YVETTE GUILBERT
La Vedette
ROMAN
Tout exemplaire est numéroté au verso du faux-titre.
PARIS
H. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR
21, RUE DES PETITS-CHAMPS, 21
1902
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark. S’adresser, pour traiter, à M. H. Simonis Empis.
ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)
Il a été tiré de cet ouvrage :
Trente exemplaires sur papier du Japon numérotés de I à XXX.
Ces exemplaires sur papier du Japon ont été souscrits par M. A. Ferroud (Librairie des Amateurs), 127, boulevard Saint-Germain.
Soixante-dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 70.
AVANT-PROPOS
Le Parisien du boulevard, client de passage ou habitué de la Scala, de l’Eldorado, de l’Olympia et des Folies-Bergère ne connaît guère, avec la Cigale, le Concert Européen et le Divan Japonais où l’on grimpe parfois, d’autres établissements où la chanson fait florès.
Il ignore que dans les quartiers excentriques, des petites salles de bal, de conférences, de banquets, des sous-sols de cafés et de troquets s’ouvrent à tous les amateurs, chanteurs, ouvriers, petits employés venant là chercher entre eux un semblant de petite gloire.
Les arrondissements lointains sont remplis de guinguettes joyeuses, pourvues d’une clientèle assidue, et plus d’un chanteur connu a commencé sa carrière et pris goût aux bravos dans une de ces petites cases… encouragé par les camarades à lâcher le burin ou le marteau pour les joies du tremplin qui les fait rêver tous ! A Paris, tout le populo chante — mécontents et satisfaits.
Je me souviens, quand j’étais petite fille, il y a de cela vingt-huit ans ! (Tu vieillis, ma chère…) avoir demeuré dans une maison voisine d’un café, où, le soir, les gens du quartier se réunissaient et chantaient les romances en vogue, accompagnées au piano par un M. Petit, qui, du temps de Renard à l’Eldorado, faisait répéter et chanter les artistes.
Ce monsieur Petit était un personnage. Pensez donc, il musiquait pour Amiati ! et ses conseils étaient d’or : il chantait d’une façon très correcte, avec méthode, très simplement, et d’une belle voix de baryton, et je me souviens que mon père, amateur de chansons, comme beaucoup d’hommes de son temps, aimait à lui entendre dire le Violoneux…
Que ces temps sont loin, mon Dieu ! Ai-je assez travaillé depuis !!! Qui sait ? j’ai peut-être bien cent ans…
Boulevard du Temple… Café Augeol, en face la rue Saintonge… j’avais à peine huit ans, mais comme ces souvenirs sont précis à ma mémoire !… une grande salle, avec un piano à gauche, papa assis avec deux médecins amis, écoutant ravis M. Petit chanter son Violoneux et les Bœufs de Dupont.
Et mademoiselle Marguerite Walin ! La belle blonde à la peau mate, aux yeux clairs, qui ravageait les cœurs, de la Place de la République aux Filles du Calvaire !
(Une ouvrière lingère fatiguée de coudre).
Celle-là chantait : La Fille d’Auberge, d’une voix voilée, d’un charme étrange. On m’a conté que Petit la fit entrer tout de go à l’Eldorado : le quartier en aurait illuminé de joie ! Malheureusement Amiati avait une place dans le cœur du public, et Marguerite Walin, qui ne savait que la copier, dut se retirer et partir dans des Russies plus ou moins honnêtes — où la phtisie la prit à ses admirateurs… Pauvre belle Walin !
Près du cirque, était un autre temple de la chanson, encore un café où le dimanche se retrouvaient les mêmes personnes. Jamais je n’oublierai un ouvrier ferblantier qui montait sur l’estrade, et grinçait d’une voix qui semblait être un tambourin sur lequel on fait sauter des trousseaux de clefs ! une de ces voix de métal, qu’on obtient en mettant du fer et du papier dans les intérieurs de pianos… pour faire danser les Belle-Fatma. Il avait avec cela une horreur de tête… Une chimère chinoise ! (ou japonaise) je ne sais au juste, des yeux qui sortaient comme pour sauter par terre… un nez énorme, large, avec des trous noirs et poilus… une bouche en fente de broc, bref, une telle tête de massacre, que papa, ignorant son nom, l’avait surnommé « Massacro, » et le nom lui resta !
Celui-là, grimacier et comique, chantait :
J’avais dû mou…
J’avais dû mou…rir pour Charlotte !
Je me le rappelle comme si c’était hier !
Dieu ! le vilain ferblantier de chanteur ! Que j’aimais mieux le coiffeur, peigné à la Rochefort, avec son toupet carotte, sa figure de porcelaine, ses yeux éteints, d’un bleu fané sale, comme en ont les pastels sur lesquels on a passé la manche : il me semblait du dernier bien !… et puis il chantait la tyrolienne ! et la tyrolienne était mes amours !!! Ah les troulalaïtou de ma jeunesse ! Lebassy ! Qui se souvient de Lebassy ?
« Lise, rentrez dans votre mi-i-i-i…se »… et les troulalaïtou à n’en plus finir ! C’était superbe ! Qu’est-il devenu ? Et Massacro ? Et mon coiffeur ? Que tout cela est loin, mon Dieu !
Mon coiffeur et Massacro n’ont jamais dû dépasser le périmètre de leur quartier ; d’autres, mieux doués, se sont envolés vers des horizons plus lointains, mais que de haltes, que de parcours lents et nombreux, avant d’arriver à figurer sur l’affiche d’un établissement, je ne dirai pas connu, mais simplement pas tout à fait ignoré !
Aussi quel soupir de joie quand l’un de ces braves gens arrive enfin au but de ses voyages, à son entrée dans un « Grand Concert » ! Dame ! c’est pour lui l’avenir assuré, c’est-à-dire la province ouverte sur toute la ligne… la France en long et en large à ses pieds, quelquefois même l’étranger ! et pas besoin d’être pour cela une vedette en vogue, non, il suffit — mais cela est indispensable — d’être de la Scala, de l’Eldorado, ou de l’Olympia, ou des Folies-Bergère, c’est l’étiquette passe-partout !
C’est beaucoup de travail, de peines, pour une croûte de pain au bout de la vie… et encore pas toujours !… c’est même rare…
Le public parisien ne se doute pas que le monsieur et la dame qu’il trouve embêtants, et n’écoute même pas, entre huit heures et neuf heures du soir, deviennent, dès qu’ils se déplacent, l’étoile et le favori de toute une population qui les fête, à Lyon, à Marseille ou à Bordeaux. Pensez donc ! ce sont des « artistes » de Paris, et de la Scala encore !!! Et ce bon accueil réchauffe leur zèle et console ces pauvres gens de ces Parigots de malheur qui n’ont de sourires que pour leurs favoris… Ah ! si on n’avait pas la Province ! on finirait par croire qu’on n’a pas de talent ! Mais, Dieu merci ! les départements sont là qui prouvent le contraire.
Bonne province !!! Bons petits cabots piocheurs, et si souvent découragés, allez, roulez, trottez sur les routes, chantez et ramassez, là où on vous les donne, les bravos que vous quêtez.
Si quatre-vingt-six départements vous font la risette, contre un seul qui vous boude, consolez-vous !… — et dites-vous que déjà du temps d’Henri IV, Paris ne valait qu’une messe ! et que ce sont les quatre-vingt-six départements qui ont raison — et zut pour le reste !
Y. G.
LA VEDETTE
I
— Mademoiselle Edmée va vous chanter les « Coccinelles ! »
Parmi le brouhaha des conversations, le grincement des chaises remuées, le cliquetis des verres sur le marbre des tables, cette annonce ne produisit qu’un silence relatif.
Cependant, émergeant du nuage de fumée qui fanait les papillons des becs de gaz dont s’éclairait la salle, mademoiselle Edmée se hissait déjà sur la caisse d’emballage retournée, figurant la scène, et les premiers accords de la romance de Massenet vagissaient sur le clavier du piano étique accoté à l’estrade.
Et ceci se passait, rue Julien-Lacroix, dans le sous-sol d’une boutique de marchand de vins, temple lyrique, ce dimanche soir comme tous les autres dimanches, de la société musicale « La Fauvette de Ménilmontant ».
Ce sous-sol était une sorte de carré long, au plafond bas, où l’on accédait par un escalier en colimaçon, sans cesse encombré par les montées et les descentes du garçon qui, irrespectueux du grand art, ne se gênait point pour couper les meilleurs effets des monologues, et les plus brillants traits des chansons, par des retentissants « une grenadine au kirsch ! ça fait deux ! » ou « un litre de blanc ! ça fait trois, » lesquels suivis immanquablement des « chut ! » et des « à la porte ! », vociférés par les auditeurs mélomanes, déchaînaient un charivari plutôt impropre à la parfaite exécution des chefs-d’œuvre…
Mais, n’est-ce pas ? tout le monde ne peut pas louer la salle de l’Opéra, et les virtuoses de la Fauvette de Ménilmontant, heureux de faire apprécier leurs belles voix, n’y regardaient pas de si près. Qu’est-ce que ça faisait, pourvu qu’on chante !
C’étaient pour la plupart des petits employés, des ouvriers, des commis de magasins ; quelques jeunes filles aussi, qui domptaient leurs timidités et jetaient éperdument à la figure du public tous les chats qu’elles nichaient dans la gorge.
Les familles de ces demoiselles et les copains de ces messieurs venaient assister à leurs triomphes, en sirotant des demi-setiers, des canettes et des liqueurs à l’eau, laissant après leur absorption des petits ronds poisseux sur les guéridons de fer, jamais nettoyés — ou si peu !…
Mais ce soir, peste ! c’était bien une autre paire de manches que les soirs ordinaires… Des pancartes, suspendues aux colonnes, proclamaient que le prix des consommations serait, par exception, majoré de dix centimes et qu’une quête serait faite à la fin du concert. C’était au bénéfice d’une infortune que la Fauvette, aujourd’hui, donnait de tout son gosier !
Même, outre les sociétaires habituels, des artistes des principaux music-halls de Paris avaient consenti à prêter leur concours ! On entendrait, dans leur répertoire, l’incomparable comique Lourbillon et la délicieuse Blanche Mésange, des Ambassadeurs !
Et ce programme n’était pas un leurre ! Ces deux illustrations n’avaient pas fait faux bond. Chacun pouvait les voir, en chair et en os, Blanche Mésange surtout en chair et Lourbillon plutôt en os, assis, non loin du piano, à un petit guéridon, et buvant chacun un bock, comme de simples mortels !
A ne rien céler, l’incomparable comique Lourbillon, depuis longtemps, ne daignait plus faire à la capitale l’aumône de son prestigieux génie… et, seuls, les modestes beuglants de province avaient le bonheur et l’honneur de le posséder sur leurs planches.
Quant à Blanche Mésange, les fauteuils vides et les banquettes désertes des levers de rideau avaient été jusqu’ici, aux Ambassadeurs, son unique auditoire.
Ce qui, au fond, était injuste, car elle était vraiment jeune, fraîche et jolie, blonde et grasse, et si elle n’avait point chanté, elle eût été sans défaut.
Mais allez donc faire comprendre à une femme qui fait « mal » du théâtre qu’elle ferait « mieux » du commerce, ou un métier quelconque ! jamais elle ne vous croira ! Ce lui semblera impossible de fabriquer de la lingerie ou des modes, alors qu’il lui paraît si simple de faire la petite oie sur les planches !
Blanche Mésange et Lourbillon étaient les points de mire de cent regards admirateurs, et vers eux la reconnaissance de tout un quartier montait en murmure ému.
Mademoiselle Edmée, une brunisseuse, coiffée d’un canotier de paille noire, d’une voix suraiguë et d’un geste sans réplique, affirma :
— Les coccinelles sont couché-é-es, et sauta du perchoir du haut duquel elle avait sévi.
— Une autre ! une autre ! cria-t-on soudain dans un coin.
— La ferme ! fut-il répondu d’un antre angle de la salle.
Quelques applaudissements assez maigres et des « chut ! » plus énergiques se croisèrent.
Les bravos partaient surtout d’une table où siégeaient une vieille dame, qui dégustait une groseille au vin, et un galopin d’une douzaine d’années qui fouillait dans son nez d’un air pensif. Quant à la personne qui, impoliment, avait réclamé « la ferme ! » c’était une grande bringue en cheveux, à peu près de l’âge de mademoiselle Edmée, dix-huit ans, et à qui celle-ci, sans nul doute, avait vendu des pois qui ne voulaient pas cuire.
Mademoiselle Edmée, d’ailleurs, ne pipa point. Elle se contenta de grincer entre ses dents un mot que seul, le pianiste put entendre : mot qui évoquait tout le Sahara…
Puis elle déclara :
— Je ne sais plus rien ! et revint s’asseoir sous l’aile de sa mère à côté de son jeune frère, et tous trois entrèrent en conversation vive et animée avec des haussements d’épaules méprisants. Fit-elle pas mieux que de se battre ?
Au reste, la guerre évitée en cette partie de l’assistance éclatait brusquement dans une autre.
— Notre camarade Paquet va nous chanter… avait commencé le régisseur.
— … La peau ! c’est pas son tour ! hurla tout à coup une voix furieuse. Et une bagarre eut lieu, au pied de l’estrade, subitement.
Le camarade Paquet, un gigolo aux grâces boutiquières, en veston court, col droit et cravate Lavallière, venait de se lever à l’appel de son nom, mais une grosse main s’abattit sur son épaule et l’obligea à se rasseoir.
— C’est à mon tour, à moi, Florent dit « Bat d’Af » ! et, ici, c’est chacun son tour, comme au guichet de la poste !
Et l’ivrogne — car Florent, dit « Bat d’Af, » était ivre à rouler — se mit à tonitruer, sans nulle autorisation préalable :
V’là l’Bat d’Af qui passe !
Ohé ! ceux d’la classe !
C’était un grand diable de polisseur aux biceps comme des gigots de mouton. Et c’était en vain que le régisseur tapait sur le bois du piano pour le faire taire :
Qui qui rigol’ra
Quand la classe,
Quand la classe,
Qui qui rigol’ra
Quand la classe partira !
continuait-il avec entrain et férocité.
Blanche Mésange, très effrayée, s’était dressée, toute prête à prendre ses jupes et la fuite. Lourbillon n’en menait pas plus large, mais on est un homme, n’est-ce pas ? il conservait sa place ; seulement il était devenu vert.
Cette double attitude illumina d’une inspiration le cerveau affolé du régisseur. Comme Florent, dit « Bat d’Af », renversait les chaises en la pantomime échevelée dont il accompagnait son refrain :
— Regarde, Florent ! tu fais peur aux dames ! Nos invités vont prendre une drôle d’opinion de la Fauvette.
Ces paroles du régisseur calmèrent soudainement l’ivrogne. Il se tut, tira sa casquette et s’avançant vers la jeune femme, il bredouilla :
— Respect au sexe ! On boucle sa boîte. Seulement, je ne veux pas que Paquet chante ! Si il chante, je le crève !
— Bon ! bon, c’est entendu. Paquet ne chantera pas ! Assieds-toi !
— Je ne tiens pas à chanter, moi ! se soumit le camarade Paquet qui tentait, mais en vain, de redresser son faux-col écrasé.
— Mesdames et messieurs ! dit alors le régisseur, qui s’essuyait le front avec soulagement, — la parole est à notre camarade Fernand !
Une triple salve de bravos retentit brusquement, à cette annonce. L’enthousiasme était unanime et Florent, dit « Bat d’Af », lui-même, rugit :
— Oui, oui ! Fernand ! Fernand !
Ce fut si spontané, si vif, si emballé que l’incomparable comique Lourbillon en eut une crispation vexée du menton, et chuchota à Blanche Mésange :
— Mâtin ! c’est une étoile, ce Fernand !
— Il est gentil ! répondit Blanche.
Il était gentil, en effet, ce Fernand qui venait d’apparaître sur la scène minuscule et s’y tenait debout, droit et svelte, sans embarras et sans pose. Vingt ans, brun, une moustache légère retroussée sur une bouche saine et bien meublée, l’œil intelligent, le geste aisé, il n’avait pas encore commencé que déjà tout le monde avait fait silence. Il n’y avait pas à dire, c’était la coqueluche du patelin ! Le garçon lui-même, arrêtant ses clameurs barbares, attendait, bouche bée, et sa serviette sous le bras, au bas de l’escalier.
Ce qu’il fut tout de suite impossible de nier à Lourbillon, c’est que cet amateur chantait avec une méthode instinctive et une justesse d’organe naturelle, que lui eussent enviées et que lui enviaient déjà, là, à l’instant même, des « artistes professionnels ». L’incomparable comique, au reste, ne cacha pas son impression à sa compagne :
— Il nous jette de la grille, ce crapaud-là ! ronchonna-t-il.
Blanche Mésange lui fit signe de se taire :
— Laisse-moi écouter !
Le fait est que c’était un charme d’écouter ce Fernand.
Ce qu’il chantait ? des machines quelconques, Petits Pavés, Petits Chagrins, et autres balançoires vibrant, au sortir de ses lèvres, d’une émotion fine et contagieuse. — Sa voix tendre et prenante enrichissait de tous les trésors de l’expression la mollasserie des rimes et l’anémie des mélodies. Quand il eut terminé sa première romance, les applaudissements claquèrent, et Lourbillon, en personne, élevant très haut dans les airs ses deux mains compétentes, les choqua l’une contre l’autre, ostensiblement.
L’ovation ne fit que grandir, de morceau en morceau ; Lourbillon élevait chaque fois ses mains, mais, à la vérité, il ne produisait pas un effrayant vacarme en les rapprochant… et ce n’était pas elles qu’on entendait le mieux : son geste faisait « semblant » de rapporter quelque chose… il avait le bravo feutré… Les plus grands hommes ont de ces petitesses !
Blanche Mésange, elle, prise dans l’enthousiasme universel, criait franchement « bravo ! » et « bis ! » et comme Lourbillon, à un moment, esquissait une moue de supériorité et sifflait :
— Tout de-même, dix chansons, cela commence à compter !
Elle lui rétorqua, toute rose d’indignation et tressautante de conviction :
— Mon vieux, j’aimerais mieux l’entendre toute la nuit que toi un quart d’heure !
Ah ! mais !…
C’était la meilleure des bonnes filles, cette Mésange. Et la plus honnête ! Qu’on n’entende point, par là, cette honnêteté physique dont se targuent maintes femmes, qui, du reste, n’ont que celle-là : vieilles filles moisies dans le célibat, à qui leur virginité coriace confère, croient-elles, le droit d’être méchantes, improbes, criminelles au besoin ; mégères apprivoisées dont la fierté est de n’avoir aimé personne et de haïr tout le monde.
De ces femmes dont les âmes sont si vulgaires qu’elles ne considèrent l’acte d’amour que comme une obscénité, et dont les cerveaux sont d’une impureté telle, que leur pudeur n’est continuellement mise en éveil que pour les indécences qu’elles imaginent dans les gestes les plus bellement humains !
De ces pauvres femmes honnêtes, fidèles scrupuleusement à leurs maris, non par tendresse amoureuse où par devoir et conscience, mais à cause de l’horreur, du dégoût, ou de l’ignorance (et cela est encore pis !) d’une volupté qu’elles ne ressentent et ne partagent point… Chattes échaudées craignant l’eau chaude…
Non, Blanche Mésange n’était pas honnête de cette façon-là, mais elle était loyale, fidèle et bonne, et si sûre en amitié !
Et gobeuse !
Certes, elle aurait plutôt pu aspirer au prix Montyon qu’à la blanche couronne des rosières ; mais, exerçant un métier où la fleur d’oranger n’est pas de rigueur, elle était de celles dont on dit : « Elle aime avec Un Tel. Rien à faire. »
Et il n’y avait rien à faire, en effet. Très largement aidée par « un ami », le comte Du Puy, sénateur par hasard et marié idem, elle ne trompait jamais cet heureux législateur, plus généreux d’ailleurs qu’exigeant.
Et puis, s’il faut tout dire, tant de vertu n’impliquait pas chez elle un grand mérite. Grasse, à vingt ans, comme une grosse caille, elle était paresseuse avec délices, et les béguins, c’est si fatigant ! C’est des tas de tracas, de préoccupations, de pas et de démarches, de précautions à prendre, de lettres à écrire ! Non, décidément, le jeu n’en valait pas la chandelle. Et Blanche Mésange était très sage. — Pourtant, en applaudissant le jeune Fernand, quand celui-ci se décida, enfin, à quitter le tréteau, elle le considéra avec des yeux de sommeil… ou d’amour ; si lourds de Qui sait !… et de Peut-être… et où il y avait un peu moins de sagesse que d’ordinaire.
Le vrai, c’est que leurs regards, à tous deux, s’étaient rencontrés, et qu’elle ressentait tout à coup comme un vif picotement dans le creux du dos, et qu’elle rougit…
C’était d’ailleurs à elle de chanter. Elle escalada l’estrade, et envoya quelques-unes de ses gaudrioles ordinaires : La Puce ; Dis-moi où ça m’démange, et obtint un immense remerciement de politesse. On la rappela, on la redemanda, et elle fut ravie ! car, parfaite cabotine, malgré une certaine intelligence et toutes ses qualités, elle croyait fermement en son talent de cantatrice et de comédienne et en attendait la Gloire ! O naïve bonne petite Mésange aveugle !
En fait, elle avait assez de vinaigre dans la voix pour assaisonner les salades de toute une saison, et articulait à la façon ingénue du phoque.
Mais elle était des Ambassadeurs (vous pensez !) et avait bien voulu se déranger pour la Fauvette de Ménilmontant ! La Fauvette de Ménilmontant fit un gros succès à son bon cœur et à sa jolie figure.
C’était au tour de Lourbillon. L’incomparable comique, encore que tout ulcéré par le souvenir gênant de son jeune émule, voulut montrer à ce public ignorant la différence qu’il y a entre un blanc-bec et un maître ! Et, ma foi, comme il avait du métier, et qu’aucune ficelle ne lui était étrangère, depuis les années et les années qu’il promenait son bâton de rouge et son blanc gras de Carpentras à Lille et de Brest à Nancy, il décrocha, avec son menton bleu, sa bouche sinueuse et lippue, ses grimaces traditionnelles, la timbale, lui aussi, et enleva, dans la gaîté, un triomphe égal à celui que Fernand avait remporté dans le sentiment.
Acclamations, fous rires, trépignements, toute la série des symptômes nerveux, observés, les jours d’orage, à Bicêtre, à Charenton, et autres asiles de louphoquerie humaine.
Et les cuillères choquées contre les verres ! et les soucoupes heurtées en cadence ! Ah ! bon Dieu ! « M’as-tu vu à Ménilmontant ? »
Et comme Lourbillon avait l’âme grande, dès cet instant, il pardonna en son cœur à Fernand !
Bien plus ! il lui vint la fantaisie de le connaître, et, comme la salle se vidait petit à petit, le concert étant fini (car, naturellement, n’est-ce pas ? c’était lui, Lourbillon, dernier numéro, qui l’avait clôturé), comme les sociétaires de la Fauvette fermaient le piano, roulaient leur musique et réglaient leurs consommations, l’incomparable comique avisa le jeune amateur qui, demeuré assis dans un coin, semblait le contempler de tous ses yeux.
Lourbillon prit pour lui cette contemplation qui, de vrai, s’adressait à Blanche Mésange, en train de mettre son collet devant la glace du fond, et flatté :
— Eh bien, monsieur Fernand ! tous mes compliments, vous savez ! lui cria-t-il, avec un signe de la main plein d’une auguste cordialité ! Et il ajouta :
— Montez donc prendre un verre avec nous. On étouffe ici !
Dans ce sous-sol où vingt pipes, et combien de mauvais cigares, sans compter les cigarettes, avaient fait rage, l’atmosphère était d’une épaisseur redoutable. Le garçon, d’ailleurs, éteignait les becs de gaz.
— Volontiers ! acquiesça Fernand, en se levant.
Tous trois s’engagèrent dans l’escalier en colimaçon.
— Quelle jolie voix vous avez, monsieur ! dit Blanche Mésange qui montait la première, en se retournant vers Fernand qui la suivait. Les cheveux blonds mousseux, la bouche rose aux lèvres grasses bien ourlées sur les dents claires et les grands yeux bleus, très doux, caressèrent de leur grâce vivante la pensée du jeune homme, vision rapide dans la pénombre de cette ascension tournante.
Trois bocks servis, l’instant d’après :
— Et, avec une voix pareille, qu’est-ce que vous faites dans la vie, jeune homme ? interrogea Lourbillon affable.
— Sûr ! que vous réussiriez au concert ! et même au théâtre ! appuya Blanche Mésange avec âme.
Fernand sourit à la chanteuse. Il haussa légèrement les épaules et répondit :
— A la vôtre ! Oui, peut-être, si j’étais plus jeune et que j’aie le temps d’apprendre. Ça m’aurait plu vraiment ! Il est trop tard à présent ! Chacun son métier !
— Et quel est le vôtre, sans indiscrétion ?
— Oh ! il n’a rien d’artistique, mon boulot ! Je suis tailleur, ouvrier tailleur, pour être plus exact. Je coupe des culottes, des redingotes et des jaquettes. A votre service, si vous avez besoin d’un veston, cher monsieur.
Blanche Mésange fit la lippe, oh ! une mignonne lippe d’enfant boudeur, et elle murmura, en tapotant des doigts une valse vague sur le marbre de la table :
— C’est dommage !
— Pourquoi ?
— Pour rien ! si vous êtes heureux comme cela…
— Heureux ! sursauta Fernand qui s’enflamma tout d’un coup : je ne dis pas que je suis heureux ! Est-ce que nous autres, les travailleurs à gages, nous pouvons être heureux ? Toujours à la merci de la sottise des patrons qui nous font payer leurs gaffes commerciales et rognent sur nos salaires quand, par leur faute, leur clientèle diminue ! Heureux ! Est-ce qu’on peut être heureux dans une société où l’injustice règne et où les petits sont éternellement mangés par les gros !
Il s’animait en parlant, le sentimental « romancier » de tout à l’heure. Ses yeux noirs s’aiguisaient de pensée, et sa moustache frémissait sur la ciselure délicate de sa lèvre supérieure.
— Jeune homme ! prononça Lourbillon avec autorité, vous faites de la politique !
— Ah ! ouiche, j’en ai fait, mais ça m’a passé, et ça n’est pas près de me reprendre !
Il donna un coup de poing sur le guéridon.
— Les hommes sont trop bêtes, aussi ! Vous savez… non, vous ne savez pas, mais enfin vous pourriez savoir qu’il y a eu, voici huit mois à peu près, une grève des ouvriers tailleurs. A la fin, ces exploités se révoltaient. Ils demandaient une garantie, leurs places assurées, un minimum de travail et l’abolition du marchandage ! Je peux dire que j’ai été l’organisateur du mouvement et le porte-parole de tous mes camarades. Ah ! bien, oui ! ils m’ont tous lâché au bon moment ! et c’est à grand peine que j’ai pu trouver à me caser, après ! Aussi, ni, ni, c’est fini ! J’ai soupé de l’apostolat !
Blanche Mésange ouvrait sur l’orateur des yeux bleus énormes. C’est qu’il était épatant, ce garçon-là !
— Madame, messieurs, il est l’heure. On ferme ! vint annoncer le garçon rompant le charme.
— Bon, bon ! on s’en va ! Laissez ! fit Fernand, en arrêtant la main de l’incomparable comique qui se préparait à payer. Il continua :
— Je suis trop content de ne pas vous avoir trop ennuyé avec mes chansons pour ne pas vous demander de me laisser en plus le plaisir de vous offrir quelque chose !
Sur le pas de la porte, Fernand serra les mains de Lourbillon et de Blanche. Un fiacre passait à vide. La jeune femme l’arrêta.
— Au revoir, monsieur Fernand ! jeta-t-elle en montant en voiture. Mais rappelez-vous ce que je vous prédis. Vous serez peut-être un jour notre camarade à nous ! Où veux-tu que je te dépose, toi, Lourbillon ? Allons ! grimpe ! Au revoir, monsieur ;… et les yeux accrochés sur le sourire éclairé des trente-deux dents blanches de Fernand, Mésange prit dans sa menotte dodue et lisse la main souple et fine du jeune homme qui tressaillit au contact de cette gaîne de chair moite et chaude.
Fernand resté seul regagna vite son logement. Il était une heure du matin, sapristi ! et il lui fallait se lever à six heures.
Dans le fiacre qui emportait les deux « principaux artistes de music-hall, » Lourbillon, goguenard, glissa à Blanche Mésange, en allumant sa cigarette :
— Hé ! hé ! dis donc ! est-ce que ce ne serait pas le fin pépin qui pousse… tu l’as beaucoup regardé, ce Fernand ?
— Tu es fou ! protesta Blanche. Moi ? Tu sais bien qu’il n’y a rien à faire pour personne !
— Il ne faut pas dire : « Fontaine… »
— Tiens, tu m’assommes. Tais-toi. Je dors !
Elle se rencoigna, en effet, dans le fond du coupé. Mais elle ne dormit pas. Elle rêva.
II
Boulevard Saint-Denis, presque au coin du faubourg, à deux pas de la porte Ludovico Magno, c’est le Café de la Chartreuse.
Un café ? Sans doute ! puisque des garçons en tablier blanc y servent, quand on les leur commande — rarement ! — des consommations ; puisqu’on y voit une caisse et une caissière, des tables, des chaises, des banquettes et un gérant.
Mais surtout, c’est la petite Bourse des cabots, le dock de la miseloque, la halle aux mentons bleus !
Faces blêmes, aux nez pincés, aux lèvres glabres, bouches molles grimaçantes, yeux éraillés, pâleurs et maigreurs, angoisse et famine, odeurs d’estomacs creux et vides, foulards sales cachant du linge usé et douteux, ce sont les joyeux comiques sans emploi, les rigolos sur le pavé, les chanteurs, les diseurs et les danseurs excentriques, tous ceux qui le soir, aux lumières, demain peut-être, en quelque bouiboui, dispenseront le rire et la joie à un public qui les croit heureux et qui les envie…! Pitres malades, paillasses moribonds, faites les beaux, vous aurez du sucre…! Cabriolez sans cesse et recabriolez… c’est vous la gaîté qui passe !
Et ils viennent là, chaque jour, à la Chartreuse, en quête d’un engagement possible, à l’affût de l’imprésario providentiel qui entre dans la boîte, en coup de vent, ayant besoin pour Calais, pour Saintes ou pour Brive-la-Gaillarde, d’un monologuiste, d’un romancier ou d’une gommeuse.
Car il y a les femmes, aussi.
Pauvres filles !
Livides, dans la cruauté du grand jour, le sourire comme obligatoire, fugitif ou figé, rougi au raisin, blafardes de poudre de riz à bon marché, les paupières bleuies, les yeux en lunettes noircies au crayon, elles attendent, elles aussi, debout sur le trottoir, le bon plaisir du barnum qui voudra bien utiliser les restes d’une jeunesse qui file et d’une voix qui s’éteint.
En plein hiver couvertes à peine de maigres corsages ou de chemisettes claires, au cœur de l’été étouffant sous des manteaux de vieilles fourrures, souvenirs de jours plus prospères, mais toujours casquées de chapeaux ronds, à plumes tumultueuses ou à rubans ébouriffants, posés sur des cheveux sauvagement frisottés et brûlés par le fer ; parées d’une bijouterie puérile et désolante !
Des petits ronds de porcelaine bleue, entourés d’une verroterie blanche, leur donnent l’illusion d’avoir les oreilles égayées de turquoises et cerclées de diamants !… Enfantillages !
Toute cette série de flèches, de losanges, de cœurs Lère-Cathelain s’étale triste et terne sur les poitrines. Les croissants surtout, les croissants sont en faveur… Pauvres croissants de toutes ces Dianes revenues bredouilles et désolées de toutes les chasses, dont l’homme est bien le dernier gibier !
Qu’une extrême et méticuleuse simplicité leur irait mieux que tous ces faux miroirs auxquels ne se prennent plus les alouettes !…
Leurs teints, couleur de dragée violettement rosée, ne cachent pas sous les fards les petits sillons creux de leurs soucis, de leur angoisse des lendemains : leur maquillage, hélas ! ne sait tromper personne, il n’est que la voilette de leurs peines, il n’en est pas le masque.
Et tous ces fiers efforts de dissimulation stigmatisent sur leurs bouches vermillonnées la pudeur de la souffrance… et c’est pour cette pudeur-là, qu’il faut les estimer et les aimer, les braves cabots, et ne point blaguer aigrement leurs naïves vanités, leurs puérils orgueils, dans lesquels ils se forgent des compensations !
Écoutons-les, sans ironie méchante au coin de la lèvre, sans hochements de tête et sans haussements d’épaules, raconter, fièvreux, leurs prouesses, imaginer des conquêtes et des triomphes !
Qu’ils parlent d’eux, qu’ils croient surtout, qu’ils croient longtemps, longtemps, à leur gloire, à leur talent, et surtout au bonheur inestimable du succès… Quand ils en auront, ils n’y croiront plus !
Et tout ce monde, serré à n’y pas laisser tomber une épingle, encombre le trottoir devant la terrasse du café de la Chartreuse. Et ce sont des rires, des papotages et des histoires !
Car, ni eux ni elles n’avoueraient pour rien au monde leur détresse, et tel qui n’a pas mangé depuis la veille midi, narre avec force détails un souper dont il fut, soi-disant, le boute-en-train, hier, cette nuit, à l’Américain. Avec des femmes ! à la roue ! Tandis qu’une énorme brune, aux chairs croulantes, aux yeux ternes, toute la figure abominablement lassée et triste, raconte, dans un groupe, qu’elle a refusé, pas plus tard que ce matin, cinq louis à un vieux dégoûtant qui voulait l’embrasser en pleine rue :
— « Tu comprends ! je n’en suis pas encore à cinq louis près, heureusement ! » Et patati et patata…
Mais les conversations ralentissent et tout à coup, une femme crie : « Tiens ! Stellaire qui passe ! on répète à l’Eldorado ! » et toutes de courir et de regarder, ah ! de quels yeux brillants ! les heureuses, les veinardes de la corporation, calées dans leurs victorias, en grand tra la la de toilette tapageuse, et qui, payées à raison de 40 à 50 fr. par jour, dépensent 100,000 par an !
… — En a-t-elle, hein ? de la chance, cette Stellaire ! Avec sa figure sabrée, au milieu, d’une fente énorme qui lui sert de bouche, ses yeux fins, longs et étroits d’angora qui guette. — Une tête de jeune chatte égyptienne qui aurait quitté les gouttières d’Égypte pour celles de Montmartre ! — Une Cléopâtre de bastringue ! — Elle a l’air dégringolée d’une pyramide et de poser « le profil » pour illustrations de sarcophages ! Piges-tu, dans cent ans, quelle momie ! — Les quolibets s’arrêtent là, car si Stellaire a des envieuses, elle n’a pas d’ennemies, on la sait gentille et bonne camarade.
Seule, la mère Cégain ronchonne, elle pense qu’avec l’argent d’une seule robe de Stellaire, elle aurait tout une garde-robe propre et à la mode qui aiderait bigrement à son placement dans une bonne petite boîte… au lieu de cela, elle se crève dans le jour à ses cartonnages, des boîtes à coller à vingt-cinq sous la douzaine.
Heureuse encore de les avoir ! car, lorsque le carton chôme, les gosses manquent de tabliers et de bottines ; c’est pas ses cachets de 8 à 15 francs qu’elle attrape tous les dimanches dans la banlieue de Paris qui peuvent faire face à tout ! Son mari, petit employé, ne gagne pas 10,000 francs par an… et, dame, elle est bigrement contente de toucher tous les samedis les 25 ou 30 francs de ses petits cubes. — Le dimanche soir, après la lessive faite du linge d’eux tous, elle file vers les Asnières, ou les Raincy, débiter, avec succès ma foi, les chansons mises à la mode par une paire de gants noirs 6 ¾ chevreau glacé de la Scala. Une vraie brave femme, cette mère Cégain, bûchant, trimant, élevant ses quatre gosses avec joie et gaîté, la parole leste et gauloise, une Madame Sans-Gêne alerte, courageuse et vivante comme le faubourg qu’elle personnifie de si amusante façon. Ah ! la digne et brave petite femme ! Elle attendait ce jour-là un arrangeur de concert qui ne vint pas ! Six heures sonnaient à la bedaine du nègre.
Lourbillon, étendu nonchalamment sur trois chaises, — le derrière sur l’une, le pied allongé sur l’autre et le bras étreignant amoureusement le dossier de la troisième, — Lourbillon voyait la vie en rose, à travers l’absinthe-grenadine de nuance fraise écrasée que le garçon venait de poser devant lui.
Lourbillon, du reste, était beau. Beau comme un symbole.
Mal rasé, en sorte que sa barbe, assez forte, lui sortait de tous les coins du visage en petites pointes bleues et offensives, la face remuée et plissée incessamment d’une infinie quantité de tics, qui donnaient à son masque la perpétuelle agitation d’une figure de singe, il était chaussé d’espadrilles, et coiffé d’un chapeau haut de forme à bords plats, cavalièrement incliné sur l’oreille.
Une énorme cravate écossaise égayait follement son complet beige à grands damiers. Et, de moment en moment, il laissait de son avaloire édentée tomber quelques récits et apophtegmes que recueillaient d’autres privilégiés, mais de moindre importance apparemment, installés dans ses environs.
— Monsieur ! — proférait-il, en s’adressant à un vieux personnage tout décrépit, qui se trouvait à sa droite et qui, d’ailleurs, semblait sourd, car il écoutait béatement sans manifester la moindre approbation ni la plus petite opposition, — monsieur ! quand je chante ! c’est un silence : en entendrait pousser le gazon !
— Tenez ! un soir, à Tours, des jeunes gens, — mon Dieu ! je ne leur en veux pas à ces gamins, ils avaient peut-être bu, et puis, sans doute, ils ne savaient pas que c’était moi qui chantais… — Bref ! des jeunes gens avaient fait quelque bruit pendant que j’étais en scène. Monsieur, on a voulu les jeter à la Loire !
Il fit une pause et ajouta :
— C’est comme cela que se font les révolutions !
Mais, tout à coup, cette fois sans s’arrêter à considérer quel effet son récit avait pu produire sur l’apathique vieillard, Lourbillon se dressa sur ses espadrilles et d’un moulinet double de ses deux grands bras, il imita le télégraphe optique, à l’adresse d’un jeune homme, qui, à ce moment, passait sur le boulevard.
— Eh ! Fernand ! Monsieur Fernand ! hurlait-il, en même temps, de cette criarde voix, dont, à l’entendre, il eût entraîné le peuple à des destinées meilleures.
Le jeune homme se retourna à ce fracas, reconnut Lourbillon, sourit, et se dirigea vers le café. C’était bien le Fernand de la Fauvette de Ménilmontant.
Toujours svelte, élégant, avec sa fine tête brune. Seulement, il portait le bras droit en écharpe.
— Qu’es à co ? s’enquit Lourbillon en lui faisant une place à son côté.
— Peuh ! rien ! expliqua Fernand, un bras démis, ça n’est pas grave !
— Mais, cher ami, vous ne pouvez pas travailler avec ça !
— C’est justement ce qui m’embête, car ce sera encore long à se remettre, m’a dit le médecin. Et dame ! vous pensez, mon patron n’a pas attendu au lendemain pour me rendre à ma belle liberté ! Quand un outil est cassé, on le jette, pas vrai ? Je suis jeté ! Et voilà !
Fernand parlait avec amertume. Il poursuivit :
— Vous avez de la chance, vous autres ! Un bras démis n’empêche pas de chanter ! Moi, c’est la dèche d’ici quelques jours ! Et la noire, vous savez ! Allez donc tenir les ciseaux de la main gauche !
Lourbillon l’interrompit :
— Avant de vous désespérer, il faudrait voir à voir, jeune homme ! Il n’y a pas que les ciseaux dans le monde, que diable ! Vous rappelez-vous ce que nous disions, Mésange et moi, le mois dernier, à la soirée de la Fauvette, là-bas, à Ménilmontant ?
Au nom de la chanteuse, Fernand avait légèrement tressailli… Il frisotta, de sa main libre, sa moustache, comme pour cacher un sourire involontaire, et répondit :
— Bah ! c’était une plaisanterie !
Mais Lourbillon s’emballait :
— Une plaisanterie ? Du tout, mon petit ! Une voix comme la vôtre, ça ne se trouve pas facilement ! Et tenez ! je vais vous faire un aveu. Moi, Lourbillon ! quand je vous ai entendu, j’ai été jaloux de vous ! Ah ! ça vous la coupe, ça !
Et il mit ses pouces dans les entournures de son gilet. Il est certain que l’argument était décisif ! Car on n’en ramassait pas à la pelle, des artistes dignes d’exciter, ne fût-ce qu’une minute, la jalousie de Lourbillon !
Fernand, toutefois, demeurait sceptique. Il avait de la modestie. Et ses triomphes d’amateur ne lui avaient pas monté la tête.
Devant trois pelées et six tondus, oui, il pouvait briller, mais devant un public nombreux, sur une vraie scène, dans une grande salle illuminée, du haut jusqu’en bas, il sentait bien qu’il perdrait tous ses moyens. On le chuterait, on le sifflerait, et alors, il ne répondait plus de lui, il avait le crâne près du bonnet, ça ferait du vilain !
C’est ce qu’il expliqua tout à trac à l’incomparable comique, avec beaucoup de franchise.
— Des bêtises !… riposta celui-ci. Les sifflets qui vous siffleront ne sont pas encore fondus, cher ami ! Eh ! mais, en croirai-je mes yeux ! s’interrompit Lourbillon, en se dressant, le chapeau au bout du bras, agité comme un pavillon.
Une urbaine aux roues caoutchoutées, drelin-drelinant du grelot de son cheval, venait de halter devant la Chartreuse, et il en descendait, empanachée d’un chapeau mirobolant et gaînée de soie claire sous un collet fanfreluché de dentelles, mademoiselle Blanche Mésange, des Ambassadeurs.
La jeune femme, qui n’avait encore regardé ni à droite, ni à gauche, traversa vivement avec des « pardon, monsieur ! » et des « pardon, madame ! » — qui provoquèrent d’ailleurs quelques réflexions désobligeantes (soyez donc polie !) — la foule des pauvres cabots qui vont à pied, et aborda, comme jadis au palais de Salomon la reine de Saba, au seuil de la terrasse.
Alors seulement, elle aperçut le chapeau de Lourbillon et Lourbillon lui-même, et très vite, sans prêter attention au compagnon de son vieux camarade :
— Tu n’as pas vu Garrigou, le compositeur ?
— Garrigou ? Non. Il est peut-être à l’intérieur !
— Je viens lui demander de faire la musique d’une chanson qu’on m’a apportée. Je vais voir s’il est là !
Légère, elle pénétra dans le café, eut un bref colloque avec la caissière et revint :
— Il n’est pas arrivé, cet idiot-là ! J’ai soif, mon petit Lourbillon. Je boirais bien quelque chose.
Et elle s’assit, en tapant sur le guéridon du pommeau d’or de son ombrelle.
— Dis donc, Blanche… fit alors Lourbillon, en clignant les yeux, ce qui, croyait-il, lui donnait l’air particulièrement malicieux.
— Quoi !
— Tu ne dis pas bonjour à monsieur !
— Quel monsieur ? Ah ! pardon, monsieur !… monsieur Fernand ! s’empressa la chanteuse qui devint toute rose. Et elle tendit la main au jeune homme.
— Mademoiselle ! balbutia celui-ci charmé. Et ils n’en dirent pas plus long ni l’un ni l’autre.
L’astucieux Lourbillon savoura un instant ce silence bébête et joli. Puis il dit :
— Tu ne sais pas ce que j’étais en train de conseiller à notre jeune ami ?
Blanche haussa doucement les épaules en signe d’ignorance et regardant Fernand qui la regardait.
— Oh ! vous êtes blessé ? s’enquit-elle avec vivacité.
— Justement ! poursuivit Lourbillon. Il a le bras démis. Son patron l’a scié. Il va connaître les joies amères de la purée noire et je m’exterminais le tempérament à lui persuader de lâcher son sale truc pour le nôtre !
— Oh, oui ! Monsieur Fernand, dites ! s’écria Blanche Mésange en sautant sur sa chaise et en tapant des mains. Et, vibrante d’enthousiasme :
— Ce serait si gentil ! Vous les mettrez dans votre poche, vous verrez !
— Mademoiselle, vous me tentez !
La résistance de Fernand mollissait en effet sous le feu des grands yeux bleus amusés et suppliants.
— Ah ! si… s’exclama-t-il ; mais il s’arrêta dans sa phrase en plein élan.
— Si quoi ?
— Si je pouvais être engagé dans le même établissement que vous !
— Là ! cria Lourbillon triomphant en se frappant violemment sur les genoux, le voilà poussé, le fin pépin ! qu’est-ce que je disais ?
— Est-il bête, hein ? monsieur Fernand ? minauda Blanche qui n’en pensait pas un mot.
— Je veux dire… se troubla Fernand qui cherchait à rattraper son audace.
Du coup, Lourbillon le tutoya. Il sentait la partie gagnée. L’amour, petit dieu malin, a eu raison de bien d’autres obstacles que la faible volonté d’un homme. Et il déclama majestueusement :
— Tu veux dire ce que tu as dit et ce que nous avons tous compris ! Et puis, en voilà assez ! Enlevez, c’est pesé ! Enfant, tu es des nôtres ! Garçon ! à boire !
Fernand put s’assurer d’un coup d’œil, pendant que l’on remplissait les verres, que sa franchise ne déplaisait point.
Blanche Mésange ne parlait plus, et demeurait pensive, la tête un peu baissée sous son grand chapeau fleuri. Un dernier rayon de soleil attardé vint caresser un instant la blondeur de sa nuque inclinée, et Fernand sentit que le sort en était jeté, et qu’il devenait « artiste lyrique » !
Pourtant, quelques objections pratiques se présentaient encore à son esprit. Il confia à Lourbillon :
— C’est que, cher ami, je n’ai pas d’habit pour débuter, si je débute. Je possède ce costume-ci et un vieux ! Et je n’ai pas d’argent ! plus un rond !
— Si ce n’est que cela, moi, je… interjeta passionnément Blanche, dans un sursaut adorable d’offrande. Elle avait relevé le front et, sous ses cheveux dorés, ses yeux brillaient, heureux. Mais elle n’insista pas et se mordit les lèvres, très confuse, car Fernand, avec un recul de protestation, s’effarouchait :
— Non, mademoiselle, je vous en prie. Pas cela !
— Poire ! professa Lourbillon qui ajouta :
— Ce détail n’a aucune importance. Si tu es engagé quelque part, ce qui est inévitable, tu trouveras tout de suite le crédit nécessaire pour te nipper comme un prince du sang, si c’est ta fantaisie. Ainsi, c’est entendu, demain…
Tous trois se levaient, l’heure du repas sonnait au Nègre.
Les miseloqueux s’étaient peu à peu clairsemés, le boulevard redevenait praticable devant la Chartreuse.
Blanche Mésange, le bout d’une bottine sur le marche-pied de sa voiture, s’attardait à serrer la main de Fernand… Ah ! le devoir avant tout ! mais le devoir a des tristesses, il fallait se quitter.
Et Lourbillon poursuivit :
— Demain, rendez-vous ici, à trois heures de relevée. Tu ne chantes pas le même genre que moi. Il s’ensuit que l’intérêt personnel n’entrave en rien mon admiration pour toi, et que je veux être ton parrain dans la noble carrière des arts !
— Quel bavard ! soupira Blanche. Mais elle ne se plaignait pas trop, car, durant tout ce discours, elle tenait la main de Fernand dans la sienne. Une petite femme si raisonnable ! Fiez-vous donc aux antécédents !
— Je te mènerai — poursuivait Lourbillon — chez un agent lyrique de ma connaissance, Premierdi, faubourg Saint-Martin, à qui tu en boucheras un coin en lui donnant une audition et qui te fera subito, j’en mettrais mes dix doigts au feu, engager dans un endroit chic !
Blanche s’était enfin résignée à monter dans sa victoria caoutchoutée. Le cocher rendit la main à sa bête. Drelindrelin, fit le grelot.
— Tâche que ce soit aux Ambassadeurs ! insista Fernand, prenant congé.
— Oui ! tâche ! cria, de loin déjà, Blanche Mésange emportée — drelin, drelin — au trot de sa belle situation.
Et Lourbillon, abandonné sur le rebord du trottoir, bon vieux cabot indulgent, revenu de tant de choses, rigola complaisamment :
— Ah ! les petites canailles !
III
Faubourg Saint-Martin, une maison louche, étroite, haute, de ces maisons à deux fenêtres en façade qui semblent écrasées entre leurs voisines et dont la porte, à un seul battant, s’ouvre sur un couloir lépreux, où s’amorce un escalier humide et sombre aux rampes gluantes, empuanti de l’odeur des plombs.
Au troisième étage, une pancarte de cuir noir, tenue par des clous, porte en lettres blanches cette double enseigne :
L’ÉTOILE DES CONCERTS
ADMINISTRATION ET RÉDACTION
La Sécurité
Agence lyrique.
A travers les murs de torchis, des tumultes étranges sortent de ce repaire, assourdissant parfois la maison, du rez-de-chaussée aux combles.
Mais la concierge est philosophe et n’en a cure.
Ce sont des hululements pointus de voix de femmes, modulant les notes de quelque scie en vogue, des tonnerres de basses masculines, roulant, comme des cailloux qui tombent d’une charrette, les sonorités d’un grand air d’opéra, et, tout le temps, un pianotage essoufflé, incohérent, sans cesse interrompu, sans trêve repris.
Ce sont, aussi, des fracas de querelles, des cris, des hurlements, des plaintes. Et la dégringolade brusque jusqu’à la rue de gens qui mâchonnent des injures, tendent le poing, donnent de la canne aux murs du corridor.
Mais la concierge ferme les yeux et se bouche les oreilles. M. Premierdi paye exactement son terme…
M. Premierdi, en effet, directeur de l’Étoile des Concerts, organe hebdomadaire de l’art lyrique et, concurremment, de l’Agence la Sécurité, n’est pas un bonhomme ordinaire. M. Premierdi fut jadis un journaliste de haut vol, propriétaire d’un grand quotidien, habitué des premières, membre de plusieurs cercles, homme politique presque éligible et homme de lettres presque décoré. Depuis, il a eu des malheurs, qui n’ont pas abattu sa fierté, mais qui lui ont interdit bien des ambitions. Pris la main dans le sac dans une affaire de chantage et condamné par la justice de son pays, il a dû renoncer aux longs espoirs et aux larges pensées ! Mais, merci, mon Dieu ! il n’y a pas que cela dans la vie !… et sitôt sorti du logement ombreux et gratuit que pour un an les tribunaux lui avaient assigné pour domicile, il a su se retourner et, plus avisé que Jérôme Paturot, trouver très vite une position sociale. Il s’est intronisé bienfaiteur des arts, providence des débutants, distributeur de réclame et marchand de gloire ! Et son petit commerce, à part quelques accrocs, marche très bien.
Justement, cet après-midi, il se présentait un accroc. Lourbillon et Fernand, en pénétrant dans le sanctuaire, dénoncés par la sonnette qui tintait à chaque ouverture de l’huis, en perçurent, tout de suite, une vague idée.
Ils se trouvaient dans une petite pièce carrée, lugubre, encombrée de casiers pleins de brochures, sentant la pipe et la vieille poussière et qui servait d’antichambre au bureau de M. le directeur. — Pas de meubles ; aux murs, des affiches aux tons gueulards, aux dessins inhabiles représentant les faces et même les piles des chanteuses en vogue, des comiques en vedette, aguichant le public des rues par des œillades, des gestes, des poses engageantes, appels continuels à la foule, qui donnent aux murailles des airs de faire la retape…
Le piano s’était tu et l’on n’entendait plus que le manifeste chambard d’une discussion plutôt orageuse, déchaînée de l’autre côté de la cloison.
Des voix gutturales, colères, sauvages, alternaient avec une autre voix, onctueuse et papelarde. Et de brusques coups de poing appliqués sur des meubles scandaient la conversation.
— Zut ! dit Lourbillon, il nous embête ! Entrons tout de même !
Dans le bureau de M. le Directeur, la scène était épique. Dix Arabes, en burnous, leurs poignets bistrés menaçants hors des linges blancs, vitupéraient, en sabir, Premierdi, lequel, réfugié derrière sa table, s’essoufflait en explications plutôt confuses.
— Tiens ! les Beni-Ben-Mouctar ! s’exclama Lourbillon. Et il expliqua à Fernand :
— Ce sont des acrobates tunisiens que Premierdi a fait venir de là-bas. Ils n’ont pas fait le sou à Paris, et il est probable que Premierdi a mangé la grenouille et n’a plus l’argent pour les rapatrier ! Sale histoire ! C’est qu’ils n’ont pas l’air commode !
Le chef des Beni-Ben-Mouctar, en effet, un énorme hercule, dans toute la vigueur de la quarantaine, aux yeux sanglants dans sa figure brune, vociférait, en désignant d’un doigt maigre le coffre-fort :
— Toi pris à nous argent pour retour ! Dans caisse-là argent ! Toi, rendre, voilà et nous partir !
Les neuf autres Beni-Ben-Mouctar, appuyèrent énergiquement d’une approbation du menton l’ultimatum du chef. Ils étaient d’âges différents. Deux avaient trente ans à peu près, trois autres de vingt à vingt-cinq ans, puis c’étaient deux adolescents d’une quinzaine d’années et deux garçonnets de dix ans. Mais, tous, avec les mêmes regards noirs, fusillaient l’infortuné directeur de la Sécurité, agence de tout repos.
Et Premierdi était dans ses petits souliers.
En effet, cet argent, il l’avait touché, parbleu ! Il l’avait soigneusement retenu sur les premières recettes, médiocres pourtant, hélas ! des Beni-Ben-Mouctar. C’était, disait-il, dans leur intérêt, par mesure de précaution, et pour leur assurer un rapatriement facile. Mais il devait être loin, cet argent-là, s’il courait toujours !
— Patron, j’ai une idée ! articula soudain, entre haut et bas, une espèce de colosse blond, qui venait, comme d’une trappe, de surgir de derrière une portière, drapée au fond de la pièce.
— Ah bien ! c’est une chance. Dites vite ! suffoqua M. le Directeur de la Sécurité, qui épongeait son front chauve avec une visible inquiétude.
Le colosse blond, le premier commis de la boîte, un Américain du Nord, nommé Smith, cligna de l’œil et répondit :
— Laissez-moi faire !
Et avec une insolence de planteur domptant des nègres, roulant ses larges épaules, et abattant sur la table deux poings gros comme des melons ordinaires, il commanda :
— Un peu de silence, la tribu ! Tâchez de vous coller le long des murs et d’attendre tranquillement. On va s’occuper de vous !
Matés, les indigènes reculèrent, selon l’ordre donné. Lourbillon et Fernand, adossés, eux aussi, à la cloison, ne pipaient plus.
Et Smith, entraînant Premierdi dans l’angle le plus sourd du bureau directorial, explique de bouche à oreille :
— Voici. Il s’agit de se débarrasser de ce paquet-là, au plus juste prix. C’est très simple. Vous allez d’abord expédier les chefs de famille, le vieux-là qui est méchant et qui a appris à parler français, ce qui est fâcheux, et les deux autres gaillards qui en savent peut-être plus qu’ils n’en disent. Trois voyages, quoi ! Ces trois raseurs liquidés, on sèmera les autres, facilement. Que le diable m’étouffe si les boys livrés à eux-mêmes sont capables de s’y reconnaître ! S’ils nous embêtent, une fois les hommes partis, il y a le Dépôt, by God !
— Parfaitement ! parfaitement ! acquiesça Premierdi qui souriait béatement.
— Seulement, Smith, mon vieux, — objecta-t-il — vous oubliez que le prix de ces trois voyages, nous ne l’avons pas en caisse ! Si on ouvrait en même temps le coffre-fort et la porte, ça ferait un courant d’air !
— Bah ! fit Smith, la mère des poires n’est pas morte ! Tenez, qu’est-ce que je disais !
Au seuil du bureau, apparaissait en ce moment, glabre et maigre, un jeune homme qui, d’une voix peu assurée, demanda :
— Monsieur Premierdi, s’il vous plaît ?