, et lui permet de reprendre, où qu’ils se rencontrent, les esclaves qu’on lui a enlevés.

Cyrus et son armée restent là vingt jours ; les soldats refusent d’aller plus loin. Ils commençaient, en effet, à soupçonner qu’on les menait contre le roi, et déclaraient qu’ils ne s’étaient point engagés pour cela. Cléarque, le premier, veut contraindre ses soldats à marcher en avant ; mais ils lui jettent des pierres, à lui et à ses équipages, au moment où il se met en marche. Cléarque courut alors grand risque d’être lapidé. Peu de temps après, voyant qu’il est impossible d’agir de force, il convoque ses troupes ; et d’abord, fondant en larmes, il demeure quelque temps silencieux ; tous le regardent étonnés et sans mot dire. Alors il leur parle en ces termes : « Soldats, ne soyez pas surpris que je sois peiné des circonstances présentes. Cyrus était mon hôte. Banni de ma patrie, j’ai trouvé chez lui un accueil honorable, et, de plus, il m’a donné dix mille dariques. Cette somme, je ne l’ai point gardée pour mon usage particulier, ni employée à mes plaisirs ; je l’ai dépensée pour vous. Et d’abord, j’ai fait la guerre aux Thraces, et avec vous j’ai vengé la Grèce, en les chassant de la Chersonèse, quand ils voulaient arracher cette contrée aux colons grecs. Cyrus m’ayant mandé, je vous prends avec moi, je pars, pour lui venir en aide au besoin, et reconnaître ses services. Puisque vous ne voulez plus me suivre, il faut : ou que, vous trahissant, je reste l’ami de Cyrus, ou que, mentant à Cyrus, je demeure avec vous. M’arrêté-je au parti le plus juste, je ne sais ; mais j’opte pour vous ; et avec vous, quoi qu’il advienne, je suis prêt à le subir. Non ; personne ne dira qu’ayant conduit des Grecs chez des Barbares, j’ai trahi les Grecs et leur ai préféré l’amitié des étrangers. Ainsi, puisque vous refusez de m’obéir et de me suivre, c’est moi qui vous suivrai, et, quoi qu’il arrive, je le supporterai ; car je vous considère comme ma patrie, mes amis, mes compagnons d’armes. Avec vous, je serai respecté partout où j’irai ; séparé de vous, je suis incapable, je le sens, ou d’aider un ami ou de repousser un ennemi. J’irai donc partout où vous irez, soyez-en convaincus. »

Ainsi parle Cléarque ; tous les soldats, les siens et les autres, lui entendant dire qu’il ne veut point marcher contre le roi, le couvrent d’applaudissements. Plus de deux mille de ceux de Xénias et de Pasion, prenant armes et bagages, passent dans le camp de Cléarque. Cyrus, inquiet et peiné de cet incident, fait mander Cléarque. Celui-ci refuse d’aller le trouver, mais, à l’insu des soldats, il envoie un messager lui dire de se rassurer et que tout finirait pour le mieux : il le prie, en même temps, de l’envoyer chercher une seconde fois, et il refuse encore d’y aller. Après quoi, il convoque ses soldats, ceux qui venaient de se joindre à lui et qui veut l’entendre, puis il leur dit : « Soldats, Cyrus en est évidemment avec nous au point où nous en sommes avec lui ; nous ne sommes plus ses soldats puisque nous ne le suivons pas, et il ne nous fournit plus de paye. Il se croit lésé par nous, je le sais ; aussi, lorsqu’il me mande, je ne veux point y aller ; surtout à cause de la honte que je sens au fond de ma conscience de l’avoir entièrement trompé. En second lieu, je crains qu’il ne me fasse arrêter et qu’il ne me punisse des torts qu’il croit avoir à me reprocher. Ce n’est donc pas le moment de nous endormir et de nous abandonner, mais de délibérer sur ce qu’il convient de faire en ces conjonctures. Si nous restons ici, il faut aviser, selon moi, aux moyens d’y demeurer en toute sûreté ; s’il nous plaît de partir, il faut voir à nous retirer en toute sûreté et à nous procurer des vivres : car, sans vivres, le général et le simple soldat ne sont bons à rien. Cyrus est un homme précieux quand on est son ami, et un rude ennemi quand on l’a pour adversaire. D’ailleurs il a de l’infanterie, une cavalerie, une flotte, que nous voyons, que nous connaissons tous, puisque nous sommes établis auprès de lui. Il est donc temps de dire ce que chacun croira le meilleur. » Cela dit, il se tut.

Sur ce point, plusieurs se levèrent, les uns spontanément, pour dire ce qu’ils pensaient ; les autres, stylés par Cléarque, pour démontrer quelle difficulté il y aurait à rester ou à s’en aller sans l’agrément de Cyrus. Un d’entre eux, feignant d’être fort pressé de se rendre en Grèce, dit que, si Cléarque refusait de les ramener, il fallait au plus tôt élire d’autres chefs, acheter des vivres, puisqu’il y avait un marché dans le camp des Barbares, et plier bagage ; qu’ensuite on irait demander des vaisseaux à Cyrus, ou, en cas de refus, un guide qui conduisît les Grecs par des pays amis. « S’il ne nous donne pas même de guide, mettons-nous aussitôt en ordre de bataille, envoyons un détachement qui s’empare des hauteurs, et ne nous laissons prévenir ni par Cyrus, ni par les Ciliciens, sur lesquels nous avons fait bon nombre de prisonniers, et dont nous avons pillé les effets. » Ainsi parla ce soldat ; Cléarque dit ce peu de mots : « Quant à me mettre à la tête d’une semblable expédition, qu’aucun de vous ne m’en parle : je vois maintes raisons de n’en rien faire ; mais l’homme que vous aurez choisi pour chef, je lui obéirai de tout cœur. Vous savez que je sais me soumettre aussi bien que personne. »

Alors un autre se lève, fait remarquer la simplicité de celui qui conseille de demander des vaisseaux à Cyrus, comme si celui-ci n’en avait pas besoin pour son retour, et fait observer combien il serait naïf de demander un guide à celui « dont nous ruinons, dit-il, l’entreprise. Si nous nous fions à un guide que nous aura donné Cyrus, qui nous empêche de prier Cyrus de s’emparer pour nous des hauteurs ? Pour ma part, j’hésiterais à monter sur les vaisseaux qu’il fournirait, de peur qu’il ne voulût nous couler avec ses trirèmes. Je craindrais de suivre le guide qu’il nous donnerait, de peur qu’il ne nous engageât dans quelque pas d’où il nous fût impossible de sortir. Je voudrais, si je pars contre le gré de Cyrus, m’en aller à son insu, ce qui n’est pas possible. Je dis donc que tout cela n’est que folies. Je suis d’avis qu’on envoie des hommes à Cyrus, des gens capables, avec Cléarque, pour lui demander ce qu’il veut faire de nous. S’il s’agit d’une expédition du genre de celle où il a déjà employé des troupes étrangères, suivons-le et ne nous montrons pas plus lâches que celles qui sont allées avec lui dans les hauts pays. Si c’est une entreprise plus considérable, plus pénible, plus périlleuse, il faut ou qu’il nous détermine à le suivre, ou que, convaincu par nous, il consente d’amitié à nous laisser partir. Par là, si nous le suivons, il trouvera en nous des amis, des gens de cœur ; si nous partons, notre retraite ne sera point inquiétée. Quoi qu’il réponde à cette proposition, qu’on le redise ici ; après l’avoir entendu, nous délibérerons. »

Cet avis prévalut. On choisit des hommes qu’on lui envoie avec Cléarque, et qui demandent à Cyrus ses projets d’expédition. Il répond qu’il a appris qu’Abrocomas, son ennemi, est à la distance de douze étapes aux bords de l’Euphrate ; qu’il veut donc les mener contre lui, et le punir s’il l’y rencontre ; mais s’il a fui, « nous délibérerons alors sur ce qu’il faudra faire. » Ces mots entendus, les envoyés les rapportent aux soldats : ceux-ci soupçonnent qu’on les conduit contre le roi : cependant ils se décident à suivre. Comme ils demandent une paye plus forte, Cyrus leur promet de leur donner à tous une moitié en sus, et de leur compter à chacun par mois trois demi-dariques au lieu d’une darique.

Marchait-il réellement contre le roi ? Personne jusque-là ne l’avait entendu dire nettement.

CHAPITRE IV

Arrivée à Issus ; jonction de la flotte. — Passage des Pyles ciliciennes. — Entrée en Syrie. — Départ de Xénias et de Pasion. — Discours de Cyrus. — Continuation de la marche. — Discours de Cyrus. — Arrivée sur les bords de l’Araxe.

De là Cyrus fait dix parasanges en deux étapes et arrive au fleuve Psarus, large de trois plèthres. Ensuite, après une marche de cinq parasanges, on arrive au bord du Pyramus, large d’un stade. De là, on fait quinze parasanges en deux étapes et l’on arrive à Issus, dernière ville de la Cilicie sur la mer, peuplée, grande et riche. On y séjourne trois jours, pendant lesquels se joignent à Cyrus, en arrivant du Péloponèse, trente-cinq vaisseaux commandés par Pythagore de Lacédémone. Tamos d’Égypte les conduisait depuis Éphèse, ayant avec lui vingt-cinq autres vaisseaux de Cyrus, avec lesquels il avait assiégé Milet, ville amie de Tissapherne, et servi Cyrus contre ce dernier. Chirisophe de Lacédémone se trouvait également sur ces vaisseaux, mandé par Cyrus et suivi de sept cents hoplites avec lesquels il servit dans l’armée. Les vaisseaux vinrent mouiller près de la tente de Cyrus. Là des mercenaires grecs quittent Abrocomas pour passer à Cyrus ; ils étaient quatre cents hoplites qui s’unissent à lui pour marcher contre le roi.

D’Issus il arrive en une étape de cinq parasanges aux Pyles de Cilicie et de Syrie[7]. Ce sont deux murailles : celle qui est située en deçà, en avant de la Cilicie, était gardée par Syennésis et un corps de Ciliciens ; celle qui est située au delà et du côté de la Syrie, était, dit-on, gardée par le roi en personne. Entre les deux coule un fleuve nommé Karsus, large d’un plèthre. L’espace entier qui est entre les deux murailles est de trois stades. Il n’est pas facile de le forcer. Le passage est étroit ; les murailles descendent jusqu’à la mer, et elles sont couronnées de rochers à pic. C’est dans chacune de ces murailles que s’ouvrent les Pyles. Pour se frayer un passage, Cyrus fait venir sa flotte, afin de débarquer les hoplites en deçà et au delà des Pyles, et de passer en dépit des ennemis qui pouvaient garder les Pyles syriennes. Cyrus s’attendait à la résistance d’Abrocomas, qui avait un corps nombreux ; mais Abrocomas n’en fit rien. Dès qu’il sut que Cyrus était en Cilicie, il se retira de la Phénicie, et marcha vers le roi avec une armée qu’on évaluait à trente myriades[8].

[7] Il y a deux défilés qui séparent la Cilicie de la Syrie ; le premier, plus éloigné de la mer, avait le nom de Pyles (portes) Amaniques ; le second s’appelait Pyles de la Cilicie.

[8] Trois cent mille hommes.

De là Cyrus fait une marche de cinq parasanges, et l’on arrive à Myriandre, ville habitée par les Phéniciens, près de la mer : c’est un lieu de commerce et de mouillage pour un grand nombre de vaisseaux. On s’y arrête sept jours, pendant lesquels Xénias d’Arcadie et Pasion de Mégare s’embarquent avec ce qu’ils avaient de plus précieux, et se retirent piqués, suivant l’opinion la plus commune, de ce que Cyrus laissait à Cléarque ceux de leurs soldats qui s’étaient joints à lui pour retourner en Grèce et ne point marcher contre le roi. Aussitôt qu’ils eurent disparu, le bruit courut que Cyrus les faisait poursuivre par des trirèmes : quelques-uns souhaitaient qu’on les arrêtât comme traîtres ; d’autres en avaient pitié, s’ils étaient pris.

Cyrus convoque les généraux et dit : « Xénias et Pasion nous ont abandonnés : mais qu’ils sachent qu’ils ne se sont point sauvés comme des esclaves fugitifs. Je sais où ils vont, et ils ne m’ont point échappé. J’ai des trirèmes et je puis prendre leur bâtiment ; mais, j’en atteste les dieux, je ne les poursuivrai point. Il ne sera pas dit que, quand un homme est avec moi, j’en use, et que, quand il veut s’en aller, je le prends, le maltraite et pille son avoir. Qu’ils s’en aillent donc, mais qu’ils n’ignorent pas qu’ils se conduisent plus mal envers nous que nous envers eux. Il y a mieux : j’ai en mon pouvoir leurs enfants et leurs femmes qu’on garde à Tralles ; mais je ne les en priverai point ; ils les recevront comme prix des bons services qu’ils m’ont jadis rendus. » Ainsi parla Cyrus ; et les Grecs qui n’avaient pas beaucoup de cœur pour l’expédition, en apprenant la belle action de Cyrus, le suivirent avec plus de plaisir et de cœur.

Cyrus fait ensuite vingt parasanges en quatre étapes, et arrive au fleuve Chalus, large d’un plèthre et rempli de grands poissons privés ; les Syriens les regardent comme des dieux et ne permettent point qu’on leur fasse du mal, non plus qu’aux colombes. Les villages où l’on dressa les tentes étaient à Parysatis : c’était un don pour sa ceinture[9]. De là, il fait trente parasanges en cinq étapes jusqu’aux sources du fleuve Dardès, large d’un plèthre. Là était le palais de Bélésis, gouverneur de la Syrie, avec un parc très-grand, très-beau, et produisant tout ce que donne chaque saison. Cyrus fait raser le parc et fait brûler le palais. Il fait ensuite quinze parasanges en trois étapes et arrive aux bords de l’Euphrate, large de quatre stades. En cet endroit est bâtie une ville grande et riche nommée Thapsaque. On y demeure cinq jours. Cyrus, ayant mandé les généraux grecs, leur dit qu’il marche contre le grand roi sur Babylone, et les prie de l’annoncer à leurs soldats, en les engageant à le suivre. Les généraux convoquent une assemblée et annoncent cette nouvelle. Les soldats s’emportent contre leurs chefs, et prétendent que, sachant depuis longtemps ce projet, ils l’ont tenu caché. Ils refusent de marcher en avant, si on ne leur donne pas autant qu’aux Grecs qui ont jadis accompagné Cyrus dans son voyage auprès de son père ; et cela, quand il ne s’agissait pas de se battre, mais d’escorter Cyrus que son père avait appelé. Les généraux font leur rapport à Cyrus : celui-ci promet de donner à chaque homme cinq mines d’argent à leur arrivée à Babylone, et de leur payer la solde entière jusqu’à ce qu’ils soient de retour en Ionie. Ces promesses gagnent presque tous les Grecs ; mais Ménon, avant qu’on fût certain de ce que feraient les autres soldats, s’ils suivraient Cyrus ou non, convoque séparément les siens et dit : « Soldats, si vous m’en croyez, sans péril, sans fatigue, vous vous ferez mieux venir de Cyrus que tous les autres soldats. Que vous ordonné-je de faire ? Cyrus prie les Grecs de le suivre contre le roi. Moi, je vous dis donc qu’il nous faut passer l’Euphrate, avant qu’on sache au juste ce que les autres Grecs répondront à Cyrus. S’ils se décident à le suivre, on vous regardera comme les instigateurs, étant passés les premiers ; Cyrus vous saura gré de votre zèle, il vous payera, et il sait payer mieux que personne : si les autres ne se décident point, nous reviendrons tous sur nos pas ; et vous, étant les seuls qui ayez obéi, il vous emploiera, comme des gens dévoués, à la tête des garnisons et des loches. De quoi que ce soit que vous le priez, j’en suis sûr, vous trouverez un ami dans Cyrus. »

[9] « Cicéron contre Verrès, liv. III, chap. XXXIII, dit que les rois des Perses et des Syriens sont dans l’usage d’avoir plusieurs femmes, et que des villes sont attribuées à ces princesses pour fournir, les unes, leur ceinture, redimiculum, d’autres leur voile, d’autres leurs colliers, d’autres les ornements de leur tête. Hérodote, Euterpe, chap. XCVIII, parle d’une ville d’Égypte donnée à perpétuité aux reines de ce pays pour leur chaussure. Il ajoute que cet ouvrage subsiste depuis la conquête de l’Égypte par les Perses. Athénée, liv. I, chap. XXV, cite la même ville comme donnée successivement par tous les souverains de ce pays, soit Perses, soit Égyptiens, aux reines d’Égypte. Plusieurs autres nous apprennent que Xerxès fit don à Thémistocle, lorsqu’il se réfugia en Asie, de trois villes dont l’une devait fournir le pain, une autre le vin et la troisième les mets de sa table. Mais le passage de Platon, Alcibiade Ier, p. 123, confirme encore plus positivement la conjecture de Muret et de Lengerman. Platon assure que l’on tenait d’un homme digne de foi, qui avait été à la cour de Perse, qu’il avait employé un jour presque entier à traverser un pays vaste et fertile, que les habitants appelaient la ceinture de la reine (c’est probablement celui dont parle ici Xénophon, car il se trouve sur la route d’un Grec allant à Babylone) ; qu’un autre territoire s’appelait le voile de la reine, et qu’enfin différents lieu, beaux et d’un grand revenu, portaient chacun le nom de divers ornements de cette princesse, auxquels ils étaient affectés. Tel était l’usage des Perses. » De La Luzerne.

Ces mots entendus, ils obéissent et traversent, avant la réponse des autres corps. Cyrus les voyant passés en est ravi, et leur fait dire par Glos : « J’avais déjà lieu, soldats, de me louer de vous ; mais vous aurez aussi à vous louer de moi, je l’ai à cœur, ou bien croyez que je ne suis plus Cyrus. » A ces mots, les soldats, remplis de grandes espérances, lui souhaitent un plein succès. Ménon même, dit-on, reçoit de lui de magnifiques présents. Cela fait, Cyrus traverse le fleuve, suivi de tout le reste de l’armée. Dans ce passage du fleuve, personne ne fut mouillé plus haut que la poitrine. Les habitants de Thapsaque disaient que jamais ce fleuve n’avait été guéable avant ce jour, sans bateau. Or, Abrocomas, qui avait précédé Cyrus, avait brûlé les bateaux pour empêcher le passage. On crut donc qu’il y avait là quelque chose de divin, et qu’évidemment le fleuve s’était retiré devant Cyrus, comme devant son futur roi.

On fait ensuite à travers la Syrie cinquante parasanges en neuf étapes, et l’on arrive sur les bords de l’Araxe. Il y avait en cet endroit de nombreux villages remplis de blé et de vin. On y demeure trois jours et l’on y fait des provisions.

CHAPITRE V

Marche pénible dans le désert. — Arrivée à Karmande. — Dispute entre deux soldats.

Il traverse ensuite l’Arabie, ayant l’Euphrate à droite, et fait en cinq étapes, dans un désert, trente-cinq parasanges. La terre, en ce pays, est une vaste plaine, unie comme une mer et pleine d’absinthe. Tout ce qu’il y croît de plantes ou de roseaux est aromatique, mais il n’y a point d’ombre. Les animaux sont de nombreux ânes sauvages, et beaucoup d’autruches fort grandes, des outardes, des gazelles. Les cavaliers poursuivaient parfois ces animaux. Les ânes, quand on les poursuivait, gagnaient de vitesse et s’arrêtaient ; car ils couraient beaucoup plus vite que le cheval ; puis, quand le cheval approchait, ils recommençaient le même manége, en sorte qu’on ne pouvait les prendre, à moins que les cavaliers, s’échelonnant par distance, ne leur fissent la chasse avec des relais. La chair de ceux qu’on prit ressemblait à celle du cerf, mais plus délicate. Personne ne prit d’autruche. Ceux des cavaliers qui en poursuivirent, y renoncèrent bientôt : l’oiseau se dérobait par la fuite, en courant à toutes jambes, en élevant ses ailes dont il usait comme d’une voile. Quant aux outardes, en les faisant lever promptement, il est facile de les prendre : elles ont le vol court, comme les perdrix, et sont bientôt rendues : leur chair était délicieuse.

Après avoir traversé cette plaine, on arrive au fleuve Mascas, large d’un plèthre. Là se trouve une ville déserte, grande, nommée Corsote. Elle est arrosée par le fleuve Mascas, qui en fait le tour. On reste là trois jours et l’armée s’y ravitaille. Après quoi on fait en treize étapes quatre-vingt-dix parasanges dans le désert, ayant toujours l’Euphrate à droite, et l’on arrive aux Pyles. Dans ces marches, beaucoup de bêtes de somme moururent de faim : il n’y avait ni fourrage, ni arbres ; tout le pays était nu. Les habitants déterrent le long du fleuve des pierres à meule qu’ils façonnent et transportent à Babylone : ils les y vendent, et de cet échange achètent du blé, dont ils vivent. L’armée manqua de vivres et ne put en acheter qu’au marché lydien, dans le camp barbare de Cyrus. La capithe[10] de farine de froment ou d’orge, coûtait quatre sigles[11]. Or, le sigle vaut sept oboles attiques[12] et demie, et la capithe contient deux chénices[13] attiques. Les soldats ne se soutenaient donc qu’en mangeant de la viande. On faisait de ces longues marches, quand on voulait camper à la portée de l’eau et du fourrage. On arrive un jour à un passage resserré, plein de boue, impraticable aux charrois. Cyrus s’y arrête avec les premiers et les plus riches de sa suite, et charge Glos et Pigrès de prendre avec eux un détachement de Barbares pour faire avancer les chariots. Comme ils lui semblent agir avec lenteur, il ordonne d’un air de colère aux seigneurs perses qui l’entourent de se mettre aussi aux chariots. On vit alors un bel exemple de discipline. Chacun à l’instant jette son surtout de pourpre à la place où il se trouve, se met à courir comme s’il s’agissait d’un prix, et descend un coteau rapide, malgré les riches tuniques et les hauts-de-chausses brodés ; en un clin d’œil ils sautent tous dans la boue, plus vite qu’on ne peut se le figurer, enlèvent les chariots et les dégagent.

[10] Plus de 2 litres.

[11] Le sigle était d’un peu plus de 1 franc.

[12] L’obole valait environ 15 centimes.

[13] La chénice contenait un peu plus de 1 litre.

En somme, on voyait que Cyrus pressait sa marche et ne s’arrêtait que pour prendre des vivres ou pour tout autre motif urgent. Il pensait que plus il se presserait, moins le roi serait préparé à combattre, et que plus il irait lentement, plus l’armée du roi se renforcerait : car tout homme qui réfléchit voit que l’empire du grand roi est puissant par l’étendue du pays et par la population, mais que la longueur des distances et la dispersion des forces le rendent faible contre quiconque lui ferait la guerre avec promptitude.

Sur l’autre rive de l’Euphrate, et vis-à-vis du camp établi dans le désert, était une ville riche et grande, nommée Karmande. Les soldats y allaient acheter des vivres en se faisant des radeaux de la manière suivante : ils prenaient les peaux qui leur servaient de couvertures, les remplissaient de foin léger, puis les joignaient et les cousaient si serré que l’eau ne pouvait mouiller l’herbe sèche : ils traversaient là-dessus, et se procuraient des vivres, du vin fait de l’espèce de gland que produit le palmier[14], et de la graine de millet : ce pays en abonde.

[14] La datte.

En ce lieu survint une dispute entre deux soldats, l’un à Ménon, l’autre à Cléarque. Cléarque, jugeant que le soldat de Ménon avait tort, le frappe ; le soldat, de retour à son camp, raconte la chose : à son récit, les soldats se fâchent et deviennent furieux contre Cléarque. Le même jour, Cléarque, étant allé au passage du fleuve pour y surveiller le marché, revenait à cheval vers sa tente, en traversant le camp de Ménon. Il n’avait avec lui que quelques hommes. Cyrus n’était pas encore arrivé, mais il était en route. Un des soldats de Ménon, qui fendait du bois, voyant Cléarque passer, lui jette sa hache, et le manque ; un autre lui lance une pierre ; un troisième en fait autant ; puis un grand nombre attirés par les cris. Cléarque se sauve dans son quartier, crie sur-le-champ aux armes, ordonne aux hoplites de rester en bataille, les boucliers placés devant leurs genoux ; pour lui, suivi des Thraces et des cavaliers qui étaient dans son camp, au nombre de plus de quarante, Thraces aussi pour la plupart, il marche droit à la troupe de Ménon, qui, frappée d’étonnement, ainsi que Ménon lui-même, court aux armes ; quelques-uns restent en place, ne sachant que résoudre. Alors Proxène, qui finit par arriver à la tête d’une compagnie d’hoplites, fait avancer ses hommes entre les deux partis, commande de mettre bas les armes, et supplie Cléarque de ne pas agir comme il allait le faire. Cléarque, qui avait failli être lapidé, est furieux d’entendre Proxène parler si tranquillement de son affront. Il le presse de lui laisser le champ libre. Cependant Cyrus arrive, apprend la nouvelle, saisit ses armes, arrive entre les deux troupes, suivi de quelques-uns de ses fidèles, et s’écrie : « Cléarque, Proxène, et vous Grecs ici présents, vous ne savez pas ce que vous faites, si vous vous battez entre vous ; songez-y, dès ce jour, ma perte est décidée, et la vôtre suivra de près la mienne. Mes affaires tournant mal, tous les Barbares que vous voyez ici seront pour moi des ennemis plus dangereux que ceux qui sont auprès du roi. » En entendant ces mots, Cléarque revient à lui, les deux partis s’apaisent, et l’on met bas les armes.

CHAPITRE VI

Conspiration et punition d’Orontas.

En avançant, on trouve des pas de chevaux et du fumier, et l’on conjecture qu’il a passé par là près de deux mille chevaux. Ce détachement prenait les devants, brûlant les fourrages et tout ce qui pouvait être de quelque utilité. Orontas, Perse du sang royal, qui passait pour un des plus habiles guerriers de sa nation, et qui jadis avait pris les armes contre Cyrus, forme le projet de le trahir. Il lui dit que, s’il veut lui donner mille chevaux, il se fait fort de surprendre et de massacrer le corps de troupes qui brûle le pays, ou d’en ramener de nombreux prisonniers, d’empêcher les incendies, et de faire que l’ennemi ne puisse rapporter au roi ce qu’il aura vu de l’armée de Cyrus. Cyrus, l’entendant ainsi parler, juge le projet avantageux, et lui ordonne de prendre un détachement de chaque troupe placée sous les ordres d’un chef.

Orontas, croyant les cavaliers tout prêts à marcher, écrit au roi qu’il vient à lui avec le plus de cavaliers possible, et le prie d’ordonner aux siens de le recevoir en ami. Il lui rappelait dans la lettre le souvenir de son attachement et de sa fidélité. Il donne cette lettre à un homme sûr, il le croyait du moins ; mais celui-ci ne l’a pas plus tôt entre les mains qu’il la communique à Cyrus. Cyrus la lit, fait arrêter Orontas, mande dans sa tente sept des principaux seigneurs de Perse, et ordonne aux généraux grecs de convoquer leurs hoplites et de venir en armes autour de sa tente[15]. Ainsi font-ils, amenant près de trois mille hoplites. Il appelle également au conseil Cléarque, qui lui paraissait, ainsi qu’à tous les autres, celui des Grecs qui jouissait de la plus grande considération. Au sortir du conseil, Cléarque raconta à ses amis comment s’était passé le jugement d’Orontas, car on n’en faisait pas mystère. Cyrus, dit-il, commença par ce discours : « Je vous ai convoqués, mes amis, pour délibérer avec vous et pour traiter de la manière la plus juste aux yeux des dieux et des hommes Orontas que voici. Et d’abord, mon père me l’a donné jadis pour être soumis à mes ordres. Mais lui, obéissant, dit-il, aux injonctions de mon frère, il a pris les armes contre moi, et s’est emparé de la citadelle de Sardes. Alors je lui ai fait la guerre de manière à lui faire désirer la fin des hostilités. Je pris sa main et lui donnai la mienne[16]. » Après ces premiers mots : « Orontas, continua Cyrus, t’ai-je fait quelque tort ? — Aucun tort, » répondit Orontas. Alors Cyrus : « Cependant, plus tard, comme tu l’avoues toi-même, sans avoir eu à te plaindre de moi, ne t’es-tu pas ligué avec les Mysiens, et n’as-tu pas ravagé mon pays autant que tu l’as pu ? » Orontas en convint.

[15] « Voici un conseil de guerre, assemblé 401 ans avant l’ère vulgaire, pour juger du crime de désertion. » De La Luzerne.

[16] « L’usage de se donner la main en témoignage d’amitié n’est pas d’une date moderne. On verra plus d’une fois, dans la suite de cet ouvrage, que ce signe, garant de l’alliance et de la réconciliation, était regardé comme un serment sacré. » De La Luzerne.

« Et quand tu eus reconnu ton impuissance, reprit Cyrus, n’es-tu pas venu à l’autel de Diane m’assurer de ton repentir ? Puis, après m’avoir attendri, ne m’as-tu pas donné ta foi, et n’as-tu pas reçu la mienne ? » Orontas en convint également. « Quel tort t’ai-je donc fait, continua Cyrus, pour qu’on te prenne une troisième fois à tramer contre moi ? » Orontas avouant qu’il n’avait éprouvé aucun tort : « Tu avoues donc, lui demanda Cyrus, que tu es injuste envers moi ? — Il le faut bien, dit Orontas. — Mais pourrais-tu, demanda Cyrus, devenant l’ennemi de mon frère, rester pour moi un ami fidèle ? — Je le resterais, Cyrus, répondit Orontas, que tu ne le croirais pas. »

Alors, Cyrus s’adressant à ceux qui étaient présents : « Ce que cet homme a fait, dit-il, il l’avoue. A toi donc, Cléarque, de parler le premier : dis-nous, que t’en semble ? » Alors Cléarque : « Mon avis, dit-il, c’est de nous défaire de cet homme le plus tôt possible, afin de n’avoir plus à nous en défier, et de pouvoir à notre aise, lui puni, faire du bien à ceux qui veulent être nos amis. » Cléarque racontait que les autres s’étaient rangés à son opinion. Alors, sur un ordre de Cyrus, tout le monde et les parents mêmes d’Orontas se lèvent et le prennent par la ceinture : c’était le condamner à mort ; puis il est emmené par ceux qui en avaient l’ordre. En le voyant partir, les gens qui avaient coutume de se prosterner au-devant de lui le firent encore, bien que sachant qu’il allait au supplice.

On le conduisit à la tente d’Artapatès, le plus dévoué des porte-sceptre de Cyrus, et depuis, jamais personne ne revit Orontas, ni vivant, ni mort. Personne ne put dire, pour l’avoir vu, comment il avait péri. Chacun fit ses conjectures : nulle part on ne vit trace de son tombeau.

CHAPITRE VII

Marche de Cyrus à travers la Babylonie. — Il se croit à la veille de combattre et fait aux Grecs de riches promesses.

De là on fait à travers la Babylonie douze parasanges en trois étapes. A la troisième étape, vers minuit, Cyrus passe au milieu de la plaine une revue des Grecs et des Barbares. Il présumait que le lendemain, au point du jour, le roi viendrait, avec son armée, lui présenter la bataille. Il charge Cléarque du commandement de l’aile droite, et Ménon le Thessalien de l’aile gauche : pour lui, il range ses propres troupes. Après la revue, au petit jour, des transfuges venant de l’armée royale apportent à Cyrus des nouvelles de la situation militaire du roi. Cyrus convoque les stratéges et les lochages grecs, délibère avec eux sur le plan de la bataille, et les exhorte par ces paroles encourageantes : « Grecs, si je vous prends à mon service, ce n’est pas que je manque de Barbares prêts à combattre pour moi ; mais je crois que vous valez mieux, que vous êtes plus forts qu’une grande quantité de Barbares, et voilà pourquoi je vous ai pris pour cette affaire. Montrez donc que vous êtes des hommes dignes de la liberté que vous possédez, et que je vous trouve heureux d’avoir. Car, sachez-le bien, pour cette liberté je donnerais toutes mes richesses et bien d’autres encore. Pour que vous connaissiez à quel combat vous marchez, je vais vous le dire. Une foule nombreuse, de grands cris, voilà comment vos ennemis se présentent. Si contre cela vous tenez fermes, je rougirai, j’en suis sûr, quand vous verrez quels hommes produit mon pays. Pour vous, qui êtes des hommes, conduisez-vous en gens de cœur ; je renverrai dans votre patrie ceux qui le voudront, en leur faisant un sort que chacun enviera : mais j’espère faire en sorte que bon nombre préfèrent ce que je leur offre ici à ce qu’ils trouveraient chez eux. »

A ces mots, Gaulitès, banni de Samos, et dévoué à Cyrus : « Cependant, Cyrus, dit-il, il y en a qui prétendent que tu fais beaucoup de promesses aujourd’hui, parce que tu es dans un danger imminent, mais que, si tout va bien, tu n’auras plus de mémoire. D’autres disent que, quand même tu aurais souvenance et bonne volonté, tu ne pourrais donner tout ce que tu promets. » Alors Cyrus répondit : « L’empire de mes pères s’étend, vers le midi, jusqu’à des pays que la chaleur rend inhabitables aux hommes ; du côté de l’ourse, jusqu’à des terres glacées ; tout ce qui est au milieu a pour satrapes les amis de mon frère. Si nous sommes vainqueurs, il faut bien que vous, qui êtes nos amis, en deveniez les maîtres ; si bien que j’ai moins peur, en cas de succès, de n’avoir pas assez à donner à chacun de mes amis, que de manquer d’amis à qui je donne. En outre, à vous, Grecs, je donne à chacun une couronne d’or. »

Ceux qui entendirent ces paroles sentirent redoubler leur ardeur et racontèrent le fait aux autres. Les généraux et même quelques Grecs vont trouver Cyrus, désirant savoir ce qu’ils auraient au cas où ils seraient vainqueurs. Il les renvoie tous, le cœur rempli d’espérances. Tous ceux qui s’entretenaient avec lui, quels qu’ils fussent, l’engageaient à ne pas combattre, mais à se tenir à l’arrière-garde. Ce fut dans cette circonstance que Cléarque lui fit à peu près cette question : « Penses-tu, Cyrus, que ton frère veuille combattre ? — Par Jupiter, dit Cyrus, s’il est fils de Darius et de Parysatis et mon frère, ce n’est pas sans coup férir que je prendrai sa place. »

Pendant que les soldats s’armaient, on fit le recensement des Grecs : dix mille quatre cents hoplites et deux mille cinq cents peltastes ; avec Cyrus[17], dix myriades de Barbares et environ vingt chars armés de faux. L’armée des ennemis était, dit-on, de cent vingt myriades, avec deux cents chars armés de faux, sans compter six mille cavaliers commandés par Artaxercès et rangés devant le roi. A la tête des corps de l’armée royale étaient quatre chefs, stratéges ou généraux, ayant chacun sous ses ordres trente myriades, Abrocomas, Tissapherne, Gobryas, Arbacès. Mais il ne se trouva à la bataille que quatre-vingt-six myriades et cent cinquante chars armés de faux, Abrocomas n’étant arrivé de la Phénicie que cinq jours après l’action. Cyrus, avant la bataille, apprit tous ces détails des transfuges ennemis, venus de l’armée du grand roi ; et, après le combat, ils furent confirmés par les prisonniers.

[17] La myriade, comme on sait, est de dix mille hommes.

Cyrus fait ensuite trois parasanges en une étape, marchant en ordre de bataille avec toutes ses troupes, grecques et barbares : il pensait, en effet, que le roi l’attaquerait ce jour-là. Vers le milieu de cette marche, il rencontra un fossé profond creusé de main d’homme, d’une largeur de cinq brasses et d’une profondeur de trois. Il s’étendait, en remontant dans la plaine, d’une longueur de douze parasanges, jusqu’au mur de la Médie. Il y a dans cette plaine quatre canaux qui dérivent du Tigre : ils sont très-profonds, larges d’un plèthre, et portant des bateaux chargés de blé. Ils se jettent dans l’Euphrate et ont de l’un à l’autre la distance d’une parasange : on les passe sur des ponts.

Près de l’Euphrate, entre le fleuve et le fossé, était un passage étroit d’environ vingt pieds. Le grand roi avait fait creuser ce fossé pour se retrancher, lorsqu’il avait appris que Cyrus marchait contre lui. Cyrus et son armée passent le défilé et se trouvent au delà du fossé. Le roi ne se présente point ce jour-là pour combattre ; mais on remarque beaucoup de traces de chevaux et d’hommes battant en retraite. Cyrus, alors, fait venir le devin Silanus d’Ambracie, et lui donne trois mille dariques, parce que, onze jours auparavant, il lui avait annoncé, pendant qu’il sacrifiait, que le roi ne combattrait pas de dix jours. Or, Cyrus lui avait dit : « Il n’y aura pas du tout de combat, s’il n’y en a pas dans l’espace de ces dix jours ; si donc tu dis vrai, je te promets dix talents. » C’était cet or qu’il lui comptait, les dix jours étant expirés.

Comme le roi ne s’était point opposé à ce que l’armée de Cyrus passât le fossé[18], Cyrus crut, ainsi que beaucoup d’autres, qu’il ne pensait plus à combattre ; aussi, le lendemain, marcha-t-il avec moins de précaution. Le troisième jour, Cyrus s’avance, assis sur son char, avec peu de soldats devant lui, la plupart des troupes marchant en désordre, et beaucoup de soldats faisant porter leurs armes sur des chariots et sur des bêtes de somme.

[18] Plutarque, Vie d’Artaxercès, nous apprend la cause de cette conduite d’Artaxercès : il voulait se retirer dans la province de Perse et y attendre que toutes ses forces fussent réunies pour combattre Cyrus.

CHAPITRE VIII

Bataille de Cunaxa[19]. — Mort de Cyrus.

[19] « Plusieurs historiens, dit Plutarque, ont raconté cette bataille ; mais Xénophon, entre autres, la décrit si vivement, qu’on croit y assister et non la lire, et qu’il passionne ses lecteurs comme s’ils étaient au milieu du péril, tant il la rend avec vérité et énergie. » Trad. d’A. Pierron, t. IV, p. 528. On trouvera dans la traduction du comte de La Luzerne un plan fort clair de la bataille de Cunaxa. Ce judicieux écrivain fait observer que c’est la première bataille considérable dont un militaire, qui s’y est trouvé, nous ait donné la relation.

C’était environ l’heure où l’agora est remplie, et l’on approchait du lieu où l’on voulait asseoir le camp, lorsque Patégyas, seigneur perse, un des fidèles de Cyrus, paraît, arrivant bride abattue, le cheval en sueur, et criant aussitôt à tous ceux qu’il rencontre, en langue barbare et grecque, que le roi s’avance avec une nombreuse armée, tout prêt à engager le combat. De là, grand tumulte : les Grecs et tous les autres s’attendent à être chargés avant de s’être formés. Cyrus saute de son char, endosse sa cuirasse, monte à cheval, saisit en main des javelots, et ordonne à tous de s’armer et de prendre chacun son rang.

On se forme à la hâte : Cléarque à l’aile droite appuyée à l’Euphrate : Proxène le joint, suivi des autres généraux ; Ménon et son corps sont à l’aile gauche. Dans l’armée barbare, les cavaliers paphlagoniens, au nombre de mille environ, se placent à la droite auprès de Cléarque. Ariée, lieutenant général de Cyrus, occupe la gauche avec le reste des Barbares. Cyrus se place au centre avec six cents cavaliers environ, tous revêtus de grandes cuirasses, le casque en tête, à l’exception de Cyrus. Cyrus, tête nue, se tient prêt au combat. On dit, en effet, que l’usage des Perses est d’avoir la tête nue quand ils affrontent les dangers de la guerre. Tous les chevaux de la troupe de Cyrus ont la tête et le poitrail bardés de fer ; les cavaliers sont armés de sabres à la grecque.

Cependant arrive le milieu du jour, et les ennemis ne se montrent pas ; mais, quand vient l’après-midi, on aperçoit une poussière semblable à un nuage blanc, qui bientôt se noircit et couvre la plaine. Lorsqu’ils sont plus près, on voit briller l’airain, puis les piques et les rangs se dessinent. C’était la cavalerie à cuirasses blanches appartenant à l’aile gauche de l’ennemi. Tissapherne était, disait-on, à la tête. Viennent ensuite les gerrophores, puis les hoplites, ayant des boucliers de bois tombant jusqu’aux pieds. On disait que c’étaient des Égyptiens. Après eux, viennent d’autres cavaliers, d’autres archers, rangés tous par nation, et chaque nation marchant formée en colonne pleine. En avant, à de grandes distances, étaient des chars armés de faux attachées à l’essieu, les unes s’étendant obliquement à droite, à gauche, les autres placées sous le siége, dirigées vers la terre, pour couper tout sur leur passage. Le plan était de se précipiter sur les bataillons grecs et de les rompre.

Ce que Cyrus avait dit aux Grecs, dans son allocution, de ne pas s’effrayer des cris des Barbares, se trouva démenti. Point de cris, mais le plus profond silence ; une marche tranquille, égale et lente. Alors Cyrus, passant le long de la ligne avec Pigrès, son interprète, et trois ou quatre officiers, crie à Cléarque de conduire sa troupe au centre même des ennemis, où devait être le roi. « Si nous y sommes vainqueurs, dit-il, tout est à nous. » Cléarque, voyant le corps placé au centre, et apprenant de Cyrus que le roi était au delà de la gauche des Grecs, attendu que ses troupes étaient si nombreuses, que son centre dépassait l’aile gauche de Cyrus, Cléarque, dis-je, ne voulut pas détacher son aile droite des bords du fleuve, de peur d’être enveloppé par les deux flancs ; mais il répondit à Cyrus qu’il veillerait à ce que tout allât bien.

Cependant l’armée barbare s’avance en bon ordre. Le corps des Grecs, demeurant à la même place, se complète de soldats arrivant encore à leurs rangs. Cyrus, passant à cheval le long de la ligne et à peu de distance du front, regardait de loin les deux armées, les yeux dirigés tantôt sur les ennemis, tantôt sur ses troupes, lorsqu’un des soldats de l’armée grecque, Xénophon d’Athènes[20], pique pour le rejoindre et lui demande s’il a quelque ordre à donner. Cyrus s’arrête, et lui commande de publier que les entrailles des victimes présagent un heureux succès. Cela dit, il entend un bruit qui court par les rangs et demande ce que c’est. Xénophon lui dit que c’est le mot d’ordre qui passe pour la seconde fois. Cyrus s’étonne qu’on l’ait donné, et demande quel est ce mot d’ordre. Xénophon répond : « Jupiter sauveur et Victoire. » Cyrus l’entendant : « Eh bien ! je l’accepte, dit-il ; que cela soit ! » Il se porte ensuite au poste qu’il a choisi. Il n’y avait plus que trois ou quatre stades entre le front des deux armées, lorsque les Grecs chantent un péan et s’ébranlent pour aller à l’ennemi.

[20] C’est notre historien lui-même. Comme il n’avait aucune fonction militaire, il pouvait se tenir à distance en qualité de spectateur.

Une partie de la phalange s’avance comme une mer houleuse ; le reste suit au pas de course pour s’aligner, et bientôt tous les Grecs, faisant retentir leur cri ordinaire : « Héléleu ! » en l’honneur d’Ényalius, arrivent en courant. On dit qu’en même temps ils frappaient leurs boucliers de leurs piques, afin d’effrayer les chevaux. Avant qu’on soit à la portée du trait, la cavalerie barbare détourne ses chevaux et s’enfuit ; les Grecs la poursuivent de toutes leurs forces, et se crient les uns aux autres de ne pas courir en désordre, mais de suivre en rang. D’autre part, les chars sont entraînés les uns au travers des ennemis, les autres à travers la ligne des Grecs : ils sont vides de conducteurs. Les Grecs, les voyant venir de loin, ouvrent leurs rangs : il n’y eut qu’un soldat qui, regardant avec étonnement, comme dans un hippodrome, se laissa heurter ; et même, dit-on, il n’en reçut aucun mal. Pas un seul autre Grec ne fut blessé dans cette bataille, si ce n’est un soldat de l’aile gauche, atteint d’une flèche, dit-on.

Cyrus, voyant les Grecs vaincre et poursuivre tout ce qui était devant eux, se sent plein de joie : déjà il est salué roi par ceux qui l’entourent ; cependant il ne s’emporte point à poursuivre ; mais il tient serrée sa troupe de six cents cavaliers et observe les mouvements du roi. Il savait qu’il était au milieu de l’armée perse. Tous les chefs des Barbares occupent ainsi le centre de leurs troupes, croyant qu’ils y sont plus en sûreté, parce qu’ils sont couverts des deux côtés, et que, s’ils ont à donner un ordre, il ne leur faut que la moitié du temps pour le transmettre à l’armée. Le roi donc, placé ainsi au centre de son armée, dépassait pourtant la gauche de Cyrus. Aussi, ne voyant d’ennemis ni en face de lui, ni devant ceux qui le couvraient, il fait un mouvement de conversion comme pour envelopper l’autre armée. Cyrus, craignant qu’il ne prenne les Grecs à dos et ne les taille en pièces, pique à lui, et, chargeant avec ses six cents cavaliers, replie tout ce qui est devant le roi et met en fuite les six mille hommes : on dit même qu’il tue de sa propre main Artaxercès, qui les commandait.

La déroute une fois commencée, les six cents cavaliers de Cyrus se dispersent et s’élancent à sa poursuite, sauf quelques-uns qui demeurent auprès de lui, presque tous uniquement ceux qu’on appelle commensaux. Étant au milieu d’eux, il aperçoit le roi et le groupe qui l’entoure ; il ne peut se contenir : « Je vois l’homme, » s’écrie-t-il ; il se précipite sur lui, le frappe à la poitrine et le blesse à travers sa cuirasse, comme l’atteste le médecin Ctésias, qui prétend avoir guéri la blessure ; mais au moment même où il porte le coup, on ne sait qui l’atteint au-dessus de l’œil d’un javelot lancé avec force. Dans ce combat entre le roi, Cyrus et ceux de leur suite, on sait combien il périt de monde autour du roi, par le témoignage de Ctésias, qui était auprès de lui. Cyrus y fut tué, et, sur son corps, huit de ses premiers officiers. Artapatès, dit-on, le plus dévoué de ses porte-sceptres, voyant Cyrus à terre, saute de son cheval et se jette sur le corps de son maître : le roi, assure-t-on, l’y fait égorger ; d’autres disent qu’il s’égorgea lui-même, après avoir tiré son cimeterre : car il en avait un à poignée d’or, et portait un collier, des bracelets et autres ornements, ainsi que les premiers des Perses. Cyrus l’avait en estime pour son dévouement et sa fidélité.

CHAPITRE IX

Éloge de Cyrus.

Ainsi finit Cyrus, de tous les Perses qui vécurent après Cyrus l’ancien, le cœur le plus royal, le plus digne de régner, de l’aveu de ceux qui le pratiquèrent. Dès son enfance, élevé avec son frère et d’autres enfants, il eut sur tous une supériorité incontestable ; car tous les fils des Perses de distinction sont élevés aux portes du roi : là on apprend à être réservé ; jamais on n’entend, jamais on ne voit rien de honteux : les enfants remarquent ou ils entendent dire que tels sont honorés par le roi, et que tels autres encourent sa disgrâce, de sorte que dès leur enfance ils apprennent à commander et à obéir.

Cyrus parut avoir plus de dispositions à s’instruire que tous ceux de son âge ; les gens d’une naissance inférieure n’obéissaient pas aussi scrupuleusement que lui aux vieillards : il aimait beaucoup les chevaux et les maniait avec la plus grande adresse : on le regardait dans les exercices guerriers, le tir à l’arc et le jet du javelot, comme un jouteur passionné et infatigable. Quand son âge le lui permit, il devint grand amateur de chasse et avide des dangers que l’on court à la poursuite de bêtes fauves. Un ours, un jour, s’étant jeté sur lui, il n’en fut point effrayé ; il le combattit, et l’ours l’ayant fait tomber de cheval, il en reçut des blessures, dont il lui resta des cicatrices ; mais il finit par le tuer, et combla de faveurs celui qui le premier vint à son secours.

Envoyé par son père en qualité de satrape dans la Lydie, la grande Phrygie et la Cappadoce, et de commandant général de toutes les troupes qui devaient s’assembler dans le Castole, il montra d’abord qu’il se faisait un devoir sacré de ne jamais tromper dans les traités, les contrats, les simples promesses. Aussi avait-il la confiance des villes qui lui étaient soumises, et la confiance des particuliers ; aussi, quand un ennemi traitait avec Cyrus, avait-il l’assurance de n’éprouver de lui aucun mauvais traitement. En conséquence, lorsqu’il fit la guerre à Tissapherne, toutes les villes, sauf Milet, aimèrent mieux obéir à Cyrus qu’au satrape ; et encore les Milésiens ne le craignaient-ils que parce qu’il ne voulait point abandonner les bannis. En effet, il prouva, comme il l’avait dit, qu’il ne les livrerait point, ayant été leur ami, et cela lors même que leur nombre diminuerait et que leurs affaires iraient plus mal.

On le voyait toujours, après un bon ou un mauvais procédé, essayer d’avoir le dessus, et l’on rapportait de lui ce souhait, qu’il désirait vivre assez longtemps pour surpasser en bienfaits et en vengeance ses amis ou ses ennemis. Aussi tout le monde voulait-il lui confier, à lui plutôt qu’à tel autre homme de notre temps, sa fortune, sa ville, sa personne. On ne pourra pas dire non plus qu’il se soit laissé duper par les scélérats et les malfaiteurs ; il les punissait avec la dernière sévérité. On voyait souvent sur les grandes routes des hommes auxquels il manquait les pieds, les mains, les yeux ; de sorte que, dans le gouvernement de Cyrus, tout Grec ou barbare qui ne faisait de tort à personne pouvait voyager sans crainte, aller où il voulait, et porter ce qui lui plaisait. C’est un fait reconnu qu’il honorait tout particulièrement ceux qui se montraient braves à la guerre. La première qu’il soutint fut contre les Pisidiens et les Mysiens ; il dirigeait l’armée en personne dans ce pays ; ceux qu’il vit affronter résolûment les dangers, il leur donna le gouvernement des provinces conquises, il les honora d’autres présents ; de sorte qu’on regarda la bravoure comme un moyen d’être très-heureux, et la lâcheté comme un titre à l’esclavage. Aussi était-ce à qui courrait au danger, dès qu’on espérait être vu de Cyrus.

En fait de justice, si quelqu’un lui paraissait vouloir se distinguer par la sienne, il faisait tout pour le rendre plus riche que ceux qui recherchaient d’injustes profits. C’est ainsi que toute son administration était dirigée par l’équité et qu’il avait une véritable armée. En effet, les stratéges et les lochages venaient à lui par mer, non point en vue du gain, mais parce qu’ils savaient qu’il était plus avantageux d’obéir bravement à Cyrus que de toucher une solde mensuelle. Quand on exécutait ponctuellement ses ordres, il ne laissait jamais ce zèle sans récompense : aussi dit-on que Cyrus eut en tout genre les meilleurs agents.

Quand il voyait un intendant se distinguer par son économie et sa justice, améliorant le pays qui lui était confié, en augmentant les revenus, loin de lui rien enlever, il lui donnait plus encore ; de sorte qu’on travaillait avec joie, qu’on acquérait avec sécurité, et qu’on ne cachait point à Cyrus ce qu’on avait acquis. On ne remarquait point qu’il enviât les richesses avouées, mais il essayait de faire main-basse sur les trésors cachés. Tous les amis qu’il s’était créés, dont il connaissait l’affection et qu’il regardait comme des auxiliaires capables pour ce qu’il voulait entreprendre, il excellait, de l’aveu de tous, à se les ménager par de bons offices ; et, comme il y avait des cas où il pensait avoir besoin lui-même de l’aide de ses amis, il essayait d’être pour ses amis un aide excellent dès qu’il leur connaissait un désir.

Il n’est pas un homme, je pense, qui ait reçu plus de présents que lui, et pour plusieurs raisons : personne aussi ne les a mieux distribués à ses amis, consultant les goûts et les besoins urgents de chacun. Lui envoyait-on de riches habillements qui servissent à la guerre ou à la parure : il disait que son corps ne pouvait les porter tous, mais que des amis bien parés étaient le plus bel ornement d’un homme. Qu’il ait vaincu ses amis en munificence, cela n’est point étonnant, puisqu’il était plus puissant qu’eux ; mais qu’en attentions, en désir d’obliger, il les ait surpassés, c’est ce qui me semble plus admirable. Souvent Cyrus leur envoyait des vases à demi pleins de vin, quand il en recevait du bon, disant que depuis longtemps il n’en avait pas bu de meilleur : « Je t’en envoie donc et te prie de le boire aujourd’hui avec tes meilleurs amis. » Souvent il envoyait des moitiés d’oie, de pain et d’autres mets pareils, et chargeait le porteur de dire : « Cyrus les a trouvés excellents ; aussi veut-il que tu en goûtes. » Quand le fourrage était rare, et qu’à force de valets et de soins il avait pu s’en procurer, il faisait dire à ses amis d’envoyer prendre de ce fourrage pour leurs chevaux de monture, afin que le jeûne ne les empêchât pas de porter ses amis. Quand il se présentait quelque part, et que beaucoup de regards devaient se fixer sur lui, il appelait ses amis et s’entretenait gravement avec eux, afin de montrer ceux qu’il avait en estime.

Pour ma part, d’après ce que j’entends dire, je juge que personne n’a jamais été l’objet d’une affection plus vive parmi les Grecs et les Barbares. En voici une preuve : quoique Cyrus fût sujet du roi, personne ne le quitta pour Artaxercès. Orontas seul l’essaya, et il reconnut bientôt que l’homme qu’il avait pris pour confident lui était moins dévoué qu’à Cyrus. Au contraire, quand les deux princes devinrent ennemis, beaucoup de gens du roi passèrent du côté de Cyrus ; et parmi eux des hommes que le roi aimait réellement, mais qui croyaient que leur bravoure serait mieux récompensée par Cyrus que par le roi. La mort de Cyrus fournit encore une plus grande preuve et qu’il était personnellement bon, et qu’il savait distinguer sûrement les hommes fidèles, dévoués, constants. Quand Cyrus fut tué, tous ses commensaux périrent en combattant à ses côtés. Ariée seul lui survécut, parce qu’il commandait alors la cavalerie de l’aile gauche. Dès qu’il apprit que Cyrus était tombé, il s’enfuit avec les troupes barbares placées sous ses ordres.

CHAPITRE X

Artaxercès s’empare du camp de Cyrus. — Il rallie ses troupes contre les Grecs, qui le mettent en déroute.

On coupa, sur le lieu même, la tête et la main droite de Cyrus. Le roi et sa troupe, poursuivant les fuyards, entrent dans le camp de Cyrus. Ariée et ses gens ne font aucune résistance : ils s’enfuient du camp à l’étape d’où ils étaient partis, et qui était, dit-on, à quatre parasanges. Le roi et sa troupe mettent tout au pillage et prennent la maîtresse de Cyrus, une Phocéenne que l’on disait sage et belle. Une Milésienne, plus jeune que l’autre, prise par les soldats du roi, s’enfuit nue du côté des Grecs, qui étaient commis à la garde des armes avec les skeuophores ; ils se forment pour résister, tuent bon nombre des pillards, et perdent aussi quelques-uns des leurs ; mais ils ne quittent point leur poste, et sauvent non-seulement la jeune femme, mais tout ce qui se trouve dans leur quartier, hommes et bagages.

Il y avait alors entre le roi et les Grecs une distance d’environ trente stades, les uns poursuivant ce qui était devant eux comme s’ils avaient tout vaincu, les autres pillant comme s’ils étaient tous vainqueurs. Mais les Grecs s’aperçoivent que le roi avec sa troupe tombait sur les skeuophores, et le roi apprenant par Tissapherne que les Grecs, après avoir repoussé l’aile qui était en face d’eux, s’avançaient à la poursuite des fuyards, rallie ses gens et reforme sa troupe. Cléarque, de son côté, appelle Proxène, qui se trouvait le plus près de lui, et ils délibèrent s’ils enverront un détachement, ou bien s’ils iront tous défendre le camp.

Sur ce point, le roi se montre prêt à tomber sur leurs derrières. Les Grecs font volte-face, disposés à le recevoir, s’il s’avance de ce côté. Mais le roi prend une autre direction et revient sur ses pas par le chemin qu’il a suivi, quand il dépassait l’aile gauche. Il emmenait avec lui et les déserteurs qui avaient passé aux Grecs pendant la bataille, et Tissapherne avec ses troupes. Ce Tissapherne n’avait pas fui à la première rencontre : au contraire, il avait pénétré le long du fleuve, à travers les peltastes grecs, sans y tuer personne, tandis que les Grecs, qui s’étaient ouverts, frappaient et dardaient sa cavalerie. A la tête de ces peltastes était Épisthène d’Amphipolis, qui passait pour un homme de prudence. Tissapherne donc, ayant le dessous, s’était retiré, et, parvenu au camp des Grecs, il y avait rencontré le roi ; de sorte qu’ils revenaient avec leurs troupes réunies.

Quand ils furent à la hauteur de l’aile gauche des Grecs, ceux-ci, craignant qu’on ne les prît en flanc, et qu’enveloppés de toutes parts on ne les taillât en pièces, voulurent étendre leur aile et l’adosser au fleuve. Tandis qu’ils délibèrent, le roi, reprenant la même position, vient se placer devant leur phalange, comme il était au commencement de la bataille. Les Grecs, voyant les Barbares près d’eux et rangés en ligne, chantent de nouveau le péan, et chargent avec encore plus d’ardeur qu’auparavant. De leur côté, les Barbares ne les attendent pas et s’enfuient plus vite encore que la première fois ; les Grecs les poursuivent jusqu’à un village où ils s’arrêtent : ce village était dominé par une colline au pied de laquelle la troupe du roi avait fait volte-face ; il n’y avait pas d’infanterie, mais la colline était pleine de cavaliers, à ne pouvoir distinguer ce qui se passait : on prétendait voir l’étendard du roi, une aigle d’or au haut d’une pique, les ailes déployées.

Les Grecs s’étant dirigés sur cette position, les cavaliers abandonnent la colline, mais en filant cette fois par pelotons, les uns d’un côté, les autres d’un autre : la colline se dégarnit peu à peu ; enfin tout disparaît. Aussi Cléarque ne gravit-il point la colline avec sa troupe ; il fait halte au pied et il envoie sur la colline Lycius de Syracuse et un autre chef, avec ordre de voir ce qui se passe en bas et de le lui rapporter. Lycius y fait une pointe et revient rapporter que l’ennemi fuit à toutes brides. Or, ceci se passait presque au coucher du soleil. Les Grecs s’arrêtent et posent leurs armes à terre pour prendre du repos. Cependant ils s’étonnent de ne pas voir du tout Cyrus, ni personne de sa part, car ils ignoraient qu’il fût mort ; ils conjecturaient qu’il était à la poursuite de l’ennemi ou qu’il s’était avancé pour prendre quelque position. Ils délibérèrent donc entre eux si l’on ferait venir les équipages pour rester où ils étaient, ou si l’on retournerait au camp. Ils résolurent d’y retourner, et l’on arriva aux tentes vers l’heure du souper. Telle fut la fin de cette journée.

Les Grecs trouvèrent la plupart de leurs effets pillés, ainsi que les provisions de manger et de boire. Les caissons pleins de farine et de vin dont Cyrus s’était pourvu, afin de les distribuer aux Grecs s’il survenait quelque grande disette dans leur armée, et qu’on évaluait au nombre de trois cents, avaient été également pillés par les troupes du roi : cela fit que la plupart des Grecs ne purent souper, et ils n’avaient pas dîné ; car, avant qu’on envoyât le soldat prendre son repas, le roi avait paru. C’est donc ainsi qu’ils passèrent la nuit.

LIVRE II

CHAPITRE PREMIER

Les Grecs apprennent la mort de Cyrus et le projet d’Ariée de retourner en Ionie. — Cléarque essaye de le faire revenir et lui promet l’empire des Perses. — Artaxercès envoie sommer les Grecs de rendre les armes : ceux-ci congédient les envoyés du roi avec une fière réponse.

La levée des troupes grecques faite par Cyrus, quand il entreprit son expédition contre Artaxercès, les divers incidents de sa marche, les détails de la bataille, la mort de Cyrus, le retour des Grecs à leur camp pour y prendre du repos, persuadés qu’ils avaient remporté une victoire complète et que Cyrus était vivant, tels sont les faits qui ont été exposés dans le livre précédent.

Au point du jour, les généraux s’assemblent, étonnés que Cyrus n’envoie personne ordonner ce qu’il faut faire, ou qu’il ne paraisse pas lui-même. Ils se décident à plier les bagages qui leur restent, à prendre les armes, à se porter en avant et à rejoindre Cyrus. Ils se mettaient en marche, lorsque, au lever du soleil, arrivent Proclès, gouverneur de la Teuthranie[21], descendant du lacédémonien Démarate, et Glos, fils de Tamos. Ceux-ci disent que Cyrus est mort, et qu’Ariée, en fuite, est avec les autres Barbares, au campement d’où ils étaient partis la veille, qu’il leur promet de les y attendre tout le jour, s’ils veulent s’y rendre, mais que le lendemain, il retournera, dit-il, en Ionie d’où il est venu. En apprenant cette nouvelle, les généraux et le reste des Grecs sont vivement affligés. Cléarque dit : « Plût au ciel que Cyrus vécût encore ! mais puisqu’il n’est plus, annoncez à Ariée que nous avons vaincu le roi, que personne, comme vous voyez, ne nous résiste, et que, si vous ne fussiez survenus, nous marchions contre le roi. Nous promettons à Ariée que, s’il vient ici, nous le ferons monter sur le trône royal, puisque c’est aux vainqueurs à disposer de l’empire. » Cela dit, il congédie les employés, et les fait accompagner de Chirisophe de Lacédémone, et de Ménon de Thessalie. Ménon lui-même l’avait demandé, étant l’ami et l’hôte d’Ariée. Les envoyés partent, et Cléarque attend leur retour.

[21] Contrée de la Mysie.

L’armée se procure des vivres comme elle peut : on prend aux équipages des bœufs et des ânes qu’on égorge ; quant au bois, voici comment on en a : en s’avançant à peu de distance de la phalange, à l’endroit où s’était livrée la bataille, on trouve quantité de traits que les Grecs forcent les transfuges du roi de dépouiller de leur fer, puis des gerres et des boucliers d’osier égyptiens, un grand nombre de peltes et des chars vides ; le tout sert à faire bouillir les viandes, et l’on vit ainsi ce jour-là.

A l’heure où l’agora est pleine, il arrive de la part du roi et de Tissapherne des hérauts et d’autres Barbares. Parmi eux se trouve un Grec, Phalynus, qui servait auprès de Tissapherne dont il était considéré, parce qu’il se donnait pour savant dans la tactique et le maniement des armes. Les hérauts s’approchent, appellent les chefs des Grecs, et disent que le roi, se regardant comme vainqueur, puisqu’il a tué Cyrus, somme les Grecs de rendre les armes et de venir aux portes du roi solliciter un bon traitement. Voilà ce que disent les hérauts du roi. Les Grecs sont indignés de ces paroles. Cependant Cléarque se contente de dire que ce n’est point aux vainqueurs à rendre les armes : « Mais vous, ajoute-t-il, vous, généraux, faites-leur la réponse la meilleure et la plus honorable ; moi, je reviens à l’instant. » Et de fait, un de ses serviteurs l’appelait pour voir les entrailles de la victime, car il sacrifiait au moment même. Proxène de Thèbes prenant alors la parole : « Quant à moi, dit-il, Phalynus, je me demande avec étonnement si c’est comme vainqueur que le roi exige nos armes, ou comme ami, à titre de présent. Si c’est comme vainqueur, pourquoi les demande-t-il ? il n’a qu’à venir les prendre. S’il veut les avoir par la persuasion, qu’il dise ce qu’il fera pour les soldats en retour de cette gracieuseté. » A cela Phalynus répond : « Le roi se croit vainqueur, puisqu’il a tué Cyrus. Car qui désormais lui disputerait l’empire ? Il vous regarde comme sous sa dépendance, vu qu’il vous tient au milieu de ses États, entre des fleuves qu’il est impossible de traverser, et qu’il peut vous écraser sous une telle multitude d’hommes que vous ne pourriez pas les tuer, même s’il vous les abandonnait. » Xénophon d’Athènes lui dit : « Phalynus, tu le vois, nous n’avons plus d’autre ressource que nos armes et notre courage : et tant que nous aurons nos armes, nous pensons bien que notre courage ne nous fera point défaut ; mais les livrer, ce serait livrer notre personne. Ne crois donc pas que nous abandonnions le seul bien qui nous reste ; il doit nous servir à combattre pour nos intérêts. » En entendant ces mots, Phalynus se prit à rire et dit : « Ah ! jeune homme, tu m’as l’air d’un philosophe, et tu dis là des choses qui ne manquent point d’agrément ; sache pourtant que tu es fou, si tu t’imagines que votre courage l’emporte sur les forces du roi. » D’autres, qui mollissaient, firent observer, dit-on, qu’après avoir été fidèles à Cyrus, ils pourraient aussi devenir très-utiles au roi, s’il voulait être leur ami, et que, s’il les employait, soit à n’importe quelle entreprise, soit dans une campagne contre les Égyptiens, ils fondraient sur eux avec lui.

Cependant Cléarque revient et demande si l’on a fait une réponse. Phalynus reprend et lui dit : « L’un dit une chose, l’autre une autre ; mais toi, Cléarque, dis-nous ce que tu penses. » Alors Cléarque : « Moi, Phalynus, dit-il, c’est avec plaisir que je t’ai vu, et il en est de même, je pense, de tous ceux qui sont ici. Tu es Grec, comme nous tous que tu vois autour de toi. Dans la position où nous sommes, nous te demandons ton avis sur ce que nous devons faire relativement à tes propositions. Toi donc, au nom des dieux, conseille-nous ce qui te paraît le meilleur et le plus honorable, ce qui doit t’honorer aux yeux de la postérité, quand on dira : « Jadis Phalynus, envoyé par le roi pour sommer les Grecs de rendre les armes, a été consulté par eux et a donné ce conseil ; » car tu sais bien que, de toute nécessité, on parlera en Grèce du conseil, quel qu’il soit, que tu auras donné. »

Par ces insinuations, Cléarque voulait amener l’envoyé même du roi à conseiller de ne pas rendre les armes, afin de relever ainsi l’espérance des Grecs ; mais Phalynus l’éluda, et parla en ces termes, contre l’attente de Cléarque : « Moi, dit-il, si entre dix mille chances de salut il en est une seule pour vous en combattant contre le roi, je vous conseille de ne pas rendre les armes ; mais s’il n’y a pas d’espoir de salut en dépit du roi, je vous conseille de vous sauver comme vous pourrez. » Alors Cléarque : « Ainsi voilà ce que tu dis ; eh bien, va-t’en dire de notre part que nous croyons, nous, que si nous devons être les amis du roi, nous vaudrons plus ayant nos armes que les rendant à un autre, et que, s’il faut combattre, il vaut mieux combattre avec ses armes qu’après les avoir rendues. » Phalynus répond : « Nous le dirons, mais le roi m’a encore chargé de vous dire que, vous restant ici, il y aura trêve, et guerre si vous avancez ou reculez. Répondez sur ce point : Restez-vous ici avec une trêve, ou bien voulez-vous la guerre ? Je porterai votre réponse. — Réponds donc, dit Cléarque, que nous acceptons les propositions du roi. — Qu’entends-tu par là ? dit Phalynus. — Si nous restons, dit Cléarque, il y a trêve, et guerre si nous avançons ou reculons. » Phalynus dit une seconde fois : « Est-ce trêve ou guerre que je dois annoncer ? » Et Cléarque répondit une fois encore : « Trêve en restant ici, guerre en avançant ou en reculant. » Quant à ce qu’il ferait, il n’en laissa rien percer.

CHAPITRE II

Alliance avec Ariée. — On se met en marche, et l’on rejoint les troupes du roi. — Terreur panique dans les deux armées.

Phalynus repart avec ceux qui l’avaient accompagné. Proclès et Chirisophe reviennent du camp d’Ariée. Ménon était resté. Ils rapportent qu’Ariée a répondu qu’il y avait beaucoup de Perses plus distingués que lui, et qu’ils ne le souffriraient jamais pour roi. « Mais si vous voulez faire retraite avec lui, il vous prie de le joindre cette nuit ; sinon, il partira demain, dit-il, de grand matin. » Cléarque répond : « Eh bien, faites comme vous dites, si nous vous joignons ; sinon, prenez le parti que vous croirez le plus avantageux. » Quant à ce qu’il ferait lui-même, il ne leur en dit rien. Mais ensuite, au coucher du soleil, convoquant les stratéges et les lochages, il leur dit : « Amis, j’ai sacrifié pour savoir si je devais marcher contre le roi ; les entrailles n’ont pas été favorables. Cela devait être : car, d’après mes renseignements, le Tigre, qui est entre nous et le roi, ne se passe qu’en bateaux, et nous ne pouvons le traverser sans embarcations, puisque nous n’en avons point. Rester ici, cela est impossible ; nous n’avons point de vivres. Mais pour aller rejoindre les amis de Cyrus, les victimes sont favorables. Voici donc ce qu’il faut faire : séparons-nous, et que chacun soupe avec ce qu’il a. Quand la corne sonnera comme pour le repos, pliez bagage ; au second son, chargez les bêtes de somme ; au troisième, suivez votre chef, la colonne des équipages longeant le fleuve, et les hoplites en dehors. » Ces ordres entendus, les stratéges et les lochages se retirent et font ce qui est convenu. De ce moment, Cléarque commande et les autres obéissent, sans l’avoir élu, mais voyant bien qu’il avait la tête nécessaire pour commander, tandis que les autres étaient sans expérience. Voici le calcul du chemin qu’on avait fait depuis Éphèse, en Ionie, jusqu’au champ de bataille : en quatre-vingt-treize étapes, cinq cent trente-cinq parasanges ou seize mille cinquante stades. Du champ de bataille jusqu’à Babylone, on disait qu’il y avait encore trois cent soixante stades.

Quand il fit noir, Miltocythe de Thrace, suivi de quarante cavaliers thraces et d’environ trois cents fantassins de la même nation, déserta pour passer au roi. Cléarque se met à la tête des autres, ainsi qu’il l’avait annoncé ; les autres suivent, et l’on arrive vers minuit à l’ancien campement, où se trouve Ariée et sa troupe. On pose les armes devant les rangs, et les stratéges ainsi que les lochages se rendent auprès d’Ariée. Alors les Grecs, Ariée et les principaux de son armée, jurent de ne point se trahir, et de rester alliés fidèles. Les Barbares jurent, en outre, de guider loyalement. En jurant, on égorge un sanglier, un taureau, un loup et un bélier ; et l’on en reçoit le sang dans un bouclier, où les Grecs plongent leurs épées et les Barbares leurs lances.

Ces gages donnés, Cléarque parle ainsi : « Voyons, Ariée, puisque vous et nous prenons la même route, dis-moi quel est ton avis sur la marche à suivre. Retournerons-nous par où nous sommes venus, ou bien connais-tu quelque autre route qui soit meilleure ? » Ariée répond : « Si nous retournons sur nos pas, nous mourrons tous de faim, puisque nous n’avons plus de vivres. Dans les dix-sept dernières étapes faites pour arriver ici, nous n’avons rien trouvé dans le pays, ou bien nous avons consommé en passant le peu qu’il y avait. Nous songeons donc à une route plus longue, mais où nous ne manquerons point de vivres. Nous ferons les premières étapes aussi fortes que nous pourrons, afin de nous éloigner le plus possible de l’armée du roi. Une fois que nous serons en avance sur lui de deux ou trois jours de marche, le roi ne pourra plus nous atteindre. Il n’osera pas nous suivre avec peu de troupes ; et, s’il en a beaucoup, il ne pourra pas aller vite ; peut-être même aura-t-il également peu de vivres. Voilà, dit Ariée, quel est mon avis, à moi. »

Ce plan stratégique ne tendait qu’à échapper au roi ou à fuir ; le hasard se montra tacticien plus habile. Dès que le jour paraît, on se met en marche, le soleil à droite[22], et comptant arriver au soleil couchant à des villages de la Babylonie. On ne se trompait point. Vers l’après-midi, on croit voir des cavaliers ennemis. Ceux des Grecs qui ne se trouvaient point à leurs rangs courent les reprendre. Ariée, qui était monté sur un chariot à cause de ses blessures, saute à bas et met sa cuirasse, ainsi que ceux qui étaient avec lui. Pendant qu’ils s’arment, les éclaireurs qu’on avait envoyés en avant reviennent dire que ce ne sont point des cavaliers, mais des bêtes de somme à la pâture. Tout le monde en conclut que le roi campe près de là ; et, en effet, on apercevait de la fumée dans les villages voisins. Cependant Cléarque ne marche point à l’ennemi. Il voyait que les soldats étaient las, à jeun, et qu’il se faisait tard. Toutefois, il ne se détourne point, pour n’avoir pas l’air de fuir ; mais il mène son monde droit en avant, et, au soleil couché, il campe avec la tête de la colonne dans les villages les plus proches, d’où l’armée royale avait emporté tout, même le bois des maisons.

[22] L’armée se dirigeait donc vers le nord.

Les premiers arrivés se campent avec assez d’ordre, comme d’habitude ; mais les seconds, arrivant à la nuit close, se logent au hasard, et font grand bruit en s’appelant les uns les autres. Les postes les plus rapprochés des ennemis les entendent et s’enfuient de leurs tentes. On s’en aperçut le lendemain, car on ne vit plus aux environs ni bêtes de somme, ni camp, ni fumée. Le roi lui-même, à ce qu’il paraît, fut effrayé de l’approche de l’armée ; sa conduite du lendemain en est la preuve.

Vers le milieu de la nuit, une terreur pareille s’empara des Grecs : grand bruit, grand tumulte, comme il arrive en ces sortes d’alertes. Cléarque avait par hasard auprès de lui Tolmide d’Élée, le meilleur crieur de son temps ; il lui enjoint de faire faire silence, et de proclamer ensuite, de la part des chefs, que quiconque dénoncera celui qui a lâché un âne à travers les armes, recevra pour récompense un talent d’argent. Cette proclamation fait comprendre aux soldats que leur alarme a été vaine, qu’il n’est rien arrivé à leurs chefs. Au point du jour, Cléarque ordonne aux Grecs de prendre les armes et de se ranger comme le jour de la bataille.

CHAPITRE III

Le roi veut entrer en accommodement. — Les Grecs répondent avec fermeté qu’ils ont besoin de se battre pour avoir de quoi manger. — Le roi les fait conduire à des villages bien approvisionnés. — Entrevue de Tissapherne et de Cléarque. — Alliance avec le roi.

Ce que j’ai écrit plus haut, que le roi avait été effrayé à l’approche de l’ennemi, devint alors évident. Après avoir la veille envoyé l’ordre de livrer leurs armes, il envoie, au lever du soleil, des hérauts proposer un accommodement. Ceux-ci, arrivés aux avant-postes, demandent les chefs. Les sentinelles ayant fait leur rapport, Cléarque, qui, dans ce moment, inspectait les rangs, leur prescrit de dire aux hérauts d’attendre qu’il fût de loisir. Il dispose alors ses troupes de manière à ce que la phalange offrît à l’œil une masse compacte et qu’aucun des soldats sans armes ne fût en évidence ; puis il mande les députés, va lui-même au-devant d’eux avec ses soldats les mieux armés, les plus beaux hommes, et invite les autres chefs à faire comme lui.

Arrivé près des envoyés, il leur demande ce qu’ils veulent. Ils disent qu’ils viennent pour une trêve, avec mission d’annoncer aux Grecs les intentions du roi, et au roi celles des Grecs. Cléarque répond : « Annoncez-lui donc qu’il faut d’abord combattre, car nous n’avons pas de quoi dîner : et qui donc oserait parler de trêve aux Grecs, s’il n’a pas de dîner à leur fournir ? » Ces mots entendus, les envoyés s’en retournent, mais ils reviennent bientôt ; ce qui prouve que le roi était tout près, lui, ou quelqu’un chargé par lui de toute la négociation. Ils disent que le roi trouve la demande raisonnable, et qu’ils reviennent avec des guides chargés, au cas où la trêve serait conclue, de conduire les Grecs à un endroit où ils auraient des vivres. Cléarque leur demande si le roi ne fait trêve qu’avec ceux qui vont et viennent pour les négociations, ou si l’accommodement s’étend à toute l’armée : « A toute l’armée, répondent-ils, jusqu’à ce que vos propositions aient été adoptées par le roi. » Après cette promesse, Cléarque les fait éloigner, et tient un conseil où l’on décide de conclure promptement la trêve, et de se rendre paisiblement à l’endroit où sont les vivres, et de s’en pourvoir. « C’est aussi mon avis, dit Cléarque ; mais, au lieu de le faire savoir sur-le-champ, je différerais, afin que les envoyés craignent que nous ne rejetions la trêve ; et même je ne crois pas mauvais que nos soldats aient la même appréhension. » Quand il croit le moment arrivé, il annonce aux envoyés qu’il accède à la trêve, et les prie de le conduire aussitôt où sont les vivres.

Ils le conduisent. Cléarque se met donc en marche pour aller conclure le traité, l’armée en ordre de bataille, et lui-même à l’arrière-garde. On rencontre des fossés et des canaux si pleins d’eau, qu’on ne peut les passer sans ponts ; on en fait à la hâte, soit avec des palmiers tombés d’eux-mêmes, soit avec ceux que l’on coupe. C’est là qu’on put voir quel général était Cléarque. De la main gauche il tenait une pique, de la droite un bâton. Si quelque soldat commandé pour cette besogne montre de la paresse, il le frappe, et il en choisit un autre plus capable ; lui-même il met la main à l’œuvre, en entrant dans la boue, si bien que chacun aurait rougi de ne pas montrer la même ardeur. Il n’avait employé à cet ouvrage que des hommes au-dessous de trente ans ; mais, quand on voit l’activité de Cléarque, les plus âgés se mettent aussi de la partie. Cléarque d’ailleurs se hâtait d’autant plus qu’il soupçonnait que les fossés n’étaient pas toujours aussi pleins d’eau, vu qu’on n’était point à l’époque où l’on arrose la campagne ; mais il présumait que, pour faire croire aux Grecs qu’il y aurait de nombreux obstacles à leur marche, le roi avait fait lâcher cette eau dans la plaine.

En marchant, on arrive aux villages, où les guides avaient indiqué qu’on pourrait prendre des vivres ; on y trouve du blé en abondance, du vin de palmier et une boisson acide qu’on tire des fruits. Quant aux dattes mêmes, celles qui ressemblent aux dattes qu’on voit en Grèce, on les laissait aux servantes ; sur la table des maîtres, on n’en servait que de choisies, remarquables par leur beauté et leur grosseur : leur couleur est celle de l’ambre jaune. On en fait sécher aussi, qu’on offre au dessert : c’est un mets délicieux après boire, mais il donne mal à la tête. C’est encore là que, pour la première fois, les soldats mangèrent du chou-palmiste. Beaucoup en admirent la forme et le goût agréable qui lui est propre ; mais il porte aussi violemment à la tête. Le palmier se sèche entièrement dès qu’on lui enlève le sommet de sa tige.

On séjourne trois jours en cet endroit. De la part du grand roi arrive Tissapherne, avec le frère de la femme du roi, trois autres Perses et une suite nombreuse d’esclaves. Les généraux grecs vont au-devant d’eux, et Tissapherne leur parle ainsi, par son interprète : « Grecs, j’habite un pays voisin de la Grèce ; vous voyant tombés dans des malheurs sans issue, j’ai regardé comme un bonheur de pouvoir obtenir du roi la permission que j’ai sollicitée de vous ramener sains et saufs en Grèce. Je pense que ma conduite ne trouvera d’ingrats ni chez vous, ni dans la Grèce entière. Dans cette conviction, j’ai présenté ma requête au roi, en lui disant que c’est justice de m’accorder cette grâce, ayant été le premier à lui annoncer la marche de Cyrus, et à lui amener du secours après cette nouvelle ; que seul de tous ceux qui ont été opposés aux Grecs, je n’ai point pris la fuite ; mais qu’après m’être frayé un passage, j’ai rejoint le roi dans votre camp, où il s’était porté après avoir tué Cyrus, et que j’ai poursuivi les Barbares à la solde de Cyrus avec les troupes qui sont avec moi et qui sont toutes dévouées à sa cause. Le roi m’a promis d’en délibérer ; mais il m’a chargé de venir vous demander pourquoi vous avez pris les armes contre lui. Or, je vous conseille de faire une réponse mesurée, afin qu’il me soit plus facile, si toutefois je le puis, d’agir auprès de lui dans votre intérêt. »

Les Grecs s’éloignent, délibèrent, et répondent par la bouche de Cléarque : « Nous ne nous sommes point réunis pour faire la guerre au roi ; nous n’avons point marché contre le roi. Mais Cyrus, tu le sais bien toi-même, a trouvé mille prétextes pour vous prendre au dépourvu et nous amener ici. Cependant, lorsque nous le vîmes en péril, la honte nous prit, à la face des dieux et des hommes, de le trahir, après nous être prêtés auparavant à tout le bien qu’il nous avait fait. Depuis que Cyrus est mort, nous ne disputons plus au roi la souveraineté, et nous n’avons aucun motif de ravager les États du roi. Nous n’en voulons point à sa vie, et nous retournerions dans notre pays, si personne ne nous inquiétait ; seulement, si l’on nous fait tort, nous essayerons, avec l’aide des dieux, de nous défendre ; mais si l’on se montre généreux à notre égard, nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour n’être pas vaincus en générosité. » Ainsi parla Cléarque.

Après l’avoir entendu, Tissapherne reprend : « Je transmettrai ce discours au roi, et à vous ensuite ses intentions. Jusqu’à mon retour, que la trêve subsiste ; nous vous fournirons un achat de vivres. » Le lendemain, il ne reparut point : les Grecs déjà étaient inquiets. Le troisième jour, il vint et dit qu’il avait obtenu du roi la permission de sauver les Grecs, malgré la résistance d’un grand nombre, qui prétendaient contraire à la dignité du roi de laisser aller des gens qui avaient porté les armes contre lui. « Enfin, dit-il, vous pouvez recevoir de nous l’assurance que notre pays ne vous sera point hostile, et que nous vous guiderons loyalement vers la Grèce, en vous fournissant des achats de vivres. Que si nous ne vous en fournissons pas, nous vous permettons de prendre sur le pays même ce qui sera nécessaire à votre subsistance. Mais vous, il faut que vous nous juriez de passer partout comme en pays ami, sans coup férir, ne prenant de quoi manger et de quoi boire que quand nous ne vous en fournirons point l’achat ; et, quand nous vous le fournirons, achetant ce qu’il faut pour vivre. » Ces conditions sont arrêtées ; on fait serment et l’on se donne la main, Tissapherne et le frère de la femme du roi aux stratéges et aux lochages des Grecs, et ceux-ci à Tissapherne. Alors Tissapherne leur dit : « Maintenant je retourne auprès du roi ; quand j’aurai terminé ce que je dois faire, je reviendrai avec mes équipages pour vous ramener en Grèce et retourner moi-même dans mon gouvernement. »

CHAPITRE IV

On attend Tissapherne. — Ariée devient suspect aux Grecs. — Tissapherne de retour devenant également suspect, les Grecs marchent séparément et établissent leur camp à distance. — Arrivée à la muraille de Médie. — Perfidie des Perses. — Suite de la marche.

Après cela, les Grecs et Ariée, campés les uns près des autres, attendent Tissapherne plus de vingt jours. Pendant ce temps, Ariée reçoit les visites de ses frères et autres parents : des Perses viennent également le trouver pour le rassurer et lui promettre, sur la foi du roi, que le roi ne se souvient plus de leur alliance avec Cyrus, ni de rien de ce qui s’est passé. Les choses en étant à ce point, on s’aperçoit bientôt qu’Ariée et ses soldats ont moins d’égards pour les Grecs ; si bien qu’un grand nombre de Grecs, mécontents de cette conduite, vont trouver Cléarque, ainsi que les autres généraux, et leur disent : « Pourquoi rester ici ? Est-ce que nous ne savons pas que le roi payerait bien cher notre perte, afin que les autres Grecs aient peur de faire campagne contre le grand roi ? Il nous engage à rester ici, parce que ses troupes sont dispersées ; mais qu’il les réunisse, il n’y a pas moyen qu’il ne fonde pas sur nous. Peut-être creuse-t-il des fossés, élève-t-il des murs, pour que la route nous soit impraticable. Jamais de bon cœur il ne voudra que, de retour en Grèce, nous publiions qu’étant si peu nous avons vaincu le roi devant ses portes, et qu’en le narguant nous nous sommes retirés. » Cléarque répond à ces paroles : « Et moi aussi je songe à tout cela ; mais je réfléchis que, si nous nous en allons maintenant, nous aurons l’air de nous en aller pour faire la guerre et de rompre la trêve. Dès lors personne ne nous fournira d’achat de vivres, nous n’aurons plus où trouver du blé, personne ne nous servira de guide. Aussitôt que nous aurons fait cela, Ariée s’éloignera de nous ; il ne nous restera plus un ami, et ceux même qui l’étaient auparavant deviendront nos ennemis. Avons-nous quelque autre fleuve à passer, je ne sais ; mais ce que nous savons, c’est que l’Euphrate ne peut être traversé quand des ennemis en défendent le passage. S’il faut se battre, nous n’avons pas de cavalerie alliée, tandis que les cavaliers ennemis sont nombreux et bien montés. Ainsi, vainqueurs, nous ne tuons personne ; vaincus, pas un n’en réchappe. Je ne vois pas non plus pourquoi le roi, qui a tant de moyens de nous perdre, s’il le veut, aurait fait un serment, donné sa main, et pris les dieux à témoin pour rendre sa foi suspecte aux Grecs et aux Barbares. » Il dit beaucoup d’autres choses semblables.

Sur ce point arrive Tissapherne, ayant avec lui sa troupe, comme pour retourner chez lui, et Orontas également avec sa troupe. Ce dernier emmenait la fille du roi qu’il avait épousée. On part donc, guidés par Tissapherne, qui fait trouver à acheter des vivres. Ariée, suivi des troupes barbares de Cyrus, marche avec Tissapherne et campe avec eux. Les Grecs, qui se défient d’eux, marchent de leur côté sous la conduite de leurs guides. On campe ainsi séparément, à une parasange au plus les uns des autres, enfin l’on s’observe mutuellement, comme entre ennemis, ce qui fait naître aussitôt des soupçons. Parfois on se rencontrait faisant du bois au même endroit, ramassant du fourrage ou d’autres choses semblables, et l’on se frappait des deux côtés : nouveau motif de haine. Après trois étapes, on arrive à la muraille qu’on nomme mur de Médie[23], et on passe au delà. Il est construit en briques cuites au feu, liées avec de l’asphalte, sur une largeur de vingt pieds et une hauteur de cent : on le disait long de vingt parasanges : il est à une petite distance de Babylone.

[23] Cette muraille s’étendait de l’Euphrate au Tigre, et garantissait la Babylonie des incursions des peuples nomades qui habitaient la partie basse de la Mésopotamie. Voy. L. Dubeux, la Perse, dans l’Univers pittoresque de F. Didot.

De là on fait huit parasanges, en deux étapes, et l’on traverse deux canaux, l’un sur un pont à demeure, l’autre sur un pont de bateaux. Ces canaux dérivaient du Tigre, et on y avait ouvert des tranchées pour arroser le pays, d’abord larges, puis plus étroites, et enfin de petites rigoles telles qu’on en pratique en Grèce dans les champs de mil[24]. On arrive au Tigre. Près de ce fleuve est une ville grande et peuplée, nommée Sitace, à une distance de quinze stades. Les Grecs campent tout auprès, et non loin d’un parc, beau, vaste, planté d’arbres de toute espèce.

[24] Pour maîtriser, dit Dubeux, et pour diriger les eaux de l’Euphrate et faciliter l’arrosement des campagnes, les Babyloniens élevèrent des digues, creusèrent des canaux et des lacs qui défendaient en même temps le pays contre les invasions du dehors. Quelques canaux aussi étaient destinés à faire communiquer l’Euphrate avec le Tigre. Un de ces canaux, qui se trouvait près de la ville de Sippara, était nommé Naharraga ; un autre, le Naharsares, est appelé aujourd’hui Naharsarer ; enfin le troisième était le Naharmalcha ou Fleuve royal, qui joignait l’Euphrate au Tigre, près de l’endroit où fut plus tard fondée Sélami. La Perse, p. 7.

Les Barbares avaient passé le Tigre et ne paraissaient plus. Après le souper, Proxène et Xénophon se promenaient, par hasard, à la tête du camp en avant des armes. Arrive à eux un homme qui demande aux gardes avancées où il trouvera Proxène ou Cléarque : il ne demandait point Ménon, quoiqu’il vînt de la part d’Ariée, hôte de Ménon. Proxène s’étant nommé, cet homme lui dit : « Je suis envoyé d’Ariée et d’Artabaze, gens dévoués à Cyrus, et qui vous veulent du bien : ils vous recommandent de vous tenir sur vos gardes, de peur que les Barbares ne vous attaquent cette nuit : il y a beaucoup de troupes dans le parc voisin. Ils vous engagent également à envoyer une garde au pont du Tigre, que Tissapherne a résolu de couper cette nuit, s’il lui est possible, pour vous empêcher de passer et vous enfermer entre le fleuve et le canal. » Quand ils ont entendu ce rapport, ils conduisent l’homme à Cléarque et lui rendent compte de ce qu’il a dit. Cléarque se sent troublé, épouvanté même à ce récit. Cependant un jeune homme de ceux qui étaient présents, après un moment de réflexion, fait observer qu’il y a désaccord entre l’attaque et la rupture du pont. « Il est clair que, s’ils nous attaquent, ils seront vainqueurs ou vaincus. Vainqueurs, à quoi leur sert de couper le pont ? Y en eût-il plusieurs autres, nous ne saurions où nous sauver après une défaite. Si c’est nous qui sommes vainqueurs, le pont rompu, ils n’auront plus où fuir, et ils ne trouveront aucun secours dans les forces nombreuses qu’ils ont sur l’autre rive, du moment que le passage du pont n’existera plus. »

Alors Cléarque demande à l’envoyé de quelle étendue est le pays situé entre le Tigre et le canal. Celui-ci répond que le pays est vaste, avec de nombreux villages et beaucoup de grandes villes. On aperçoit alors que les Barbares ont envoyé cet homme en sous main, de crainte que les Grecs, après avoir coupé le pont, ne restent dans l’île, où ils auraient eu pour retranchement d’un côté le Tigre, de l’autre le canal, avec des vivres assurés, puisque cette espèce d’île était vaste, fertile, peuplée de cultivateurs, offrant, en outre, un asile sûr à quiconque eût voulu inquiéter le roi.

On prend ensuite du repos, tout en envoyant une garde à la tête du pont ; mais personne ne l’attaqua ; il ne parut même aucun ennemi devant le pont, ainsi que les sentinelles l’assurèrent. Le lendemain, au point du jour, on passe le Tigre sur un pont de trente-sept bateaux, avec toutes les précautions possibles ; car des Grecs qui étaient auprès de Tissapherne avaient prévenu qu’on serait attaqué au passage, mais c’était un faux avis. Seulement Glos, avec quelques autres Barbares, parut au moment où l’on passait, regarda si l’on traversait, et, l’ayant vu, s’éloigna au galop.

Des bords du Tigre, on fait vingt parasanges en quatre étapes et l’on arrive au fleuve Physcus[25], large d’un plèthre : il y a un pont. En cet endroit s’élève une grande ville nommée Opis[26]. Les Grecs y rencontrent le frère naturel de Cyrus et d’Artaxercès, amenant de Suse et d’Ecbatane une armée considérable au secours du roi. Il fait faire halte à son armée et regarde passer les Grecs. Cléarque, qui était en tête, les fait défiler deux à deux, et commande de temps à autre un moment d’arrêt. Ainsi, toutes les fois que la colonne s’arrête, le reste de la colonne en fait autant : de cette manière elle parut très-nombreuse aux Grecs, et le Perse fut frappé d’étonnement[27].

[25] Aujourd’hui l’Odorneh.

[26] Antiochia sous les Séleucides.

[27] « Il est sans doute des manœuvres par lesquelles un général habile en impose aux yeux de l’ennemi, et multiplie pour ainsi dire ses troupes ; mais celle-ci me paraît grossière. Comment Cléarque, prêtant le flanc à l’armée nombreuse du frère du roi, osa-t-il faire défiler ainsi les Grecs et former de ses troupes une colonne qui ne finissait point et qui n’aurait pu opposer de résistance, si les Barbares eussent chargé ? On n’était point, à la vérité, en guerre ouverte avec eux ; mais on a vu quels soupçons existaient, on va voir combien ils étaient fondés. Il fallait d’ailleurs que la Perse fût bien peu accoutumée à voir des troupes, pour que cette procession ridicule lui fît illusion. Cléarque était un militaire. Quoique le texte soit clair, je le soupçonne d’être corrompu. » De La Luzerne.

De là, en six étapes, on fait trente parasanges à travers les déserts de Médie, et l’on arrive aux villages de Parysatis, mère de Cyrus et d’Artaxercès. Tissapherne, pour insulter à Cyrus, permet aux Grecs de les piller, mais avec défense de faire des esclaves. On y trouve beaucoup de blé, de bétail et autre butin. On fait ensuite vingt parasanges en quatre étapes dans le désert, ayant le Tigre à gauche. A la première étape, de l’autre côté du fleuve, on voit une ville grande et florissante, nommée Cænæ, dont les habitants apportent sur des radeaux faits de peaux, du pain, du fromage et du vin.

CHAPITRE V

Arrivée au fleuve Zabate. — Entrevue de Cléarque et de Tissapherne. — Les principaux chefs des Grecs sont pris en traître et livrés au roi.

On arrive ensuite au fleuve Zabate, large de quatre plèthres. On y séjourne quatre jours. On avait bien des soupçons, mais on n’avait la preuve d’aucun piége. Cléarque résolut donc de s’aboucher avec Tissapherne, pour dissiper, s’il était possible, les soupçons, avant qu’il en sortît la guerre. Il lui envoie dire qu’il désire avoir une entrevue avec lui. Tissapherne le prie de venir sur-le-champ. Dès qu’ils sont ensemble, Cléarque lui dit : « Je sais, Tissapherne, que nous avons juré, la main dans la main, de ne nous faire mutuellement aucun tort : je vois pourtant que tu te tiens sur tes gardes avec nous comme avec des ennemis, et nous, voyant cela, nous nous tenons aussi sur nos gardes. J’ai beau chercher, je ne puis découvrir que tu aies essayé de nous faire du mal, et je suis sûr que nous ne formons aucun projet contre toi. J’ai donc désiré une entrevue, afin que, s’il est possible, nous fassions disparaître cette mutuelle défiance : car je vois que les hommes qui, sur une calomnie ou sur un soupçon, ont peur les uns des autres, et veulent prévenir le mal, causent des maux irréparables à des gens qui n’avaient ni les moyens ni l’intention de nuire. Persuadé qu’une explication peut certainement mettre un terme à ces malentendus, je viens et je veux te prouver que tu as tort de te défier de nous. Avant tout, garantie puissante, nos serments à la face des dieux nous empêchent d’être ennemis. Quiconque a conscience de les avoir violés est, selon moi, le plus misérable des hommes. En guerre avec les dieux, je ne sache point de vitesse qui dérobe à leur poursuite, de ténèbres qui cachent, de forteresse qui mette à l’abri. Partout, tout est soumis aux dieux, partout et sur tout les dieux exercent un égal empire. Voilà ce que je pense au sujet des dieux et des serments par lesquels nous nous sommes engagé notre amitié. Passant à des considérations humaines, je te regarde, toi, dans les circonstances présentes, comme notre plus grand bien. Avec toi, tout chemin est ouvert, tout fleuve guéable, nul manque de vivres : sans toi, toute route est ténébreuse, puisque nous n’en connaissons point ; tout fleuve infranchissable, toute multitude effrayante, et plus effrayante encore la solitude, toute semée d’abandon. Si la fureur nous portait à te faire périr, qu’aurions-nous produit en tuant notre bienfaiteur, qu’une lutte avec le roi, le vengeur le plus terrible ? Mais encore, de quelles espérances je me priverais moi-même, si j’essayais de te faire du mal, je vais te le dire.

« J’ai souhaité d’être l’ami de Cyrus, parce que je croyais trouver en lui l’homme de son temps le plus en état de faire du bien à qui il voudrait. Je te vois aujourd’hui maître du pouvoir et du domaine de Cyrus, sans perdre pour cela ton propre gouvernement ; je vois que cette puissance royale, dont Cyrus s’était fait une ennemie, est, au contraire, une alliée pour toi. Cela étant, qui serait assez fou pour ne pas désirer être ton ami ? Mais il y a plus, et je vais te dire d’où me vient l’espoir que tu voudras aussi devenir le nôtre. Je sais que les Mysiens vous inquiètent ; j’espère, avec les forces dont je dispose, les réduire à votre soumission. J’en dis autant des Pisidiens, et il est beaucoup d’autres peuples dont on m’a parlé, et dont j’espère faire cesser les atteintes à votre repos. Pour les Égyptiens, contre lesquels je vous sais tout particulièrement irrités, je ne vois pas quelles autres forces que les miennes vous pourriez employer pour les châtier. Enfin, parmi les peuples qui t’avoisinent, s’il en est dont tu veuilles être l’ami, ils n’en trouveront point de plus puissant ; et si quelqu’un t’inquiète, tu seras un maître absolu qui extermine, en nous ayant pour ministres, nous qui ne te servirions pas seulement par espoir d’une solde, mais par un sentiment de reconnaissance dont notre salut, dû à ta bonté, nous ferait un devoir. Pour moi, quand je considère tous ces motifs, je suis tellement étonné de ta défiance, que j’apprendrais avec le plus vif plaisir le nom de l’homme assez habile dans l’art de parler pour te persuader par ses discours que nous tramons contre toi. » Ainsi parle Cléarque ; Tissapherne répond :

« Oui, je suis charmé, Cléarque, d’entendre de ta bouche ces paroles sensées. Avec ces idées, si tu méditais quelque mauvais dessein contre moi, tu me paraîtrais aussi ennemi de tes intérêts que des miens. Mais, pour être bien sûr que vous auriez le plus grand tort de vous défier du roi et de moi-même, écoute à ton tour. Si nous voulions vous perdre, te semble-t-il que nous n’aurions pas assez de cavalerie, d’infanterie, d’armes, pour être en état de vous nuire sans courir le moindre risque ? Les terrains propres à vous attaquer nous manqueraient-ils, le crois-tu ? Et ces vastes plaines qui nous sont amies, et que vous traversez avec tant de peines, et ces montagnes qui se dressent devant vous et qu’il vous faut franchir, ne pouvons-nous pas, en les occupant d’avance, vous en fermer le passage ? Et ces fleuves, ne voyez-vous point qu’il en est dont nous pouvons tirer, comme d’un arsenal, tout ce qu’il nous plaira pour combattre autant de troupes que nous voudrons, et qu’il en est d’autres que vous ne sauriez traverser en aucune façon, si nous n’étions point là pour vous faire passer ?

« Supposons qu’en tout cela nous ayons le dessous, le feu n’est-il pas plus fort que les fruits de la terre ? Et nous pourrions, en les brûlant, vous susciter comme un ennemi, la famine, qu’il vous serait impossible de combattre, malgré votre valeur. Comment, avec tant de moyens de vous faire la guerre sans danger, choisirions-nous le seul qui soit impie devant les dieux, déshonorant aux yeux des hommes ? C’est la ressource des gens embarrassés, à bout de voies, que la nécessité presse, des scélérats enfin, qui veulent tirer quelque profit de leur parjure envers les dieux et de leur mauvaise foi envers les hommes. Non, non, jamais, Cléarque, nous ne serons insensés et fous à ce point !

« Pourquoi, lorsque nous pouvions vous exterminer, ne l’avons-nous point fait ? Sache bien que la cause de votre salut est le désir que j’avais de prouver mon dévouement aux Grecs : car ces troupes étrangères sur lesquelles Cyrus ne comptait, en montant dans les hauts pays, que parce qu’il les payait, je voulais, moi, en descendant, m’en faire un soutien par des bienfaits. Quant aux avantages que vous pouvez m’offrir, tu en as dit quelques-uns ; mais le plus grand, c’est celui que je sais. Il est permis au roi seul de porter la tiare droite sur sa tête ; mais peut-être, vous présents, est-il permis à un autre de la porter ainsi dans son cœur. »

En parlant ainsi, il parut à Cléarque dire la vérité, et Cléarque reprit : « Ceux donc, dit-il, qui, lorsque nous avons de tels motifs d’amitié, essayent par leurs calomnies de nous rendre ennemis, ne sont-ils pas dignes des derniers supplices ? — Pour moi, dit Tissapherne, si vous voulez, stratéges et lochages, venir à moi au grand jour, je vous dirai ceux qui me disent que tu trames contre moi et contre mon armée. — Moi, dit Cléarque, je te les amènerai tous ; et, de mon côté, je te ferai connaître d’où je tiens ce que je sais de toi. »

Après cette conférence, Tissapherne fait de grandes caresses à Cléarque, qu’il prie de rester et de dîner avec lui. Le lendemain Cléarque, de retour au camp, paraît persuadé des intentions pacifiques de Tissapherne, et raconte ce que celui-ci lui a dit. Il ajoute qu’il faut que les chefs invités se rendent chez Tissapherne, et que ceux des Grecs qui seraient convaincus de calomnie soient punis comme traîtres et ennemis des Grecs. Il soupçonnait que le calomniateur était Ménon, sachant qu’il s’était, ainsi qu’Ariée, abouché avec Tissapherne, qu’il formait un parti contre lui et qu’il cabalait pour se gagner toute l’armée et devenir l’ami de Tissapherne. Cléarque, de son côté, voulait se concilier l’affection de l’armée entière et se débarrasser de ceux qui le gênaient. Cependant quelques soldats, d’un avis opposé au sien, disent qu’il ne faut pas conduire à Tissapherne tous les lochages et tous les chefs, qu’il faut s’en défier. Mais Cléarque insiste fortement jusqu’à ce qu’il ait obtenu d’y aller avec cinq stratéges et vingt lochages : ils sont suivis d’environ deux cents soldats, faisant mine d’aller acheter des vivres.

Arrivés aux tentes de Tissapherne, on appelle à l’intérieur les généraux Proxène de Béotie, Ménon de Thessalie, Agias d’Arcadie, Cléarque de Lacédémone, et Socrate d’Achaïe : les lochages restent à la porte. Quelques instants après, au même signal, on arrête les généraux qui sont entrés, et l’on égorge ceux qui sont restés dehors. Ensuite des cavaliers barbares, galopant par la plaine, massacrent tout ce qu’ils rencontrent de Grecs, soit libres, soit esclaves. Les Grecs sont étonnés de cette course de cavaliers qu’ils aperçoivent de leur camp, et ne savent que penser, lorsque arrive Nicarque d’Arcadie : il s’était enfui, blessé au ventre et tenant ses entrailles dans ses mains. Il raconte tout ce qui s’est passé. Aussitôt les Grecs courent aux armes, frappés de terreur, et croyant que les Barbares vont fondre sur le camp ; mais ils n’arrivent pas tous : ils ne voient qu’Ariée, Artaoze et Mithridate, gens fort dévoués à Cyrus. L’interprète des Grecs dit qu’il aperçoit avec eux le frère de Tissapherne et qu’il le reconnaît. Ils avaient une escorte de Perses cuirassés, environ trois cents. Ceux-ci, arrivés près du camp, demandent qu’un stratége ou un lochage grec s’avance pour entendre les ordres du roi. Alors les stratéges grecs, Cléanor d’Orchomène et Sophénète de Stymphale, sortent du camp avec précaution, et derrière eux Xénophon d’Athènes, pour savoir des nouvelles de Proxène. Chirisophe ne se trouvait pas là : il était allé avec d’autres à un village pour chercher des vivres. Quand on est à portée de la voix, Ariée parle ainsi : « Grecs, Cléarque, convaincu d’avoir manqué à ses serments et rompu la trêve, en a subi la peine : il est mort. Proxène et Ménon, qui ont dénoncé sa perfidie, sont en grand honneur. Quant à vous, le roi vous demande vos armes : il dit qu’elles sont à lui, puisqu’elles étaient à Cyrus, son esclave. » A cela les Grecs répondent par la bouche de Cléanor d’Orchomène : « O le plus méchant des hommes, Ariée, et vous tous qui étiez amis de Cyrus, n’avez-vous pas honte à la face de Dieu et des hommes, vous qui, après avoir juré de reconnaître les mêmes amis et les mêmes ennemis que nous, nous livrez à Tissapherne, le plus impie, le plus scélérat des traîtres ; vous qui, après avoir si lâchement assassiné les dépositaires de votre serment et trahi les autres, marchez contre nous avec nos ennemis ? » Ariée réplique : « Cléarque a été convaincu de tramer depuis longtemps contre Tissapherne, contre Orontas et contre nous tous qui sommes avec eux. » Xénophon lui répond : « Cléarque, je le veux bien, s’il a violé ses ses serments et la trêve, a la peine qu’il mérite : car c’est justice que les traîtres périssent. Mais Proxène, mais Ménon, qui sont vos bienfaiteurs et nos stratéges, renvoyez-les ici. Il est certain qu’étant vos amis et les nôtres, ils s’efforceront de nous donner à vous et à nous les meilleurs conseils. »

Alors les Barbares tiennent entre eux une longue conférence, et se retirent sans rien répondre.

CHAPITRE VI

Jugement de Xénophon sur Cléarque, Proxène, Ménon, Agias et Socrate.

Les généraux qu’on avait ainsi arrêtés sont conduits au roi, qui leur fait trancher la tête : telle fut leur fin. L’un d’eux, Cléarque, de l’aveu de tous ceux qui le pratiquèrent, passait pour un soldat, pour un homme de guerre dans toute la force de l’expression. Tant que les Lacédémoniens furent en lutte avec les Athéniens, il demeura en Grèce. A la paix, il persuada à ses concitoyens que les Thraces faisaient du tort aux Grecs, gagna, comme il put, les éphores, et mit à la voile pour aller guerroyer contre les Thraces qui habitent au-dessus de la Chersonèse et de Périnthe. Les éphores, ayant changé d’avis après son départ, essayèrent de le faire revenir de l’isthme[28] ; mais il n’obéit point, et fit voile vers l’Hellespont. Les magistrats de Sparte le condamnèrent à mort, pour refus d’obéissance. Dès lors, n’ayant plus de patrie, il vient trouver Cyrus et gagne sa confiance par des discours que nous avons cités ailleurs. Cyrus lui donne dix mille dariques. Celui-ci les reçoit, mais ne s’abandonne point à l’inaction ; il se sert de cette somme pour lever une armée, et fait la guerre aux Thraces. Vainqueur dans un combat, il pille et ravage leur pays, et continue les hostilités jusqu’à ce que Cyrus ait besoin de ses troupes : il part alors avec Cyrus pour une autre campagne.

[28] De Corinthe.

Ce sont bien là les actes d’un vrai soldat, qui, libre de vivre en paix sans honte et sans dommage, préfère la guerre ; libre de ne rien faire, aime mieux s’imposer les fatigues de la guerre ; libre d’avoir des richesses sans danger, préfère posséder moins, pourvu qu’il fasse la guerre. C’est à la guerre qu’il dépensait son argent, comme on le dépense en amour ou en autres plaisirs, tant il était passionné pour la guerre.

Pour son talent militaire, en voici la preuve. Il aimait le danger ; la nuit comme le jour, il conduisait les siens à l’ennemi, et, dans les occasions périlleuses, il était prudent, ainsi que l’attestent tous ceux qui l’y ont vu. On le disait habile à commander autant qu’on le pouvait attendre d’un homme de son humeur. Car s’il était capable, aussi bien que personne, de songer à fournir à ses troupes les objets nécessaires, et à prendre pour cela les précautions voulues, il ne savait pas moins amener ceux qui le suivaient à obéir à Cléarque. Il y arrivait, du reste, par la sévérité : il avait l’air dur, la voix rude, il punissait toujours avec rigueur, parfois avec colère, au point qu’il s’en est plus d’une fois repenti. Il châtiait pourtant par système, convaincu qu’une armée sans discipline ne sert de rien. On prétend même qu’il disait que le soldat doit plus craindre son chef que les ennemis, soit qu’on lui ordonne de garder un poste, d’épargner les terres amies, ou de marcher résolument à l’ennemi. Aussi, dans les dangers, c’était lui qu’on écoutait le plus volontiers, et les soldats ne lui préféraient personne. Alors la rudesse de sa physionomie prenait, dit-on, une teinte plus douce, et sa dureté ne paraissait plus être qu’une mâle assurance en face des ennemis. Ce n’était plus, aux yeux de tous, qu’un gage de talent, et non pas un objet d’effroi. Mais, le danger évanoui, dès qu’on voyait jour à passer sous d’autres chefs, on l’abandonnait en foule. Cléarque, en effet, n’avait rien de gracieux ; il était toujours dur et cruel, en sorte que ses soldats avaient pour lui les sentiments des enfants pour un pédagogue. Par suite, il n’eut jamais personne qui le suivît par amitié ou par dévouement ; mais ceux que la patrie, le besoin, ou toute autre nécessité, avaient rangés sous ses ordres, il savait parfaitement les faire obéir. Dès qu’on eut commencé à vaincre sous lui, deux grands moyens lui créèrent d’excellents soldats, son intrépidité à toute épreuve, et une crainte du châtiment qui les rendait soumis à la discipline. Tel était Cléarque dans son commandement ; mais il ne voulut jamais, dit-on, subir celui d’un autre. Il avait, quand il mourut, environ cinquante ans.

Proxène de Béotie, dès son enfance, désira devenir un homme capable de grandes choses ; et c’est ce désir qui lui fit prendre des leçons payées de Gorgias de Léontium. Après avoir passé quelque temps auprès de lui, se croyant alors de force à commander et regardant son amitié comme un prix égal aux services rendus à des princes, il se mêla aux affaires de Cyrus. Il espérait acquérir un grand nom, un grand pouvoir, des sommes considérables. Mais, malgré cette ambition, il prouva toujours jusqu’à la dernière évidence qu’il ne voulait rien obtenir par des moyens injustes : c’était par la justice et la probité qu’il prétendait arriver à son but ; autrement, non. Il était d’une nature à commander à d’honnêtes gens ; mais il n’avait pas ce qu’il faut pour inspirer le respect ou la crainte : il respectait ses soldats plus qu’il n’en était respecté, et l’on voyait trop qu’il craignait plus de se faire mal venir de ses soldats que les soldats de lui désobéir. Il pensait qu’il suffit, pour être un bon chef et le paraître, de donner des éloges à ceux qui font bien, et de n’en point donner à ceux qui se conduisent mal. De la sorte, les honnêtes gens placés sous ses ordres lui étaient dévoués, tandis que les méchants, le prenant aisément pour dupe, conspiraient contre lui. Quand il mourut, il avait près de trente ans.

Ménon de Thessalie ne dissimulait point sa soif des richesses. Il n’aspirait au commandement que pour gagner davantage, désirant les honneurs pour faire plus de profits ; il ne voulait être l’ami des puissants que pour être impunément injuste. Pour arriver à ce qu’il désirait, il regardait comme la voie la plus courte le parjure, le mensonge, la fourberie ; la loyauté et la probité lui paraissaient une niaiserie. On voyait qu’il n’aimait personne ; et ceux dont il se disait l’ami, il leur tendait ostensiblement des piéges. Jamais il ne se moquait d’un ennemi ; mais il ne parlait point avec ceux de son entourage sans se moquer d’eux. Il ne cherchait point à s’emparer des biens des ennemis, parce qu’il ne croyait pas facile de prendre ce qui est bien gardé ; mais, seul entre tous, il croyait très-facile de prendre le bien mal gardé d’un ami. Tout ce qu’il connaissait de parjures et de scélérats, il en avait peur comme de gens aguerris ; mais tous ceux qui étaient pieux et vrais, il en tirait profit comme n’étant pas des hommes.

Comme on voit quelqu’un faire gloire de sa piété, de sa franchise, de sa droiture, ainsi Ménon se targuait de savoir tromper, forger un mensonge, railler ses amis, et il regardait les gens sans friponnerie comme des hommes mal élevés. Quand il voulait être le premier dans l’affection d’un autre, il calomniait les premiers occupants, convaincu que c’était le moyen de gagner son estime. Pour se faire obéir des soldats, il se faisait complice de leurs scélératesses. Il voulait se faire honorer et courtiser, tout en montrant qu’il avait plus que personne le pouvoir et la volonté de nuire. Il appelait rendre service, si l’on venait à l’abandonner, de n’avoir pas perdu celui dont il s’était servi.

On peut se tromper sur des faits peu connus ; mais, ce que tout le monde sait, le voici. Il était encore joli garçon, quand il obtint d’Aristippe un commandement de troupes étrangères ; et il n’avait point perdu la fraîcheur de la jeunesse, lorsqu’il vécut dans une intimité des plus étroites avec Ariée le Barbare, qui aimait les beaux jeunes gens : lui-même, à un âge où il n’avait pas de barbe, eut pour mignon un Barbare, Tharipas. Quand les généraux périrent, pour avoir marché contre le roi avec Cyrus, il ne fut pas mis à mort, quoiqu’il eût fait comme eux ; mais, après le meurtre des autres généraux, le roi ne le punit pas de mort comme Cléarque et les autres chefs, à qui l’on trancha la tête, genre de mort qui paraissait le plus noble ; on dit qu’on lui fit souffrir un an les supplices des malfaiteurs[29], et que ce fut là sa fin.

[29] Il eut le pied ou la main coupée.

Agias d’Arcadie et Socrate d’Achaïe furent également mis à mort. Ni l’un ni l’autre ne furent jamais décriés comme lâches à la guerre, ni comme traîtres à l’amitié. Ils étaient âgés, tous les deux, de près de trente-cinq ans.

LIVRE III

CHAPITRE PREMIER

Découragement des Grecs. — Songe de Xénophon. — Son discours aux Grecs.

Tout ce que les Grecs ont fait dans leur marche dans les hauts pays avec Cyrus jusqu’à la bataille, puis ce qui s’est passé au moment de la retraite des Grecs, depuis la mort de Cyrus et la trêve avec Tissapherne, a été raconté dans les livres précédents.

Quand on eut arrêté les stratéges et mis à mort ceux des lochages et des soldats qui les avaient suivis, les Grecs se trouvèrent dans un grand embarras, en songeant qu’ils étaient aux portes du roi, entourés de tous côtés d’un grand nombre de nations et de villes ennemies, sans personne qui leur fournît un marché de vivres ; à une distance de la Grèce de plus de dix mille stades ; sans guide qui leur indiquât la route ; arrêtés au milieu du chemin qui les menait à leur patrie par des fleuves infranchissables, trahis par les Barbares même qui avaient accompagné Cyrus dans son expédition ; abandonnés seuls et sans cavaliers qui couvrissent leur retraite. Il était donc certain que, vainqueurs, ils ne tueraient pas un fuyard ; vaincus, pas un d’eux n’échapperait.

Au milieu de ces pensées décourageantes, peu d’entre eux, ce soir-là, prirent de la nourriture, peu allumèrent du feu, et il n’y en eut pas beaucoup qui, dans la nuit, vinssent auprès des armes. Chacun reposa où il se trouvait ; aucun ne pouvait dormir, du chagrin et des regrets qu’ils avaient de leur patrie, de leurs parents, de leurs femmes, de leurs enfants, qu’ils n’espéraient plus revoir. C’est dans cette situation d’esprit qu’on se livra au repos.

Or, il y avait à l’armée un certain Xénophon d’Athènes qui ne la suivait ni comme stratége, ni comme lochage, ni comme soldat ; mais Proxène, depuis longtemps son hôte, l’avait engagé à quitter son pays, lui promettant, s’il venait, de le faire ami de Cyrus, dont il attendait lui-même, disait-il, de plus grands avantages que dans son pays. Xénophon, ayant lu la lettre, consulte Socrate d’Athènes sur ce voyage. Socrate, craignant que Xénophon ne se rendît suspect à ses concitoyens en devenant ami de Cyrus, qui avait paru se lier étroitement avec les Lacédémoniens dans la guerre contre Athènes, lui conseille d’aller à Delphes consulter le dieu sur ce voyage. Xénophon s’y rend et demande à Apollon quel est le dieu auquel il doit offrir des sacrifices et des prières pour mener à meilleure fin le voyage qu’il médite, et pour revenir sain et sauf, après y avoir réussi. Apollon lui répond de sacrifier aux dieux qu’il lui désigne. A son retour, Xénophon fait part de l’oracle à Socrate. Celui-ci, en l’entendant, lui reproche de n’avoir pas commencé par demander lequel valait mieux pour lui de partir ou de rester, et, déterminé au voyage, d’avoir seulement consulté sur le meilleur moyen de l’accomplir : « Mais, puisque tu t’es borné à cette question, ajoute-t-il, il faut faire tout ce que le dieu a prescrit. » Xénophon ayant donc offert les sacrifices dont le dieu avait parlé, s’embarque et joint à Sardes Proxène et Cyrus, tout prêts à prendre la route des hauts pays. Il est présenté à Cyrus. D’après le vœu de Proxène, Cyrus lui témoigne le désir de le garder auprès de lui : il lui dit que, l’expédition finie, il le renverra aussitôt. On prétendait que l’expédition était faite contre les Pisidiens.

Xénophon s’était donc engagé dans cette campagne, trompé, il est vrai, non par Proxène, car celui-ci ne savait pas que l’expédition était contre le roi, pas plus du reste qu’aucun autre Grec, sauf Cléarque. Ce n’est qu’arrivés en Cilicie que tout le monde vit clairement que l’expédition était contre le roi. Effrayés du trajet, mais cédant, malgré eux, à un sentiment de honte pour eux-mêmes et pour Cyrus, la plupart des Grecs avaient suivi, et Xénophon était l’un d’eux.

Au milieu de l’embarras général, il s’affligeait avec les autres et ne pouvait dormir. Cependant, ayant pris un peu de sommeil, il eut un songe. Il crut voir, au milieu des tonnerres, la foudre tomber sur la maison paternelle, qui devint toute en feu. Effrayé, il s’éveille en sursaut : d’une part il juge le songe favorable, puisque au milieu des peines et des dangers il a vu venir une grande lumière de Jupiter ; mais d’autre part il craint, le songe lui étant venu de Jupiter-Roi, et le feu ayant paru briller autour de lui, de ne pouvoir sortir des États du roi de Perse et d’y être enfermé de tous côtés par des obstacles.

De quelle nature était un pareil songe, il est permis d’en juger par les événements qui le suivirent. Voici, en effet, ce qui arriva immédiatement après. Xénophon s’éveille, et telle est la première idée qui se présente à son esprit : « Pourquoi suis-je couché ? la nuit s’avance ; avec le jour il est probable que l’ennemi va nous arriver. Si nous tombons au pouvoir du roi, qui empêchera qu’après avoir vu tout ce qu’il y a de plus affreux et souffert tout ce qu’il y a de plus cruel, nous ne subissions une mort ignominieuse ? Le moyen d’échapper, personne n’y songe, personne ne s’en occupe ; mais nous restons couchés, comme si nous avions le temps de rester en repos. De quelle ville doit m’arriver un général qui agisse en conséquence ? Quel âge dois-je attendre ? Non, je ne serai jamais vieux, si je me livre aujourd’hui aux ennemis. »

Sur ce point, il se lève, et appelle d’abord les lochages de Proxène. Lorsqu’ils sont réunis : « Je ne puis, leur dit-il, lochages, ni dormir ni rester couché, et vous êtes sans doute comme moi, quand je vois dans quelle situation nous sommes. Il est évident que les ennemis ne nous auraient pas déclaré une guerre ouverte, s’ils ne croyaient avoir bien pris toutes leurs mesures ; et cependant personne de nous ne songe aux moyens de les repousser de notre mieux.

« Si nous ne faisons rien et que nous tombions au pouvoir du roi, quel sera, croyez-vous, notre sort, avec un homme qui, voyant mort son frère, né du même père et de la même mère que lui, lui a fait couper la tête et la main, et les a clouées sur une croix ? Et nous, dont personne ne prend les intérêts, nous qui avons marché contre lui, pour le faire de roi esclave et pour le mettre à mort, si nous l’avions pu, qu’en devons-nous attendre ? Ne fera-t-il pas tout pour nous traiter de la façon la plus ignominieuse et détourner à jamais tous les hommes de faire la guerre contre lui ? Oui, pour ne pas tomber en son pouvoir, il faut mettre tout en œuvre.

« Pour moi, tant qu’a duré la trêve, je n’ai cessé de plaindre notre sort et d’envier le bonheur du roi et des siens, en considérant l’étendue et la nature du pays qu’ils possèdent, l’abondance de leurs provisions, leurs esclaves, leur bétail, et cet or, et ces étoffes. Mais aussi, lorsque je songeais à nos soldats, qui ne pouvaient avoir part à tous ces biens qu’en les achetant, lorsque je voyais que, même en les payant, ils n’étaient accessibles qu’à un très-petit nombre, et que nos serments nous interdisaient tout autre moyen d’avoir le nécessaire qu’en échange d’argent, en songeant, dis-je, à tout cela, je redoutais plus encore la trêve que maintenait la guerre.

« Toutefois, puisqu’ils ont rompu la trêve, il me semble qu’ils ont mis fin à leur insolent bien-être et à nos peines. Entre eux et nous, ces richesses sont comme un prix réservé à ceux qui montreront le plus de cœur, et les juges du jeu sont les dieux eux-mêmes, qui seront, j’aime à le croire, de notre parti. Les ennemis se sont parjurés devant eux, et nous, qui avions tant de biens sous les yeux, nous nous en sommes constamment abstenus, par respect pour les dieux attestés dans nos serments. Nous pouvons donc, ce me semble, marcher au combat avec plus d’assurance que les Barbares. En outre, nous avons des corps plus endurcis que les leurs à supporter les froids, les maladies, les fatigues. Grâce au ciel, nous avons aussi des âmes plus vigoureuses ; et leurs soldats sont plus faciles à blesser et à tuer que les nôtres, si les dieux nous accordent la victoire qu’ils nous ont déjà donnée.

« Mais peut-être en est-il d’autres qui ont la même pensée. Au nom des dieux, n’attendons pas qu’ils viennent à nous pour nous appeler à des actions d’éclat. Soyons les premiers à entraîner les autres sur le chemin de l’honneur. Montrez-vous les plus braves des lochages, plus dignes d’être stratéges que les stratéges eux-mêmes. Pour moi, si vous voulez marcher où je vous dis, je suis prêt à vous suivre ; si vous m’ordonnez de vous conduire, je ne prétexterai point mon âge ; je crois, au contraire, avoir toute la vigueur qu’il faut pour éloigner de moi les maux dont je suis menacé. »

Ainsi parle Xénophon. Les lochages, après l’avoir entendu, le prient tous de se mettre à leur tête, sauf un certain Apollonidès, qui prétend, avec l’accent béotien, qu’il y a folie à proposer un autre moyen de salut que de fléchir le roi, s’il est possible ; et il se met alors à parler des difficultés de la situation ; mais Xénophon l’interrompant : « Homme étonnant, dit-il, tu ne comprends donc pas ce que tu vois, tu ne te rappelles pas ce que tu entends. Tu étais cependant avec nous lorsque le roi, après la mort de Cyrus, tout fier de ce bel exploit, nous fit sommer de rendre les armes ; nous ne les avons pas rendues, mais tout armés nous avons campé près de lui. Que n’a-t-il pas fait, envoyant des émissaires, demandant une trêve, nous fournissant des vivres, jusqu’à ce que la trêve fût convenue ! Alors nos stratéges et nos lochages, comme tu le demandes, se sont abouchés avec lui, sans armes, sur la foi de la trêve ; et maintenant frappés, blessés, outragés, les infortunés peuvent-ils du moins obtenir la mort ? Ah ! je suis sûr qu’ils la désirent ! Et toi, qui sais tout cela, tu traites de fous ceux qui proposent de se défendre ; tu dis qu’il faut aller de nouveau supplier ? Mon avis, compagnons, c’est de ne plus admettre cet homme parmi nous ; ôtons-lui son grade, chargeons-le de son bagage, et reléguons-le parmi les skeuophores. Un homme déshonore sa patrie et la Grèce entière, lorsque, Grec, il se conduit ainsi. »

Alors Agasias de Stymphale prenant la parole : « Heureusement, dit-il, cet homme n’a rien de commun avec la Béotie ni avec le reste de la Grèce. Je l’ai vu de près ; c’est une espèce de Lydien, et il a les deux oreilles percées. » Ce qui était vrai. On le chasse donc, et les autres, se dispersant dans tous les quartiers, appellent à haute voix le stratége, si le stratége n’avait point péri ; l’hypostratége, si le stratége était mort ; le lochage, si le lochage avait échappé. Quand tout le monde est réuni, on s’assied devant les armes, stratéges et lochages, au nombre d’une centaine environ. Au moment où cela se passait, il était près de minuit.

Hiéronyme d’Élis, le plus ancien des lochages de Proxène, prit alors la parole : « Stratéges et lochages, dit-il, en jetant les yeux sur les conjonctures présentes, il nous a paru convenable de vous assembler et de vous convoquer, pour prendre, si nous pouvons, une bonne résolution. Parle, Xénophon, redis à ton tour ce dont tu nous as fait part. »

Alors Xénophon commence en ces mots : « Nous savons tous que le roi et Tissapherne ont fait arrêter autant de nos compagnons qu’ils ont pu ; quant aux autres, il est clair qu’ils leur tendent des piéges pour les faire périr, s’ils le peuvent. Nous devons donc, selon moi, mettre tout en œuvre pour ne pas tomber entre les mains des barbares, mais plutôt pour les faire tomber, si nous pouvons, entre les nôtres. Sachez du reste que tous, tant que vous êtes, en ce moment réunis ici, vous avez la plus belle occasion. Tous les soldats ont les yeux tournés sur vous. S’ils vous voient découragés, ils se conduiront tous en lâches ; mais si vous paraissez disposés à marcher contre les ennemis et à entraîner les autres, sachez-le bien, ils vous suivront et s’efforceront de vous imiter.

« Or, il est juste que vous vous distinguiez des soldats : vous êtes stratéges, taxiarques, lochages : pendant la paix, vous aviez plus de part aux richesses et aux honneurs ; vous devez donc, aujourd’hui que nous sommes en guerre, vous montrer plus braves que la foule qui vous suit, et lui donner, au besoin, l’exemple de la prévoyance et du courage. Et, d’abord, je crois que vous rendrez un grand service à l’armée, si vous vous occupez à remplacer au plus tôt les stratéges et les lochages qui ont péri. Sans chefs, rien de beau, rien de bien, tranchons le mot, rien absolument ne se fait, à la guerre surtout. La discipline est le salut des armées ; combien l’indiscipline n’en a-t-elle pas perdu !

« Quand vous aurez élu les chefs nécessaires, si vous réunissez les autres soldats et que vous les ranimiez, vous ferez, selon moi, une chose tout à fait urgente. Car sans doute vous avez observé comme moi leur abattement quand ils sont venus aux armes, leur abattement quand ils se sont placés aux postes. Tant qu’ils en seront là, je ne vois point quel parti en tirer, soit la nuit, soit le jour. Or, si l’on tourne leurs idées d’un autre côté, de manière qu’ils ne songent pas exclusivement à ce qu’ils ont à souffrir, mais à ce qu’ils ont à faire, ils reprendront bientôt courage. Vous savez, en effet, qu’à la guerre ce n’est ni le nombre ni la force qui fait la victoire ; mais ceux qui, avec l’aide des dieux, vont d’une âme forte contre les ennemis, en trouvent rarement qui leur résistent. J’ai observé aussi, camarades, que ceux qui, dans les combats, cherchent à sauver leur vie, périssent presque toujours d’une mort lâche et honteuse, tandis que ceux qui savent que la mort est commune et inévitable à tous les hommes, et qui combattent pour mourir avec honneur, parviennent souvent, je le vois, à la vieillesse, et, tant qu’ils vivent, n’en sont que plus heureux. Convaincus de ces maximes, il faut aujourd’hui, dans les circonstances où nous sommes, nous montrer hommes de cœur et y exciter les autres. » Cela dit, il se tait.

Après lui, Chirisophe prenant la parole : « Je ne te connaissais pas auparavant, Xénophon, dit-il ; j’avais seulement entendu dire que tu étais Athénien. Mais aujourd’hui je te loue de ce que tu dis et de ce que tu fais, et je voudrais que tous les autres fussent comme toi : ce serait un bien général. Cependant, camarades, ajoute-t-il, ne tardons point ; séparons-nous ; que ceux de vous qui manquent de chefs en choisissent, puis, le choix fait, venez au milieu du camp et amenez-y celui que vous aurez choisi : ensuite, convoquons tous les autres soldats : que le héraut Tolmidès soit près de nous ! » A ces mots il se lève, pour qu’il n’y ait aucun délai et qu’on exécute ce qu’il faut faire. On élit alors les chefs : au lieu de Cléarque, Timasion de Dardanie ; au lieu de Socrate, Xanticlès d’Achaïe ; à la place d’Agias, Cléanor d’Arcadie ; au lieu de Ménon, Philésius d’Achaïe ; à la place de Proxène, Xénophon d’Athènes.

CHAPITRE II

Discours de Chirisophe, de Cléanor et de Xénophon.

Après l’élection, le jour commençant à poindre, les chefs se rendent au centre du camp et conviennent de placer des gardes en avant et de convoquer les soldats. Les soldats réunis, Chirisophe de Lacédémone se lève et parle ainsi : « Soldats, les circonstances sont critiques, depuis que nous sommes privés de nos stratéges, de nos lochages et de nos soldats ; de plus, Ariée, qui était notre allié, nous a trahis. Il faut cependant sortir de là en hommes de cœur. Au lieu de nous décourager, essayons de nous en tirer, si nous pouvons, par une belle victoire ; sinon, mourons bravement plutôt que de tomber vivants aux mains des ennemis : car je crois que nous souffririons des maux que puissent les dieux réserver à nos ennemis ! »

Alors, Cléanor d’Orchomène se lève et parle ainsi : « Oui, vous voyez, soldats, le parjure du roi et son impiété ; vous voyez la perfidie de Tissapherne, lui qui, après vous avoir dit qu’il était voisin de la Grèce, et qu’il voulait avant tout nous sauver, après avoir fait les mêmes serments que nous et nous avoir donné la main, nous trahit et arrête nos généraux. Il n’a pas même respecté Jupiter Hospitalier ; mais il a fait asseoir Cléarque à sa table, pour mieux les tromper, et les a fait mettre à mort. Et Ariée, que nous avons voulu créer roi, à qui nous avons donné notre foi, en recevant la sienne, que nous ne nous trahirions point, cet homme, sans crainte des dieux, sans respect pour la mémoire de Cyrus, de Cyrus qui, de son vivant, l’avait comblé d’honneurs, le voilà maintenant passé du côté des plus cruels ennemis de son bienfaiteur, en essayant de nous faire du mal, à nous les amis de Cyrus ! Ah ! que les dieux les punissent ! Pour nous, témoins de cette conduite, il ne faut plus nous laisser tromper par de telles gens : combattons donc avec le plus de cœur possible, prêts à subir d’ailleurs ce qu’il plaira aux dieux ! »

Alors Xénophon se lève, revêtu de la plus belle armure guerrière qu’il eût pu se procurer, convaincu que, si les dieux lui donnaient la victoire, la plus belle parure convenait au vainqueur, et que, s’il fallait mourir, il convenait encore, après s’être jugé digne de porter les plus belles armes, d’en mourir revêtu, puis il commence ainsi : « Le parjure des barbares, leur perfidie dont parle Cléanor, vous les connaissez aussi, je le crois. Si donc vous délibériez sur un nouvel accord d’amitié avec eux, nous serions nécessairement en proie au découragement, en considérant ce qu’ont souffert nos stratéges qui, sur la foi des traités, se sont remis en leurs mains. Mais si nous avons l’intention de punir avec les armes les maux qu’on nous a faits, et de leur faire la guerre par tous les moyens en notre pouvoir, nous avons, avec l’aide des dieux, de nombreuses et belles espérances de salut. » Au moment où Xénophon prononçait ces paroles, un Grec éternue. Aussitôt, les soldats, d’un seul mouvement, s’inclinent tous devant le dieu. Alors Xénophon reprenant : « Il me semble, soldats, dit-il, que comme, au moment où nous délibérons sur notre salut, Jupiter sauveur nous envoie ce présage, il faut vouer à ce dieu un sacrifice d’actions de grâces, dès que nous serons arrivés en pays ami, et un second sacrifice aux dieux, suivant nos facultés. Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main. » Tous la lèvent : on prononce ensuite le vœu, on chante un péan ; puis, ces hommages légitimes rendus aux dieux, Xénophon reprend en ces mots : « Je disais donc que nous avons de nombreuses et belles espérances de salut. D’abord nous observons les serments faits devant les dieux, tandis que les ennemis se sont parjurés et ont violé serments et trêves. Cela étant, il est probable que les dieux combattront avec nous contre nos ennemis, eux qui, aussitôt qu’ils le veulent, peuvent soudain humilier les grands et sauver aisément les faibles même au milieu des dangers. En second lieu, je vais vous rappeler les dangers qu’ont courus nos ancêtres, afin que vous sentiez qu’il faut vous montrer braves, parce que les braves sont tirés par les dieux des plus grands périls. Quand les Perses et ceux qui les suivaient vinrent, avec une armée formidable, pour anéantir Athènes, les Athéniens osèrent leur résister et les vainquirent. Ils avaient fait vœu d’immoler à Diane autant de chèvres qu’ils tueraient d’ennemis ; et, n’en trouvant pas assez, ils décidèrent d’en sacrifier cinq cents tous les ans. Ce sacrifice se fait encore aujourd’hui.

« Plus tard, lorsque Xerxès, suivi de troupes innombrables, marcha contre la Grèce, nos ancêtres battirent sur terre et sur mer les aïeux de vos ennemis. Vous en voyez des preuves dans les trophées ; mais le plus grand témoignage est la liberté des villes où vous êtes nés et où vous avez été élevés : vous ne vous y inclinez devant aucun maître, mais seulement devant les dieux. Voilà les ancêtres dont vous êtes sortis. Je ne dirai pas qu’ils aient à rougir de vous, puisque, il y a peu de jours, placés en face des descendants de ces mêmes hommes, vous avez, avec l’aide des dieux, vaincu des troupes bien plus nombreuses que les vôtres. Et alors c’est pour la royauté de Cyrus que vous avez montré du cœur ; mais aujourd’hui qu’il s’agit de votre salut, il faut montrer encore plus d’ardeur et de courage : il est d’ailleurs tout naturel que vous ayez plus d’assurance en face des ennemis. Jadis vous ne les aviez point pratiqués ; et, tout en voyant leur foule innombrable, vous avez osé, avec ce courage qui vous est héréditaire, vous élancer sur eux. Maintenant que vous savez par expérience que, si nombreux qu’ils soient, ils n’ont pas le cœur de vous attendre, vous conviendrait-il de les craindre ?

« Ne regardez pas non plus comme un désavantage, si les troupes de Cyrus, jadis rangées à vos côtés, vous font défaut aujourd’hui. Elles sont encore plus lâches que celles que nous avons battues : c’est pour rejoindre celles-ci qu’elles nous ont abandonnés. Ne vaut-il pas mieux alors voir dans l’armée ennemie que dans la nôtre des gens prêts à donner le signal de la fuite ? Si quelqu’un de vous se décourage de ce que nous n’avons pas de cavalerie, tandis que les ennemis en ont une nombreuse, songez que dix mille cavaliers ne sont que dix mille hommes. Personne, dans une bataille, n’a jamais péri d’une morsure ni d’un coup de pied de cheval : ce sont les hommes qui font la chance des batailles. Ainsi, nous avons une assiette beaucoup plus sûre que celle des cavaliers. Suspendus sur leurs chevaux, ils ont peur non-seulement de nous, mais de tomber ; tandis que nous, solidement fixés à la terre, nous frappons plus fortement ceux qui nous approchent, nous atteignons mieux le point où nous visons. Les cavaliers n’ont sur nous qu’un avantage, c’est de fuir avec plus de sûreté que nous.

« Si, pleins de cœur au combat, vous vous affligez de ce que Tissapherne ne sera plus notre guide, et que le roi ne nous fournira plus de marché, considérez lequel vaut mieux d’avoir pour guide un Tissapherne, qui machine évidemment contre nous, ou de nous faire conduire par des hommes de notre choix, qui sauront que, s’ils veulent nous duper, c’est leur âme et leur corps qui seront dupes. Quant aux vivres, vaut-il mieux, au marché qu’ils nous fournissent, en acheter quelques mesures pour beaucoup d’argent, surtout à un moment où l’argent va nous manquer, que d’en prendre nous-mêmes, étant vainqueurs, en telle quantité que chacun de nous voudra ?

« Si ce dernier parti vous semble préférable, peut-être croyez-vous impossible de passer les fleuves, et regardez-vous comme une grande faute de les avoir passés ; mais prenez donc garde que les Barbares ont commis la folie plus grande encore de les avoir passés comme nous. D’ailleurs, si les fleuves sont difficiles à traverser loin de leurs sources, ils deviennent enfin guéables en remontant vers leur point de départ, et ils ne mouillent pas même le genou ; et le passage fût-il impraticable, dût-il ne se présenter aucun guide, il ne faudrait pas encore nous décourager. En effet, nous savons que les Mysiens, que nous ne croyons pas plus braves que nous, habitent dans les États du roi, et malgré lui, des villes grandes et florissantes. Nous en savons autant des Pisidiens. Quant aux Lycaoniens, nous avons vu qu’ils occupent des lieux forts dans des plaines appartenant au roi, et dont ils recueillent les produits. Je vous dirai donc, en pareil cas, de ne point montrer un désir marqué de retourner dans notre pays, mais de tout disposer comme si nous voulions fonder une colonie : car je suis sûr que le roi donnerait de nombreux guides, de nombreux otages aux Mysiens, pour les reconduire en toute sûreté ; que même il leur aplanirait la route, s’ils voulaient partir sur des chars à quatre chevaux. Il en ferait autant pour nous, et de très-grand cœur, s’il nous voyait nous préparer à demeurer ici. Mais j’ai peur que, si nous apprenions une fois à vivre dans l’oisiveté, à passer nos jours dans l’abondance, en société des grandes et belles femmes ou filles des Mèdes et des Perses, chacun de nous, comme les mangeurs de lotos, n’oubliât la route de la patrie.

« Il me semble donc juste et raisonnable d’essayer, avant tout, de revenir en Grèce et dans nos familles, et là d’annoncer aux Grecs que, s’ils sont pauvres, c’est qu’ils le veulent bien, puisqu’il leur est permis de transporter ici ceux qui maintenant chez eux sont privés de ressources, et de les y faire riches. Car tous ces biens, soldats, attendent évidemment un vainqueur. J’ai maintenant à vous exposer comment nous marcherons avec le plus de sécurité, et, s’il faut combattre, comment nous combattrons avec le plus de succès.

« D’abord, continue-t-il, je suis d’avis de brûler les charrois qui nous suivent, afin que ce ne soient pas nos attelages qui règlent nos mouvements, mais que nous nous portions où l’exige le bien de l’armée. En second lieu, il faut brûler nos tentes. Elles nous donnent de l’embarras à transporter, et ne servent ni pour combattre, ni pour avoir des vivres. Débarrassons-nous encore du superflu de nos bagages, sauf ce qui est nécessaire à la guerre, au boire ou au manger : c’est le moyen d’avoir plus de soldats sous les armes et moins de skeuophores. Vaincus, en effet, vous le savez, on laisse tout aux autres : et si nous sommes vainqueurs, les ennemis deviendront nos skeuophores, croyez-le bien.

« Reste à dire ce que je crois le plus important. Vous voyez que les ennemis n’ont osé reprendre la guerre avec nous qu’après avoir fait main basse sur nos stratéges, convaincus que, tant que nous aurions des chefs à qui nous obéirions, nous serions en mesure de les vaincre à la guerre, tandis que, nos chefs enlevés, l’anarchie nous perdrait. Il faut donc que les nouveaux chefs soient plus vigilants que les précédents, que les soldats soient beaucoup plus disciplinés et plus dociles aux chefs actuels qu’à ceux d’autrefois. En cas de désobéissance, si vous décidez que n’importe qui d’entre vous, alors présent, aidera le général dans la répression, dès lors vous tromperez complétement les ennemis. Car, à partir de ce jour, ils verront dix mille Cléarques au lieu d’un seul, ne permettant à personne d’être lâche. Mais il est temps d’en finir : peut-être les ennemis vont-ils bientôt paraître. Que tous ceux qui trouvent bon ce que je viens de dire, le ratifient au plus tôt, pour qu’on l’exécute. Mais si l’on a un meilleur avis, qu’on parle hardiment, fût-ce un simple soldat : nous sommes tous intéressés au salut commun. »

Ensuite Chirisophe dit : « Eh bien, si l’on a quelque chose à ajouter au discours de Xénophon, il est permis de le dire tout de suite ; mais pour le moment, je crois que le meilleur est de mettre aux voix sur-le-champ ce qu’il vient de dire. Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main ! » Tous la lèvent. Alors Xénophon debout, reprenant de nouveau : « Écoutez, camarades, ce que je crois utile de faire. Il est évident que nous devons aller où nous ayons des vivres. Or, j’entends dire qu’il y a de beaux villages à vingt stades au plus d’ici. Je ne serais pas surpris si les ennemis, semblables à ces chiens qui poursuivent et mordent, s’ils peuvent, les passants, mais qui s’enfuient dès qu’on court sur eux, si les ennemis, dis-je, nous suivaient dans notre retraite. Aussi, l’ordre le plus sûr pour la marche est peut-être de former avec les hoplites une colonne à centre vide, pour que les bagages et la masse qui nous suit s’y trouvent en sûreté. Si nous désignions dès à présent ceux qui commanderont la tête de la colonne et veilleront en avant, puis ceux qui couvriront les flancs et marcheront à la queue, nous n’aurions plus à délibérer, à l’approche de l’ennemi, et nous pourrions mettre en mouvement nos troupes toutes formées.

« Si l’on voit quelque autre chose de mieux, faisons autrement ; sans cela, que Chirisophe commande la tête, puisqu’il est Lacédémonien ; que les deux stratéges les plus âgés veillent aux flancs ; Timasion et moi, comme les plus jeunes, nous resterons pour le moment à l’arrière-garde. Plus tard, quand nous aurons essayé de cette ordonnance, nous déciderons, suivant l’occasion, ce qu’il y aura de mieux à faire. Si quelqu’un voit autre chose de mieux, qu’il le dise. » Personne ne prenant la parole, il continue : « Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main ! » La chose est décidée. « Maintenant, dit-il, partons et faisons ce qui est arrêté. Que celui d’entre vous qui veut revoir sa famille, se souvienne d’être un homme de cœur : c’est le seul moyen d’y arriver : que celui qui veut vivre, tâche de vaincre : vainqueur, on tue ; vaincu, l’on est tué. Enfin, que celui qui aime les richesses tâche de remporter la victoire : vainqueur, on sauve son bien ; vaincu, on le laisse aux autres. »

CHAPITRE III

Dispositions pour le départ. — Arrivée de Mithridate, suspect aux Grecs, qu’il attaque ensuite. — Découragement des soldats. — Formation d’un corps de frondeurs.

Ce discours achevé, on se lève, et l’on va brûler les chars et les tentes : quant au superflu du bagage, on le distribue entre ceux qui peuvent en avoir besoin, on jette le reste au feu, et, cela fait, on dîne. Pendant le dîner, Mithridate arrive, suivi d’environ trente cavaliers, fait prier les stratéges de venir à la portée de la voix, et parle ainsi : « Et moi aussi, Grecs, dit-il, j’étais dévoué à Cyrus, vous le savez bien, et j’ai de bonnes intentions pour vous. J’éprouve en ce moment toutes sortes de frayeurs. Aussi, si je vous voyais prendre un parti salutaire, je viendrais vous rejoindre avec toute ma suite. Dites-moi donc, ajoute-t-il, ce que vous avez dans l’esprit ; vous parlez à un ami, à un homme bien intentionné, qui veut marcher de compagnie avec vous. » Les stratéges délibèrent et décident de lui répondre ainsi par l’entremise de Chirisophe : « Nous avons décidé, si l’on nous laisse retourner dans notre patrie, de traverser le pays en y faisant le moins de dégâts possible, et, si l’on s’oppose à notre marche, de combattre de notre mieux. » Mithridate s’efforce alors de leur démontrer qu’il est impossible, si le roi ne le veut, qu’ils lui échappent. Mais cet avis le fait considérer comme envoyé en sous-main. D’ailleurs un des familiers de Tissapherne l’accompagnait pour s’assurer de sa foi. Dès ce moment, les stratéges convinrent que le meilleur parti était de faire une guerre à mort, tant qu’on serait en pays ennemi, parce que, dans les pourparlers, on débauchait les soldats : déjà même on avait débauché un lochage, Nicarque d’Arcadie, qui avait déserté de nuit avec une vingtaine d’hommes.

L’incident terminé, l’armée dîne, passe le fleuve Zabate et s’avance en bon ordre, les bêtes de somme et les porteurs au milieu du carré. On n’avait pas fait beaucoup de chemin, lorsque Mithridate reparaît avec à peu près deux cents cavaliers et environ quatre cents archers ou frondeurs, lestes et agiles. Il s’avance vers les Grecs en faisant mine d’être ami ; quand il est tout près, soudain ses cavaliers et ses fantassins lancent leurs flèches, les frondeurs leurs pierres, et sèment les blessures. Les Grecs surtout de l’arrière-garde ont à souffrir, sans pouvoir faire de mal, attendu que les archers crétois n’atteignaient pas aussi loin que les Perses, et qu’étant armés à la légère, on les avait enfermés dans le centre. De leur côté, les hommes armés de javelines ne pouvaient pas atteindre jusqu’aux frondeurs ennemis. Xénophon se décide alors à charger, et il court sur l’ennemi avec les hoplites et les peltastes qui se trouvent avec lui à l’arrière-garde ; mais on ne peut faire aucun prisonnier, les Grecs n’ayant pas de cavalerie, et leurs fantassins ne pouvant pas mettre la main sur les fantassins perses, qui, de loin, prenaient la fuite : car on n’osait pas s’écarter beaucoup du gros de l’armée.

Cependant les cavaliers barbares blessaient des hommes, tout en fuyant, et tirant en arrière de dessus leurs chevaux. Tout le chemin que faisaient les Grecs à la poursuite de l’ennemi, ils l’avaient à faire de nouveau pour se replier en combattant, en sorte que, dans toute la journée, l’armée n’avança que de vingt-cinq stades, et n’arriva que le soir aux villages. Le découragement recommence. Chirisophe et les plus âgés des stratéges reprochent à Xénophon de s’être détaché de la phalange pour courir après les ennemis, et de s’être mis en péril sans avoir pu faire de mal aux ennemis. En les entendant, Xénophon dit que leurs reproches sont justes, et que l’événement témoigne contre lui. « Mais, ajoute-t-il, j’ai été contraint de poursuivre, parce que je voyais qu’en ne bougeant pas nous n’avions pas moins de mal sans pouvoir en faire. C’est en poursuivant que nous avons reconnu la justesse de ce que vous dites ; car nous ne pouvions pas faire plus de mal aux ennemis qu’auparavant, et nous nous repliions avec une grande difficulté. Il faut donc rendre grâce aux dieux de ce que les ennemis ont fondu sur nous, non pas en force, mais seulement avec quelques soldats ; sans nous causer de grandes pertes, ils nous ont indiqué ce qui nous manque. En ce moment, les ennemis usent d’arcs et de frondes, dont les Crétois ne peuvent égaler la portée avec les flèches et les pierres qui partent de leurs mains. Quand nous les poursuivons, nous ne pouvons pas nous éloigner à une grande distance de l’armée : et à une petite, un fantassin, si vite qu’il soit, n’en peut joindre un autre qui a sur lui l’avance d’une portée d’arc. Si donc nous voulons empêcher nos ennemis de venir nous faire du mal, il nous faut au plus tôt des frondeurs et des cavaliers. J’entends dire qu’il y a dans l’armée des Rhodiens, qu’on donne pour la plupart comme sachant manier la fronde et lancer les pierres deux fois plus loin que les frondeurs perses. Ceux-ci, en effet, se servant de trop grosses pierres, ne peuvent porter loin ; de plus, les Rhodiens savent user de balles de plomb. Si donc nous recherchions quels sont les soldats qui ont des frondes ; si, leur en payant la valeur, nous donnions aussi de l’argent à ceux qui voudraient en tresser d’autres, et qu’en même temps l’on imaginât quelque privilége pour ceux qui s’enrôleraient volontairement parmi les frondeurs, peut-être s’en présenterait-il de propres à ce service. Je vois aussi des chevaux dans l’armée : quelques-uns sont à moi, d’autres ont été laissés par Cléarque ; nous en avons pris un grand nombre qui servent aux bagages ; choisissons les meilleurs : faisons des échanges avec les skeuophores, équipons des chevaux de manière à porter des cavaliers ; peut-être inquiéteront-ils à leur tour l’ennemi en fuite. »

Cet avis semble bon. Cette nuit même on forme un corps de près de deux cents frondeurs : le lendemain, on choisit environ cinquante chevaux et autant de cavaliers : on leur fournit des casaques de peau et des cuirasses, et l’on met à leur tête Lycius d’Athènes, fils de Polystrate.

CHAPITRE IV

Nouvelle attaque de Mithridate. — Il est repoussé. — Arrivée au Tigre. — Attaque inutile de Tissapherne. — Changement dans l’ordonnance de l’armée. — Nouvelles attaques des ennemis. — Courage déployé par les Grecs, et en particulier par Xénophon.

On séjourne un jour en cet endroit ; le lendemain, on en part plus tôt qu’à l’ordinaire : il fallait franchir un ravin, et l’on craignait au passage d’être attaqué par les ennemis. A peine est-on passé que Mithridate reparaît avec mille cavaliers et environ quatre mille archers et frondeurs. Il les avait demandés à Tissapherne, qui les lui avait accordés, sur la promesse que, quand il les aurait reçus, il lui livrerait les Grecs qu’il méprisait, parce que, dans les dernières escarmouches, malgré le petit nombre de ses gens, il n’avait rien perdu, et leur avait fait beaucoup de mal, du moins il le croyait.

Les Grecs avaient passé le ravin et en étaient à huit stades, quand Mithridate le traversa avec son détachement. On avait ordonné à un nombre déterminé de peltastes et d’hoplites de fondre sur l’ennemi, et à la cavalerie de poursuivre les fuyards, avec l’assurance de la soutenir. Mithridate les ayant rejoints et se trouvant déjà à la portée de la fronde et de la flèche, la trompette sonne chez les Grecs ; aussitôt ils courent en masse, suivant l’ordre, et les cavaliers s’élancent. Les Barbares ne les attendent pas et fuient vers le ravin. Dans cette déroute, les Barbares perdent beaucoup d’infanterie, et l’on prend vivants, dans le ravin même, dix-huit de leurs cavaliers. On les tue, et les Grecs, sans en avoir reçu l’ordre, les mutilent pour inspirer plus de terreur aux ennemis.

Après ce coup, les ennemis s’éloignent. Les Grecs marchent le reste du jour sans inquiétude et arrivent au bord du Tigre. Là se trouve une ville grande, mais déserte, nommée Larissa. Elle était jadis habitée par les Mèdes. Son mur a vingt-cinq pieds d’épaisseur sur cent de hauteur, et deux parasanges de tour : il est bâti de briques, mais les fondements sont de pierres de taille jusqu’à la hauteur de vingt pieds. Lorsque les Perses enlevèrent l’empire aux Mèdes, le roi de Perse, qui assiégeait cette ville, ne pouvait d’aucune manière s’en rendre maître ; mais un nuage ayant fait disparaître le soleil, les assiégés perdirent courage, et la ville fut ainsi prise. A peu de distance était une pyramide de pierre, ayant un plèthre de longueur à la base et deux de hauteur. Quantité de Barbares s’étaient réfugiés à Larissa des villages voisins.

L’armée fait ensuite une étape de six parasanges, et arrive près d’une grande muraille abandonnée, qui s’étend près d’une ville nommée Mespila. Elle était jadis habitée par les Mèdes. La base, construite d’une pierre polie incrustée de coquilles, a cinquante pieds d’épaisseur et cinquante de hauteur. Sur cette base s’élève un mur de briques d’une épaisseur de vingt-cinq pieds sur cent de hauteur et deux parasanges de tour. On raconte que Médée, femme du roi des Mèdes, s’y réfugia lorsque son empire fut détruit par les Perses. Le roi des Perses assiégea cette ville, et il ne put la prendre ni par blocus ni par force ; mais Jupiter frappa de terreur les habitants, et la ville fut prise.

On fait ensuite quatre parasanges en une étape. Durant la marche, Tissapherne paraît suivi de sa cavalerie, des troupes d’Orontas, qui avait épousé la fille du roi, des Barbares qui étaient montés avec Cyrus dans les hauts pays, de l’armée que le frère du roi avait amenée au secours de ce prince, et, en outre, de tous les renforts que le roi avait accordés à Tissapherne. Tout cela faisait une force imposante. Quand il fut près, il en range une partie contre l’arrière-garde des Grecs, et une autre sur leurs flancs, mais il n’ose pas charger ni courir le risque d’un combat : il se contente d’une attaque d’archers et de frondeurs. Alors les frondeurs rhodiens, disséminés dans les rangs, lancent leurs pierres, et les archers armés à la Scythe leurs flèches ; pas un ne manque son homme ; ils l’eussent voulu, qu’ils ne le pouvaient pas. Aussi Tissapherne se retire promptement hors de la portée du trait et fait replier les autres divisions. Le reste du jour, les Grecs s’avancent, et les Perses suivent ; mais les Barbares ne peuvent plus faire de mal dans ce genre d’escarmouche, les frondes des Rhodiens portant plus loin que celles des Perses, et même que les flèches de la plupart des archers. Les arcs des Perses étaient grands, de sorte que toutes les flèches qu’on ramassait étaient fort utiles aux Crétois, qui continuèrent à se servir des traits des ennemis, et s’exercèrent à les lancer verticalement à longue portée. On trouva dans les villages beaucoup de cordes et de plomb qui servirent pour les frondes.

Ce même jour, les Grecs cantonnent dans les villages qu’ils rencontrent, et les Barbares se retirent, mécontents de leur dernière escarmouche. Les Grecs séjournent le lendemain et font des provisions : il y avait en effet une grande quantité de blé dans les villages. Le jour suivant, ils traversent la plaine, et Tissapherne les suit en escarmouchant. Les Grecs reconnaissent alors qu’un carré est un mauvais ordre de marche quand on a l’ennemi sur les talons ; car il est de toute nécessité que, quand les ailes se rapprochent, soit dans un chemin, soit dans des gorges de montagnes, soit au passage d’un pont, les hoplites se resserrent, marchent avec peine, s’écrasent, se mêlent, et il est difficile de tirer un bon parti d’hommes qui sont mal rangés. Lorsque les ailes reprennent leurs distances, il arrive nécessairement que, les hoplites, qui étaient resserrés, venant à s’écarter, il se fait un vide, ce qui décourage le soldat qui sent l’ennemi derrière lui. Quand il fallait traverser un pont ou opérer quelque autre passage, chacun se hâtait ; on voulait être au delà le premier : aussi les ennemis avaient-ils alors une belle occasion de charger. Cet inconvénient reconnu, les stratéges forment six loches de cent hommes chacun, et nomment pour les commander des lochages, des pentécontarques et des énomotarques. Dans la marche, quand les ailes se rapprochaient, les lochages demeuraient en arrière pour ne pas gêner le mouvement, puis ils regagnaient, en suivant les flancs du bataillon. Lorsque, au contraire, les flancs s’écartaient, le vide se remplissait, s’il était peu considérable, par loches ; s’il était plus large, par pentécosties ; s’il était tout à fait étendu, par énomoties ; de la sorte, le centre était toujours garni. S’il fallait traverser un défilé, un pont, il n’y avait point de désordre : les lochages passaient les uns après les autres, et, dès qu’il fallait se former en phalange, tout le monde était à son rang. On fit quatre marches de cette manière.

Le cinquième jour, pendant la marche, on aperçoit une espèce de palais, et autour de ce palais de nombreux villages. Le chemin, pour y arriver, passait par des collines élevées se rattachant à une montagne, au pied de laquelle était un village. Les Grecs, comme de raison, aperçoivent ces collines avec plaisir, puisque leurs ennemis étaient des cavaliers. Lorsque, au sortir de la plaine, ils ont gravi la première colline et qu’ils redescendent pour gravir la seconde, les Barbares surviennent, et, tirant d’un point élevé, ils lancent une grêle de pierres et de flèches sous les coups de fouet de leurs officiers. Ils blessent ainsi beaucoup de Grecs, battent les troupes légères, les refoulent sur les hoplites, et rendent complétement inutiles pour ce jour-là les frondeurs et les archers, qui demeurent avec les équipages.

Cependant les hoplites, incommodés de ces attaques, essayent de charger ; mais ils ont de la peine à gravir la hauteur avec leurs armes pesantes : les ennemis font prompte retraite ; les Grecs éprouvent autant de peine à rejoindre le corps d’armée. A la seconde colline, même difficulté ; à la troisième, les chefs décident de ne plus détacher d’hoplites ; mais ils ouvrent le flanc droit du carré et en font sortir les peltastes, qui se dirigent vers la montagne. Dès qu’ils se sont placés au-dessus des ennemis qui les harcèlent, ceux-ci ne les inquiètent plus à la descente, de peur d’être coupés et enveloppés. On marche ainsi le reste du jour, les uns suivant le chemin des collines, les autres prenant par la montagne, jusqu’à ce qu’on arrive aux villages, où l’on établit huit médecins, parce qu’il y avait beaucoup de blessés.

On y séjourne trois jours à cause de ceux-ci, et parce qu’on y trouve beaucoup de vivres, de la farine et du froment, du vin, de l’orge en quantité pour les chevaux. Toutes ces provisions avaient été réunies pour le satrape du pays. Le quatrième jour, les Grecs descendent dans la plaine. Tissapherne, les ayant rejoints avec son armée, les force de se cantonner au premier village qu’ils rencontrent et de ne pas avancer davantage en combattant ; car beaucoup d’entre eux étaient hors de service, les blessés, ceux qui les portaient et ceux qui tenaient les armes des porteurs. Une fois qu’ils sont cantonnés, les Barbares ayant tenté contre eux une escarmouche en s’avançant sur le village, les Grecs obtiennent un grand avantage ; car il y avait une grande différence entre faire une sortie pour repousser une attaque et résister en marchant à une attaque des ennemis.

L’après-midi venue, ce fut l’heure pour les ennemis de se retirer, parce que jamais les Barbares ne campaient à moins de soixante stades de l’armée grecque, de peur d’en être attaqués durant la nuit. Aussi une armée perse est détestable de nuit. Ils lient leurs chevaux et, la plupart du temps, leur mettent des entraves aux pieds, pour les empêcher de fuir, s’ils se détachent. Survient-il une alerte, il faut que le cavalier perse selle, bride et monte son cheval, après avoir endossé sa cuirasse ; toutes manœuvres difficiles à exécuter la nuit, surtout dans un moment de trouble. Voilà pourquoi ils campaient loin des Grecs.

Quand les Grecs surent que les Barbares voulaient se retirer et qu’ils se transmettaient des ordres, on fait crier aux Grecs de se tenir prêts, de manière à être entendu par les ennemis. Durant quelques instants, les Barbares diffèrent leur retraite ; mais, le soir arrivant, ils partent, croyant dangereux de marcher et d’arriver de nuit à leur camp. Les Grecs, après les avoir vus partir, décampent à leur tour, se mettent en marche et font environ soixante stades. Il y eut alors une telle distance entre les deux armées, que ni le lendemain, ni le surlendemain, il ne parut aucun ennemi ; mais, le quatrième jour, les Barbares s’étant, dès la nuit, mis en marche, occupèrent une hauteur près de laquelle les Grecs devaient passer : c’était la crête d’une montagne, qui dominait l’unique chemin par où l’on descendît à la plaine.

Chirisophe, voyant cette hauteur garnie d’ennemis qui l’avaient prévenu, envoie chercher Xénophon à l’arrière-garde et lui fait dire d’amener avec lui les peltastes et de les placer au front. Xénophon ne conduit point les peltastes ; il venait d’apercevoir Tissapherne qui paraissait avec toute son armée ; mais se portant au galop vers Chirisophe : « Pourquoi me fais-tu appeler ? dit-il. — Tu peux le voir, répond celui-ci ; l’ennemi s’est emparé avant nous du sommet qui commande la descente, et il n’y a moyen de passer qu’en taillant ces gens-là en pièces. Mais pourquoi n’amènes-tu pas les peltastes ? » Alors Xénophon : « C’est que je n’ai pas jugé convenable de découvrir l’arrière-garde en présence des ennemis ; cependant il faut aviser d’urgence à débusquer ces hommes. »

Xénophon voit alors, au sommet de la montagne qui domine l’armée, un chemin qui conduit à l’endroit où sont postés les ennemis : « L’essentiel, Chirisophe, dit-il, c’est de nous emparer au plus vite de cette hauteur : si nous la prenons, ils ne pourront pas se maintenir au-dessus de notre chemin. Si tu le veux, reste ici avec l’armée ; moi je me porte en avant ; ou bien si tu le préfères, marche à la montagne, et moi je resterai ici. — Je te donne le choix, dit Chirisophe ; agis à ton gré. » Xénophon répond qu’étant le plus jeune, il préfère marcher. En même temps, il le prie de lui donner quelques peltastes de la tête parce qu’il serait trop long d’en faire venir de la queue. Chirisophe lui donne les peltastes de l’avant-garde et les remplace par des troupes du centre : il le fait suivre, en outre, de trois cents hommes d’élite qui étaient sous ses ordres directs, en tête de l’armée.

Le détachement s’avance aussi vite que possible. Les ennemis, de leur poste élevé, ne l’ont pas plutôt vu se diriger vers la montagne, qu’ils s’élancent en toute hâte pour le prévenir. Alors il s’élève un grand cri de l’armée grecque, qui exhorte les siens, et un grand cri des gens de Tissapherne qui exhortent les leurs. Xénophon, galopant sur le flanc de sa troupe, l’anime de la voix : « Soldats, dit-il, songez que vous vous battez pour revoir la Grèce, vos enfants, vos femmes ; encore quelques instants de peine, et nous faisons le reste du chemin sans combat. » Alors Sotéridas de Sicyone : « La partie n’est pas égale, Xénophon : tu galopes sur un cheval, et moi, je peine rudement à porter un bouclier. » Xénophon l’entend, saute de cheval, pousse le soldat hors du rang, lui arrache son bouclier, et s’élance de toute sa vitesse. Il se trouvait avoir une cuirasse de cavalier : le poids l’écrasait ; cependant il fait avancer la tête, et entraîne la queue qui marchait lentement. Les autres soldats frappent Sotéridas, lui jettent des pierres, l’injurient, jusqu’à ce qu’ils l’aient contraint à reprendre son bouclier et à marcher. Xénophon remonte sur son cheval, et s’en sert tant que le chemin est praticable ; puis, quand il cesse de l’être, il le quitte de nouveau et marche vite à pied. On arrive enfin sur la montagne avant les ennemis.

CHAPITRE V

Incendie des villages par Tissapherne. — Les Grecs sont enfermés entre les monts des Carduques et le Tigre. — Difficulté de passer le fleuve. — Expédient proposé par un Rhodien. — On se décide à franchir les monts Carduques.

Les Barbares tournent le dos et s’enfuient chacun comme il peut ; les Grecs sont maîtres de la hauteur. Tissapherne et Ariée prennent alors un autre chemin. De son côté, Chirisophe descend dans la plaine avec ses troupes et campe dans un village plein de vivres. Il y avait dans la même plaine, le long du Tigre, beaucoup d’autres villages bien approvisionnés. L’après-midi venue, l’ennemi paraît à l’improviste dans la plaine et massacre quelques Grecs, qui s’étaient dispersés pour piller. Il y avait là, en effet, un grand nombre de troupeaux qu’on prit au moment où ils allaient passer le fleuve.

Alors Tissapherne et ses gens ayant essayé de mettre le feu aux villages, quelques Grecs sont désespérés, dans la crainte de ne plus trouver où se fournir de vivres, si les Barbares viennent à tout brûler. En ce moment, Chirisophe revenait de porter secours à ceux qui avaient été surpris dans la plaine. Xénophon, redescendu de la montagne, se met à parcourir les rangs : « Vous voyez, Grecs, leur dit-il, que les Barbares regardent déjà cette contrée comme à nous. Ils avaient stipulé que nous ne brûlerions pas les terres du roi, et ce sont eux maintenant qui les brûlent comme un pays qui ne leur appartient plus. Mais, en quelques lieux qu’ils laissent des vivres pour eux-mêmes, ils nous y verront marcher. Voyons, Chirisophe, ajoute-t-il, je suis d’avis de porter secours contre ces incendiaires, comme si le pays était à nous. » Alors Chirisophe : « Et moi, dit-il, je n’en suis point d’avis ; mais brûlons aussi nous-mêmes, et ce sera plus tôt fini. »

De retour aux tentes, pendant que les autres s’occupent à chercher des vivres, les stratéges et les lochages se réunissent. L’embarras était grand : c’étaient, d’une part, des montagnes élevées ; de l’autre, un fleuve tellement profond qu’on n’y pouvait tenir les piques hors de l’eau en essayant de le sonder. Dans cette perplexité un Rhodien se présente : « Je me charge, camarades, dit-il, de faire passer quatre mille hoplites, si vous voulez me fournir ce qui m’est nécessaire et me donner un talent de récompense. » On lui demande ce qu’il lui faut : « J’ai besoin, dit-il, de deux mille outres ; je vois ici beaucoup de moutons, de chèvres, de bœufs et d’ânes : écorchez-les, soufflez-en les peaux, et nous passerons facilement. J’aurai également besoin des courroies dont vous vous servez pour les attelages. Avec ces courroies j’attacherai les outres et je les adapterai les unes aux autres ; ensuite j’y suspendrai des pierres que je laisserai descendre dans l’eau comme des ancres ; puis, pour relier les deux rives, je jetterai sur le tout des branches et sur ces branches une couche de terre. Vous allez voir tout de suite que vous n’enfoncerez point. Chaque outre portera deux hommes de manière à ne pas enfoncer, et le bois revêtu de terre empêchera qu’on ne glisse. »

En entendant cette proposition, les stratéges trouvent l’idée ingénieuse, mais l’exécution impossible ; il y avait, de l’autre côté du fleuve, un grand nombre de cavaliers prêts à y mettre obstacle, et qui n’eussent pas laissé mettre pied à terre aux premiers qui l’eussent essayé.

Le lendemain, on se replie, par une route opposée à celle de Babylone, sur les villages qui n’étaient pas brûlés, et l’on brûle ceux que l’on quitte. Les ennemis ne font point de charge, mais ils regardent avec étonnement la manœuvre des Grecs, ne sachant où ils veulent se porter, ni ce qu’ils ont dans l’esprit. Pendant que les soldats s’occupent à chercher des vivres, les stratéges et les lochages se réunissent de nouveau, se font amener les prisonniers, et tâchent de tirer d’eux des renseignements sur tout le pays qui les entoure.

Ils disent qu’il existe, vers le midi, une route qui conduit à Babylone et en Médie, celle-là même par où l’armée est venue ; que vers l’Orient, une autre route mène à Suse et à Ecbatane, où le roi passe le printemps et l’été ; qu’en traversant le fleuve du côté du couchant on marche vers la Lydie et l’Ionie, qu’enfin à travers les montagnes et en se tournant vers l’Ourse, on va chez les Carduques[30]. Ils ajoutent que ce peuple habite un sol montueux, qu’il est belliqueux et indépendant du roi ; qu’autrefois le roi a envoyé chez eux une armée de douze myriades, et qu’il n’en est revenu personne à cause de la difficulté du terrain ; que pourtant quand ils étaient en paix avec le satrape de la plaine, il y avait des relations réciproques entre les deux nations.

[30] C’est le peuple qui, aujourd’hui, se nomme les Kourdes.

Après ce rapport, les stratéges font mettre à part les prisonniers qui assurent connaître le pays, et ne disent rien de la route qu’ils veulent prendre. Cependant ils jugent nécessaire de traverser les monts des Carduques. En effet, on leur avait dit qu’au sortir de ces montagnes ils arriveraient en Arménie, pays vaste et fertile, soumis à Orontas, et que de là ils iraient aisément où bon leur semblerait. Cette mesure décidée, ils sacrifient, afin de pouvoir partir à l’heure qu’ils jugeraient convenable, car ils craignaient que l’ennemi ne s’emparât des hauteurs. On donne l’ordre qu’après le dîner tout le monde plie bagage et se repose pour partir au premier signal.

LIVRE IV

CHAPITRE PREMIER

Arrivée au pays des Carduques. — Grand embarras des Grecs harcelés par l’ennemi. — Un captif leur indique un chemin facile.

Tout ce qui s’est passé dans la marche vers les hauts pays jusqu’à la bataille, puis, après la bataille, jusqu’à la trêve conclue entre le roi et les Grecs, compagnons de marche de Cyrus, et enfin la lutte soutenue par les Grecs, après que le roi et Tissapherne eurent rompu la trêve et que l’armée perse se fut mise à leur poursuite, a été raconté dans les livres précédents.

Quand on est arrivé à l’endroit où la largeur et la profondeur du Tigre en rendent le passage impossible, et sans qu’on puisse davantage le longer, les monts des Carduques tombant à pic dans le fleuve, les généraux décident de faire route à travers les montagnes. Ils tenaient des prisonniers qu’après les avoir franchies, ils pourraient passer le Tigre à sa source, en Arménie, ou même le tourner, s’ils le préféraient. On disait aussi que la source de l’Euphrate était voisine de celle du Tigre ; et cela était.

Revenons à l’invasion des Grecs dans le pays des Carduques. On tâche de décamper secrètement et de prévenir l’ennemi avant qu’il se soit emparé des hauteurs. Vers le moment de la dernière veille, comme il ne restait de nuit que le temps nécessaire pour passer la plaine à la faveur des ombres, on lève le camp au signal donné, et l’on arrive à la montagne au point du jour. Chirisophe marchait à la tête de l’armée avec sa division et tous les gymnètes. Xénophon suivait avec les hoplites de l’arrière-garde, n’ayant aucun gymnète avec lui ; car il n’y avait nulle apparence que l’ennemi vînt attaquer en queue, au moment où l’on monterait. Chirisophe gagne le sommet avant que les ennemis s’aperçoivent de rien ; il continue de marcher, et le reste de l’armée le suit, à mesure qu’on franchit les hauteurs, jusqu’aux villages situés dans les vallons et les enfoncements des montagnes.

Les Carduques abandonnent alors leurs habitations, emmènent leurs femmes et leurs enfants, et s’enfuient vers les montagnes. On trouve des vivres en abondance. Les maisons étaient pourvues de beaucoup d’ustensiles d’airain. Les Grecs n’enlèvent rien et ne poursuivent pas les habitants, dans l’espoir que, si on les ménage, les Carduques consentiront peut-être à les laisser passer comme à travers un pays ami, puisqu’ils sont ennemis du roi.

Quant aux vivres, on prend tout ce qu’on trouve : il y avait urgence. Cependant les Carduques n’écoutent pas ceux qui les appellent et ne montrent aucune disposition pacifique. Ainsi, quand l’arrière-garde des Grecs, à la nuit déjà close, descend des hauteurs dans les villages (le chemin étant fort étroit, la montée et la descente avaient occupé tout le jour), plusieurs Carduques se réunissent, tombent sur les traînards, en tuent quelques-uns et en blessent d’autres à coups de pierres et de flèches. Ils étaient peu nombreux, les Grecs étant entrés chez eux à l’improviste, sans quoi, s’ils eussent été en force, une grande partie de l’armée eût couru risque d’être taillée en pièces. On cantonne donc ainsi la nuit dans les villages. Les Carduques allument des feux tout autour sur les montagnes, et l’on s’observe des deux côtés.

Au point du jour, les stratéges et les lochages se réunissent et décident de ne garder des bêtes de somme que celles qui sont indispensables, d’abandonner le reste et de rendre la liberté à tous les prisonniers faits récemment et retenus esclaves à l’armée. La marche était retardée par la quantité excessive des bêtes de somme et des prisonniers ; nombre de soldats, chargés d’y veiller, devenaient inutiles au combat ; d’ailleurs il fallait traîner et porter le double de vivres pour tant de monde ; la résolution est prise ; les hérauts la proclament.

Après le dîner, l’armée se met en marche. Les stratéges, faisant halte à un défilé, ôtent ce qu’ils trouvent de trop à ceux qui ne se sont pas soumis à l’ordre : tous obéissent, sauf quelques-uns qui passent en fraude quelque joli garçon, ou quelque jolie femme dont ils sont épris. On marche ainsi le reste du jour, tantôt combattant, tantôt se reposant. Le lendemain, il survient un grand orage. Cependant il faut marcher : il n’y a pas assez de vivres. Chirisophe est en tête, Xénophon à l’arrière-garde. Les ennemis font une attaque vigoureuse ; le chemin étant étroit, ils peuvent lancer de près leurs flèches et des pierres. Les Grecs, contraints de les poursuivre et de rallier ensuite, ne marchent qu’avec lenteur. Souvent Xénophon faisait halte, lorsque les ennemis le pressaient vivement : de son côté, Chirisophe s’arrêtait toujours dès que l’ordre en était donné ; seulement une fois, au lieu de s’arrêter, le voilà marchant plus vite et commandant de suivre. Il était clair qu’il se passait quelque chose à la tête de la colonne. Comme on n’avait pas le temps d’envoyer savoir la cause de cette marche précipitée, l’arrière-garde suivit d’un train qui ressemblait à une fuite.

On perdit, en cette rencontre, un brave soldat, Cléarque de Lacédémone : une flèche traversa son bouclier, sa casaque et lui perça le flanc ; Basias d’Arcadie eut aussi la tête percée de part en part. Quand on fut arrivé à l’endroit où l’on voulait camper, Xénophon alla sur-le-champ, comme il était, trouver Chirisophe, et lui reprocha de ne pas l’avoir attendu et de l’avoir forcé de combattre tout en fuyant : « Deux soldats de cœur et de mérite viennent de périr sans que nous ayons pu enlever leurs corps ni les ensevelir. » Chirisophe lui répond : « Regarde ces montagnes ; tu le vois, elles sont inaccessibles : il n’y a qu’une route ; jettes-y les yeux ; elle est à pic ; et tu peux y voir cette multitude d’hommes qui gardent le passage par où nous pourrions nous échapper. Voilà pourquoi je me suis hâté : je n’ai point fait halte, afin de les prévenir, s’il était possible, avant qu’ils fussent maîtres des hauteurs : nos guides m’assurent qu’il n’y a point d’autre route. » Xénophon dit : « Moi aussi, j’ai deux prisonniers : pendant que les ennemis nous tombaient sur les bras, je leur ai tendu une embuscade, ce qui nous a donné le temps de respirer ; nous en avons tué quelques-uns, et nous désirons en prendre d’autres vivants, afin d’avoir des guides instruits des localités. »

On se fait amener aussitôt ces deux hommes, on les sépare, on tâche de leur faire dire à chacun en particulier s’ils connaissent une autre route que celle que l’on voit. Le premier, malgré toute espèce de menaces, déclare qu’il n’en sait pas d’autre ; et, comme il ne dit rien d’utile, on l’égorge sous les yeux de son camarade. Celui-ci répond que l’autre avait prétendu ne rien savoir, parce qu’il se trouvait avoir dans ce canton une fille qu’il y avait mariée ; il promet, quant à lui, de conduire l’armée par un chemin praticable, même aux bêtes de somme. On lui demande s’il ne s’y rencontre point de pas difficile ; il répond qu’il y a une hauteur qui rend le passage impossible, si l’on ne prend les devants.

Alors on est d’avis d’assembler aussitôt les lochages, les peltastes et un corps d’hoplites, de leur dire ce dont il s’agit et de leur demander s’il y en a qui veuillent se montrer gens de cœur et marcher en volontaires. Parmi les hoplites se présentent Aristonyme de Méthydrie et Agasias de Stymphale, tous deux Arcadiens. Une contestation s’élève entre eux et Callimaque de Parrhasie, également Arcadien. Ce dernier dit qu’il veut marcher avec les volontaires tirés de toute l’armée. « Je suis sûr, ajoute-t-il, que beaucoup de jeunes soldats me suivront, si je marche à leur tête. » On demande ensuite s’il y a quelques gymnètes ou quelques taxiarques qui veuillent être du détachement. Il se présente Aristéas de Chios, qui souvent, en de pareilles occasions, avait rendu de grands services à l’armée.

CHAPITRE II

On envoie deux mille hommes d’élite s’emparer des hauteurs. — Ils y réussissent. — Passage difficile à travers les montagnes.

Le jour tombait ; on commande aux volontaires de partir aussitôt après leur repas : on garrotte le guide et on le leur livre. On convient avec eux que, s’ils s’emparent de la hauteur, ils s’y maintiendront toute la nuit : au point du jour ils sonneront de la trompette ; après quoi, ils descendront de la hauteur sur les ennemis qui surveillent le chemin, et l’armée se portera à leur aide, le plus vite possible. Cet arrangement pris, les volontaires se mettent en marche, au nombre de deux mille environ. Il tombait une grande pluie. Xénophon, suivi de l’arrière-garde, conduit ses gens vers le chemin désigné, afin d’attirer toute l’attention des ennemis et de couvrir le mouvement de la troupe en marche. A peine l’arrière-garde est-elle arrivée à un ravin qu’il fallait traverser pour gravir la montagne, que les Barbares roulent d’en haut des pierres rondes, grosses à remplir un chariot, les unes d’un plus grand, les autres d’un plus petit volume, mais qui toutes, en bondissant sur les rochers, font l’effet de pierres à fronde ; en sorte qu’il est absolument impossible d’approcher du chemin. Quelques lochages, ne pouvant prendre cette route, en cherchent une autre, et continuent cette recherche jusqu’à la nuit. Quand on croit pouvoir se retirer sans être vu, on revient souper, l’arrière-garde n’ayant pas même trouvé le temps de dîner.

Cependant les ennemis ne cessent pas, durant toute la nuit, de rouler des quartiers de roche : on peut en juger par le bruit. Les volontaires qui avaient le guide avec eux, ayant tourné ce mauvais pas, surprennent la garde ennemie assise auprès du feu : ils en tuent une partie, chassent les autres et restent à ce poste, se croyant maîtres de la hauteur.

Ils se trompaient : au-dessus d’eux était un mamelon près duquel se trouvait l’étroit chemin où se tenait la garde ; toutefois, ce poste conduisait à l’endroit occupé par les ennemis, sur le chemin signalé.

On y passe la nuit. Dès que le jour paraît, on marche en ordre et en silence contre l’ennemi, et, comme il faisait du brouillard, on passe sans être vu. La reconnaissance faite, la trompette sonne ; les Grecs se jettent sur les Barbares en faisant retentir le cri militaire ; ceux-ci ne les attendent pas, mais ils s’enfuient et abandonnent la défense du chemin. Ils perdent peu de monde, étant légèrement armés. Chirisophe et ses gens, entendant la trompette, montent aussitôt par le chemin signalé ; les autres stratéges s’avancent par les sentiers non frayés qui s’offrent à chacun d’eux, et grimpent comme ils peuvent en s’aidant les uns les autres avec leurs piques. Ils sont les premiers à joindre ceux qui s’étaient emparés du poste. Xénophon, avec la moitié de l’arrière-garde, s’avance par la route que suivaient ceux qui avaient avec eux le guide : c’était le chemin le plus commode pour les bêtes de somme ; l’autre moitié avait été placée par lui à la suite du bagage. Dans la marche se trouvait une colline, dominant le passage et occupée par des ennemis qu’il fallait tailler en pièces, sous peine d’être séparés des autres Grecs. On aurait bien pris le même chemin que les autres ; mais c’était le seul par où les attelages pouvaient passer.