LA VITA ITALIANA NEL RISORGIMENTO
(1815-1831)
II.
LA VITA ITALIANA NEL RISORGIMENTO
(1815-1831)
II.
STORIA.
Le “Pensieroso”
M.
se
Costa di Beauregard.
Silvio Pellico.
Augusto Alfani.
Le Società segrete in Romagna e la Rivoluzione del 1831.
Ernesto Masi.
Santorre Santarosa, morto per la libertà della Grecia nel 1825.
Isidoro Del Lungo.
FIRENZE R. BEMPORAD & FIGLIO CESSIONARI DELLA LIBRERIA EDITRICE FELICE PAGGI 7, Via del Proconsolo — 1898.
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firma manoscritta
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INDICE
LE “PENSIEROSO”
CONFERENZA DEL Marchese COSTA DI BEAUREGARD. Mesdames, Messieurs,
Ma première pensée, lorsque j'ai accepté la très gracieuse invitation qui m'amène ici, a été de vous parler du roi Charles-Albert, et naturellement, j'ai cherché quelqu'épisode de sa vie, qui pût avoir pour vous un intérêt particulier. Le séjour que le prince fit à Florence, de 1821 à 1823, sa correspondance pendant ces années de disgrâce, les négociations qui mirent un terme à son exil, me semblèrent tout d'abord se prêter à quelques récits curieux.
Peut-être même, aurais-je été assez heureux, grâce à la correspondance inédite du vicomte de Châteaubriand et du comte de La Ferronnays, pour vous donner quelques renseignements nouveaux sur ce qui se passa au congrès de Vérone en 1823. Mais je l'avoue, au moment de me mettre à écrire, le cœur m'a manqué de livrer à de nouvelles discussions la grande et chère mémoire du roi Charles-Albert. Qu'y pouvait-elle gagner?
Non pas que je conteste la valeur intrinsèque des documents que l'on a déjà apportés, que l'on apportera sans doute encore pour mettre dans sa vraie lumière l'énigmatique figure du dernier Carignan: c'est à leur valeur morale que je m'en prends. Celle-ci m'apparaît douteuse, tant les pièces produites sont et seront toujours contradictoires. Je me borne, pour l'instant, à constater cette contradiction; j'essaierai tout à l'heure d'en préciser la raison. Dussé-je, en attendant, passer pour paradoxal, j'ose dire que les historiens qui voient dans Charles-Albert un roseau agité par tous les souffles de Pathmos voient juste, juste aussi bien que les biographes qui trouvent en lui un reflet du prince de Machiavel.
La question est de savoir si, les uns comme les autres, ne prennent pas simplement dans leurs appréciations l'effet pour la cause.
De l'aveu de tous, Charles-Albert était un imaginatif, un impulsif, pour me servir d'un mot à la mode. Quoi qu'il dît, quoi qu'il écrivît, il était sincère, mais d'une sincérité momentanée, c'est-à-dire que sa pensée, comme sa volonté, ne reflétaient que des sensations présentes. Elles changeaient donc selon les circonstances.
La raison de cette mobilité est ce que je me permets d'appeler le secret du roi. Le cœur a des secrets profonds qu'on découvre seulement quand on le brise; mais pour qui est en possession de ce secret, tout s'explique. Les faits, fussent-ils contradictoires, s'enchaînent. Je vais plus loin, ils deviennent logiques dans leur apparente contradiction.
Je sais bien que l'on traite parfois de roman l'histoire ainsi regardée par son côté psychologique. Ce dédain deviendrait explicable si ceux qui le pratiquent arrivaient eux-mêmes, en ne s'appuyant que sur la matérialité des faits, à établir d'indiscutable façon la vérité historique. Mais en est-il ainsi?
Que de fois il suffit de la découverte d'un document, apocryphe peut-être — cela s'est vu et se verra encore — pour mettre toute critique en déroute. Il est plaisant alors, d'entendre ces docteurs déconcertés se dire l'un à l'autre:
Altro è da veder che tu non credi....
Mais, pour en revenir de ma théorie psychologique, que votre indulgence excusera, j'espère, au prince auquel je vais essayer de l'appliquer, je vous dirai, Messieurs, que je croyais et que je crois encore à un autre Charles-Albert qu'à celui qu'ont prétendu révéler de récentes publications. Celui-là était non moins héroïque, mais plus homme, peut-être, c'est-à-dire plus à notre portée. Mon enfance avait appris à l'aimer, ma jeunesse à l'admirer, et, lorsque pour moi, l'âge est venu de l'étudier, je me suis souvenu des confidences paternelles et du culte que tous les miens avaient voué à leur maître.
Ils avaient accepté, pour le servir, les rôles les plus divers. Tour à tour, Mentor auprès de Télémaque, Sancho auprès de don Quichotte, Crillon à la suite de Henri IV.... Et, toujours, ils avaient été largement payés de leur dévouement par les expansions attendries ou ardentes de cette âme royale, ordinairement si repliée sur elle-même.
Ce sont donc les échos de traditions, hélas! déjà lointaines que j'apporte. Chers souvenirs, d'autant plus précieux, qu'on ne trouve plus autour de soi, personne à qui consacrer son dévouement.
Pour qui souffre de ce mal, le passé a un charme infiniment reposant. Les figures s'y estompent doucement dans la brume qui voile ce qu'elles peuvent avoir de trop humain.
Qu'importe à la sublime harmonie du Pensieroso, la toile qu'une araignée a pu filer il y a cent ans dans le casque du héros? Tout à l'heure en pénétrant dans la chapelle des Médicis, je rapprochais de ce Pensieroso, que Michel-Ange a placé à la garde d'un tombeau, cet autre Pensieroso que Dieu a préposé à la résurrection de votre grand peuple.
Tous deux, le doigt appuyé sur la bouche, semblent y refouler leur secret, tandis que d'un même regard, ils sondent les mystérieuses profondeurs de l'avenir.
Dans le roi Charles-Albert, dont je vais avoir l'honneur de vous parler, comme dans le marbre de Michel-Ange, on devine sous une même rigide apparence, une âme atteinte de cette mélancolie que Leopardi a définie: «le plus sublime des sentiments humains.... Sentir que notre âme et nos désirs sont encore plus grands que cet univers.... Accuser toutes choses d'insuffisance et de nullité.... souffrir de leur vanité et de leur vide, tel est, en effet, le plus beau signe de la noblesse et de la grandeur d'une âme.»
N'est-ce pas à ce signe qu'a été marquée l'âme du roi Charles-Albert?... N'est-ce pas à ce signe qu'est marquée l'âme de l'Italie?
O anima lombarda,
Come ti stavi altera e disdegnosa.
L'âme d'un peuple n'a pas d'âge. Rien ne vieillit en elle. Si elle apparaît, à travers les siècles, avec les mêmes rayonnements, elle apparaît aussi avec les mêmes ombres. Et quand le génie ou la douleur la touchent, elle fait éternellement entendre le même cri sublime ou désolé.
L'église de Santa Croce qui s'élève là, près de nous, n'est-elle pas à la fois le Panthéon de votre génie et de vos douleurs?
Si Charles-Albert n'a pas eu la prodigieuse grandeur de ceux qui reposent à Santa Croce, comme eux il a connu les douleurs messianiques, si je puis ainsi dire.
À ce Messie de l'indépendance italienne, il fallait un Calvaire, et la croix lui est apparue l'instrument de sa mission. Charles-Albert souffrit des élancements du passé et des angoisses de l'avenir. Il n'ignora ni l'ingratitude, ni le doute, ni l'abandon. Il fut déchiré par tous les espoirs trompés, abreuvé de toutes les amertumes de la défaite, et torturé jusqu'à son heure dernière par ce mal royal que j'appellerai, oh! non pas, Messieurs, le mal du pays, mais le mal de la patrie.
La douleur, l'éternelle douleur, voilà le secret du roi. Terrible secret, qui est celui de toutes les vies inexpliquées.
Et, sur ce point, je ne redoute aucune contradiction. Leopardi a, dès longtemps, trouvé ce mot de toute énigme humaine:
Arcano è tutto fuor che il dolor nostro!
I.
Sans prétendre attribuer à l'atavisme l'importance qu'on lui donne aujourd'hui, importance qui ne tend à rien moins qu'à supprimer la responsabilité de nos actes, il est impossible de n'en pas tenir compte. Et j'estime que l'atavisme a joué ici son grand rôle.
Comment ne pas reconnaître, dans le soldat qu'était Charles-Albert, le sang du Prince Eugène? Comment aussi ne pas reconnaître, dans sa mobilité, l'humeur inquiète du Prince Thomas? Comment enfin, en redescendant les sept générations qui relient ce premier des Carignan à celui qui fut le père du roi Charles-Albert, comment ne pas suivre l'évolution qui, lentement, préparait la transition du passé au présent?
Quand Dieu efface tout ce qu'il a effacé au siècle dernier, c'est pour écrire autre chose.
Pas plus que nos regrets, nos raisonnements ne changeront sa volonté. Le mieux est de la reconnaître et de s'y soumettre. Le passé est mort et ne ressuscitera pas. Il agonisait lorsque naquit Charles-Albert.
Son père était un de ces princes libéraux que 1793 n'avait pas désabusé de 1789, et qui continuaient, pendant qu'on les dépouillait, à répéter par habitude, les vieux refrains sur les droits de l'homme, et sur les douceurs de fraternité.
Sa mère, elle aussi fort libérale, se mettait, après la mort prématurée de son mari, à courir le monde, l'étonnant fort, par la hardiesse de ses allures, par son second mariage, et même par ses excentricités.
Comment l'incohérence de ces temps étranges, où tout s'effondrait, et où tout renaissait dans une inexprimable confusion, n'aurait-elle pas, indépendamment de l'atavisme, influé sur l'âme de l'enfant qui naissait en 1798?
Je lisais l'autre jour que la mère d'un illustre écrivain français avait été frappée d'un coup de lance par un cosaque, lors de l'invasion de 1814, et que l'enfant, atteint du même coup, porta au flanc une blessure qui ne se cicatrisa jamais.
De même, la mère de Charles-Albert, rudement frappée — quoi qu'elle en eût — par la révolution, n'avait pu soustraire l'enfant qu'elle portait, à un terrible contre-coup.
Charles-Albert le reçut et la plaie ne se ferma jamais.
Meurtri, ballotté par tous les vents de la mauvaise fortune, ce fut «de frissons en frissons», comme dit le poète, qu'il fit la découverte de la vie.
Rien ne réchauffa son enfance délaissée. Philippe de France était né ennuyé, disait sa mère. La mère de Charles-Albert aurait pu dire avec plus de vérité encore de son fils, qu'il était né malheureux, sans que d'ailleurs, elle parut en prendre grand souci.
On ne se rend pas toujours compte du mal que font à l'enfant ses tendresses repoussées.
L'indécision, la timidité, sont les tristes suites des heurts qui l'ont tout d'abord froissé. Chez lui, les refoulements de ce besoin qu'a l'être humain d'aimer et d'être aimé, laisse d'ineffaçables traces. La timidité du premier âge devient peu à peu de la dissimulation. L'enfant, comme pour se protéger, se met alors sur le visage un masque qu'il ne quittera plus; n'osant se montrer ce qu'il est, il se grime, et se fait juger pour ce qu'il n'est pas.
Et, je vous le demande, comment ne se fût-il pas replié sur lui-même, le pauvre petit être maladif, pour qui sa mère insoucieuse ne montrait même pas la plus élémentaire pitié?
Au cœur de l'hiver, Madame de Carignan, devenue Madame de Montléart, faisait monter sur le siége de la voiture où elle courait le monde, votre futur Roi, Messieurs....
«Ce que j'ai souffert alors ne se peut exprimer, disait plus tard Charles-Albert.»
················
Etrange femme vraiment, qui écrivait:
«L'Ossian de l'abbé Cesarotti fait tout mon plaisir.... Ses pensées si sont semblables aux miennes, que je ne puis me défendre des mêmes visions.»
Etrange mère qui réglait sur ces visions l'éducation de son fils. Cette éducation, commencée à Paris, se poursuivait à Genève et un peu partout, selon les hasards d'une fantaisie vagabonde et les alternances d'une situation financière des plus précaires.
D'ailleurs, il n'est pas excessif de le dire, la jeunesse de Charles-Albert souffrit même de la pauvreté, et cette souffrance influa, elle aussi peut-être, sur la formation de son âme.
Combien Joseph de Maistre avait raison quand il affirmait «que le superflu était chose nécessaire.»
Oui, la pauvreté est contraire au développement, à l'épanouissement de cette confiance en soi que l'on peut appeler l'orgueil de la vie, et qui est indispensable à qui doit gouverner les hommes.
Si le roi Charles-Albert n'en fut pas réduit, comme le Tasse enfant «à emprunter à une chatte amie, la lumière de ses yeux», ainsi que le raconte un sonnet célèbre, il en était réduit, pour se nourrir «au pain brun».... et il en était réduit, pour dormir, à partager le lit de son camarade d'école Duby, le petit lampiste Genevois.
Cette vie si frêle était donc en butte à toutes les privations, et l'enfant royal, rudoyé dans ses tendresses, froissé dans ses instincts, entravé dans ses désirs, avait si l'on peut ainsi dire, l'âme décolorée comme le visage.
À 12 ans, Charles-Albert, pâle, étiolé et trop grand pour son âge, n'aimait personne, personne ne l'aimait. La douloureuse enfance s'était passée dans la nuit! Sa jeunesse allait se passer dans le vague, vague étrange, causé par les vicissitudes qui mettaient en quelque sorte, au congrès de Vienne, tous les trônes de l'Europe à l'enchère.
Que valaient, que pesaient, dans ces enchères, les droits de l'enfant vagabond de qui j'esquisse l'histoire?
Déchu de son rang, devenu le comte de Carignan par la volonté de Napoléon, sous-lieutenant dans un régiment de dragons français, renié à Turin, haï à Vienne, seul, désarmé contre la plus formidable coalition de rancunes et d'intérêts qui se puisse imaginer, que fût-il advenu de Charles-Albert, si le Prince de Talleyrand, parlant au nom du roi de France, ne se fût fait le champion du déshérité?
Jamais, je crois, les destinées de l'Italie ne furent plus aventurées. La branche aînée de Savoie s'éteignait. Il était question d'abroger la loi salique au profit du duc de Modène, le gendre de Victor-Emmanuel I er.
Que serait aujourd'hui ce noble pays, Messieurs, si l'Autriche avait alors poussé ses garnisons jusqu'au pied du Mont-Cenis, et installé un de ses archiducs dans le palais royal de Turin?
Faut-il s'étonner si la clairvoyance de la jeune Italie saluait dès 1815, dans le Prince de Carignan, le représentant de ses droits et de son indépendance?
Quoi de surprenant à ce que le prince entendît ces soupirs d'espérance qui montaient vers lui, comme ces chants que chantent dans la nuit les oiseaux que leur instinct avertit de l'aube prochaine?
Mais n'était-il pas tout naturel aussi, qu'autour de lui, les vieilles rancunes s'avivassent, et que les ambitions déçues s'en prissent à lui de leur insuccès?
L'inexpérience du prince de Carignan, saisie par tant de courants contraires, était fatalement condamnée à d'étranges fluctuations. Charles-Albert traversait, en effet, depuis son retour à Turin, cette période d'indécision où se prépare secrètement l'avenir, où les yeux s'ouvrent à toutes les lumières, et les oreilles à tous les bruits, où la main hésitante se tend vers toutes les tâches, où l'esprit enfin, cherche sa définitive inspiration.
J'ajoute que si, parfois, le Prince parvenait à se départir de ses instinctives défiances, c'était — la chose est bien naturelle — au profit de ceux qu'il pouvait regarder comme des amis.
Ceux-là, d'ailleurs, pour pénétrer jusqu'à son cœur, trouvaient un chemin qu'avaient aplani bien des déboires et bien des humiliations!
Tout était pour blesser l'âme généreuse de Charles-Albert dans cette vieille cour de Sardaigne, qui ne semblait marcher qu'à reculons, les yeux sans cesse fixés sur le passé. Vous souvenez-vous, par exemple, de cet étonnant décret par lequel, à peine revenu de Cagliari, le bon roi Victor-Emmanuel ordonnait.... «que, sans avoir égard à aucune autre loi, on eût à observer, à partir du 21 mai 1814, les royales constitutions de 1770.»
Pouvait-il rien être pour faire un plus étrange contraste avec ce qui se passait partout ailleurs, en Italie? À Milan, le comte Porro fondait le Conciliatore, et voyait accourir autour de lui, comme accourent vers le phare, les barques en détresse, Romagnosi le jurisconsulte, Gioja l'économiste, Monti le poète, Silvio Pellico, Manzoni, Confalonieri. Partout, aussitôt, sous leur patronage, et sous le patronage de Byron, de Schlegel, de Lord Brougham, se fondaient des groupes d'enseignement, tandis qu'à l'étranger, Ugo Foscolo, Gino Capponi, Berchet se faisaient les enthousiastes apôtres de l'avenir italien.
Vagues encore, il est vrai, les aspirations de l'Italie ne tendaient qu'à l'expulsion de l'Autrichien. Mais c'était précisément la simplicité du programme qui en faisait le danger. Ce programme ralliait toutes les nuances de l'opposition et ne pouvait, en ce qui concernait Charles-Albert, que faire vibrer les nobles instincts de sa race.
À vingt ans, on ne marche à la conquête du vrai que par bonds aventureux!
Lorsque jadis Savonarola gémissait dans ses merveilleux canzoni, sur les maux de son siècle, il croyait entendre une voix lui dire:
« Pleure et tais-toi.... »
Comment cette voix, même s'il l'avait entendue, eût-elle arrêté un Prince jeune, patriote et malheureux? Malheureux est un mot excessif, peut-être, mieux vaut dire meurtri. Meurtri dans son amour-propre, meurtri dans ses affections intimes! Charles-Albert a épousé une archiduchesse Autrichienne. On donne à sa femme le pas sur lui, dans toutes les cérémonies. Encore, s'il l'aimait? mais non, il ne l'aime pas, il ne peut l'aimer. Le Prince souffre de la médiocrité de sa femme, comme il souffre de la médiocrité du roi, comme il souffre de celle du gouvernement, comme il souffre de tout ce qui l'entoure et l'étouffe.
Quand on n'est pas heureux, on accueille la plainte d'autrui avec une sorte de volupté. Il semble que ce soit un soulagement d'entendre gémir. Charles-Albert en est là. Il voit triste, si je puis ainsi dire, et ne s'attache qu'aux gens qui voient comme lui. Hélas! il ne laisse que trop deviner ses intimes sentiments à ceux qui, autour de lui, ont intérêt à le desservir ou à le compromettre.
Aussi, quand éclate la révolution, le Prince de Carignan en devient, aux yeux du plus grand nombre, l'éditeur responsable.
Je n'ai pas à vous rappeler l'échauffourée de 1821. Le trône, un instant ébranlé, se raffermit bien vite. Charles-Félix succède au débonnaire Victor-Emmanuel. Il continue les errements de son frère avec plus de fermeté, et le Prince de Carignan, après avoir été l'éditeur responsable de la Révolution, en devient, pardonnez-moi le mot, le bouc émissaire.
Il n'est pas, en histoire, d'épopée sans quelqu'épisode de deuil!
Le 2 avril de cette année 1821, le Prince, banni de son pays, arrivait à Florence, et pouvait répéter cette plainte du Dante:
«Je m'en vais dans le pays de notre langue, étranger et presque mendiant.... et j'ai paru misérable à bien des gens qui m'avaient imaginé sous une autre forme....»
Oui, on l'avait imaginé sous une autre forme, celui qu'on appelait à Turin, le Prince de la jeunesse. On l'avait acclamé comme une espérance. On ne voyait plus en lui qu'un vaincu, quelques-uns même ne voyaient en lui qu'un coupable; et cet enfant de 25 ans tombait écrasé sous la plus cruelle douleur qui existe ici-bas, la douleur d'être méconnu.
Cette douleur frappait le Prince de Carignan en plein cœur, en pleine vie, en pleine illusion.
Si l'étude que je poursuis devant vous était une étude purement historique, j'aurais à vous raconter ce qui s'était passé à Turin, ce qui se passa à Florence, ce qui allait se passer à Vérone.
Mais je n'ai ici, qu'un médiocre souci des faits. C'est l'âme de mon malheureux prince, comme disait le vieux Costa qui avait eu l'honneur de l'accompagner à Florence, c'est cette âme mystérieuse que je veux continuer à interroger.
«Le désespoir de mon prince, écrivait le fidèle écuyer, frise la folie.»
Quelques-uns pourtant n'ont voulu voir dans ce désespoir qu'une ambition déçue. Mais pour être ambitieux, il faut croire à la vie. Charles-Albert ne semblait plus croire à grand chose de ce qu'elle promettait.
Sans crainte d'exagérer, je puis dire que la vie lui était à charge, et qu'une étrange rupture s'était faite entre les ambitions humaines, et son âme endolorie.
Le mysticisme qui n'avait fait jusque-là qu'effleurer le Prince, était en quelque sorte devenu le seul flambeau qui guidât ses pas, «dans la forêt sombre où il entrait au milieu de sa vie.»
Ce fut à la lueur de ce flambeau que Charles-Albert poursuivit dès lors sa marche, interprétant à son gré l'éternelle vérité et adaptant le dogme, quelques fois la morale, aux passions de son cœur et aux rêves de son patriotisme.
Le mysticisme est l'exagération du sentiment religieux.
Comme toute exagération, il défigure ce qu'il prétend grandir, et compromet ce qu'il croit épurer. Vivant dans un surnaturel de convention, l'âme estime tout permis, croyant purifier jusqu'à ses fautes.
«La guenille,» comme disait Henri IV, «ne perd jamais ses droits, et il arrive parfois à l'ange de faire la bête.»
Peut-être la chose arriva-t-elle à Florence, quand le Prince associait le scapulaire à l'échelle de soie, le balcon de Juliette à la cellule de Savonarole, et envoyait dans un missel ses messages d'amour.
Que voulez-vous?
Trovai l'amor nel mezzo della via
Con abito leggier di peregrino.
Les défauts chez l'homme sont la fumée sans laquelle il n'est pas de flamme.
Et ne retrouvez-vous pas cette flamme qui, douloureusement, consumait l'existence du Prince de Carignan, dans ce qui aurait dû l'embellir et la charmer?... Ne la retrouvez-vous pas dans ce mot si désolé: «Je ne suis sûr de moi, ni en politique, ni en amour»?
Mais si le temps peu à peu embaumait ses souffrances d'amour, les souffrances politiques, patriotiques (devrais-je dire) du prince, demeuraient sans remède.
Il voyait, malgré les efforts d'une impitoyable réaction, le vieux monde s'abîmer, et il sentait sous ses pieds les frémissements du monde nouveau.
« Eppur si muove,» disait Galilée.
Eppur si muove, répétait celui dont une aveugle politique menaçait de paralyser à jamais l'élan et la clairvoyance.
Tout cela date d'hier, et cependant, ne dirait-on pas Charles-Albert le héros de quelqu'une de ces chroniques qui se perdent dans les brumes du moyen-âge? Et ce roi Charles-Félix ne vous apparaît-il pas comme un type de souverain emprunté à quelque légende? et ce petit royaume qu'il gouvernait si sagement, ne vous rappelle-t-il pas quelqu'une de ces chapelles où les moines, jadis, chantaient éternellement l'office des morts?
Que reste-t-il des répressions à outrance de 1821, des mœurs patriarcales du Piémont, du gouvernement paternel du bon Charles-Félix?
On ne tue pas son successeur.
Le successeur, c'est la réaction fatale. C'est l'explosion de la force comprimée. C'est la découverte qui bouleverse la routine. C'est l'idée nouvelle qui rompt avec la tradition.
Et c'est toujours à la théorie par laquelle j'ai commencé cette étude qu'il faut revenir. C'est la souffrance qu'il faut donner pour point d'appui, ou plutôt pour compagne à tout grand effort «sur ce chemin de halage où,» comme dit Châteaubriand, «les hommes sacrifiés traînent le vieux monde vers un monde inconnu.»
La souffrance devait frapper dans le prince de Carignan, le vieil or de Savoie à une effigie nouvelle, ne lui laissant de l'ancienne effigie que ses lauriers.
Vous vous souvenez de cette fière devise du héros de Saint-Quentin: « Spoliatis arma supersunt.»
Rien n'est désespéré pour un prince de Savoie quand on lui laisse son épée.
C'est l'épée à la main qu'Emmanuel-Philibert a retrouvé la route de ses Etats.
C'est au Trocadéro que Charles-Albert a reconquis son trône.
Au premier coup de canon, l'âme héroïque de Savoie rentra dans ce corps alangui, mourant, et le fit revivre.
«Mon prince est fou à lier,» écrivait le fidèle Costa. «Mais cette fois, il est fou de joie. Il nous faut des princes de cœur et de main, comme disait Henri IV; le mien est de ceux là.»
Le descendant du Prince Eugène se battit à côté du petit fils de Louis XIV; on vit Charles-Albert montant à l'assaut, s'envelopper dans les plis du drapeau blanc avec le même amour que s'il eût été le sien, et l'on entendit l'armée française acclamer le prince italien. L'écho de ces acclamations se prolonge, Messieurs, et de l'autre côté des Alpes, les épaulettes rouges du Trocadéro se confondent encore dans un même souvenir avec les galons de laine de Palestro.
Les chevaliers au moyen-âge avaient cette héroïque coutume de donner un nom à l'épée qui personnifiait leur bravoure.
Il y avait, dit le poète, deux grandes épées,
Dont les lames d'un flot divin furent trempées.
L'une a pour nom Joyeuse, et l'autre Durandal.
Sœurs jumelles de gloire, héroïnes d'acier,
En qui du fer vivait l'âme mystérieuse,
Que pour son œuvre, Dieu voulut s'associer....
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Messieurs, vous savez quelles sont ces épées, laissons donc l'allégorie aux poètes.
L'épée d'Italie et l'épée de France ont trop souvent besogné les mêmes besognes, ainsi qu'on le disait jadis, pour qu'elles ne se souviennent pas toujours qu'elles ont été trempées du même flot divin, et qu'elles sont sœurs comme Joyeuse et Durandal.
II.
Comme tant d'autres de vos grands hommes qui rentrèrent dans leur patrie amnistiés par les acclamations de l'étranger, le prince de Carignan revient en Piémont le front entouré d'une auréole. Il reprend officiellement son rang d'héritier présomptif, mais les défiances, quand même n'ont pas désarmé autour de lui. Tout, jusqu'à ses longues moustaches, est prétexte aux récriminations de la Cour.
Il vit seul à Racconis. À peine ose-t-on s'avouer son ami. Il ne sait rien des affaires du pays sur lequel cependant, il doit régner. Charles-Félix expire sans l'avoir fait appeler à son lit de mort.
C'est sans illusion comme sans joie que Charles-Albert gravit, en 1831, les marches du trône qu'on lui a si longtemps et si âprement disputé.
Le malheur s'est à ce point incrusté en lui, que le roi continue le prince de Carignan. Pendant les premières années de son règne qui semblent heureuses, il vit, se défiant de chacun, se défiant de lui-même, se défiant des mirages de l'absolue puissance. À cette âme si rudement façonnée par l'adversité, pas plus la gloire que les satisfactions d'une royauté banale ne peuvent suffire. Il a placé plus haut son rêve.
«Que le roi se fasse le chef des Italiens.....» avait dit Joseph de Maistre en 1812.... Et si je rappelle ici ce mot du grand inspiré, c'est pour préciser le rôle de Charles-Albert.
Car, quoiqu'on ait pu dire, jamais le roi n'a confondu ces deux choses: la révolution et le patriotisme.
Certaines préventions qui traînent encore sur sa mémoire, se dissiperont le jour où l'on aura enfin compris que le grand souffle qui passa sur l'Italie, de 1831 à 1848, fut, aux yeux de Charles-Albert, un souffle patriotique et non pas un souffle révolutionnaire.
Lentement, progressivement, le roi suit le conseil de Joseph de Maistre. Il se fait le chef des Italiens. Mais au prix de quel effort, à travers quels déboires, au milieu de quelles calomnies!
L'Europe admire la sagesse de son administration et ne croit pas en lui. Le mal intime qui le ronge n'a pas désarmé.
Voilà quinze ans que Charles-Albert règne. Entrez dans son oratoire. Le roi s'est levé avant le jour. Voyez son visage défait, amaigri, ses traits flétris, sa haute taille vacillante.... Voyez ses cheveux blancs, et il n'a pas quarante ans. Vous le diriez un vieillard si son œil ne trouvait, dans le contraste, un nouvel éclat. Nierez-vous qu'il y ait là un mystère de douleur dont ce crucifix, devant lequel vous trouvez le roi prosterné, reçoit la sinistre confidence?
On raconte que le plus illustre des Scaliger, le fidèle ami de Dante, voulant faire de son palais un asile attrayant pour tous les grands hommes, avait fait représenter dans les divers appartements qui leur étaient réservés, des symboles analogues à leurs destinées.
Pour les poètes, c'étaient les muses. Mercure tendait les bras aux artistes. Le Paradis ouvrait ses portes devant les moines. Mais l'image de l'inconstante fortune planait sur toutes ces allégories!
L'Italie, Messieurs, ne ressemblait-elle pas, en 1847, au palais de Scaliger?
Tandis que le roi était aux pieds de son crucifix, le pape entrevoyait le paradis dans la liberté de ses peuples, les poètes faisaient appel aux Muses pour chanter la délivrance de la patrie; les révolutionnaires invoquaient d'autres dieux.
Et tous, du Nord au Midi de la Péninsule, saluaient l'aube prochaine sans voir que l'inconstante fortune planait aussi par dessous leurs rêves.
Je ne sache pas dans l'histoire de votre pays, une période plus dramatique, plus émouvante que celle qui allait s'ouvrir.
Rien ne devait manquer à l'épopée, ni la grandeur du sujet, — la guerre de l'indépendance italienne, — ni le caractère saisissant du décor: l'Europe en feu de 1848, ni surtout l'illustration des personnages qui allaient entrer en scène.
Au premier rang, le pape Pie IX, un pape comme on n'en reverra plus, réformateur, patriote et libéral. Le Prince de Metternich représentant vieilli de la Sainte Alliance, qui allait être emporté par la tourmente. L'abbé Gioberti, l'auteur, un instant célèbre, du Primato. Mazzini, le plus grand agitateur de son siècle; Manin, le noble défenseur de Venise; et enfin, le feld-maréchal Radetzky, tenant, dans ce drame politique et militaire, le double rôle de la force et du destin.
Et puis, émergeant de l'ombre, faisant leurs premières armes ou leur apprentissage politique, le duc de Savoie, le duc de Gênes, Cavour, Urbain Rattazzi, La Marmora, Cialdini....
Mais je n'ai pas nommé tous les acteurs.
Il en manque un, celui qui, dans la tragédie, va jouer le rôle masqué du traître, je veux dire la révolution.
Son rôle primera tous les autres, celui du Roi, celui du Pape.
C'est elle qui parlera, commandera, agitera. C'est elle qui créera les popularités, qui les portera aux nues, qui les foulera aux pieds, qui défera le lendemain l'ouvrage de la veille, toujours criant, hurlant, pour acclamer, comme pour maudire.
Oui, vraiment, la Providence divine et la liberté humaine, ces deux puissances dont le concours explique l'histoire, semblent s'être mises d'accord, en 1847, pour changer en Italie, la direction des choses, et Charles-Albert sent le poids des responsabilités écrasantes que lui créent Dieu et les hommes!
Il aborde ces temps terribles où Machiavel disait qu'il faut être tour à tour Renard et Lion, car les nécessités du jour sont sans cesse contredites par les nécessités du lendemain.
Et quels échos ces contradictions n'éveillent-elles pas dans la conscience endolorie du roi!
Rompre avec un passé de 800 ans, lui semble un sacrilége. Et cependant, ce sacrilége ne doit-il pas le commettre, puisqu'en le commettant, il n'immolera que lui même?
Comme Hamlet, il sent qu'il y a quelque chose de pourri dans le pays qu'il gouverne, il comprend qu'un changement s'impose.
Peut-être l'assainira-t-il, ce pays, par le don de cette constitution qui apparaît à quelques uns comme un moyen de régénération?
Le penchant du roi l'y porte, car opprimé lui-même si longtemps, il sympathise avec tous les opprimés; il lui semble qu'affranchir un peuple soit équitable.
Mais il se demande si cette liberté amènera la justice qu'il rêve.
Qu'ont gagné à la liberté les nations qui l'ont conquise, sinon des vices et des souffrances de plus?
Tyrannie des forts, écrasement des faibles, voilà le spectacle que lui offre l'histoire depuis le commencement du monde, sans que les révolutions y aient rien changé.
Existe-t-il réellement un remède aux maux de l'humanité, et n'y a-t-il pas en elle la même inaptitude au bonheur que le roi constate en lui même?
Doutes, anxiétés, hésitations le brisent.
Tantôt, il se reproche d'être tyrannique, tantôt d'être faible.
Tantôt, il veut donner; tantôt, il croit devoir reprendre. Plein de pitié pour le mal d'autrui, il veut trancher dans le vif pour guérir; puis, il recule, de peur de tout compromettre. Sa pensée n'est qu'un tissu de courts espoirs, de longues angoisses, de perpétuelles inquiétudes.
Sa vue se trouble, et par un étrange phénomène psychologique, son amour pour ses peuples, son enthousiasme pour leur affranchissement, devient, Sieurs, l'asservissement de sa vie.
Voilà dans quelles angoisses s'abîme, sous quels écrasements succombe, aux pieds de son crucifix, ce roi absolu qui, lui aussi, a des sueurs de sang!
Mais enfin, vient l'heure où la fatalité a raison de ses hésitations.
Vous le savez, les espérances éveillées deviennent des droits, et la foule bientôt acclame, non plus comme octroyée, mais comme conquise, cette constitution qui servit, si je puis ainsi dire, de transition, entre le calme prologue et le douloureux épilogue du règne de Charles-Albert.
Et à propos de cette constitution, laissez-moi vous raconter un fait par lui-même insignifiant, mais qui cependant prouve qu'en histoire, les petites choses servent parfois à éclairer les grandes.
Quelques jours avant de quitter Paris, je causais avec ce soldat, à la bravoure duquel, à Castelfidardo comme à Mentana, l'Italie a rendu hommage; je causais avec le général Charette de l'honneur qui m'attendait ici.
Et lui, évoquant les lointains souvenirs de sa jeunesse, me raconta qu'en 1848, il était élève à l'école militaire de Turin.
Grandes étaient pour l'enfant les bontés de Charles-Albert, car vous le savez, Charette est le petit-fils du duc de Berry.
Or donc, comme tous ses camarades, à qui la proclamation du Statuto donnait une journée de liberté, le futur papalin acclamait la liberté de tout son cœur; à 18 ans, on aime l'amour pour l'amour, l'enthousiasme pour l'enthousiasme, et le Statuto par dessus le marché. Charette allait donc, faisant retentir la Via Dora Grossa de ses cris patriotiques lorsque passe un escadron de carabiniers, et qu'une main touche l'enfant à l'épaule.
Il se retourne. C'est le roi. Le roi qui passe morne, triste, qui, de sa voix grave dit à l'enfant: «Ne crie donc pas si fort.»
«Sans doute,» disait Charette, «Charles-Albert avait deviné les blasphèmes du Vendredi Saint par delà les acclamations du dimanche des Rameaux!
«Le souvenir de cette apparition, de cette parole,» ajoutait-il, «me demeure présent comme s'il datait d'hier.»
Les rares survivants, Messieurs, qui à cette heure décisive aperçurent Charles-Albert, rediraient, si on les questionnait, ce qu'a dit mon noble ami de la tristesse du roi. Car les pressentiments ne trompent pas; ne sont-ils pas les prophéties du cœur?
Plus promptement encore que le roi ne l'avait imaginé, la révolution faisait son œuvre.
À Paris, elle balayait un trône. Elle éclatait à Vienne, où elle balayait le prince de Metternich, en pleine conviction de son infaillibilité.
Il ne fallait cependant chercher ni à Paris, ni à Turin, ni à Vienne, le point aigu de la situation: par la force des circonstances, il était à Milan.
Je n'ai pas à vous rappeler la lutte héroïque des Milanais, en 1848.
Je n'ai pas à vous rappeler davantage le mot prêté au maréchal Radetzky «qu'une saignée de trois jours assurerait une paix de trois siècles à l'Italie.»
Cette paix ne pouvait être qu'une guerre à outrance. Elle allait soudainement révéler à l'Europe une solidarité qui, surmontant tous les obstacles, devait vous donner un jour, Messieurs, la Patrie Italienne!
Quelle force unifiante dans l'idée monarchique, quelle puissance dans ce mot de Patrie!
Le roi, pour un pays, est comme une clé de voûte.
Les Italiens, alors, pouvaient ne pas aimer la personnalité de Charles-Albert, mais ils avaient foi dans le principe qu'il incarnait.
Ce prince représentait l'affranchissement et l'autonomie d'une Italie, capable de vivre de sa propre vie et de se gouverner elle-même. Roi et peuple s'appelaient, devinant qu'un glorieux avenir couronnerait leur commun effort.
Dans ses longues heures de solitude et de méditation, Charles-Albert si hésitant d'ordinaire, s'était fait une inébranlable certitude de cet avenir et sa foi religieuse, plus impérieuse encore, si je puis ainsi dire, que sa foi politique, le jetait dans l'action.
«L'homme qui n'est pas ton frère ne doit pas régner sur toi»; tel était le verset biblique qui hantait sa pensée, et sans cesse passait devant ses yeux, éblouissant comme l'éclair.
Toute sa vie le roi avait entendu, — pardonnez-moi d'employer ici encore une image, — toute sa vie le roi avait entendu un duo chanté par deux voix discordantes qui, tour à tour, s'élevaient des profondeurs de son âme, et voilà que, tout à coup, elles s'accordaient dans le splendide unisson du cri de guerre qui retentissait d'un bout à l'autre de votre pays.
Arrière les scrupules! Qui du droit ou de la force l'emportera dans ce champ clos où ils vont se mesurer? Peu importe!
Imaginez ce spectacle!
En face du palais royal de Turin, le soir du 22 mars 1848, des milliers et des milliers de visages se lèvent vers le balcon; des milliers de poitrines ne respirent plus; des milliers de cœurs sont sans battements. Indescriptible est l'émotion. Tout à coup, la loge de Pilate s'ouvre, Charles-Albert sort de l'ombre, et se montre à la lueur des torches comme une fantastique apparition.
Auprès de lui sont ses fils; un peu en arrière sont les envoyés de Milan. Le roi tient dans ses mains une écharpe aux trois couleurs italiennes. Il veut parler. Mais ne pouvant se faire entendre, il agite cette écharpe sur sa tête.
Un ouragan de cris semble la soulever et la faire claquer comme un drapeau.
C'était une déclaration de guerre jetée à l'Autriche par tout un peuple dont le roi, à cette heure, se faisait le héraut d'armes.
Le lendemain, l'Italie lisait ce que ses peuples n'avaient pu entendre la veille.
«Nos armes vous apporteront l'aide que le frère doit au frère, que l'ami doit à l'ami,» disait le roi dans son immortelle proclamation.
«Nous vous seconderons, espérant en Dieu qui a donné Pie IX à l'Italie....»
Et la patrie italienne s'était dès lors faite chair en lui. C'était la patrie que le petit soldat, gai et alerte, allait voir passer aux jours de victoire ou de défaite, dans ce roi pareil à un fantôme, qui toujours, chevauchait vers l'endroit où la fusillade était la plus nourrie, où le danger était le plus grand.
«Son visage décharné, son air malade, presque mourant avec un regard de feu,» écrivait Minghetti à Pasolini, «sa tristesse qui semble repousser jusqu'à l'apparence d'un sourire, ont sur ses troupes une influence magnétique.»
De ce visage rayonnait en effet, en même temps, une vaillance de race et une foi mystique dans la mission à accomplir!
Charles-Albert se regardait comme l'instrument de la Providence, il était sûr de vivre, tant que la Providence aurait besoin de lui. De là, cette même impassibilité, et sous les fleurs, et sous les balles, et devant les acclamations qui saluaient son entrée en Lombardie, et devant les insultes qui furent, après Milan, la dernière escorte du vaincu.
Il marchait, si sûr de sa mission, qu'il attribuait à d'obscures hallucinées, les visions de Catherine de Sienne, la grande libératrice.
Ici, permettez-moi encore un souvenir personnel.
Mon père, qui avait suivi le roi sur tous les champs de bataille de Lombardie, couchait le soir de la victoire de Goito, dans une mansarde au dessus de la chambre où dormait son maître.
Le plafond qui les séparait était si mince, qu'aucun bruit ne pouvait échapper à l'oreille du fidèle serviteur.
Tout à coup, au milieu de la nuit, voilà que des gémissements parviennent jusqu'à lui.
Mon père descend effrayé, entr'ouvre la porte, croyant trouver le roi malade. Mais non. Le roi est là, à genoux, les bras étendus en croix, priant tout haut.
Les larmes inondent ce visage, où nul, je crois, avant cette nuit là, ne les avait vues couler.
Mon père a toujours pensé, qu'à cette heure, Charles-Albert s'était offert à Dieu, en victime pour son peuple.
Et chose étrange, cette scène se passait le soir même d'une double victoire.
Les succès qui avaient marqué les étapes de l'armée piémontaise en Lombardie, venaient d'être couronnés à Goito et à Peschiera. L'armée était dans un indicible enthousiasme.
«Dieu aime et protége notre vieille race royale,» écrivait le Marquis Costa, «car Dieu lui a ménagé un double et beau triomphe. Comme le roi, devant toute l'armée, embrassait le général Bava, qui venait lui annoncer la déroute définitive de Radetzky, nous vîmes accourir, venant de Peschiera, un aide-de-camp de M. le duc de Gênes, chargé d'apprendre au roi la reddition de la ville. Non, jamais, je n'ai éprouvé une émotion pareille à celle qui m'a secoué, lorsqu'en ce moment, un immense cri de: — Vive le roi — s'est élevé de toutes les lignes....»
Quelle mystérieuse intuition isolait donc le roi de l'enthousiasme qui l'entourait?
Je ne sais rien de plus caractéristique que ces pressentiments du malheur qu'eut toujours Charles-Albert, pressentiments qui ne faisaient en quelque sorte qu'aviver sa passion du sacrifice. Cette fois encore, ils n'étaient pas pour le tromper.
Aux victoires de Goito et de Peschiera, succédaient les défaites de Custoza et de Volta. Celles-ci n'étaient que le triste prélude du désastre de Milan.
Je ne vous redirai pas ces navrantes épisodes. À grand peine, peut-on, le soir du 4 août, arracher le roi du champ de bataille. Depuis une heure déjà, le canon s'était tu, que Charles-Albert restait là encore sur les remparts de la ville, le visage tourné vers l'ennemi, espérant un boulet qui ne vint pas.
La mort glorieuse du soldat, ce dernier, ce seul bonheur qu'il eût rêvé le fuyait comme tous les autres bonheurs. Mais les agonies pour cela ne devaient pas lui être épargnées.
Il y a vraiment de singulières coïncidences, ou plutôt d'étranges ironies dans les choses. Vous souvenez-vous de ce balcon où Charles-Albert naguère apparaissait à Turin, agitant devant le peuple en délire l'écharpe aux trois couleurs italiennes? Vous souvenez-vous?
Ce balcon s'appelait le balcon de Pilate. Ah! c'est bien encore de ce nom qu'aurait dû s'appeler le balcon du palais Greppi, où les Milanais insultèrent le lamentable Ecce homo que vous savez.
La couronne de Charles-Albert ne fut plus qu'une couronne d'épines quand il eut repassé le Tessin.
Il retrouvait son royaume en pleine anarchie, comme du reste l'était toute l'Europe.
Le ministère Gioberti y avait déchaîné toutes les passions, ou plutôt toutes les incohérences. Il ne restait au roi qu'un parti à prendre, celui de la folie; folie sublime qui, seule, pouvait ramener l'union et la concorde dans les esprits troublés. On venait d'être battu par Radetzky. On résolut de recommencer la lutte. Cette fois, il n'était plus question d'arracher à l'Autriche la Lombardie, le Quadrilatère et Venise. Il s'agissait de l'honneur. Il s'agissait de ramener les cœurs et les esprits à des passions plus hautes que celles de la politique de parti.
En effet, Messieurs, il n'est rien en ce monde pour parler un plus haut langage à une nation qu'un champ de bataille. Et il n'est pas de nation pour mieux comprendre ce langage que la vôtre.
Quant au roi, rien ne pouvait plus l'atteindre en fait d'amertumes, de déboires, de déceptions, de sacrifices.
Comme le Taciturne, il semblait dire:
Pas n'a été besoin d'espérer pour entreprendre;
Pas n'est besoin de réussir pour persévérer.
Transportez-vous dans cette salle du Palais de Turin, où s'achèvent en hâte les derniers préparatifs du départ. Le roi, plus pâle, plus défait que jamais, donne ses derniers ordres.
A côté de lui, la reine. Cette reine qu'il a épousée sans amour et qu'il ne paraît pas voir, hasarde en tremblant la terrible question:
« Quando ci rivedremo, Carlo? »
Et lui de répondre: « Forse mai. »
Dans ce jamais est toute la fatalité de la situation. Le mot sonne comme un glas. Le roi, en effet, sait bien qu'il part, non pour vaincre, mais pour mourir.
Impénétrable, impassible comme toujours, il suit la route funèbre: on le dirait déjà raidi par la mort.
La nuit qui précède la bataille, il a toutes les visions sinistres du moribond. Il en a les mouvements convulsifs, les soubresauts, les effrois. On dirait qu'il voit des spectres.
Cette fois la campagne fut courte. L'armistice était dénoncé le 14 mars 1849. Le 23, l'armée Piémontaise était vaincue à Novare. Et le soir même, Charles-Albert, entouré de ses fils et de son état-major, abdiquait.
Dans une des salles du palais Bellini, à Novare, le roi est adossé à la cheminée.
Le duc de Gênes et le duc de Savoie se tiennent à ses côtés. Les généraux font cercle devant lui. Charles-Albert demande s'il est possible de faire une trouée sur Verceil ou sur Alexandrie.
«Non.»
Alors, il se fait un grand silence dans cette pièce où se joue un des drames les plus poignants de ce siècle. Et ces soldats se sentent pénétrés pour leur maître d'une infinie compassion.
Charles-Albert seul reste impassible.
Il reprend de sa voix lente et grave:
«Rien jusqu'ici, ne m'a coûté pour le bonheur du Piémont et de l'Italie. Je me sens maintenant un obstacle à ce bonheur. Pour que cet obstacle disparût, j'ai toute la journée cherché une balle sans la rencontrer. Il me reste l'abdication.»
On se jette sur les mains du roi. On le conjure de renoncer à un projet si funeste. Mais lui reprend:
«Je ne suis plus votre roi. — Votre roi le voilà, c'est mon fils Victor.»
Et ce fut fini.
Dieu avait enlevé au roi jusqu'à la force de souffrir, et dans la petite maison d'Oporto, Charles-Albert entama avec la mort qui, cette fois, venait au devant de lui, ce dialogue dont parle Michel-Ange:
L'anima mia che con la morte parla.
La mort lui disait qu'il ne verrait plus les maux de la patrie.
Et lui répondait:
Grato m'è il sonno e più l'esser di sasso
Mentre che il danno e la vergogna dura
Non veder, non sentir m'è gran ventura.
Permettez-moi un dernier souvenir.
Le roi mourant refusait la statue que l'Italie en deuil voulait lui élever.
Le Tasse mourant refusait, lui aussi, les honneurs du Capitole.
«C'est un cercueil qu'il me faut,» disait-il, «et non un char de triomphe. Si vous me réservez une couronne, gardez-la pour orner ma tombe.»
Le Tasse mourut pendant qu'on préparait la couronne de lauriers, et la couronne fut déposée sur son cercueil.
C'est de même sur le tombeau de Superga que vous avez déposé la couronne d'Italie.
················
Messieurs, combien différente de votre souriant pays est cette rude Savoie, que j'ai traversée naguère pour venir jusqu'à vous. On dirait cette région hérissée de forêts, creusée de précipices qui, dans les visions de votre poète défendait les jardins d'Armide. Et voilà que, visionnaire à mon tour, il me semblait qu'un souffle faisait frémir les grands arbres, qu'un écho se répercutait aux rochers, que les torrents murmuraient des mots vagues. Il me semblait que des entrailles mêmes du sol, s'échappaient des voix lointaines. Tout cela parlait une langue que j'avais jadis entendue. C'était la langue des ancêtres; oui, c'était la langue qu'avaient parlée pendant huit cents ans, de l'autre côté des Alpes, les serviteurs et les soldats de la maison de Savoie. Mon cœur frissonnait à ces accents que je pourrais dire d'outre-tombe, et cependant j'admirais, en revoyant, comme un nid abandonné, ce château de Charbonnières qui fut le berceau de votre race royale, j'admirais la destinée des aigles qui s'en étaient envolés. Dieu, jadis, nous les avait donnés pour maîtres et pour amis, vous les avez choisis pour rois, ces princes, tour à tour politiques raffinés et soldats héroïques. Leur mission historique est aujourd'hui accomplie.
Qu'importent, après la victoire, les péripéties, les angoisses de la lutte? Quel est le champ de bataille qui ne soit jonché de morts?
Arrière donc les douloureux souvenirs et « Sempre avanti Savoja.»
SILVIO PELLICO
CONFERENZA DI AUGUSTO ALFANI.
Signore, Signori,
La figura soave di Silvio Pellico, e il dover io parlarvi di lui, mi fa desiderar più che mai la virtù di quei finissimi artisti della parola, che nelle opere loro sanno come trasfonder se stessi, e si manifestano insigni pittori di ingegni e di animi, per l'invidiato segreto delle caste linee e dei fedeli contorni, e per la magica arte della armonia fra l'omaggio riverente alla verità della storia e l'abbandono del genio ai voli arditi dell'estro.
Di Silvio Pellico, così grande nella sua umiltà, e la cui vita fu un amore costante, un infinito dolore, avrei potuto allora delinearvi la immagine con mano sicura di storico, con intelletto innamorato di artista; mentre, invece, non possedendo io quella dottrina e quell'arte, dovrò a voi parlarne unicamente col cuore; procurando piuttosto di cogliere fiori (ed oh potessi coglierli tutti!) da quanti più degnamente scrisser di Silvio, per intesserne una corona, da deporre con voi sulla tomba del martire.
* * *
E Silvio Pellico fu martire veramente. Dal 25 giugno del 1789, in cui vide in Saluzzo la luce, al 31 gennaio 1854, in cui la sua nobile vita si spense in Torino, le nubi del dolore velarono costantemente i suoi giorni; ma il cielo di quell'anima, al di sopra di quelle nubi, si mantenne inalterabilmente sereno, perchè sempre vi rifulse il sole della giustizia, l'astro benefico della fede, il raggio fecondo di amore. I suoi martirj suscitarono i primi palpiti della nostra giovinezza, e, pur cresciuti negli anni, li riandammo pietosamente; come le avventure di Erminia rinarra anche oggi, coi versi del pio Torquato, alle solitudini dei nostri monti il canto commosso dei nostri pastori.
La vita del Pellico, fra le vite di coloro che maggiormente operarono al risorgimento d'Italia, è una delle più note, non solo fra noi, ma fors'anco in Europa. Il libro delle Prigioni, tradotto in ogni lingua di popol civile, fu uno dei primissimi libri, su cui apprendemmo a meditare e a soffrire; il secondo, sul quale imparammo ad amare ed a piangere; poichè il primo libro, che a noi tutti insegnava questi due sospiri dell'anima, fu il santo cuore materno. Il cuore materno! Ecco, Signori, il principal fondamento al carattere e all'eroismo di Silvio Pellico. Educato in una famiglia di costumi patriarcali e patriottici, ebbe fin dalla sua fanciullezza a sperimentare quanto fossero duri i casi della politica; perchè alla caduta della Monarchia piemontese avevano i Pellico dovuto rifugiarsi sull'Alpi, per non subire le prepotenze di quella strana specie di liberali, che, secondo il loro costume, non consentono agli altri il diritto di pensarla diversamente da loro. E in quei tristi giorni conobbe Silvio anche meglio quale tesoro di virtù si accogliesse nel cuor di sua madre, in cui pareva tutta adunarsi la virtù di quel popolo di Savoia dond'ella veniva. Ai numerosi figliuoli fu coll'integro marito maestra, non solo nei rudimenti della cultura, ma nei buoni principi del vivere, e negli esempj migliori; soprattutto nelle lezioni della sventura, e in quella dignità onde all'uomo di cuore è mestieri di sostenerla.
Ma, tanto felice nei parenti, fu Silvio altrettanto infelice nella salute; e qui appunto la materna sollecitudine si trovò nel suo regno, ed egli vide quell'angelo di carità assisterlo nelle lunghe tormentose agonie, e, con industrie che solo indovina una madre, strapparlo alla morte, disperato dai medici. Così il concetto di questa donna crebbe ognora più nel suo spirito, come la sua gratitudine; e la riverenza filiale, che in lui rivestì le forme più delicate e gentili, dovè essere la tutrice e la guida di tutti i suoi atti, ed esercitare sull'animo suo una costante efficacia.
* * *
L'ingegno del Pellico si rivelava sin dai primissimi anni. Toccava appena i due lustri, e già componeva una tragedia: componimento puerile, abbozzato, scorretto, ma che poteva bastare a far in lui presagire il futuro scrittore dell' Erodiade, della Gismonda e della Francesca da Rimini.
Continuando a studiare sotto la guida del buon Manavella in Torino, dove la famiglia si era, per ragione dell'ufficio paterno, condotta, recitava Silvio co' suoi fratelli e con altri fanciulli commediole, che il buon padre dettava per essi, non senza accento di arte e di verità. Nella piccola Compagnia del teatrino domestico era una fanciullina, Carlotta. La ingenuità delle grazie, la semplicità degli atti, la leggiadria del verginale costume s'impadroniscono del cuore appassionato di Silvio. Già gli splendeva una immagine di donna, tutta affetto e virtù, maestra e consigliera della vita; un'altra gli si affacciava ora di donna, che in voi si trasforma, e che, padrona e schiava del vostro cuore, sorride al vostro destino, ch'è il suo.
Perchè il Pellico era nato ad amare; e in ogni sua opera, infatti, dei due elementi artistici, il cuore e l' intelletto, il primo sempre e assolutamente prevale. E come il suo cuore palpita di ammirazione e di amore per questa creatura divina, la donna, così per lui nella donna s'impersona la stessa bontà, che è il suo ideale; tanto, o Signori, che egli vi creerà persino una Francesca senza peccato, perchè vuole che l'ideale della donna non mai impallidisca o si offuschi. E questo culto della donna (del quale in Silvio la viva predilezione pei fiori è un delicato riflesso) fu in lui, non soltanto compiacimento d'animo aperto al senso della bellezza, ma istinto altresì di un cuore innamorato del bene.
La morte, però, troncava questo suo primo amore nascente: la sua Carlottina si spengeva a 15 anni; e se la fede darà a lui la rassegnazione, non potrà ministrargli l'oblio; onde la memoria di questo amore andrà pur essa con altre care memorie a visitare più tardi il povero prigioniero, e l'occuperà malinconicamente; e nell'anniversario della morte di lei, come il Maroncelli ne attesta, una preghiera più fervida dell'usato dirigerà Silvio a questa eletta creatura, che egli già vagheggia beata.
E quando, trascorsi alcuni anni da questo primo amore infelice, sul punto di affrontare i dolori e le gioie dell'arte, s'incontra nella celebre attrice Marchionni, e scorge crescerle al fianco, delicatissimo fiore, la sorellina Teresa; il poeta osa sognare un'altra volta un futuro conforto, e con l'onesta fanciulla s'illude, incominciando corrispondenza di affetti. Ma indi a poco sente addensarsi la procella sul capo, e anche questo nodo è costretto ad infrangere; e in una lettera, che fu l'ultima, a lei, «Compiangimi, mia buona amica (le scrive), io non sarò mai felice. Ogni speranza di bello avvenire svanisce; e quanto più mi vedo nella impossibilità di superare i crudeli decreti che mi dividon da te, tanto più sento che t'amo, e che senza te la mia vita non ha che amarezza.» Queste parole scriveva dal lago di Como la mattina del 13 ottobre 1820, e poche ore appresso in quel medesimo giorno, venuto Silvio a Milano, era, o Signori, arrestato.
* * *
Ma non precorriamo gli avvenimenti, e quantunque, ripeto, notissimi, non mi sappiate mal grado se io debbo qui, almeno fugacemente, riandarli.
Come Alessandro Manzoni, così il Pellico bevve alle sorgenti del dubbio, segnatamente per le suggestioni sinistre di un frate apostata, nella dimora sua di 4 anni a Lione, presso uno zio della madre, e dove diedesi tutto allo studio della letteratura francese. Ma, come il Manzoni, così il Pellico tornò presto a coscienza; e nel 1806 si sentì ricondotto alle dolci memorie della prima età, e restituito d'un tratto al culto dei nostri classici.
Il genio italico aveva sfolgorato novamente di luce sua propria: il Vico, il Galvani, il Volta, il Beccaria, ed altri sommi, maravigliavano il mondo; sorgevano i due grandi banditori di libertà e di civili virtù, il Parini e l'Alfieri, e si traevano dietro una schiera di valorosi, tra i quali Ugo Foscolo, che pubblicava I Sepolcri. E questo carme sublime parlò con accento ineffabile alla mente di Silvio sulle piagge fiorite della Saona e del Rodano; da quell'istante i suoi studj prendono un nuovo andamento, e risolve di tornare in Italia; vola, infatti, a Milano, dove allora si trova la sua famiglia, e dov'egli può meglio compiere la sua educazione letteraria; divien professore di francese nel Collegio degli Orfani militari, e consacra il resto della giornata alle opere dell'ingegno; conosce il Monti ed il Foscolo, ammira ed ama entrambi, ma il secondo con tutta l'anima sua.
Parrebbe che tra queste due così opposte nature (il Pellico e il Foscolo) non si dovesse dare che ripulsa e contrasto; eppure, la dolce mitezza del primo si stringe in maniera indissolubile alla energia violenta dell'altro, e vi cerca tutela, esempio, conforto dell'animo, bisognoso di confidare, di ammirare, di amare! Que' due cuori così dissimili univa fortemente, però, quasi fossero un unico cuore, carità di patria, sdegno di oppressione, sacro ufficio di lettere, e, sotto ai dubbj dell'uno ed alla fede dell'altro, uguale aspirazione ai più elevati ideali. E questo influsso del Foscolo sulla mente del Pellico è attestato fin anco dallo stile delle sue lettere; stile alto, nobilissimo sempre ed in tutte; ma in quelle scritte all'amico, pur tumido talora, e vibrato, ed a sbalzi, che palesa lo studio del modello, e quasi l'afflato di lui.
E le frasi fervorose, e gli sfoghi caldissimi, in cui si traduce la quasi idolatria per il Foscolo, vi s'incontrerebbero ancor più frequenti, se negli anni maturi la mano stessa del Pellico non gli avesse temperati o soppressi. Non che egli punto rinneghi o scemi l'affetto al primo e maggior de' suoi amici; questo affetto, anzi, si afforza, si affina, si fa, coll'affinarsi, più intenso, più tenero, più operoso, fino alla morte del Foscolo; ma vuole il Pellico, nell'interesse del vero, moderata quella cieca ammirazione in tutto, e quelli che a lui sembrano eccessivi entusiasmi; e nella lettera all'egregio ordinatore dell'Epistolario Foscoliano segna ad uno ad uno i passi da sopprimere, le frasi da temperare. Fra le prime lettere ad Ugo, e questa che ne vuole emendato in alcune parti il tenore, sta intera, per così dire, la vita del Pellico; e chi ben guardi, si persuade come questa, che parve in lui contradizione od abdicazione, sia stata, invece, effetto naturale dello svolgimento dell'animo suo. Alcune lettere, inedite e veramente preziose, di Silvio alla Quirina Magiotti, la Donna gentile del Foscolo, e che parlano con traboccante ma sereno affetto dell'amico comune, ne sono eloquente conferma: e non bisogna dimenticare che, se ella soccorse nascostamente, con mano generosa, agli infortuni del Foscolo, comprandone i libri, e a lui, ignaro dell'artificio, facendoli poi restituire, fu appunto il Pellico l'esecutore delicato e segreto di questo atto pietoso; mentre egli in queste lettere alla Quirina e nei Canti attesta e proclama di Ugo Foscolo le virtù alte e magnanime, e, uscito dal carcere, rimpiange di non aver ceduto, quand'era tempo, agli inviti fraterni di lui, allorchè dalla Svizzera lo chiamava con sè, dicendo il buon Silvio che, se avesse accolto l'invito, avrebbe cansato tanti dolori, e non sarebbe invecchiato nei ferri.