L'IMPRUDENCE.

On avait coupé des peupliers au bord d'un ruisseau profond, et ils étaient tombés les uns dans l'eau, les autres en travers du ruisseau. Le petit Théodore, en passant par là, quitta sa mère pour courir sur les troncs d'arbres et passer sur l'autre rive, où il voyait des fleurs charmantes; et pourtant sa mère le lui défendait! Le petit désobéissant fit un faux pas et tomba dans l'eau.

La pauvre mère poussa un cri; le grand frère de Théodore se jeta dans le ruisseau et le retira tout transi de peur et de froid.

Quand Théodore vit sa mère pâle et tout en larmes, il lui promit de ne plus faire d'imprudence et de toujours l'écouter.

LA ROUGEOLE.

Robert avait une rougeole très-forte, et le médecin recommanda par-dessus tout qu'on ne lui laissât pas prendre l'air; et comme on le connaissait fort peu obéissant, on l'enfermait dans sa chambre chaque fois qu'on était obligé de le laisser seul. Alors il s'avisa d'ouvrir une fenêtre et de regarder dans la rue.

Le lendemain, le médecin le trouva avec un grand mal d'yeux, et dit qu'il pourrait bien rester aveugle: le pauvre Robert fut au désespoir et se repentit de sa désobéissance; mais il était trop tard! Le docteur avait dit vrai; et quoique le pauvre enfant ne fût pas aveugle tout à fait, il ne vit jamais assez clair pour lire ni pour écrire.

LE BON FRÈRE.

Olivier était un garçon fort doux; il supportait sans se plaindre les mauvais tours de ses camarades, qui abusaient souvent de sa patience. Un jour qu'il se promenait avec son petit frère, ils s'amusèrent à tourmenter l'enfant; l'un d'eux alla même jusqu'à le frapper. Olivier, sortant de son caractère pacifique, se plaça résolûment entre l'agresseur et son frère, et, montrant ses poings fermés, il dit: «Le premier qui touchera cet enfant aura affaire à moi!»

Les camarades furent très-étonnés de trouver autant de courage chez Olivier qu'ils avaient cru poltron parce qu'il était patient, et ils ne songèrent plus à tourmenter l'enfant.

L'OBLIGEANTE PETITE FILLE.

Madeleine et Félicité se promenaient à la campagne; elles rencontrèrent une femme qui lavait son linge et qui ensuite le faisait sécher sur un buisson; mais elle était bien faible et elle n'avait pas la force de placer les draps sur son épaule. Madeleine quitta sa compagne pour aider à cette pauvre femme, elle se chargea même d'une partie du linge, et le lui porta jusque chez elle.

Félicité la suivait de loin et la regardait d'un air étonné.

La pauvre femme, en quittant Madeleine, lui dit:

«Dieu vous bénira, ma jolie demoiselle, parce que vous êtes bonne et secourable.»

LA MOUCHE.

«Qu'as-tu donc à t'impatienter ainsi, Mélanie?

—Maman, je cherche à attraper une mouche qui m'importune, afin de la tuer.»

Le lendemain, la maman était fort occupée à écrire une lettre, et Mélanie se dérangeait à chaque instant pour lui demander une chose ou une autre, et souvent aussi pour le seul plaisir de parler.

«Il me semble, ma fille, que tu fais absolument comme la mouche d'hier; seulement, la mouche est une petite bête sans raison; et toi, tu es une enfant intelligente.»

Mélanie baissa la tête avec confusion; elle retourna à sa place et ne dérangea plus sa mère.

LA COMPLAISANCE.

Solange se promenait dans les champs; elle suivait un joli sentier, lorsqu'elle remarqua qu'il était tout parsemé de haricots blancs. La petite fille se mit à les ramasser, et en eut bientôt rempli son tablier. Elle rejoignit, en les ramassant toujours, un petit garçon qui conduisait un âne chargé d'un sac. L'enfant venait seulement de s'apercevoir que ce sac était troué; il pleurait ses haricots perdus. Solange lui montra qu'elle les avait ramassés et les remit dans le sac, qu'ils lièrent à eux deux à l'endroit de la déchirure. Le petit garçon remercia bien Solange, et continua sa route.

LA GRAND'MÈRE AVEUGLE.

«Appuyez-vous sur moi, grand'mère, n'ayez pas peur! quoique je sois petite encore, je vous conduirai aussi bien que votre bonne.

—Mon enfant, je ne veux pas que tu restes tristement à promener une pauvre aveugle comme moi, au lieu d'aller jouer avec tes petites amies.

—Grand'mère, quand j'étais toute petite, et que vous y voyiez clair, vous me portiez dans vos bras et vous me prêtiez vos jambes pour aller partout: moi, je veux aujourd'hui vous prêter mes yeux pour vous conduire.»

LA PARESSE.

Fernand était un bon garçon, mais extrêmement paresseux. Il fallait le tourmenter sans cesse pour qu'il fît son devoir et pour qu'il apprît ses leçons.

«Si tu continues ainsi, lui dit son père un jour que l'enfant était encore plus mal disposé que de coutume, tu ne seras propre à rien.

—Mais, papa, croyez-vous donc que les livres me donneront de l'intelligence si je n'en ai pas naturellement?

—Non, mon ami: mais les enfants en ont tous, plus ou moins; si par l'étude tu nourris et fortifies celle que tu as reçue en partage, tu pourras alors l'appliquer à toutes choses; au contraire, si tu la laisses souffrir d'inanition, elle ne saurait te rendre aucun service.»

Le soir, en revenant de la promenade, Fernand et son père passèrent devant la forge d'un maréchal.

«Arrêtons-nous un moment, dit le père, et observe bien ce que fait cet ouvrier.

—Papa, il souffle le feu de sa forge.

—Et pourquoi souffle-t-il?

—Pour en obtenir la chaleur nécessaire pour rougir son fer.

—Eh bien! mon fils, l'esprit est comme le feu: il a besoin d'être continuellement excité pour acquérir toute la force dont il est susceptible; et l'étude fait absolument sur lui l'effet que produit le soufflet sur le feu.»

LE LOUP.

Mme Moreau était fort occupée à écrire, quand sa petite fille Jenny entra tout à coup et se précipita dans ses bras.

«Maman, dit-elle d'une voix si émue qu'on l'entendait à peine, ne couchez pas dans votre chambre ce soir!

—Eh! pourquoi cela, mon cher ange?

—Parce qu'il y a un loup dans le fond de votre alcôve.

—Que me dis-tu là, petite folle?

—Mais, maman, c'est bien vrai,» dit la petite en tremblant.

Mme Moreau prit sa fille sur ses genoux; elle l'embrassa et lui dit doucement:

«Est-ce que tu l'as vu, mon enfant?

—Non, mère; mais je l'ai entendu.

—Songe donc, ma chérie, qu'il n'y a pas de loups dans les villes et encore moins dans les chambres; ils restent dans les grands bois, bien loin, bien loin.

—Maman, il y a un loup dans votre chambre, c'est bien sûr!

—Eh bien, allons l'en chasser toutes les deux; il ne me fait pas peur, à moi, le loup.»

Mme Moreau prit sa petite fille dans ses bras et monta tout doucement jusqu'à sa chambre. Elle entendit en effet une espèce de hurlement sourd, et Jenny, serrant le cou de sa mère entre ses petits bras potelés, se cacha la figure sur son épaule.

Mme Moreau alla droit à l'alcôve d'où partait le bruit; elle découvrit Gaston qui s'était caché pour faire peur à sa petite soeur.

«Gaston, ce que vous faites là est très-mal!

—Maman, répondit le petit garçon un peu confus, c'était pour m'amuser.

—Monsieur, il n'y a que les mauvais coeurs qui s'amusent de ce qui tourmente les autres. Vous voyiez votre soeur très-effrayée, et vous avez continué ce jeu cruel!

—Pourquoi est-elle assez sotte pour croire qu'il y ait un loup dans l'alcôve?

—Jenny n'est point sotte, monsieur; seulement c'est une enfant qui ne peut encore raisonner; et, comme je ne veux pas auprès de moi d'un garçon qui met son plaisir dans le chagrin de sa soeur, vous passerez demain votre congé tout seul dans votre chambre.»

CONTENTE DE PEU.

«Mon Dieu, grand'mère, que nous te plaignons d'être si mal logée! Tu n'as ni persiennes, ni rideaux à ta fenêtre, et tes murs sont tout nus. On ne trouve seulement pas chez toi un fauteuil pour s'asseoir; que tu dois donc te trouver malheureuse!

—Mais pas du tout, mes petits enfants. Quand je travaille à l'ombre, devant ma porte, en face de cette belle pièce de blé que voilà, descendant jusqu'à la verte prairie; quand je regarde les vignes qui, de l'autre côté de l'eau, vont en montant jusqu'au grand bois, je me trouve bien plus heureuse que si j'étais dans vos belles chambres, qu'il faut toujours tenir fermées afin que l'air n'altère pas la couleur des meubles. Au lieu qu'ici je vois le ciel bleu, et le beau soleil du bon Dieu qui réjouit tout autour de moi. Ça me fait penser plus souvent à lui, et je me sens toute contente.»

LE CONSEIL.

Si tu veux être aimé de tout le monde, mon fils, ne répète jamais rien de ce que tu entends dire, et ne parle pas de ce que tu vois faire à chacun. On fuit l'enfant qui rapporte les choses qu'il a entendues, et l'on se tait aussitôt qu'on le voit paraître; ses parents même s'en méfient, et il est délaissé par tous.

L'OBÉISSANCE.

La nourrice d'Aline lui avait promis de l'emmener manger du raisin à sa vigne; mais la mère dit qu'il n'était pas raisonnable de sortir par la grande chaleur. Aline avait si grande envie d'aller avec sa nourrice, qu'elle se mit plusieurs fois en route pour la vigne; mais elle s'arrêta toujours au détour du chemin, et revint sur ses pas.

A dîner, sa mère lui dit:

«Ma fille, tu as l'air bien satisfait: que t'est-il donc arrivé d'heureux?

—Maman, je vous ai obéi, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup, et je suis bien plus satisfaite que si j'étais allée à la vigne de ma nourrice.

—C'est que, mon enfant, la satisfaction de la conscience est la première de toutes les satisfactions.»

LE SERIN.

«Tu sembles bien occupée, Emma, et pourtant tu n'apprends pas ta leçon. Dis-moi un peu ce qui se passe dans ta tête?

—Maman, je regarde mon serin donner la becquée à ses petits. Voyez-les ouvrir le bec, tous à la fois! Croyez-vous qu'il les appâte régulièrement les uns après les autres, ou bien laisse-t-il prendre la pâture plus souvent à ce petit glouton qui se met toujours devant ses frères?

—Ma fille, ton serin donne à tous également, parce qu'une mère aime également ses enfants et n'en favorise aucun aux dépens des autres, cette mère fût-elle un oiseau.»

LE FEU.

«Anaïs, ne touche donc pas ainsi au feu.

—Pourquoi donc, maman?

—Parce que tu pourrais bien faire sauter un charbon sur ta robe, ce qui est fort dangereux.

—Mais, maman, vous n'en faites pas sauter, vous!

—C'est que j'ai l'habitude d'arranger le feu.

—Mais, maman, je suis fort adroite, je vous assure.

—Eh bien, ma fille, puisque tu raisonnes ainsi, je te défends positivement de toucher au feu.»

Sa mère n'eut pas plutôt quitté la chambre qu'Anaïs voulut refaire le feu, et une bûche roula sur sa robe qui s'enflamma. L'enfant poussa des cris aigus, et l'on vint à son secours: pas assez tôt cependant pour la préserver de toute brûlure. Elle eut une joue fort endommagée, et chaque fois qu'elle se regardait dans un miroir, cette brûlure lui rappelait qu'une petite fille doit toujours suivre les avis de sa mère.

LA PRIÈRE.

Priez avec attention, mes petits amis. Remerciez Dieu qui vous a donné une mère pour le remplacer auprès de vous, qui avez si grand besoin d'être protégés. Il vous a aussi donné un père pour vous procurer tout ce qui est nécessaire à la vie; puis des belles fleurs pour vous réjouir les yeux et un beau soleil qui leur donne le parfum. N'oubliez jamais que Dieu bénit le petit enfant qui fait bien sa prière.

LA PETITE MAMAN.

La femme d'un pauvre jardinier nourrissait deux enfants jumeaux et se désolait de ne pouvoir plus aider à son mari dans ses travaux de jardinage; car leur famille était nombreuse et ils avaient bien de la peine à la nourrir. La petite Manette, sa fille aînée, qui n'avait que dix ans, lui dit un jour:

«Maman, allez donc travailler avec mon père; laissez-moi les petits; j'en aurai grand soin, et je vous les porterai quand ils auront faim.»

En effet, Manette ne quitta plus ses petits frères; elle les berçait pour les endormir, ou bien elle les promenait l'un après l'autre, enfin, elle leur faisait boire du lait sucré pour ne pas déranger sa mère trop souvent. La pauvre femme, en voyant ses jumeaux si bien soignés, dit à sa fille:

«Manette, mon enfant le bon Dieu te bénira, parce que tu es une bonne petite maman pour tes petits frères.»

LE SECOURS MUTUEL.

En sortant de classe, un grand écolier brutal donna à un écolier petit et faible, nommé Jeannot, un vigoureux coup de poing dans le dos, et l'envoya tomber à quelques pas. Un autre écolier tout aussi fort que le premier battit l'agresseur à son tour, tant il était révolté de sa brutalité. Il s'en alla relever Jeannot, qui étanchait le sang coulant d'une blessure qu'il s'était faite au front en tombant, et il le reconduisit chez son père.

Jeannot conçut une grande amitié pour son camarade Louiset qui avait pris sa défense. Louiset ne savait jamais bien ses leçons, et il était souvent puni. Jeannot, doué d'une heureuse mémoire, et qui apprenait promptement tout ce qu'il voulait, imagina de faire réciter tout haut, phrase par phrase, les leçons à Louiset, jusqu'à ce qu'il les sût; et il ne se lassa jamais de rendre ce service à son camarade.

Les deux enfants se promirent une amitié éternelle.

Louiset, n'étant plus puni, prit goût à l'étude, et ne tarda pas à devenir un bon écolier comme son camarade Jeannot.

LE PETIT MALADE.

Auguste était fort malade, et sa mère veillait auprès de son petit lit. A quelque heure du jour et de la nuit que l'enfant se réveillât, il la trouvait toujours prête à lui donner ce qu'il demandait.

Quand il fut remis un peu de sa maladie, il s'étonna que sa mère eût pu résister à tant de fatigues.

«Mon ami, lui dit-elle, Dieu soutient la mère qui soigne son enfant.»

LE COLIN-MAILLARD

Les enfants de M. Raynouard invitèrent un de leurs camarades à venir passer la journée avec eux. Après avoir essayé de tous les jeux, on se mit à jouer au colin-maillard. Quand ce fut le tour du camarade d'avoir les yeux bandés, les enfants s'entendirent pour quitter l'endroit où il était, et le laissèrent tout seul, cherchant dans tous les coins sans trouver personne.

M. Raynouard, étant entré, vit le pauvre garçon délaissé; il lui ôta son bandeau, et l'emmena voir une ménagerie fort belle qui venait d'arriver dans la ville. Les enfants se trouvèrent bien punis de leur malice quand ils revinrent pour se moquer de leur camarade.

LA LIBERTÉ.

«Maman, si, comme vous, j'avais la liberté de faire tout ce qui me plaît, je resterais au lit, le matin, au lieu de me lever, comme vous le faites, dès que le jour paraît. Vous n'aimez donc pas à dormir?

—Si vraiment, mon enfant, et bien souvent j'ai grand besoin de sommeil encore quand je me lève.

—Alors, petite mère, pourquoi vous levez-vous, puisque vous êtes libre de rester au lit?

—Ma fille, la journée est à peine suffisante pour me permettre de remplir tous mes devoirs; et si le matin je me levais tard, beaucoup de choses seraient en souffrance; je ferais donc mal en restant au lit: et l'on n'a jamais la liberté de mal faire.»

LE PETIT AGNEAU.

Julie était une petite fille très-pauvre qui demandait l'aumône avec sa grand'mère aveugle; elles demeuraient toutes les deux dans une vieille étable qu'on leur louait dix francs par an.

Un jour que Julie était allée au bois ramasser des branches mortes, pour faire un peu de feu à sa pauvre grand'mère, elle trouva un joli petit agneau abandonné qui la suivit jusque chez elle. Quand elle eut déposé son bois dans un coin de leur chambre, elle mena l'agneau de porte en porte pour que ceux qui l'avaient perdu pussent le reconnaître: mais, comme il n'appartenait à personne dans le village et qu'on ne savait pas d'où il venait, Julie le garda.

Dès le matin, elle allait lui cueillir un peu d'herbe le long des buissons, avant que sa grand'mère fût levée. Puis elle menait l'agneau par les chemins, en allant chercher son pain dans la campagne, et le soir elle lui en donnait toujours un peu. Et pourtant la pauvre petite en avait souvent bien juste pour son souper; mais, quand elle avait partagé avec son cher agneau, elle oubliait qu'elle eût encore faim.

Cette jolie petite bête semblait comprendre la grande amitié de sa maîtresse: elle la suivait partout, et bêlait sans cesse quand elle s'en trouvait éloignée.

Quand Julie était obligée de rester auprès de sa grand'mère, qui était souvent malade, les bergères du village, chacune à son tour, menaient aux champs le petit agneau avec leur troupeau; et le soir il savait bien revenir tout seul à la porte de sa maîtresse, où il bêlait jusqu'à ce qu'elle la lui eût ouverte.

Pendant l'hiver, l'agneau coucha sur le pied du lit où Julie dormait avec sa grand'mère, et les réchauffa toutes les deux; ce qui leur fit grand bien, car elles n'avaient pour la nuit qu'une mauvaise couverture tout usée.

Quand vint la Saint-Jean, on tondit l'agneau, qui était devenu une jolie petite brebis. Sa toison pesa deux livres. Julie pria une de ses voisines qui allait en ville, à la foire, de lui changer cette toison contre une livre de laine filée, avec laquelle elle tricota une paire de bas pour sa grand'mère et une pour elle.

Sa brebis, qui la suivait partout, lui donna, pour la Toussaint, un agneau blanc qui avait la tête noire ainsi que les quatre pattes; Julie en eut un grand soin, et il devint très-beau.

L'année suivante, à la foire de septembre, elle vendit la brebis et son agneau, afin de pouvoir acheter une capote d'occasion pour sa grand'mère qui n'en avait plus, et qui souffrait beaucoup du froid quand elle allait chercher sa vie pendant l'hiver. La pauvre enfant pleura beaucoup quand il fallut se séparer de ses deux chères petites bêtes qu'elle aimait tant; mais, comme elle aimait encore mieux sa grand'mère, elle essuya ses yeux, ne voulut plus penser à ses agneaux, et elle se trouva très-heureuse quand elle vit la bonne vieille bien enveloppée dans la capote qu'on lui avait achetée avec l'argent des deux brebis et celui de leurs toisons, qu'on avait vendues à la Saint-Jean précédente.

Cela n'empêcha pas la pauvre aveugle de mourir aux environs de Pâques. Julie se trouva bien malheureuse d'être seule au monde, et elle ne pouvait se consoler d'avoir perdu sa grand'mère. Mais la maîtresse d'une grosse métairie, qui avait remarqué combien l'enfant s'était montrée soigneuse et attentive pour ses agneaux, pensa que cette petite ferait une bonne bergère: elle lui offrit dix écus de gages, si elle voulait venir en service chez elle. Julie accepta bien vite, et le soir, en faisant sa prière, elle remercia le bon Dieu d'avoir eu pitié d'elle.

LE PETIT TAQUIN.

Francis était un enfant taquin qui était devenu insupportable à tout le monde, et que personne ne pouvait plus souffrir. Il tourmentait continuellement ses frères et ses soeurs, et leur jouait toujours quelque mauvais tour. Tantôt il faisait prendre un bain à une des poupées de ses soeurs, ce qui la ramollissait si bien qu'on ne pouvait plus s'en servir; une autre fois il mettait un pétard dans le corps d un cheval de carton appartenant à ses frères, et le faisait sauter en l'air en y mettant le feu.

Si ses soeurs étaient au piano, Francis prenait son tambour et faisait un tapage assourdissant. Ses frères s'occupaient-ils à faire leur devoir, il venait tout doucement prendre le livre dont ils se servaient, et il fallait courir une heure après lui pour le forcer à le rendre.

Quand Francis était à la campagne, il aimait aussi à taquiner les bestiaux et à leur tirer la queue. Un jour qu'il se laissait traîner par une génisse, ce qui l'amusait beaucoup, la bête perdit patience, et, se retournant promptement, lui fit lâcher prise en lui donnant un coup de corne dans le côté, ce qui le rendit bien malade. Une autre fois, il fut mordu par un dogue qu'il tourmentait depuis une heure.

Depuis ce temps-là, il laissa les bêtes tranquilles; mais il recommença à taquiner ses soeurs. Le père impatienté le mena dans une pension pour tâcher de le rendre meilleur.

Francis eut un grand chagrin de se voir séparé de sa famille qu'il aimait beaucoup; car il avait un bon coeur, malgré sa vilaine taquinerie. Quand il fut un peu consolé, il voulut taquiner ses nouveaux camarades; mais ils ne se laissèrent pas faire, et lui dirent que, s'il recommençait, personne ne jouerait plus avec lui. Francis pensa qu'on lui disait cela pour rire, et recommença; alors on le délaissa, et il resta seul dans la cour pendant que les autres s'amusaient tous ensemble. Il demeura tristement deux grands mois sans que personne lui parlât. Il comprit enfin qu'il n'avait pas le droit de tourmenter tout le monde comme il l'avait fait jusqu'alors. Un dimanche, à la promenade, un camarade lui demanda s'il avait encore envie de taquiner. Francis se prit à pleurer en disant que jamais il ne tourmenterait personne; alors on le reçut dans les jeux; et, comme au fond il était bon garçon, il se fit aimer de ses camarades, et conserva même parmi eux des amis tout le reste de sa vie.

LA PETITE GOURMANDE.

Marianne était si gourmande qu'elle se donnait souvent des indigestions qui la rendaient bien malade. Quand sa mère, qui n'était pas riche, allait à la ville vendre ses fromages, elle avait la faiblesse d'en rapporter quelque friandise à sa petite fille, ce qui l'entretenait dans son vilain défaut. Si on la laissait seule pour veiller au souper qui était sur le feu, elle en mangeait la moitié avant qu'il fût entièrement cuit.

Son père savait que la gourmandise est un défaut qui entraîne souvent les enfants au mensonge et au vol. Il l'avait corrigée plus d'une fois; mais la mère était très-faible: elle demandait grâce en pleurant; et cet homme, qui aimait beaucoup sa femme, n'avait pas le courage de lui faire de la peine. Il ne savait pas que Marianne avait déjà pris plus d'une fois des fruits dans les jardins du voisinage. On le lui avait caché pour ne pas le désoler, car on le connaissait pour un très-honnête homme.

Un jour, une des voisines appela Marianne pour garder sa petite fille, qui n'avait que huit mois, pendant qu'elle irait laver son linge à la rivière. Marianne était très-obligeante et y alla tout de suite; elle prit l'enfant sur ses genoux et lui chanta une jolie chanson pour l'amuser.

Marianne, voyant un pot devant le feu de la voisine, voulut savoir ce qui était dedans. Elle le découvrit et sentit une bonne odeur de pruneaux. Comme elle aimait beaucoup les pruneaux cuits, elle eut grande envie d'y goûter; cependant elle se dit qu'elle ne devait pas toucher au repas de cette femme en son absence; mais, poussée par sa gourmandise, elle pensa qu'en mangeant deux ou trois pruneaux, elle ne ferait pas grand tort au souper de la voisine. Elle prit la cuiller qui était auprès du pot; au moment de la plonger dedans, elle entendit en elle-même une voix qui lui disait qu'elle allait faire un grand péché, et qu'il y avait autant de mal à voler peu de chose qu'à en voler beaucoup. Alors elle se mit à chanter encore et à faire sauter la petite fille; pourtant ses yeux ne quittaient pas le pot, qui était resté découvert. Enfin l'odeur la tenta si bien qu'elle ne résista plus! Ayant pris la cuiller, elle la remplit de pruneaux bien appétissants et souffla dessus pour les faire refroidir. Au même moment, elle entendit la voisine qui revenait de la rivière; au lieu de remettre les pruneaux dans le pot, la gourmande les mit dans sa bouche et posa bien vite la cuiller à sa place, après avoir recouvert le pot. Marianne rendit l'enfant à la mère et courut chez elle, sans répondre à cette femme qui lui criait: «Ne t'en vas donc pas si vite! petite, tu vas souper avec nous; j'ai un plat de ces bons pruneaux que tu aimes tant; reste donc!»

Mais Marianne ne tourna même pas la tête, car les pruneaux qu'elle avait dans la bouche la brûlaient si fort qu'elle en pleurait. Elle rentra chez elle rouge comme la crête d'un coq, et cracha bien vite les pruneaux dans les cendres du foyer; puis elle courut s'emplir la bouche d'eau fraîche pour apaiser le grand mal qu'elle ressentait, car elle s'était brûlée jusqu'à la chair vive.

Sa mère, après l'avoir bien grondée, la mit au lit et dit à tout le monde que Marianne avait la fièvre: ce qui, du reste, était vrai; pour rien au monde, elle n'aurait voulu qu'on sût que sa fille avait volé des pruneaux. La petite gourmande resta quatre jours sans pouvoir ni manger ni parler, et pendant plus d'une semaine elle ne vécut que de bouillie.

Marianne supplia sa mère de ne jamais dire à son père ni à personne la cause de sa maladie.

Cette aventure lui causa tant de honte, qu'elle se corrigea entièrement; et, quoiqu'elle souffrît beaucoup, son mal la tourmentait moins encore que la crainte qu'on ne vînt à en connaître la cause.

LE PETIT GLORIEUX.

Jacques était le fils d'un gros fermier qui passait pour être un des plus riches du village. Il était orgueilleux et croyait que tous les autres enfants devaient lui être soumis. Il leur reprochait leur pauvreté, et se moquait fort de leurs habits rapiécés, disant qu'il aimerait mieux aller tout nu que de porter de pareilles guenilles. Il vantait sans cesse les belles juments de son père et ses bonnes vaches, faisant grand mépris des ânes et des chevaux des petits cultivateurs ses voisins. Quand toutes les vaches se trouvaient à l'abreuvoir, à la fin de la journée, il comparait les siennes à celles de ses camarades, et se plaisait à leur faire remarquer combien ses bêtes étaient plus belles que les leurs.

Les enfants du village ne l'aimaient guère; et, comme il était trop insolent et qu'il les humiliait plus que de coutume, ils le renvoyaient et ne voulaient pas jouer avec lui. Alors Jacques leur disait:

«Je veux m'amuser avec vous, moi! si vous me renvoyez de votre jeu, je dirai à mon papa, qui fait tout ce que je veux, de ne plus faire travailler vos pères.»

Comme les pauvres petits le connaissaient capable de leur faire cette méchanceté, et qu'ils savaient d'ailleurs combien leurs pères avaient besoin de gagner de l'argent, ils se soumettaient à tous ses caprices.

Une année, il survint un terrible orage au temps de la moisson. Le tonnerre tomba deux fois sur la ferme du père de Jacques pendant la nuit, et y mit le feu. On s'en aperçut trop tard pour sauver le bétail qu'on ne put jamais faire sortir des étables. Les moutons, les vaches et deux des belles juments du fermier y périrent. Le pauvre homme se donna beaucoup de mal pendant cet incendie; il s'agita autour d'une grosse meule de blé qui n'était pas encore achevée et qui brûla presque tout entière. Il eut chaud et froid et gagna une pleurésie dont il mourut au bout de quinze jours, entièrement ruiné, et ne laissant rien à ses enfants. Sa femme, ne pouvant plus les nourrir, dut les mettre en condition; et Jacques, à douze ans, n'ayant encore jamais rien fait, fut placé comme vacher dans la famille du petit garçon qu'il avait le plus souvent mortifié à cause de ses habits rapiécés.

Cet enfant avec qui Jacques avait fait tant le glorieux s'appelait Pierre. Il avait un bon coeur, et voyant combien Jacques avait de chagrin de porter de vilaines blouses, il ne lui parlait jamais de son ancienne vanité. Il se battait même avec les camarades qui, bien souvent, en voyant Jacques passer menant ses vaches à l'abreuvoir, criaient après lui:

«Hé! le glorieux qui est à la queue des vaches!

«Hé! le glorieux qui a des sabots percés!

«Hé! dis donc, glorieux! qu'as-tu fait de tes belles juments?»

Jacques ne leur répondait pas, sentant bien qu'il avait mérité qu'on le raillât ainsi; mais il fut touché de la grande bonté de Pierre qui prenait sa défense, et pourtant Jacques l'avait souvent humilié! Ce qui n'empêchait pas l'autre de le traiter plutôt en frère qu'en domestique. Le malheur le rendit doux et humble. Il pensa beaucoup à tout ce qui lui était arrivé, et finit par se trouver heureux dans sa pauvreté, parce qu'il se sentait débarrassé de toute la vanité qui emplissait son coeur auparavant; et aussi parce qu'on commençait à l'aimer dans le village.

LES TARTELETTES.

Pierrette avait une marraine qu'elle aimait beaucoup. Elle allait la voir de temps en temps, et il fallait une heure pour aller jusque chez elle, et une heure pour en revenir; mais Pierrette avait tant de plaisir à voir sa marraine qu'elle ne se plaignait jamais de la longueur du chemin.

Le père de Pierrette avait des pigeons qui eurent de si jolis petits, que l'enfant voulut en élever elle-même une paire, afin de les offrir à sa marraine le jour de sa fête. Quand ils mangèrent seuls, elle les plaça dans le cabinet où elle couchait. Elle en eut tant de soin qu'en peu de temps ils furent apprivoisés. Ils venaient manger dans la main de leur petite maîtresse, et la suivaient quand elle allait dans son jardin. S'ils volaient sur le toit de la maison, ils venaient se poser sur son épaule ou sur son bras aussitôt qu'elle les appelait.

Vers la Saint-Pierre, les petits pigeons étaient dans toute leur beauté; leur cou changeait de couleur au moindre mouvement qu'ils faisaient; celui du mâle était tantôt bleu, tantôt rouge et puis violet; la petite femelle avait des couleurs moins foncées: elle était rose et verte, puis lilas; enfin, rien n'était plus joli à voir que ces deux petits animaux.

La veille de la fête de sa marraine, Pierrette mit ses plus beaux habits et fit un gros bouquet des plus belles fleurs de son jardin; puis elle partit toute seule, pour aller lui porter les pigeons.

Elle trouva grande compagnie chez sa marraine, à qui l'on avait donné beaucoup de biscuits et de gâteaux pour sa fête. Toute la famille était à table, et Pierrette fut comme honteuse de se trouver au milieu de tant de monde.

La marraine trouva les pigeons charmants; elle embrassa Pierrette et la fit placer auprès d'elle, afin qu'elle goûtât de toutes les bonnes choses qui étaient sur la table.

Quand la petite voulut s'en retourner chez sa mère, on lui donna trois tartelettes: une pour elle, et les deux autres pour ses petits frères. On les enveloppa dans un papier très-propre, et Pierrette les porta à la main.

En passant le long du ruisseau, Pierrette trouva quatre petits garçons qui pêchaient des écrevisses. Elle ne s'arrêta pas pour les regarder, parce que sa maman lui avait défendu de parler aux petits garçons et de jouer avec eux. Le plus grand des quatre, qui avait bien douze ans, lui dit:

«Tu es bien fière, toi? Pourquoi ne nous dis-tu rien en passant?»

Pierrette ne répondit pas et continua son chemin.

«Vois-tu bien cette demoiselle qui ne nous répond seulement pas? dit un autre en la suivant. Qu'est-ce qu'elle porte donc dans sa main?» Et comme Pierrette marchait toujours sans rien dire:

«Je la ferai bien parler, moi,» dit un tout petit.

Alors Pierrette, qui commençait à avoir peur, ce mit à courir de toutes ses forces. Les gamins la poursuivirent en lui jetant de la boue d'abord, puis des pierres; et comme elle ne s'arrêtait pas, le plus grand, courut plus fort qu'elle et se mit en travers de son chemin.

«Tu vas me donner ce que tu tiens là, dit-il, et tout de suite!»

Pierrette se mit à pleurer.

Le plus petit de la bande, qui en était aussi le plus mauvais, lui arracha le papier et l'ouvrit.

«Tiens! tiens! des tartelettes! où les a-t-elles volées, cette pleurnicheuse?

—Je n'ai pas volé les tartelettes, dit Pierrette, c'est ma marraine qui me les a données.

—Ah! ah! tu as donc retrouvé ta langue cette fois.

—Rendez-moi mes tartelettes; c'est pour mes petits frères, ma marraine l'a dit.

—Ça m'est bien égal, dit un des petits drôles: ça ne m'empêchera pas de les manger.

—Ni moi non plus, ajouta le plus petit; je me moque pas mal de ta marraine, de tes frères et de toi.»

Pierrette, bien désolée de n'avoir plus ses tablettes, continua son chemin en tournant la tête de temps en temps pour voir ce qu'elles deviendraient.

Les méchants enfants ne tardèrent pas à se disputer, car chacun voulait avoir une tartelette; et comme il n'y en avait que trois et qu'ils étaient quatre, cela n'était pas possible; ils se les arrachèrent et les eurent bientôt mises en miettes; puis ils finirent par se jeter des pierres; l'un d'eux fut blessé au front. Quand Pierrette vit le sang du vilain enfant couler, elle ne pensa plus à ses tartelettes et elle plaignit le pauvre blessé; puis elle comprit combien sa mère avait raison en lui disant que les méchants ne s'accordent jamais entre eux.

LA PETITE CURIEUSE.

Marie était une bonne petite fille. Elle aimait bien sa maman, pauvre veuve qui n'avait qu'elle pour consolation. Elle était charitable et travailleuse, et eût été parfaite sans un vilain défaut qui la faisait détester de tout le voisinage: elle était si curieuse, qu'elle s'arrangeait toujours de façon à savoir tout ce qui se faisait ou se disait autour d'elle.

Sa mère, étant couturière, recevait souvent chez elle des dames qui venaient pour essayer leurs robes; comme elles ne voulaient pas se déshabiller devant l'enfant, on la renvoyait dans la chambre voisine, ce qui n'arrangeait pas Marie. Aussi la petite curieuse mettait l'oreille à la porte pour tâcher d'entendre ce que l'on disait.

La maman de Marie s'étant aperçue qu'elle écoutait aux portes, en avait un grand chagrin; car elle sentait que si sa fille ne se corrigeait pas, personne ne l'aimerait quand elle serait grande. Elle essaya de lui faire comprendre qu'il était presque aussi malhonnête de surprendre les secrets des gens malgré eux que de prendre leur bourse, parce que leurs secrets sont à eux seuls aussi bien que leur argent.

Marie allait aussi chez les voisins pour tâcher de savoir leurs affaires, et souvent elle y était fort mal reçue. Elle rentrait toute chagrine quand on l'avait mise à la porte des maisons où elle venait épier ce qui s'y faisait; elle se promettait de n'y plus retourner, mais sa grande curiosité lui faisait bien vite oublier les affronts qu'elle avait reçus.

Un jour, un monsieur vint chez la couturière et demanda à parler à elle seule. Il voulait qu'elle fît une belle robe pour la fête de sa femme, et tenait à ce qu'on ne sût rien de la surprise qu'il lui ménageait.

On renvoya Marie, à son grand regret! Quand elle fut seule dans l'atelier, car les ouvrières étaient allées goûter, elle se rapprocha tout doucement de la porte qui n'était pas tout à fait fermée, afin de savoir ce qu'on avait à dire à sa maman.

Le monsieur, qui avait déjà commencé à parler, s'aperçut, en tournant la tête, que la porte était restée entr'ouverte, et il se leva pour l'aller fermer. Il ne l'eut pas plutôt tirée à lui qu'un cri terrible, parti de l'autre chambre, la lui fit rouvrir aussitôt, et il trouva l'enfant étendue par terre et sans connaissance. C'est que Marie avait le doigt dans la fente de la porte quand on Pavait fermée, et son doigt avait été écrasé.

On alla chercher un médecin; Marie souffrait beaucoup, et son doigt fut plus de trois mois à guérir.

Quand Marie sentait sa curiosité revenir, elle regardait son doigt qui était plus court que les autres et n'avait plus d'ongle; elle perdait bien vite alors l'envie de la satisfaire. Comme cette enfant ne s'inquiétait plus des affaires du voisinage et qu'elle restait chez elle à travailler, on ne tarda pas à l'aimer autant qu'on la haïssait auparavant; car elle était très-bonne fille. Marie se trouva si heureuse qu'elle remercia Dieu de l'avoir corrigée, quoique la punition eût été un peu rude et qu'elle dût s'en ressentir toute sa vie.

L'ENFANT TROUVÉ

La grande Nannon, demeurant à Issoudun, dans le faubourg des Minimes, était infirme de la main gauche et ne pouvait travailler pour gagner sa vie. Mais comme elle avait du coeur, au lieu d'aller demander l'aumône, elle prenait des enfants de l'hôpital en sevrage quand on les retirait de nourrice. Elle en avait toujours trois ou quatre, et elle les soignait comme si elle eût été leur propre mère. Quand ils avaient sept ans, elle les reconduisait au grand hôpital de Châteauroux, parce qu'on ne voulait plus payer pour eux à cet âge. Chaque fois qu'il fallait rendre un de ces petits orphelins, la pauvre Nannon avait un grand chagrin. Elle les embrassait en pleurant et s'en retournait le coeur bien gros.

Un jour, on lui apporta un petit garçon de sept mois dont la nourrice venait de mourir. Il était si maigre, si chétif, que l'on pouvait croire qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. La grande Nannon le soigna nuit et jour avec tant d'attention, elle lui fit de si bonnes soupes et de si bonnes bouillies, que la pauvre petite créature se remit et devint un beau petit garçon Il s'appelait Louis, et il était si gentil, si bon, il aimait tant sa maman Nannon, qu'elle n'eut pas le courage de s'en séparer. Quand il eut sept ans, et que les inspecteurs vinrent le vérifier pour l'envoyer au grand hôpital, l'enfant s'attacha au cou de la grande Nannon et la supplia de ne pas le rendre. «Ma chère maman, lui disait-il, gardez-moi! je gagnerai bien ma vie, et je ne vous coûterai rien!» La grande Nannon, qui l'aimait plus que tout au monde, dit qu'elle mourrait si on lui ôtait son petit Louis.

On la conduisit donc à la mairie, où elle prit l'engagement de garder l'orphelin gratis et de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire jusqu'à vingt et un ans. L'enfant lui sauta encore au cou quand il fut bien sûr de ne pas la quitter, et il faisait mille folies, tant il était aise! Soyez tranquille, maman Nannon, je vous gagnerai beaucoup d'argent quand je serai grand! et, en attendant, je vous aiderai à soigner les petits frères et les petites soeurs qu'on vous enverra de l'hôpital.»

Louis alla à l'école avec les autres enfants; et comme il avait grande envie de faire plaisir à sa mère, il apprit très-vite à lire et à écrire. Il employait le temps qu'il ne passait pas en classe à faire les commissions de la maman Nannon et à ramasser le fumier dans les rues. Nannon le vendait deux fois l'an, ce qui aidait à payer son loyer. Les camarades de Louis refusaient souvent le dimanche de jouer avec lui, parce qu'il ne voulait jamais s'amuser dans la semaine. Il y en avait un surtout qui le rebutait toujours et l'appelait enfant trouvé, pour lui faire de la peine. Il était jaloux de voir qu'un petit garçon si pauvre fût plus savant que lui. S'il le rencontrait le dimanche à la sortie de la messe, ou bien sur la promenade, il criait après lui: «Hé! l'enfant trouvé! hé! l'enfant trouvé!»

Louis pleurait quelquefois en entendant cela, mais il ne répondait jamais rien.

Un jour de fête, Louis, en sortant de vêpres, alla, comme tout le monde, se promener au débarcadère qui est tout auprès de la rivière. Un cheval qui venait de l'abreuvoir s'échappa et prit le galop. Tout le monde eut peur: on se jeta de tous côtés, et l'on se bouscula si bien que plusieurs personnes tombèrent à l'eau. Au milieu des cris de la foule, Louis crut reconnaître la voix du mauvais camarade qui l'injuriait toujours. Il courut au bord de la rivière et le vit qui se débattait dans l'eau et criait de toutes ses forces: «A moi! je vais me noyer, je me noie!»

Louis descendit au bord de l'eau; là, il quitta ses habits, et comme il savait parfaitement nager, il se jeta dans la rivière et rattrapa le gamin qui déjà se laissait aller au fil de l'eau, et qui n'eût pas tardé à passer sous la roue du moulin. Il le ramena à terre et se rhabilla. Tout le monde applaudit au courage de ce généreux enfant; mais ses autres camarades, qui étaient là aussi, lui dirent:

«Tu es, ma foi, bien bon de t'être exposé pour lui, qui ne sait te dire que des injures!

—Et sa pauvre mère qui aurait eu tant de chagrin, vous n'y pensais donc pas, vous autres? répondit Louis. D'ailleurs, M. le curé nous dit souvent à l'église qu'il faut rendre le bien pour le mal.»

Quand Louis eut remis ses habits, il reconduisit le pauvre garçon qu'il venait de sauver, lequel était si transi de froid et de peur qu'il avait bien de la peine à marcher.

Le père de l'enfant, habile tanneur, fut bien heureux d'apprendre que son fils avait échappé à un si grand danger, et voulut garder Louis à souper. Son camarade lui dit:

«Sois tranquille, mon Louis, je ne te tourmenterai plus; tu m'as donné là une fameuse leçon, va! je veux être bon comme toi, et je veux aussi m'appliquer à l'école pour y avoir de bonnes places.»

Il tint parole. On le voyait toujours avec Louis qui soupait chez le tanneur tous les dimanches. Quand ils eurent fait leur première communion et qu'ils purent quitter l'école, le tanneur apprit gratuitement son métier à Louis, qui ne tarda pas à gagner quelque chose, et les deux enfants restèrent bons amis et ne se brouillèrent jamais.

LA PETITE LOUISE.

La petite Louise se levait tous les jours, l'été, avant le soleil; elle menait sa vache au communal des Brosses avec les autres petites filles du bourg de Nohan, et avec les petits pâtres. Elle y rencontrait les enfants des hameaux de la commune.

Tantôt tous ces enfants jouaient ensemble, tantôt ils se disputaient et criaient de toutes leurs forces. Louise ne criait ni ne se disputait jamais. C'était une petite fille fort douce, aimant bien ses parents, à qui elle obéissait en toutes choses et sans jamais murmurer. Elle avait entendu dire au curé qui desservait Nohan que le bon Dieu aime les enfants qui honorent leurs parents, et que ceux qui se conduisent bien envers eux sur cette terre en sont récompensés dans le ciel.

Louise passait pour la meilleure petite fille de Nohan, et toutes les mères la donnaient pour exemple à leurs enfants.

Un jour qu'elle faisait paître sa vache avec les autres sur le communal, un petit garçon du village de Villiers se mit à pleurer parce qu'un chien avait emporté son déjeuner, ce qui fit rire tous les autres pâtres, qui se moquèrent du pauvre enfant. La petite Louise lui fit signe de venir auprès d'elle. Elle l'emmena du côté du bois, et elle lui donna la moitié de son pain et de son fromage, afin qu'il ne souffrît pas trop de la faim en attendant qu'il ramenât sa vache à l'heure de midi. Louise était toujours si bonne, que tous les petits garçons et les petites filles qui allaient aux champs avec elle l'aimaient de tout leur coeur.

Louise, au lieu de battre sa vache pour la faire marcher, ou bien de la tirer à la corde, la traitait avec beaucoup de douceur et s'en faisait obéir rien qu'en lui parlant; aussi la pauvre bête s'était si bien accoutumée à la voix de l'enfant, qu'elle la reconnaissait du plus loin qu'elle l'entendait.

Quand Louise avait besoin de son chien, elle ne criait point après lui comme faisaient ses petits camarades pour se faire obéir des leurs, et elle ne lui jetait jamais de pierres; mais elle le tenait toujours auprès d'elle, et surtout elle ne le laissait pas aboyer après les passants.

Tout en gardant sa vache, la petite Louise était toujours occupée; tantôt elle filait, tantôt elle tricotait, et quelquefois elle teillait du chanvre. Gela ne l'empêchait pas d'observer quelles étaient les herbes que sa vache mangeait avec le plus de plaisir. Elle s'aperçut que quand elle avait brouté beaucoup de pissenlits et de chicorée sauvage, son lait était meilleur, qu'elle en donnait une plus grande quantité, que la crème était plus épaisse, et, enfin, que le beurre avait un très-bon goût.

Quelquefois sa mère l'emmenait au marché de Graçay, où elle allait vendre ses denrées. Louise écoutait avec attention tout ce qui se disait autour d'elle. C'est ainsi qu'elle apprit que le beurre fait avec de la crème fraîche est préférable à tout autre, et se conserve bien plus longtemps sans rancir, surtout s'il est bien lavé. Elle retint le nom des femmes qui avaient la réputation de vendre le beurre de première qualité et les meilleurs fromages, et elle se promettait bien d'être citée à son tour quand elle serait grande; car elle avait remarqué que les personnes qui sont connues pour bien soigner leurs denrées les vendent promptement, et peuvent retourner à leur maison dans la matinée; tandis que les autres attendent jusqu'à la fin du marché, et ne rentrent chez elles que le soir, souvent même sans avoir rien vendu.

Louise était très-propre et très-rangée, ce qui est une grande qualité pour une femme. Elle raccommodait ses habits elle-même et n'y laissait jamais la moindre déchirure; elle les entretenait également dans une grande propreté; aussi paraissait-elle mieux habillée que les autres petites filles du bourg, quoiqu'elle eût des robes neuves moins souvent qu'elles.

Malheureusement, il n'y a pas d'école à Nohan, et Louise ne put apprendre ni à lire ni à écrire, quoiqu'elle en eût grande envie; mais elle s'apprit à compter toute seule avec des petits cailloux, et elle s'amusait souvent, ainsi qu'une autre petite fille, à voir qui compterait le mieux de l'une ou de l'autre. Elle avait écouté avec attention les gens qui comptaient les gerbes ou les fagots. Quand elle put aller jusqu'à cent, elle compta par deux, par trois, par quatre, et si bien qu'elle se mit en état de comprendre tous les comptes que l'on faisait devant elle.

Enfin, M. le curé ayant entendu parler des bonnes dispositions de Louise et de son bon caractère, la fit venir chez lui chaque jour, à l'heure où elle ramenait sa vache à l'étable, et lui apprit à lire et à écrire. Il lui fit faire ensuite sa première communion et en fut toujours très-satisfait.

LE PETIT BERGER.

Le petit Sylvain gardait son troupeau sur un communal qui était tout entouré de bois. Il menait paître ses brebis avec leurs agneaux, ainsi qu'une chèvre et sa biquette. Il y avait des loups dans les grands bois qui entourent le pâturage, et ces mauvaises bêtes emportaient souvent quelques-uns des bestiaux qui paissaient sur le communal; aussi les petits pâtres s'exerçaient-ils à lancer des pierres pour atteindre le loup quand il viendrait prendre un de leurs moutons.

Un soir que Sylvain était resté aux champs après les autres, parce qu'il ne pouvait rattraper sa biquette qui courait comme une folle, un jeune loup sortit tout doucement du bois, s'approcha du petit troupeau et prit un bel agneau qui s'était un peu éloigné des autres. Sylvain, tout en criant au loup! de toute sa force, ramassa des pierres et les lança si bien qu'il fit grand mal à cette méchante bête, sans pourtant pouvoir lui faire lâcher l'agneau qui bêlait après sa mère; la pauvre brebis courait de ci, de là, sans oser approcher. Sylvain ne perdit pas courage; il excita son chien à courir sus au loup, pendant qu'il cherchait une grosse pierre pour la lui lancer; ce coup-là fut visé si juste, que la bête se mit à hurler de douleur; et, comme elle ouvrit la gueule, l'agneau tomba par terre. Sylvain courut ramasser le pauvre petit, pendant que le loup rentrait dans le bois sans se presser.

Le berger rapporta l'agneau sur son dos, et il raconta à son maître comment le loup avait bien manqué de le lui emporter.

Son maître lui dit qu'il était un brave enfant, n'ayant peur de rien; et que, puisqu'il défendait si bien son troupeau, il augmenterait ses gages à la Saint-Jean prochaine.

Une autre fois, comme Sylvain traversait le village pour mener ses bêtes à l'abreuvoir, sa biquette eut peur d'un chien; elle fit un bond de côté, mais si haut, qu'elle tomba dans un puits qui était au bord du chemin. Sylvain appela sa cousine Marie qui demeurait tout proche, et la pria de garder ses bestiaux un moment. Puis il alla chez son parrain chercher une corde, et il lui demanda s'il voulait bien venir l'aider à repêcher son cabri.

En regardant au fond du puits, ils y aperçurent la pauvre petite bête qui essayait de grimper le long de la muraille et qui criait comme un petit enfant.

Sylvain passa autour de son corps la corde qu'il avait prise chez son parrain; ensuite il l'attacha au puits, et il pria son parrain de le descendre comme il ferait pour un seau.

«Mais, mon garçon, dit le parrain, si la corde venait à se casser, tu te ferais grand mal.

—N'ayez pas peur, parrain; d'ailleurs, ne faut-il pas qu'un berger risque quelque chose quand il s'agit de sauver une de ses bêtes? Un bon berger ne doit pas souffrir qu'il se perde une seule tête de son troupeau.»

Le parrain descendit l'enfant dans le puits; quand Sylvain voulut prendre la biquette, elle se débattit, et il eut beaucoup de mal à la mettre sur son dos; enfin, il y réussit et cria de le retirer. Le parrain amena sur le bord du puits le berger et sa chèvre.

La maîtresse de Sylvain fut très-contente de ce qu'il avait sauvé sa biquette qu'elle aimait beaucoup. Elle lui dit que, puisqu'il avait si grand soin de son troupeau, elle allait lui faire elle-même deux chemises de la toile que le tisserand venait de lui rapporter, ce qui rendit le petit berger fort content.

LA PETITE FANCHETTE.

La petite Fanchette allait souvent chez la mère Desloges, sa voisine, qui vivait toute seule dans une petite maison. La pauvre vieille avait deux poulettes qui couchaient dans une corbeille sous son lit, et qui pondaient presque tous les jours. Quand elle avait une douzaine d'oeufs, elle allait les vendre à la ville; et de l'argent qu'elle en retirait elle achetait du sel, de la chandelle et un peu de graisse pour mettre dans sa soupe. Aussi était-il bien rare que la mère Desloges mangeât de ses oeufs; il fallait pour cela qu'elle n'eût rien du tout dans sa maison.

Un jour, Fanchette entra chez cette vieille femme, justement à l'instant où sa poule blanche venait de pondre un bel oeuf: elle le regarda bien longtemps, car il lui faisait grande envie; enfin, elle le prit, après avoir tourné les yeux de tous côtés, pour voir si elle était bien seule dans la chambre. Elle avait à peine eu le temps de mettre cet oeuf dans sa poche, que la mère Desloges rentra. La bonne femme alla chercher dans la corbeille où ses poules pondaient, car elle avait entendu chanter la blanche; et elle fut bien étonnée de ne pas y trouver son oeuf. La pauvre vieille appela Fanchette qui se hâtait de sortir, et lui demanda si elle savait où sa poule avait pondu. Fanchette répondit qu'elle n'en savait rien; mais, en faisant ce mensonge, elle était toute rouge. La mère Desloges ne le vit pas, parce qu'elle était occupée à chercher l'oeuf de sa poule dans tous les coins de la maison.

Fanchette, qui avait grande envie de manger l'oeuf qu'elle avait pris, retourna chez elle pour le faire cuire; mais ce lui fut impossible, parce que sa mère ne quitta pas la maison, et qu'elle lui aurait demandé où elle avait pris cet oeuf. Elle commençait à en être bien embarrassée, quand ses petites cousines vinrent pour s'amuser avec elle. En jouant, elles la poussaient, la secouaient, comme font les enfants quand ils sont ensemble; mais Fanchette, au lieu de rire comme à l'ordinaire et de courir avec ses cousines, ne voulait pas qu'on la touchât, tant elle avait peur de casser l'oeuf qui était dans sa poche. Elle se fâchait aussitôt que l'on approchait d'elle, et repoussait ses cousines, qui lui demandèrent pourquoi elle était de si mauvaise humeur.

Fanchette ne tarda pas à se repentir d'avoir volé cet oeuf, car elle avait eu le temps de penser à la mauvaise action qu'elle venait de faire. Elle résolut de le remettre dans la corbeille où elle l'avait pris; mais la mère Desloges ne sortit point de chez elle; et, pour rien au monde, Fanchette n'eût voulu qu'elle lui vît cet oeuf entre les mains. Elle attendit, pensant qu'elle pourrait profiter d'un instant où la vieille femme serait hors de sa maison, pour y entrer sans en être vue. La mère Desloges sortit en effet, mais elle ferma sa porte et emporta la clef.

Elle s'en vint chez la mère de Fanchette, qu'on appelait la Nanne, et lui raconta ce qu'on lui avait fait. «Et justement, dit-elle, j'avais compté sur cet oeuf pour faire mon souper, car je n'ai rien à manger avec mon pain.

—Un oeuf n'est pas grand'chose, dit la Nanne; mais il faut être bien méchant pour le prendre à une pauvre femme comme vous. Ce n'est pas ma Fanchette qui ferait une chose pareille.

—Je le crois bien, répondit la mère Desloges. Ce n'est pas chez de braves gens comme vous qu'il se trouve des voleurs.»

Fanchette, qui entendait cela, ne savait où se mettre, tant elle avait de honte de se trouver voleuse. La journée se passa sans qu'elle pût remettre l'oeuf où elle l'avait pris.

Le soir, son père déchargea une voiture de foin qu'il ramenait du pré, et il l'appela pour venir entasser le fourrage. Il fallut bien qu'elle montât à l'échelle. Quand elle fut dans le fenil, elle foula tout doucement de peur de casser l'oeuf qui était dans sa poche et qui lui pesait plus que s'il eût été de pierre. Son père impatienté lui dit:

«Va donc un peu plus fort et ne prends pas tant de précautions pour fouler mon foin; on dirait, en vérité, que tu marches sur des oeufs et que tu crains de les casser.»

Fanchette sentit la honte l'étouffer, car elle crut que son père lisait sur son front que c'était elle qui avait pris ce malheureux oeuf. Jean, son grand frère, qui la croyait de mauvaise humeur, imagina, pour la faire rire un peu, de la jeter sur le foin. Elle tomba précisément sur la poche où était l'oeuf, qui se cassa et coula tout le long de sa jambe. Elle se mit à pleurer bien fort, car elle comprit que son vol allait être découvert.

«Je suis sûr, Jean, que tu as fait mal à cette petite, dit le père.

—Ce n'est pas possible, mon père; il y a plus de quatre pieds de foin sur le plancher, et il ne s'y trouve pas le moindre morceau de bois.

—Pourquoi pleures-tu comme ça, Fanchette? Voyons, réponds-moi donc.»

La petite fille ne répondit pas et continua de pleurer. Son père, effrayé, la descendit et la conduisit à sa femme, en lui disant de voir pourquoi leur fille se désolait ainsi.

La mère prit Fanchette sur ses genoux et lui demanda si elle souffrait; et, comme l'enfant pleurait toujours sans répondre, sa mère l'embrassa pour la consoler, et voulut la déshabiller, afin de s'assurer quelle n'avait aucun mal; mais elle n'en put venir à bout.

«Il y a quelque chose là-dessous, dit-elle: Fanchette, tu vas me le dire tout de suite.»

Et, tout en disant cela, elle ôta la robe de l'enfant malgré ses cris. Quand la robe fut enlevée, la Nanne vit le jupon delà petite fille mouillé d'un côté, ainsi que la poche, qui était toute jaune. Elle retourna cette poche et y trouva les coquilles de l'oeuf. Alors elle devina que c'était sa fille qui avait pris celui de la mère Desloges.

«Comment, Fanchette, lui dit-elle, tu as pris l'oeuf de cette pauvre femme! Tu as volé, toi, la fille d'honnêtes gens qui n'ont jamais fait parler d'eux! Tu vas aller tout de suite lui avouer ta faute et lui demander pardon, en lui portant un oeuf frais de nos poules.

—Ma chère maman, je n'oserai jamais! dit Fanchette en joignant les mains et en pleurant toujours.

—Tu as bien osé lui prendre son oeuf! Quand on a le mauvais courage de faire le mal, il faut avoir le bon courage d'en demander pardon.

—Mais elle ne voudra plus me laisser entrer dans sa maison?

—Et elle fera bien. Mais quand même elle ne saurait pas que c'est toi qui as pris son oeuf, je ne te laisserai plus aller chez elle, moi qui sais maintenant qu'on ne peut pas avoir confiance en toi. Je vais te rhabiller, et tu y viendras avec moi.»

La Nanne traîna plutôt qu'elle ne mena sa fille chez la mère Desloges, qui, en l'entendant crier comme si on l'eût battue, demanda ce qu'elle avait.

«Elle pleure de honte, parce que c'est elle qui a pris votre oeuf, dit la Nanne, et elle vient vous en demander pardon. Moi, je vous apporte un autre oeuf, et je vous supplie de ne point parler de tout cela dans le village, car les enfants ne voudraient plus souffrir Fanchette et l'appelleraient voleuse. Surtout n'en soufflez mot au père! il la battrait, lui qui tient tant à l'honneur, et il ne lui pardonnerait jamais d'avoir volé.»

La mère Desloges pardonna à Fanchette, et ne parla jamais à personne de cette mauvaise action.

Dans la suite, quand la mère de Fanchette sortait de la maison, et lui disait:

«Sors avec moi; je ne veux pas te laisser seule, car je n'ai point oublié l'affaire de l'oeuf.»

Fanchette répondait:

«Soyez tranquille, maman, je ne veux rien prendre, allez! j'aimerais mieux mourir de faim; la faim fait moins de mal que l'idée d'avoir fait une faute. J'ai été trop malheureuse pendant toute la journée où j'avais cet oeuf dans ma poche, pour l'oublier jamais.»

L'ENFANT AVISÉ

Depuis deux jours, Vincent Vermont avait quitté sa cabane, bâtie sous un rocher qui lui servait d'abri. Il guidait les voyageurs qui voulaient gravir une haute montagne, et sa femme, Thérèse, était restée seule avec Léonard, leur fils unique, qui avait dix ans.

Le matin, Thérèse se leva de bonne heure; après avoir trait ses vaches et les avoir conduites au pâturage sur la montagne, elle porta son lait à la fromagerie communale.

Léonard, qui était resté au lit, fut éveillé par un bruit épouvantable; il eut grand' peur et crut que la maison s'écroulait. Il poussa de grands cris. Personne ne lui répondant, il se leva, alluma la chandelle et ouvrit la porte pour aller chercher sa mère; mais il fut arrêté par un mur de neige qui enveloppait toute la maison. L'enfant comprit alors qu'une avalanche était tombée, et que le rocher seul avait empêché la maison d'être écrasée. Il eut un grand désespoir, car il crut qu'il allait mourir de faim. D'abord il pleura beaucoup; puis il se rappela que sa mère lui avait dit que, quand on avait du chagrin, il fallait prier le bon Dieu, et qu'on était bientôt consolé; il se mit à genoux, et en effet il se trouva plus tranquille après sa prière. Il s'habilla, fit du feu, et chercha ce qu'il pourrait manger à son déjeuner. Il entendit bêler sa chèvre qui était dans une petite étable dont la porte donnait dans la chambre; il ouvrit cette porte, vit que le pis de la chèvre était encore tout plein, et il en tira une pleine écuelle de lait qui lui fit grand plaisir. Il trouva un reste de pain; alors il pensa qu'il ne mourrait pas de faim ce jour-là, et que peut-être son père, qui devait être de retour le soir, viendrait le délivrer. La journée lui parut un peu longue, et il se coucha quand il eut envie de dormir.

Le lendemain, après avoir fait sa prière, il alla traire sa chèvre et lui donner à manger. Comme il ne lui restait guère de pain, il prit des pommes de terre qui étaient dans un coin de l'étable et les fit cuire. Il alluma sa dernière chandelle et il eut peur à l'idée de se trouver dans l'obscurité. Il pria Dieu de ne pas l'abandonner, et aussitôt il se sentit un nouveau courage. L'enfant se souvint d'avoir monté dans le grenier une quantité de résine que son père avait recueillie sur les sapins de la montagne. Il en alla chercher et la fit fondre dans une petite chaudière; il prit le chanvre qui était à la quenouille de sa mère, le tordit en cordes grosses comme le doigt, et de la longueur d'une chandelle. Il plongea ces cordes à plusieurs reprises dans la résine bouillante, et se procura ainsi le moyen de s'éclairer. Comme il y avait un peu de blé dans le grenier, Léonard en écrasa avec un marteau dans la pierre creusée qui servait à mettre l'eau que buvait la chèvre. Il fit une galette avec cette farine grossière, et la mit cuire sous la cendre; elle lui parut excellente, car il avait grand appétit. Le troisième jour, il écrasa encore du blé et fit de la bouillie avec le lait de la chèvre. L'eau lui ayant manqué, il ouvrit la porte, prit un peu de neige et la fit fondre.

Pendant cinq jours, il vécut ainsi; mais s'il ne souffrait pas de la faim, il commençait à trouver l'air bien lourd, bien étouffant. Aussi, malgré tout son courage, le malheureux enfant finit par craindre de n'être jamais tiré de là, et de ne plus voir son père ni sa mère. Il pleurait et se désespérait quand il entendit un bruit sourd: puis il distingua la voix de son père; enfin le jour entra dans la chambre, et Léonard vit son père qui l'appelait sans oser avancer. L'enfant courut à lui, et Vincent, en le serrant dans ses bras, tomba en faiblesse.

Voici comment Léonard avait été délivré:

Lorsque Thérèse, en revenant de la fromagerie, vit sa maison ensevelie sous la neige, elle poussa de grands cris et appela tous les voisins. Chacun mit la main à l'ouvrage pour ouvrir un passage jusqu'à la porte, afin de pouvoir sauver l'enfant; mais la neige était si épaisse que la chose semblait presque impossible.

Vincent revenait tout joyeux parce qu'il avait été bien payé des voyageurs qu'il avait guidés, quand, en rentrant au village, il trouva tous les hommes occupés à déblayer le devant de sa maison. L'idée que son pauvre enfant avait bien pu mourir de faim lui déchirait le coeur; et quand, après cinq jours de travail, il aperçut enfin la porte de sa cabane, il n'osa pas en approcher. C'était donc la joie de retrouver Léonard qui lui avait fait perdre connaissance.

Il le prit dans ses bras et le porta sur le lit de sa femme, malade chez une de ses tantes. Thérèse, qui ne croyait plus revoir son enfant, faillit mourir de joie en l'embrassant.

Quand Léonard raconta comment il avait vécu pendant les cinq jours, chacun admira combien cet enfant était avisé, et la famille bénit le Seigneur pour la grâce qu'elle lui avait faite en préservant leur fils d'une mort presque certaine.

LA TENTATION.

La mère Brunet avait dans son jardin un gros abricotier qui donnait de beaux fruits, quand les fleurs ne gelaient pas au printemps. La bonne femme avait aussi une petite fille qui aimait beaucoup les abricots, et qui mangeait toujours ceux qui mûrissaient les premiers.

Une année où le printemps avait été bien rude, il ne resta sur l'arbre que six abricots; mais ils étaient si beaux qu'on n'en avait jamais vu de semblables. Victorine, âgée seulement de neuf ans, allait voir tous les jours si les abricots jaunissaient. Un matin, elle en aperçut un qui était jaune et rouge, et elle courut chercher un grand bâton pour l'abattre. Sa mère, qui filait à l'ombre, lui cria:

«Ma fille! ne touche pas aux abricots; je les garde pour ta marraine que tu aimes tant, et nous les lui porterons aussitôt qu'ils seront tous mûrs.

Victorine n'abattit pas l'abricot. Elle venait le voir chaque jour, et elle avait grande envie de le manger, car c'était le plus beau des six; mais elle pensait à sa bonne marraine, et elle n'y touchait pas.

Quand les abricots furent tous mûrs, la mère Brunet prit une échelle et les cueillit avec le plus grand soin. Elle les posa sur un linge bien blanc dans un petit panier découvert. Ils avaient si bonne mine que, rien qu'à les voir, on avait envie d'y goûter. Le panier resta sur la table, pendant que la mère Brunet allait préparer un fromage à la crème, qu'elle voulait aussi porter à la marraine de sa fille. Victorine resta seule dans la chambre, où l'odeur des abricots lui faisait venir l'eau à la bouche.

Elle s'approcha de la table pour les mieux voir, puis elle prit le panier pour les sentir de plus près; ensuite elle les toucha l'un après l'autre; enfin elle en prit un, justement le gros qui lui faisait envie depuis si longtemps.

Quand Victorine eut gardé l'abricot un instant dans sa main, elle l'approcha de ses lèvres et allait le manger, lorsqu'elle sentit son coeur battre bien fort; alors elle comprit qu'elle allait faire une vilaine chose.

Elle remit bien vite l'abricot dans le panier, à côté des autres; mais comme elle ne pouvait en détacher les yeux, elle se mit à genoux et pria le bon Dieu de lui donner la force de résister à la tentation. La petite fille n'eut pas plutôt achevé sa prière qu'elle ne sentit plus cette grande gourmandise qui la tourmentait, et elle regarda les fruits sans avoir seulement envie d'y toucher.

Sa mère rentra et tira de l'armoire leurs beaux habits; quand elles furent habillées toutes les deux, elles se mirent en route pour aller chez la marraine, qui demeurait à un quart de lieue du village. La mère Brunet portait le panier au fromage, et Victorine celui où étaient les abricots. Elle les regardait sans danger, maintenant qu'elle avait prié Dieu et qu'elle avait écouté la voix de sa conscience.

Quand la marraine aperçut ces fruits, elle dit qu'elle n'en avait jamais vu d'aussi beaux.

«En as-tu beaucoup de semblables, mon enfant? dit-elle à Victorine.

—Non, marraine, répondit l'enfant; notre abricotier n'a donné que ces six-là.

—Cela ne m'étonne pas, car tous les arbres ont gelé en fleur cette année. Mais tu n'en as donc pas goûté, toi qui les aimes tant?

—Mon Dieu non, répondit la mère. L'autre semaine, elle voulait abattre le premier qui a jauni; mais quand je lui eus dit que je les gardais pour vous, elle n'y a plus touché.

—C'est bien gentil cela, ma petite, et je vais te donner le plus gros pour te récompenser de ta retenue.

—Non, marraine, merci; je ne mérite pas de récompense.

—Pourquoi donc, Victorine?

—Parce que j'ai bien manqué de faire un péché avant de venir ici.»

Alors elle raconta la tentation qu'elle avait eue, et combien peu il s'en était fallu qu'elle ne mît la dent sur le fruit qui lui semblait si appétissant; mais le bon Dieu lui avait donné la force de résister.

«Mon enfant, dit la marraine, tu vas manger là, devant moi, cet abricot qui te faisait tant d'envie. Si tu écoutes toujours ainsi la voix de ta conscience, tu seras une honnête petite fille et tout le monde t'estimera.»

LE BON PETIT GARÇON.

Claude, orphelin de l'hospice, avait été placé par les soeurs dans un domaine où il gardait trois vaches et un taureau d'un an. Quoiqu'il n'eût que dix ans, il soignait si bien ses bêtes, que l'on n'avait pas besoin de lui dire de leur faire la litière et de nettoyer l'étable. Tous les matins, avant de les faire sortir, il les étrillait; et, après les avoir ramenées des champs, il allait de lui-même leur chercher de l'herbe et en rapportait des paquets plus gros que lui. Aussi ses vaches étaient-elles les plus belles et les plus propres du village; leur poil était doux et luisant, et leur lait donnait le meilleur beurre de la contrée.

Un jour qu'il menait boire son bétail, il vit dans la rivière un tout petit chien caniche qu'on avait jeté à l'eau pour le noyer. La pauvre bête faisait de grands efforts pour nager, mais elle n'était pas assez forte pour se soutenir sur l'eau. L'orphelin en eut pitié; il descendit dans la rivière, et, avec son bâton, il tâcha d'attirer à lui ce petit chien. Il y réussit avec bien de la peine. Quand il l'eut tiré de l'eau, il l'essuya avec son mouchoir, puis il le mit dans son gilet pour le réchauffer.

La maîtresse, en voyant ce petit chien, dit: «Que vas-tu donc faire de ça, Claude?

—Maîtresse, je veux tâcher de l'élever.

—Mon garçon, il est trop petit, il va mourir.

—Oh! maîtresse, si vous vouliez seulement me donner un peu de lait caillé tous les jours, j'émietterais dedans la mie de mon pain et je le sauverais bien.

—Il n'est pourtant pas beau, ton chien; je ne comprends pas ce qui t'y attache.

—Maîtresse, ça m'a fait tant de peine de le voir se débattre contre la mort! Je l'ai aimé tout de suite, comme s'il y avait déjà longtemps qu'il fût à moi.»

Claude couchait à l'étable dans une espèce de grande boîte remplie de paille, et il y fit aussi coucher son chien, qu'il appela Sauvé.