Thrènes

Introduction

Sur la mort de sa fille

Quand, il y a quelques années, il fut question dans la presse polonaise de célébrer en 1884 le troisième centenaire de la mort du véritable créateur de notre poésie nationale, je me demandai quelle part je pourrais prendre à la célébration de cet anniversaire; et, encouragé par l’accueil fait à mes traductions en vers de quelques-unes des œuvres de Słowacki, j’entrepris de traduire également le chef-d’œuvre de Kochanowski, les Thrènes sur la mort de sa fille.

Le moment est venu de publier ce travail, et ce n’est pas sans hésitation que je le soumets au public polonais et français.

Nos littérateurs polonais retrouveront-ils dans cette copie quelques-unes au moins des qualités du modèle? Son exquise sensibilité, sa simplicité «divine», cette apparente absence d’art qui est le triomphe de l’art, cette variété admirable de coupes et de rythmes qui rompt la monotonie de la plainte et fait qu’elle devient chant et poème au lieu de rester simple mélopée, et surtout cette nouveauté naïve et charmante de la langue naissante, quoique déjà parfaite, novitas florida linguae1; tout cela n’aura-t-il pas disparu dans une version française, que j’ai voulu aussi exacte que possible, où chaque vers de l’original est traduit par un vers qui lui correspond fidèlement, mais dans laquelle, pour être compris du lecteur moderne, j’ai dû employer, tout en la teintant légèrement d’archaïsme, la langue française actuelle?

Et, d’autre part, le lecteur français, que ne pourra séduire, si tant est que nous ayons réussi dans nos efforts, le charme de la difficulté vaincue, voudra-t-il admettre ce mélange de mythologie païenne et de christianisme, qui est le cachet de la poésie de Kochanowski comme de presque tous les poètes du seizième siècle? Pourra-t-il assez se déprendre des habitudes d’esprit que lui ont laissées la poésie pompeuse du dix-septième siècle, le romantisme du dix-neuvième siècle et le naturalisme actuel, pour goûter, dans le cas où nous l’aurions reproduite, cette simplicité si touchante et parfois si naïve?

Quoi qu’il en soit, voici notre humble tribut à la mémoire de l’émule et du contemporain des Arioste et des Ronsard, du devancier et du précurseur des Cervantes, des Camoëns, des Tasse, des Malherbe et des Shakespeare.

Puissent au moins nos lecteurs, en jugeant notre travail, se souvenir de ce mot du poète latin: In magnis voluisse sat est.2

V. G.

[Motto]

Tales sunt hominum mentes, quales pater ipse

Jupiter auctiferas lustravit lumine terras.3

Thrène I

Ô du sombre Héraclite immortelles douleurs,

Du plaintif Simonide accents mouillés de pleurs,

De tous les malheureux cris d’angoisse et d’alarmes,

De tous les affligés plaintes, sanglots et larmes,

Tous, tous, accourez tous, et m’aidez à pleurer

Ma fille, dont la mort vient de me séparer,

Ma fille, mon trésor, dont elle a fait sa proie,

M’enlevant à jamais mon espoir et ma joie.

Tel un serpent avise un nid dans un buisson;

Il fond sur les petits et d’un gosier glouton

Les dévore... La mère accourt à leur défense:

Elle crie et cent fois sur le monstre s’élance

Mais en vain: le cruel à son tour la poursuit;

Pauvre mère! À grand’peine elle-même s’enfuit!

Mais que sert de pleurer, me dit un sage austère?

Eh! par le dieu vivant, rien ne sert sur la terre!

Tous nos efforts sont vains. Nous cherchons à tâtons

Le bonheur, mais au deuil partout nous nous heurtons!

Qui dira s’il vaut mieux écouter sa tristesse,

Ou vaincre la nature et se dompter sans cesse?

Thrène II

Ah! puisqu’il me fallait consacrer aux enfants,

Je le vois aujourd’hui, mes veilles et mes chants,

Que n’ai-je écrit plutôt jadis pour leurs berceuses,

Ainsi qu’on m’en priait, quelques chansons joyeuses,

Quelques refrains naïfs faits pour les endormir,

Lorsque dans leur couchette on les entend gémir!

Mieux eût valu redire une rime légère,

Que de venir ici verser, malheureux père,

Des pleurs sur le tombeau de l’enfant qui n’est plus,

En poursuivant Pluton de mes cris superflus.

Si j’avais su choisir!... Le choix n’est plus possible,

Hélas!... Je dédaignai, dédain sot et risible,

Cette tâche trop basse... Aujourd’hui mon malheur

Malgré moi me condamne à chanter ma douleur!

Qu’importent les honneurs réservés à ma Muse?

Ah! me dit le destin, ton fol orgueil refuse

Des chansons aux vivants, eh bien! chante les morts!

Épuise en les pleurant et ton âme et ton corps.

La fortune le veut, elle règne en maîtresse

Et seule met en nous la joie ou la tristesse.

Loi pleine de rigueur! Des ombres de l’enfer

Reine inflexible, au cœur de roche, au cœur de fer!

Ma fille devait donc, sans bien savoir encore

Vivre ici-bas, mourir à peine à son aurore,

Et, sans avoir joui des rayons du soleil,

Aller voir le pays de l’éternel sommeil!

Pourquoi donc parmi nous Dieu l’a-t-il fait paraître?

Pour qu’elle pût mourir, sans doute il la fit naître;

Et, loin de consoler quelque jour ses parents,

Elle leur a laissé des chagrins déchirants.

Thrène III

Oh! tu m’as dédaigné, ma charmante héritière!

C’était trop peu pour toi que le bien de ton père.

Je le sais, il n’eût pu suffire à ton grand cœur;

Non jamais il n’aurait égalé la vigueur

De ton esprit naissant, ces dons de la nature,

Signes déjà certains de ta vertu future.

Ô paroles, ô jeux, ô gracieux saints,

Que je suis malheureux, je ne vous verrai plus!

Elle a donc déserté la maison paternelle

Pour toujours; ma douleur sera donc éternelle!

Il ne me reste plus qu’à te suivre là-bas,

Si je puis retrouver la trace de tes pas,

Ma fille; oh! dans le ciel je te verrai, j’espère,

Et tu te jetteras dans les bras de ton père.

Thrène IV

Mort impie! Ah! pourquoi forcer cruellement

Mes yeux à voir ma fille à son dernier moment?

Je te vis secouer ce fruit vert, ô cruelle,

Et déchirer nos cœurs d’une angoisse mortelle.

Jamais sans m’accabler du poids de la douleur

Elle n’eût pu mourir, jamais sans que mon cœur

N’eût saigné, quel que fût ou le jour ou l’année

Que, me laissant tout seul, elle s’en fût allée.

Mais jamais, non jamais, en la voyant mourir,

Plus qu’en ce jour de deuil, je n’aurais pu souffrir.

Et si Dieu l’eût permis, en vivant davantage,

Que de joie elle eût pu me donner en partage!

Et moi, durant ce temps, j’aurais fini mes jours

Peut-être, et de mes ans vu s’accomplir le cours,

Sans avoir ressenti la plus grande torture

Qu’ait jamais éprouvée humaine créature.

Je comprends Niobé, qui voyant le bûcher

Consumer ses enfants, s’est changée en rocher.

Thrène V

Tel un jeune olivier qui s’élève de terre

Dans un vaste verger à l’ombre de sa mère.

Et sans produire encor ni branches ni boutons,

Frêle, dresse sa tige entre les rejetons;

Que si le jardinier, en coupant les épines,

D’une faux imprudente a touché ses racines,

Il s affaisse; et, perdant sa première vigueur

Tombe aux pieds de sa mère et périt de langueur.

Telle fut de ma fille, hélas! la destinée.

Sous nos yeux elle allait grandissant, inclinée

Sur sa tige légère; un souffle meurtrier

L’a touchée en passant — notre jeune olivier

À nos pieds est tombé. Tu trouves donc des charmes,

Ô mort, à faire en vain répandre tant de armes!

Thrène VI

Sapho slave, chanteuse au doux gazouillement,

Ce n’est pas une part de mon bien seulement,

C’est mon luth qui devait t’échoir en héritage.

Je fondais cet espoir sur ton gentil ramage:

Tu rimais des chansons, jamais tu ne fermais

La bouche, et ton babil ne s’arrêtait jamais.

Telle d’un rossignol la voix mélodieuse

Charme au fond du bosquet la nuit silencieuse.

Trop tôt ce chant s’est tû: la mort subitement

T’a fait fuir, ma mignonne au doux babil charmant:

J’en avais encor soif de ton chant doux et tendre;

Mais j’ai payé bien cher ce que je pus entendre;

Tu chantais même encore au moment d’expirer;

Ta mère en un baiser t’entendit murmurer:

«Pauvre mère, bientôt tu n’auras plus de fille;

Ma place sera vide au repas de famille.

Je pars, reprends tes clefs, mère! je te les rends!

Je m’en vais pour toujours loin de mes chers parents.»

Ces mots (le reste échappe à ma douleur amère)

Furent de mon enfant la parole dernière;

Et sa mère entendit un adieu si poignant.

Oh! son cœur fut bien fort, pour demeurer vivant.

Thrène VII

Lugubres vêtements, douloureuse toilette

De ma chère fillette,

Pourquoi venir encor frapper les tristes yeux

D’un père malheureux?

Elle ne mettra plus ses robes des dimanches,

Ses belles robes blanches;

Elle dort, mais hélas! d’un terrible sommeil

Qui n’a pas de réveil.

À quoi bon ces rubans, ces nœuds, cette ceinture?

Pourquoi cette parure?

Oh! ce n’est pas ce lit nuptial, va, crois-moi,

Qu’elle rêvait pour toi,

Ta mère! Et ton trousseau de jeune fiancée,

Tout prêt dans sa pensée,

N’était pas ce linceul, ce vêtement de deuil...

Ton père en ton cercueil

A déposé ta dot avec toi renfermée,

Ma fille bien-aimée!

Thrène VIII

Quel grand vide a laissé dans ma triste maison,

Ô mon charmant trésor, ta disparition!

Tout est plein. L’on dirait qu’il ne reste personne.

Ta seule âme de moins, et tout nous abandonne.

Tu parlais pour nous tous, pour nous tous tu chantais;

Dans tous les coins toujours joyeuse tu sautais.

Tu ne laissas jamais se chagriner ta mère,

Ni par trop de travail se fatiguer ton père;

Embrassant l’un, puis l’autre, allant de tout côté,

Ton sourire partout éveillait la gaieté.

Tout s’est tu maintenant; la maison est déserte,

Plus de jeux, plus de ris, chacun pleure ta perte;

De chaque coin le deuil semble fondre sur nous,

Et toi tu n’es plus là pour nous consoler tous.

Thrène IX

Que d’or l’on donnerait pour t’acheter, Sagesse,

S’il est vrai que tu sais apaiser la tristesse,

Extirper de nos cœurs les désirs, le chagrin,

Et faire, peu s’en faut, de l’homme un séraphin,

Qui ne sait ce que c’est que le deuil et la plainte,

Qui tient tête aux revers et dédaigne la crainte.

Les choses d’ici-bas sont pour toi sans valeur.

Dans la prospérité comme dans le malheur

Toujours ferme, la mort n’a rien qui t’épouvante;

Rien ne peut ébranler ta force triomphante.

La richesse, dis-tu, ce n’est pas aux trésors,

C’est au contentement et de l’âme et du corps

Qu’on doit la mesurer. Ton œil inexorable,

Sous des lambris dorés démasque un misérable;

Nul pauvre ne voudrait augmenter son avoir,

S’il réglait sur tes lois sa manière de voir.

Malheureux! j’ai gravi les degrés de ton temple

Pendant toute ma vie; et, quand je te contemple,

Je suis de ces hauteurs soudain précipité

Dans la foule vouée à l’imbécillité.

Thrène X

Ursule! ma charmante! où s’est-elle envolée?

Dans quelle région du monde est-elle allée?

Les anges l’ont-ils prise et transportée aux cieux

Pour célébrer là-haut le Seigneur avec eux?

Est-elle en Paradis? Aux îles bienheureuses

A-t-elle été conduite? ou les eaux ténébreuses

Du Styx et du Léthé versent-elles l’oubli

Dans son cœur, qu’elle est sourde à mon douloureux cri?

Ou bien changeant de corps aux sphères éternelles

A-t-elle de l’oiseau pris la forme et les ailes?

Est-elle au Purgatoire, où par l’ordre de Dieu

Elle se purifie encore au sein du feu?

Est-elle après sa mort en ces lieux retournée

Où son âme vivait avant qu’elle fût née?

Où que tu sois, si l’âme existe, entends ma voix:

Et si tu ne le peux aussi bien qu’autrefois,

Comme tu le pourras viens consoler ma peine;

Viens à moi comme un songe ou comme une ombre vaine.

Thrène XI

«La Vertu n’est qu’un mot», dit Brutus abattu;

Oh! oui, tout n’est qu’un mot, un atome, un fétu!

Qui par sa piété fut sauvé du naufrage?

Qui fut par sa bonté préservé de l’orage?

L’humanité gémit sous les lois de démons

Qui brisent à leur gré les méchants et les bons.

Où que passe leur souffle, il n’épargne personne:

Crime ou vertu, qu’importe? À nul il ne pardonne;

Et nous de notre esprit follement orgueilleux,

Nous méprisons les sots, bien qu’ignorants comme eux.

Escaladant le ciel, nous voudrions y lire

Les mystères divins: mais ce n’est qu’un délire

Aveugle; de nos sens nous sommes le jouet.

Dieu voudra-t-il jamais nous dire son secret?

Douleur, que me veux-tu? Vais-je par ta folie

Perdre avec mon bonheur ma raison affaiblie?

Thrène XII

Nul n’aima son enfant plus que je ne t’aimais

Ma fille, et plus que moi ne le pleura jamais.

C’est que bien rarement on a vu jeune fille

Plus digne de l’amour d’un père de famille.

Proprette, obéissante et se faisant aimer,

Sachant si gentiment chanter, parler, rimer;

Imitant les saluts de tous, leurs attitudes,

Connaissant des enfants les jeux, les habitudes,

Sage, polie, humaine, ayant toujours bon cœur,

Serviable, attentive et pleine de pudeur,

Au repas du matin s’asseyant la dernière,

Après avoir au ciel adressé sa prière;

N’allant dormir qu’après nous avoir dit adieu,

Qu’après avoir pour nous humblement prié Dieu.

Son père, sur la route au retour d’un voyage,

Toujours apercevait d’abord son doux visage;

Toujours de ses parents elle assistait les gens,

Leur prêtant le secours de ses soins obligeants.

Et tout cela déjà quand sa deuxième année

Était depuis six mois à peine terminée.

Pour sa jeunesse, hélas! c’était trop de vertu:

Sous ce fardeau trop lourd je te vis abattu

Bien avant la moisson, mon épi frêle et tendre.

Non, tu n’étais pas mûr encore, et, sans attendre

Ton heure, dans le sol je te mets de nouveau

Et j’enferme avec toi mon espoir au tombeau.

Je ne te verrai plus jamais sortir de terre,

Tu ne refleuriras jamais à la lumière!

Thrène XIII

Ô ma charmante Ursule: il eût fallu choisir

Ou bien de ne pas naître, ou de ne pas mourir!

Pour un jour de bonheur des siècles de souffrance!

Oh! c’est payer bien cher ta trop courte présence.

Tu m’as trompé, semblable à ce songe imposteur

Qui fait luire un trésor aux regards d’un dormeur,

Puis tout à coup s’enfuit, et de cette richesse,

Lui laisse le regret, l’envie... et la tristesse

Et voilà justement comme tu m’as traité.

Tu fis naître l’espoir en mon cœur enchanté,

Et puis tu t’en allas me laissant la souffrance,

Emportant avec toi ma dernière espérance;

De mon âme, en un mot, tu m’as pris la moitié.

L’autre me reste, triste et digne de pitié.

Amis, placez ici cette pierre sculptée

Avec l’inscription que je vous ai dictée:

«Ici repose Ursule, Ursule mes amours

Et mes regrets; ci-gît l’espoir de mes vieux jours.

Ô mort, tu t’es trompée: elle meurt la première,

Quand c’était à la fille à pleurer sur son père.»

Thrène XIV

Orphée, indique-moi cette porte de fer,

Par où tu sus jadis pénétrer dans l’enfer.

Si ce chemin pouvait me conduire vers elle,

Si je passais aussi cette onde sur laquelle

L’inflexible nocher emporte au loin les morts,

Vers les bois de cyprès qui noircissent ses bords!

Ne m’abandonne pas, ma lyre harmonieuse,

Viens avec moi: franchis l’enceinte ténébreuse

Du rigoureux Pluton; s’il dédaigne mes pleurs,

Tu sauras l’attendrir en chantant mes douleurs;

Si bien qu’il me rendra ma fillette chérie

Et chassera le deuil de mon âme assombrie.

Il la retrouvera: nous sommes tous à lui;

Mais ce fruit n’est pas mûr: son heure n’a pas lui.

Il faudrait que le cœur de ce Dieu fût de pierre

Pour ne point se laisser fléchir à ma prière,

N’est-ce pas? Ou sinon, ayant fait le chemin,

Restons-y; que la mort termine mon chagrin.

Thrène XV

Ô toi, blonde Erato, toi, lyre enchanteresse,

Qui des cœurs déchirés consolez la détresse,