Du neuf et du déraisonnable !

— Tu as l’air tout chose ! remarque Félicie.

Elle me connaît par cœur, comme l’alphabet.

Je lui explique mon dilemme :

— J’ai dans ma guinde la souris que tu as vue, ou plutôt aperçue, hier, au Vésinet.

— Comment ça ?

— Je l’ai enlevée…

La brave femme paraît terrorisée…

— Enlevée ? répète-t-elle.

— Oui, comme ça se fait dans les romans américains, tu es contre ?

Elle soupire :

— Enfin, tu sais ce que tu as à faire…

D’accord sur tous les points, Félicie. Dans un sens, c’est la daronne facile.

— Il faut que je planque cette souris, dis-je… Elle va me servir d’appât, en quelque sorte. Seulement je ne sais pas où la mettre.

— Pourquoi ne la laisserais-tu pas ici ? suggère ma brave femme de mère. Dans la chambre d’amis ?

— Je ne veux pas te mettre dans le coup ! Ce que je fais n’est pas très réglo.

Elle hausse imperceptiblement les épaules.

— Réglo, réglo ! murmure-t-elle.

Dompté, j’accepte la proposition.

— Bon ! On l’installe ici…

Je monte la donzelle au premier. Il y a une chambrette tapissée en bleu pervenche qui donne sur l’arrière de la maison. Un lit de cuivre, vachement astiqué, une commode ancienne, un fauteuil, c’est tout.

Je la colle sur le pageot. Puis, je ferme les volets de fer et je passe une chaînette à travers les fentes de ceux-ci. Je boucle la chaînette au moyen d’un cadenas. Je ferme la fenêtre.

Ensuite, je prends une vieille paire de menottes, j’emprisonne la cheville gauche de la fille et je fixe l’autre boucle au montant du lit. De cette façon, elle ne peut pas faire grand-chose pour se libérer… Si elle gueule, je lui collerai du sparadrap sur le museau : mais il n’en est pas question pour l’instant.

— Bon ! fais-je à Félicie. Maintenant, laisse-nous, M’man. Je prendrai la clé de la chambre et officiellement tu n’es au courant de rien, d’accord ?

— Comme tu voudras…

— C’est moi qui m’occuperai de cette pensionnaire…

— Elle va rester longtemps ici ?

— Ça dépend d’un tas de facteurs…

Félicie fait un petit signe de tête qui veut dire : « À ton aise. » Puis, discrètement, elle les met.

Je referme la porte et je me laisse choir dans le fauteuil, auprès du lit. J’attends que la poulette recouvre ses esprits. En attendant, je l’examine à loisir. Vraiment, ça vaut le coup d’œil. Quand je pense qu’il y a des locdus qui donnent des trois cents balles pour grimper à la tour Eiffel, alors qu’ils ont à leur hauteur des spectacles aussi sensationnels !

La petite est jeune, vingt-trois ans, à mon avis. De près, elle fait vraiment gosse, alors que de loin elle donnait l’impression d’être une femme de trente berges. Sa peau a une couleur extraordinaire, chaude, ocrée, duveteuse… On a envie de mordre là-dedans comme dans un fruit.

Doucement, j’avance la paluche et je me mets à lui caresser le visage…

C’est doux, c’est tiède…

Elle a un frémissement, puis elle soupire doucement. Ses paupières battent faiblement.

Je ne la bouscule pas ; faut lui laisser le temps d’atterrir, à cette chérie.

Elle ouvre ses grandes mirettes bleues. Elle me détranche.

Je lui souris gentiment.

— Comment vous sentez-vous ? je questionne.

Elle ne répond pas… Elle pâlit… Une nausée lui broie l’estom.

Enfin, ça se tasse.

— Qu’est-il arrivé ? demande-t-elle avec un accent bizarre.

— Vous avez été incommodée par une fuite de gaz…

— Ah ! bien…

Elle s’agite :

— Et… et lui ?

Je baisse la tête.

— Nous en reparlerons plus tard…

— Si, si, dites… Il…

Je joue admirablement mon rôle de brave type torturé.

— Oui, hélas !.. Il a eu moins de chance que vous…

— Mort ! hurle-t-elle…

— Oui, c’est affreux…

Elle éclate en sanglots et ça fait un drôle de foin, je vous l’annonce. Je ne me sens pas fiérot, sans rire… Faut avoir de l’extrait de fumier dans les veines pour torturer une mousmé de cette façon, mais ça fait partie d’un plan à moi. « Seuls les résultats comptent », dirait le boss, qui parle surtout par clichés, parce que c’est un genre de littérature facile et qui produit toujours son petit effet.

— Je vous reconnais, fait-elle enfin, après s’être liquéfiée. Vous êtes le commis épicier !

— Oui, c’est moi qui vous ai découvert…

— Le gaz, murmure-t-elle… C’est donc ça… J’ai senti comme un vertige, brusquement…

— C’est ça…

— Où suis-je ?

— Chez le docteur, il vous a fait transporter chez lui, car l’ambulance n’était pas libre… Vous n’en aurez pas pour longtemps avant de retrouver la santé…

Elle repart à tout berzingue dans son chagrin.

— Allons, allons, ma douceur, fais-je, soyez forte. Vous en avez réchappé, vous ! La vie est bonne à boire, non ?

— Sans lui, elle n’est pas possible ! fait-elle.

— Vous l’aimiez tant que ça ?

— Comme une folle…

— Vous êtes Française ?

— Mais oui, pourquoi ?

— Votre accent…

— Ah ! Alsacienne…

— Il y a longtemps que vous étiez ensemble ?

— Quatre mois…

— Pourquoi habitiez-vous cette maison ?

— Parce qu’il avait peur de sa femme qui nous…

Brusquement, elle se tait et me regarde à travers ses larmes.

— Mon pauvre petit ! dis-je en lui tapotant la pogne.

S’agit de freiner sec sur les questions, car elle doit commencer à trouver bizarre la situation. Elle est dans une chambre inconnue, soi-disant chez un médecin qu’elle ne voit pas, en compagnie d’un pseudo-épicier qui lui pose des questions à n’en plus finir.

C’est un peu fort de café…

Je réfléchis rapido. Si elle ne me bonit pas de romance, pour elle il ne s’agit que d’une histoire d’amour avec Stumer.

Pas gland, le zouave. Il s’est préparé un passe-temps pour se cloîtrer… M’est avis qu’elle est en dehors du coup, la cocotte. Je le crois d’autant plus volontiers qu’elle ne semble pas avoir inventé le Coca-Cola, elle a un circuit d’eau chaude à la place du cervelet.

Une sensuelle, sa peau lui sert d’esprit. Elle marche à la braguette. Des souris comme ça, y en a plein le marché aux esclaves de la place Pigalle.

— Il était gentil pour vous ? fais-je niaisement.

— Oh ! oui, dit-elle.

De l’extase, parole !

— Il avait peur de sa femme ?

— Elle voulait me vitrioler, paraît-il.

— Vous la connaissez ?

— Non, mais il me l’a dit…

Pas duraille à manipuler, la chérie.

— Comment vous appelez-vous ?

— Édith.

— Joli ! J’aime ce nom…

Elle n’entend pas.

— Mort, répète-t-elle, mort !

La voilà qui distille de l’eau salée.

Et moi, pour jouer le jeu, de dire ce que les bonnes gens débloquent toujours en pareille circonstance :

— Que voulez-vous, c’était son heure…

Je ne suis pas tellement content de ma prouesse. J’ai fait fausse route, les gars. J’ai cru que la môme Édith représentait le fin des fins pour Stumer, que c’était son égérie, et il s’agit seulement d’une petite excitée qu’il s’est annexée pour tuer le temps agréablement. Il aime le braque, mon petit Suisse. Il a fait croire à la môme qu’il avait une femme pas commode pour justifier la claustration qu’il lui faisait subir… Je lis dans son jeu comme un curé lit dans son bréviaire… Et Édith a marché. On croit toujours ce que vous bonnit le mâle qui vous calce bien.

C’est très gentil, ça… Seulement, Stumer ne va pas lever le petit doigt pour récupérer sa greluse. J’ai cru empocher de la mornifle en kidnappant cette fille, mais c’est de l’article au bidon… Maintenant, je l’ai sur le râble, je ne peux pas la garder indéfiniment, et comme elle semble en dehors du coup, lorsque je la relâcherai je vous parie une dent de fourmi contre un abonnement au Figaro littéraire qu’elle portera le pet. Et qui sera emmouscaillé jusqu’au trognon ? Le petit San-Antonio !

— Mais ! mais… s’écrie-t-elle.

Tandis que je gambergeais dans la grisaille, elle s’est mise sur son séant et elle a vu les menottes qui l’emprisonnent.

Elle me regarde en bégayant son « mais… ». Ses roberts sont larges comme des hublots.

— Allons, ne vous tracassez pas ! fais-je. C’est une simple précaution pour m’assurer de votre tranquillité.

Elle ne comprend pas. L’intellect de cette fille tiendrait dans la main du nain Piéral.

— Maintenant, mon âme, je murmure, on va jouer franc jeu. Ton pote Stumer était le plus bel enfant de salaud que je connaisse. Il marnait dans le mitan et il a en sa possession certains documents qui valent leur pesant de moutarde. Moi et ceux de ma bande, nous avons décidé de les récupérer. Je compte sur toi pour ce genre de boulot. Si tu ne peux pas me fournir d’indications utiles, tu vas te retrouver avant longtemps au fond d’un petit étang où je pêche de belles carpes.

J’allume une cigarette. Puis, je me détranche pour la regarder.

Elle est de plus en plus ahurie. Une journée comme celle d’aujourd’hui comptera pour deux dans son existence.

— Allons, parle ! Où Stumer a-t-il planqué les papiers ?

— Les papiers ? répète-t-elle. Mais… mais… je ne sais rien ! Quels papiers ?

— Elle est bonne, celle-là !

Je renaude, parce que je sens bien que la môme Édith est tout à fait ignorante.

Le petit oiseau qui tète encore sa mère en sait davantage !

Je me lève…

— C’est bon ! Je ne suis pas pressé. Réfléchis, ma belle… Réfléchis tout ton saoul. Je reviendrai tout à l’heure. À ce moment, nous aurons une explication complète et détaillée !

* * *

Furax comme un morpion importuné par la Marie Rose, je quitte la piaule en prenant soin de la boucler à double tour.

J’ai besoin de me dégourdir les pattes, besoin de gamberger à ce micmac…

Mon petit doigt, qui la ramène toujours dans certaines circonstances, me dit que j’ai fait une boulette grosse comme le déficit du budget en enlevant cette petite peau.

Mon voyage à Chicago m’a donné de mauvaises habitudes. Voilà que je joue les gros bras, à cette heure. Non, vous avez vu ce tableau ? Le mec San-Antonio qui ne se sent plus… Et je te joue les Arsène Lupin, et je te drogue les gars, et je t’enlève les greluses, et je te les séquestre !

Un délit comme ça, si je le payais le tarif, ça irait chercher les assiettes[2], vite fait !

Et pour peu que le tribunal soit mal luné, j’irais écraser des cancrelats pendant plusieurs piges à la Santé, parole !

Comment je vais m’en débarrasser, de l’Édith ? Parce qu’il n’est pas question de la garder au frigo… Comment elle va prendre la chose ? D’abord, elle cavalera au Vésinet. Là, elle retrouvera son jules, elle l’affranchira sur mon numéro. L’autre, qui doit se demander ce qui lui arrive, gaffera que c’est un coup des Secrets. Et comme ce coup est foireux, il rigolera tellement qu’on sera obligé de lui jouer la marche funèbre pour le calmer…

Évidemment, je peux toujours essayer de lui filer un coup de tube, comme promis sur le billet, avant !

Ça ne rendra sûrement rien, mais de toute manière il ne me reste rien d’autre à espérer…

En soupirant, je me dirige vers le bigophone et je demande le numéro de Stumer, que j’ai pris soin de noter.

Presque illico, on répond.

Mais je ne reconnais pas, dans cette voix d’homme, celle un peu gutturale du Suisse.

Celle-ci est généreuse, ronde… Je crois m’être gouré.

Pourtant, à tout hasard, je demande :

— Je suis bien chez M. Stumer ?

— Oui, dit la voix.

— C’est M. Stumer ?

— Non…

— Qui est à l’appareil ?

— C’est à quel sujet ?

— Je suis un de ses amis et j’aimerais lui parler personnellement.

— M. Stumer est sorti, mais je peux lui faire la commission…

— C’est personnel ! dis-je d’un ton obstiné.

Qui peut bien être à la maison du Vésinet ? Au fond, ce serait intéressant de le savoir.

J’ajoute brusquement :

— Je rappellerai plus tard.

Et je raccroche. En courant, je fonce hors de la propriété, je saute dans ma tire qui m’attend toujours devant la lourde comme un coursier fidèle et, à l’allure d’une soucoupe volante, je retourne au Vésinet. Je commence à connaître le chemin.

* * *

Il y a une traction noire stoppée devant le pavillon. Bien résolu à cesser les finasseries, je sonne.

Un mec de courte taille, petit, râblé, avec un feutre cabossé et des yeux myopes derrière des lunettes d’écolier, s’annonce.

On dirait un gros têtard.

Il me regarde d’un air sûr de soi. Ses yeux sont incisifs comme des tics.

— Salut ! fais-je. C’est moi qui ai téléphoné il y a dix minutes.

— Ah ! très bien…

— Stumer n’est pas encore rentré ?

— Non… Et il ne rentrera pas de sitôt…

— Pourquoi, il est allé loin ?

— Très loin.

— Où ça ?

L’autre donne une tape à son bada. Puis, il a un petit, tout petit sourire.

— Au ciel, dit-il… ou en enfer !

Du coup, je manque m’étouffer. J’ouvre si grand le bec que, sans se pencher et sans abaisse-langue, on peut apercevoir le fond de mon slip.

— Voulez-vous dire… qu’il… qu’il est mort ?

— Exactement.

Le coup est vache, mais réglo. Le chef va faire une drôle de frite lorsque je vais lui avouer que j’ai scrafé Stumer. J’ai dû trop forcer sur le narcotique. Il a briffé l’orange comportant la plus forte dose. Il était peut-être cardiaque et il ne s’est pas réveillé.

Après une histoire pareille, je vais être obligé de cloquer ma démission, c’est fatal !

« Carte blanche », il avait dit, le boss !

Comment que je l’ai bordée de noir, la carte blanche ! C’est devenu un méchant faire-part de deuil…

— Allons, fait le têtard, vous allez me dire qui vous êtes, maintenant ?

En guise de réponse, je lui tends ma carte.

— San-Antonio ! s’exclame-t-il… Mince ! si je me doutais…

Il approche sa frime de la mienne et ses lunettes me touchent presque le bout du pif.

— Bien sûr, fait-il, si je n’étais pas myope comme une taupe, je vous aurais reconnu…

Il me tend la patte :

— Bapaume, se présente-t-il, commissaire de police de Saint-Germain.

Machinalement, je lui prends la manette et on joue au levier de pompe pendant quelques secondes.

Il a l’air ravi, le collègue.

Pas moi !

— Alors, il est mort ? fais-je.

— Oui. Vous le connaissiez ?

— Je m’intéressais à lui.

Je le regarde.

— Qui vous a prévenu ?

— Un coup de téléphone…

— De qui ?

— D’un anonyme. Ça n’est, du reste, pas moi qui ai reçu la communication, mais mon secrétaire. Le correspondant a simplement dit qu’il avait entendu une détonation au 125 de l’avenue des Pages, Le Vésinet… Une détonation et un grand cri.

« J’ai rappliqué dare-dare…

— Oui…

De plus en plus éberlué, je murmure :

— Une détonation ?

Voilà qui est étrange.

— Oui, fait-il, et je l’ai trouvé dans sa salle à manger, sur le parquet, avec une balle dans le crâne…

Cette fois, je me demande si on est en France ou si je m’appelle René Coty.

— Une balle dans la tête !

Mais nom d’une crotte arabe, lorsque je l’ai quitté, il y a une plombe, il était envapé…

— Il s’est suicidé ?

— Quand on se suicide, on ne se tire pas une balle dans la nuque de bas en haut, ou alors il faut être homme-serpent. Et puis, l’arme du crime n’était pas aux côtés du cadavre, bien que la mort ait été instantanée.